XI

XI

La nouvelle s’était répandue; les gens des châteaux trouvaient que décidément cet original de Hugo Baesrode allait un peu loin. Ce n’était pas l’avis des fermes; il avait fait là, après tout, quelque chose qui les honorait tous; les grands fermiers riches ne devraient jamais agir autrement. C’était l’avis de Hugo lui-même; il n’était pas fâché deleur montrer qu’un paysan n’avait de comptes à rendre à personne et qu’il était le maître de sa volonté comme de son domaine. En donnant sa fille à un homme de sa race, à un paysan comme lui, il restait fidèle à la tradition de ses pères qui, eux aussi, avaient été des paysans. Il disait une fois à la Chambre qu’avec une poignée de terre dans une main et une poignée de grains dans l’autre, un paysan était plus riche que toute la banque. Ce n’était pas toujours du goût de tout le monde, ce que disait Baesrode.

Cela était arrivé très simplement, du reste: après le petit Dierens à la peau d’ouistiti, il en était venu encore deux autres, comme les mouches arrivent à l’odeur d’une jarre de lait. L’un était un parent de la petite baronne, joli officier dans la cavalerie; ce fut elle qui fit la demande; elle avait bien compté que le jeune homme, titré et bon cavalier, n’aurait pas eu de peine à pénétrer dans le cœur de Roselei, par la porte des écuries. Quant à l’autre, ce fut le fils d’un notaire de la ville, une vraie fortune celui-là. A tous les deux, Roselei dit non formellement, ce qui amena la rupture avec la baronne. Le notaire, lui, homme d’affaires, n’eut garde de montrer de la rancune, estimant que d’une affaire ratée, une autre peut sortir, fructueuse.

Zabeth, la sachant volontaire, la confessa; elle déclara qu’elle n’avait pas envie de se marier et qu’en tous cas, elle ne se marierait jamais qu’avec un homme qu’elle aimerait. La mère put croire que la place était déjà prise dans ce cœur qui gardait son secret: pourquoi Roselei n’aurait-elle pas remarqué un de ses partenaires au polo ou aux autres parties de jeux qui amenaient à la ferme les beaux garçons de la contrée? Elle se mit à rire quand très sérieusement, avec sa franchise de fille décidée, Roselei ajouta qu’elle n’abandonnerait jamais ses frères ni Alain qu’elle aimait d’une affection égale. A peine elle eut parlé qu’elle, qui jamais n’avait rougi, s’empourpra jusqu’aux oreilles, comme si l’idée qu’elle venait d’exprimer en faisait naître une autre qu’elle n’aurait pas voulu dire; et maintenant Zabeth ne riait plus. Il était toujours resté en elle, fille de gros minotiers, élevée à la pension et demi-châtelaine dans la grande maison des Baesrode, un esprit un peu distant à l’égard des petites fermes; non, elle n’aimait pas cette idée de Roselei, bien qu’elle fût, à sa manière, simple et bonne; mais il ne lui paraissait pas qu’Alain pût être mis sur le même rang que ses fils.

—Non, répéta-t-elle, je n’aime pas cela.

Cette fois, Roselei répondait avec une assurance tranquille:

—Si je dois me marier un jour, je prendrai un mari qui leur ressemblera.

Il arriva que Mme Baesrode en parla à son mari et que celui-ci, net et personnel dans ses jugements, tout de suite répondit:

—Alain Rippers est un vrai cœur de Flamand. Si c’est le choix de notre fille, qu’il vienne, je l’accueillerai en fils.

Roselei fut bien étonnée d’apprendre ainsi qu’elle allait avoir un mari avant de savoir de quelle nuance d’attachement il lui serait donné de l’aimer. Elle passa la bride de sa jument, sauta en selle et d’un trait galopa jusqu’auxSix jeunes hommes. Du dehors elle appela:

—Moederke, moederke!

Elle la trouva, une banne entre les genoux, assise sur sa petite chaise et pelant ses pommes de terre comme l’autre fois. Elle ne savait pas tout de suite comment elle allait lui parler.

—C’est que, fit-elle, Alain aurait aussi son mot à dire dans cette affaire.

Le garçon qui avait reconnu l’ébrouement de la jument, très vite faisait retomber ses manches de chemise et passait sa veste.

—Roselei!

Aucune autre fille peut-être n’aurait dit avec aussi peu d’embarras cette chose que généralement les filles ne disent pas.

—Alain, voulez-vous être mon mari?

Cette fois, elle n’avait pas rougi; et elle parlait fièrement, les yeux appuyés sur les siens, avec douceur et fermeté, comme si elle lui avait demandé simplement:«Alain, dites-moi, est-ce que je suis toujours pour vous la petite Roselei avec laquelle vous aimiez tant courir par les prairies quand vous aviez dix ans de moins?» Elle ne lui demandait pas s’il l’aimait de l’amour qu’un jeune homme doit avoir pour une jeune fille qu’il va épouser. Il sembla même que l’amour avait été entre eux un état de leur vie profonde, si naturel qu’elle jugeait inutile d’en parler. Elle fit bien paraître, en tout cas, dans ce moment, la décision de la femme sérieuse, loyale, résolue que serait un jour en ménage, la jeune fille qui avait dit cela sans minauder ni sourire, comme on dit une chose grave, qui lie pour la vie entière.

Moederke, de saisissement, laissa tomber sa banne avec les pommes de terre qui étaient dedans et qui se mirent à rouler sous la huche, la table et le bahut. Alain, lui, avec une main à sa gorge comme pour arracher les mots qui ne venaient pas, disait enfin humblement:

—Moi, un si pauvre garçon!

Et puis il lui venait au coin des yeux deux larmes d’immense bonheur qui lentement grossissaient en lui coulant sur les joues et qu’il ne songeait même pas à étancher du bout de ses doigts. On peut bien dire que ce jeune homme de la campagne, solide comme un petit bœuf, témoigna là une sensibilité qui eût été plus naturelle chez Roselei.

—Och! Och! disait toujours Mme Rippers en frappant du plat de la main sur ses genoux.

Et lui, disait:

—Est-ce possible, ma Roselei?

A la fin il lui prenait les deux mains dans les siennes et il ne pouvait plus les quitter; et à son tour elle lui raconta comment cette chose était arrivée. Ah! c’était là une histoire comme jamais il n’en aurait jamais osé écrire, et cependant c’était la réalité.

Voilà comment il se fit que six mois plus tard, quand la fille des Baesrode eut ses dix-neuf ans, elle échangea l’anneau avec le fils desSix jeunes hommes; et il y eut de grandes réjouissances dans le village et les deux villages qui joignaient le domaine. La veille et le jour du mariage on tira jusqu’à la nuit des boîtes à feu, au nombre de cent cinquante. Mme Baesrode donna un manteau de velours et d’or à Notre-Dame des Dunes qui était la patronne vénérée de la région. Un cortège de soixante cavaliers, des chapelets de fleurs autour du cou, accompagna les mariés à l’église. Cela valait bien la cavalcade en l’honneur du duc de Bourgogne d’où la rancune de la petite baronne les avait tenus écartés. Comme il n’y avait pas de pauvres dans le pays, il ne fut pas nécessaire de faire des largesses d’argent, de pain, de charbon, de vêtements. Mais il y eut un carrousel auquel tous les jeunes hommes des petites et des grandes fermes, rouges et goguelus, montés sur de puissants chevaux aux crinières entrelacées de rubans, prirent part et dont les vainqueurs obtinrent pour trophées des médailles frappées en commémoration du grand événement. Hugo Baesrode gratifia aussi les petits cultivateurs de machines agricoles qui leur allégèrent à l’avenir le prix de la main-d’œuvre. Il ouvrit, en outre, des concours entre archers, abatteurs de quilles et joueurs aux jeux de force et d’adresse. Enfin, il institua, sous forme de livrets de caisse d’épargne, cinq dots pour les cinq plus vieux serviteurs de la contrée, valets et servantes de fermes. Ce fut Thècle elle-même, avec ses quarante ans de service et ses soixante-douze années d’âge, qui, de ses antiques mains nouées par le rhumatisme, aux accents nourris d’une Brabançonne exécutée par la fanfare du village sur la place pavoisée de drapeaux et de feuillages, remit les livrets. Et puis, publiquement, devant les bourgmestres et échevins des alentours réunis et applaudissant de leurs gros battoirs, lui, le maître du pachthof, il avait embrassé ce type de la vieille humanité fidèle, donnant à entendre par là qu’il faisait d’elle l’égale des autres membres de la famille.

Là-dessus, il prononça quelques paroles brèves et saisissantes comme il en savait trouver à la Chambre. Naturellement, il n’oublia pas d’adresser son salut à la terre maternelle.

Cela sonna comme une musique de gloire et d’amour dans le vent qui la porta au large par la terre et le ciel. Sa voix ensuite baissait un peu comme pour être plus près de son cœur et il disait:

—Terre des heureux époux et des vieux serviteurs fidèles!

C’est comme s’il avait dit: «Terre d’une race unique au monde...» On voyait alors les gens des fermes doucement pleurer dans leurs mouchoirs.

tête de cheval


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