CHAPITRE IILES PREMIERS OUVRAGESDE PHILOSOPHIE

CHAPITRE IILES PREMIERS OUVRAGESDE PHILOSOPHIE

L'Essai sur l'origine des connaissances humainesparut en 1748. L'auteur était âgé de trente-quatre ans. Il y avait dix années qu'il étudait à Paris. Ses relations le plaçaient au milieu de tout ce monde avide de nouveautés qui fut celui de l'Encyclopédie. Un grand mouvement scientifique agissait puissamment sur l'opinion. Condillac le spécialisa pour lui-même sur un point unique. Il avait connu par des traductions la philosophie anglaise; il avait lu les auteurs en possession de la renommée, dont il fera bientôt une si vive critique; il avait réfléchi surtout et voulaitse faire sur chaque chose une doctrine raisonnée, tout comme Descartes dont il combattait les principes; il mettait dans ses idées la clarté, la précision, la logique dont son esprit était naturellement doué, et il y ajoutait la prétention un peu vaniteuse de ne dépendre de personne.

Jusqu'alors, disait-il, la métaphysique a souffert «des égarements de ceux qui la cultivaient». Il est indispensable pourtant d'étudier les philosophes, ne serait-ce que pour «profiter de leurs fautes». Car «il est essentiel pour quiconque veut faire par lui-même des progrès dans la recherche de la vérité de connaître les méprises de ceux qui ont cru lui en ouvrir la carrière». Ce sont donc ceux qui semblaient le plus éloignés de la vérité qui lui ont été le plus utiles. «A peine, dit-il, eus-je connu les routes peu sûres qu'ils avaient suivies, que je crus apercevoir les routes que je devais prendre. Il me parut qu'on pouvaitraisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en géométrie; se faire aussi bien que les géomètres des idées justes; déterminer, comme eux, le sens des expressions d'une manière précise et invariable; enfin, se prescrire, peut-être mieux qu'ils n'ont fait, un ordre assez simple et assez facile pour arriver à l'évidence[10].»

Toute la philosophie de Condillac est dans cette déclaration qui précède son premier livre. De ce jour, jusqu'à la fin de sa carrière,—puisque laLogiqueest de 1778-1780 et que laLangue des calculsn'a été publiée qu'après sa mort,—il nefera que développer la même thèse; il sera l'homme d'une seule idée. Il est inutile de chercher à percer tous les mystères, il faut voir les choses comme elles sont; toute entreprise spéculative est une chimère; l'observation et l'expérience suffisent. «J'ai trouvé, ajoute-t-il, la solution de tous les problèmes dans la liaison des idées, soit avec les signes, soit entre elles.»

Les péripatéticiens ont entrevu cette vérité; mais «aucun n'a su la développer». Bacon est peut-être le premier qui l'ait aperçue. Enfin, Locke l'a saisie et «il a l'avantage d'être le premier qui l'ait démontrée». Son ouvrage pourtant est «gâté par les longueurs, les répétitions et le désordre qui y règnent» et il s'est trop arrêté à combattre «l'opinion des idées innées», tandis qu'il suffit de détruire indirectement cette erreur.

Telles sont dans sonIntroductionles déclarations du jeune écrivain. Pour undébut, elles ne manquaient point d'audace. Sa doctrine paraissait s'appuyer sur le mépris de ses devanciers. Il ne semble pas qu'elle ait beaucoup séduit au premier moment; mais, à force de la répéter, il l'imposa. Le titre même était tout un manifeste, l'auteur disant fièrement:Ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l'entendement humain.

Quel était ce «principe» nouveau, que Locke lui-même n'avait pas adopté? C'était de tirer toutes les opérations de l'âme d'une simple perception; c'était de rejeter une proposition vague, une maxime abstraite, une supposition gratuite, et de s'en tenir à une expérience constante, dont toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences.

Donc, la perception est «l'impression occasionnée dans l'âme par l'action des sens». Mais Locke, ajoute Condillac, a passé trop légèrement sur l'origine de nosconnaissances, et c'est la partie qu'il a le moins approfondie. «Il suppose, par exemple, qu'aussitôt que l'âme reçoit des idées par les sens, elle peut à son gré les répéter, les composer, les unir ensemble avec une variété infinie, et se faire toutes sortes de notions complètes. Mais il est constant que, dans l'enfance, nous avons éprouvé des sensations longtemps avant d'en savoir tirer des idées. Ainsi, l'âme n'ayant pas dès le premier instant l'exercice de toutes ses opérations, il était essentiel, pour développer mieux l'origine de nos connaissances, de montrer comment elle acquiert cet exercice et quel en est le progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait pensé, ni que personne lui en ait fait le reproche, ou ait essayé de suppléer à cette partie de son ouvrage; peut-être même que le dessein d'expliquer la génération des opérations de l'âme, en les faisant naître d'une simple perception, est si nouveau,que le lecteur a de la peine à comprendre de quelle manière je l'exécuterai[11].»

L'opération par laquelle notre conscience, par rapport à certaines perceptions, les augmente si vivement, qu'elles paraissent les seules dont nous ayons pris connaissance, il l'appelle attention.

Lorsque les objets attirent notre attention, les perceptions qu'ils occasionnent en nous se lient avec le sentiment de notre être et avec tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De là il arrive que, non seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions, mais encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou affectant un être qui est constamment le même,nous.

La conscience est donc le sentiment qui donne à l'âme la connaissance de ses perceptions et qui l'avertit du moins d'une partie de ce qui se passe en elle[12].

Ce n'est point une faculté spéciale: perception et conscience ne doivent être prises que pour une seule opération sous deux noms. Nous sentons notre pensée, nous la distinguons de ce qui n'est pas elle. Mais, pour qu'il y ait conscience, il faut changement d'état, c'est-à-dire un contraste ou choc mental; autrement dit, la conscience consiste dans la perception d'une différence: et c'est surtout dans l'action que se manifeste cette perception. On peut observer, comme l'a fait M. Dewaule, que Condillac a ici devancé les psychologues anglais du dix-neuvième siècle, Hamilton, Bain, Herbert Spencer, qui ont repris ses idées en les développant[13].L'attention, s'appuyant sur la conscience, donne encore naissance à plusieurs autres opérations: l'imagination, qui retrace les objets qu'on a déjà vus, et la mémoire, qui nous donne une idée abstraite de la perception; la liaison que l'attention met entre nos idées[14]. Puis, la manière d'appliquer de nous-mêmes notre attention tour à tour sur divers objets, ou aux différentes parties d'un seul, est ce qu'on appelle réfléchir. On voit sensiblement comment la réflexion naît de l'imagination et de la mémoire[15].

Condillac établit ainsi l'unité de principe qu'il avait annoncée; et toute la seconde partie de son ouvrage est consacrée à une théorie qui lui est propre et qu'il reproduira dans tous ses ouvrages, celle du langage considéré comme l'instrumentindispensable de la pensée humaine.Il ne se borne pas à signaler les rapports généraux de la pensée et des signes, il montre quelles opérations de l'esprit seraient impossibles sans le secours du langage:

«Aussitôt qu'un homme commence à attacher des idées à des signes qu'il a lui-même choisis, on voit se former en lui la mémoire. Celle-ci acquise, il commence à disposer par lui-même de son imagination et à lui donner un nouvel exercice; car, par le secours des signes qu'il peut rappeler à son gré, il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent les idées qui y sont liées. Dans la suite, il acquerra d'autant plus d'empire sur son imagination, qu'il inventera davantage de signes, parce qu'il se procurera un plus grand nombre de moyens pour l'exercer. Voilà où l'on commence à apercevoir la supériorité de notre âme sur celle des bêtes; car il estconstant qu'il ne dépend point d'elles d'attacher leurs idées à des signes arbitraires...»

Dans cette partie de son livre fort différente de la première qu'il a intitulée: «Du langage et de la méthode», Condillac fait appel à l'histoire, à l'érudition, aux littératures même, pour étudier l'origine et les progrès du langage; il examine successivement la prosodie des langues anciennes, la déclamation, la musique, les mots et leur signification, l'écriture, le génie des langues. Il y a là des observations, très curieuses pour le temps, et des vérités de toutes les époques. Le caractère des langues est selon lui une raison de la supériorité des écrivains; et, faisant un retour sur notre grand siècle littéraire, il écrit:

«Le moyen le plus simple pour juger quelle langue excelle dans un plus grand nombre de genres, ce serait de compterles auteurs originaux de chacune. Je doute que la nôtre eût par là quelque désavantage[16].»

Ces travaux sur le langage et sur les signes n'ont pas sans doute été étrangers au style si clair, si plein d'expressions justes, si bref et si concis que Condillac s'était formé. Rien de plus contraire à notre manière de traiter un sujet que le procédé habituel de Condillac. Ses ouvrages sont courts, mais divisés en livres, chapitres, paragraphes, d'une ordonnance parfaite. Aucun développement pouvant séduire l'esprit ou le cœur, aucun artifice de composition. C'est une suite de théorèmes, qui s'enchaînent et se démontrent les uns après les autres avec une précision toute mathématique. Il ne s'adresse jamais qu'à la raison. C'est le triomphe de la Logique.

LeTraité des systèmes, qui parut en 1749, était pour un jeune homme une entreprise encore plus hardie. Ce livre n'est autre chose qu'une critique virulente de la philosophie qui régnait alors, dont les chefs étaient presque contemporains, que les anciens du moins avaient personnellement pu connaître. Sous prétexte de combattre les «systèmes abstraits» ou «hypothétiques» et d'exalter l'expérience, l'auteur condamne tout le dix-septième siècle avec une âpreté souvent excessive.

Selon lui, il y a trois sortes de principes abstraits en usage. Les premiers sont des propositions générales, exactement vraies dans tous les cas. Les seconds sont des propositions vraies par les côtés les plus frappants et que pour cela on est porté à supposer vraies à tous égards. Les derniers sont des rapports vagues qu'on imagine entre les choses de nature toute différente...Ainsi, parmi ces principes, les uns ne conduisent à rien et les autres ne mènent qu'à l'erreur.

Condillac veut faire sentir «que la philosophie et l'homme du peuple s'égarent par les mêmes causes». Et parmi ces causes, celle sur laquelle il revient le plus souvent, c'est qu'on ne s'entend pas sur la signification des mots. Il en donne beaucoup d'exemples ingénieux.

Vous dites par exemple à un aveugle-né que l'écarlate est une couleur brillante et éclatante; et le malheureux, après bien des méditations sur les couleurs, croit apercevoir dans le son de la trompette l'idée d'écarlate. Il avait raisonné ainsi: «J'ai l'idée d'une chose brillante et éclatante dans le son de la trompette. L'écarlate est une chose brillante et éclatante. Donc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son de la trompette».

Sans doute il ne fallait que lui donnerdes yeux pour lui faire connaître combien sa confiance était mal fondée. Il en est de même de l'idée fausse qu'on se fait en utilisant pour des choses différentes le motharmonieet le motsons. Rien n'est plus équivoque que le langage mal employé ou les métaphores qu'on prend à la lettre et qui font tomber dans des erreurs ridicules. Et de même, si l'on veut entendre certains philosophes, «il faut mettre une grande différence entre concevoir et imaginer, et se contenter d'imaginer la plupart des choses qu'ils croient avoir conçues».

Ce n'est donc pas l'abstrait; mais c'est le concret, l'observé, qu'il faut envisager, si l'on veut éviter le péril, et c'est pour avoir suivi les vieux «systèmes» que les philosophes antérieurs au dix-huitième siècle, antérieurs à Locke et à Condillac, se sont trompés.

Sans les passer tous en revue, l'auteuren examine quelques-uns et réfute leurs doctrines avec des développements tantôt courts, tantôt longs.

Les idées innées de Descartes semblent à peine mériter une réfutation. Après avoir raillé sur leur nombre, sur leur évidence, Condillac conclut «que les philosophes, en parlant de la supposition des idées innées, ont trop mal commencé pour pouvoir s'élever à de véritables connaissances. Leurs principes appliqués à des expressions vagues ne peuvent enfanter que des opinions ridicules et après ne se défendront de la critique que par l'obscurité qui doit les environner».

On doit croire que Malebranche lui était plus sympathique que Descartes: après avoir réfuté sa vision en Dieu, il fait de lui une sorte de portrait littéraire avec des grâces de style qui ne sont pas dans sa manière ordinaire:

«Malebranche était un des plus beauxesprits du dernier siècle: mais malheureusement son imagination avait trop d'empire sur lui. Il ne voyait que par elle, et il croyait entendre les réponses de la sagesse incréée, de la raison universelle, du verbe. A la vérité, quand il saisit le vrai, personne ne lui peut être comparé. Quelle sagesse pour démêler les erreurs des sens, de l'imagination, de l'esprit et du cœur! Quelle touche, quand il peint les différents caractères de ceux qui s'égarent dans la recherche de la vérité! Se trompe-t-il lui-même? C'est d'une manière si séduisante, qu'il paraît clair jusque dans les endroits où il ne peut s'entendre.»

La critique de Leibniz et desMonadesest une des plus pénétrantes qu'on puisse lire. L'analyse de la première partie de l'Éthiqueest de même aussi exacte que complète; et son jugement sur le Spinozisme semble, eu quelque sorte, définitif, bien qu'il soit le premier en date. Ce qu'ily a de remarquable, c'est qu'ici Condillac ne s'en tient pas à la doctrine et qu'il va jusqu'aux conséquences.

«Une substance unique, indivisible, nécessaire, de la nature de laquelle toutes choses suivent nécessairement, comme des modifications qui en expriment l'essence, chacune à sa manière: voilà l'univers selon Spinoza. L'objet de ce philosophe est donc de prouver qu'il n'y a qu'une seule substance, dont tous les êtres, que nous prenons pour autant de substances, ne sont que les modifications; que tout ce qui arrive est une suite également nécessaire, et que, par conséquent, il n'y a point de différence à faire entre le bien et le mal moral.»

Un chapitre entier est consacré à l'ouvrage, bien oublié aujourd'hui, intitulé:De la prémotion physique, ou de l'action de Dieu sur la création. Il n'avait pas moins de deux volumes et était d'un certain PèreBoursier, que Condillac traite assez légèrement. «C'est grand dommage, dit-il, que son système me soit inintelligible; c'est dommage que l'auteur ne puisse donner aucune idée de ces êtres qu'il fait valoir et qu'il multiplie avec tant de prodigalité.» Le principe dont il se sert, que nous connaissons le fini par l'infini, n'est-ce pas toujours l'erreur qu'a produite le préjugé des idées innées? Le système des Cartésiens est peu philosophique! «Au lieu d'expliquer les choses par des causes naturelles, ils font à chaque instant descendre Dieu dans la machine, et chaque effet paraît produit comme par miracle.» Et comme conclusion, Condillac s'écrie: «Que les théologiens ne se bornent-ils à ce que la foi enseigne, et la philosophie à ce que l'expérience apprend!»

Un exposé si pratique, si clair et si brillant par moments devait plaire aux contemporains. Voltaire écrivait dans leDictionnaire philosophique:M. l'abbé de Condillac rendit un très grand service à l'esprit humain, quand il fit voir le faux de tous les systèmes. Si on peut espérer de rencontrer un chemin vers la vérité, ce n'est qu'après avoir bien reconnu tous ceux qui crurent à l'erreur. C'est du moins une consolation d'être tranquille, de ne plus chercher quand on voit que tant de savants ont discuté en vain[17].»

Diderot, dans sa fameuseLettre sur les aveugles, parue l'année même, dit à Mme de Puisieux, en lui recommandant leTraité des systèmes, que l'auteur «vient de donner une nouvelle preuve de l'adresse avec laquelle il sait manier ses idées et de montrer combien il est redoutable pour les systématiques».

D'Alembert, dans leDiscours préliminaire de l'Encyclopédie, écrivait que «legoût des systèmes, plus propre à flatter l'imagination qu'à éclairer la raison, est aujourd'hui presque absolument banni de tous les ouvrages, un de nos meilleurs philosophes, l'abbé de Condillac, semblant lui avoir porté le dernier coup». Et il prenait dans le Traité, pour les mettre dans l'Encyclopédie, des parties tout entières.

De nos jours les critiques ont montré moins d'indulgence. M. Cousin, tout en pensant que cet ouvrage est «le meilleur» de Condillac, observe qu'on est toujours plus fort quand on attaque que quand on se défend; il signale un ton tranchant et dogmatique, qui va croissant à mesure que l'auteur s'enfonce davantage dans un système étroit et exclusif. Et il observe malicieusement qu'en attaquant avec raison les hypothèses philosophiques, Condillac se prépare à lui-même le plus formel démenti pour le jour où il aura recours, «pour mieux connaître l'hommeréel, à l'hypothèse de l'homme-statue».

Damiron, qui a particulièrement étudié l'ouvrage[18], trouve qu'il n'y est pas tenu assez de compte du milieu historique où se sont formées les écoles philosophiques, subissant l'influence des lieux et des temps, se modifiant par le mouvement des idées, chacun profitant ainsi des travaux de ses devanciers. Et il ajoute que «leTraité des systèmes, qui aurait pu être une excellente introduction à l'étude de l'histoire de la philosophie, reste un livre imparfait, d'une érudition trop fermée et d'une critique qui n'a pas toujours elle-même l'étendue et la justesse qu'on aurait désirées et qui en auraient fait l'autorité». C'est une simple polémique, venant après une exposition théorique. Il est temps que Condillac se mette à composer une œuvre personnelle. Il y consacra cinq années.


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