XVIII
Noémie interpellait Tantin:
—Ah! monsieur Tantin! monsieur Tantin! Comment va M. Fauche?
—De dire ce qu’y a dit, j’ pourrais point puisqu’il est là-bas, savez bien. C’est son jour.
Elle éprouva un saisissement.
—Ah! il est parti, monsieur Fauche?
—Oui-dà, à c’ matin, avec sa bannette à poissons, comme à son ordinaire.
Elle ne riait plus; son cœur battait nerveusement et elle avait sa petite moue des mauvais jours. «Mais c’est ridicule, songea-t-elle, est-ce qu’il n’est pas libre de faire ce qu’il veut?» Elle haussa les épaules et, sa jupe sur le bras, partit devant elle en courant.
Elle eut, ce jour-là, de vraies crises de gaieté. Après le dîner, elle plaqua des accords sur le piano et puis dansa en rond autour de la table; sa robe derrière elle s’évasait, ses pieds glissaient sans bruit en tournant toujours plus vite. Moya, inquiet pour le mobilier, tirait les chaises contre le mur. Elle s’arrêta toute pâle, dans un vertige.
—Dieu! que j’ai mal à la tête! fit-elle en s’abattant dans le fauteuil de madame Moya.
Après le dîner, elle alla détacher une des barques; elle godilla jusqu’à l’îlot, une bande de terre qui divisait le courant. A droite, du côté des saules, l’eau semblait morte, tournée au marais, avec des osiers et des roseaux. En face, ancrée à la rive, une falaise croulait à pic.
Elle amarra, se coucha sous la saulaie, parmi les hautes graminées, la tête dans les poings. Elle ne pensait à rien, sa vie ne lui pesait pas. Doucement, le miroitement de l’eau l’endormit. Alors M. Fauche s’avançait et courbé vers elle, lui rattachait les lacets. «Ah! se dit-elle en se réveillant, il en fait peut-être autant pour l’autre à présent!» Cette idée plutôt l’amusait.
Elle reprit la barque et regagna la rive. L’après-midi s’achevait dans un ciel de fines soies grisaillées teintées d’hortensia infiniment doux. On sentait qu’il ferait le lendemain un vrai jour de dimanche. Les merles chantaient dans les vergers. Les vieilles gens n’avaient pas mal dans les reins.
Noémie, par-dessus le mur de la cure, aperçut le curé Jadot, qui, en bras de chemise, ramait ses pois dans son jardin. C’était un homme jeune encore, au visage cordial, et qui savait parler au pauvre monde.
—Vos pois ont bien levé, monsieur le curé, lui dit-elle comme elle disait aux autres.
—Dieu soit loué! Voilà qu’ils vont fleurir. C’est de la petite espèce, mais pur sucre!
—C’est mamzelle Gudule qui sera contente!
Et comme justement la vieille servante arrivait secouer sous la treille son panier à salade, Noémie la salua d’un cordial:
—Bonjour, mamzelle Gudule! Cela va-t-il à votre idée?
—Mais oui, grâce à Dieu. Vous êtes bien honnête.
Elle était à la cure, avec ses cinquante ans de loyaux offices et son bouquet de poil au menton, comme la sainte Vierge auprès du bon Dieu. Elle avait servi deux générations de curés: quand on leur demandait la bénédiction, c’était elle qui faisait le signe de la croix.
LES DEUX AMIS FAISAIENT UN BROUILLARD LÉGER PAR-DESSUS LA MARINE(P. 35).
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Le soir violet noya le haut de lamontagne. Des îlots de petits nuages roses descendaient le fleuve à la dérive. On entendait des voix très loin dans les hameaux d’en face. Près de l’église, devant sa porte, Tricot le maçon, qui était aussi cabaretier et barbier, avait installé sa chaise. L’une après l’autre, les barbes du samedi arrivaient s’y asseoir. Tricot n’épargnait pas la savonnée: il la faisait mousser comme un blanc d’œuf, puis, du dos de la main, en frictionnait énergiquement le poil, dur comme du crin de bête. Et ensuite, quand la tête du patient finissait par ressembler à une meringue, il déployait son rasoir, une vraie lame de sabre, en passait très vite le fil sur sa paume et finalement, le dos en boule, les coudes écartés comme un vol d’ailes, tirant de toute sa force sur la peau, se mettait à gratter. Le client faisait le mort, la nuque cassée en arrière, la pomme d’Adam saillante, les yeux clos.
Tricot, pour les deux centimes qu’il se faisait payer par barbe, ne donnait pas la serviette. Son rasoir raclait, râpait, pelait d’une telle force que le saint qui, à l’église, figurait dans un très vieux retable d’autel, entendant le bruit horrible de la lame, se souvenait qu’il avait été écorché vif et priait pour celui que le barbier torturait. On en était quitte généralement pour deux ou trois estafilades, mais les cuirs étaient rudes et patients. Si le sang gouttait un peu longtemps, Tricot appelait sa femme qui apportait une pincée de sel: c’était compris dans le prix.
Autour de l’église et jusque dans la montagne, les maisons, écurées à grande eau, prenaient un air de sainteté. Des hommes, nus jusqu’à la ceinture, se lavaient dans le fleuve. Il venait à la marine un petit monde qui, pendant la semaine, travaillait et maintenant fumait là benoitement des pipes. Thiérache, le tailleur, prolongeait des accords mystiques sur son harmonium: il faisait jouer un peu de temps les voix célestes. Les sons traînaient par delà le mur bas du cimetière: les morts sous leurs croix savaient ainsi que le dimanche allait venir.
Noémie rentra faire de la tarte aux groseilles vertes avec la grosse madame Moya. Elle enfonçait les poignets dans la pâte, la pétrissait en boule, à plat l’étendait dans les platines. Tantin, inconsolable du malheur de Finette, l’entendait du bout du port chanter sa chanson. Elle disait à l’hôtelière:
—J’ sais pas pourquoi, mame Moya, mais je suis toute folle aujourd’hui.
—C’est la jeunesse, mamzelle Noémie, c’est la belle jeunesse qui vous tourmente. Allez! il faut se dépêcher de rire dans la vie. Plus tard, on n’a plus le temps.
Le grand Cortise, attablé dans le café, battait une partie de piquet avec Bellaire et Moya. Il la vit passer, tenant dans ses paumes deux platines à tarte qu’elle portait fraîchir à la cave. Quand elle remonta, la partie finissait.
—Mademoiselle Noémie, si le cœur vous en dit, je vous offre une douceur, fit-il.
Pour la première fois, elle acceptait.
—Une anisette, je ne dis pas.
Le verre étant petit, elle le vida en deux fois, d’un léger claquement de langue. Cortise, depuis un peu de temps, la traitait en garçon, avec des égards. Lui aussi allait quelquefois à la ville; même il lui arrivait d’y rester une semaine. Mais, avec celui-là, du moins, on savait ce qu’il allait faire là-bas: il ne s’en cachait pas.
Noémie fuma une cigarette que lui passa Bellaire, tapa un air de danse au piano, la tête un peu partie. Le grand Cortise lui ayant demandé de chanter sa petite chanson, elle jeta les premières notes. Et voilà que tout à coup il lui sembla entendre M. Fauche qui lui disait que sa chanson était triste à pleurer.
—Non! non! fit-elle, pas celle-là, une autre.
Mais comme elle cherchait à se rappeler un air qu’elle avait connu autrefois, elle se sentit accablée d’une peine lourde, sans cause. Elle monta à sa chambre, se laissa tomber sur l’oreiller en pleurant:
—Ah! mon Dieu! mon Dieu!