IV
Le grand chapeau à coque de pavot vint à passer comme il coiffait de ses pots de terre ses derniers repiquages. Il l’avait vu sortir de laTruite d’orà trotte-menu, en vrai chapeau de paille qui ne tient à la tête que par une épingle et ne demande pas mieux que de s’envoler. Depuis l’autre semaine, on l’apercevait partout, rond et clair comme un hélianthe. Il grimpait les routes, filait sous bois, passait l’eau en barque, siestait dans l’île à l’ombre des peupliers. C’était un chapeau mutin, indiscipliné, tout à fait en vacances. M. Fauche maintenant savait à peu près la couleur des yeux qui étaient dessous, des yeux marron à petits semis d’or comme les cailloux rouilleux de l’eau, au passage des truites.
—Chouette, avait dit d’elle le grand Cortise un soir, aux pipées du cabaret.
—Peuh! avait fait Jean Fauche tranquillement.
Jean Fauche sans doute avait une autre image au cœur: il lui avait suffi d’apprendre que le chapeau de paille et les yeux marron à semis d’or s’appelaient mademoiselle Noémie Larciel. D’ailleurs le nom ne lui disait pas plus que le reste.
La petite personne, en passant devant le jardin, n’aperçut que le dos de M. Fauche, à croupetons devant ses pots, dans le gondolement de sa chemise en grosse toile bise. Il parut déterminé à l’ignorer, s’absorba dans une contemplation obscure. L’ombre de ses fortes mains grattait sans nécessité la terre. Mademoiselle Noémie s’entêta: il la sentit derrière lui; le chapeau de paille à son tour fit une ombre qui recouvrit l’ombre de ses mains.
Et il entendit une voix haute, légère, qui disait:
—Dieu! la belle rose!
Cependant elle n’avait l’air de parler que pour elle seule.
C’était ou jamais le cas de montrer de la complaisance. Il n’aurait eu qu’à se lever, à cueillir la rose et à l’offrir avec un geste amusé, le bras rond. Tant d’autres l’auraient fait ainsi qui n’avaient pas d’aussi belles roses à leur espalier! Le grand Cortise n’eût pas manqué l’occasion; il connaissait les belles manières; il avait une grosse voix douce et grasse comme le merle.
M. Fauche tira une forte bouffée de sa pipe et se tut comme s’il n’avait rien entendu. «Si elle croit m’amadouer!» pensa-t-il. Il avait un peu chaud dans le cou.
L’ombre du chapeau glissa, s’éloignaet il regrettait à présent de ne pas lui avoir offert la rose. Sûrement elle le prendrait pour un balourd, un butor. Il n’aurait pas été fâché qu’elle revînt sur ses pas. Il se dressa à petites fois, regarda par-dessus la haie: elle allait dans le sentier de la grande prairie, le long de l’eau, sans tourner la tête. Mais le chapeau soudain eut un petit mouvement de dépit; il oscilla, retomba sur l’oreille... La petite personne n’aurait pas dit autrement ce qu’il avait pensé qu’elle dirait de lui:
—Quel ours!
«Bah! Qu’elle pense de moi ce qu’elle voudra! Un peu que je m’en soucie!»
Il siffla entre ses dents, rentra se laver les mains à la pompe et tout de même il n’était pas content. C’était comme si le soleil lui eût mangé ses repiquages. Tantin justement revenait du fleuve avec ses arrosoirs. Il les posa à terre; il riait dans sa barbe grise; sa bouche large ouverte tirait de côté son profil de cheval.
—Alle est avenante, fit-il, alle m’a appelé par mon nom, j’ sais pas qui a pu lui dire. Alle m’a demandé à comment que j’allais avec ma santé.
—Qui ça? dit M. Fauche, blessé qu’elle eût pu faire attention à ce vieux sot de Rétu.
—Bé! pardi! la petite dame d’ chez Moya.
—Et quoi que tu lui as répondu, voyons, dis?
—J’ lui ai dit qu’alle était ben honnête, que ça allait sur mon ordinaire.
M. Fauche faisait claquer sa langue au palais.
—Bon... bon... tu ferais mieux de prendre attention à ne point t’inonder les sabots.
Tantin riait d’un rire sans bruit de brochet.
—Les sabots... Ah! ben!... Ah! ben...
M. FAUCHE ET LE CHINOIS COIFFÉ D’UN MOUCHOIR A QUATRE NŒUDS(P. 12).
M. FAUCHE ET LE CHINOIS COIFFÉ D’UN MOUCHOIR A QUATRE NŒUDS(P. 12).
M. FAUCHE ET LE CHINOIS COIFFÉ D’UN MOUCHOIR A QUATRE NŒUDS(P. 12).
Et quand il fut certain que M. Fauche était remonté à son atelier, il descendit vers la marine, moulinant des bras, pour raconter son histoire à Fré D’siré. De loin il le hélait; mais le sourd demeurait le marteau en l’air, sans bouger. Alors, traînant ses sabots, il venait à lui mystérieusement et lui coulait dans l’oreille:
—Ecoute eun’ miette. T’as vu à t’à l’heure la petite dame d’ chez Moya? Ben, v’là.
Encore une fois sa grande bouche de brochet demeurait ouverte dans un rire sans fin.
—J’ te dis qu’à mon âge naturel ça s’rait pas passé comme ça. On s’aurait causé, et puis... Dame!
—T’es assoti, fit le sourd.
Fré D’siré ne pouvait décapiter un œuf sans se carrer comme un hercule. Ça lui était resté du passé; il aimait raconter qu’au régiment il avait «tombé»tous les hommes, sans excepter le colonel. Il gonfla le dos, troussa ses manches de chemise jusqu’aux biceps, apparut à Tantin Rétu dans la majesté de sa force. Et il le secouait par les épaules comme un prunier.
—T’entends-t’y! T’entends-t-y? Faut je m’y mette, à ce mât! Et quand c’ sera fait, t’iras le dire à mes amis du gouvernement pour qu’i m’ donnent eun’ pension que j’ te dis, bougre de nom!
On pouvait dire encore une fois que la marine était en pleine activité.