XXVII
M. Fauche encore une fois était parti pour la ville, avec sa bourriche de poissons. Depuis deux jours il pêchait en plein courant, levé à l’aube. Noémie avait tiré son rideau quand elle avait entendu grincer la grille. Il lui avait fait un signe de la main et ensuite il avait disparu dans la ruelle. La petite plume dansait à son chapeau, dans le vent frais du matin.
Un petit enfant là-bas, avec ses bras ouverts, attendait ce garçon tendre et fort. Encore une fois elle repensa à ses enfants de la ville, à cette jeune humanité qui, à travers la distance, l’appelait, elle aussi. Si tout de même, c’était là sa vraie vie! Si, comme elle l’avait dit à Jean, la nature avait fait d’elle la sœur de charité des petites pauvres!
Un air laiteux et lourd embrumait le bas du coteau quand elle quitta laTruite d’Or. Elle s’engagea dans le chemin en lacets qui serpentait au flanc de la montagne. La vallée s’enfonça, le ciel au-dessus d’elle bleuissait dans une lumière tendre. Plus haut encore! Plus haut! par delà la région des brumes! songeait-elle.
C’était comme le symbole de sa vie nouvelle. Elle était venue dans ce village au bord du fleuve: son âme était encore obscure pour elle-même. Et, un jour, elle avait monté jusqu’au buisson d’obiers: Jean Fauche peignait près du ruisseau. Mais là encore on était trop près du brouillard de la vallée. Une fois, par la suite, il s’était mis à lui parler de son plant de tabac et de ses ruches dans la montagne. Il avait levé la main en disant: «Là-haut»; ses yeux brillaient. Il parut exprimer le vœu des créatures d’échapper au brouillard et de se rapprocher toujours plus de la divine lumière. Elle aussi maintenant disait: «Là-haut;» son âme enfin avait dépassé la région des brumes.
ELLE NE VOYAIT PAS LA MAISON DE JEAN FAUCHE(P. 56).
ELLE NE VOYAIT PAS LA MAISON DE JEAN FAUCHE(P. 56).
ELLE NE VOYAIT PAS LA MAISON DE JEAN FAUCHE(P. 56).
Elle toucha à la cime; elle ne voyait plus les maisons; toute la vallée fumait. Plus haut! Plus haut! Elle entra dans la lumière. Un silence pesait sur le bois; aucune feuille ne bougeait; le coucou ne chantait pas. Elle eût voulu danser comme l’autre fois ou bien se rouler sur l’herbe, la tête dans les mains, et puis sangloter de bonheur.
Mais maintenant il lui semblait qu’elle voyait trop clair dans ses idées. La petite folie était passée: ce n’était plus l’autre Noémie, celle qui marchait voilée, inconnue d’elle-même, et qui portait son cœur devant elle comme un vase d’aromates. Celle-là avait été la petite faunesse grisée de printemps, l’éclat derire mouillé d’un matin de nature dans l’oubli du monde. Elle n’aurait eu qu’à descendre la montagne pour entrer en reine dans la maison des roses. Si le renard, avec ses terribles poils de moustache, l’avait regardée trop fixement de ses yeux de verre, elle l’eût simplement retourné du côté du mur.
Qu’il y avait déjà du temps de cela! La vraie Noémie, la petite créature sage et raisonnable, se demandait si elle n’avait pas rêvé, si c’était bien elle qui avait pu dire: «Plus haut! plus haut!» comme si elle acceptait que chaque pas qu’elle faisait l’écartât un peu plus de la vie qui avait toujours été la sienne. Il lui paraissait bien plus naturel d’en revenir à «la notion juste des choses,» comme disait l’inspecteur quand il faisait sa tournée d’écoles.
Elle tira de sa poche un paquet de lettres qu’elle se mit à lire, bien qu’elle les eût relues cent fois. De petites mains y avaient laissé des empreintes grasses; le papier était maculé de pochons d’encre; mais tout de même les bons cœurs naïfs qui avaient écrit cela! Presque chaque jour le piéton avait passé lui apporter la petite correspondance fidèle. Elle l’emportait dans ses courses à travers la montagne, avec la sensation d’être près de celles qui la lui envoyaient. Et ce qu’elle avait fait si souvent, elle le faisait cette fois encore, marchant à petits pas sous les arbres et, à mesure qu’elle dépliait les feuillets, quelquefois décorés d’emblèmes, disant:
—Celle-ci c’est de Delphine... celle-là de Juliette... ou de Léonie, ou de Jeanne... de Constance.
Et elle les nommait toutes. Comme, par habitude, elle avait pris son crayon, elle soulignait les fautes de grammaire ou marquait: «Bien, passable,» pour la rédaction.
Ah! oui, les bons cœurs! les tendres effusions qui déjà avaient quelque chose de l’amour! Léonie lui écrivait qu’elle ne passait pas un jour sans pleurer. Juliette disait: «A vous, mademoiselle, mon cœur pour la vie!» Et sur une des lettres de Constance il y avait une petite tache de sang avec cette ligne: «Votre petite amie et élève qui ne peut plus vivre sans sa chère maîtresse.»
—Quel enfantillage! pensait Noémie en souriant.
Elle se sentait si bien leur maman à toutes, à celles surtout qui n’avaient plus la leur comme la petite Constance, la petite Adèle, la petite Chichi. Un drame avait passé dans leur existence, à celles-là, un drame qui avait laissé un grand trou vide.
Elle en vint ainsi à repenser à Jean Fauche. Son cœur se gonfla: elle pleura longtemps.
—Jean! ah! Jean!
Est-ce qu’elle pourrait jamais se résigner à ne plus voir ce doux Jean Fauche qui était entré dans sa vie à petits pas mystérieux et un jour si tendrement lui avait dit:
—Noémie, voulez-vous être ma femme?
Ses larmes redoublèrent au souvenir de cette voix humble, suppliante: aucun homme au monde n’aurait pu parler ainsi. C’était bien sa vie, toute sa vie qu’elle lui avait donnée.
Encore une fois elle était heureuse, toute rafraîchie comme après une crise salutaire. Elle entendit la cloche qui à l’église sonnait midi. Le brouillard se dispersait en flocons légers; la vallée apparut, le fleuve, les petits toits, parmi les vergers. Il lui sembla qu’elle renaissait à la vie comme le paysage, comme la nature. Le coucou chantait au loin, dans le bois. Encore deux jours et Jean Fauche serait rentré de la ville. Il lui avait promis un portrait de l’enfant.
—J’écrirai demain pour la prolongation de mon congé, pensait-elle.
La petite chanson de folie monta frémissante, à travers les feuillages.