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ABEL ENVOYAIT SA FLÈCHE TOUCHER LE COQ(P. 107).

ABEL ENVOYAIT SA FLÈCHE TOUCHER LE COQ(P. 107).

ABEL ENVOYAIT SA FLÈCHE TOUCHER LE COQ(P. 107).

Et puis, il y avait toujours là Alain Rippers, ce gauche, doux et bon garçon qui tirait si peu d’orgueil d’être déjà mieux qu’un simple bon garçon. Car voilà, c’était la vérité: Alain manquait d’adresse aux jeux; jamais il n’avait pu faire la partie au polo; il montait à cheval comme un paysan qu’il était; mais ce paysan-là avait fait une chose qui semblait au-dessus de sa condition et de celle de tous les paysans commelui. Alain Rippers avait écrit de sa grosse écriture et avec de mauvaises plumes, un livre de petits contes où il mettait en scène l’humanité des hameaux, un livre qu’un paysan de Flandre comme lui, après tout, seul avait pu écrire et qui n’ayant fait que des études primaires, tout de suite avait mis son nom obscur en lumière. Chez les Van Pède, on avait beaucoup ri, naturellement, de l’aplomb de ce fils des fermes qui, sans diplômes, s’amusait à barbouiller du papier. Roselei, au contraire, et ses frères, avaient relu cent fois l’histoire du petit conscrit qui, du regret de son village, meurt à la caserne et celle de la petite servante qui part pour la ville avec un sachet qu’elle porte sous sa chemise comme un scapulaire, un sachet où elle a cousu de la terre du champ; et celle-là aussi mourait quand à la longue, poussière à poussière, la terre s’était mise à filtrer à travers les points de couture, laissant le sachet vide.

Il y avait comme cela une vingtaine de récits, d’une intimité et d’une émotion qui vous tiraient les larmes des yeux. Même le grand Hugo, un jour qu’il parlait des gens de la campagne à la Chambre, avait trouvé le moyen d’en citer trois pages entières; il l’avait fait de mémoire et tout d’une fois, comme quelqu’un qui a vécu profondément de la vie d’un livre.

Alain avait vingt-quatre ans: il était le fils des Rippers, les fermiers de la vieille métairie desSix jeunes hommes, une petite métairie de quatre chevaux et de dix bêtes à cornes. Le père étant mort, c’était lui qui, en bon fils, avec sa mère, une femme de soixante ans, s’occupait de la terre et des bêtes.

Bien campé sur ses pieds, les épaules larges, ferme des reins, du biceps et du jarret, il présentait un type sain de la race comme les chevaux et les vaches de Baesrode, avec le poil blond et les yeux bleus, d’un bleu fleur de lin, si doux et si clair sous le clair ciel des Flandres.

On ne savait pas comment lui était venue la manie d’écrire: il avait douze ans quand son père qui était encore un homme solide en ce temps, déclara qu’il y avait dans la tête de l’enfant quelque chose qui n’était pas chez les autres: l’instituteur quelquefois lui prêtait des livres ou bien il regardait longtemps les images des vieux almanachs. C’était curieux aussi tout ce qu’il savait lire dans les prunelles des animaux. Et une fois il s’était mis à écrire une chose où le bon Dieu, descendu du ciel, arrivait dans un village donner la bénédiction aux chevaux, aux ânes, aux chiens, aux bœufs: à chacun il disait une parole que toutes les bêtes comprenaient et qui les faisait dodeliner la tête en poussant des cris variés; et c’était comme cela qu’il leur était venu une voix pour parler et prier à leur manière, comme leurs grands frères, les hommes.

Il se trouva qu’un jour le petit conte parut dans la gazette du canton. C’est Alain qui fut bien étonné et même un peu honteux de voir là-dessous son nom de fils de paysan: il avait remis sonBon Dieu des bêtesà son vieil ami l’instituteur; celui-ci, sans rien lui en dire, l’avait envoyé au rédacteur de la feuille, lequel était son parent.

Ce fut le commencement. Comme à l’arbre il pousse une branche après une branche et que chacune à son tour porte un bourgeon qui donne sa feuille, il s’était mis à remplir de petits carrés de papier, le soir, à la chandelle, après avoir tout le jour hersé, labouré, ensemencé, fait les marchés à la ville, etc. A mesure qu’il achevait d’écrire une de ses petites histoires, il allait la lire à Roselei ou à ses frères; mais c’était toujours Roselei qui disait si c’était bien ou mal. Et comme cela, un dimanche, le journaliste, qui était aussi imprimeur, était venu lui proposer de publier ses contes dans le journal en lui offrant de les réunir ensuite en volume, comme on fait pour les grands auteurs: et Alain avait appelé son livreLa Petite vie au hameauet il s’en était bien vendu trois cents exemplaires à deux francs. Roselei avait senti battre son cœur.

Il était là maintenant avec les garçons, abattant les quilles sous le hangar où Hugo Baesrode avait fait établir lequillier. Les jeunes gens du village s’en allaient aussi tirer à la perche dans une des prairies de la ferme, à une petite distance du verger. Alain, d’un bras sûr, envoyait sa flèche toucher le coq au bon endroit et abattait neuf aux quilles, huit fois sur dix.

La belle Roselei, dans sa jeune force, ne dédaignait pas non plus de s’escrimer contre l’oiseau, le jour où se réunissaient les archers du Saint-Sébastiaenhof. Il n’y avait pas un homme pour bander l’arc comme elle, tirant sur la corde de toute la longueur du bras, touchant presque de l’épaule la terre; et puis la flèche partait, filait droit dans l’air. Dès sa petite enfance, elle s’était mêlée aux jeux de ses frères et des garçons de la famille; elle avait lutté avec eux sur le pré; elle jouait au football; elle faisait des roses à la carabine Flobert; elle nageait comme elle montait à cheval et comme elle chassait, avec l’héroïsme naturel de son rouge sang de campagne. C’était l’autre Roselei, celle-là, librement poussée parmi la grande vie d’une ferme, à côté des jeunes hommes dont elle avait presque la robustesse physique, et qui ensuite redevenait l’âme placide et reposée de la Roselei à la voix lente, aux yeux de rêve et de silence, au tranquille sourire qui, au coin des joues, faisait deux creux comme le remous d’une eau. Est-ce qu’elle n’était pas aussi une vraie fille de cette terre flamande où, comme disait Baesrode, les belles filles sont plus belles qu’ailleurs?

Enfin la chaleur tomba un peu: les séminaristes et le curé purent renfiler leurs soutanes qu’ils avaient accrochées à des branches. Les vols de robes blanches cessèrent de tourbillonner pour aller manger de la tarte et boire de la groseille ou du café sous les tonnelles où Mme Baesrode avait fait préparer un petit lunch. On était rouges comme les pivoines du jardin. Ce fut Roselei elle-même qui courut ramener Alain et les garçons du jeu de quilles. Elle ne trouva pas tout de suite l’avocat qui avait quitté la rotonde et fumait des cigarettes sur la route. Il avait fallu réveiller Van Pède, père, qui, depuis le dîner, ronflait à poings fermés sous les pommiers, la tête dans son mouchoir. Le baron, lui, suivait son idée: il avait pris le bras de Baesrode, et même on peut dire qu’il s’y pendait comme un petit singe à une grosse branche, et il ne cessait plus maintenant de lui reparler de sa ferme du Tilleul et de vanter les mérites de son aîné. Il était un peu comme un tireur qui voudrait mettre sa balle dans une cible et puis dans une autre en se disant qu’il arrivera toujours un moment où il la mettra dans le mille. Hugo voyait venir le vieux renard et riait au-dedans de lui.


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