VI

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M. Fauche avait trois barques: l’une, longue, effilée, avec son réservoir à poissons dans le milieu, lui servait à pêcher; avec l’autre, plus lourde, arquée de nervures fortes, il allait jeter l’épervier en pleine eau, là où il n’y a plus d’îles. Il attendait que Fré D’siré se fût mis à son mât pour naviguer avec la troisième. Mais sans doute, comme il y a un temps pour le passage des grues, des sarcelles et de la grive, le moment n’était pas venu encore pour commencer ce grave travail. Le sourd prenait ses mesures, passait ses paumes râpeuses sur le bois et attendait comme attendait son maître, comme le printemps attendait que ce fût l’été.

Tantin, de son côté, ne se montrait pas pressé: il avait confiance, il était sûr que la besogne, une fois entamée, ne chômerait plus. L’affaire était d’en finir avec les clous et la peinture du bachot à Moya, l’hôtelier; et, avec Fré D’siré on pouvait à la rigueur savoir quand une chose était commencée, on ne savait jamais quand elle finirait. Tantin Rétu trouvait qu’ainsi la vie était bonne. Il continuait à verser ses arrosoirs dans ses sabots; il fumait ses vingt pipes par jour; et comme il avait trouvé l’autre soir une pauvre petite chienne errante à sa porte, il l’avait adoptée et l’habituait à marcher derrière ses talons.

AH! QUEL VILAIN MOT, M’SIEU TANTIN(P. 14).

AH! QUEL VILAIN MOT, M’SIEU TANTIN(P. 14).

AH! QUEL VILAIN MOT, M’SIEU TANTIN(P. 14).

Si elle était venue par la grande route ou par les sentiers de la montagne, personne n’aurait pu le dire. Tantin, en rentrant, l’avait aperçue, couchée sur son seuil. Jamais ça ne lui était arrivé d’être attendu par quelqu’un, bête ou créature; et pour la première fois de sa vie il avait eu l’émotion de se sentir bon à quelque chose. La chienne, avec des yeux humbles et frais, l’avait regardé en agitant la queue. Elle avait le dos et les côtes en cerceau: il lui avait fait une place près de son lit dans la maison. Et au bout de deux jours il l’avait appelée Finette.

Finette à présent ne le quittait plus. Elle semblait, en ayant perdu tant d’autres, craindre de perdre à son tour celui-là. Et il lui parlait; elle le regardait de ses prunelles humides en agitant sonbout de queue; tous deux se comprenaient. Sa venue, d’abord, avait agité les autres chiens de la marine. Ils étaient deux, le petit spitz de la vieille Hollemechette, sournois, museur et rusé, et le fox à trente-six pères des Moya, faraud et rageur, avec une tache d’encre comme de grosses bésicles autour des yeux. Très vite, d’ailleurs, l’un et l’autre s’étaient montrés bienveillants.

Noémie Larciel, de la terrasse de laTruite d’oroù, en petite robe rose, elle se posait entre deux envolées vers la montagne, s’amusait beaucoup de cette animation du port. Tantin quelquefois, ses arrosoirs au bout des bras, se plantait près de la bâche, salivant sur sa pipe, et d’une voix mouillée disait avec un clin d’œil:

—Alle est eun’ miette carnassière... Pour sûr qu’alle l’est. Mais les bêtes, ça n’a pas de raison, pas vrai, moiselle?...

Noémie n’avait pas compris tout de suite.

—Carnassière?

Alors, retirant sa pipe de sa barbe, la bouche écarquée, sa grande bouche de brochet, il lui avait expliqué.

—Ben sûr, carnassière.

—Ah! quel vilain mot, m’sieu Tantin!

—J’ dis pas non, mais voilà, ça s’ dit. J’ dis point autrement que les autres y disent.

Et il l’admirait rebrousser, de sa petite main aux doigts d’enfant, le jaune poil rêche de la chienne. Il en avait bon au cœur.

Noémie tout de suite était devenue le rire frais de l’hôtellerie. C’était le temps du chômage pour les Moya: il ne venait un peu de monde qu’à la saison des prunes, et plus tard aux mois de la chasse. Quelquefois quelqu’un entrait prendre une chope au comptoir et puis ressortait. Le soir seulement on était une tablée de six à huit, buvant du péquet et jouant aux cartes, dans le grand silence du village. Fauche, le grand Cortise, Bellaire étaient des habitués. La veillée se prolongeait à abattre du poing les cartes sur la table. A minuit Bellaire se levait. M. Fauche et Cortise demeuraient les derniers. Et tout de même à la fin le grand Cortise à son tour, droit dans ses guêtres, détalait.

Noémie, dans un demi-sommeil, l’entendait de sa grosse voix ronflante chanter sur la route: quand celle-ci montait, la voix montait avec elle, et puis, après un petit temps, la route tournait. Un pas qui battait la marine, une porte qui se fermait: c’était Jean Fauche qui à son tour rentrait.

Cortise était un vrai gars de la montagne, chassant, tendant aux grives, coupant lui-même son bois. Il habitait devant le fleuve, à une demi-heure de laTruite d’or, un petit chalet qu’il s’était construit à mi-côte. Il avait sa barque à l’eau comme M. Fauche. C’étaient, en somme, des heureux de la terre.

Cependant Jean Fauche était plus simple que Cortise. Celui-là, avec son dandinement, sa grosse vie bruyante, ses éclats de voix et ses grands gestes, avait un air suffisant et luron qui déplaisait à Noémie. Personne ne montait au chalet qui n’en descendît la tête à l’envers, tapé par ses bourgognes et ses petits moselles. Noémie ne lui pardonnait pas d’avoir, un jour qu’elle passait, poussé le coude à M. Fauche en claquant de la langue. Celui-ci, au contraire, réservé, les yeux doux, un peu en dedans, comme on disait, lui inspirait de la confiance. D’ailleurs, il s’apprivoisait; à l’heure de l’arrosée, ses manches de chemise gondolant au vent du matin, il levait la tête par-dessus la haie et lui tirait son coup de chapeau. Une fois elle avait répondu:

—Bonjour, m’sieu Fauche.

C’était un commencement de connaissance. La vieille Hollemechette estimait qu’il pourrait bien s’en suivre quelque chose. On était libre de ne pas penser comme elle.


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