XII
Les pauvres filles comme elle, obligées très jeunes de tout tirer d’elles-mêmes, ont d’infinies ressources. Elle connaissait de sûres recettes pour les petits maux. Elle savait les vertus des plantes et comment elles doivent être employées pour les brûlures, les rhumatismes, la colique, l’esquinancie et les maux d’estomac. Ces bonnes gens, au cœur de la nature, en étaient bien moins instruits qu’elle. Maintenant elle n’allait plus à la montagne sans en rapporter une abondante cueillette de simples. Elle les mettait sécher à une corde qu’elle avait fixée en travers de sa fenêtre et où par bottes pendaient les valérianes, les menthes, les romarins, les sauges, les scrofulaires, comme dans la boutique de l’herboriste. M. Fauche parfois levait le nez et regardait avec inquiétude si le vent n’en soufflait pas la graine dans son jardin.
Il y avait toujours une mère qui guettait Noémie Larciel par-dessus son mur pour un enfant malade. Le médecin habitait à deux heures du village et naturellement il faisait payer l’usure des roues de son cabriolet. On était content d’en être quitte avec une décoction d’herbes que Noémie elle-même allait cueillir le long des talus. Elle commençait par prendre l’enfant entre ses genoux, lui tâtait le pouls, examinait la langue, regardait au fond des yeux comme elle faisait à la ville, avec les petites de sa classe qui, elles aussi, n’avaient que leur grande amie pour médecin.
Dans la maison alors, le silence était si grand que la petite souris en profitait pour grignoter une croûte roulée sous le bahut. La pendule battait lentement dans sa gaine comme un cœur blessé. Il venait quelquefois une autre mère duvoisinage qui avançait sa tête contre la vitre. Et Noémie, en maniant cette précieuse essence de vie, avait le visage pensif du destin. Mais ensuite la souris pouvait bien s’en aller, car tout à coup des sabots battaient comme des tambours dans la chambre. C’était la famille qui rentrait après la consultation; et maintenant tout le monde parlait et riait à la fois, comme s’il avait suffi des quelques mots du médecin en robe rose pour mettre le mal à la porte. On pouvait repasser le lendemain, on était sûr que l’enfant jouait quelque part, du côté des fumiers.
Tout de même il était arrivé une fois que vraiment c’était une mauvaise fièvre.
ET CETTE FOIS ELLE POUVAIT REGARDER PAR-DESSUS LA CLOCHE DE PAILLE(P. 27).
ET CETTE FOIS ELLE POUVAIT REGARDER PAR-DESSUS LA CLOCHE DE PAILLE(P. 27).
ET CETTE FOIS ELLE POUVAIT REGARDER PAR-DESSUS LA CLOCHE DE PAILLE(P. 27).
Le Spirou, le fils des Mangombrou, avait douze ou treize ans, on ne savait pas au juste: un dimanche de ducasse, étant à pêcher en ses habits de première communion au bord du fleuve, il avait roulé dans l’eau. Jusqu’au soir, le froid de la baignade à la peau sous l’étoffe mouillée, il avait erré, n’osant rentrer à la maison. Mangombrou, le père, une brute déchaînée quand il avait bu, n’aurait eu qu’à se trouver dans un de ses jours de fureur: il lui eût cassé les reins. Heureusement, ce jour-là, le carrier, de son côté, était allé passer sa journée à la pêche: on était sûr que, sa ligne à la main, il ne pensait plus qu’au poisson. Le Spirou enfin s’était coulé dans la maison: la mère lui avait allongé une taloche; il était monté se coucher, un claquement de fièvre aux dents comme le bruit du taquet chez le meunier. Le lendemain on n’avait pu le faire lever: il grelottait sous les draps, comme le culot d’une couvée d’automne.
Noémie, ce jour-là, passa devant la maison: on la fit entrer et elle prit le gamin entre les genoux comme elle prenait les autres. Elle lui regarda dans les yeux profondément. La mère tout de suite à sa mine vit que la chose était grave, et maintenant elle était là, avec son grand visage passif, inquiète tout de même au fond. Le Spirou avait une toux méchante qui lui secouait les côtes et la fièvre ne s’en allait pas. Le pis, c’est qu’il ne voulait pas dire comme il avait attrapé son mal; on lui eût plutôt décroché les mâchoires avec une tenaille. Noémie alors était venue s’asseoir à côté de son grabat et elle était restée là des jours et des nuits, tenant les mains du garçon dans les siennes, l’écoutant délirer avec sa petite bouche bleue, retroussée par des canines de jeune loup, puis, pendant les pauses de sommeil, passant les doigts dans de gros ciseaux et lui taillant une blouse dans une vieille jupe de la mère Moya.
Il faillit trépasser.
Mais voilà que le cinquième jour, tout seul dans la chambre avec Noémie qui lui tenait les mains,il lui soufflait bas, avec un rire sournois:
—C’est l’aut’ fois: j’ai tombé à l’eau. Y avait personne, j’ l’ai point dit.
Ses yeux durs et noirs brûlaient. Elle sentit une force qui, selon la vie, irait au mal ou au bien.
Il guérit.
Ce fut comme un peu de jeune vie qui rentrait sous le vieux toit de chaume. Dans la montagne, on n’est pas expansif: la mère n’avait rien dit, sèche comme les branches, gardant toujours son grand visage de misère. Seulement, un soir, le père Mangombrou partit pour la pêche: il ne rentra qu’au matin. Et ce matin-là il allait demander Noémie chez Moya. Il apportait dix livres de truites dans une torquette de paille.
—Allez, c’est de bon cœur, mamzelle, disait-il. Y en aura jamais de trop pour ce qu’ vous avez fait pou l’ petit.
Sa rudesse s’était amollie: il avait des yeux de bonne humanité et elle vit que cet homme terrible, après tout, comme les autres, aimait son enfant.