XXV
M. Fauche éprouva soudainement une démangeaison à la nuque. Il passa un doigt dans le col de sa chemise; il aspirait fortement l’air. Les épaules basses, il parut implorer des yeux Noémie.
Comme allait le ruisseau, leur âme aussi allait vers une chose qu’ils ne savaient pas.
—S’il passe une abeille, se dit-il, c’est que je dois parler.
Et une abeille passait.
—Je voulais vous dire ceci, mademoiselle Noémie... C’est que si vous vouliez être ma femme, vous pourriez prolonger votre séjour ici autant que vous le voudriez. Il n’y aurait plus de raison pour retourner à la ville. Voilà la chose que je voulais vous dire depuis un peu de temps.
Elle se leva, retomba assise et, à son tour, elle devenait toute pâle, à côté de lui qui s’était empourpré comme une pêche mûre.
—Oh! monsieur Fauche, qu’est-ce que vous avez dit là?
ELLE SE LAISSA TOMBER DANS LES FOINS, IVRE D’AIR ET D’ESPACE(P. 48).
ELLE SE LAISSA TOMBER DANS LES FOINS, IVRE D’AIR ET D’ESPACE(P. 48).
ELLE SE LAISSA TOMBER DANS LES FOINS, IVRE D’AIR ET D’ESPACE(P. 48).
Ce fut une minute de douceur infinie: sa vie s’arrêta; elle ferma les yeux. Elle avait éprouvé cela une fois dans sa petite vie d’enfance, le jour où elle avait fait sa première communion: elle aurait voulu mourir avec la sainte hostie sur la langue. Ensuite ses larmes coulèrent: jamais elle n’aurait pu croire que M. Fauche seraitallé jusque-là. Désormais ils ne pourraient plus penser à autre chose.
Il lui avait pris la main et il disait d’une voix profonde:
—Je ne valais pas grand’chose, comme tous les hommes qui ont eu une vie trop facile. Je n’ai eu que la peine de naître pour être ce que je suis, un garçon riche qui passe son temps à pêcher et à chasser. Je sens seulement aujourd’hui qu’un homme a mieux à faire que cela. C’est vous, si courageuse, si bonne qui m’avez ramené à la vérité. Jamais avant vous je n’aurais eu cette pensée. Vous avez passé dans ma vie comme une bonne action; et à peine je vous connais: c’est comme si je vous avais aimée toujours. Je crois bien que je deviendrais tout à fait un homme si vous vouliez m’aimer un peu aussi.
Elle sourit à travers ses larmes.
—Qu’est-ce que nous allons devenir à présent, monsieur Jean?
—Appelez-moi Jean, s’il vous plaît, fit-il humblement.
—Jean, dit-elle.
Et toute remuée, elle le regardait dans les yeux.
Tous deux alors restèrent un long temps à s’écouter se parler en dedans, la bouche ouverte, sans paroles. Une fauvette dans le buisson gazouillait comme à la messe la petite flûte de l’orgue pendant l’élévation. Le bon Dieu doucement soufflait un peu de vent dans les arbres.
Et puis, comme il vient une fleur à la la branche quand naît le printemps, leur silence s’épanouit dans la musique lente, profonde, des voix.
—Cela m’est venu une fois que vous étiez chez les Mangombrou à soigner le garçon, dit-il. Je passais, on m’a dit que vous étiez là. Je vous ai vue par la fenêtre, vous teniez la main de l’enfant ainsi.
—Moi, fit-elle, ce fut la première fois que je vous parlai par-dessus votre haie. Vous ôtiez vos petits pots. Et je croyais vous détester... Comme c’est ridicule!
Elle ne lui aurait pas dit autrement que déjà elle l’aimait en ce temps.
—Noémie, ma chère femme...
Tout d’une fois, elle repensa à ses petites de la ville. Comment avait-elle pu les oublier? C’était comme si déjà ils étaient morts pour elle, ces cœurs tendres d’enfants où cependant elle n’avait jamais cessé de vivre. Ses fibres se crispèrent.
—Ah! dit-elle, il vaudrait mieux que vous ne m’eussiez jamais parlé de cela! Qu’est-ce qu’elles deviendraient là-bas sans moi? Est-ce que moi-même je pourrais vivre sans elles? Je vous en prie, monsieur Jean, laissez-moi libre de retourner auprès de mes enfants... Ne me reparlez plus de cela.
—C’est que, dit-il, moi aussi...
Sa voix trembla, il passait la main sur son front, son souffle était rapide et court; et il n’osait plus regarder Noémie.
—Peut-être j’aurais dû vous dire cette chose avant l’autre, fit-il enfin. Oui alors, il me semble que c’eût été toute ma vie que je vous livrais. Mais voilà, cela, je le retardais toujours: il y a des choses si difficiles à dire!
Noémie eut la perception nette qu’il allait lui confesser pourquoi, tous les quinze jours, il s’en allait à la ville, avec son petit panier à poissons. Le renard n’était plus là pour lui dire avec ses yeux de verre: «Fais comme moi qui suis le renard, sois malin.»
Et c’était elle maintenant qui tremblait. Elle aurait voulu lui mettre la main sur la bouche en disant:
—Je ne veux rien savoir.
—Oh! fit-il après un instant, c’est une triste histoire. Une histoire comme il en arrive à un jeune homme abandonné très jeune à lui-même. Supposez qu’un jeune homme ait un enfant... Oui, un petit enfant... Est-ce qu’on peut abandonner un enfant qui n’a personne au monde? Dites, Noémie, est-ce qu’une pareille chose est possible?
Et alors il lui racontait sa vie, la venue au monde d’un petit être, la mère mourant de l’existence qu’elle lui donnait.
Il levait franchement le front, heureux de n’avoir plus rien à lui cacher. Son visageétait loyal et tendre: c’était le visage d’un autre homme qui avait conformé sa vie à sa conscience.
PUIS ILS S’ASSIRENT SOUS LE POMMIER(P. 50).
PUIS ILS S’ASSIRENT SOUS LE POMMIER(P. 50).
PUIS ILS S’ASSIRENT SOUS LE POMMIER(P. 50).
—Il me semble que je ne vous connaissais pas encore, dit-elle. Maintenant seulement je commence à voir dans votre âme.
—J’avais si peur de vous! Vous étiez si au-dessus de nous, si au-dessus de moi, avec votre âme comme un petit oiseau dans les nuages...
Il ajouta avec une caresse dans la voix:
—Comme une alouette qui file sa chanson tout en haut dans le ciel. Ah! vous devez me trouver bien enfant moi-même... Un homme comme moi, avec de larges épaules comme les miennes, vous parler ainsi... Et pourtant ce serait si bon, n’être toute la vie qu’un cœur de grand enfant entre vos mains, Noémie!
Elle secoua la tête.
—Dites plutôt: un vrai cœur d’homme, fit-elle gravement.
Il chercha sa main, la tint, toute fraîche de brins de serpolets arrachés, dans la sienne. Un peu de la vie de la terre ainsi leur passait dans les doigts.
—Voyez un peu comme j’étais sotte! dit-elle: les gens d’ici ne savaient pas ce que vous alliez faire à la ville; je souffrais de leur entendre raconter des histoires.
Alors elle battait des mains.
—Oh! cela me rend si heureuse!
Est-ce qu’elle aurait seulement pu dire pourquoi?
—Maintenant voilà, j’ai tout dit, reprit-il, j’ai mis ma vie entre vos mains. J’étais un si pauvre homme avant que vous ne soyez venue! Noémie, m’aimerez-vous assez pour vivre un jour de ma vie?
Elle était près de lui comme une petite chose de vie charmée, comme une couleuvre qui a bu du lait.
—Devenir votre femme? C’est là quelque chose de si nouveau pour moi que j’ai besoin d’être un peu de temps seule avec moi-même pour me rendre compte de cela.
Les buissons soudain craquèrent et puis le bruit se reculait; Noémie vit distinctement une tête d’enfant qui fuyait derrière les haies. Elle ne disait pas à Jean Fauche que c’était le Spirou. Mais lui se levait, ennuyé que quelqu’un eût pu les surprendre. Il allait voir et revenait, pensant qu’après tout, ce pouvait être un lapin à cause des carrés de choux qui n’étaient pas loin. Le soleil tombait par delà la ferme derrière les noyers. De petits nuages roses frisaient, pareils aux cheveux des anges de la procession, après qu’on a enlevé les papillotes. Et tout en bas, dans le pré, les grillons comme l’autre jour, dansaient en jouant du tambourin.
—Déjà l’angelus? fit-elle.
Des tintements cristallins, comme de légers coups de marteau sur des vitres, encore une fois annonçaient aux trépasséssous leurs tertres que c’était la fin de la journée. Le boulanger qui avait cuit ses pains, l’âne qui avait rentré la dernière charrette de foin, les fiancés qui avaient échangé des paroles d’éternité pouvaient bien dire qu’ils étaient égaux devant le Dieu de la vie.
Un petit rouge-gorge alors venait à la pointe d’une branche et les véroniques fermaient leur œil bleu.