VIII

A ce moment, la bougie qui éclairait la table, s'éteignit dans le flambeau, sans que sa lueur vacillante depuis quelques instants déjà les eût avertis qu'elle allait mourir. Philis se leva:

—Où y a-t-il des bougies? demanda-t-elle.

—Il n'y en a plus; celle-ci était la dernière.

—Eh bien! il n'y a qu'à faire flamber le feu.

Elle jeta une petite poignée de bois dans l'âtre; puis, au lieu de reprendre sa chaise, elle alla chercher un coussin sur le divan et, le déposant devant la cheminée, elle s'assit dessus en s'accoudant sur le genou de Saniel.

—Et maintenant, répéta-t-elle, les yeux levés sur lui.

—Maintenant! je suppose qu'il ne me reste plus qu'à me sauver en Auvergne et me faire médecin de campagne.

—Mon Dieu. est-ce possible? murmura-t-elle d'un ton qui surprit Saniel; car, s'il y avait de la douleur dans ce cri, il y avait aussi un autre sentiment qu'il ne comprenait pas.

—En quittant l'École, je pouvais continuer à demeurer à l'hôtel du Sénat et, en donnant des leçons pour vivre, préparer mes concours; maintenant, après avoir occupé une position jusqu'à un certain point en vue, puis-je reprendre cette existence d'étudiant besoigneux? Mes créanciers, qui se sont déjà abattus sur moi ici, me harcelleront et mes concurrents au concours exploiteront ma misère... qui n'a pas d'autre cause que mes vices; on trouvera que je déshonorerais la Faculté et je serai repoussé. Ni médecin des hôpitaux, ni agrégé, j'en serais réduit à n'être que médecin de quartier; à quoi bon? l'épreuve a été faite ici; tu vois comme elle a réussi.

—Alors tu partirais?

—Non sans déchirement, sans désespoir, puisque ce serait notre séparation et le renoncement aux espoirs sur lesquels je vis depuis dix ans, l'abandon de mes travaux, la mort; tu vois maintenant pourquoi, malgré ta gaieté, je n'ai pas eu la force de te cacher ma préoccupation: plus tu étais charmante, plus je sentais combien tu m'es chère, plus j'étais désespéré de cette séparation.

—Pourquoi nous séparer?

—Que veux-tu?

Elle se retourna vers lui:

—Partir avec toi. Tu me rendras ce témoignage que, jusqu'à cette heure, jamais je ne t'ai parlé de mariage et n'ai laissé paraître la pensée que tu pouvais faire de moi ta femme un jour. Dans la position où tu te trouvais, dans la lutte que tu soutenais, une femme eût été un fardeau qui t'eût paralysé, alors surtout que cette femme n'était qu'une pauvre misérable créature comme moi, qui n'apportait en dot que sa misère et celle de sa famille. Mais les conditions ne sont plus les mêmes: te voilà, toi, aussi misérable et de plus désespéré; dans ton pays, où tu n'as plus que des parents éloignés qui ne te sont rien, puisqu'ils n'ont ni ton éducation, ni tes idées, ni tes besoins, ni tes habitudes, que vas-tu devenir tout seul avec tes déceptions et tes regrets? Si tu m'acceptes, je vais avec toi; à deux et quand on s'aime, on n'est nulle part malheureux. Quant tu rentreras fatigué, tu me trouveras souriante à ton retour; quand tu resteras à la maison, tu m'associeras à tes pensées, à ton travail, et je tâcherai de te comprendre. Je n'ai pas peur de la pauvreté, tu sais, et je n'ai pas peur davantage de la solitude; partout où nous serons ensemble, je serai bien. Tout ce que je te demande, c'est d'emmener ma mère avec nous, car tu sens bien que je ne peux pas l'abandonner; en la soignant, tu as appris à la connaître assez pour savoir qu'elle n'est ni gênante ni difficile; quant à Florentin, il restera à Paris où il trouvera à s'employer: son voyage en Amérique l'a assagi et ses ambitions sont maintenant faciles à contenter: gagner petitement sa vie est tout ce qu'il demande. Sans doute, nous te serons une charge, mais pas aussi lourde qu'au premier abord on pourrait le supposer: une femme, quand elle le veut, met l'ordre et l'économie dans une maison, et je te promets que je serai cette femme. Et puis je travaillerai: j'ai la certitude que mon papetier me donnera des menus aussi bien quand je serai en Auvergne qu'il m'en donne à Paris. Je pourrai aussi, sans doute, me procurer d'autres travaux; c'est cent francs par mois, peut-être cent cinquante, peut-être même deux cents. En attendant que tu te sois créé une clientèle, nous vivrons avec cet argent; en Auvergne, la vie ne doit pas être chère.

Elle lui avait pris les deux mains, et elle suivait anxieusement sur son visage, qu'éclairait la flamme capricieuse de la cheminée, l'effet de ses paroles: c'était leur vie à tous deux qui allait se décider, et l'émotion qui lui serrait le coeur faisait trembler sa voix. Qu'allait-il répondre? Elle le voyait le visage bouleversé, sans pouvoir lire plus loin.

Comme elle se taisait, il dégagea ses deux mains et, lui prenant la tête, il la regarda en silence pendant quelques instants:

—Comme tu m'aimes! dit-il.

—Donne-moi le moyen de le prouver autrement qu'en paroles.

—Ce serait une lâcheté de t'associer à ma misère.

—Ce serait m'estimer assez pour être assuré que j'en serai heureuse.

—Et moi?

—L'amour dans ton coeur ne l'emportera-t-il pas sur la fierté? Ne sens-tu pas que depuis que je t'aime mon amour a pris toute ma vie, et que rien au monde que ce qui est lui, que ce qui est toi, n'existe dans le présent comme dans l'avenir! Parce que je te vois quelques heures de temps en temps à Paris, je suis heureuse; quelles que soient les difficultés qui nous attendent, je serai plus heureuse encore en Auvergne, par cela seul que nous nous verrons toujours.

Il garda pendant assez longtemps un morne silence:

—Là-bas, pourrais-tu m'aimer? murmura-t-il.

Évidemment c'était plutôt à lui qu'à elle que s'adressait cette question, qui résumait ses réflexions.

—Oh! cher Victor! s'écria-t-elle, pourquoi douter de moi? L'ai-je mérité? Le passé, le présent ne répondent-ils pas de l'avenir?

Il secoua la tête:

—L'homme que tu as aimé, que tu aimes, ne s'est jamais montré à toi ce qu'il est réellement. Malgré les difficultés et les tristesses de sa vie, il a pu sourire à ton sourire, parce que, si cruelle que fût cette vie, il était soutenu par l'espoir et la confiance; en Auvergne il n'y aura plus ni espoir, ni confiance, mais la rage d'une existence brisée et l'accablement de l'impuissance. Quel homme serais-je? Pourrais-tu l'aimer, celui-là?

—Mille fois plus encore, puisqu'il serait malheureux et que j'aurais à le soutenir.

—En aurais-tu la force? A la longue, la lassitude te prendrait, car le poids serait trop lourd, si grand que fût ton dévouement, si profonde que fût ta tendresse. Vois ma situation, vois mes espérances et, descendant dans l'avenir, vois mon écrasement. Tu me sais ambitieux mais vaguement, n'est-ce pas? sans avoir jamais mesuré la portée de cette ambition et des espoirs, des rêves, si tu veux, sur lesquels elle repose. Comprends que ces rêves sont à la veille de se réaliser: encore deux mois, en décembre ou en janvier, je passe le concours pour le bureau central, qui me fait médecin des hôpitaux, et à la même époque celui pour l'agrégation, qui m'ouvre la Faculté de médecine. Sans illusion orgueilleuse, je me crois en état de réussir,—ce que les gens de sport appellent en condition. Donc quand je n'ai plus qu'une attente de quelques jours, me voilà abattu à jamais.

—Pourquoi à jamais?

—On vient de son village à Paris pour faire sa trouée, on n'en revient pas quand la mauvaise chance ou l'impuissance vous y ont renvoyé. D'ailleurs, c'est seulement tous les quatre ans que s'ouvre un concours pour l'agrégation. Dans quatre ans, quelle serait ma condition morale ou intellectuelle; comment aurais-je supporté cet exil de quatre ans; te représentes-tu ce que peuvent produire quatre années d'isolement au fond des montagnes. Mais ce n'est pas tout. A côté de ce but ostensible que je poursuis depuis que j'ai débarqué de mon village, j'ai mes travaux en train qui exigent absolument Paris. Sans que je t'aie jamais assommée de médecine, tu sais, n'est-ce pas? qu'elle est à la veille de subir une révolution qui va la transformer. Jusqu'à présent, il a été enseigné officiellement, en pathologie, que l'organisme humain portait en soi le germe d'un grand nombre de maladies infectieuses qui s'y développaient spontanément dans certaines conditions: ainsi, la tuberculose est le résultat de fatigues, de privations, de misères physiologiques. Eh bien, depuis un certain, temps, on admet, c'est-à-dire des révolutionnaires admettent une origine parasitaire à ces maladies, et il y a en France, en Allemagne, en Europe, toute une armée qui cherche ces parasites. Je suis un soldat de cette armée, et c'est à ces recherches que me sert ce laboratoire installé dans la salle à manger. C'est aux parasites de la tuberculose et du cancer que je me suis attaché, et, pour ce dernier, depuis sept ans déjà, ce qui, lorsque j'étais interne, m'avait fait appeler par mes camarades «le topique du cancer». Pour la tuberculose, je suis arrivé à découvrir son parasite, mais non encore à le débarrasser de toutes ses impuretés par des procédés de culture. J'en suis là. C'est-à-dire que je brûle, et que, demain peut-être, dans quelques jours, je tiens une découverte qui est une révolution et donne la gloire à celui qui l'a faite. De même pour le cancer, j'ai trouvé son micro-organisme. Mais tout n'est pas dit. Et voilà ce qu'il me faut abandonner en quittant Paris.

—Pourquoi abandonner? Ne peux-tu pas continuer tes recherches en Auvergne?

-C'est impossible pour toute sorte de raisons trop longues à expliquer, mais dont une seule suffira. Les cultures de ces parasites ne peuvent se faire que dans certaines températures rigoureusement maintenues au degré voulu, et ces températures ne peuvent être obtenues que dans des étuves comme celle de mon laboratoire, alimentées par le gaz dont l'entrée est réglée automatiquement par le plus ou moins de chaleur de l'eau. Comment veux-tu que cette étuve fonctionne dans un pays où il n'y a pas de gaz? Non, non, si je quitte Paris, tout est fini position aussi bien que travail; je deviens médecin de village et rien que médecin de village. Que les huissiers me mettent dehors demain, et tout ce que j'ai accumulé depuis quatre ans dans ce laboratoire, tous mes travaux en train, ce qui est achevé comme ce qui ne demande plus peut-être que quelques jours, que quelques heures, s'en va chez le brocanteur ou est jeté à la rue. De tant d'efforts, de tant de nuits passées, de tant de privations, de tant d'espérances, il ne reste qu'un souvenir... pour moi. Et encore s'il ne restait pas, peut-être serais-je moins exaspéré et accepterais je d'un coeur moins ulcéré la vie à laquelle je ne me résignerai jamais. Tu sais bien, que je suis un révolté, non un résigné.

Elle se leva et, lui prenant la main qu'elle serra fortement:

—Il faut rester à Paris, dit-elle. Pardonne-moi d'avoir insisté tout à l'heure pour te prouver que tu pouvais vivre dans ton village. C'était à moi que je pensais plus qu'à toi, à notre amour, à notre mariage; c'était une pensée égoïste, une mauvaise, pensée. Il faut chercher, il faut trouver un moyen, n'importe lequel, quoi qu'il puisse coûter, de ne pas renoncer à tes travaux.

—Il faut! Mais comment? Crois-tu que je n'aie pas tout épuisé?

Il raconta ses démarches auprès de Jardine, ses sollicitations, ses prières et aussi sa demande de prêt à Glady, enfin sa visite à Caffié.

—Caffié! s'écria-t-elle, comment l'idée t'est-elle venue de t'adresser à Caffié?

—Un peu parce que tu m'avais souvent parlé de lui.

—Mais je t'en ai parlé comme du plus dur et du plus méchant des hommes, capable de tout, si ce n'est de ce qui est bon et de ce qui est bien.

—Un peu aussi parce que je savais par un de mes clients qu'il prêtait à ceux qu'il pouvait exploiter.

—Et il t'a répondu?

—Qu'il ne trouverait sans doute personne pour consentir le prêt que je désirais; cependant il m'a promis de chercher, et il doit me rendre réponse demain soir; il m'a promis aussi de me défendre contre Jardine.

—Tu t'es mis entre ses mains!

—Eh! que veux-tu? Dans ma position, je n'ai pas la liberté de m'adresser à qui je veux et m'inspire confiance par son honorabilité. Que j'aille chez un notaire, un banquier: ils ne m'écouteront pas, puisqu'au premier mot je serai obligé de leur répondre que je n'ai ni gage ni garantie à offrir. C'est pour cela que les malheureux tombent sous la coupe des coquins; au moins ceux-là les écoutent et leur accordent quelque chose, si peu que ce soit.

—Que t'a-t-il accordé?

—Ses conseils.

—Et tu les as acceptés?

—C'est toujours du temps de gagné. Demain peut-être, on m'eût mis dans la rue: Caffié m'obtiendra quelque répit.

—Et de quel prix payeras-tu cette défense?

—Il n'y a que ceux qui ont quelque chose qui s'inquiètent du prix.

—Tu as ton nom, ton repos, ta dignité, ton honneur, et, une fois que tu seras aux mains de Caffié, qui peut savoir ce qu'il exigera de toi, ce qu'il te forcera à faire sans que tu puisses lui résister!

—Alors tu veux que je quitte Paris?

—Non certes; mais je veux que tu te tiennes en garde contre Caffié, que tu ne connais pas et que je connais, moi, par tout ce que Florentin nous racontait pendant qu'il était chez lui. Si secret qu'il soit, un homme d'affaires ne peut pas se cacher de son clerc: ce n'est pas seulement de coquineries que Caffié est coupable, c'est aussi de vrais crimes; je t'assure qu'il a mérité dix fois la mort. Pour gagner cent francs il est capable de tout: il faut qu'il gagne, qu'il amasse, rien que pour le plaisir d'amasser, puisqu'il n'a ni enfant ni parent, ni héritier.

—Eh bien, je te promets de me tenir sur mes gardes, comme tu me le conseilles; mais, si coquin que puisse être Caffié, je crois que je dois accepter le concours qu'il m'a offert. Qui sait ce qui peut se produire pendant le temps qu'il me fera gagner? Car je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que je connais d'avance sa réponse pour le prêt que je lui ai demandé: il n'aura trouvé personne.

—Je viendrai quand même demain soir pour connaître cette réponse.

Bien que Saniel ne se fit pas d'illusion sur la réponse de Caffié, il alla le lendemain, à la même heure que la veille, sonner à la porte de l'homme d'affaires.

Comme la veille, il eut à attendre assez longtemps avant que la porte s'ouvrît; à la fin il entendit un pas traînant sur le carreau.

—Qui est là? demanda la voix de Caffié.

Aussitôt que Saniel eut répondu, le pène fut tiré.

—Comme je n'aime pas être dérangé le soir par des importuns, dit Caffié, je n'ouvre pas toujours; mais j'ai pour mes clients un signal qui me permet de les reconnaître: après avoir sonné, vous frappez du doigt trois coups également espacés contre le bois de la porte.

Pendant cette explication, Saniel était entré dans le cabinet de l'homme d'affaires.

—Vous êtes-vous occupé de ma demande? dit-il après un moment d'attente, car Caffié paraissait décidé à ne pas engager l'entretien le premier.

—Oui, mon cher monsieur, j'ai couru toute la matinée pour vous; je ne néglige jamais mes clients, leur affaire est la mienne.

Il fit une pause.

—Alors? demanda Saniel.

Caffié donna à sa physionomie une expression désolée.

—Que vous avais-je dit, mon cher monsieur, rappelez-vous-le, je vous prie? Une expérience comme la mienne ne parle pas à la légère, faites-moi l'honneur de le croire. Eh bien, ce que j'avais prévu s'est réalisé: partout la même réponse: l'aléa est trop grand; personne n'en veut courir la chance.

—Même pour un gros intérêt?

—Même pour un gros intérêt: il y a tant de concurrence dans votre profession? Moi, je crois à votre avenir et je vous l'ai prouvé par ma proposition; mais, moi, je ne suis que l'intermédiaire et non le bailleur de fonds, malheureusement.

Caffié avait insisté sur le mot «ma proposition» et du regard il l'avait encore soulignée; mais Saniel ne parut pas avoir compris.

—Et l'assignation du tapissier? demanda-t-il.

—Soyez tranquille de ce côté, j'ai agi aussi; votre propriétaire, à qui il est dû un terme, va intervenir, et il faudra que votre créancier le désintéresse avant d'aller plus loin. S'y résignera-t-il? C'est à voir. Si oui, nous nous défendrons sur un autre terrain. Je ne dis pas victorieusement, mais enfin de façon à gagner du temps.

—Combien de temps?

—Ça, mon cher monsieur, je ne peux pas le savoir: la chose dépend de notre adversaire et de ses conseils. D'ailleurs, qu'entendez-vous par «combien de temps»: l'éternité?

—J'entends jusqu'au mois d'avril.

—Alors c'est bien l'éternité. Croyez-vous donc être en mesure de vous libérer au mois d'avril? Si vous avez cette espérance—reposant sur des garanties—il faut le dire, mon cher monsieur.

Cette question fut posée d'un ton tout à fait bienveillant auquel Saniel se laissa prendre.

—Je n'ai pas ces garanties, dit-il; mais, par contre, il serait pour moi d'une importance capitale que l'affaire traînât jusque-là. Comme je vous l'ai expliqué, je suis à la veille de passer deux concours; ils durent trois mois; et en mars, au plus tard en avril, je puis être médecin des hôpitaux et agrégé de la Faculté. Si cela est, j'offrirai alors une surface aux prêteurs qui vous permettra sans doute de me trouver la somme nécessaire pour payer Jardine et les frais qui auront été faits, y compris vos honoraires.

A mesure qu'il parlait, Saniel comprenait qu'il avait tort de se livrer ainsi; cependant il alla jusqu'au bout.

—Je serais indigne de votre confiance, mon cher monsieur, répondit Caffié, si je vous entretenais dans l'idée que nous pourrons gagner cette époque. Quoi qu'il m'en coûte,—et il m'en coûte beaucoup, je vous assure,—je dois vous dire que c'est impossible, radicalement impossible: quelques jours, oui, peut-être quelques semaines, mais c'est tout.

—Eh bien, obtenez-moi ces quelques semaines, dit Saniel en se levant, ce sera toujours quelque chose.

—Et après?

—D'ici là, nous verrons.

—Mon cher monsieur, ne partez pas; vous ne sauriez croire combien vivement votre position me touche; je ne pense qu'à vous. Quand j'ai vu que décidément je ne pouvais pas vous trouver la somme dont vous avez besoin, j'ai été faire une petite visite amicale à ma jeune cliente, celle dont je vous ai parlé...

—Qui a reçu une éducation supérieure dans un couvent à la mode?

—Précisément; et je lui ai demandé ce qu'elle penserait d'un jeune médecin plein d'avenir, futur professeur à la Faculté, actuellement considéré déjà comme un savant de premier ordre, beau garçon—car vous êtes beau garçon, mon cher monsieur, ce n'est point de la flatterie de le constater,—de bonne santé, paysan de naissance, qui se présenterait comme mari. Elle a paru flattée, je vous le déclare franchement. Mais tout de suite elle m'a dit: «Et le petit?» A quoi j'ai répondu que je vous savais trop grand, trop noble, trop généreux pour n'avoir point cette indulgence des hommes supérieurs qui leur fait accepter avec sérénité une faute involontaire. Ai-je été trop loin?

Il n'attendit pas la réponse:

—Non, n'est-ce pas? Justement, le petit était là, car la mère veille sur lui avec une sollicitude toute pleine de promesse pour l'avenir, et j'ai pu l'examiner à mon aise. Bien fragile, mon cher monsieur; il tient de son père, le pauvre bébé, et je doute que malgré tout votre savoir de médecin vous puissiez le faire vivre: si par malheur sa mort arrive, comme ce n'est que trop à craindre assurément, elle ne nuira pas à votre réputation: vous donnez les soins, n'est-ce pas, non la vie!

—A propos de soins, interrompit Saniel, qui ne voulait pas répondre, avez-vous fait ce que je vous ai conseillé?

—Pas encore. Les pharmaciens de ce quartier sont des égorgeurs patentés; mais j'irai ce soir chez un de mes clients, pharmacien aux Batignolles, qui me traitera en ami.

—Je vous reverrai alors.

—Quand vous voudrez, mon cher monsieur, quand vous aurez réfléchi; maintenant vous avez le mot de passe.

Avant de sortir de chez lui, Saniel avait laissé sa clef à son concierge pour que Philis ne l'attendit pas dans la rue si elle venait en son absence; lorsqu'il rentra, le concierge lui dit que «madame» était montée depuis assez longtemps déjà, et, à son coup de sonnette, ce fut elle qui, vivement, lui ouvrit la porte.

—Eh bien? demanda-t-elle d'une voix frémissante avant même qu'il fût entré.

—Ce que je te disais hier: il n'a trouvé personne.

Elle le serra dans une longue étreinte passionnée.

—Et pour le tapissier?

—Il a promis de gagner du temps.

Tout en parlant, ils étaient entrés dans le cabinet: le feu brûlait dans la cheminée, et ce n'était pas des morceaux de planches qui flambaient, comme la veille, mais des bûches de charme; sur la table, éclairée par deux bougies, se montrait un beau poulet rôti, entouré de cresson, et une bouteille de vin rouge faisait vis-à-vis à la carafe d'eau.

Il la regarda surpris.

—J'ai mis la table, dit-elle, tu vois, je dîne avec toi.

Et se jetant dans ses bras:

—Connaissant Caffié mieux que toi, j'avais deviné sa réponse, et je ne voulais pas que tu fusses seul en rentrant ici: j'ai encore trouvé un prétexte pour ne pas dîner avec maman.

—Mais ce poulet?

—Il nous fallait bien un plat de résistance.

—Ce bois, ces bougies?

—Ça, c'est la fin de mes économies; j'aurais été si heureuse qu'elles fussent moins misérables et pussent te servir à quelque chose d'utile.

Comme la veille, ils s'assirent devant le feu, et tout de suite elle se mit à parler de choses et d'autres pour l'occuper et le distraire: mais ce que leurs lèvres ne disaient point, leurs regards, en se rencontrant, l'exprimaient avec plus d'intensité que la parole; cependant, jusqu'à la fin du dîner, ils purent l'un et l'autre ne rien dire de décisif.

Ce fut lui qui, à un certain moment, trahit sa préoccupation.

—Ton frère avait bien observé Caffié, dit-il comme s'il se parlait à lui-même.

—N'est-ce pas?

—C'est assurément le plus parfait coquin que j'aie jusqu'à ce jour rencontré.

—Il t'a proposé quelque infamie, je suis sûre?

—Il m'a proposé de me marier.

—J'en avais le pressentiment.

—Et c'est pour cela qu'il me refuse le prêt que je demande. J'ai eu la simplicité de lui expliquer franchement ma situation; en même temps, je lui ai dit quelle importance il y avait pour moi à gagner le mois d'avril, et il espère que, sous le coup des poursuites, quand je verrai que je vais être mis dans la rue, j'accepterai l'une des deux femmes qu'il me propose: le couteau sur la gorge, il faudra bien que je cède; c'est pour le tenir suspendu qu'il a promis de retarder les poursuites de Jardine et de les traîner en longueur.

—Et ces femmes? demanda-t-elle, sans oser le regarder en face.

—Sois tranquille, tu n'as rien à craindre d'elles l'une est une bouchère ivrogne, l'autre est une jeune fille qui a un enfant.

—Et ce sont là les femmes qu'il ose proposer à un homme comme toi!

—Ses propositions ne sont pas aussi nues que je te les présente; elles sont accommodées à une sauce qui, selon son sentiment, doit les faire passer. Si je ne guéris pas la bouchère de l'ivrognerie, je n'ai qu'à l'abandonner à son vice qui l'emportera dans un bref délai, et, comme le contrat sera réglé en vue de cette éventualité, je me trouverai l'héritier de ses vingt mille livres de rentes. Pour la vierge à l'enfant, la combinaison est autre: cet enfant a été doté par son vrai père de deux cent mille francs, et celui qui le légitimera en épousant la mère aura la jouissance du revenu de ces deux cent mille francs jusqu'à la majorité du petit..., si, toutefois, celui-ci parvient à sa majorité, car il est bien fragile, si fragile même que, si sa mort arrivait, elle ne nuirait en rien à ma réputation de médecin.

—Tu, vois quel monstre il est!

—Pendant qu'il m'expliquait ainsi ses combinaisons, en m'offrant la mort des autres, je pensais à la sienne, et me disais que, si on le supprimait, il n'aurait vraiment que ce qu'il mérite.

—Ça, c'est bien vrai.

—Pour moi, rien ne m'aurait été plus facile, à un certain moment. Comme il a mal aux dents, il me montra sa mâchoire: je n'avais qu'à l'étrangler; nous étions seuls: un misérable diabétique comme lui qui, j'en suis sûr, n'a pas six mois à vivre, n'aurait pas résisté à une poigne comme celle-ci. Je retirais de son gilet ses clefs, j'ouvrais sa caisse, j'y prenais les trente, quarante, soixante mille francs que j'y ai vus entassés: du diable si la justice aurait, jamais rien découvert: un médecin n'étrangle pas ses clients, il les empoisonne, il les tue scientifiquement, non brutalement.

—Voilà le malheur, c'est que ces moyens d'arranger les choses ne sont à la portée que des gens qui n'ont par de conscience, et qu'ils n'existent pas pour nous.

—Je t'assure bien que ce n'est pas la conscience qui m'aurait retenu.

—La peur du remords, si je me sers d'un mauvais mot.

—Mais les gens intelligents n'ont pas de remords, ma chère enfant, attendu que chez eux le raisonnement précède le fait et ne le suit pas: avant d'agir, ils pèsent le pour et le contre, et savent quelles seront les conséquences de leurs actions pour les autres aussi bien que pour eux; si cet examen préalable leur prouve que pour une raison quelconque ils peuvent agir, ils seront à jamais tranquilles, assurés de n'être pas exposés aux remords, qui ne sont que les reproches de la conscience.

—Sans doute, ce que tu dis là est juste, et pourtant il m'est impossible de l'accepter. Si je n'ai pas commis de crimes dans ma vie, j'ai fait cependant des sottises, même des fautes, et pour quelques-unes ça été délibérément, après cet examen préalable dont tu parles: j'aurais donc dû être parfaitement tranquille et à l'abri des reproches de ma conscience; cependant, le lendemain matin, je m'éveillais malheureuse, tourmentée, bouleversée quelquefois, sans pouvoir étouffer la voix mystérieuse qui m'accusait.

—Et au nom de qui parlait-elle, cette voix plus vague encore que mystérieuse?

—Au nom de ma conscience, évidemment.

—«Évidemment» est de trop, et tu serais bien embarrassée de me démontrer cette évidence, attendu que rien n'est plus incertain et insaisissable que ce qu'on est convenu d'appeler la conscience, qui n'est en réalité qu'une affaire de milieu et d'éducation.

—Je ne comprends pas.

—Ta conscience te fait-elle un crime de m'aimer?

—Non, assurément.

—Tu vois donc que tu as une façon personnelle de comprendre ce qui est bien et ce qui est mal qui n'est pas celle que suit notre pays, ou il est admis, au point de vue religieux comme au point de vue social, qu'une jeune fille est coupable quand elle a un amant. Par conséquent, tu vois aussi que la conscience est un mauvais instrument de pesage, puisque chacun pour la faire fonctionner se sert de poids qu'il fabrique lui-même.

—Enfin, quoi qu'il en soit, tu as bien fait de ne pas étrangler Caffié....

—Que tu as condamné à mort, toi-même, cependant!

—Par la main de la justice providentielle ou humaine, mais non par la tienne, pas plus que par celle de Florentin ou par la mienne, bien que nous sachions mieux que personne qu'il ne mérite aucune grâce.

—Tu vois que j'ai prévu tes objections, puisque je n'ai pas serré sa cravate.

—Heureusement.

—Est-ce bien «heureusement» qu'il faut dire?

Ce soir-là Philis devait rentrer de bonne heure: le dîner ne se prolongea donc pas tard comme la veille; cependant, avant de partir, elle voulut desservir la table et tout remettre en ordre.

—Tu pourras très bien déjeuner demain avec le reste du poulet, dit-elle en le serrant dans le garde-manger, où il alla rejoindre la boîte de sardines et la terrine de foie gras.

Et comme il l'accompagnait, un flambeau à la main pour l'éclairer, il put voir que ce n'était pas seulement à son déjeuner du lendemain et des jours suivants qu'elle avait pensé: dans la cuisine, une provision de bois occupait un coin; sur une tablette étaient posés deux paquets de bougies, et sur les coffres des lapins s'entassait une provision de carottes suffisante pour les nourrir pendant plusieurs jours, eux et les cochons d'Inde.

—Quel brave petit coeur tu es! dit-il.

—Parce que je pense aux lapins?

—Pour ta tendresse et ta discrétion.

—Je voudrais tant t'être bonne à quelque chose!

Lorsqu'elle l'eût quitté, il s'assit immédiatement à son bureau et tout de suite il commença à travailler, pressé de regagner le temps qu'il venait de donner au sentiment. Que son travail ne dût servir à rien, et que ses expériences fussent brusquement interrompues le lendemain ou quelques jours plus tard, n'était pas pour l'arrêter: il avait à travailler, il travaillait comme s'il avait la certitude de passer ses concours, et aussi celle que les expériences qu'il poursuivait depuis plusieurs années seraient menées à bonne fin sans que personne pût les déranger.

C'était en effet sa force que cette puissance de travail qui jamais ne s'était laissé distraire ou écraser par rien, le plaisir pas plus que la souffrance, les préoccupations pas plus que la misère et ses privations: dans la rue, il pouvait penser à Philis, avoir faim, sentir le poids du sommeil; à son bureau, il n'y avait plus pour lui ni Philis, ni faim, ni sommeil, ni souci, ni souvenirs, il y avait son travail qui le prenait tout entier.

C'était sa force et aussi sa fierté, la seule supériorité dont il se vantât; car, bien qu'il s'en reconnût d'autres, de celles-là il ne parlait jamais, tandis qu'il disait volontiers à ses camarades:

—Moi, je travaille quand je veux et tant que je veux; ma volonté appliquée au travail n'a jamais eu de défaillances; ce qu'on raconte d'Alexandre le Grand qui, pour rester éveillé la nuit, tenait dans sa main une boule de métal au-dessus d'un bassin d'airain, prouve tout simplement que le Macédonien était un mollasse.

Ce soir-là, il en fut pendant une heure à peu près comme il en était toujours: ni les huissiers, ni Jardine, ni Caffié ne le troublèrent; cependant, ayant eu une recherche à faire, il constata que sa mémoire ne lui obéissait point comme à l'ordinaire: elle hésitait, s'embrouillait, surtout elle avait des distractions réellement étonnantes; il la violenta et elle obéit, mais ce fut pour peu de temps: bientôt elle le trahit une seconde fois, puis une troisième, une quatrième.

Décidément il n'était pas dans un état normal et sa volonté obéissait au lieu de commander.

Il y avait un nom et une phrase qu'il se répétait de temps en temps machinalement; ce nom était celui de Caffié; cette phrase, c'était: «Rien de plus facile».

Pourquoi cette hypothèse d'étrangler Caffié, dont il n'avait parlé qu'en l'air et sans y attacher nulle importance au moment où il l'avait émise, lui revenait-elle ainsi comme une sorte d'obsession.

N'était-ce pas bizarre?

Jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait eu l'idée qu'il pouvait étrangler un homme, si coquin que fût cet homme, et voilà qu'en causant il avait trouvé des raisons qui rendaient toute naturelle et même légitime la mort de ce coquin.

Philis, elle-même, ne l'avait-elle pas condamné?

A la vérité, elle avait ajouté que la Providence ou la Justice devait procéder à l'exécution, mais c'était le scrupule d'une conscience naïve qui s'était formée dans un milieu dont lui ne subissait pas l'influence.

Est-ce qu'il avait de ces scrupules, le vieil homme d'affaires qui, froidement, pour le seul intérêt d'un tant pour cent sur une dot, conseillait de tuer une femme par l'ivrognerie, et un enfant n'importe comment?

Avec lui on était réellement à deux le jeu et au plus fort des deux.

Comme il en arrivait à cette conclusion, il s'arrêta, se demandant s'il était fou de suivre une pareille idée; puis tout de suite, pour la chasser, il se remit au travail qui, pendant un certain temps, mais moins longuement que la première fois, l'absorba.

Puis, de nouveau, sa volonté lui échappant, il se reprit à penser à Caffié.

Il n'était que trop évident que, s'il avait réalisé l'idée d'étrangler Caffié, toutes les difficultés contre lesquelles il se débattait et qui allaient l'écraser, sinon le lendemain, au moins dans quelques jours auraient été immédiatement aplanies.

Plus d'huissiers, plus de créanciers! Quelle délivrance!

Le repos, la possibilité de passer ses concours avec un esprit tranquille que la fièvre des inquiétudes matérielles ne troublerait point: dans ces conditions, son succès était assuré, il le sentait.

Et ses expériences! il ne courait plus le danger de les voir brusquement interrompues, ses préparations n'étaient pas jetées dans la rue, ses tubes de culture n'étaient pas brisés, ses matras, ses ballons ne s'en allaient point chez le brocanteur; il continuait ses recherches, elles aboutissaient aux résultats qu'il poursuivait: pour lui, la gloire; pour l'humanité, la guérison d'une des plus terribles maladies qui la fauchent, et peut-être de deux!

Ainsi la question se posait bien simple:

D'un côté, Caffié;

De l'autre, l'humanité et la science;

Un vieux coquin, qui avait mérité vingt fois la mort, qui d'ailleurs allait mourir naturellement dans un délai prochain;

Et l'humanité, la science qui allaient profiter d'une découverte dont il serait l'auteur.

Il s'aperçut que la sueur perlait sur ses mains et lui coulait dans le cou.

Pourquoi cette défaillance? Par horreur du crime dont il admettait la possibilité? Ou par peur de voir ses expériences anéanties?

Il fallait réfléchir, se rendre compte, s'observer.

Il avait dit à Philis que les gens intelligents, avant de s'engager dans une action, en pèsent le pour et le contre.

Contre la mort de Caffié, il ne voyait rien.

Pour, au contraire, tout se réunissait.

S'il avait eu les scrupules de Philis ou les croyances de Brigard, il n'aurait eu qu'à s'arrêter.

Mais, ne les ayant pas, ne serait-il pas naïf de reculer?

Devant quoi reculerait-il? Pourquoi s'arrêterait-il?

Le remords? Mais il était convaincu que les gens intelligents n'ont pas de remords quand ils se sont décidés en connaissance de cause: c'est avant qu'ils en ont, non après; et justement il en était à cette période de l'avant.

La peur de se faire prendre? Mais les gens intelligents ne se font pas prendre. Ceux qui se perdent, ce sont ou les brutes qui vont tout droit, ou les demi-intelligents qui mettent toute leur habileté, leur finesse, à combiner une action compliquée ou romanesque dans laquelle on retrouve leur main. Lui, il était homme de science et de précision, et il ne se compromettrait ni par l'acte, ni par le sentiment: rien à craindre pendant, rien à craindre après. Caffié étranglé, ce ne serait pas sur un médecin que les soupçons se porteraient, ce serait sur une brute; quand les médecins veulent tuer quelqu'un, ils opèrent savamment par le poison ou tout autre mort scientifique; les brutes y vont brutalement; le meurtre dit la profession de l'assassin.

Quelques instants auparavant, la sueur l'inondait; ce mot le glaça.

Il se leva nerveusement et se mit à marcher à grands pas saccadés dans son cabinet. Le feu était éteint depuis longtemps déjà; au dehors les bruits de la rue avaient cessé, et dans son cerveau résonnait le mot qu'il prononçait tout bas: assassin!

Était-il homme à se laisser influencer et arrêter par un mot? Où sont les enrichis, les parvenus, les arrivés qui n'ont pas laissé derrière eux des cadavres sur le chemin parcouru? Le succès les porte, et ils n'ont eu le succès que parce qu'ils avaient la force.

Certainement la violence n'était pas une récréation, et il serait plus agréable de faire tranquillement son chemin, par la seule puissance, de l'intelligence et du travail; que de se l'ouvrir à coups de poing; mais on ne le choisit pas, ce chemin, on est jeté dedans par les circonstances, par les fatalités de la vie, et qui veut arriver au bout n'a pas le choix de ses moyens; s'il faut marcher dans la boue, qu'importe, quand on sait qu'on ne se crottera pas?

Si encore Caffié avait eu des héritiers, de pauvres gens sauvés de la misère par cette fortune sur laquelle ils comptaient, il se serait sans doute laissé toucher par cette considération: voleur, le mot était encore plus vilain que celui d'assassin; mais à qui manqueraient les quelques billets de banque qu'il prendrait dans cette caisse? Voler, c'est faire tort à quelqu'un. A qui ferait-il tort? Il ne le voyait pas. Tandis qu'il voyait très distinctement l'armée d'affligés à laquelle il rendrait service.

Un coup de sonnette timide le fit sursauter; et il éprouva un mouvement de colère de se sentir si nerveux, lui ordinairement maître de son esprit comme de son corps.

Il alla ouvrir: un homme vêtu en ouvrier le salua humblement.

—Je vous demande bien pardon de vous déranger, monsieur le docteur.

—Qu'est-ce qu'il y a?

—C'est rapport à ma femme que je viendrais vous chercher si vous vouliez bien venir.

—Qu'a-t-elle?

—Elle est en mal d'enfant; et ça ne va pas; la sage-femme n'y est plus; elle veut un médecin.

—C'est la sage-femme qui vous a conseillé de venir me chercher?

—Non, monsieur le docteur; elle m'a envoyé chez M. Legrand.

—Eh bien?

—Son épouse m'a dit qu'il ne pouvait pas se lever rapport à sa bronchique. Alors le pharmacien m'a donné votre adresse.

—C'est bon.

—Je vas vous dire, monsieur le docteur, je suis un honnête homme, moi; nous ne sommes pas riches, nous ne pourrons pas vous payer... tout de suite.

—J'y vais. Attendez-moi.

Saniel prit ses instruments et suivit l'ouvrier qui, en route, lui expliqua ce qu'éprouvait sa femme.

—Où allons-nous? demanda Saniel, interrompant ces explications.

—Rue de la Corderie.

C'était derrière le marché Saint-Honoré, au sixième, sous les toits, dans une chambre proprette malgré sa pauvreté. Quand Saniel entra, la sage-femme vint au-devant de lui, et l'arrêtant, elle lui dit à voix basse, sentencieusement:

—C'est un cas de dystocie par malformation du bassin.

—L'enfant est vivant?

—Oui.

—C'est bon, nous allons voir.

Il s'approcha du lit et examina longuement la malade, qui répétait:

—Je vais mourir! Sauvez-moi, monsieur le médecin.

—-Mais certainement nous allons vous sauver, dit-il doucement; je vous le promets.

Il s'était relevé, et il avait ôté sa redingote, puis son gilet.

—Donnez-moi un tablier, dit-il à la sage-femme en retroussant les manches de sa chemise.

Elle lui apporta ce tablier et, tandis qu'il le nouait sous ses bras:

—Eh bien? demanda-t-elle.

—Il n'y a qu'à tuer l'enfant pour sauver la mère; on n'a que trop attendu.

—Vous allez pratiquer l'embryotomie!

—Avec ça que je vais me gêner.

L'opération fut longue, difficile, pénible, et, après qu'elle fut terminée, Saniel resta encore longtemps auprès de la malade; quand il descendit dans la rue, cinq heures sonnaient à une horloge, et déjà la place du marché s'animait.

Mais dans les rues, retrouvant le silence et la solitude de la nuit, il se prit à réfléchir: ainsi il n'avait pas hésité à tuer cet enfant, qui avait peut-être soixante ou quatre-vingts années de vie heureuse devant lui, et il s'arrêtait devant la mort de Caffié, qui n'avait plus qu'une misérable existence de quelques jours. L'intérêt d'une pauvre femme débile et rachitique l'avait décidé; le sien, celui de l'humanité, le laissaient perplexe, irrésolu, faible et lâche. Quelle contradiction!

Il marchait les yeux baissés; à ce moment, sur la chaussée, devant lui, il aperçut un objet brillant sous le scintillement du gaz; il s'en approcha C'était un couteau de boucher, qu'un garçon allant à l'abattoir ou venant au marché avait perdu.

Il hésita un moment s'il le ramasserait ou le laisserait là: puis, regardant autour de lui et ne voyant personne dans la rue déserte, n'entendant aucun bruit de pas dans le silence, il se baissa vivement et le prit.

Le sort de Caffié était décidé.


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