XIV

XIV

Noémie alla s’asseoir au bord du ruisseau et couchée sur le coude, elle tournait à demi la tête vers lui. Elle ne se pressait pas de répondre.

—Oui, fit-elle à la fin, voilà la vérité; on n’aime réellement que si on accepte de mourir pour ce qu’on aime.

Elle restait touchée par le sens grave de cette idée où se mêlaient la mort et l’amour: elle avait parlé comme si elle aussi eût été prête à s’immoler pour quelque chose qui était sa vie et qu’elle ne disait pas.

Jean Fauche n’avait plus reconnu sa petite voix légère et haute, sa voix comme un cri gentil de bergeronnette et comme la jolie onde musicale du ruisseau.

Il s’étonna, fut ému: il ne songea pas tout de suite qu’elle pût aimer autre chose que l’amour.

Noémie, pourtant, n’avait pensé qu’à ses petites de la ville, comme à une famille dont elle était l’âme. Une mélancolie passa dans ses yeux, attrista la joie de l’herbage. Mais l’ombre elle-même sous les pommiers était encore une lumière moins vive, doucement blonde et lilas. Un pinson tirelirait dans les noyers de la ferme: le ruisseau toujours lavait du ciel bleu sur son lit de grosses pierres; les véroniques, avec leurs humides yeux bleus, comme des demoiselles à la fenêtre, croyaient voir tourner la grande roue d’or du soleil.

La tristesse ne fut plus qu’un léger nuage en fuite. Noémie maintenant rêvait qu’un vieux monsieur très riche, un bienfaiteur comme il y en a dont c’est le métier et qui ont leur buste au cimetière, avec une allégorie en larmes pour perpétuer leur mémoire, un jour entrait visiter sa petite classe.

—C’est à vous tous ces enfants, mademoiselle? disait-il avec un sourire d’aïeul.

Elle aussi riait et répondait oui. Alors il lui mettait dans les mains un portefeuille plein de billets afin qu’elle pût les emmener pour longtemps, pour jusqu’à ce qu’elles fussent devenues très grandes, au plein cœur de la nature. Quelle joie! Il lui semblait que de là-bas, du fond de la sombre école obscurcie par les toits voisins, toutes, avec les mêmes yeux candides et émerveillés qu’ont les véroniques, la regardaient remercier ce bon dieu de vieux monsieur. En bande on filait comme un vol de moineaux picorant dans les cerisiers; c’était gentil comme une légende du temps des bonnes fées. Et puis un jour arrivait où elles ne voulaient plus la quitter, où elles la suppliaient de continuer à vivre avec elles; et elles devenaient ensemble très vieilles, comme dans un couvent.

M. Fauche l’écoutant se taire et ne parlant pas non plus, il n’y eut plus au-dessus d’eux qu’une petite éternité de silence et de paix. Peut-être sa pensée à lui aussi était repartie pour la ville, comme lui-même, le temps venu, partait avec sa valise et sa bourriche de poissons.

Quelquefois il cherchait un ton sur sa palette et ensuite, à petits coups, il mettait de la couleur sur sa toile. Le soleil avait un peu baissé; les pommiers du verger ressemblaient à de grosses têtes chevelues d’or. Il n’était plus content de son étude. Quand il regardait devant lui, avec le plissement de ses yeux pour mieux resserrer le champ desa vision, la vibration du chapeau de paille qu’elle avait jeté dans l’herbe lui brouillait la prunelle. Il lui en voulait surtout d’avoir dérangé son effet avec sa robe, rose comme un nuage de matin. Et cependant la petite robe rose l’amusait plus que sa peinture.

Noémie subitement se mit à rire: il sembla que c’était la gaîté du ruisseau qui montait. Et elle faisait avec la tête, sous son large chapeau de paille, le mouvement de secouer une idée.

MAINTENANT IL SUÇAIT SON DOIGT(P. 30).

MAINTENANT IL SUÇAIT SON DOIGT(P. 30).

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—Ah! m’sieu Fauche, figurez-vous, dit-elle, j’ai rêvé qu’il m’arrivait un grand bonheur. J’étais ici avec mes petites... Mais oui, ma petite classe de la ville... Dieu! Quelle joie pour tout le monde! Pensez donc! Des enfants qui toujours ont vécu au fond des rues noires, dans des chambres mal aérées, de petites têtes pâles d’enfants avec des yeux pourtant si beaux! Ah! si vous les connaissiez, ces yeux, profonds comme des puits où, dans le noir de tout le reste, il tremble un peu de ciel!

Jean Fauche eut un battement de paupières et il tenait la bouche ouverte comme quand passe au cœur une onde de vie tumultueuse. Il parut considérer très loin quelque chose et il ne peignait plus.

—Les enfants, ah! oui! dit-il doucement.

Et une seconde encore s’écoulait, un temps plus ou moins long en dehors de la vie immédiate. Puis son regard glissait vers cette jeune fille qui, après tout, par la taille et la fraîcheur du visage, semblait, elle aussi, encore une enfant. Et il lui souriait avec une gravité pensive; il disait:

—Comme vous les aimez!

C’était une parole comme il en monte du fond même de la vie et après laquelle deux êtres se regardent avec l’étonnement de ne s’être pas compris plus tôt. Noémie eut confiance: il lui sembla que M. Fauche était un homme plus âgé et plus sérieux qu’elle avait cru d’abord, un homme qui peut-être avait souffert et gardait son secret.

—Je suis seule, répondit-elle simplement. Je n’ai qu’eux au monde.

Il se leva; il était agité; il eût voulu tirer une grosse bouffée de sa pipe; mais dans son trouble, il la cherchait et ne pouvait la trouver.

—Votre mère... dit-il.

Il s’arrêtait et encore une fois il la regardait en souriant.

—Je n’ai plus ma mère, répondit-elle en secouant lentement la tête et tenant un peu de temps les yeux fixés à terre. J’avais quinze ans quand elle est morte... Nous étions deux, ma sœur et moi. Elle s’est mariée, elle est heureuse; et comme cela, je suis restée seule. Il y a de cela cinq ans: vous voyez, je suis déjà vieille.

C’était ennuyeux pour lui de ne jamais trouver de mots quand il aurait fallu parler.

—Moi, j’en ai presque trente, fit-il en laissant tomber sa voix.

Il ne sut jamais pourquoi il avait dit cela.

Elle reprit, comme si elle eût craint qu’il ne la plaignît:

—J’ai eu de la chance. A dix-huit ans j’avais mes diplômes. Presque tout de suite après, j’ai trouvé une place. Oui, à «l’Œuvre de l’Enfance,» une chose très belle. Nous sommes trois maîtresses. Mademoiselle Dutoit tient l’école maternelle, une autre la classe au-dessus. A moi on m’a donné la classe des grandes de dix à quinze ans. Avec mes quelques années en plus qu’elles, je suis comme une maman qu’elles aiment bien, je vous jure. Je les garde avec moi le plus que je peux. Mais tout de même il arrive un jour où la vie les reprend. Alors il faut bien qu’elles me quittent.

Il fit un effort, lui dit d’un tremblement de voix:

—Mais vous en aurez à votre tour: ils remplaceront les autres.

Noémie ne répondit pas tout de suite. Le ruisseau encore une fois se mit à jaser. On comprenait qu’il bavardait avec l’aimable petit cœur des véroniques. Il faisait si grand silence dans les champs que le grincement d’une faux au bas de la vallée semblait monter derrière la haie, près d’eux.

Et puis elle disait:

—Je ne me marierai jamais, monsieur Fauche.

Elle n’était pas triste; il y avait une vaillance ferme et tendre dans la petite tête qu’elle agitait sur ses épaules.

Comme à la fin il avait trouvé sa pipe, il l’alluma, ferma sa boîte, la rouvrit, demeura perdu dans la contemplation du ruisseau.

—L’eau va où elle doit aller, dit-il, et cependant elle ne sait pas où elle va.

Noémie aussi alors considérait le ruisseau. Aucun des deux ensuite ne parlait plus.

Ils furent étonnés que quelque chose au fond de l’eau les regardait, avec une tête et des yeux. Et cela ne bougeait pas plus que les pierres de l’escalier.

—Spirou! cria-t-elle.

C’était bien le garçon aux Mangombrou qui à plat ventre, sans bruit, comme un gros lézard, s’était coulé dans les herbes jusqu’à la berge et de là, avec des yeux de petit animal sournois, les observait. Maintenant il suçait son doigt.


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