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En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Prétavoine retourna à la banque de Rome, car il fallait prévoir le cas, probable d'ailleurs, où la vicomtesse voudrait faire une tentative auprès des directeurs de cette banque afin d'empêcher le dépôt de la plainte en faux.

La banque était fermée, mais madame Prétavoine obtint l'adresse du directeur à qui elle avait eu affaire dans la journée, et elle alla immédiatement le relancer à son domicile particulier, via Venti Settembre.

—Eh bien, madame, demanda le directeur lorsqu'il vit quelle était la personne qui l'avait dérangé.

—Eh bien, j'ai l'espérance d'être payée demain; seulement je pense que demain matin on viendra vous demander, vous supplier de ne pas déposer de plainte, et moi je viens ce soir vous demander de ne pas recevoir madame de la Roche-Odon.

—Voulez-vous donc que la plainte soit déposée?

Madame Prétavoine comprit que cet homme d'affaires cherchait à deviner quel intérêt elle pouvait avoir à s'occuper si activement de ce faux, et elle voulut lui donner une raison qui expliquât et justifiât son intervention.

—Il faut vous dire, continua-t-elle, que le prince Michel Sobolewski doit à mon fils une somme de 17,500 francs, et je profite de cet incident du chèque faux pour me faire payer, en même temps que les 10,000 francs, montant du chèque, cette somme de 17,500 francs.

—Ah! parfaitement, dit le banquier, comprenant alors l'intervention de madame Prétavoine dans une affaire qui, en apparence, ne la touchait que d'une façon incidente. Vous avez bien raison de saisir cette occasion, car vos 17,500 francs seraient perdus, tandis que les 27,500 francs seront payés.

—Alors?

—Alors, vous pouvez compter sur moi; vous m'avez rendu service en vous occupant de cette négociation, je vous en rendrai demain un du même genre en ne m'occupant de rien. Vous avez commencé cette affaire, vous la terminerez; je n'interviendrais que pour déposer la plainte s'il y avait lieu. Il faut bien s'entr'aider, que diable! Soyez donc rassurée pour demain; si madame de la Roche-Odon me cherche, elle ne me trouvera pas, je serai à chasser dans la forêt de Laurentum, et je ne rentrerai à Rome que tard dans la soirée; il faudra donc qu'elle s'adresse à vous.

Et madame Prétavoine, pleinement rassurée, rentra dîner de bon appétit: elle avait bien employé sa journée quoiqu'elle fût restée au lit une grande partie de la matinée.

Tandis que madame Prétavoine dînait tranquillement, madame de la Roche-Odon restait livrée à de terribles angoisses, se demandant si elle devait abandonner son fils pour sauver sa fille ou sacrifier sa fille pour sauver son fils.

Car il n'y avait pas à se bercer dans l'illusion, cette femme noire serait implacable; elle voulait ce mariage, et s'il lui échappait alors qu'elle croyait le tenir, elle se vengerait en déposant cette plainte en faux.

Les sentiments que madame de la Roche-Odon éprouvait pour sa fille n'étaient point ceux d'une mère passionnée; elle avait peu vu cette enfant, et entraînée dans le tourbillon de sa vie de plaisir, elle l'avait bien souvent oubliée. Mais cette vie de plaisir venait d'être brusquement interrompue, et le désespoir qu'elle éprouvait avait amolli son coeur; elle était seule maintenant, car elle ne pouvait pas compter sur Michel, et l'excès de son propre malheur la rendait plus tendre au malheur d'autrui qu'elle ne l'eût été quelques semaines auparavant.

Il ne fallait pas, elle ne devait pas consentir à ce mariage.

Il n'y avait qu'un moyen pour ne pas donner ce consentement, c'était de payer la banque de Rome, afin d'empêcher le dépôt de la plainte.

Elle sonna sa femme de chambre; et lui dit qu'il fallait tout de suite prendre sur ses diamants ce qui était nécessaire pour se procurer une somme de vingt huit mille francs.

Mais Emma, qui avait son franc-parler avec sa maîtresse, déclara nettement qu'elle ne se chargerait pas d'une pareille négociation.

—Je ne peux pas empêcher madame de se réduire à la misère pour son fils, mais j'aimerais mieux me couper la main que de vendre ses diamants; d'ailleurs les vendre en ce moment c'est avouer que les bruits qui ont couru Rome sont vrais; madame n'a pas pensé à cela.

Certes, oui, la vicomtesse avait pensé à cela, mais elle n'avait pas d'autres moyens pour se procurer cette somme que de vendre ou tout au moins que d'engager ses diamants, seule épave qui lui restât de son naufrage et des millions qu'elle avait dissipés.

Il lui en coûtait de dire la vérité à Emma qui détestait déjà Michel si profondément; cependant comme elle avait besoin de son concours, elle s'y décida; seulement elle arrangea le faux comme madame Prétavoine l'avait arrangé lorsqu'elle avait voulu l'excuser.

Emma fut épouvantée, car si dans cette terrible affaire elle ne vit pas la main de madame Prétavoine, elle la devina, comme elle l'avait devinée dans l'arrivée de lord Harley.

Elle ouvrit la bouche pour dire ses soupçons, mais la réflexion la retint; elle ne pouvait pas accuser madame Prétavoine sans s'accuser elle-même, et son repentir n'allait pas jusqu'à se confesser. Comment la vicomtesse prendrait-elle cette confession dans l'état de crise où elle était? D'ailleurs elle avait mieux à faire; c'était de sauver sa maîtresse.

—Madame pense bien que je ne suis pas sans avoir fait quelques économies; j'ai quarante mille francs à moi en diverses valeurs; je les déposerai demain chez un banquier, j'emprunterai dessus les vingt-huit mille francs, de sorte que madame pourra payer ainsi et les dix mille francs du chèque et dix-sept mille cinq cents francs réclamés par madame Prétavoine.

Pendant que ceci se passait entre madame de la Roche-Odon et sa femme de chambre, le prince Michel se faisait servir à dîner «parce qu'il était diablement pressé, ayant sa revanche à prendre avec les mille francs qui lui restaient.»

Cependant il ne put pas sortir aussitôt qu'il en avait l'intention, sa mère le retint pour lui expliquer les menaces de madame Prétavoine.

—Pourquoi ne pas lui donner ce consentement? dit-il, le Prétavoine est riche et il est assez bête pour faire un précieux mari; maintenant qu'il va être comte, rien ne s'oppose à ce qu'on l'accepte; en tous cas, cela vaudrait mieux que de prendre l'argent de cette gueuse d'Emma, qui est sûrement de l'argent volé, car enfin on ne me fera jamais accroire qu'une femme de chambre peut économiser quarante mille francs; pourquoi payer ces 27,500 francs quand on peut ne pas les payer? donne donc ton consentement; si Bérengère ne veut pas du Prétavoine elle le refusera.

Et il s'en alla fort satisfait de la tournure que prenait son affaire, car en aucun cas il n'avait rien à craindre, et que sa mère donnât les 27,500 francs ou qu'elle donnât son consentement, le chèque serait toujours rendu,—ce qui pour lui était le seul point à considérer.

Le lendemain matin, à dix heures, Emma apportait 28,000 francs à sa maîtresse, et celle-ci courait à la banque de Rome; mais, à ses questions, on répondait que le directeur était absent de Rome, pour toute la journée, sans qu'on sût où il était. A qui s'adresser? Elle ne pouvait pas parler de ce chèque aux caissiers et aux employés. D'ailleurs à quoi bon, ils n'auraient pas pu prendre une résolution.

La situation était cruelle.

Si pénible que fût la démarche, il fallait aller demander à madame Prétavoine d'attendre jusqu'au lendemain.

Elle y alla.

Mais madame Prétavoine ne voulut rien entendre.

—C'est un délai que vous me demandez; je n'en ai jamais accordé un quand j'étais dans les affaires; pour moi, ce qui est dit une fois l'est pour toujours.

—Mais, madame...

—Vous voulez voir le directeur de la banque pour obtenir de lui que la plainte ne soit pas déposée; il n'est pas à Rome, parce que je n'ai pas voulu qu'il y fût. Si à quatre heures je n'ai pas votre consentement, c'est moi qui ferai déposer cette plainte; cela me regarde seule.

Madame de la Roche-Odon s'abaissa jusqu'à prier, jusqu'à supplier; poliment madame Prétavoine lui répondit qu'elle était obligée de sortir et qu'elle aurait l'honneur de l'attendre à trois heures.

Quand Michel apprit ce résultat, il entra dans une colère terrible.

—Voulez-vous que cette vieille sorcière dépose la plainte? s'écria-t-il. Elle a raison, la vieille dévote, de tenir à ce qu'elle a dit: en quoi ce mariage est-il effrayant? ne nous tire-t-il pas d'embarras, au contraire, non-seulement dans le présent, mais encore dans l'avenir, puisqu'il paraît que ce vieux gredin de comte ne veut pas mourir; toi plus que moi encore; les enfants ne doivent-ils pas des aliments à leurs parents?

Si brutales que fussent ces paroles, elles avaient cependant un fond de vérité, et madame de la Roche-Odon en était arrivée à le reconnaître.

Oui, cela était vrai, ce mariage les tirait d'embarras, puisque, suivant le mot de son fils, le comte ne voulait pas mourir.

Cependant elle ne se rendit pas, et jusqu'à deux heures elle resta hésitante, voulant et ne voulant pas.

Mais à deux heures, ce fut Michel lui-même qui vint l'arracher à ses angoisses.

—Vas-tu donc laisser déposer la plainte?

Elle fut presque heureuse de céder à cette violence.

Les formalités à remplir à la légation furent plus longues qu'elle n'avait pensé, et ce fut à trois heures quarante-cinq minutes seulement qu'elle arriva chez madame Prétavoine.

—J'allais partir pour déposer la plainte, dit celle-ci, qui, ayant vu madame de la Roche-Odon arriver, s'était dépêchée de mettre son chapeau et de revêtir son manteau.

Sans rien dire, madame de la Roche-Odon tendit le consentement et les 27,500 francs en billets de banque.

Madame Prétavoine prit le consentement, mais elle repoussa les billets:

—Non, dit-elle, telles ne sont pas nos conventions, j'ai parlé d'une reconnaissance, et c'est une reconnaissance que je vous prie de m'écrire, car si ce mariage se fait, comme je l'espère, elle sera déchirée.

Madame de la Roche-Odon se mit au bureau que lui montra madame Prétavoine et écrivit cette reconnaissance sous la dictée de celle-ci.

Cela fait, elle se leva et tendit la main à madame Prétavoine pour recevoir en échange le terrible chèque.

Mais celle-ci ne donna pas le chèque qui lui était ainsi demandé.

—Ce chèque est ma garantie que vous ne reviendrez pas sur ce consentement.

—Et moi, madame, où est ma garantie que vous ne déposerez pas cette plainte?

—Dans mon intérêt. Comment voulez-vous que j'accuse de faux le beau-frère de mon fils, le frère de ma bru; le jour du mariage, ce chèque vous sera remis; il n'irait aux mains de la justice que si, par votre fait, ce mariage venait à manquer. Mais cela ne sera pas, j'en suis certaine; votre présence ici est la preuve que vous avez compris qu'il doit avoir lieu. Dans quelques jours j'irai vous rendre votre visite avec mon fils, qui, bien entendu, ignorera toujours comment votre consentement a été obtenu; et aura pour vous les sentiments de gratitude, de tendresse et de respect qu'un fils doit à une mère qui a assuré son bonheur.

Si occupée qu'eût été madame Prétavoine du côté de madame de la Roche-Odon, elle n'avait pas pour cela négligé l'aide de chambre du Vatican, et plusieurs fois par semaine Lorenzo Picconi venait lui rendre compte de la marche des négociations qui devaient faire de M. Aurélien Prétavoine un comte du pape.

Malheureusement ces négociations qui tout d'abord avaient paru devoir réussir assez facilement, rencontraient des obstacles qui les entravaient et les arrêtaient.

Quand tant d'autres Français, diplomates, militaires, avocats, négociants avaient obtenu du Saint-Père des titres de comte ou de baron en n'ayant pour ainsi dire qu'à faire demander ces titres par quelque personnage de la cour papale, on opposait aux efforts de ceux qui s'occupaient d'Aurélien une résistance inexplicable.

Évidemment madame Prétavoine avait des ennemis ou tout au moins des adversaires au Vatican; quels étaient-ils? Lorenzo n'avait pu les découvrir, mais on lui avait affirmé leur existence.

Bien que madame Prétavoine n'eût plus confiance en Mgr de la Hotoie, elle crut que dans ces circonstances il fallait encore s'adresser à lui, et par son entremise rechercher quels étaient ces adversaires.

Elle le pressa donc de réaliser ses promesses en lui rappelant ses paroles: «Si nous réussissons pour Guillemittes, votre succès est assuré; l'un entraînera l'autre.» On avait réussi pour l'abbé Guillemittes; et maintenant qu'il était évêque, c'était au tour d'Aurélien d'être fait comte, puisque le succès de l'un devait entraîner le succès de l'autre. Le temps s'écoulait, des affaires impérieuses la rappelaient à Condé, elle le priait, elle le suppliait d'user de toute son influence pour obtenir enfin ce titre.

Bien entendu, elle n'avait pas parlé de Lorenzo Picconi; c'était de Mgr de Nyda qu'elle attendait cette insigne faveur, de lui seul, de sa seule influence, de sa seule gracieuseté; c'était à lui, à lui seul qu'elle voulait devoir une reconnaissance qui ne s'éteindrait en ce monde qu'avec sa vie.

A cette demande, Mgr de la Hotoie avait répondu avec une parfaite affabilité que les choses n'avaient pas marché comme il l'avait espéré. Au lieu de se tenir pour battus les adversaires de l'abbé Guillemittes, c'est-à-dire les amis et les protecteurs de l'abbé Fichon, s'étaient tournés contre celle à laquelle ils attribuaient leur échec, et en voyant qu'elle-même demandait une grâce, ils avaient, par un esprit de basse vengeance, entrepris de la combattre. L'abbé Fichon avait transmis sur elle (au moins, on supposait que c'était l'abbé Fichon), des renseignements d'après lesquels il résulterait que laBanque des campagnes, en attribuant 2 000 aux membres du clergé qui lui procuraient des affaires, avait nui à la considération de ce clergé dans le diocèse de Condé, ainsi que dans les diocèses environnants, et même qu'elle avait gravement compromis la cause sacrée de notre sainte religion. Dans ces conditions, le Saint-Père pouvait-il conférer un titre de comte au fils de celle qui avait organisé et dirigé cette banque?

Madame Prétavoine indignée, avait voulu prouver que cetteBanque des campagnesétait au contraire une institution qui avait rendu et qui rendait les plus importants services à la cause religieuse, mais l'évêque de Nyda ne l'avait pas laissée entreprendre ce panégyrique.

—Ce que vous me dites, chère madame, c'est ce que j'ai moi-même répondu; vous n'avez donc pas à me convaincre; mais ces accusations, quoique fausses et absurdes, n'ont pas moins produit un effet désastreux; de là l'opposition que nous rencontrons.

—Alors que faut-il faire pour repousser ces accusations?

—Directement rien, car vous savez aussi bien que moi que contre des bruits calomnieux tout est inutile; indirectement, au contraire il y aurait beaucoup à faire.

—Mais quoi?

—Je ne saurais trop préciser, mais il me semble que maintenant il ne faudrait que quelque action d'éclat qui confessât votre foi et affirmât votre dévouement au Saint-Siége d'une manière si triomphante que vos adversaires fussent réduits au silence.

—Quelle action d'éclat?

—C'est à chercher... j'étudierai la question, et j'aurai l'honneur de vous revoir.

En disant que c'était à chercher, Mgr de la Hotoie pensait à madame Prétavoine et non à lui.

Il commençait à croire qu'il avait assez fait pour elle, tandis qu'elle-même n'avait fait que fort peu de chose. Sans doute elle avait habilement mis en pratique les indications qu'il lui avait données. Mais, au point de vue de curiosité artistique où il s'était placé, il trouvait que cela manquait d'originalité, il aurait voulu quelque chose de neuf, d'imprévu, et comme il ignorait par quelles combinaisons madame Prétavoine avait obtenu le consentement de madame de la Roche-Odon, comme il ignorait aussi la mise en action de Lorenzo Picconi, il se disait que cette mère et son fils n'étaient décidément pas ce qu'il avait pensé tout d'abord: intelligents, oui assurément, déliés, retors, insidieux même: tout cela dans une moyenne mesure et non avec des qualités supérieures qui forcent l'intérêt.

Se tireraient-ils à leur avantage des difficultés que l'abbé Fichon venait de soulever devant eux?

C'était à voir.

Si madame Prétavoine avait encore été au temps de son arrivée à Rome, elle se serait contentée de la promesse de Mgr de la Hotoie, «d'étudier la question», et elle aurait tranquillement attendu qu'il lui fît connaître le résultat de cette étude.

Mais son aventure, à la remise du modèle de l'église d'Hannebault, lui avait donné de l'expérience, et maintenant elle comprenait qu'il valait mieux qu'elle étudiât elle-même cette question, plutôt que la laisser à la sollicitude de l'évêque de Nyda.

Une action d'éclat qui confessât sa foi et affirmât son dévouement au Saint-Siège!

Que pouvait-elle faire de plus que ce qu'elle avait déjà fait?

N'avait-elle point déjà payé assez de sa personne et de sa bourse?

Et le total de ses dépenses se dressait devant elle comme un remords.

Mais précisément parce qu'elle avait beaucoup dépensé, elle était entraînée à dépenser encore: sa situation était celle du créancier qui se ruine pour ne pas perdre ce qu'il a avancé.

Encore un effort, et puis après celui-là un autre encore, et toujours.

Elle chercha, et bientôt elle trouva.

Tous ceux qui ont visité Rome il y a quelques années ont remarqué une croix qui se dressait dans le Colisée.

Cette croix avait été élevée au milieu du dix-huitième siècle, par Benoît XIV, dans le but d'arracher le Colisée aux dévastations. Voulant empêcher les grands seigneurs de continuer à prendre là, comme dans une carrière, les pierres nécessaires à la construction où à la réparation de leurs palais (les palais de Venise, Farnèse, Barberini, etc., sont construits avec des matériaux enlevés au Colisée), ce pape n'avait trouvé d'autre moyen que de placer le cirque de Vespasien et de Titus sous la protection de la religion et il avait fait ériger cette croix. Tous les vendredis les confrères des amants et des amantes de Jésus venaient faire devant ces oratoires les stations du Calvaire et les terminaient au pied de cette croix qu'on baisait dévotement, à baisers redoublés; car par chaque baiser donné au pied de la croix on gagnait deux cents jours d'indulgence.

Depuis son installation à Rome, madame Prétavoine qui ne manquait aucune occasion de manifester publiquement sa piété, s'était fait recevoir dans cette confrérie desamantes de Jésus, et elle venait tous les vendredis faire ces stations de la croix dans le Colisée.

Quelle sût au juste pourquoi ce lieu était sacré, cela n'était pas bien prouvé, pas plus qu'il n'était prouvé qu'elle comprenait un mot aux sermons du capucin qu'elle écoutait prêcher avec de béates extases, les yeux perdus dans le ciel bleu, ou attachés sur un arbuste poussé tout en haut de ces ruines, entre deux pierres; mais peu importait, elle était là, on la remarquait, cela suffisait: elle n'était ni secouée ni écrasée par le grandiose de cette image vivante de la puissance romaine; et ce qu'elle voyait, ce n'était point les pouces relevés de cent mille spectateurs demandant la mort du gladiateur abattu et appuyé sur sa main; ce n'était point Titus, ce n'était point Domitien, ce n'était point les martyrs chrétiens livrés aux bêtes, c'était une seule femme, une jeune fille, Bérengère de la Roche-Odon, qui bientôt allait être comtesse Prétavoine; c'était pour elle, pour elle seule, qu'elle venait là.

Mais en ces derniers temps ces processions et ces stations avaient été interdites.

Un savant archéologue avait obtenu du gouvernement italien qu'on ferait des fouilles dans l'arène du Colisée, afin de rechercher quels étaient les dessous de ce théâtre et comment il était machiné.

Pour faire ces fouilles il avait fallu naturellement enlever la croix qui se trouvait au milieu du cirque.

De là une certaine émotion dans le monde dévot, ou plus justement dans les confréries desamantset desamantes de Jésus.

Ces fouilles étaient un sacrilége; devait-on, dans l'intérêt de la science ou d'un savant, profaner le sol arrosé du sang des martyrs; c'était l'abomination de la désolation, et l'on se répandait en plaintes contre les oppresseurs, contre les spoliateurs qui autorisaient ces fouilles.

Mais les oreilles des gouvernements ne sont pas, dans tous les pays, sensibles de la même manière aux plaintes des dévots; il y a des pays dans lesquels un dévot n'a qu'à pousser un léger cri pour qu'aussitôt les ministres croient leur portefeuille perdu; il y en a d'autres, au contraire, où les ministres ont l'oreille plus dure.

Tel était le cas du ministère qui, à ce moment, dirigeait les affaires italiennes; il n'avait point entendu les lamentations desamantset desamantes de Jésus, ou si elles étaient parvenues jusqu'à lui il n'en avait pas pris souci: les fouilles avaient continué et l'arène bouleversée avait été interdite aux pieuses processions.

C'était sur cette interdiction que madame Prétavoine comptait pour accomplir l'action d'éclat conseillée par Mgr de la Hotoie, confesser publiquement sa foi, affirmer son dévouement au Saint-Siége, et gagner enfin ce titre de comte qu'on lui marchandait si misérablement.

Lesamantset lesamantes de Jésusne s'étaient pas contentés de plaintes.

Ils avaient voulu faire des manifestations, et pour cela ils avaient organisé des processions; le vendredi, en costume, avec croix et bannières, ils venaient faire le tour du Colisée en chantant.

Mais ils ne pénétraient point dans l'arène, attendu qu'un poste de police en défendait l'entrée; on stationnait devant ces entrées, on se groupait, on s'échauffait en paroles plus ou moins violentes, en lamentations plus ou moins éloquentes; puis, après s'être ainsi bien excités les uns les autres, on rentrait tranquillement chez soi avec la conscience satisfaite du devoir accompli. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Romains ont pris l'habitude de céder à la force, et, pour les entraîner à quelque acte de violence, il aurait fallu que quelqu'un de résolu se mit à leur tête, et, jusqu'à ce jour, ce quelqu'un ne s'était point trouvé parler, oui, agir, non.

Madame Prétavoine décida qu'elle serait ce quelqu'un: où trouver une plus belle occasion pour confesser sa foi!

Pendant plusieurs jours, elle visita les membres de la confrérie chez lesquels elle pouvait se présenter, et dans la conversation il ne fut bien entendu question que du sacrilége qui s'accomplissait en ce moment dans le Colisée.

—Le laisserait-on s'accomplir ainsi jusqu'au bout!

—Que faire? ils ont la force pour eux.

—A la force opposer la force.

—Ils sont capables de tout.

—Eh bien! nous aussi nous devons être capables de tout, même du martyre, pour confesser notre foi.

Quelques-uns approuvaient; d'autres blâmaient. «Il fallait être prudent.» C'était le plus grand nombre; mais qu'on fût pour l'action ou pour l'attente peu importait. On parlait, et c'était ce que madame Prétavoine avait voulu.

Cela préparé, elle écrivit à l'abbé Guillemittes ou plus justement, à Mgr Hubert, le nouvel évêque de Condé, pour le presser d'intervenir: on se moquait d'elle, notamment l'évêque de Nyda; il fallait qu'il la soutint énergiquement; elle avait travaillé pour lui, sans s'épargner; à lui maintenant de travailler pour elle, de même. Ce qu'il avait à faire, elle n'avait pas à le lui dire; mais ce qu'elle allait faire, elle le lui expliqua. Ne voudrait-il pas battre L'abbé Fichon?

Quand elle écrivait aux étrangers, elle employait une écriture illisible, impossible, qui escamotait les difficultés orthographiques; mais avec lui, son confesseur, elle n'avait point de ces hontes pudiques, et ce qu'elle voulait dire, elle le disait en toutes lettres, du moins celles qui lui paraissaient nécessaires.

Si après cet appel le nouvel évêque n'agissait pas, c'est qu'alors, lui aussi, était un traître; mais cela, elle ne voulait pas le croire; il aurait encore besoin d'elle; et voulût-il être traître, il ne l'oserait pas.

Les visites de madame Prétavoine et les commérages qui les avaient suivies avaient ravivé l'émotion autour de la Croix du Colisée.

Qu'allait-il se passer?

Le vendredi qui suivit ces visites, la réunion desamantset desamantes de Jésusfut nombreuse; on voulait voir ce qui allait arriver et ce que ferait cette Française.

On partit en procession croix en tête, chacun ayant revêtu le costume: longue robe et capuche. Suivie de la soeur Sainte-Julienne, madame Prétavoine se faufilait de groupe en groupe, excitant le zèle des fidèles par l'entremise de la soeur qui traduisait ses paroles enflammées, mais, il faut le dire, en les affaiblissant; car, étant de caractère doux et d'humeur placide, elle n'était nullement faite pour prendre le clairon qui sonne la bataille.

On arriva devant le Colisée.

Le mot d'ordre donné par madame Prétavoine était qu'il fallait entrer.

On se présenta à la porte orientale, celle qui s'ouvre vis-à-vis la rue conduisant à Saint-Jean de Latran; mais devant les gardiens on s'arrêta, et un mouvement d'hésitation s'étant produit, on continua la procession en longeant les murs du Colisée comme on l'avait déjà fait les vendredis précédents.

Contrairement à ce qu'on attendait, madame Prétavoine, ou plus justement comme on disait «la Française», n'avait fait aucune tentative sérieuse pour forcer l'entrée de l'arène: bien qu'elle fût aux premiers rangs du cortége, elle avait suivi l'impulsion donnée sans faire de résistance.

—Elle n'avait donc de l'audace qu'en parole.

Mais elle avait parfaitement prévu ce mouvement, et avant d'intervenir elle avait voulu qu'il fût bien constaté que personne n'avait osé se mettre en avant.

Cette constatation faite et bien faite, elle intervint et passant en tête du cortége, elle prit la croix de bois noir de la confrérie qui portait d'un côté l'éponge et de l'autre la lance et la couronne d'épines.

Une fois qu'elle la tint entre ses mains nerveuses, elle releva la tête et se retournant vers les membres de la confrérie qui la suivaient, elle leur fit comprendre d'un seul regard que celle qui maintenant les conduisait ne reculerait pas.

Un frémissement courut dans le cortége, et plus d'une desamantes de Jésusregrettant déjà d'être venue se demanda quelle bonne raison on pourrait invoquer pour s'en aller discrètement.

Bientôt on arriva à la porte qui regarde le mont Palatin et madame Prétavoine tenant la croix droite, se présenta pour passer.

Ce qui s'était produit déjà à la porte orientale se répéta, on barra le passage au cortége.

Mais cette fois celle qui tenait la tête de ce cortége n'était pas d'humeur à se retirer docilement. Inclinant la croix en avant comme elle eût fait d'une lance, elle la présenta à ceux qui lui faisaient obstacle et ils reculèrent de quelques pas; peut-être eussent-ils foncé sur une lance, mais pour un Italien mettre la main sur une croix est une grande affaire.

Profitant de ce moment d'hésitation, madame Prétavoine avança vivement et celles qui étaient derrière elle enhardies, la suivirent.

Il y eut un mouvement de bagarre et de confusion; malheureusement dans ce pêle-mêle madame Prétavoine avait redressé la croix; alors l'homme de police ne voyant plus devant son visage ce signe saint, reprit courage et en même temps le sentiment de la consigne; s'avançant à son tour il mit la main sur l'épaule de madame Prétavoine.

D'autres gens de police étaient accourus et l'entrée se trouvait barrée.

—Osez-vous porter la main sur une chrétienne, s'écria madame Prétavoine en se servant de sa langue maternelle, sur une Française!

—Il est défendu d'entrer, vous n'entrerez pas, répondit en italien l'homme de la police.

—Que dit-il? demanda madame Prétavoine à la soeur Sainte-Julienne.

Celle-ci traduisit les quelques mots qui venaient d'être prononcés.

—J'entrerai, s'écria madame Prétavoine, de bonne volonté ou de force.

Et se tournant vers son armée:

—Suivez-moi, s'écria-t-elle en brandissant sa croix d'une main.

Mais elle était solidement tenue par le bras, et elle ne put se dégager; d'autre part l'impulsion qu'elle attendait de sa troupe ne se produisit pas.

On parlait fort, on gesticulait avec véhémence, mais on ne se précipitait pas en avant comme elle l'avait espéré.

Un autre homme de police était survenu, et celui-là paraissait avoir un grade; il entendait et parlait le français.

—Allons, madame, dit-il à madame Prétavoine, retirez-vous, il est défendu d'entrer, vous ne pouvez pas passer.

—Vous n'avez pas le droit d'arrêter une chrétienne.

—Je ne vous arrête pas, madame, je vous prie de vous retirer.

—C'est un sacrilége, c'est une persécution

—Allons, madame, retirez-vous.

Et de la main il fit signe à son subalterne de lâcher madame Prétavoine.

Celle-ci ne fut pas plus tôt libre qu'elle se précipita en avant, mais elle ne put pas écarter le barrage vivant qui s'était formé devant elle.

Des bras s'étendirent pour la repousser, alors tombant à genoux:

—Tuez-moi, s'écria-t-elle, sur la terre arrosée du sang des martyrs, je mourrai pour ma foi.

—Il n'est pas question de mort ni de martyre, retirez-vous, voilà ce qu'on vous demande; allons, allons, obéissez.

—Je ne me retirerai pas.

—Ne m'obligez pas à la rigueur.

—Oseriez-vous porter la main sur une Française?

—J'ai une consigne, je la ferai respecter.

Tout cela n'était pas bien tragique, cependant l'exaspération commençait à gagner madame Prétavoine, d'ailleurs il était dans son plan de pousser les choses à l'extrême.

—La France va bientôt vous mettre à la raison et vous chasser de Rome.

Le patriote italien se fâcha cette fois, et il fit un signe à ses hommes, qui, prenant madame Prétavoine chacun par le bras, l'entraînèrent au dehors.

—Vous tous soyez témoins! s'écriait la prisonnière vers son armée.

Mais le moment de la débandade était venu: que faire contre la force?

La soeur Sainte-Julienne, bien qu'épouvantée, n'avait cependant pas abandonné madame Prétavoine, et elle marchait près d'elle en l'engageant doucement à se calmer.

Se calmer! il était vraiment bien question de cela. Au contraire elle résistait.

—Allez prévenir mon fils, dit madame Prétavoine, afin qu'il prévienne lui-même notre ambassadeur.

Puis, s'adressant aux gens de police:

—Vous savez que c'est à une Française que vous avez affaire?

Assurément les martyrs chrétiens qui dix-huit cents ans plus tôt avaient passé à cette même place, entraînés vers le cirque où ils allaient être livrés aux bêtes pour la plus grande joie du peuple romain, n'avaient pas une attitude plus triomphante que celle de madame Prétavoine marchant entre ses deux agents de police, la tête haute, les yeux perdus dans le ciel qui s'entr'ouvrait pour elle; et si la Providence avait permis que les élèves de l'Académie de France fussent là, ils auraient certainement vu au-dessus de sa tête ce limbe brillant qu'on appelle l'auréole des martyrs. Malheureusement ils n'avaient pas été prévenus, et ils ne jouirent point de ce spectacle curieux qui bien probablement ne se reproduira pas dans notre siècle d'impiété; il n'y avait que des Anglais qui, leur Guide à la main, cherchaient les vestiges de lamaison Doréede Néron, de vulgaires curieux ou des Romains indifférents qui regardaient passer cette dame que conduisaient des agents de police.

Ils ne la conduisirent pas bien loin; sur un geste de leur chef, ils s'arrêtèrent et lâchèrent leur prisonnière:

—Vous êtes libre, madame, dit le chef; je vous engage à rentrer chez vous.

—Mais...

Mais ils lui avaient déjà tourné le dos, et en riant ils retournaient vers le Colisée.

Madame Prétavoine pensa à courir après eux, mais elle ne pouvait pas cependant les arrêter pour qu'à leur tour ils l'arrêtassent.

Au surplus, l'effet qu'elle avait cherché était produit.

Il fut considérable, cet effet, grâce au bruit que firent les journaux dévoués au Vatican, autour de cette arrestation.

L'Osservatore romano, laVoce della verita, larusta, leVessilloicattolsco, partirent en guerre avec un ensemble parfait: c'était la persécution religieuse qui commençait; à Paris, l'Univers, leMonde, l'Union, laGazette de France, demandèrent si le gouvernement n'allait pas enfin se concerter avec les puissances étrangères afin de rétablir le Souverain Pontife dans les conditions nécessaires du libre gouvernement de l'Église catholique, qui seul pouvait protéger la religion menacée. A Rome, à Paris, les journaux libéraux intervinrent, et dans leSièclenotamment parut un article du correspondant romain de ce journal, qui racontait tout au long l'incident avec une ironie douce et une politesse légèrement dédaigneuse.

Madame Prétavoine avait réussi: elle avait l'auréole et elle n'avait pas le martyre.

Cependant elle continuait sa vie simple, ne se montrant que dans les églises et s'enfuyant humblement aussitôt que quelqu'un essayait de lui parler de sa gloire.

—Dieu ne m'a pas jugée digne de souffrir pour lui, disait-elle modestement.

Quelques jours après que les journaux eurent commencé leur tapage, elle reçut la visite de Lorenzo Picconi qui venait lui apprendre que les choses avaient changé d'aspect et qu'on espérait maintenant obtenir ce qu'elle avait demandé.

A peine Lorenzo était-il sorti qu'on lui monta une dépêche télégraphique.

Elle était de l'abbé Guillemittes et ne contenait que six mots; mais quels mots!

«Tout va bien; voyez notre ami.»

Bien que cette dépêche fût encourageante, madame Prétavoine ne voulut pourtant pas voir l'évêque de Nyda, comme le lui conseillait le nouvel évêque de Condé.

Il lui paraissait plus sage d'attendre.

Elle n'attendit pas longtemps.

Le lendemain Baldassare lui apporta une lettre de Mgr de la Hotoie.

«Je suis invité à vous conduire demain au Vatican, j'aurai l'honneur de vous attendre à midi; veuillez revêtir la toilette d'étiquette pour les audiences.»

Elle voulut que Baldassare emportât un souvenir pour «cette chère petite Cécilia»; cependant dans son trouble, de joie, elle eut la force de se renfermer dans une générosité tempérée par la réflexion: elle allait bientôt quitter Rome; il n'y avait plus nécessité à gaspiller l'argent; elle n'en avait que trop dépensé.

Bien entendu elle avait fait revenir Aurélien de Naples, et quoiqu'il ne pût l'aider à rien, elle voulait qu'il fût là pour jouir du triomphe qu'elle lui avait ménagé.

Quand elle partit pour se rendre chez l'évêque de Nyda, elle l'envoya au Vatican.

—Informez-vous dans quelle salle je serai reçue et tenez-vous à la sortie de cette salle afin que je puisse vous dire tout de suite ce qui se sera passé.

Quand Mgr de la Hotoie la vit entrer à midi moins cinq minutes, il l'accabla de compliments.

—Mes félicitations, chère madame; ce n'est pas une action d'éclat, c'est un coup de maître. Toutes les difficultés sont aplanies. Vous n'avez plus que des amis; on ne parle que de vous; Mgr le cardinal-vicaire est vivement touché de vos charités et monseigneur (il nomma le personnage que Lorenzo Picconi avait mis en action) fait votre éloge et celui de votre fils avec un feu d'autant plus flatteur pour vous qu'il ne vous connaît pas personnellement; il me disait encore hier: «C'est un plaisir rare et délicat de pouvoir servir une personne méritante qu'on ne connaît pas et qu'on n'a jamais vue»; et je sais de source certaine que Son Éminence n'a rien négligé pour que vous obteniez la grâce que vous sollicitez; il faudra l'en remercier.

—Je ne veux devoir qu'à vous, monseigneur, qu'à vous seul.

L'évêque de Nyda avait de la finesse, il comprit ce mot normand, qui voulait dire: Je m'acquitterai envers ceux qui m'ont servi, mais à vous, le peu que je dois, je le devrai toujours.

—Vous voyez, dit-il, que le vrai mérite est toujours récompensé.

C'était là une parole bien mondaine pour un évêque; madame Prétavoine le corrigea:

—Je vois que les prières de ceux qui mettent leur espoir en Dieu sont toujours exaucées, dit-elle, lorsqu'elles ont pour elles l'intercession d'un saint.

Mgr de la Hotoie ne répondit que par un discret sourire, mais tout bas il se dit que cette brave dame était vraiment supérieure à ce qu'il avait cru en ces derniers temps: elle avait du sens et de l'esprit; tant il vrai qu'il n'y a pas de gens fins devant une flatterie, si bête qu'elle soit.

Il se montra plein de déférence pour elle en montant le doux escalier de marbre qui conduit à la salle Mathilde, et les gardes devant lesquels ils passèrent purent croire que c'était une grande dame, peut-être même une princesse, que ce monsignore accompagnait.

Arrivés dans la salle d'audience, il ne la quitta point, restant près d'elle jusqu'au moment où Sa Sainteté parut.

Quand au bout de vingt-cinq minutes madame Prétavoine sortit de cette audience, elle était réellement transfigurée; elle n'avait jamais été belle, même à vingt ans; elle l'était en ce moment.

Aurélien l'attendait comme elle lui avait recommandé, elle se jeta dans ses bras, tremblante, éperdue.

—Eh bien? murmura-t-il, ne pouvant contenir son impatience.

Elle l'embrassa de nouveau, et pendant qu'elle le tenait ainsi, elle lui dit vivement, à voix basse, dans l'oreille:

—Comte, camérier de cape et d'épée, chevalier de l'ordre de Saint-Sylvestre.

Quelle joie! Quel triomphe! quand ils purent s'entretenir librement.

Mais madame Prétavoine ne s'endormit pas dans son ivresse.

—A quelle heure part ce soir le train pour la France? demanda-t-elle.

—A dix heures trente-cinq minutes.

—Alors cela me donne neuf heures.

—Eh quoi! voulez vous donc partir?

—Assurément, ce soir même: nous n'avons pas de temps à perdre, nous n'en avons déjà que trop perdu; il faut que je rentre à Condé pour voir ce qui s'y passe, surtout ce qui se passe à la Rouvraye. Maintenant il s'agit de réussir auprès du vieux comte de la Roche-Odon, comme nous venons de réussir auprès du Saint-père; heureusement l'abbé Guillemittes est évêque de Condé, et il nous servira. Pour vous, bien entendu vous restez à Rome. Le pèlerinage de notre diocèse arrivera dans dix jours; il faut que vous soyez ici pour qu'on vous voie dans votre gloire; c'est la place que vous occuperez dans la maison du Saint-Père qui vous imposera comme candidat politique dans les élections prochaines. Maintenant, mon cher enfant, votre fortune est faite, vous n'avez plus qu'à marcher seul.

—Et vous ne voulez pas rester près de moi?

—J'ai été à la peine, il n'est pas nécessaire que je sois à l'honneur; et puis pour vous, dans votre intérêt, il vaut mieux que vous paraissiez seul; je n'ai que trop agi jusqu'à ce jour; désormais il sera bon que vous agissiez vous-même, il faut qu'on prenne confiance en vous, et pour cela je dois m'effacer.

Neuf heures pour tout ce que madame Prétavoine avait à faire, c'était peu: prendre congé des personnes chez lesquelles elle avait été reçue; faire ses adieux à Mgr de la Hotoie; porter un dernier cadeau à Baldassare et à Cécilia; régler avec Lorenzo Picconi les honoraires du service rendu par lui et ses protecteurs; enfin se présenter chez madame de la Roche-Odon, pour toute autre que pour elle, il y avait de quoi employer plusieurs journées. Mais madame Prétavoine connaissait l'art d'économiser les mouvements et les paroles inutiles; à cinq heures du soir il ne lui restait plus à faire que la visite à la vicomtesse de la Roche-Odon: il est vrai que ce n'était pas la partie la plus agréable et la plus facile de sa tâche.

Elle n'avait revu la vicomtesse qu'une fois depuis la remise du consentement au mariage, et cette entrevue dans laquelle madame la Roche-Odon avait accueilli Aurélien comme un futur gendre, avait été plus que froide.

Devant cette grande dame, madame Prétavoine n'avait jamais été à son aise, et une seule fois, ayant aux mains le faux de Michel, elle l'avait dominée; mais chose bizarre, puisqu'elle possédait toujours cette arme, c'était la vicomtesse maintenant qui la dominait: elle avait notamment une manière de la regarder de haut en relevant la tête qui la troublait et soulevait en elle comme un sentiment de malaise, et cependant, si une de ces deux femmes devait rougir devant l'autre, madame Prétavoine croyait bien sincèrement que c'était madame de la Roche-Odon et non elle-même.

Cette seconde entrevue ne fut pas plus expansive que ne l'avait été la première; au récit que fit madame Prétavoine des insignes faveurs que daignait leur accorder le Saint-Père, madame de la Roche-Odon répondit seulement par quelques signes de tête et, quand ce récit fut terminé, par un mot de félicitation adressé à Aurélien; encore ce mot fût-il une blessure:

—Cette récompense était bien due aux vertus de madame votre mère, dit-elle; ce sont elles que Sa Sainteté a voulu anoblir.

Heureusement Michel, qui était là, intervint pour sauver la situation: il n'avait pas gardé rancune à madame Prétavoine, lui, et même il trouvait que c'était bien joué. Au point où en étaient les choses maintenant, le prompt mariage de sa soeur lui paraissait une bonne affaire, et puisque «l'imbécile de Prétavoine» se présentait, autant lui qu'un autre; il y avait de la ressource en lui, et quand il serait un beau-frère pour de bon, on pourrait en tirer quelque chose.

—Ne m'invitez-vous pas à aller en déplacement de sport chez vous, ma chère madame Prétavoine? dit-il gaîment. Je serai bien aise de voir vos courses. On dit que le saut de votre rivière est curieux pour les chevaux qui courent mieux qu'ils ne sautent.

—Ne serez-vous pas chez votre soeur, chez vous, mon prince?

—C'est entendu. D'ailleurs, je commence à en avoir assez de Rome, ça pue la ruine.

A neuf heures et demie, madame Prétavoine se sépara des soeurs Bonnefoy en les embrassant, et, à la porte, sous la madone, elle embrassa aussi la soeur Sainte-Julienne, qui pleurait, la pauvre fille, désolée de ne pas pouvoir la conduire jusqu'au chemin de fer, mais madame Prétavoine avait voulu être seule avec son fils.

Lorsqu'ils furent ensemble dans la voiture qui les conduisait à la gare, elle ne dit rien cependant, et elle resta à le regarder, perdue dans une muette admiration. Tout à coup elle lui prit la main, et, comme si elle suivait sa pensée intérieure:

—Comte! monsieur le comte! s'écria-t-elle.


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