XIV
XIV
J'ai été plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne à la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai vécu.
Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon canapé, dans mon refuge, j'eus une brève impression de convalescence. J'étais encore moi, c'est-à-dire Salavin, c'est-à-dire un pauvre homme; mais je n'étais plus ce que j'avais été tout le jour: une larve, un débris, un résidu.
Ma mère et Marguerite m'avaient attendu pour dîner. A me retrouver dans la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empêcher de goûter du bien-être, de me détendre, de m'abandonner.
--Louis, me dit ma mère, comme tu as l'air las!
Je ne répondis qu'en hochant vaguement les épaules. Tête baissée, je comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots épars sur les fleurs de la faïence. Notre nourriture--inutile de vous le dire--était des plus simples; mais elle avait un goût particulier à la cuisine de maman, un goût qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un goût que je reconnaîtrais entre mille, comme un visage.
Ma mère reprit:
--Tu te fatigues trop à chercher. Il faudra prendre un peu de café avec nous, tout à l'heure.
J'acquiesçai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mère. Quand elle me voit triste, découragé, elle murmure: «Veux-tu un petit morceau de chocolat?» Si j'étais général et que j'eusse perdu une bataille, maman me dirait: «Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire une crème au caramel». L'étrange, voyez-vous? est que le bout de chocolat ou la crème au caramel possèdent bien, alors, toutes les vertus que la pauvre femme leur prête.
Mais, assez là-dessus! Que je vous raconte plutôt une chose singulière. Le nez dans mon assiette, j'écoutais les menus propos de maman et je me sentais pénétré d'une inquiétude nouvelle, indéfinissable.
Je suis habitué à vivre sous le regard de ma mère. Je suis habitué à ce regard qui m'enveloppe, me pénètre, glisse sur mon visage, erre dans mes cheveux, comme une main, comme un souffle.
Or, ce soir-là, je n'osais pas relever la tête parce que je sentais bien que ce regard n'était pas seul à suivre le frémissement de mes mains sur la toile cirée, à compter les petites gouttes de sueur qui naissaient sur mes tempes, à lire sur mes traits le désordre de mon coeur.
Je me hâtai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.
Je ne vous ai peut-être pas encore dit que je joue de la flûte. Oh! j'exagère assurément en disant que «je joue». Je possède une flûte de bois, à clefs, dont un camarade de régiment m'a enseigné le doigté. J'ai travaillé pendant deux ans à mes heures de loisir, assez pour lire les pages d'une difficulté moyenne. Puis, j'ai cessé de travailler et, partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si j'étais capable de faire très bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne serais pas l'homme que je suis.
Ce qui est pénible, c'est que, faute d'entraînement, de mécanisme, faute d'étude, enfin, je joue d'une façon maladroite, puérile, des morceaux que je sens fort bien. Car je dois dire, pour être juste envers moi-même, que j'aime passionnément la musique et que je lui dois mes émotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'évertue sur mon instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre à ce que j'exécute, tandis qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flûte, Oudin qui, somme toute, n'entend rien à la musique, mais qui a de la pratique, des doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une âme.
Bref, ce soir-là, je me mis à jouer de la flûte, d'abord doucement, puis à plein souffle. J'entendis maman qui disait:
--C'est ça, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!
Je jouai donc. J'avais allumé la lampe et installé mes cahiers de musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.
Je m'appliquais, serrant soigneusement les lèvres et mesurant mon haleine, je m'appliquais à faire de beaux sons; et une partie de mon tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans l'atmosphère avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont mêlés à toutes mes pensées.
Je m'aperçus bientôt qu'après un long silence les deux femmes, dans la pièce voisine, avaient recommencé de parler à voix basse. Cela produisait un ronron léger et continu que je ne pouvais pas ne pas entendre, tout en jouant.
Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous paraisse, je me sentis blessé. Je n'en voulais pas à ma mère; j'en voulais à l'autre, oui, à Marguerite. Je lui en voulais de ne pas goûter ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand même un peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon dépit à ce que je considérais comme un manque de respect pour l'art, pour les maîtres. Je dois pourtant reconnaître que mon orgueil, surtout, était en jeu, mon orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces détails, c'est pour bien vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger sévèrement.
Je posai ma flûte et entrai dans la salle à manger. Je m'assis d'abord en face de la cheminée, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas à contempler dans la glace cette figure qui me déplaît tant, parfois: ma pauvre figure.
Accoudé à la table, les joues dans les paumes, je demeurai là de longues minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans quitter des yeux son ouvrage:
--Comme c'est beau, ce que vous avez joué ce soir!
Je fis un sourire de travers en répondant:
--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!
Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une aiguillée:
--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.
Je lui sus gré de ces quelques gouttes de baume versées sur mon amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parlé. En somme, elle pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la réplique à ma mère qu'elle traite avec beaucoup de déférence.
Marguerite cousait très vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle évitait de se moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait fréquemment, avec légèreté. Cela ne me déplut pas, ce qui est bien étonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi l'ombre que projetait, sur sa joue, une mèche folle qui boucle devant son oreille.
Une tiède paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passé plein d'indulgence les événements et les visages de ma journée: Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur à la sauvette.
Je m'allai coucher bien avant les couturières. Mes dernières pensées furent apaisantes; rien n'était perdu; quatre mois d'oisiveté, ce n'était pas une affaire; il n'y avait guère d'homme à qui ce ne fût arrivé au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mère oublierait cette triste période et Marguerite ne me jugerait pas trop mal.
Je m'endormis sur ce mol oreiller.
Au milieu de la nuit, je m'éveillai net en pensant à Lhuilier. Je ne rêvais pas. Toutes les pensées qui me traversaient avaient pourtant cet aspect anormal, difforme, terrible que la méditation nocturne prête pour moi aux choses les plus simples.
Je repris une à une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent insensées. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du lit, le lendemain, je me sentis plus misérable, plus odieux, plus coupable que jamais.
Une chose demeurait toutefois arrêtée dans mon esprit: je ne retournerais pas à l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mère, et je ne retournerais pas à l'agence.
En trempant une tranche de pain dans mon café, je me fortifiais dans cette certitude désespérante: «Voilà, tu es un homme sans courage, une âme sans ressort, un coeur sans fierté. Voilà!»
Je pensais ces pensées, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma mère, soudain, dit à voix haute:
--Mais non, mais non, mon Louis!
Quoi? Pourquoi ce «mais non»? Je vous assure que je n'avais fait que penser. Je vous assure que je n'avais pas même remué les lèvres.
Alors, ma mère me prit les mains et se mit à les caresser. Elle me disait des paroles si bonnes, si raisonnables:
--Tu t'épuises à chercher. C'est une mauvaise période. Attends une occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.
Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre geste.
Ma mère répétait en m'embrassant les mains:
--Va voir tes amis.
XV
XV
Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. «Un ami», ce n'est pas la même chose que «des amis» pour un coeur ambitieux.
J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille dont on a plutôt peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frère, un bon frère. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs, inutile de tracasser ce rêve: je n'ai pas de frère.
Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin à chérir et qui ne me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais dont la compagnie m'est intolérable.
Parce que je me suis décidé, cette nuit, à vous raconter mon histoire, ne me tenez pas pour un homme éloquent d'ordinaire. Je suis un silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois être un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de précautions en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour m'attribuer des vertus, alors que je n'éprouve que dégoût pour moi-même.
Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable: au moment précis où je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour sauvegarder ses petits intérêts dans la faillite. Le moyen d'être sincère, avec cette langue qui n'est là que pour trahir notre esprit?
Reste à savoir, en outre, si «être silencieux» cela représente une vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en disant: «C'est que j'ai la peau fine». Pareillement les gens qui, comme moi, sont dépourvus de tout esprit, de tout éclat, de tout à propos, tirent parti de leur infirmité en avouant: «Moi, je suis un silencieux», ce qui signifie: «Moi, je suis une âme concentrée, sérieuse, sobre, une âme admirable, enfin». En réalité, je dois à cet aspect de mon caractère d'avoir, dans tous les milieux où j'ai vécu, passé pour un imbécile.
Il est bien regrettable que les hommes qui ont du génie ne soient pas, en même temps, des imbéciles. Les hommes qui ont pour mission de contempler, d'étudier leurs semblables sont desservis dans leurs entreprises par leur intelligence et leur réputation. Je crois qu'il leur est, moins souvent qu'à d'autres, donné de surprendre la nature. A leur approche, les personnes qu'ils veulent étudier se roidissent, dans une attitude, comme chez le photographe, et tâchent à donner d'abord d'elles-mêmes une opinion avantageuse.
Devant l'imbécile, au contraire, inutile de se gêner. A-t-on scrupule de se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbéciles comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de tristesse.
Quant à moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je préférerais ignorer l'amer honneur d'être traité comme un témoin sans importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre expérience que j'acquiers, bien malgré moi, chaque jour et le séduisant mensonge qu'on ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le mensonge. Malheureusement, je n'ai pas à me prononcer.
Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots déjà, est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif, irritable, nerveux--une variété particulière de la race.--L'oeil bleu-vert, tantôt rieur, tantôt glacé. Et la réplique comme un coup de fouet.
Ah! En voilà un que j'aurais aimé à aimer! Mais pourquoi ce besoin de domination, et cette passion qui le consume de mettre, à tout propos, les gens «dans sa poche», au lieu de les porter tout bonnement dans son coeur?
Son parler est impérieux, allègre, volontiers cassant. Il n'admet la discussion qu'à son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont là choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable, c'est le penchant qu'il manifeste à faire des dupes, je veux dire l'habitude qu'il a de spéculer sur la niaiserie du partenaire. Il possède un sentiment si ingénu de son évidente supériorité dans la controverse qu'il juge superflu de mettre des formes à ma conquête. Non content de me posséder, il est toujours pressé et veut m'avoir à bon compte. Ses propos, sous des allures grossièrement courtoises, sont chargés de réticences injurieuses et de réserves blessantes qu'il me juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa correspondance, jusque dans le tête-à-tête, car il joue pour lui-même, à défaut de galerie.
L'extraordinaire est que je me prête à ces exercices avec un malicieux désespoir. Alors même qu'Oudin pourrait et devrait douter du succès de ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir à l'assurer que je suis dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de récidiver impunément, de patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.
Si j'étais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais j'aurais un ami de plus, ou, si vous préférez, j'aurais un homme de plus à aimer.
Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employé de chez Socque et Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guère que des amis d'attelage. Même chose pour nous: il nous est difficile d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier, puisque, normalement, toute notre vie se passe là.
Poupaert est un homme du Nord, un garçon qui a souffert tous les malheurs imaginables: femme, santé, famille, courage, tout l'a trahi. Il est devenu comme un spécialiste de la guigne. Qu'il en conçoive une manière d'orgueil, voilà ce que je trouve assez naturel; mais qu'il veuille me rendre responsable de son infortune, voilà ce que j'ai peine à comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulièrement aigre avec moi, qui n'ai cessé de lui témoigner une sympathie réelle et qui lui rends de menus services, à l'occasion.
Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil et de tempérament. On ne sait jamais s'il parle de façon sérieuse. Il ne songe qu'à coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de trop près. Il n'est pas bête, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui, ayant à choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, préféreraient à coup sûr la bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis pas ça parce que Devrigny m'a lâché plus de cent fois, quand nous étions ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont passablement abruti et finiront par l'abrutir tout à fait. Enfin, passons! Cet homme-là suit sa voie et agit comme bon lui semble.
Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de régiment, un homme qui a failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez régulièrement: il est employé des postes et voyage, deux fois par semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberté concordent, il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou bien je vais moi-même le chercher, si j'éprouve le besoin de souffrir, ce qui m'arrive de temps en temps, comme à tout le monde, quoi qu'on pense.
Vitet possède un caractère exécrable, mais égal. Il est féroce avec constance, avec sérénité. Si vous êtes tourmenté d'un généreux enthousiasme, soulevé par des désirs ardents, ému de projets audacieux, allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous récurer l'âme, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour vous laisser plus nu, plus pauvre, plus dépourvu que jamais.
S'il me pousse, quelque jour, une idée assez vivace pour résister à une heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence, mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acéré qu'un aiguillon. Quand je me laisse aller au contentement, à l'espoir, à l'exaltation, Vitet me regarde une seconde avec ses petits yeux bordés de cils d'un blond blanc, et il dit seulement «Va donc»! Je me demande parfois si ce mot-là n'a pas gâché toute ma vie.
Au contraire de Vitet, Ledieu--un employé qui travaillait à côté de moi dans ma première place, chez Moûtier--Ledieu n'est pas désagréable avec régularité: il a des crises. Pendant ses bonnes périodes, qui durent vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grâce, clarté pure, candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et Ledieu devient morne, intolérant, agressif. C'est une âme malheureuse, inquiète, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque année et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se restaurer.
Parfois, je le vois si bas, si réduit que je m'humilie devant lui pour qu'il ne demeure pas seul au fond de sa détresse. Dès que je me suis bien accusé, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre de la hauteur, pour me monter sur le dos et me piétiner. Je sors de là vexé, courbatu, désemparé. Si j'étais meilleur que je ne suis, je devrais me trouver content du résultat, satisfait de cette transfusion de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande si mes accès d'humilité ne sont pas, eux aussi, inspirés par une espèce d'orgueil.
A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage pour tâcher de comprendre ce qui lui tu méfie le coeur. Un échec ou un succès? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie: «J'ai bien réussi telle ou telle chose». En revanche, s'il fait une sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lâcheté, il s'écrie avec amertume: «Nous sommes bêtes, nous sommes faibles, nous sommes lâches». Eh! N'ai-je pas assez de moi?
Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la société me rend presque malade, Jay dont la tranquille médisance m'a fait prendre en horreur tous les gens que je connais, Jay qui, néanmoins, est un homme bon, capable de dévouement et d'affection.
Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gâché. Je pourrais vous parler de Coeuil. Mais à quoi bon? Je ne réussirais qu'à vous confirmer dans la mauvaise opinion que vous avez désormais de moi. Et, malgré tout, je vous assure, mon seul désir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument. Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit que l'amour est aveugle?
Peut-être m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables à Ledieu, à Jay, à Vitet ou à Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses études pour être dentiste. Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, à «Clamart». Vous savez: rue du Fer-à-Moulin? Tous les étudiants étaient disposés autour des tables d'ardoise et dépeçaient des têtes humaines, pour apprendre l'anatomie de la face. En général, on ne leur donne pas des têtes entières, ce serait du gaspillage.
On scie par le milieu des têtes dont on a rasé, au préalable, tout le poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posées à plat, comme des médailles, décolorées par les antiseptiques, détendues par la mort, toutes ces moitiés de têtes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu là, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des millions d'exemplaires.
XVI
XVI
Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue à qui je ne saurais reprocher qu'une chose: d'être sans reproche. Vertu parfois bien irritante, avouez-le.
Je suivis donc le conseil de ma mère et j'allai chez Lanoue. Cette visite me procura quelque soulagement. Ma mère aurait-elle toujours raison quand il s'agit de moi?
Plusieurs jours passèrent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel bas, rapide, acharné comme une meute derrière une proie.
Puisque la chance m'avait à mépris, je résolus de ne la plus poursuivre, de l'attendre au gîte. J'abandonnai toute démarche.
Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en promenade, la seconde chez Lanoue, la dernière à la maison. Mes promenades n'avaient d'autre but que moi-même. Je fréquentais soit les petites rues de la montagne Sainte-Geneviève, soit les allées du Luxembourg, le matin de préférence, quand le jardin désert semble une île silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des perspectives, le visage, la démarche et l'itinéraire des hommes qui déambulaient à heures fixes entre les pelouses fanées, ma pensée demeurait tout entière occupée d'un autre paysage, d'autres spectacles. Je me cherchais, je me poursuivais à travers un millier de pensées plus impétueuses qu'un troupeau de buffles à l'époque des migrations.
Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goûtais, dans notre logement, un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle à manger était devenue un véritable atelier de couturières. Maman, qui a tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvrière en chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur reporter l'ouvrage et quérir des étoffes, des modèles. Cependant ma mère préparait les aliments pour la journée.
A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail. Je n'avais plus honte de mon oisiveté, qui devenait une chose admise, normale. Je goûtais même un étrange plaisir au spectacle d'une activité que je ne partageais point. Pour les longues veillées, on allumait un petit feu dans la cheminée prussienne de la salle à manger. Je pris bientôt l'habitude de venir lire dans cette pièce.
Parfois je m'exerçais sur la flûte. Je jouais avec une attention si soutenue que je fis, pendant cette période, des progrès réels. La conscience de ces progrès me précipitait dans des rêves absurdes: j'allais devenir musicien, compositeur peut-être. J'entrevoyais une vie merveilleuse, illuminée par des succès, exaltée par l'admiration des foules. J'allais enfin donner issue à cette âme captive qui s'étiole et se désespère au fond de son cachot.
En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver de l'agrément à mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris; elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait fréquemment de les lui rejouer.
Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais exécuté avec, à défaut de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleversé, d'autant plus que Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes prêtent un éclat bien émouvant et comme enfantin.
Un homme raisonnable eût pensé: «Voilà l'effet de la musique sur une âme mobile et tendre». Moi, je pris tout à mon avantage.
Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une indicible fierté. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me fussent dévolus. J'éprouvais ce retentissement de mon âme dans une autre âme comme un signe certain de prédestination. Je murmurais, en serrant les dents: «Je suis quand même quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres».
Cette ambition, cette frénésie: ne pas être un homme comme les autres. Et toute cette comédie à cause d'un petit air de flûte et des larmes de Marguerite.
Il était environ trois heures après midi. J'errai quelques instants de rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je fus tout étonné de m'arrêter là, de n'être pas lancé dans l'espace par le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.
Ce fut une heure mémorable. Seul, avec les nuages et le vent forcené, je rencontrai Salavin face à face, un Salavin sauvé, dégagé de la foule de ces sales pensées parasites au milieu desquelles il végète comme une plante opprimée. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des engagements solennels, j'assumai des responsabilités, je fis des sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme véritable. Tout cela dans mon coeur bien entendu.
Si j'écrivais l'histoire de ma vie, cette heure-là pourrait s'appeler la victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant plusieurs jours.
Souvent, je prenais un livre et, délaissant mon canapé, je venais m'asseoir sur un petit banc, dans la clarté laiteuse des rideaux, auprès des couturières. Je m'enfonçais dans ma lecture comme dans un sommeil touffu.
Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le métier de bureaucrate et le mépris des exercices physiques ont voûté mon dos. «Je me tiens un peu de guingois», selon l'expression de ma mère. Quand je lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagérer tout ce qu'il y a de défectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensée, les aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se flétrissait peu à peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rêver avec assez de force, il suffirait, à de tels moments, d'un tout petit choc, d'un consentement d'une seconde pour mourir?
En général, j'étais tiré de cet abîme par la voix de maman dont les paroles me parvenaient comme à travers de grandes épaisseurs de feutre. Elle devait répéter plusieurs fois son appel avant que je revinsse à la surface du monde. J'ai toujours pensé que ma mère devinait, instinctivement, cette désertion de mon esprit. Quelque chose comme le cri de la bête qui sent ses petits en danger.
Ce qu'elle disait alors était pourtant bien simple. Elle me donnait, par exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me mettais en mesure d'obéir. J'étais devenu fort serviable, ce qui, soit dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce changement de caractère au désir de faire excuser mon inaction; non, il y avait à cela d'autres causes que vous commencez sans doute à comprendre.
Il arrivait aussi que maman me demandât de poursuivre à haute voix la lecture commencée pour moi seul. Ma mère manquait rarement d'ajouter:
--Vous savez qu'il avait toujours, à l'école, le prix de lecture et de récitation.
A quoi je répondais d'un air gêné:
--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces choses-là?
Ma pauvre mère ne peut pas savoir l'embarras où nous plonge, nous autres hommes, l'éloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.
Marguerite joignait aussitôt ses instances à celles de ma mère:
--Vous lisez si bien!
Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entières. Les deux femmes écoutaient sans interrompre leur besogne, mais en amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une petite prise de tabac; elle le faisait discrètement, presque en cachette, car elle sait que je n'aime pas à la voir priser, moi qui fume toute la journée, moi qui suis gâté par toute sorte de vices, de manies et de tics.
De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arrêtait de voleter comme une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe, Marguerite écoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux fixés sur moi.
Je me grisais, à la longue, de toutes ces paroles qui n'étaient pas miennes, mais me tombaient pourtant des lèvres. Je n'étais plus bien sûr de n'avoir pas pensé moi-même toutes ces belles choses qui s'exprimaient par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'émotion, murmurait en cassant son fil: «Comme c'est beau! Comme c'est beau!» j'acceptais cette louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement mérité.
Je parlais peu, d'ordinaire, à Marguerite. Un jour, toutefois, maman dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un après-midi. Je restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans la salle à manger. Pendant une heure, je tins fixés sur un livre des yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonflé, les mains tremblantes. Il me venait un désir ardent de parler à Marguerite, de lui dire les choses affectueuses. Mais, voilà, je ne sais pas dire les choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'après-midi sans parvenir à ouvrir la bouche. J'en fus si désespéré que, le soir venu, je me répandis en propos amers, en propos découragés, décourageants. Ah! pour dire des mots désagréables, des duretés, ma langue se délie toute seule. Je n'eus aucune difficulté à navrer Marguerite, à l'accabler sous un flux de paroles qui étaient, précisément, tout le contraire de ce que j'éprouvais si grand besoin de lui confier.
Elle écoutait sans répondre; puis, elle eut un regard si triste, si chargé de reproches que je baissai la tête et lui demandai pardon en bégayant.
--Oh! dit-elle, ça ne fait rien. Je sais bien que vous êtes bon et que vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.
«Bon!» Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos amers reprirent leur cours, jusqu'au moment où, complètement écoeuré de moi-même, je mis mon chapeau pour sortir.
Il ne faut pas pardonner trop vite à Salavin.
XVII
XVII
Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmenté Marguerite pendant cette période-là. Je crois. Je ne suis sûr de rien. Les gens à qui nous devons nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruauté. Il en est qui s'imaginent m'avoir comblé de leurs faveurs et que je considère en fait comme mes mauvais génies.
J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que j'aimais beaucoup. Je m'employais à seconder ses entreprises, à louer ses mérites, à pallier ses erreurs. Quel que fût mon scrupule, je ne me pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eûmes, un jour, une querelle; à cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y découvris de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps cachés, n'en étaient que plus redoutables et qui, hélas! ne me parurent pas dénués de fondement, bref, tout un trésor de haine dont je me trouvai l'objet désespéré et la cause.
Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a regardé, fût-ce une fois, alors qu'on a traversé sa vie, même en pensée?
Ce qui me donne à croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas le bourreau de Marguerite, c'est que je réservais mes mouvements d'humeur pour Lanoue.
J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment du déjeuner, soit après dîner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu sa place et fréquente régulièrement son étude d'avoué.
Le plus souvent, je trouvais les Lanoue à table. Je m'asseyais dans un fauteuil à bascule, près de la fenêtre, et je commençais de me balancer. Je commençais aussi d'être injuste, d'être odieux.
Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon, il m'agacerait fort.
D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitié, tout me dégoûterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le boire!
Octave Lanoue est un garçon calme, aux réactions paresseuses; il n'est dépourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son ascendance paternelle certaines façons rustiques et de la gaucherie, il m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux souffrir que les autres s'en mêlent. Railler Lanoue, c'est mon privilège d'ami, un privilège dont je suis âprement jaloux.
Les jambes jointes, la tête renversée en arrière, le corps affalé au fond du fauteuil qui oscillait à petits coups, je fumais cigarette sur cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.
Le bébé barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face à face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez pas. Quant à moi, je n'avais qu'à les regarder. Situation pénible entre toutes.
Si vous tenez à votre prestige, ne mangez pas en présence d'un homme qui ne partage ni votre faim, ni vos aliments.
Pourquoi remplir sa cuiller à tel point qu'une partie du contenu retombe dans l'assiette avant d'atteindre les lèvres? Pourquoi introduire la cuiller en biais et si profondément dans la bouche? Pourquoi faire cette aspiration bruyante en absorbant le potage?
J'avais peine à surmonter ma répugnance. Cependant les Lanoue ne se défiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouvé? Ne suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections humaines?
L'idée que j'apportais à la satisfaction de mes appétits autant de malpropreté naïve et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le dissiper. Il me fallait pourtant reconnaître que ma mâchoire aussi craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche ouverte, avec des bruits et des claquements mouillés. Assurément l'oeil du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent bouché par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, dès que les mandibules travaillent.
J'étais si navré du spectacle et si honteux de mes réflexions que je me levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, étonné et disait simplement:
--Pourquoi? Tu n'es pas pressé.
Je me rasseyais avec découragement.
Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensées, j'eusse succombé à la confusion. Mais personne ne peut connaître le cours de mes pensées. J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire à mon ami: «Est-il donc nécessaire de remuer le bout du nez en mangeant des haricots»?
Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en humant une tasse de café. Pour me soustraire à mes inclémentes méditations, j'ébauchais de vagues commentaires sur les événements du jour. Lanoue m'écoutait avec une complaisance attentive et murmurait à chacune de mes phrases: «Je suis parfaitement de ton avis.» Cet assentiment obstiné ne tardait pas à me donner de l'impatience. Eh quoi! je débitais des bourdes, des pauvretés, et Lanoue était parfaitement de mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est mon ami, mon seul ami!
J'en venais à regretter l'aigre manière de Vitet qui ne me laisse jamais placer une syllabe sans lancer quelque mordant «je ne suis pas du tout de ton avis».
Je retournais à mon silence, à ma contemplation malveillante et douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accélérais les oscillations du fauteuil à bascule. L'idée que ce perpétuel balancement pouvait écoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.
Le bébé, repu, était mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, à la chair translucide et résistante. Par malheur, le petit doigt de sa main gauche est mal formé, de naissance, et replié vers la paume. Dans un être beau, vous pouvez chercher le défaut, il y est toujours. Si vous êtes une âme généreuse, vous ne remarquerez pas ce défaut, vous saurez l'oublier, l'annuler. Si vous êtes un Salavin, vous ne verrez plus que ce défaut, certain jour, et vous gâtera tout le reste.
J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes épaules jusqu'à la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, à peine formé et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine, je me prenais à imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans l'avenir, et je me sentais dévoré de tristesse.
L'enfant s'endormait. Nous retournions à nos menus propos et à notre tabac. Par la porte entr'ouverte j'écoutais, d'une oreille tendue, la respiration du bébé, les cris qu'il faisait en rêve, tous les bruits de cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient pas naturels; une inquiétude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient placides. Je les jugeais indifférents, insensibles, indignes de l'écrasant devoir paternel.
D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs affaires personnelles. Il disait: «Tu permets»? Je répondais: «Comment donc»! Mais je trouvais bientôt que toutes ces questions qu'ils agitaient m'étaient par trop étrangères. Trop de choses m'échappaient dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'était dérobé. Une fureur jalouse me tenaillait le coeur.
A de tels moments, je rêvais de représailles. J'étais tout prêt, si Lanoue m'en offrait la moindre occasion, à lui lâcher maintes choses désagréables que je ruminais avec soin.
L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je ravalais ma colère.
Plus tard, en descendant l'escalier, après les poignées de mains, j'imaginais avec horreur Lanoue disant à sa femme: «Quel brave garçon, ce Salavin»!
Je baissais la tête; je n'étais pas fier. Toutes ces choses laides que je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles sont; c'est en moi, en moi seul.
XVIII
XVIII
Pendant le mois de décembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mère lui portait du bouillon, des tisanes, des drogues.
L'ordre de la maison se trouva profondément troublé. La malade, les deux ménages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions côte à côte, à la hâte, et il me semblait qu'un vide considérable béait entre nous.
C'est ainsi, pourtant, que nous avions vécu pendant de longues années; deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc à jeter en désuétude des coutumes vieilles comme ma vie.
Je cherchais à me rendre utile et j'avais cet empressement falot que montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de pièce en pièce, m'asseyant sur tous les sièges, m'adossant à tous les meubles, ouvrant et fermant les portes, déplaçant sans raison les objets. Ma mère, de temps à autre, remontait ses lunettes avec l'ongle de l'index et me regardait. Encore que son regard fût calme et tout à fait naturel, je me sentais rougir et je détournais la tête, affectant quelque occupation dont mon coeur se désintéressait aussitôt.
Quand ma mère, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite, qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement, j'allais jusque sur le palier et, là, calant du pied la porte, j'attendais, me rongeant les ongles.
Maman revenait et disait:
--Elle va mieux.
Je répondais:
--Ah? Bien! Bien!
Je voulais prendre un air détaché. J'y parvenais difficilement.
Il y eut une visite de médecin, une visite qui fut, somme toute, rassurante. L'état de Marguerite n'était pas grave. Le praticien vint écrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:
--N'ayez aucune inquiétude, monsieur, votre soeur sera complètement rétablie dès la semaine prochaine.
Je ne songeai pas à détromper le médecin. L'idée que je pourrais avoir une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agréable et me remplit de regrets mélancoliques.
Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupée de retours sur moi-même, je m'aperçus avec étonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune de ces pensées absurdes qui me défigurent l'âme et sont le tourment de ma vie. J'en conçus un grand enthousiasme qui me tint éveillé jusqu'à l'aurore.
Les joies viennent en cortège. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais abandonné depuis que Marguerite était malade, Lanoue fit une apparition rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions grossoyées dont il s'était chargé dans le dessein de m'en faire profiter.
Vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle des «grossoyés», dans l'argot de la procédure? Voici: les avoués, pour corser leurs notes d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur papier timbré qui sont taxées fort cher. Il est d'usage de confier la confection de ces documents aux clercs subalternes qui, après quelques pages concernant l'affaire jugée, copient au hasard le texte du code. Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne bâclée, un pur prétexte. Et l'avoué, qui trouve là gros bénéfice, daigne payer assez bien cette besogne fantaisiste que les scribes expédient en dehors de leurs heures d'étude. C'est ridicule, mais c'est comme ça.
Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mère surchargée de soucis, j'allais donc pourvoir moi-même aux besoins de la maison.
Je passai mes journées et une partie de mes nuits à transcrire d'une plume fiévreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans cette activité dérisoire, des motifs de fierté et maintes raisons de m'estimer moi-même. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre homme. On avait changé Salavin.
Quant à rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considérais comme un bien cette suspension de ma désespérante faculté d'analyse, cette trêve, cet assoupissement.
Un jour vint toutefois où la clarté se fit sans qu'il m'en coûtât le repos.
J'étais dans la salle à manger, en train d'écrire; mes doigts souillés d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes doigts avec allégresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant elle Marguerite.
Le col serré dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattés, le visage un peu pâle, Marguerite avait l'air doucement ébloui des convalescents.
Elle prit place au coin du feu, dans notre vénérable fauteuil Voltaire. Et c'est ce jour-là seulement que je compris ce qui m'arrivait.