II
Cette fois-là, M. Fauche, comme toutes les autres fois, demeura deux jours absent, puis rentra. Il avait à la main sa petite valise; il portait au bout d’une ficelle sa bourriche à poisson vide. Etc’était toujours le même homme un peu mystérieux; il évitait de regarder du côté des portes; il n’aimait pas parler aux femmes qui sur les seuils font danser leur pantoufle à la pointe du pied. Dans les commencements, on l’avait bien un peu taquiné. L’un ou l’autre lui demandait ce qu’on disait à la ville et si l’on n’avait pas changé de gouvernement. Il haussait les épaules sans répondre et passait son chemin. Il n’y avait plus que cette vieille pie de Hollemechette qui riait quand il passait. Mais celle-là, le diable même n’en aurait pu avoir raison. M. Fauche, en regagnant sa maison, pouvait tranquillement fumer la pipe qu’à la descente du train il se dépêchait d’allumer.
Il déboucha sur le port. Tantin Rétu, sa vieille cloche de paille en travers de la nuque, un arrosoir dans chaque main, remontait du fleuve en traînant ses énormes sabots. Sa pipette vissée aux dents, il allait soufflant, renâclant, dans le ballottement spacieux de ses fonds de culottes, comme si depuis deux jours il n’avait pas une seconde interrompu son fatigant labeur. A chaque pas l’arrosoir se déversait en petites flaques qui claquaient près de ses sabots.
—Ah! ben! m’sieu Fauche, vous voilà! Fait, dur, pour sûr, à c’ matin!
Il ne disait pas qu’il avait vu par-dessus la tranchée, entre les arbres, s’élever le petit ballon de fumée du train qui repartait et qu’aussitôt, comme à un signal, il avait empoigné ses arrosoirs.
Fré D’siré, lui, sans lever la tête, tapait un peu plus fort sur son clou. La marine, depuis que la locomotive avait fini de tousser ses petits crachats, était en pleine activité. De ce train-là, on aurait équipé une flottille de pêche en moins d’un siècle. Un clair soleil de fin de mai vernissait les jardins; les petites rides de l’eau étaient fines comme des mailles de filet. Dans chaque ride, des bouches de goujons riaient. C’étaient de vieilles connaissances à M. Fauche: depuis trois jours qu’il les laissait tranquilles, ils faisaient des cabrioles avec les chevennes, les perches et les barbeaux. Tous pensaient au petit panier avec lequel il partait pour la ville deux fois le mois et sans doute ils disaient qu’ils avaient maintenant un peu de temps devant eux.
Jean Fauche regarda du côté de laTruite d’or. Moya avait tendu sa tente de coutil à raies rouges et il était assis à une table, déjà flûtant un petit vin de pays, malgré l’heure matinale, avec le grand Cortise.
—Va bien là-bas? demanda Cortise en clignant de l’œil.
ÉCOUTE EUN’ MIETTE. T’AS VU A T’A L’HEURE(P. 11).
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Il portait de hautes guêtres de cuir, une vareuse en pilou et des grègues bouffantes. Quand il éternuait, la montagne entière tonnait. On le voyait souvent dans les petits cafés à rideaux bleus relevés de nœuds rouges ou verts. Toutes étaient folles de lui.
—Pas mal, merci, répondit Jean Fauche en clignant de l’œil. On voyait bien que ses secrets étaient aussi ceux de Cortise.
Tout à coup, derrière le laurier rose dans sa caisse verte, il aperçut un large chapeau de paille blond à coque de foulard rouge comme un gros pavot frisé. Une petite tête éveillée de brune là-dessous se levait avec des yeux de lumière noire. Très vite elle le regardait, étonnée, curieuse, comme si ses claires prunelles fraîches aussi se doutaient de ce qu’il était allé faire à la ville. Et M. Fauche reconnut la jeune fille qui l’autre jour était descendue du train avec ses cartons à chapeau.
Il n’aurait pu dire pourquoi il en ressentait un peu d’ennui. Peut-être il n’aimait pas voir de nouveaux visages. Il tourna un peu de temps dans son jardin. Voilà oui! Qui ça pouvait-il être? Tous les cœurs de roses à la fois expirèrent leurs plus amoureux parfums pour fêter le retour de celui qui était parti et qui revenait.
Puis M. Fauche tira sur lui la porte de la maison.