IX

IX

La majorité goûta cet avis, et malheureusement pour Jasper, elle n’était pas uniquement composée de sacripants comme ce Katwyck et ce Hoefnaegel. Il y avait aussi à la table le notaire, le percepteur des postes et le doux petit M. Jack, un rentier de mœurs paisibles, auquel il n’avait jamais retiré son estime. Ceux-là, après tout, représentaient une somme de vertus et de probité qui leur donnait le droit d’affirmer que la justice, telle qu’ils la comprenaient, était la seule dont il pût être question entre honnêtes gens. Mais Jasper hocha la tête et à mi-voix, comme se parlant à lui-même, il dit:

—Tant qu’il y aura de pauvres gens, personne n’aura le droit d’affirmer que la justice est descendue sur le monde.

Oui, c’était bien là une de ses idées nouvelles et peut-être celle qui s’offrait le plus nettement à lui quand il descendait au fond de sa conscience. Seulement il manquait d’arguments pour la développer. Et maintenant il demeurait là, le front courbé, un peu humble, avec le vibrionnement de son œil gauche, tandis que le notaire, lévigeant lentement une pincée de tabac qu’il venait de puiser dans sa tabatière d’argent, exprimait cette vérité générale, à savoir qu’il y a toujours eu des pauvres et qu’il y aura toujours des riches. De nouveau un silence tomba comme dans un tribunal quand, après le réquisitoire, le juge demande à l’accusé s’il n’a rien à répondre. M. Joost répondit simplement:

—Christ ne parlait pas ainsi, lui qui donna sa vie et mourut sur la croix pour les pauvres.

—Eh bien! dit Katwyck, que notre ami Joost—et il insista un peu dédaigneusement sur ce qualificatif obligeant,—que notre ami jette dans le plateau des pauvres juste assez de ses revenus pour établir la balance avec le plateau de sa conscience; ce sera déjà un bon pas de fait.

Le canari, stimulé par le bruit des voix, tirelira tout à coup dans la petite cage de cuivre suspendue au-dessus du comptoir.

«Le canari chez nous file de plus jolis sons,» pensa Jasper Joost.

Mais, tout de suite après, le propos de M. Katwyck lui rentra bourdonnant dans la tête, comme un bruit d’écluses levées entendu de la campagne. Aussitôt il songea à la vie coite de Josina dans la petite maison heureuse, à ses longs sommeils dorlotés sous l’édredon, à son goût pour les assiettes de gâteaux. Il songea aussi à Poucke, aux servantes et aux sveltes poissons d’or dans le bocal. Il songea à tout le monde, excepté à lui-même. Et une grande lâcheté molle lui coula au cœur, comme si déjà le moment était venu et qu’il fût là, près du lit de sa bonne femme Lea, prenant ses mains dans les siennes et lui disant avec un tremblement dans la voix:

—Ma chère femme, nous avons vécu jusqu’à ce jour dans le mensonge. Nous avons mangé de la chair et du sang des pauvres. Il est temps de revenir à la vérité en leur abandonnant cet argent qui nous rendait si vains de nous-mêmes.

ELLE OBLIGEAIT LIESJE A TENIR OUVERT UN PARAPLUIE(P. 92).

ELLE OBLIGEAIT LIESJE A TENIR OUVERT UN PARAPLUIE(P. 92).

ELLE OBLIGEAIT LIESJE A TENIR OUVERT UN PARAPLUIE(P. 92).

Son œil gauche parut fixer avec contrition cette éventualité redoutable, pendant que son œil droit tournait désespérément comme une mouche sous une cloche de verre. Des minutes passèrentet puis baissant la tête, le dos en boule, il murmura:

—Voilà bien, oui, ce qu’il faudrait faire.

Encore une fois le carillon ébruita ses vols de notes par-dessus la ville endormie. Les vieux amis de la taverne eux-mêmes, après les fatigues de cette veille où le cerveau avait été mis à une si longue épreuve, retombaient à une quiète somnolence, les nuques veules et les paupières battantes, tenant entre leurs mains gourdes des pipes mal assurées qui l’une après l’autre avaient cessé de fumeroler. Le jaquemart ensuite glissa jusqu’au bout de sa niche et frappa onze coups, mais si faiblement, si lentement, comme si maintenant il désespérait de la bonne conscience de Jasper. Tout le monde se lève et lui-même, par la belle rue claire de gel et d’étoiles, s’en va, songeant à la courte-pointe de soie couleur fleur-de-pêcher sous laquelle Liesje tient chaude la boule. Les petites maisons font ronron au bord du trottoir, derrière leurs volets rejoints, blanches comme des petites chapelles guipurées de givre. Chacun tout le jour y mena la vie bonne ou mauvaise, faisant à sa manière le devoir quotidien; et maintenant, toutes sont pareilles, avec leurs stores retombés comme des paupières; toutes dorment d’un sommeil de petits enfants. Et la neige mousse à la pointe de ses bottines tandis qu’à pas rapides, l’âme chavirée, trotte le bon M. Jasper. Il pense au thé et aux biscottes qui l’attendent dans la pièce où Josina, endormie aux capitons de son fauteuil, une petite bulle de salive au coin de la bouche, ronfle si gentiment, à moins que ce ne soit la bouilloire; et à la fois il s’en veut de n’avoir pu trouver l’argument décisif pour ébranler ces cœurs coriaces. Là-bas, cependant, du côté du port, montent des voix, voix en détresse, voix comme pendant un naufrage, voix de misère et d’agonie. Il lui semble alors que toute cette foule misérable gémit en tendant vers lui les bras comme vers un sauveur. Il sent palpiter contre son cœur leurs poitrines gonflées d’amour. Et petit à petit l’effusion tardive jaillit; il bat l’air de grands gestes, il retrouve les paroles qu’il eût fallu dire, les belles paroles ardentes, persuasives, selon le cœur des vrais apôtres.

Mais voilà qu’il est chez lui: doucement il insinue la clef dans la serrure, il referme la porte sans bruit. Dans la petite pièce tendue de nattes, la lampe éclaire les petites tasses en porcelaine du Japon, l’assiette aux biscottes, le drageoir aux grains d’anis, brillants et légers comme du grésil. La théière, avec son filtre d’argent au bout du col, lui sourit d’un air bienveillant, entre le sucrier et la boîte à thé. Toute une famille de théières en Chine et en Delft s’aligne derrière la vitre du buffet, honnête et réjouie, de tailles inégales, comme une maman parmi ses enfants, et les unes sont fleuries de jolis bouquets or et vermillon, les autres déroulent un paysage bleu de ponts, de jonques et de kiosques à toiture retroussée.

Jasper regarde les théières par delà la vitre, et puis il regarde la petite théière sur la table. Celle-là dans ce moment prend pour lui un sens mystérieux et tendre. Il l’a donnée à Josina en réparation de ses torts, un jour qu’elle dut l’attendre pendant près de deux heures avec une amoureuse et délicate cuisine. Ses idées ne l’avaient pas encore pris en ce temps; il s’était attardé simplement à regarder passer les grues dans la campagne. Et il lui semble que la théière à son tour le regarde, mais d’un air de malice, comme si elle lui disait:

«Voilà, tu es resté le même homme qui s’oubliait à regarder passer les grues. Autrefois elles filaient par-dessus les marais, et à présent elles te passent par la tête.»

Une fumée mince floconne au bec de la bouilloire de cuivre sur le réchaud et à petits coups l’eau qui bout bat la paroi avec un bruit léger qui lui rappelle sa chère bonne femme soufflant dans ses joues pendant ses petits sommes. Encore une fois il pense aux pauvres diables qui, par ce dur hiver, là-bas grelottent dans leurs grabats sans draps. Mais la bouilloire ronronne, musicale et si inviteuse. Du bonheur est resté blottidans la tiède douceur de la chambre, un air d’intimité ouatée comme pendant une traversée la sécurité douillette d’une cabine sous la coulée discrète des lampes. Il passe l’eau sur la pincée de thé, sème de grains d’anis les biscottes; et il espère que Josina ne s’éveillera pas avant qu’il ait fini. Mais tout à coup elle pousse un soupir et la petite bulle crève au coin de sa bouche. Alors ils se mettent à rire tous deux et ensemble ils prolongent ce léger goûter parfumé, en paix avec leur conscience. Et puis l’heure tinte à la pendule, l’heure claire de minuit, à la petite voix d’or qui grésillonne comme le grillon de l’été, ah, si différente du tintamarre bourru du jaquemart cognant de son épée les cœurs endurcis!


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