Saniel n'avait pas eu une seconde de doute; ce n'était pas pour l'entretenir de médecine que madame Dammauville l'appelait, c'était pour lui parler de Caffié, et, dans la crise qui venait d'éclater, il devait se dire que c'était peut-être une bonne chance qu'il en fût ainsi: au moins il allait être le premier à savoir ce qu'elle avait décidé, et alors, il pourrait se défendre; rien n'est désespéré tant que la lutte est possible.
A son coup de sonnette donné avec fermeté, la domestique qui avait apporté la lettre ouvrit la porte, et une petite lampe à la main elle lui fit traverser la salle à manger et le salon pour l'introduire dans la chambre de madame Dammauville.
Dès le seuil, un coup d'oeil lui montra que les dispositions de cette chambre étaient changées: le petit lit, sur lequel il avait vu madame Dammauville, était rangé, replié entre les deux fenêtres, et elle était couchée dans un grand lit à baldaquin, avec rideaux d'étoffe sombre; auprès d'elle, elle avait une table assez grande sur laquelle était posée une lampe à abat-jour, des livres, un buvard; une théière et une tasse; sur la blancheur des draps, se détachait un cordon de sonnette plus long qu'ils ne le sont d'ordinaire, de façon à traîner sur son lit, où elle pouvait le prendre sans faire de mouvements; le feu de la cheminée était éteint, mais du poêle mobile rayonnait une chaleur qui disait qu'on l'avait chargé pour la nuit.
Cette chaleur saisit Saniel, qui, par un mouvement machinal, déboutonna son pardessus.
—Si la chaleur vous incommode, veuillez vous débarrasser de votre pardessus, dit madame Dammauville.
Tandis qu'il le déposait, ainsi que son chapeau sur un fauteuil, à côté de la cheminée, il entendit madame Dammauville qui disait à sa femme de chambre:
—Restez dans le salon et prévenez la cuisinière de ne pas se coucher.
Que signifiait cette recommandation? Aurait-elle peur qu'il lui coupât le cou?
—Voulez-vous approcher de mon lit, dit-elle, nous pourrons-nous entretenir sans élever la voix, ce qui est important.
Il prit une chaise et s'assit à une certaine distance du lit, de façon à ne pas se trouver dans le cercle lumineux de la lampe; puis il attendit.
Un moment de silence qu'il trouva terriblement long s'écoula avant qu'elle prît la parole.
—Vous savez, dit-elle enfin, comment le hasard m'a fait voir de cette place—elle montra une des fenêtres de sa chambre—le visage de l'assassin de mon malheureux locataire, M. Caffié.
—Mademoiselle Cormier me l'a raconté, répondit-il du ton de la conversation ordinaire.
—Peut-être vous étonnerez-vous qu'à pareille distance j'aie vu ce visage assez bien pour le retrouver après cinq mois comme si je l'avais encore devant moi.
—Cela, en effet, est extraordinaire.
—Pas pour ceux qui ont la mémoire des physionomies et des attitudes; or, chez moi, cette mémoire a toujours été très développée. J'ai gardé le souvenir de mes camarades d'enfance, et je les revois telles qu'elles étaient à six ans, à dix ans, sans qu'aucune confusion se fasse dans mon esprit.
—Les impressions de l'enfance sont généralement vives et persistantes.
—Cette persistance ne s'applique pas qu'à mes impressions de jeunesse: aujourd'hui, je n'oublie pas ou ne confonds pas plus une physionomie qu'autrefois. Peut-être, si j'avais eu de nombreuses relations et si j'avais vu tous les jours une grande quantité de gens, cette confusion se serait-elle établie, mais ce n'est pas mon cas, la fragilité de ma santé m'a imposé une vie retirée, et il n'est personne avec qui j'ai eu des rapports, même passagers, dont mes yeux ne se souviennent. Quand je pense à quelqu'un, ce n'est pas tout d'abord son nom que j'évoque, c'est sa physionomie. Toutes les fois que j'ai été au Sénat ou à la Chambre, je n'ai pas eu à demander le nom des députés ou des sénateurs qui parlaient; quand j'avais vu leur portrait, je les reconnaissais sûrement. Si j'entre dans ces détails, c'est qu'ils ont une grande importance comme vous allez le voir.
Il n'avait pas besoin qu'elle lui signalât cette importance, il ne la comprenait que trop.
—Enfin, je suis ainsi, reprit-elle; il n'est donc pas étonnant que la physionomie et l'allure de l'homme qui a tiré les rideaux dans le cabinet de M. Caffié ne soient pas sortis de ma mémoire; vous l'admettez, n'est-ce pas?
—Puisque vous me consultez, je dois vous dire que les opérations de la mémoire ne sont pas aussi simples qu'on l'imagine dans le monde, elles comprennent trois choses: la conservation de certains états, leur reproduction et leur localisation dans le passé, qui doivent être réunies pour constituer la mémoire parfaite. Or, cette réunion n'a pas toujours lieu, et souvent la troisième manque.
—Je ne saisis pas bien; quelle est, je vous prie, cette troisième chose?
—La reconnaissance.
—Eh bien! je puis vous affirmer que dans le cas qui m'occupe, elle ne manque pas.
L'action s'engageant de cette façon, il était d'une importance capitale pour Saniel de jeter des doutes dans l'esprit de madame Dammauville et de l'amener à croire que cette mémoire dont elle se montrait sûre n'était peut-être pas aussi solide, aussi parfaite qu'elle l'imaginait.
—C'est que précisément, dit-il, cette troisième chose est la plus délicate et la plus complexe des trois, puisqu'elle suppose, outre l'état de conscience principal, des états secondaires variables en nombre et en degré qui, groupés autour de lui, le déterminent.
Madame Dammauville resta un moment silencieuse et Saniel vit qu'elle faisait effort pour tendre son esprit sur ces paroles obscures:
—Je ne comprends pas, dit-elle enfin.
C'était justement ce qu'il voulait; cependant, comme il n'eût pas été adroit de laisser croire qu'il cherchait à la tromper ou à l'étourdir, il crut qu'il pourrait être un peu plus précis:
—Je veux demander, reprit-il, si vous avez la certitude que dans le mécanisme de la vision et celui de la reconnaissance qui est une vision dans le temps, il ne s'est glissé aucune confusion.
Elle respira, satisfaite évidemment de sortir de ces subtilités qui la troublaient.
—C'est justement parce que j'admets la possibilité de cette confusion, au moins en partie, que je vous ai appelé, dit-elle, pour que vous l'établissiez.
Saniel devait paraître ne pas comprendre:
—Moi, madame.
—Vous-même. Il y a quelques heures, lorsque vous êtes venu avec M. Balzajette, vous n'avez pas pu ne pas remarquer que je vous examinais d'une façon peu naturelle. Avant qu'on allumât les lampes, et quand vous tourniez le dos au jour, je cherchais où je vous avais déjà vu, mais sans y arriver. J'étais certaine de trouver en vous des points de ressemblance avec une physionomie que je connaissais, mais le nom à mettre sur cette physionomie m'échappait. Lorsque vous êtes rentré et que je vous ai mieux vu à la clarté des lampes, mes souvenirs se sont précisés; j'ai soulevé l'abat-jour, la lumière vous a frappé en plein et alors vos yeux si caractéristiques, en même temps qu'une violente contraction de votre visage, m'ont crié ce nom: cette physionomie, ces yeux, ce visage appartenaient à l'homme que, de cette place,—elle montra la fenêtre,—j'ai vu tirer les rideaux de M. Caffié.
Saniel ne broncha pas.
—Voilà une ressemblance qui serait fâcheuse pour moi, dit-il, si votre mémoire était fidèle.
—Je me dis qu'elle pouvait ne pas l'être, et après un premier mouvement de surprise qui m'avait arraché un cri, je me confirmai dans cette pensée en constatant que vous ne portiez pas les grands cheveux et la longue barbe blonde qu'avait l'homme qui avait tiré les rideaux; mais à ce moment même M. Balzajette parla de cette barbe et de ces cheveux que vous aviez fait couper; je fus anéantie; cependant j'eus la force de vous demander si vous aviez été en relation avec M. Caffié. Vous vous rappelez votre réponse?
—Parfaitement.
—Après votre départ, je restai dans une angoisse cruelle: c'était vous que j'avais vu tirer les rideaux; et ce ne pouvait pas être vous. Je cherchai ce que je devais faire: avertir la justice, vous demander un entretien. Longtemps je balançai ma résolution. Enfin, je décidai l'entretien. Je vous écrivis.
—Je me suis rendu à votre appel; mais j'avoue que je ne sais que répondre à cette étrange communication; vous croyez reconnaître en moi l'homme qui a tiré les rideaux.
—Je vous reconnais.
—Alors que voulez-vous que je dise: ce n'est pas une consultation que vous me demandez?
Elle crut comprendre le sens de cette réplique et deviner son but:
—Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, répondit-elle, ni de mon état moral ni de mon état mental, c'est de vous: mes yeux, ma mémoire, ma conscience portent contre vous une accusation effroyable: je ne peux croire ni mes yeux ni ma mémoire, je récuse ma conscience, et je vous demande de réduire à néant cette accusation.
—Et comment, madame?...
—Oh! pas par des protestations.
—... Comment voulez-vous qu'un homme dans ma position s'abaisse à discuter des accusations qui reposent sur une hallucination...
—Croyez-vous que je sois hallucinée? Si oui, appelez demain un de vos confrères en consultation; s'il le croit comme vous, je me soumettrai; si non, je resterai convaincue que j'ai vu, bien vu, et j'agirai en conséquence.
—Si vous avez bien vu, madame, et je suis prêt à vous le concéder, c'est qu'il y a de par le monde quelqu'un qui est mon sosie; ces ressemblances extraordinaires existent, vous le savez.
—Je me le suis dit; et c'est précisément cette idée qui m'a fait vous écrire; j'ai voulu vous donner l'occasion de prouver que vous ne pouviez pas être cet homme.
—Vous conviendrez qu'il m'est difficile d'admettre une discussion sur une pareille accusation.
—On peut se trouver accusé par un concours de circonstances fatales et n'en être pas moins innocent, témoin ce malheureux garçon emprisonné depuis cinq mois pour un crime dont il n'est pas coupable; et je pars de votre innocence comme de la sienne pour vous demander de démontrer que les charges qui s'élèvent contre vous sont fausses.
—Il n'y a pas de charges contre moi.
—Il peut ne pas y en avoir; cela dépend de vous. Ainsi vos cheveux et votre barbe pouvaient être déjà coupés au moment de l'assassinat: alors il est bien certain que l'homme que j'ai vu n'était pas vous, et que je suis une hallucinée. L'étaient-ils ou ne l'étaient-ils pas?
—Ils ne l'étaient pas; c'est, il y a quelques jours, pour obtenir la guérison d'une maladie contagieuse que je les ai fait couper.
—Il se peut, continua-t-elle, sans paraître touchée de cette explication, que le jour de l'assassinat à l'heure où je vous ai vu, vous ayez été quelque part occupé de façon à prouver que vous ne pouviez pas, à la même heure, vous trouver rue Sainte-Anne, et que j'ai été le jouet d'une hallucination; enfin il se peut encore qu'à ce moment votre situation n'ait pas été celle d'un homme aux abois, poussé fatalement au crime par la misère ou l'ambition, et que, conséquemment, vous n'aviez pas intérêt à commettre ce crime d'un désespéré. Que sais-je? Vingt autres moyens de défense peuvent être entre vos mains.
—Vous citiez l'exemple de ce pauvre garçon qui est emprisonné bien qu'innocent, ne me serait-il pas applicable, si vous ne reconnaissiez pas l'erreur de vos yeux ou de votre mémoire: ne serait-il pas condamné sans votre témoignage; ne le serais-je pas, si je n'en trouve pas un qui réduise à néant votre accusation; et je ne vois pas à qui demander ce témoignage. Avez-vous pensé à l'infamie dont va me couvrir une pareille accusation. Que je la repousse, et je la repousserai, ne m'aura-t-elle pas déshonoré, perdu à jamais.
—C'est justement parce que j'y ai pensé que je vous ai appelé, afin que par une explication que vous deviez me donner, me semblait-il, vous m'empêchiez de communiquer à la justice cette accusation. Cette explication vous ne me la donnez pas, je ne dois plus penser qu'à celui dont l'innocence est prouvée pour moi, et prendre sa défense contre celui dont la culpabilité ne l'est pas moins; demain, j'aurai prévenu la justice.
—Vous ne ferez pas cela.
—Mon devoir m'y oblige, et quoi qu'il en dût advenir, j'ai toujours obéi à mon devoir: pour moi, dans cette horrible affaire, il y a un innocent et un coupable en cause; je me range du côté de l'innocent.
—Je puis vous prouver que c'est par une aberration de vision...
—Vous le prouverez à la justice: elle appréciera.
Il se leva violemment; elle posa la main sur le cordon de sonnette; ils se regardèrent un moment et ce que leurs lèvres n'exprimèrent point, leurs yeux se le dirent:—Je ne te crains pas, mes précautions sont prises.—Cette sonnette ne te sauvera pas.
Enfin, il prit la parole d'une voix rauque et frémissante:
—A vous la responsabilité de ce qui va arriver, madame.
—Je l'accepte devant Dieu, dit-elle avec une fermeté calme. Défendez-vous.
Il alla au fauteuil sur lequel il avait déposé son pardessus, et se baissant pour le prendre, sans-bruit il tourna la clef du poêle.
En même temps madame Dammauville tirait le cordon de sonnette; la femme de chambre ouvrit la porte du salon.
—Reconduisez M. le docteur Saniel.
En rentrant Saniel se laissa tomber atterré sur son divan, et, sans même allumer une bougie, il resta là, anéanti.
Ce qui était effroyable, c'était la rapidité avec laquelle il avait condamné à mort cette pauvre femme et, sans hésitation, l'avait exécutée: pour qu'il fût sauvé, il fallait qu'elle mourût: elle mourrait. Cette fois, l'idée n'avait pas tourné et dévié comme pour Caffié, allant d'une contradiction à une autre, le faisant passer par des étapes successives qui lui avaient donné l'accoutumance; n'y a-t-il donc que le premier crime qui coûte, et, dans la route où il était entré, irait-il jusqu'au bout en semant les cadavres derrière lui?
Un frisson le secoua de la tête aux pieds en pensant que cette victime pouvait n'être pas la dernière qu'exigerait son salut. Quand elle l'avait menacé de prévenir la justice, il n'avait cru que cette menace: si elle parlait, il était perdu; il lui avait fermé la bouche. Mais, cette bouche, ne s'était-elle pas déjà ouverte avant qu'il la fermât; déjà n'avait-elle pas parlé? Avant de se décider à cet entretien, elle avait pu tout raconter à des personnes de son entourage, qui, entre le moment où il était sorti avec Balzajette et celui où il était revenu, lui auraient fait visite ou qu'elle aurait mandées près d'elle pour les consulter. Alors celles-là étaient donc aussi condamnées à mort?
Crime inutile, ou série de crimes.
L'horreur qui le souleva fut si forte qu'il pensa à courir rue Sainte-Anne; il réveillerait la maison endormie, se ferait ouvrir les portes, casserait les carreaux des fenêtres, la sauverait; mais, depuis qu'il était sorti jusqu'à ce moment, l'acide carbonique et l'oxyde de carbone avaient eu le temps de produire l'asphyxie, et certainement il arriverait après la mort, ou bien, s'il la trouvait encore en vie, c'est qu'on se serait aperçu que la clef du poêle avait été tournée, et en survenant ainsi sans raison, il se trahissait aussi sûrement que par un aveu.
Après tout, il était possible qu'on eût vu que la clef était tournée, et même les probabilités étaient pour que cela fût; alors elle était sauvée et lui perdu: le hasard aurait décidé entre eux.
C'était une solution comme une autre, et qui avait cela de bon qu'elle lui échappait: advienne que pourra. Il y a des moments où le naufragé, fatigué de nager, ne sachant de quel côté se diriger, sans phare, sans direction, à bout de forces et d'espérance, fait la planche et se laisse ballotter, jouet du flot, pour se reposer et attendre une éclaircie,—c'était son cas, il n'avait qu'à attendre; tout le reste serait agitation stérile et dangereuse.
Il n'allait pas recommencer la folie de vouloir prévoir et savoir comme pour Caffié;—il saurait toujours assez tôt, quel que fût le résultat, trop tôt.
Se relevant, il alluma une bougie et se mit à marcher par son appartement, tournant sur lui-même, allant, revenant comme une bête de ménagerie; puis l'idée lui vint qu'au-dessous de lui on devait entendre ses pas; sans doute, on remarquerait cette marche agitée, on s'en étonnerait, on lui chercherait des explications, et, dans sa situation, il fallait qu'il veillât à ne donner prise à aucune remarque qui ne s'expliquât pas d'elle-même, naturellement; or, il n'est pas naturel qu'on se promène la nuit, à pas saccadés, au lieu de dormir honnêtement dans son lit. Il ôta ses bottines et, comme il ne pouvait pas rester assis, il recommença son tournoiement, le cou enfoncé dans les épaules, le dos tendu, les bras ballants.
Mais aussi pourquoi lui avait-elle parlé de doubles bourrelets aux portes et aux fenêtres, de tentures aux murs, d'épais rideaux? C'était elle qui lui avait ainsi suggéré l'idée de la clef du poêle, qui ne lui serait pas venue spontanément. S'il admettait l'influence du hasard, il y en avait une là, à coup sûr, bien caractéristique, qui, jusqu'à un certain point le dégageait.
La nuit se passa à agiter ces pensées; tantôt il trouvait que l'heure ne marchait pas, que le matin n'arriverait jamais, tantôt, au contraire, qu'elle lui échappait avec une rapidité stupéfiante; par moments, la sueur lui tombait du front sur les mains; dans d'autres, il se sentait glacé.
Quand l'aube commença à blanchir les vitres, il revint s'asseoir accablé et frissonnant sur le divan et, s'étant appuyé à un coussin, il y retrouva le parfum de Philis; alors, enfonçant sa tête dedans, il resta là immobile et le sommeil le prit.
Un coup de sonnette le réveilla, effaré, effrayé, il se trouva debout sans savoir où il était. Le jour, s'était fait; des voitures roulaient dans la rue. Un second coup de sonnette retentit, plus fort, plus précipité. Il alla ouvrir; grelottant, et reconnut la femme de chambre qui, la veille, lui avait apporté la lettre de madame Dammauville. Il n'eut pas besoin de l'interroger: le hasard s'était rangé de son côté. Son regard se troubla; ce fut sans la voir qu'il entendit la femme de chambre expliquer ce qui l'amenait.
—Elle avait été chez M. Balzajette, mais il venait de partir pour la campagne, elle alors était accourue: sa maîtresse était presque froide dans son lit, ne parlant pas, ne respirant pas, le visage rosé cependant.
—Je vais avec vous.
Il n'avait pas besoin d'en apprendre davantage cette coloration rosée, qui se remarque dans les asphyxies par l'oxyde de carbone, l'avait fixé. Cependant, en chemin, marchant vite près d'elle dans les rues encore désertes, il l'interrogea sur ce qui s'était passé après son départ:
—Il ne s'était rien passé; elle avait causé dans la cuisine avec la cuisinière qui, vers minuit, était montée à sa chambre au cinquième, et elle s'était alors couchée dans un cabinet attenant à la chambre de sa maîtresse. La nuit, elle n'avait rien entendu; le matin, au jour levant, elle avait trouvé sa maîtresse dans l'état qu'elle venait de dire, et tout de suite elle avait couru chez M. Balzajette.
Continuant son interrogatoire, il voulut savoir ce que madame Dammauville avait fait depuis la consultation avec M. Balzajette.
—Elle avait dîné comme à l'ordinaire, mais moins qu'à l'ordinaire, ne mangeant presque rien; puis elle avait reçu la visite d'une de ses amies qui n'était restée que quelques minutes, partant en voyage.
C'était bien là ce qu'il redoutait: madame Dammauville avait pu s'ouvrir à cette amie. S'il en était ainsi, son crime ne servirait donc à rien; jusqu'où l'entraînerait-il?
Au bout de quelques instants, et d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent, il demanda quelle était cette amie.
—Une camarade d'enfance, madame Thézard, demeurant rue des Capucines, n° 9; la femme d'un consul.
Jusqu'à la maison de la rue Sainte-Anne, il se répéta ce nom et cette adresse, qu'il ne pouvait pas écrire et que sa tête bouleversée ne devait pas oublier, car c'était de là maintenant, que partirait le danger, si madame Dammauville avait parlé.
Depuis longtemps il était habitué au spectacle de la mort, mais, quand il se trouva en face de cette femme étendue sur son lit, comme si elle dormait, une contraction le secoua.
—Donnez-moi un miroir et une bougie, dit-il à la femme de chambre et à la cuisinière, qui se trouvaient à la porte du salon sans oser entrer.
Tandis qu'elles cherchaient, l'une ce miroir, l'autre cette bougie, il alla au poêle: la clef était restée telle qu'il l'avait tournée la veille; il l'ouvrit et revint au lit.
Son examen ne fut pas long: elle avait succombé à une asphyxie, causée par les vapeurs de charbon. Le mauvais tirage provenait-il de la construction du poêle ou d'une défectuosité de la cheminée? Ce serait ce que l'enquête déciderait; pour lui, il ne pouvait que constater la mort.
En le quittant la veille, Philis, inquiète, lui avait dit qu'elle viendrait le lendemain matin, de bonne heure, savoir ce que madame Dammauville voulait. Quand il lui apprit qu'elle était morte, ce fut une prostration désespérée: alors Florentin était perdu.
Il s'efforça de la rassurer, mais sans y parvenir; elle avait mis trop d'espérance dans ce témoignage pour accepter la catastrophe qui le leur enlevait.
Nougarède ne l'accepta pas davantage, et chez lui la déception se compliqua d'un regret: s'il avait procédé autrement et suivi la marche régulière, ce témoignage serait aujourd'hui acquis à Florentin.
Cependant il s'efforça de rassurer Philis: en somme, l'accusation ne s'appuyait que sur le bouton et la lutte qui l'avait arraché. Saniel détruirait cette hypothèse: il fallait compter sur lui.
Saniel redevint donc, comme il l'avait été jusqu'à l'intervention de madame Dammauville, la suprême espérance de Philis et de madame Cormier, et, pour les relever, il exagéra lui-même l'influence qu'il reconnaissait à son intervention:
—Quand j'aurai démontré qu'il n'y a pas eu de lutte, l'hypothèse du bouton arraché s'écroulera toute seule.
—Et si elle se maintient debout, comment et avec quoi l'abattrons-nous?
Il se fût montré tel qu'il était autrefois, qu'elle eût partagé la confiance qu'il tâchait de lui inspirer; mais depuis la mort de madame Dammauville, de si grands changements s'étaient faits en lui qu'elle ne pouvait pas ne pas s'en inquiéter. Évidemment c'était la disparition de madame Dammauville qui avait rendu son humeur sombre et son caractère irritable au point qu'on ne pouvait pas lui faire une objection: il voyait les dangers de la situation que cette disparition avait créés pour Florentin, et, avec sa générosité ordinaire, il se reprochait de n'avoir pas consenti à soigner madame Dammauville plus tôt; il l'eût certainement sauvée, puisqu'il avait commencé par demander la suppression de ce poêle, et Florentin eût été sauvé aussi.
Enfin le jour de l'audience arriva, sans que Saniel eût entendu parler de madame Thézard, ce qui prouvait que madame Dammauville n'avait rien dit à son amie. Depuis six mois que l'assassinat était passé, l'affaire avait perdu de son intérêt pour le public parisien; en province on en parlait encore, mais à Paris elle était escomptée depuis longtemps déjà: un clerc qui coupe le cou à son patron pour le voler, cela manque de romanesque; pas de femme, pas de mystère. Aussi le président, qui aimait les belles salles, avait-il eu l'ennui de ne pas se voir assailli de demandes: sa salle était pleine, elle n'était pas trop pleine.
Saniel aurait voulu que Philis restât auprès de madame Cormier; mais elle avait tenu, malgré ses observations et ses prières, à venir à l'audience: il fallait qu'elle fût là, que Florentin la vît, prît courage dans ses yeux; il se défendrait mieux s'il se sentait soutenu.
Il se défendit mal, ou tout au moins mollement, sans conviction, en homme qui s'abandonne parce qu'il sait d'avance que tout ce qu'il dira sera inutile.
Jusqu'à la déposition de Saniel, les témoins qui défilèrent furent assez insignifiants et ne révélèrent rien qui ne fût connu; seul Valérius, par ses prétentions au secret professionnel, qu'il développa longuement, amusa l'auditoire. Cette déposition, Saniel la fit brève et précise, se contentant de répéter son rapport; mais alors Nougarède se leva et pria le président de demander au témoin de s'expliquer sur la lutte qui aurait eu lieu entre la victime et son assassin; et le président, qui avait commencé par argumenter, dut, devant l'insistance de la défense, se décider à poser cette question. Alors Saniel, longuement, expliqua comment, de la position du cadavre dans le fauteuil et de son état, il résultait la preuve scientifique que cette lutte ne s'était pas produite.
—C'est une opinion, dit le président sèchement; MM. les jurés apprécieront.
—Parfaitement, répliqua Nougarède, et je me réserve de faire sentir à MM. les jurés le poids qu'elle emprunte à l'autorité de celui qui l'a formulée.
Cette phrase à effet était destinée à infirmer à l'avance les contradictions que l'accusation devait, croyait-il, soulever contre ce témoignage; mais ces contradictions ne se produisirent point, et Saniel put aller prendre prendre place à côté de Philis sans être rappelé à la barre pour soutenir son opinion contre un médecin dont l'autorité scientifique serait opposée à la sienne.
A défaut de madame Dammauville, Nougarède avait fait citer la concierge de la rue Sainte-Anne, ainsi que la femme de chambre et la cuisinière, qui avaient entendu leur maîtresse dire que l'homme qui avait tiré les rideaux de Caffié ne ressemblait pas au portrait de Florentin; mais ce n'étaient que des on-dit répétés par des gens sans importance, qui ne pouvaient pas produire l'effet du coup de théâtre sur lequel il avait basé sa défense.
Quand l'avocat général prononça son réquisitoire, on comprit pourquoi l'opinion de Saniel sur l'absence de lutte n'avait pas été contredite; bien que l'accusation crût à cette lutte, elle voulait bien l'abandonner un moment, n'ayant pas besoin de cette hypothèse pour prouver que le bouton n'avait pas été arraché en tombant d'une échelle: il l'avait été dans l'acte même de l'assassinat, dans l'effort fait pour couper le cou de la victime qui avait violemment tendu le bras droit et, par la secousse imprimée à la bretelle, arraché ce bouton. L'effet de la déposition de Saniel fut donc détruit, et celui, beaucoup moins fort, produit par les témoignages des servantes de madame Dammauville le fut de même quand l'avocat général démontra que ces on-dit se tournaient contre l'accusé; elle avait vu, racontait-on, un homme aux cheveux longs, et à la barbe frisée tirer les rideaux; eh bien! est-ce que ce signalement ne s'appliquait pas à l'accusé? A la vérité, on rapportait qu'elle n'avait pas retrouvé celui-ci dans un portrait publié par un journal illustré. Eh bien! c'est que ce portrait n'était pas ressemblant. D'ailleurs, était-il vraisemblable d'admettre qu'une femme du caractère de madame Dammauville n'eût pas averti la justice, si elle avait cru son témoignage important et décisif? La preuve qu'elle l'avait elle-même reconnu insignifiant était dans ce fait qu'elle l'avait tu.
La plaidoirie de Nougarède, si éloquente qu'elle eût été, n'avait pas détruit ces deux arguments, pas plus qu'elle n'avait effacé l'impression produite par la déposition de l'homme d'affaires relative au vol des quarante-cinq francs, et ç'avait été un verdict affirmatif, écartant la préméditation et admettant les circonstances atténuantes, que le jury avait rapporté.
En entendant l'arrêt qui condamnait Florentin à vingt ans de travaux forcés, Philis, suffoquée, s'était cramponnée au bras de Saniel; mais il ne put pas s'occuper d'elle comme il aurait voulu, car Brigard, qui était venu à l'audience pour assister au triomphe de son disciple, venait de l'aborder:
—Recevez mes félicitations pour votre déposition, mon cher; c'est un acte de courage qui vous honore. Si ce pauvre garçon avait pu être sauvé, il l'était par vous: vous avez beau dire, vous êtes l'homme de la conscience.
Pendant ses premières années de séjour, à Paris, Saniel avait publié dans une revue de jeunes, du quartier Latin, un article sur laPharmacie de Shakespeare: le poison d'Hamlet, celui deRoméo et Juliette; et bien que, depuis son choix pour la médecine, il ne lût plus guère que des livres de science, il avait dû à ce moment étudier le théâtre de son auteur; de cette étude il lui était resté dans la mémoire une phrase qui, pendant dix ans, ne lui était jamais revenue sur les lèvres, et qui tout à coup s'était imposée à son souvenir avec la persistance exaspérante d'un air entendu autrefois et qu'on répète,—celle de Macbeth: «Macbeth a tué le sommeil, le sommeil, innocent, mort de la vie de chaque jour, bain du travail douloureux, baume des âmes blessées.»
C'est que cette phrase était la traduction d'un état particulier qu'il traversait: lui aussi l'avait perdu, «ce sommeil innocent, bain du travail douloureux, baume des âmes blessées.» Jamais il n'avait été grand dormeur, en cela au moins qu'il s'était imposé l'habitude, dure au commencement, moins pénible en continuant, de ne passer que quelques heures au lit; mais ces quelques heures, il les employait bien, dormant comme les fatigués, poings fermés, sans rêves et sans réveils: le côté où il se couchait était celui où il ouvrait les yeux, et la pensée qui occupait son esprit le soir, celle qu'il retrouvait la première le matin, n'ayant point été chassée par d'autres, pas plus que par des rêves.
Après la mort de Caffié, ce sommeil tranquille et réparateur avait continué aussi calme, aussi solide; mais voilà que tout à coup, après celle de madame Dammauville, il s'était trouvé interrompu.
Tout d'abord, il ne s'en était pas tourmenté: il ne dormait pas, tant mieux! il travaillerait davantage. Mais on ne peut pas plus toujours travailler qu'on ne peut rester toujours sans manger. Saniel savait mieux que personne que la vie de tout organe se compose de périodes alternatives de repos et d'activité: l'une pendant laquelle l'organe renouvelle sa provision de matériaux nutritifs, l'autre pendant laquelle il consomme ces matériaux dans le développement de forces vives, et il n'imaginait pas qu'il pourrait travailler indéfiniment sans dormir: seulement il croyait qu'après des journées de vingt heures de travail, écrasé de fatigue, il aurait malgré tout quatre heures de sommeil complet, celui que Shakespeare appelait le bain du travail douloureux.
Il ne les avait pas eues, ces quatre heures, et la loi qui veut que tout état d'excitation prolongée amène un épuisement, que doit réparer un repos fonctionnel, s'était trouvée faussée pour lui. Quand, après ses longues journées de travail, vers une heure ou deux heures du matin, alors que tous les bruits de la vie avaient cessé dans la maison comme dans la rue, et que la lassitude se traduisait par l'inertie des muscles qui laissaient la tête s'abaisser sur la poitrine et les paupières sur ses yeux brouillés, il allait se mettre au lit, marchant avec précaution, se déshabillant lentement et sans secousse, il s'endormait sans retard dans ses draps. Mais presque aussitôt, bien souvent, il se réveillait en sursaut, suffoqué, couvert de sueur, dans un état d'anxiété extrême, l'esprit agité par des hallucinations qu'il ne chassait pas tout de suite. Alors, c'en était fait pour longtemps de son sommeil, malgré le besoin général qu'il en avait; ou bien si, après s'être tourné et retourné sur son lit, il parvenait à se rendormir, ce n'était jamais du sommeil complet et profond qui était le sien autrefois; quelques régions de son cerveau veillaient et, si leur excitation n'amenait pas le réveil brusque, elles produisaient des rêves plus pénibles pour lui, car il s'en rendait compte, il les suivait, les examinait sans pouvoir se détacher d'eux, s'en débarrasser, se réveiller tout à fait, leur jouet, leur victime: et ils étaient affreux, ces rêves, toujours les mêmes, ne quittant madame Dammauville que pour le ramener à Caffié. N'était-ce pas curieux que Caffié, qui jusqu'alors avait été complètement effacé de son souvenir, mort comme il l'était réellement, s'était trouvé ressuscité par madame Dammauville et cela la nuit seulement, spectre de l'ombre que le jour dissipait?
Croyant que l'une des causes de cette excitabilité du cerveau pouvait bien être le travail d'esprit qu'il lui imposait à doses excessives, à l'heure précisément où il aurait fallu ne pas prolonger cette excitabilité et, au contraire, l'engourdir, il avait décidé de changer un système lui ayant si mal réussi: au lieu d'un travail intellectuel, il se livrerait à un travail matériel, qui, par l'épuisement des fonctions musculaires, lui procurerait le sommeil des pauvres gens qui ont peiné toute la journée, manoeuvres ou terrassiers, charretiers ou bûcherons, et comme il ne pouvait pas rouler la brouette ou fendre le bois, il s'était mis, tous les soirs après son dîner, à marcher droit devant lui au pas accéléré, faisant ses sept ou huit lieues avant de rentrer: il aurait bien raison, à coup sûr, de ce cerveau rétif.
Le travail corporel n'avait pas mieux réussi que le travail spirituel; il avait pu se donner la fatigue des terrassiers et des bûcherons, non leur sommeil. Se mettant au lit les jambes brisées, les pieds endoloris, affaissé par sa longue marche précipitée, il avait les mêmes réveils sursautés, les mêmes rêves douloureux qui l'affolaient et l'épuisaient. Décidément la fatigue du corps ne valait pas mieux que celle du cerveau. Et même elle valait moins. Devant sa table, plongé dans ses livres, ou dans son laboratoire courbé sur son microscope, il s'absorbait dans la tâche entreprise et, par la force d'une volonté longuement exercée et soumise à l'obéissance, il parvenait à maintenir sa pensée appliquée sur le sujet imposé, sans distraction comme sans rêveries; le temps passait. Mais quand il marchait par les rues de Paris, sur les routes désertes de la banlieue, à travers les champs ou dans les bois, le long de la Seine ou de la Marne, sa pensée libre courait où elle voulait; il ne lui commandait pas; elle était la maîtresse, et toujours elle le ramenait à madame Dammauville, à Caffié, à Florentin: il semblait que l'échauffement de la marche mettait en pression son cerveau comme la chaudière d'une machine, qui alors l'entraînait, sans frein possible, sans direction, vertigineusement. Quand il rentrait en cet état, après plusieurs heures de cette excitabilité cérébrale, comment eût-il trouvé le sommeil tranquille et réparateur, complet et profond, des pauvres gens qui n'ont fait travailler que leurs muscles?
N'ayant jamais été malade, il n'avait jamais eu à s'examiner ni à se traiter: bonne pour les autres, inutile pour lui, la médecine! Avec une machine organisée comme la sienne, il n'aurait à craindre que les accidents, et, jusque-là, ils lui avaient été épargnés; en vrai fils de paysans qu'il était, il avait victorieusement résisté à la vie de Paris comme au surmenage de l'esprit. Mais le moment était venu de se livrer à cet examen, et d'essayer un traitement qui lui rendît le repos: il n'était point un médecin sceptique, et il croyait bons pour lui les remèdes qu'il avait ordonnés aux autres.
Le malheur était qu'il ne constatait en lui aucune des causes qui déterminent l'insomnie: il n'avait ni méningite, ni encéphalite, ni rien qui annonçât une tumeur cérébrale; il n'était point anémique; il mangeait; il ne souffrait pas de névralgies ni d'aucune affection aiguë ou chronique qui accompagne généralement l'absence du sommeil; il ne buvait ni café ni alcool, et, sans cet état de surexcitabilité des centres encéphaliques, il eût pu dire qu'il était en bonne santé, un peu amaigri seulement, mais voilà tout.
C'était cette excitation qu'il devait guérir, et comme il y a des remèdes classiques contre l'insomnie, il avait employé celui qui, semblait-il, devait convenir à son état; mais le bromure de potassium, malgré ses propriétés hypnotiques, n'avait pas produit plus d'effet que le surmenage intellectuel ou physique. Son inefficacité reconnue, il l'avait remplacé par le chloral; mais le chloral, qui après quelques jours d'usage devait créer une disposition particulière au sommeil, avait échoué tout comme le bromure de potassium. Alors il avait essayé les injections de morphine.
Ce n'était point sans une certaine inquiétude qu'il en était arrivé à ce troisième essai, les deux premiers ayant si mal réussi, et, puisqu'il est acquis que le chloral produit un sommeil plus calme que la morphine, il semblait qu'il devait échouer encore; cependant il avait dormi sans être tourmenté par les réveils et les rêves qui faisaient l'épouvante de ses nuits si courtes; et le lendemain il avait dormi encore.
Mais il connaissait trop bien les effets que produit l'usage prolongé de ces injections, pour les continuer au delà de ce qui était strictement indispensable; il avait donc voulu les interrompre: le sommeil l'avait de nouveau abandonné. Il les avait reprises; puis, bientôt, comme les doses primitives perdaient de leur efficacité, il les avait graduellement augmentées. Au bout d'un certain temps, ce qu'il devait craindre et ce qu'il craignait s'était réalisé: sa maigreur avait augmenté; il avait perdu l'appétit, la force musculaire en même temps que l'énergie morale; son visage pâle avait commencé à prendre l'expression si caractéristique des morphinomanes.
Alors il s'était arrêté épouvanté.
Qu'il continuât, il devenait, en effet, un morphinomane dans un temps donné, et l'apathie dans laquelle il tombait l'empêchait de résister au besoin d'absorber de nouvelles doses de poison, besoin aussi impérieux, aussi irrésistible dans le morphinisme que l'est celui de l'alcool pour l'alcoolique, et plus terrible par ses effets: la perversion des facultés intellectuelles, la perte de la volonté, de la mémoire, du jugement, la paralysie ou la manie qui conduit au suicide.
Qu'il ne continuât point, et ces nuits sans sommeil ou ces sommeils agités qui l'avaient affolé reprenaient, et à la suite revenait cette surexcitabilité du cerveau qui, en troublant la nutrition de la masse encéphalique, pouvait être le prélude de quelque affection cérébrale grave.
D'un côté, la manie par le morphinisme; de l'autre, la démence par l'excitabilité constante et désordonnée du cerveau: voilà ce qui l'attendait.
Entre un résultat fatalement certain et un qui n'était que possible, il n'avait pas à hésiter: il fallait renoncer à la morphine; et ce choix s'imposait avec d'autant plus de force que, si la morphine assurait à peu près le sommeil des nuits, elle ne donnait nullement la tranquillité des jours,—au contraire.
Quand il avait commencé à user de ce remède, c'était seulement pendant la nuit qu'il tombait sous l'influence de certaines idées; le jour, en s'appliquant au travail et en maintenant par un effort de volonté son application tendue, il échappait à ces idées: il était l'homme qu'il avait toujours été, maître de sa force et de sa pensée. Mais l'action de la morphine n'avait pas tardé à affaiblir cette volonté jusque-là toute-puissante, si bien que, quand ces idées avaient durant le jour traversé son travail, il n'avait plus eu l'énergie nécessaire pour les chasser. Il essayait de les secouer: c'était vainement; elles ne se laissaient point détacher de son cerveau, auquel elles se collaient et qu'elles envahissaient avec une expansion foisonnante.
C'est qu'en vérité ces deux cadavres le gênaient horriblement. N'était-ce pas exaspérant, pour un homme qui en avait tant vu et dépecé, qu'il n'y en eût que deux qui fussent toujours devant ses yeux, même fermés,—celui de ce vieux coquin et celui de cette malheureuse femme? Pour ne pas compliquer cette impression d'une autre qui l'humiliait, il s'était débarrassé des liasses de billets de banque pris chez Caffié en les envoyant «comme restitution» au directeur de l'Assistance publique; mais cela avait été sans effet appréciable.
La pensée aussi de Florentin l'obsédait, et, s'il voyait Caffié affaissé dans son fauteuil inondé de sang, madame Dammauville immobile et rose sur son lit, il ne lui était pas moins cruel de voir Florentin dans l'entrepont du transport qui bientôt allait l'emporter à la Nouvelle-Calédonie.
Les idées qu'il avait émises chez Crozat sur la conscience, et celles qu'il avait expliquées à Philis, à propos du remords, étaient toujours les siennes; mais, enfin, il n'en était pas moins certain que ces deux morts et ce condamné pesaient d'un poids terriblement lourd sur lui, effrayants, étouffants comme l'éphialte du cauchemar: ce n'était ni de son éducation ni de son milieu d'avoir ces cadavres derrière soi et, devant, cette victime.
Mais où ses idées d'autrefois avaient été bouleversées, depuis que ces morts avaient saisi sa vie, c'était dans sa confiance en sa force.
L'homme fort qu'il s'était cru, celui qui marche droit à son but, sans souci de rien ni de personne, ne regardant que devant soi et jamais derrière, maître de son esprit comme de son coeur et de son bras, n'était pas du tout celui qu'avait révélé la réalité.
Faible, au contraire, il avait été dans l'action, et plus faible encore après.
Et ce n'était pas seulement une humiliation dans le présent qu'il éprouvait à reconnaître cette faiblesse, c'était aussi une inquiétude pour l'avenir: car, s'il n'avait pas cette force qu'il s'était attribuée avant d'en avoir éprouvé la puissance, il devait, si ses croyances étaient vraies, succomber un jour avec les faibles.
Évidemment, s'il avait été tout à fait fort, il n'aurait pas compliqué sa vie d'un amour: les forts vont seuls, parce qu'ils n'ont besoin de personne; et lui avait besoin d'une femme, si grand besoin que c'était par elle seule, près d'elle, quand il la regardait, quand il l'écoutait, qu'il éprouvait un peu de calme.
Pour cela, était-il donc faible et lâche? Non peut-être; mais simplement humain.
Précisément parce qu'il éprouvait du calme auprès de Philis, Saniel eût voulu qu'elle ne le quittât point.
Mais, si heureuse qu'elle fût, dans sa douleur, de voir qu'au lieu de s'éloigner d'elle—ce qu'un autre moins généreux eût fait peut-être—il cherchait à s'en rapprocher chaque jour davantage, elle ne pouvait pas abandonner ses leçons et son travail, qui étaient leur vie même, pour donner tout son temps à son amour, pas plus qu'elle ne pouvait laisser toujours seule sa mère accablée de chagrin, qui jamais autant que maintenant n'avait eu besoin d'être relevée et soutenue.
Elle ne passait pas un jour sans venir le voir; mais, malgré l'envie qu'elle en avait, elle ne pouvait pas rester avec lui aussi longtemps qu'elle aurait voulu et que lui-même demandait. Quand elle se levait pour partir et qu'il la retenait, elle ne partait point, mais ce n'étaient jamais que quelques minutes de gagnées: elles étaient courtes, et bientôt arrivait l'heure où, après s'y être reprise dix fois, il fallait qu'elle le quittât.
En tout temps, ces séparations avaient été pour elle des désespoirs, dont l'appréhension dès le moment de l'arrivée la paralysait; mais maintenant elles lui étaient plus cruelles encore. Autrefois, quand elle le quittait, elle le voyait bien souvent déjà plongé dans son travail avant qu'elle eût tiré la porte; maintenant, au contraire, il la conduisait dans le vestibule, la retenait, ne la laissait descendre l'escalier que quand elle s'était arrachée à son étreinte, après qu'elle lui avait promis et répété de venir le lendemain de bonne heure, et de rester plus longtemps avec lui. Autrefois aussi, elle était tranquille lorsqu'elle s'éloignait, n'ayant pas à se préoccuper de sa santé, ni à se demander comment elle le retrouverait: solide et vaillant comme à l'ordinaire, aussi sain de corps que d'esprit, cela était certain. Au contraire, maintenant elle avait l'inquiétude de chercher à prévoir, chaque fois qu'elle arrivait, comment il serait: la tristesse, la mélancolie, l'abattement persisteraient-ils encore ce jour-là; son amaigrissement, sa pâleur auraient-ils augmenté? C'était son souci, son angoisse de tâcher de deviner les causes des changements qui s'étaient faits en lui, et qui se traduisaient si manifestement en tout, dans ses sentiments comme dans sa personne. N'était-ce pas extraordinaire vraiment qu'il fût plus sombre ou plus inquiet, maintenant que sa vie était assurée, qu'au temps si dur où elle était menacée sans qu'il sût jamais ce que serait son lendemain? La position que son ambition poursuivait, il l'avait conquise; l'argent nécessaire à ses besoins, il le gagnait; ses expériences avaient donné des résultats plus beaux que ceux qu'il pouvait espérer, il en convenait lui-même; les études qu'il venait de publier sur ces expériences étaient vivement discutées, louées par les uns, contestées par les autres; il semblait qu'il eût atteint son but, et il était chagrin, mécontent, malheureux, plus tourmenté qu'alors qu'il s'épuisait en efforts, sans autre soutien que sa volonté. Enfin quand, effrayée de le voir ainsi, elle l'interrogeait sur ce qu'il éprouvait, il se fâchait et lui répondait brutalement:
—Malade? Pourquoi veux-tu que je sois malade? Ne suis-je pas plus en état que personne de savoir ce que j'ai? Je me suis surmené, voilà tout; et, comme ma vie de privations ne me permettait pas de réparer mes forces, je suis arrivé à l'anémie; ce n'est pas bien grave, il me semble. Il est étrange vraiment que tu ailles chercher des explications extraordinaires à ce qui est naturel et en quelque sorte obligé: compte les dents des polytechniciens et regarde leurs cheveux après leurs examens, tu me diras ce que tu en penses. Pourquoi veux-tu qu'il en soit autrement de moi? On ne se dépense pas impunément, ce serait trop beau; tout se paye en ce monde. Il n'y a que les bourgeois qui gagnent leur fortune en tapant des cartes ou des dominos sur des tables de café et en faisant rouler des billes de billard; ce qui leur permet d'être aimables et bien entripaillés.
Elle devait croire qu'il avait raison et voyait clair dans son état; pourtant elle ne pouvait pas ne pas se tourmenter. Elle ne connaissait rien à la médecine, ne savait pas ce que c'était que le surmenage et l'anémie qui en résultait, cependant elle trouvait que cette anémie ne suffisait pas pour tout expliquer, pas plus ses brusqueries d'humeur et ses accès de colère à propos de rien, que ses élans de tendresse, ses défaillances et ses abattements, ses préoccupations et ses absences.
Par cela même qu'elle l'observait de près, elle avait très bien remarqué l'effet qu'elle produisait sur lui, et comment, par sa seule présence, elle égayait cette humeur sombre et relevait cet accablement à la seule condition de ne pas lui adresser des questions maladroites sur certains sujets qu'elle n'était pas encore arrivée à déterminer, mais qu'elle espérait bien éviter. Aussi aurait-elle voulu ne pas le quitter et s'ingéniait-elle à faire naître des occasions qui lui permissent de venir le voir jusqu'à deux fois par jour, le matin en allant à ses leçons; l'après-midi ou le soir, sous un prétexte quelconque: il se montrait si heureux lorsqu'elle lui faisait une de ces surprises!
Un soir, tard, elle sonna à sa porte d'une main que la joie rendait nerveuse.
—Je viens pour jusqu'à demain, dit-elle d'une voix triomphante.
Elle s'attendait à ce qu'il allait répondre à sa joie, par une étreinte de bonheur; il n'en fut rien.
—Est-ce que tu as à sortir?
—Pas du tout; ce n'est pas à moi que je pense, c'est à ta mère.
—Crois-tu donc que je l'aurais laissée seule dans l'état de faiblesse nerveuse et morale qui est le sien maintenant, ayant peur de tout? Il nous est arrivé une cousine de la province qui va coucher dans mon lit, et j'en ai profité bien vite pour dire que je resterais à la pension. Et me voilà.
Malgré l'envie qu'il en avait eue plus d'une fois, jamais il n'avait osé demander qu'elle lui donnât une nuit; le jour, il ne se trahissait que par son humeur chagrine ou fantasque; mais la nuit, avec le sommeil halluciné, qui était le sien, ne se trahirait-il pas par quelque parole grave qui lui échapperait?
Cependant, puisqu'elle était venue, il y avait impossibilité à la renvoyer; il ne le pouvait ni pour elle, ni pour lui. Quel prétexte trouver pour dire: «Va-t'en; je ne veux pas de toi»? Justement il la voulait: il voulait la regarder, l'écouter, entendre sa voix, qui berçait et engourdissait ses angoisses, la sentir près de lui, rien que pour l'avoir là et n'être pas face à face avec ses pensées.
A la dérobée, elle l'examinait, se demandant la cause de ce singulier accueil, debout dans le cabinet où elle était entrée à sa suite, n'osant se débarrasser de son chapeau. Comment son arrivée produisait-elle un effet si différent de celui sur lequel elle comptait en accourant heureuse et légère?
—Tu ne retires pas ton chapeau? dit-il.
—Je me demandais si tu n'avais pas à travailler.
—Pourquoi te demandais-tu cela?
—De peur de te déranger.
—Quelle rage as-tu de te demander toujours quelque chose? s'écria-t-il violemment. Que cherches-tu en moi? Qui t'étonne? Pourquoi me dérangerais-tu? En quoi? Voyons, parle une bonne fois: explique-toi.
Le temps était loin où ces explosions la stupéfiaient; mais elles la peinaient toujours, et chaque fois qu'elles éclataient, davantage: comme il était irritable, inquiet! Mais elle ne laissait plus voir sa peine et sa surprise.
—J'ai encore été maladroite à m'expliquer, dit-elle! Que veux-tu? je suis ainsi; pardonne-moi.
Ce seul mot: «Pardonne-moi!» était pour lui plus cruel que tous les reproches, car il savait bien qu'il n'avait rien à lui pardonner, puisqu'elle était la victime, et qu'il était, lui, le coupable. Ne serait-il donc jamais maître de ces emportements aussi imprudents qu'injustes?
Il la prit dans son bras, en la faisant asseoir près de lui:
—C'est à toi, de pardonner.
Autant il avait été brutal, autant il se fit tendre et caressant; il était fou de s'imaginer qu'elle pouvait avoir des soupçons, et le plus sûr moyen d'en faire naître était, précisément, de montrer de la peur qu'elle en eût; se trahir par ces maladresses était aussi grave que de laisser échapper une plainte ou un aveu pendant son sommeil.
D'ailleurs pour cette nuit il avait trouvé un moyen qui, en réalité, n'était guère difficile, de ne pas s'exposer à parler en dormant: c'était de ne pas dormir; quand le sommeil le prendrait, il ferait en sorte de se tenir éveillé. Après avoir passé tant de nuits sans fermer les yeux, il les tiendrait bien ouverts cette nuit toute entière, sans doute.
Mais il se trompait; quand il entendit la respiration calme et régulière de Philis, et que sur son épaule, où elle avait appuyé sa tête, il sentit la douce chaleur qui se dégageait d'elle le pénétrer, dans l'immobilité qu'il s'était imposée, sans s'en apercevoir, se croyant loin du sommeil et bien convaincu dès lors qu'il n'avait aucun effort à faire pour n'y pas succomber, tout à coup, il s'endormit.
Quand il s'éveilla, un rayon de soleil pâle emplissait un des coins de la chambre; accoudée sur le traversin, Philis le regardait.
Il fit un brusque mouvement et se jeta en arrière.
—Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Qu'ai-je dit?
Instantanément son visage pâlit, ses lèvres frémirent; il sentit son coeur battre tumultueusement et sa gorge serrée par une constriction douloureuse.
—Mais il n'y a rien, répondit-elle en le regardant tendrement, tu n'as rien dit.
Au fait pourquoi aurait-il parlé? Il n'y avait pas de raisons pour cela, si ce n'est sa peur même de se trahir: dans ses sommeils troublés, sous l'effroi de ses hallucinations, il avait pu gémir, crier, parler, mais il ne savait pas si réellement il avait jamais crié ou parlé, personne ne s'étant jamais trouvé près de lui pour l'observer et l'entendre. D'ailleurs, ce n'était pas d'un de ces sommeils agités qu'il venait de s'éveiller; au moins rien en lui ne révélait qu'il eût été agité. Malgré son trouble et sa frayeur, ces réflexions s'étaient faites instantanément dans son esprit, et son visage s'était détendu.
—Quelle heure est-il?
—Bientôt six heures.
—Six heures!
—N'entends-tu pas les voitures rouler dans la rue? Les pierrots piaillent.
Il devait être à peu près une heure lorsque ses yeux s'étaient clos; il avait donc dormi cinq heures, et d'un sommeil profond, complet, celui qu'il avait si longtemps poursuivi sans l'obtenir, «le baume des âmes affligées, le bain du travail douloureux», et il sortait de ce bain, calme, reposé, rajeuni, le corps dispos, l'esprit tranquille, en tout l'homme qu'il était autrefois en ses années de jeunesse heureuse, et non celui de ces derniers temps effroyablement durs.
Un soupir gonfla sa poitrine libre.
—Ah! si je t'avais toujours, murmura-t-il, s'adressant ces paroles à lui-même autant qu'à elle.
Et il attacha sur elle un long regard dans lequel brillait un sourire ému; puis, lui passant un bras autour des épaules, il l'attira contre lui.
—Chère petite femme!
Jamais elle n'avait senti une tendresse si profonde, si vibrante, dans sa voix; jamais elle n'avait pu, comme en entendant ces trois mots, mesurer la grandeur de l'amour qu'elle lui inspirait, et même il semblait que c'était comme la déclaration d'un amour nouveau.
La serrant passionnément, il répétait:
—Chère petite femme!
Éperdue, elle ne répondait rien, anéantie dans son bonheur.
Tout à coup il l'écarta doucement, et, la regardant avec son même sourire:
—Ce mot ne te dit rien?
—Il me dit que tu m'aimes.
—Et c'est tout?
—Que puis-je souhaiter de plus? Tu le dis, je le sens, tu me donnes la plus grande joie que je puisse rêver.
—Elle te suffit?
—Elle me suffirait si elle ne devait pas être interrompue: mais c'est là le malheur de notre vie que nous devions nous séparer au moment où les liens qui nous unissent sont le plus fortement tendus.
—Pourquoi nous séparer?
—Hélas! Et maman? Et la vie?
—Si tu ne quittais pas ta mère; si tu n'avais plus à prendre souci de ta vie.
Elle le regarda, sans oser l'interroger, ne trahissant la marche de sa pensée que par un frémissement que malgré ses efforts elle ne parvenait pas à comprimer.
—J'entends: si tu devenais ma femme.
—Oh! mon bien-aimé!
—Ne le veux-tu point?
Elle se jeta dans ses bras, défaillante; mais après un court instant, elle se redressa.
—Hélas! murmura-t-elle, c'est impossible.
—Pourquoi impossible?
—Ne me le demande pas, ne m'oblige pas à le dire.
—Mais, au contraire, je veux que tu le dises.
Elle détourna la tête et, d'une voix à peine perceptible, dans un souffle étouffé:
—Mon frère...
—C'est beaucoup pour ton frère que je veux ce mariage.
Puis, tout de suite, se reprenant:
—Me crois-tu homme à subir les sots préjugés du monde?