III
Un peu avant que sonnât la cloche pour la grand’messe, le vieux landau, attelé d’une paire de chevaux brabançons, s’arrêtait devant le perron. Zabeth et sa fille, en robes et chapeaux clairs, gantées de fil blanc, prirent place, avec le commissaire et l’avocat en vis-à-vis. Les garçons, eux, étaient partis en avant. Baerens, la casquette plate en toile cirée sur la tête, en boule dans son complet marron, se hissa sur le siège: l’attelage passa la douve, et par l’avenue des châtaigniers, gagna la chaussée menant au village. Dans le matin bleu, ventilé de souffles chauds, les bêtes s’ébrouaient en capuchonnant et quoaillant sous leur harnais de cuir jaune. On longea de petites bordes blanches à contre-vents verts, protégées de haies d’aunes. Là aussi, comme partout en terre de Flandre, le dimanche, un grand silence régnait. Personne dans les courtils; un poulain çà et là avançait sa grosse tête par le vantail ouvert. Et puis, tout de même, il venait un petit enfant qui partageait sa tartine avec le chien: c’était doux comme une bénédiction du bon Dieu.
On commença à entendre plus distinctement les volées de la cloche, à travers le ronflement des roues et le claquement des ferrures. Un fossé tari, au talus fleuri de renoncules, bordait la route. Au passage quelquefois, l’ombre d’un feuillage de noyer, par-dessus la chaussée ensoleillée, persillait les robes et les visages. Et Zabeth, à droite et à gauche, regardait courir les pâturages d’or, les champs de pommes de terre, les enclaves de céréales et de féveroles, sans rien dire, en bonne fermière qui pense au rendement. Le Commissaire essayait d’intéresser à ses vues administratives Roselei qui pensait à quelqu’un qui n’était pas là. On ne savait pas à quoi pensait «Mlle Adelin».
Les Baesrode avaient leurs chaises dans le chœur, non loin de la pierre gravée où à la longue, sous le râclement des pieds, s’était effacé le nom de ce chevalier Josse Jasper Baesrode, leur ancêtre,retourné à la terre et qui avait habité la grande demeure rurale qu’ils occupaient eux-mêmes. La vieille foi du pays était restée en eux comme le sang de la famille, comme l’âme religieuse du pays jadis éprouvé par la mer et tranquillisé avec le temps. C’était une dévotion simple et profonde, comme le sentiment de leur propre vie et qui toujours, chez Hugo, d’esprit large, s’était défendue de s’inféoder à la politique de parti. A la Représentation nationale, il parlait des vaches, des moissons, des semailles et des petits cultivateurs: on le voyait arriver dans son éternel veston gris, avec un grand chapeau de paille l’été et le reste du temps un large feutre mou, gris comme le veston, et il était là, entre les bourgeois et les socialistes, écoutant, les yeux pensifs sous ses broussailleux sourcils encore noirs, ses grandes mains rouges croisées sur le pupitre, devant lui. Il ne parlait que deux ou trois fois, au cours de la session; mais ce qu’il avait à dire, il le disait avec simplicité et énergie, en homme de la terre qu’il était. Personne ne riait quand, d’un petit hochement de tête, il terminait sur un mot, toujours le même: «J’ai dit.» On avait plutôt le sentiment qu’à côté de tant de politiciens bavards disputant de petites choses éphémères qui ne comptaient pas dans l’ordre stable du monde, celui-là, venu du fond des labours, avec son grave visage tranquille comme les bœufs et les chevaux, représentait quelque chose d’essentiel et d’éternel. Hugo Baesrode demeurait un paysan devant les pouvoirs comme il l’était parmi ses écuries et ses étables, comme il l’était aussi devant Dieu. Presque toujours, descendu de cheval à la porte de l’église, il se mêlait au petit tas noir des gens de petites fermes et entendait avec eux la messe matinale. Il leur donnait le bonjour en les appelant par leurs noms, comme des égaux. Les plus vieux le saluaient par son nom de Hugo, «mynheer Hugo», en touchant leur casquette et il leur serrait la main. C’était aussi la messe des servantes et des garçons bouviers.
Mais à dix heures, c’était déjà une messe de bon Dieu de seigneurs: des carrioles amenaient les fermières des grosses fermes, à chaînes d’or sur leurs robes de soie, de lourds pendants d’or aux oreilles, comme des poupées de kermesse. On se trouvait là entre notables, les échevins, le secrétaire communal, le receveur des contributions, l’instituteur, et les moins riches s’étaient fait raser par le maçon, la veille ou tout au matin. A part l’odeur des fosses à purin qui arrivait des champs par les vantaux, ouverts, il sentait un peu moins mauvais ce jour-là chez sainte Godlieve, patronne du village et de l’église.
De loin, entre le créneau des épaules, s’apercevaient, au bout de leur haute taille, les chapeaux de Mme Baesrode et de sa fille. Même agenouillées sur le bord de leur chaise, elles avaient l’air, dans le chœur surélevé d’un degré, pour les fidèles du bas de la nef, de grands portraits de famille encadrés par l’autel, les candélabres, les vitraux et le jardin fleuri de chasubles. Baerens, lui, du parvis, sa casquette de cuir verni entre les doigts, prenait sa part de la messe, une oreille aux répons des chantres, l’autre au cliquetis des gourmettes de ses bêtes arrêtées près du porche. Puis un des enfants de chœur secouait la sonnette, le curé élargissait le geste de la bénédiction et le flot ne sortait pas tout de suite: on voulait voir passer les Baesrode et leurs hôtes. Il y avait toujours là aussi quelqu’un qui regardait: c’était Alain Rippers, le fils de la ferme desSix jeunes hommes.