IV

IV

L’indéfinissable nuance d’aveu qui perce en cette voix, dont Josina a l’air de se parler à elle-même, sans doute la lénifie, car, après l’ombre d’un pli entre ses sourcils, son front presque aussitôt se sérénise, uni et brillant comme le cristal du beurrier devant elle. Elle découvre maintenant le fromage au cumin, prend aussi une fine tranche de filet de bœuf fumé. Et Liesje, un sourire heureux sur les lèvres, un sourire où s’épanouit tout le bonheur de cette chambre musicale et parfumée, la regarde manger avec une tendre joie émerveillée.

Autour d’elles, des nattes de paille blonde tapissent le mur, comme un paysage d’été; l’hiver n’est suggéré que par les plaques de faïence qui quadrillent l’âtre, froides, luisantes, bleues d’un bleu de neige au soleil. Ce sont généralement des vaches au bord d’un canal, un pont où un pêcheur laisse sa ligne couler à l’eau, des patineurs sur une rivière gelée. Ces images rendent plus appréciables l’atmosphère balsamique et mollement torpide de la pièce. Et afin que l’œil soit partout amusé, il y a encore çà et là des miroirs, des étagères chargées de figurines en Delft, des valves roses de coquillages, des meubles en laque poudroyés d’or. Mevrouw Josina, en jupe citron et caraco mandarine, ses quatre papillotes tortillées aux tempes, la chair laiteuse et potelée sous ses cheveux de beurre frais, a vraiment l’air de fleurir dans un tableau de maître hollandais, comme une tulipe animée. Elle finit par étaler sur de la biscotte une couche d’anis pareils à du grésil teint et grignote ces dragées minuscules qui craquent sous sa dent. Elle n’a presque plus faim d’ailleurs et, à présent que Liesje est repartie pour sa cuisine, elle regarde, mi-assoupie, un filet de sueur à la nuque, la neige qui s’est remise à papillonner à gros flocons dans le jardin.

«Il serait si bien là, de l’autre côté de la table, se dit-elle. Et puis nous aurions refait ensemble, après le déjeuner, un petit somme...»

C’est un dernier regret; ses yeux ont de petits battements d’oiseaux blessés. Mais Poucke aboie, le timbre de la rue sonne. Quelqu’un essuie ses pieds longuement aux fibres de paillasson. Et une voix semble chuchoter, discrète et ecclésiastique, de l’autre côté de la rue. Les pas ensuite se rapprochent, en effleurant les dalles. Un petit vieux au visage gris, couleur de craie mouillée, un gros nez piqué de trous noirs sur une bouche en estafilade, le crâne oblong entre deux grandes oreilles velues, unecalotte noire à l’occiput, s’aperçoit dans la porte qu’ouvre Liesje.

—Oncle Faas! dit Josina avec ennui.

Mais il ne souffre pas que personne se dérange, le dos en boule, humble et doucereux, avec le geste de se défendre contre un accueil trop empressé. Il s’assied sur le bord d’une chaise, dépose à terre un chapeau de forme démodée, ramène les pans d’une longue lévite sur ses genoux, comme un pauvre. Pourtant tout le monde dans la ville sait bien que l’oncle Faas perçoit les loyers de toute une rue, soixante maisons de petites gens bâties par lui, sans compter les fermages de ses deux métairies. Il tousse faiblement dans ses mains ratatinées aux peaux roses d’écaflotes d’oignons, et ne se presse pas de dire ce qui l’amène. Sa minable figure fait tort à la joyeuse chambre; une tristesse étiole les atomes de bonheur en suspens; le canari seul garde sa gaieté et s’égosille à railler le pauvre paletot et le vieux chapeau. Poucke, après avoir dédaigneusement flairé les pantalons humides, se rencogne en éternuant dans l’âtre.

—Oncle Faas, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit à la fin la bonne petite femme, que ce silence gêne et qui, par contenance, s’est reprise à croquer des anis.

Il évite toujours de la regarder, les yeux ternes et bas, comme mangés par des taies; mais sa bouche d’anguille se remue comme si elle déglutinait des paroles. Et ensuite il parle en hoquetant, d’une voix de poule qui a la pépie.

—J’étais venu... vous savez... on l’a vu, hou... non pas moi, mais Suze, ce matin sur la place, en pantoufles et courant là-bas, hou, hou... Je n’y suis pour rien, moi, il ne peut pas dire que c’est moi qui l’ai vu... Je ne sais rien, rien, hou... Je ne voudrais faire de tort à personne, hou, humpf... C’est Suze qui a vu et pas moi. Allez, c’est bien pénible...

L’oncle Faas, maître des pauvres, jaune comme un coing, toujours frottant ses mains l’une dans l’autre, semblait s’être exprès choisi ce langage entortillé pour dissimuler sa pensée. Il laissa mourir le dernier mot dans un hoquet, et tout à coup, virant sur sa chaise puis se tournant vers Josina avec autorité, il la vrilla d’un regard pointu et froid comme un acier chirurgical et siffla:

—C’est même injurieux pour la famille.

Tout de suite après, le petit œil en éclair de bistouri s’éteignait, atone, oblique; il reprenait au bord de la chaise son attitude humiliée de parent pauvre et se mettait à tousser dans ses doigts lie-de-vin, raides et pelés. Il n’avait rien dit, en somme, qui pût être retourné contre lui, il n’avait émis qu’un peu de vent articulé. Mais cela avait suffi: sans rien dire, il avait fait passer dans le ton de la voix toute l’horreur du scandale, la calamité, la déconsidération, la part de responsabilité qui retombait sur la femme.

Mevrouw Josina Joost remua longuement les yeux vers les menus Delfts de l’étagère, vers la fine pluie d’or bruinant aux laques du cabinet japonais, vers la cage en cuivre où le canari, comme étonné de la voix insolite, à présent se taisait. Un nuage sembla avoir passé dans l’air brillant de la chambre; l’âme de frangipane des jacinthes expira; il n’y eut plus que le triste hiver des plaques de faïence et, dehors, la neige en vols de longues peluches tintant aux vitres, comme un pauvre qui demande à entrer. C’était trop brusque pour ce cœur de pâte tendre, comme un joli saxe sous globe. La petite fontaine intérieure grésilla; elle cueillit du bout du doigt une moiteur tiède à ses cils.

—O ciel! ô Dieu! fit-elle, il n’est peut-être qu’égaré; il ne faut pas désespérer trop tôt, oncle Faas.

Le cri secourable grelotta comme un appel aux pitiés des hommes et du ciel: il monta éploré, confiant, pardonnant; il fut le jet d’eau du jardin du vieil amour. Mais presque aussitôt, dans la maison chagrine, toute morte, l’horloge gravement sonnait la demie après onze heures. L’horloge aussi semblait reprocher à l’absent, prodigue de ses heures au dehors, le temps follement dissipéloin du mutuel devoir conjugal. Le silence, après, devint presque accablant; quelque chose parut mourir dans le solitaire escalier et le lointain des chambres... Cette fois, c’en était bien fini du bonheur. Et Josina eut en elle l’image d’un homme qui s’en allait loin, très loin, à pas lents et pensifs; la ville avait sombré à l’horizon, ensevelie sous les flocons, et il marchait toujours, il marchait sans tourner la tête, comme fuyant un pénible souvenir.

Ses larmes alors coulèrent abondamment; elle ne pensait plus à les retenir. Une voix lui chuchotait:

«Voilà ce qui était à redouter. Comment as-tu pu espérer, trop faible femme, qu’il t’aimerait toujours, toi qui fis si peu pour le retenir? Maintenant il est trop tard et le mal est irréparable.»

L’oncle Faas, verrouillé dans son mutisme comme dans une tour dont ses yeux ternes étaient les fenêtres sans vitres, n’avait plus desserré la bouche, collé en deux au bord de sa chaise en la raideur d’une momie. L’intime mystère de la chambre, sa paix de bon éden moulée sur la sécurité des âmes, son air de petit paradis en sucre candi gisaient là, cassés par lui comme un négligeable joujou.

Une seconde encore s’écoula, et puis il se mettait à passer ses mains violettes sur la longueur de ses cuisses, en clignant les paupières.

—Je n’ai rien dit... Jasper est libre de faire ce qu’il veut... Sa conscience endurcie est la honte de la ville... mais ce n’est pas moi qui le dis, je ne me permettrais pas de le dire, hou, humpff!

Il parla plus bas encore, sans nulle apparence d’acrimonie, les doigts déjà sur le bouton de la porte. Mais cette fois toute l’honnêteté de la petite femme se souleva. Elle eût voulu regarder en face l’homme qui avait douté de la conscience de Jasper; elle ne vit que son nez bulbeux en profil, mi-caché par une de ses grandes oreilles jaunes et velues.

—Ne parlez pas de conscience ici, oncle Faas... je n’ai plus le droit d’entendre un tel mot... cela me rappelle trop les torts que j’ai pu avoir moi-même envers lui.

Un bruit de porte refermée, en ce moment, s’étouffa dans le vestibule, les paillassons furent minutieusement foulés en sourdine. On était entré, on se débarrassait d’un paletot changé en fourrure d’ours blanc, mais avec tant d’infinies précautions, de pauses, de reprises qu’il semblait que c’était l’Enfant prodigue qui, après de longues caravanes, enfin réintégrait le logis, oh! si repentant, si las, si à bout de tout! «Ciel! ô ciel! c’est lui!» pensa-t-elle, dans un élan. Son cœur monta, fut tout en haut dans la joie, la confiance et le pardon. Il lui revenait, le cher ingrat, qu’elle avait cru à jamais parti! Elle n’était déjà plus très sûre qu’elle lui eût manqué en quelque chose. Et tout le reste, le pauvre homme cheminant, l’exil, l’hiver, mensonges, folies!


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