Pour que le bouton trouvé chez Caffié mît sur la piste de l'assassin, il fallait qu'il sortît des mains d'un tailleur parisien, ou tout au moins français, et que le pantalon n'eût point été vendu par un magasin de vêtements confectionnés, où l'on ne garde ni le nom ni le souvenir des acheteurs qui passent.
La tâche de la police était donc difficile, comme faibles étaient ses chances de succès.
Qu'elle se fût adressée, ainsi que l'imaginait Saniel, à chacun des trois mille tailleurs de Paris, pour connaître ceux d'entre eux qui employaient des boutons au Coq et à la Couronne marqués A.P., elle eut réellement cherché une aiguille dans une botte de foin.
Mais ce n'était point de cette façon qu'elle avait procédé: au lieu de courir après ceux qui employaient ces boutons, elle avait cherché ceux qui les fabriquaient ou les vendaient, et tout de suite, sans aller plus loin que leBottin, elle avait trouvé ce fabricant: A. Pélinotte;manufacture de boutons métal pour pantalons, marque de fabrique A. P., Couronne et Coq, faubourg du Temple.
Tout d'abord, ce fabricant s'était montré assez peu disposé à répondre aux questions de l'agent qui s'était rendu chez lui; mais, quand il avait commencé à comprendre qu'il pouvait retirer un avantage de l'affaire, en bon commerçant qu'il était, jeune et actif, il avait mis ses livres et ses placiers à la disposition de la justice. Sa prétention, en effet, était que ses boutons, grâce à une barrette en cuivre, autour de laquelle le fil s'enroulait au lieu de passer dans des trous, ne coupaient jamais le fil et qu'ils étaient incassables: quand ils sautaient, c'était avec un morceau de l'étoffe. Quelle meilleure justification de ses prétentions, quelle meilleure réclame que ce bouton arraché avec un morceau du pantalon de l'assassin? Il fallait que l'affaire vint aux assises et que, dans tous les journaux, on parlât des boutons A.P.; pour ce résultat, il eût payé un bon prix.
On ne lui avait demandé que son concours, et, au bout de quelques jours, les recherches avaient pu commencer, guidées par une liste dont l'exactitude épargnait les démarches inutiles.
Un matin, un agent de la sûreté arriva avenue de Clichy et trouva le tailleur Valérius dans sa boutique, occupé à lire son journal. Car ce n'était pas seulement quand la patrie était en danger que Valérius se passionnait pour la lecture des journaux, c'était tous les matins et tous les soirs: quand les affaires politiques allaient mal, il prenait si tragiquement les soucis qu'elles lui causaient qu'il fallait les conversations et surtout les consommations du café pour l'en distraire, et alors, bien entendu, il ne travaillait pas; au contraire, lorsqu'elles allaient à peu près bien, personne n'était plus appliqué que lui à la besogne, il ne sortait pas de sa petite boutique et, la lecture du journal du matin finie, il ne quittait ses ciseaux que pour s'asseoir à sa machine à coudre, et, tout en appuyant sur la pédale, il ruminait ce qu'il avait lu: politique, polémique, faits divers, tribunaux et feuilleton.
Rien de ce qui se publiait dans les journaux ne lui échappait; aussi aux premiers mots de l'agent comprit-il tout de suite de quoi il allait être question:
C'est pour l'affaire de la rue Sainte-Anne que vous avez besoin de ces renseignements? demanda-t-il.
—Franchement, oui.
—Eh bien, franchement aussi, je ne sais si le secret professionnel me permet de vous répondre.
L'agent, qui n'était pas bête, sentit tout de suite à qui il avait affaire, et, au lieu de s'abandonner à l'envie de rire qu'avait provoquée cette réponse faite noblement, par ce bonhomme dont la longue barbe noire touffue et la calvitie accentuaient la gravité, il prit une figure de circonstance:
—C'est à discuter, dit-il.
—Alors discutons: un client confiant dans ma probité et ma discrétion me donne un pantalon à faire; il me paye comme il convient, sans rien rabattre et au jour dit; les choses se passent entre nous loyalement; je lui donne un bon pantalon honnêtement confectionné, il me paye en bon argent. Nous sommes quittes; ai je le droit ensuite, par des paroles imprudentes ou autrement, de fournir des armes contre lui? Le cas est délicat.
—Mettez-vous l'intérêt de l'individu au-dessus de celui de la société?
—Quand il s'agit du secret professionnel, oui. Où irions-nous si l'avocat, le notaire, le médecin, le confesseur, le tailleur pouvaient accepter des compromissions sur ce point de doctrine? A l'anarchie tout simplement, et, en fin de compte, ce serait l'intérêt de la société qui en souffrirait.
L'agent, qui n'avait pas de temps à perdre, commençait à s'impatienter.
—Je vous ferai remarquer, dit-il, que le tailleur, quelle que soit l'importance de sa profession, n'est pas tout à fait dans les mêmes conditions que le médecin ou le confesseur, qui ne tiennent pas une comptabilité pour ce que leur confient leurs clients. Vous, n'est-ce pas, vous avez un livre sur lequel vous inscrivez les commandes de vos clients?
—Certainement.
—De sorte que si, mal inspiré et persévérant dans une théorie poussée à l'extrême, vous ne voulez pas répondre à mes questions, je n'aurais qu'à aller chercher le commissaire de votre quartier qui, en vertu des pouvoirs que la loi lui confère, saisirait vos livres....
—Ce serait de la violence, et ma responsabilité se trouverait dégagée.
—Et sur ces livres M. le juge d'instruction verrait à qui vous avez fourni un pantalon de cette étoffe; il ne resterait plus qu'à découvrir dans quel intérét vous avez voulu égarer les recherches de la justice.
Disant cela, il avait pris dans sa poche une petite boîte et, développant un papier de soie, il en avait tiré un bouton auquel adhérait un morceau d'étoffe bleu marine.
Valérius, que la menace du commissaire n'avait nullement ému, car il était homme à braver le martyre, regardait curieusement la boite; quand l'agent en sortit délicatement le bouton, il laissa échapper un mouvement de vive surprise.
—Vous voyez, s'écria l'agent, que vous connaissez cette étoffe!
—Voulez-vous me permettre de la regarder? dit Valérius.
—Volontiers, mais à condition de n'y pas toucher; elle est précieuse.
Valérius prit la boîte et, s'approchant de la devanture, il regarda le bouton et le morceau d'étoffe.
—C'est bien un bouton marqué A. P., comme vous le constatez, et nous savons que vous employez ces boutons.
—Je ne le nie pas; ce sont de bons boutons, et je ne donne que du bon à ma clientèle.
Rendant la boîte à l'agent, il avait été prendre un gros livre qu'il s'était mis à feuilleter; des morceaux d'étoffe étaient collés sur les pages, et à côté se trouvaient quelques lignes d'une grosse écriture. Arrivé à une page où se voyait un morceau de drap bleu, il prit la botte et compara ce morceau à celui du bouton, en le regardant au jour.
—Monsieur, s'écria-t-il, je vais vous dire des choses graves.
—Je vous écoute.
—Nous tenons l'assassin de la rue Sainte-Anne, et c'est moi qui vais vous donner le moyen de le découvrir.
—Vous avez fait un pantalon de cette étoffe? J'en ai fait trois; mais il n'y en a qu'un qui vous intéresse, celui de l'assassin. Je vous ai dit tout à l'heure que le secret professionnel m'empêchait de répondre à vos questions; mais ce que je viens de voir délie ma conscience. Comme je vous l'ai expliqué, quand j'ai confectionné un bon pantalon pour un client qui me l'a payé en bon argent, je ne crois pas avoir le droit de révéler à qui que ce soit au monde, même à la justice, les affaires de ce client.
—J'ai compris, interrompit l'agent que l'impatience gagnait.
—Mais cette réserve de ma part repose sur la réciprocité: à bon client, bon tailleur. Si le client n'est pas bon, la réciprocité cesse, ou plutôt elle continue sur un autre terrain,—celui de la guerre: on s'est mal conduit avec moi, je rends la pareille. Le pantalon auquel appartient cette étoffe,—il montra le bouton,—je l'ai fait pour un... particulier que je ne connaissais pas, et qui se présentait à moi comme Alsacien, ce que j'acceptai d'autant plus facilement qu'il s'exprimait avec un fort accent étranger. Ce pantalon, je n'ai pas à vous dire comme je l'ai soigné: je suis patriote, monsieur. Il avait été convenu qu'il serait payé contre livraison. Quand cette livraison eut lieu, la jeune apprentie qui en était chargée eut la faiblesse de ne pas exiger l'argent: on allait me l'apporter à l'instant, enfin toutes les roueries des mauvais débiteurs. J'y courus. Je fus mal reçu et ne pus rien obtenir; ce serait pour le lendemain sans faute. Le lendemain on menaça de me jeter du haut en bas des escaliers. Le surlendemain, on avait déménagé à la cloche de bois. Plus personne. Disparu; sans laisser d'adresse comme vous pouvez le penser.
—Et ce client?
—Je vous livre son nom sans hésitation aucune: Fritzner, non un Alsacien, comme j'avais cru, mais un Prussien à coup sûr, qui certainement a fait le coup, sa disparition le lendemain du crime en est la preuve.
—Vous dites que vous n'avez pu vous procurer son adresse?
—Mais vous qui disposez d'autres moyens que moi, vous la trouverez: vingt-sept à trente ans, taille moyenne, yeux bleus, barbe blonde et complet bleu de cette étoffe.
L'agent écrivait ce signalement sur son carnet à mesure que le tailleur le donnait.
—S'il n'a pas quitté Paris avec les trente-cinq mille francs volés, nous le trouverons, dit-il, et ce sera grâce à vous.
—Heureux de vous être bon à quelque chose.
L'agent allait sortir; il se ravisa:
—Vous disiez que vous aviez fait trois costumes de cette étoffe.
—Oui, mais il n'y a que celui du Fritzner qui compte; les deux autres l'ont été pour d'honnêtes gens bien connus dans le quartier, et qui m'ont loyalement payé.
—Puisqu'ils ne peuvent pas être inquiétés, vous ne devez pas avoir de scrupules à les nommer: ce n'est pas pour la justice que je vous demande leurs noms, c'est pour moi; ils feront bien dans mon rapport et prouveront que mes recherches ont été poussées à fond.
—L'un est un commerçant de la rue Truffant, il se nomme M. Blanchet; l'autre est un jeune homme qui arrive d'Amérique et se nomme M. Florentin Cormier.
—Vous dites Florentin Cormier? demanda l'agent, qui se rappela que ce nom était celui d'une personne qu'on avait vue chez Caffié le jour du crime; vous le connaissez?
—Pas précisément; c'est la première fois que je l'habille; mais je connais sa mère et sa soeur, qui habitent la rue des Moines depuis cinq ou six ans au moins; de bien honnêtes gens qui travaillent dur et ne doivent rien à personne.
Le lendemain matin, vers dix heures, peu de temps après le départ de Philis, Florentin, qui lisait le journal dans la salle à manger, pendant que madame Cormier préparait le déjeuner, entendit des pas, qui voulaient se faire légers, s'arrêter sur le palier devant leur porte. Son oreille, depuis quelques jours, s'était trop habituée aux bruits de la maison pour se tromper: il y avait dans ces pas une hésitation ou une précaution qui trahissaient évidemment un étranger; et avec le peu de relations qu'ils avaient, un étranger était sûrement un ennemi,—celui qu'il attendait.
Un coup de sonnette donné d'une main ferme le fit sauter sur sa chaise; il n'y avait pas à hésiter lentement et en prenant un air indifférent, il alla ouvrir.
Il trouva devant lui un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'un veston court, coiffé d'un chapeau melon, au visage affable et fin.
—Monsieur Florentin Cormier?
—C'est moi.
Il le fit entrer dans la salle à manger.
—M. le juge d'instruction vous prie de passer à son cabinet.
Madame Cormier sortit de la cuisine pour entendre ces quelques mots, et, si Florentin, qui la regardait, ne lui avait pas fait un geste énergique, elle se serait trahie; les paroles qu'elle avait sur les lèvres «Vous venez arrêter mon fils!» lui auraient échappé; elle les refoula.
—Et pouvez-vous me dire pour quelle affaire M. le juge d'instruction me convoque? demanda Florentin en affermissant sa voix.
—Pour l'affaire Caffié.
—Et à quelle heure dois-je me présenter devant M. le juge d'instruction?
—Tout de suite.
—Mais mon fils n'a pas déjeuné! s'écria madame Cormier. Au moins prends quelque chose avant de partir, mon cher enfant.
—Ce n'est pas la peine.
Il lui fit un signe pour qu'elle n'insistât pas: sa gorge était trop serrée pour avaler un morceau de pain, et il importait de ne pas trahir son émotion devant cet agent.
—Je suis à vous, dit-il.
Venant à sa mère, il l'embrassa, mais légèrement, sans épanchement, comme s'il ne sortait que pour une courte absence.
—A tout à l'heure!
Elle était éperdue: mais, comprenant qu'elle compromettait son fils si elle s'abandonnait, elle se contint.
Puisque c'était un rôle qu'il remplissait, Florentin se dit qu'il devait le jouer jusqu'au bout de son mieux, en entrant dans la peau du personnage qu'il voulait être, et ce rôle était celui de témoin.
Il avait été le clerc de Caffié; la justice voulait l'interroger sur son ancien patron, rien n'était plus naturel; c'était cela seulement, et rien que cela, qu'il pouvait admettre; par conséquent, il devait s'intéresser aux recherches de la police, et avoir la curiosité d'apprendre où elles en étaient.
Ce fut la question qu'il posa à l'agent lorsqu'ils marchèrent côte à côte dans la rue:
—Avancez-vous dans l'affaire Caffié?
—Je ne la connais pas, dit l'agent, qui trouvait prudent de rester sur la réserve, et je n'en sais pas plus que ce que racontent les journaux.
En sortant de la maison de sa mère, Florentin avait remarqué sur le trottoir opposé un homme qui paraissait être là en station; au bout de quelques minutes, en tournant une rue, il vit que cet homme les suivait à une certaine distance: donc ce n'était point une simple comparution devant le juge d'instruction, car on ne prend pas ces précautions avec: un témoin.
Lorsqu'ils arrivèrent place Clichy, l'agent lui demanda s'il voulait monter en voiture, mais il n'accepta point. A quoi bon? c'était une dépense inutile.
Alors il vit l'agent lever son chapeau comme s'il saluait quelqu'un, mais sans que ce salut bien certainement s'adressât à personne; et aussitôt l'homme qui les suivait se rapprocha. Ce coup de chapeau était un signal: comme, des quartiers déserts des Batignolles, ils entraient dans la foule, on craignait qu'il n'essayât de se sauver; le caractère de l'arrestation s'accentuait.
Après les pressentiments et les craintes qui l'avaient tourmenté en ces derniers jours, cela n'était pas pour l'étonner, mais puisque l'on gardait ces ménagements avec lui c'est que tout n'était pas encore décidé: il devait donc se défendre de son mieux. Affolé avant le danger, il se sentait moins faible maintenant qu'il était dedans.
En arrivant au palais de Justice, il fut immédiatement introduit dans le cabinet du juge d'instruction. Mais celui-ci ne s'occupa pas de lui aussitôt: il était en train d'interroger une femme; il continua, et Florentin put l'examiner à la dérobée: c'était un homme de tournure élégante et aisée, jeune encore, qui avait plutôt l'air d'un boulevardier ou d'un sportsman que d'un magistrat, sans rien de solennel ni d'imposant.
Tout en continuant son interrogatoire, lui aussi examinait Florentin, mais d'un coup d'oeil rapide, sans insister, comme par hasard, et simplement parce que ses regards la rencontraient. Devant une table, un greffier écrivait, et près de la porte deux gendarmes attendaient avec la physionomie ennuyée et vide de gens qui sont ailleurs.
Bientôt le juge d'instruction leva la tête vers eux:
—Vous pouvez emmener l'inculpée.
Puis tout de suite s'adressant à Florentin, il lui demanda son nom, ses prénoms, et son domicile.
—Vous avez été le clerc de l'agent d'affaires Caffié; pourquoi l'avez-vous quitté?
—Parce que mon travail était trop pénible.
—Vous craignez le travail?
—Non, quand il n'est pas excessif; il l'était chez M. Caffié et ne me laissait pas le temps de travailler pour moi: je devais arriver à l'étude le matin à huit heures, j'y déjeunais et n'en partais qu'à sept heures pour aller dîner chez ma mère aux Batignolles; j'avais une heure et demie pour cela; à huit heures et demie il fallait que je fusse de retour et je restais jusqu'à dix heures ou dix heures et demie. En acceptant cette place j'avais cru que je pourrais achever mon éducation interrompue par la mort de mon père, faire mon droit, et devenir mieux qu'un misérable clerc d'homme d'affaires; cela n'était pas possible avec M. Caffié: je le quittai, et ce fut cette seule raison qui nous sépara.
—Où avez-vous été ensuite?
C'était là la question délicate, celle que Florentin redoutait, car elle pouvait soulever contre lui des préventions que rien ne détruirait; cependant il ne pouvait pas ne pas répondre, car ce qu'il ne dirait pas lui-même d'autres le révéleraient: une enquête sur ce point était trop facile.
—Chez un autre homme d'affaires, M. Savoureux, rue de la Victoire, où je ne devais pas travailler le soir. J'y suis resté trois mois environ et suis parti pour l'Amérique.
—Pourquoi?
—Parce que, lorsque j'ai voulu me mettre sérieusement au travail je me suis aperçu que mes études avaient été interrompues trop longtemps pour qu'il me fût possible de les reprendre: j'avais oublié une bonne partie de ce que j'avais mal appris; j'échouerais sans doute à mon baccalauréat, je ne pourrais commencer mon droit que trop tard. Je quittai la France pour l'Amérique, où j'espérais trouver une bonne situation.
—Vous êtes revenu à Paris.
—Il y a trois semaines.
—Et vous avez été chez Caffié?
—Oui.
—Quoi faire?
—Lui demander un certificat qui remplaçât celui qu'il m'avait donné et que j'avais perdu.
—C'est le jour du crime.
—Oui.
—A quelle heure?
—Je suis arrivé chez lui vers deux heures quarante-cinq minutes, et j'en suis reparti vers trois heures et demie.
Vous a-t-il donné le certificat que vous demandiez?
—Oui; le voici.
Et, le tirant de sa poche, il le présenta au juge d'instruction: c'était une attestation disant que, pendant tout le temps que M. Florentin Cormier avait été son clerc, Caffié n'avait eu qu'à se louer de lui, de son travail comme de son exactitude et de sa probité.
—Et vous n'êtes pas revenu chez lui dans la soirée? demanda le juge d'instruction.
—Pourquoi y serais-je revenu? j'avais obtenu ce que je désirais.
—Enfin y êtes-vous ou n'y êtes-vous pas revenu?
—Je n'y suis pas revenu.
—Vous souvenez-vous de ce que vous avez fait en sortant de chez Caffié?
Si Florentin avait pu se faire la moindre illusion sur sa comparution devant le juge d'instruction, la façon dont était conduit son interrogatoire la lui aurait enlevée: ce n'était pas un témoin qu'on questionnait, c'était un inculpé; il n'avait pas à éclairer la justice, il avait à se défendre.
—Parfaitement, dit-il; il n'y a pas si longtemps. En sortant de la rue Sainte-Anne, comme je n'avais rien à faire, je suis descendu sur les quais, et j'ai bouquiné depuis le port Royal jusqu'à l'Institut; mais à ce moment une averse est survenue et je suis remonté aux Batignolles où je suis resté avec ma mère.
—Quelle heure était-il lorsque vous êtes arrivé chez madame votre mère?
—Cinq heures et quelques minutes.
—Ne pouvez-vous pas préciser?
—Cinq heures un quart à quelques minutes près, soit avant, soit après.
—Et vous n'êtes pas ressorti?
—Non.
—Est-il venu quelqu'un chez madame votre mère, après que vous avez été rentré?
—Personne; ma soeur est rentrée à sept heures comme toujours, lorsqu'elle revient de sa leçon.
—Avant de monter chez vous, avez-vous parlé à quelque locataire de la maison?
—Non.
Il y eut une pause et Florentin sentit les yeux du juge fixés sur lui avec une persistance gênante: il semblait que ce regard, qui l'enveloppait de la tête aux pieds, voulût le déshabiller.
—Autre chose, dit le juge d'instruction; vous n'avez pas perdu un bouton de pantalon pendant que vous étiez chez Caffié?
Florentin attendait cette question; et depuis longtemps il avait examiné la réponse qu'il lui ferait. Nier était impossible. Il serait trop facile de le convaincre de mensonge, car, par cela seul qu'on la lui poserait, ce serait dire qu'on avait en main la preuve que ce bouton lui appartenait. Il fallait donc confesser la vérité, si grave qu'elle pût être.
—Effectivement, dit-il, et voici comment...
Il raconta en détail l'histoire du dossier classé sur la plus haute planche d'un casier; sa quasi-chute; l'arrachement du bouton dont il ne s'était aperçu que dans la rue.
Le juge d'instruction ouvrit un tiroir et en tira une petite boîte dans laquelle il prit un bouton qu'il présenta à Florentin.
—Est-ce celui-ci? demanda-t-il.
Florentin le regarda.
—Il m'est assez difficile de répondre, dit-il enfin; un bouton ressemble à un autre.
—Pas toujours.
—Il faudrait pour cela que j'eusse remarqué la forme de celui que j'ai perdu, et je n'y ai prêté aucune attention: il me semble que personne ne sait au juste comment et en quoi sont faits les boutons qu'il porte.
De nouveau le juge d'instruction l'examina:
—Mais le pantalon que vous avez aujourd'hui n'est-il-pas le même que celui auquel ce bouton a été arraché?
—C'est celui que je portais le jour où j'ai été chez M. Caffié.
—Alors il est tout simple de comparer le bouton que je vous montre à ceux de votre pantalon, et votre réponse devient facile.
Il était impossible d'échapper à cette vérification.
—Déboutonnez votre gilet, dit le juge, et faites votre comparaison avec soin, avec tout le soin que vous jugerez bon: la question a son importance.
Florentin ne la sentait que trop, l'importance de cette question; mais, telle qu'elle lui était posée, il ne pouvait pas ne pas répondre franchement.
Il déboutonna son gilet et compara le bouton trouvé avec les siens.
—Je crois que c'est bien le bouton que j'ai perdu, dit-il.
Bien qu'il se fût appliqué à ne pas trahir son angoisse, il sentit que sa voix tremblait et qu'elle avait un accent rauque; alors il voulut expliquer cette émotion:
—C'est là un hasard vraiment terrible pour moi, dit-il.
Le juge d'instruction ne répondit pas.
—Mais parce que j'ai perdu un bouton chez M. Caffié, il n'en résulte pas que ce bouton m'ait été arraché dans une lutte!
—Vous avez votre système, vous le ferez valoir ce n'est pas ici le lieu; je n'ai plus qu'une question à vous poser: Par quel bouton avez-vous remplacé celui que vous aviez perdu?
—Par le premier venu.
—Qui l'a cousu?
—Moi.
—C'est votre habitude de recoudre vos boutons vous même?
Bien que le juge d'instruction n'eût insisté, sur cette dernière question ni par le ton ni par la forme qu'il lui donnait, Florentin voyait l'accusation que sa réponse allait formuler.
—Quelquefois, dit-il.
—Cependant, en rentrant chez vous, vous avez trouvé votre mère, m'avez-vous dit; avait-elle des raisons pour ne pouvoir pas vous recoudre elle-même ce bouton?
—Je ne lui ai pas demandé de le faire.
—Mais quand elle vous a vu le coudre, elle ne vous a pas pris l'aiguille des mains?
—Elle ne m'a pas vu.
—Pourquoi?
—Elle était occupée à préparer notre dîner.
—Il suffit.
—J'étais dans l'entrée de notre logement où depuis mon retour on m'a établi un lit; ma mère était dans la cuisine.
-La cuisine et l'entrée ne communiquent pas entre elles?
—La porte était fermée.
Tout un flot de paroles lui monta aux lèvres pour protester contre les conclusions qui semblaient résulter de ses réponses, mais il s'arrêta; il se voyait pris dans un engrenage, et tous ses efforts pour s'en dégager ne faisaient que l'étreindre plus fortement.
Puisqu'on ne le questionnait plus, le meilleur, semblait-il, était de ne rien dire; et il garda le silence pendant un temps assez long, dont il n'apprécia que vaguement la durée: le juge parlait à mi-voix, le greffier écrivait rapidement, et il n'entendait qu'un murmure monotone que déchiraient les grincements d'une plume sur le papier.
—On va vous lire votre interrogatoire, dit le juge.
Il voulait tendre toute son attention sur cette lecture, mais il ne tarda pas à en perdre le fil: quand les questions passaient d'un fait à un autre, il restait à celui qui venait d'être examiné et arrivait trop tard à celui qu'on abordait: l'impression qu'il éprouva cependant fut que ce qu'il avait dit avait été fidèlement reproduit ou résumé; il signa.
—Maintenant, dit le juge d'instruction, mon devoir m'oblige, en présence des charges qui ressortent de votre interrogatoire, à délivrer contre vous un mandat de Dépôt.
Florentin reçut le coup sans broncher.
—Je sais, dit-il, que toutes les protestations que je ferais entendre n'auraient en ce moment aucun effet; je vous les épargnerai donc; mais j'ai une faveur... une grâce à vous demander: c'est de me permettre d'annoncer mon arrestation à ma mère et à ma soeur... qui m'aiment tendrement. Oh! vous lirez ma lettre.
—Faites, monsieur.
Après le départ de son fils et de l'agent, madame Cormier était restée anéantie: son fils! son Florentin! le pauvre enfant! et elle s'était abîmée dans son désespoir.
N'avaient-ils pas assez souffert! Leur fallait-il cette nouvelle épreuve! Pourquoi la vie leur était-elle si impitoyablement cruelle?
Tout une série de plaintes qui s'enchaînaient l'avait fait remonter d'année en année jusqu'à la mort de son mari,—le point de départ de leurs malheurs. Qu'avait-elle eu de bon depuis ce jour? Après tant d'autres, ce dernier coup qui s'abattait sur elle était le plus dur et l'écrasait. Ah! pourquoi le docteur Saniel ne l'avait-il pas laissée mourir; au moins elle n'aurait pas vu cette dernière catastrophe, cette honte: son fils accusé d'assassinat, en prison, aux assises!
Et, ces plaintes, elle les répétait tout haut en pleurant, avec le soulagement d'une douleur qui s'abandonne: elle était seule dans son logement désert; personne pour l'entendre, la regarder, la gronder.
Car, lorsqu'elle se laissait ainsi prendre par le chagrin, Philis la grondait toujours, tendrement il est vrai, avec de douces paroles, avec des caresses, mais enfin elle la grondait: une surveillance de tous les instants, pas une minute de liberté quand elle était à la maison. Qu'un soupir lui échappât, qu'une contraction plissât ses lèvres, que ses yeux fussent voilés de tristesse, aussitôt Philis s'en apercevait et, d'un coup d'oeil, d'un mot: «Maman!» elle lui rappelait qu'il ne fallait pas s'abandonner.
Et pourquoi ne s'abandonnerait-elle pas? Elle n'était vraiment pas raisonnable, Philis, de vouloir qu'on ne se plaignit jamais de la vie et de l'injustice des choses. Pour résister, il faut avoir des nerfs qui permettent la résistance; et, ces nerfs solides, elle ne les avait point, pauvre femme qu'elle était.
Maintenant qu'elle était seule, elle pouvait au moins pleurer à son aise, et se plaindre et gémir.
Elle pleura, elle gémit; mais il arriva un moment, où après avoir été à l'extrême du désespoir qui lui montrait son fils condamné comme assassin et exécuté, elle s'arrêta en se demandant si elle n'allait pas trop loin. Ce n'était plus Philis qui lui disait qu'il est mauvais de s'abandonner, c'était elle-même.
Pour être appelé devant le juge d'instruction, il n'en résultait pas que Florentin ne dût pas revenir et qu'il fût perdu, comme son affolement maternel l'avait imaginé.
Sans bien connaître les habitudes de la justice, elle croyait qu'on ne procédait point avec les gens qu'on arrête comme cet agent l'avait fait: «Monsieur le juge d'instruction vous prie de passer à son cabinet»; ce n'étaient point des manières de gendarme.
Il allait revenir; certainement elle pouvait l'attendre.
Et elle l'avait attendu sans vouloir déjeuner; il serait content, le pauvre enfant, quand il rentrerait, de ne pas se mettre à table tout seul. D'ailleurs, elle était trop profondément bouleversée pour pouvoir manger. Avec soin, elle avait couvert de cendres le charbon du fourneau pour que son haricot de mouton restât chaud: c'était son plat favori, avec des navets, et, justement elle en avait trouvé d'excellents, tendres et frais, le matin, au marché; quelle faim il aurait!
Le temps s'était écoulé, les minutes, les heures, et il n'arrivait pas; il avait fallu allumer d'autres charbons, les couvrir aussi, et malgré toutes ces précautions la sauce avait tourné: quel ennui!
Alors ses angoisses l'avaient reprise: un témoin n'est pas retenu ainsi par un juge d'instruction, et, bien que Florentin en eût long à raconter sur Caffié, bien qu'on ne pensât pas à l'interrompre lorsqu'il parlait, il devenait de plus en plus impossible d'admettre qu'il ne se fût point passé quelque chose d'extraordinaire. On l'aurait donc arrêté? Mais alors qu'allait-il advenir de lui?
Elle était retombée dans une crise de larmes et de désespoir, mais cette fois sans éprouver du soulagement à être seule; au contraire, elle aurait voulu que Philis fût là : avec elle on ne perdrait pas la tête; elle savait toujours se tirer d'affaire; elle trouvait quelque chose à dire; peut-être, après tout, les choses n'étaient-elles pas aussi graves qu'elles paraissaient.
Heureusement, elle ne devait pas rentrer tard ce jour-là : il n'y aurait qu'à l'attendre et à ne pas désespérer jusqu'à ce qu'elle arrivât.
Elle attendit, et depuis plusieurs années elle avait si bien pris l'habitude de compter pour tout sur sa fille, qu'elle se rassura presque à se dire qu'elle allait arriver.
Enfin un bruit de pas légers et hâtés se fit entendre sur le palier: aussi vivement qu'elle le put, Madame Cormier alla ouvrir la porte et fut stupéfaite de voir la figure convulsée de sa fille: évidemment Philis avait été surprise par la brusque ouverture de la porte.
—Tu sais donc tout? s'écria madame Cormier.
Philis la prit dans ses bras et l'entraîna dans la salle à manger où elle la fit asseoir:
—Calme-toi, dit-elle, rassure-toi, on ne le gardera pas.
—Tu as un moyen?
—Nous trouverons; je te promets qu'on ne le gardera pas.
—Tu en es sûre?
—Je te le promets.
—Tu me rends la vie. Mais comment as-tu su?
—Il m'a écrit: le concierge m'a remis, comme je passais, sa lettre qui venait d'arriver.
—Que dit-il?
Madame Cormier prit la lettre que Philis lui tendait, mais le papier tremblait tellement dans sa main agitée qu'elle ne put pas lire.
—Lis-la-moi.
Philis la reprit et lut:
Chère petite soeur,Après m'avoir entendu, le juge d'instruction megarde. Adoucis pour maman la douleur de ce coup;fais-lui comprendre qu'on ne peut pas ne pasreconnaître bientôt la fausseté de cette accusationet, de ton côté, emploie-toi à rendre évidente cettefausseté, tandis que, du mien, je vais travailler à prouver mon innocence.Embrasse bien la pauvre maman pour moi, ettrouve dans ta tendresse, dans ta force et ta bontédes consolations pour elle; la mienne sera de penserque tu es près d'elle, chère petite soeur bien-aimée.FLORENTIN.
Chère petite soeur,
Chère petite soeur,
Après m'avoir entendu, le juge d'instruction megarde. Adoucis pour maman la douleur de ce coup;fais-lui comprendre qu'on ne peut pas ne pasreconnaître bientôt la fausseté de cette accusationet, de ton côté, emploie-toi à rendre évidente cettefausseté, tandis que, du mien, je vais travailler à prouver mon innocence.
Après m'avoir entendu, le juge d'instruction me
garde. Adoucis pour maman la douleur de ce coup;
fais-lui comprendre qu'on ne peut pas ne pas
reconnaître bientôt la fausseté de cette accusation
et, de ton côté, emploie-toi à rendre évidente cette
fausseté, tandis que, du mien, je vais travailler Ã
prouver mon innocence.
Embrasse bien la pauvre maman pour moi, ettrouve dans ta tendresse, dans ta force et ta bontédes consolations pour elle; la mienne sera de penserque tu es près d'elle, chère petite soeur bien-aimée.
Embrasse bien la pauvre maman pour moi, et
trouve dans ta tendresse, dans ta force et ta bonté
des consolations pour elle; la mienne sera de penser
que tu es près d'elle, chère petite soeur bien-aimée.
FLORENTIN.
FLORENTIN.
—Et c'est ce brave garçon qu'on accuse d'un assassinat! s'écria madame Cormier en fondant en larmes.
Il fallut plusieurs minutes à Philis pour calmer un peu cette crise.
—C'est à lui qu'il faut penser, maman; ne nous abandonnons pas.
—Tu vas faire quelque chose, n'est-ce pas, ma petite Philis?
—Je vais aller trouver M. Saniel.
—M. Saniel est médecin, il n'est pas avocat.
—Justement c'est comme médecin que M. Saniel peut sauver Florentin. Il sait que Caffié a été tué sans lutte entre lui et son assassin, conséquemment sans arrachement du bouton. Qu'il le dise, qu'il le prouve au juge d'instruction et l'innocence de Florentin est démontrée. Je vais chez lui.
—Je t'en prie, ne me laisse pas seule trop longtemps.
—Je reviens tout de suite.
Ce fut en courant que Philis descendit des Batignolles à la rue Louis-le-Grand. A son coup de sonnette saccadé, Joseph qui avait repris sa place dans l'antichambre, ouvrit vivement, et, comme Saniel n'avait personne, elle entra tout de suite dans son cabinet.
—Qu'as-tu? demanda-t-il en voyant son agitation.
—Mon frère est arrêté.
—Ah! le pauvre garçon.
Ce que Saniel avait dit à Philis pour expliquer que cette arrestation ne pouvait pas avoir lieu était sincère, il le croyait, et même il faisait plus que de le croire, il le voulait. Quand il s'était décidé à supprimer Caffié, il n'avait pas admis que la justice pût jamais découvrir un coupable: ce serait un crime qui resterait impuni, comme il y en a tant, et personne ne serait inquiété. Voilà que maintenant elle en trouvait un qui était arrêté, et ce coupable était le frère de la femme qu'il aimait. Il fut un moment déconcerté.
—Comment a-t-il été arrêté? demanda-t-il, autant pour savoir que pour se remettre.
Elle raconta ce qu'elle savait et lut la lettre de Florentin.
—C'est un bon garçon que ton frère, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même.
—Tu vas le sauver.
—Comment cela.
Ce fut un cri qui lui échappa sans qu'elle en comprît la portée, sans qu'elle devinât davantage l'expression de curiosité inquiète du regard qu'il avait attaché sur elle.
—A qui veux-tu que je m'adresse, si ce n'est à toi? N'es-tu pas tout pour moi! mon appui, ma direction, non conseil, mon Dieu!
Elle expliqua ce qu'elle attendait de lui.
Une fois encore, une exclamation échappa à Saniel:
—Tu veux que j'aille chez le juge d'instruction, moi!
—Qui mieux que toi peut expliquer comment les choses se sont passées?
Saniel, qui était revenu de son premier mouvement de surprise, ne broncha pas; évidemment elle parlait avec une entière bonne foi, sans rien soupçonner, et ce serait folie de chercher autre chose que ce qu'elle disait.
—Mais on ne se présente pas ainsi devant un juge d'instruction, répondit-il; c'est lui qui vous appelle.
—Pourquoi n'irais-tu pas au-devant de sa convocation, puisque tu sais des choses qui peuvent l'éclairer?
—Est-il vraiment habile de devancer cette convocation? En allant le trouver, je me fais le défenseur de ton frère....
—C'est cela précisément que je te demande.
—....Et, par cela seul que je me présente en défenseur, j'enlève du poids à ma déposition, qui aurait plus d'autorité si elle était celle d'un simple témoin.
—Mais quand te demandera-t-on cette déposition? Pense aux souffrances de Florentin pendant ce temps d'attente, à celles de maman, aux miennes. Il peut perdre la tête. Il peut se tuer. Son âme n'est pas ferme; celle de maman qui n'est pas non plus bien solide, résistera-t-elle à tout ce que vont publier les journaux? Il y a ce malheureux passé qu'on va rappeler et qui nous couvrira de honte.
Saniel hésita un moment.
—Eh bien! j'irai, dit-il, non ce soir même, il est trop tard, mais demain matin.
—Oh! cher Victor, s'écria-t-elle en le serrant dans ses bras, je savais bien que tu le sauverais: nous te devrons sa vie, comme nous te devons déjà , celle de maman, comme je te dois le bonheur; n'ai-je pas raison de dire que tu es mon Dieu?
Quand elle fut partie pour revenir au plus vite près de sa mère, il eut un moment de retour sur soi qui lui fit regretter cette faiblesse; car c'était bien une faiblesse une sensiblerie bête, indignes d'un homme fort, qui ne se serait pas laissé ainsi toucher et entraîner. Quel besoin avait-il d'aller provoquer le danger quand il pouvait rester bien tranquille, sans que personne pensât à lui? N'était-ce pas une folie? La justice voulait un coupable; il en fallait un à la curiosité publique: pourquoi leur enlever celui qu'elles avaient? Qu'il y réussit, n'en chercheraient-elles pas un autre? Là était l'imprudence et—à dire le vrai mot—la démence. Maintenant qu'il n'était plus sous l'influence des beaux yeux éplorés de Philis, il n'allait pas commettre cette imprudence. Toute la soirée il s'affermit dans cette idée; et quand il se coucha, sa résolution était prise: il n'irait pas chez le juge d'instruction.
Mais en s'éveillant il eut la surprise de constater que cette résolution du soir n'était plus celle du matin, et que ce dualisme de personnalité qui déjà l'avait frappé s'affirmait de nouveau: c'était la nuit qu'il avait résolu la mort de Caffié et le soir qu'il l'avait exécutée; c'était le matin qu'il en avait abandonné l'idée, comme c'était le matin qu'il revenait sur la décision prise la veille de ne pas aller au secours de ce pauvre garçon, De quoi donc était faite la volonté de l'homme, ondoyante comme la mer et variable comme le vent, qu'il avait eu la folie de croire si ferme chez lui?
A midi, il arrivait au Palais de Justice et faisait passer au juge d'instruction sa carte, sur laquelle il avait simplement écrit trois mots: «Pour l'affaire Caffié.»
Presqu'aussitôt il fut reçu, et brièvement il exposa comment, selon lui, Caffié avait été tué d'une mort rapide et foudroyante, par une main ferme en même temps qu'intelligente, celle d'un tueur de profession.
—C'est la conclusion de votre rapport, dit le juge d'instruction.
—Ce que je n'ai pas pu indiquer dans mon rapport, puisque je ne connaissais pas la trouvaille du bouton et les conclusions auxquelles elle a conduit, c'est qu'il n'y a pas eu lutte, comme on le suppose, entre l'assassin et sa victime.
Et médicalement, il démontra comment cette lutte avait été impossible.
Le juge d'instruction l'écouta attentivement, sans un mot, sans un geste d'interruption.
—Vous connaissez ce jeune homme? dit-il.
—Je l'ai vu une seule fois; mais je connais sa mère, que j'ai soignée, et c'est à son instigation que je me suis décidé à vous présenter ces observations.
—Sans doute, elles ont leur valeur; mais je vous ferai remarquer qu'elles ne tendent à rien moins qu'à détruire notre hypothèse.
—Si elle n'est pas fondée!
—Je vous ferai remarquer que vous êtes négatif, monsieur le docteur, et non suggestif. Nous avons un coupable et vous n'en avez pas. En voyez-vous un?
Saniel crut s'apercevoir que le juge d'instruction le regardait avec une persistance inquiétante:
—Non, dit-il vivement.
Puis, s'étant levé, il ajouta avec plus de calme:
—Ce n'est pas dans mon rôle.
Il n'avait qu'à se retirer, ce qu'il fit, et en suivant le long vestibule sonore il se dit que ce magistrat avait raison: il tenait un coupable, croyait-il; pourquoi l'aurait-il lâché?
Pour lui, il avait fait ce qu'il pouvait.