X
Cette bonne âme simple de Noémie avait une grâce de nature à laquelle on ne résistait pas. Les gens tout de suite l’avaient aimée comme une enfant dupays. Ah! elle n’était pas fière, celle-là! Et brave donc, et honnête! Tout le monde maintenant savait que les médecins l’avaient envoyée dans la montagne pour se remettre d’une grave anémie.
Si du moins elle avait pu emmener sa petite classe de la ville pour courir ensemble les bois! C’est ça surtout qui la tourmentait! Elle leur aurait appris les essences, la germination, la vie des bêtes. Avec de la couture, des notions ménagères et de la sagesse, il n’en fallait pas plus pour faire de bonnes femmes. Noémie exprimait là des idées qui n’avaient rien de commun avec la pédagogie. C’était une petite tête personnelle et volontaire et elle la portait droite sur ses épaules, aussi haut qu’elle pouvait.
Il arriva que tout de même, au bout de la troisième semaine, elle eut une petite classe qu’elle s’était faite avec les petits garçons et les petites filles d’en haut qui n’en avaient pas.
Ils avaient poussé là comme la graine des terrains incultes, au hasard du vent et de la vie. Les parents disaient qu’après tout eux-mêmes avaient bien vécu sans savoir signer autrement que d’une croix les papiers que leur apportait le garde champêtre. Et pour ce qui était de chiffrer, ils taillaient des encoches dans un bâton: le compte se faisait aussi bien qu’avec de la craie sur une ardoise.
C’étaient surtout les carriers d’un hameau à mi-côte, perdu derrière un bois de seigneur, qui raisonnaient ainsi. La vie leur était rude: ils habitaient sous des toits de chaume, avec un petit champ conquis sur le schiste et qui leur donnait des fèves et des pommes de terre.
Noémie tous les matins montait jusqu’au hameau. Elle frappait dans ses mains et de derrière les haies, à petits talonnements de pieds nus, il sortait des enfants à la file comme les gorets roses que le pastoureau mène à la pâture. Cela s’était fait à petites fois, en causant avec les mères: les fèves non plus ne poussaient pas tout d’un coup.
Une, deux, une, deux, tous les petits pieds ensemble battaient le sol; et en bande on partait pour la lisière du bois. Ensuite elle les asseyait sur un rang, les mains aux genoux, et elle leur contait des histoires, leur apprenait à compter jusqu’à vingt. Elle leur enseignait aussi qu’il fallait aimer l’oiseau qui mange les mouches, le chat qui prend les souris, le chien qui est le compagnon de l’homme.
C’étaient là, après tout, des choses un peu nouvelles pour ces petites têtes sauvages aux yeux noirs comme des baies de prunellier. Quelquefois elle disait, comme à l’école là-bas:
—Que celui-là qui a compris lève la main.
Et elle levait elle-même la main.
Presque toujours les filles avaient compris avant les garçons, plus lourds et distraits, regardant bouger des proies dans le taillis.
Il fallait voir comme elles étaient toutes là, le cœur tendu et la bouche ouverte, avec un feu dans leur prunelle ronde. Toutes les petites mains sales se levaient à la fois comme les oisillons au bord du nid lèvent leur bec jaune quand la mère oiselle leur apporte la becquée.
Noémie s’était prise de bonne amitié pour ces petites pauvres qui sentaient la bruyère et la fumée des âtres. C’étaient aussi de petites pauvres que se composait sa classe à la ville, mais elles n’avaient pas, comme celles-ci, l’air libre de la montagne: elles inclinaient sur l’épaule de pâles visages de souffrance. Elles lui en étaient d’autant plus chères. Il avait vraiment fallu l’ordre des médecins pour qu’elle se décidât à les quitter. Et elle se rappelait le jour, où elle leur annonça qu’elle allait être momentanément remplacée par une autre maîtresse. Elles se pendaient à sa robe, lui baisaient voracement les mains en pleurant et criant comme si jamais elle n’eût dû revenir. Ah! la bonne et tendre humanité que celle qui, pour avoir le courage de vivre, ne possède que son cœur!
IL Y AVAIT TOUJOURS UNE MÈRE QUI GUETTAIT NOÉMIE POUR UNE ENFANT MALADE(P. 24).
IL Y AVAIT TOUJOURS UNE MÈRE QUI GUETTAIT NOÉMIE POUR UNE ENFANT MALADE(P. 24).
IL Y AVAIT TOUJOURS UNE MÈRE QUI GUETTAIT NOÉMIE POUR UNE ENFANT MALADE(P. 24).
La classe au hameau durait une heure.Il était temps de finir quand l’une après l’autre, les filles se mettaient à battre de l’œil et que les garçons se talochaient. Alors Noémie encore une fois tapait dans ses mains et la bande comme un vol de moineaux se dispersait. Il y avait toujours une jatte de lait frais pour la petite robe rose avant qu’elle redescendît de la montagne.
Le bâton ferré à la main, Noémie se lançait sur les pentes, chantant sa petite chanson. Ses brodequins à clous, lacés étroitement, s’emboîtaient aux saillies. En piquant la roche à la pointe du bâton, elle allait, sautillait de bosse en bosse.
Les gens d’en bas levaient la tête et lui faisaient signe de prendre attention. Elle agitait comme un drapelet son mouchoir, toute petite et volante comme les demoiselles aux ailes bleues qui ondulent au-dessus des roseaux.
Et toujours la petite chanson vibrait, frémissait comme le chant de l’alouette dans la nue.
Va, va, petite chose de la vieComme la graine sortie du van,Tourne au vent de la folie,Sois la chose folle qui tombe d’un ciel.
Va, va, petite chose de la vieComme la graine sortie du van,Tourne au vent de la folie,Sois la chose folle qui tombe d’un ciel.
Quelquefois la voix tremblait un peu comme le pied aux passages dangereux; et de nouveau ensuite, l’alouette filait son clair grisollis, et c’était vraiment la petite chose folle qui semblait tomber du ciel.
—Ah! mamzelle, disait madame Moya quand, toute chaude de sa course, les cheveux en cardées, des échardes plein les mains, elle rentrait enfin dîner, pour sûr il vous arrivera malheur! Pensez donc, si le tournis vous prenait!
—Que nenni! ma bonne mâme Moya, j’ai la tête solidement plantée sur les épaules. Vous savez bien que je suis un garçon.
—Tout de même...
C’était plaisir ensuite de la voir à petites quenottes féroces dépecer sa côtelette, avec deux filets de jus lui mouillant les coins de la bouche.
—Ah! que c’est bon, mâme Moya! riait-elle. J’ mange! j’ mange! Je m’ fais du beau sang rouge. Il me semble que je l’entends chanter en moi comme les petits ruisseaux à bouillons clairs qui descendent de la montagne. Allez! Je n’ai pas toujours le temps de manger à ma faim à la ville! Faut se lever au petitmatin, galoper dans la pluie, la neige. Il y a des fois que mes jupes fument comme une lessive, quand je me sèche près du poêle! Et quand vient midi, l’appétit s’en va de songer qu’il y en a parmi mes petites qui ont à peine une bouchée à se mettre sous la dent. Tout n’est pas rose dans le métier!
Et un peu de mélancolie lui venant à la pensée de la rentrée, elle tenait droits ses yeux devant elle.
—Bon! bon! Vous tourmentez pas d’ici-là! disait l’hôtelière. C’ sera toujours assez tôt quand le moment sera venu.
—Allez! vous avez bien raison. Mais voilà, mes petites, vous le savez, c’est comme une part de moi restée en arrière. Et alors, de demeurer ici ou de repartir, je ne sais plus ce qui me tient le plus au cœur.
Elle avait pris l’habitude de patoiser, avec l’accent brusque et chantant qu’ils avaient tous et qui leur roulait aux dents comme les pierres de la montagne leur roulaient sous le pied. Elle se sentait ainsi plus près de leur humanité cordiale, dans leur vie confiante et courageuse. Eux aussi, avec leurs gros cœurs simples, s’apprivoisaient plus facilement à cette musique rude qui leur sonnait aux oreilles des airs connus.