Chapter 11

[152]Il faut user de douceur & de clemence en la temperant de quelque severité pour le bien public, sans laquelle on ne sçauroit gouverner une ville.

[152]Il faut user de douceur & de clemence en la temperant de quelque severité pour le bien public, sans laquelle on ne sçauroit gouverner une ville.

[153]Et ainsy il faut plustost pourvoir au salut de plusieurs, qu’à leur appetit particulier.

[153]Et ainsy il faut plustost pourvoir au salut de plusieurs, qu’à leur appetit particulier.

Une autre occasion de demeurer roide en l’execution de ces maximes, est lors qu’il est necessaire de ruiner quelque puissance, laquelle pour estre trop grande, nombreuse, ou étenduë en divers lieux, on ne peut pas facilement abatre par les voyes ordinaires,

[154]Cùm illamDefendat numerus, junctæque umbone phalanges.

[154]Cùm illam

Defendat numerus, junctæque umbone phalanges.

[154]Parce qu’elle est defenduë par des troupes nombreuses & par des regimens armés.

[154]Parce qu’elle est defenduë par des troupes nombreuses & par des regimens armés.

Et quoy qu’il fut grandement à desirer que l’on pust en venir toujours aussi facilement à bout, que les Roys d’Espagne ont fait des Morisques & Marans, qu’ils chasserent par deux fois de leurs Royaumes, jusques au nombre de plus de deux cens quarante mille familles, & ce en vertu d’un simple Edict & Commandement : Neanmoins parce que toutes les affaires ne sont pas semblables en leurs circonstances, ny les maladies accompagnées de mêmes symptomes ou accidens ; aussi faut-il bien souvent changer de remedes, & en pratiquer quelquefois de plus violens les uns que les autres,

[155]Ulcera possessis altè suffusa medullis,Non leviore manu, ferro curantur & igne ;Ad vivum penetrant flammæ, quo funditus humorDefluat, & vacuis corrupto sanguine venisArescat fons ille mali.

[155]Ulcera possessis altè suffusa medullis,

Non leviore manu, ferro curantur & igne ;

Ad vivum penetrant flammæ, quo funditus humor

Defluat, & vacuis corrupto sanguine venis

Arescat fons ille mali.

(Claudian. 3. in Eutrop.)

[155]On guerit par le fer & le feu, & non par quelque remede doux, les ulceres qui se sont attachés au plus profond des mouëlles ; les flammes penetrant jusques au vif, font entierement evacuer l’humeur peccante, & tarir ensuite la cause du mal, ayant tiré tout ce qu’il y avoit de mauvais sang dans les veines.

[155]On guerit par le fer & le feu, & non par quelque remede doux, les ulceres qui se sont attachés au plus profond des mouëlles ; les flammes penetrant jusques au vif, font entierement evacuer l’humeur peccante, & tarir ensuite la cause du mal, ayant tiré tout ce qu’il y avoit de mauvais sang dans les veines.

La main basse que Mithridates fit faire en un seul jour sur quarante mille Citoyens Romains épandus en divers endroits de l’Asie, estoit un des Coups d’Estat dont je pretens parler. Comme aussi les Vespres Sicilienes, autorisées par Pierre Roy d’Arragon, & subtilement tramées par Prochyte grand Seigneur du païs, lequel déguisé en Cordelier noüa si bien la partie, qu’un jour de Pasques ou de Pentecoste de l’anM CC LXXXII, lors qu’on sonnoit le premier coup des vespres, les Siciliens massacrerent tous les François qui estoient dans leur Isle, sans même pardonner aux femmes ny aux petits enfans. Pareille histoire se passa encore il n’y a pas vingt ans dans l’Isle de Magna, où les habitans de la ville de Corme, se delivrerent par un semblable moyen, & en une seule nuit d’une armée de trente mille hommes, qui y avoit esté envoyée par Arcomat Lieutenant du Roy de Perse. Mais puis que nous avons dans nostre Histoire de France l’exemple de la Saint Barthelemy, qui est un des plus signalez que l’on puisse trouver en aucune autre, il nous y faut particulierement arrester, pour la considerer suivant toutes ses principales circonstances. Elle fut doncques entreprise par la Reyne Catherine de Medicis, offensée de la mort du Capitaine Charry ; par Monsieur de Guise, qui vouloit venger l’assassinat de son Pere, commis par Poltrot à la sollicitation de l’Amiral & des Protestans ; & par le Roy Charles & le Duc d’Anjou ; le premier se voulant vanger de la retraite que lesdits Protestans luy firent faire plus viste qu’il ne vouloit de Meaux à Paris, & tous deux pensant de pouvoir par ce moyen ruiner les Huguenots, qui avoient esté cause de tous les troubles & massacres survenus pendant l’espace de trente ou quarante ans en ce Royaume. L’affaire fut concertée fort long-temps, & avec une telle resolution de la tenir secrete, que Lignerolles Gentilhomme du Duc d’Anjou, ayant témoigné au Roy, encore bien que couvertement, d’en sçavoir quelque chose, il fut incontinent aprés dépesché, par un duel que le Roy même sous main luy suscita. Le lieu choisi pour y attirer tous les plus riches & autorisez d’entre les Huguenots fut Paris. L’occasion fut prise sur la réjoüissance des noces entre le Roy de Navarre, qui estoit de la Religion, & la Reyne Marguerite. La blessure de l’Amiral causée par le Duc de Guise son ancien ennemy, fut le commencement de la tragedie : les moyens de l’executer en faisant venir douze cens Arquebusiers, & les compagnies des Suisses à Paris furent mêmement approuvez par l’Amiral, sur la croyance qu’il eut que c’estoit pour le defendre contre la Maison de Lorraine : bref tout fut si bien disposé, que l’on ne manque en chose quelconque sinon en l’execution, à laquelle si on eust procedé rigoureusement il faut avoüer que c’eust esté le plus hardy Coup d’Estat, & le plus subtilement conduit, que l’on ait jamais pratiqué en France ou en autre lieu. Certes pour moy, encore que la Saint Barthelemy soit à cette heure également condamnée par les Protestans & par les Catholiques, & que Monsieur de Thou nous ait rapporté l’opinion que son pere & luy en avoient par ces vers de Stace,

[156]Occidat illa dies ævo, neu postera credantSæcula ; nos certè taceamus, & obruta multaNocte, tegi propriæ patiamur crimina gentis.

[156]Occidat illa dies ævo, neu postera credant

Sæcula ; nos certè taceamus, & obruta multa

Nocte, tegi propriæ patiamur crimina gentis.

[156]Qu’il ne se parle jamais plus de ce jour, & que les siecles avenir ne croyent point qu’il ait esté ; & pour nous gardons le silence & couvrons les crimes de nostre propre nation, les ensevelissant dans des profondes tenebres.

[156]Qu’il ne se parle jamais plus de ce jour, & que les siecles avenir ne croyent point qu’il ait esté ; & pour nous gardons le silence & couvrons les crimes de nostre propre nation, les ensevelissant dans des profondes tenebres.

Je ne craindray point toutefois de dire que ce fut une action tres-juste, & tres-remarquable, & dont la cause estoit plus que legitime, quoy que les effets en ayent esté bien dangereux & extraordinaires. C’est une grande lascheté ce me semble à tant d’Historiens François d’avoir abandonné la cause du Roy Charles IX, & de n’avoir monstré le juste sujet qu’il avoit eu de se défaire de l’Amiral & de ses complices : on luy avoit fait son procés quelques années auparavant, & ce fameux arrest estoit intervenu en suite, qui fut traduit en huit langues, & intimé ou signifié, si l’on peut ainsi dire, à toutes ses troupes ; on avoit donné un second arrest en explication du premier, & tous les Protestans avoient esté si souvent declarez criminels de leze Majesté, qu’il y avoit un grand sujet de loüer cette action, comme le seul remede aux guerres qui ont esté depuis ce temps-là, & qui suivront peut-estre jusques à la fin de nostre Monarchie, si l’on n’eust point manqué à l’axiome de Cardan, qui dit :[157]Nunquam tentabis, ut non perficias.(in Proxen.) Il falloit imiter les Chirurgiens experts, qui pendant que la veine est ouverte, tirent du sang jusques aux defaillances, pour nettoyer les corps cacochymes de leurs mauvaises humeurs. Ce n’est rien de bien partir si l’on ne fournit la carriere : le prix est au bout de la lice, & la fin regle toujours le commencement. On me pourra toutefois objecter qu’il y a trois circonstances à cette action qui la rendent extremement odieuse à la posterité. La premiere que le procedé n’en a pas esté legitime, la seconde que l’effusion de sang y a esté trop grande, & la derniere que beaucoup d’innocens ont esté envelopez avec les coupables. Mais pour y satisfaire je répondray à ce qui est de la premiere, qu’il faut entendre là-dessus nos Theologiens lors qu’ils traittent[158]de fide Hæreticis servanda, & cependant je diray de mon chef, que les Huguenots nous l’ayant rompuë plusieurs fois, & s’estant efforcez de surprendre le Roy Charles, à Meaux & ailleurs, on pouvoit bien leur rendre la pareille ; & puis ne lisons nous pas dans Platon (5. de Rep.) que ceux qui commandent, c’est à dire les Souverains, peuvent quelquefois fourber & mentir quand il en doit arriver un bien notable à leurs sujets ? Or pouvoit-il arriver un plus grand bien à la France, que celuy de la ruine totale des Protestans ? Certes ils nous la baillerent si belle par leur peu de jugement, que c’eust presque esté une pareille faute à nous de les manquer, comme à l’Amiral de s’estre venu enfermer avec toute la fleur de son party, dans la plus grande ville & la plus ennemie qu’il pust avoir, sans se défier de la Reyne mere, à laquelle il avoit tué Charry, de ceux de Lorraine desquels il avoit fait assassiner le Pere, & du Roy qu’il avoit fait galloper depuis Meaux jusques à Paris. Ne sçavoit-il pas que sa Religion estant haïe aux personnes mêmement les plus douces & traitables, elle ne pouvoit estre qu’abominée & detestée en la sienne, & en celle de tant de coupejarets desquels il estoit ordinairement accompagné ? D’ailleurs le bruit qu’on fit courir en même temps qu’ils avoient entrepris de nous traitter comme on les traitta incontinent aprés leur dessein découvert, ne pouvoit-il pas estre veritable ? beaucoup le tiennent pour tres-asseuré, & pour moy j’estime qu’excepté les Politiques, chacun le peut tenir pour constant. Quant à ce qui est de l’effusion de sang qu’on dit y avoir esté prodigieuse, elle n’égaloit pas celle des journées de Coutras, de Saint Denys, de Moncontour, ny tant d’autres tuëries, desquelles ils avoient esté cause. Et quiconque lira dans les Histoires, que les habitans de Cesarée tuërent quatre-vingts mille Juifs en un jour ; qu’il en mourut un million deux cens quarante mille en sept ans dans la Judée ; que Cesar se vante dans Pline d’avoir fait mourir un million cent nonante & deux mille hommes en ses guerres étrangeres ; & Pompée encore davantage ; que Quintus Fabius envoya des Colonies en l’autre monde, de 100000 Gaulois, Caius Marius de 200000 Cimbres, Charles Martel de 300000 Theutons ; que 2000 Chevaliers Romains, & 300 Senateurs, furent immolez à la passion du Triumvirat, quatre legions entieres à celle de Sylla, 40000 Romains à celle de Mithridate ; que Sempronius Gracchus ruina 300 villes en Espagne, & les Espagnols toutes celles du Nouveau monde, avec plus de 7 ou 8 millions d’habitans : Qui considerera, dis-je, toutes ces sanglantes tragedies, une bonne partie desquelles se trouve enregistrée dans le traitté de la Constance de Juste Lipse, il aura assez de quoy s’étonner parmy tant de barbaries, & de croire aussi que celle de la Saint Barthelemy n’a pas esté des plus grandes, quoy qu’elle fust une des plus justes & necessaires. Pour la troisiéme difficulté elle semble assez considerable, veu que beaucoup de Catholiques furent enveloppez dans la même tempeste, & servirent de curée à la vengeance de leurs ennemis ; mais il ne faut que la maxime de Crassus dans Tacite (Annal.14.) pour luy fournir en deux mots de réponse,[159]habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum, quod contra singulos utilitate publica rependit. D’où vient doncques que cette action, puis qu’elle estoit si legitime & raisonnable, a neanmoins esté & est encore tellement blâmée & décriée ; pour moy, j’en attribue la premiere cause à ce qu’elle n’a esté faite qu’à demy, car les Huguenots qui sont restez, auroient mauvaise grace de l’approuver, & beaucoup de Catholiques qui voient bien qu’elle n’a de rien servy, ne se peuvent empescher de dire, qu’on se pouvoit bien passer de l’entreprendre, puis que l’on ne la vouloit pas achever ; où au contraire si l’on eust fait main basse sur tous les Heretiques, il n’en resteroit maintenant aucun au moins en France pour la blâmer, & les Catholiques pareillement n’auroient pas sujet de le faire, voyant le grand repos & le grand bien qu’elle leur auroit apporté. La seconde raison est, que suivant le dire du Poëte,

[160]Segnius irritant animos demissa per aures,Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus.

[160]Segnius irritant animos demissa per aures,

Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus.

[157]Il ne faut jamais rien entreprendre si on ne le veut achever.

[157]Il ne faut jamais rien entreprendre si on ne le veut achever.

[158]De la foy qu’on doit tenir aux heretiques.

[158]De la foy qu’on doit tenir aux heretiques.

[159]Tout grand exemple a quelque chose d’injuste, qui est recompensé envers les particuliers par l’utilité publique qu’il procure.

[159]Tout grand exemple a quelque chose d’injuste, qui est recompensé envers les particuliers par l’utilité publique qu’il procure.

[160]Ce qu’on dit doucement à l’oreille irrite bien plus lentement les esprits, que ce qu’on voit d’un œil fidelle.

[160]Ce qu’on dit doucement à l’oreille irrite bien plus lentement les esprits, que ce qu’on voit d’un œil fidelle.

Aussi voyons nous qu’on ne parle pas en si mauvais termes de cette execution en Italie & aux autres Royaumes étrangers, comme l’on fait en France, où elle a esté faite, au milieu de Paris, & en presence d’un million de personnes ; & qu’ainsi ne soit les Polonois, qui en receurent l’histoire & le narré particulier, de la part même des plus seditieux & depitez Ministres, pendant que l’Evêque de Valence briguoit leurs suffrages pour l’élection de Henry III, ne firent pas grande difficulté de les luy accorder, parce qu’ils sçavoient bien, qu’il ne faut pas juger du naturel d’un Prince, sur le seul pied de quelque action extraordinaire & violente, à laquelle il aura esté forcé par de tres-justes & puissantes raisons d’Estat. J’ajouste que cette action n’est pas encore beaucoup éloignée de nostre memoire ; Que la pluspart de nos Histoires ont esté faites depuis ce temps-là par des Huguenots, & enfin que nous en avons la description si ample, & si particuliere dans les Memoires de Charles IX, l’Histoire de Beze, les Martyrologes, & beaucoup d’autres livres composez à dessein par les Protestans, pour condamner cette action, que rien n’y estant oublié de tout ce qui la peut rendre blâmable & odieuse, il ne se peut pas faire aussi, que ceux qui entendent la deposition de ces témoins corrompus, ne soient de leur opinion ; quoy que tous ceux qui la dépoüillent de ces petites circonstances, & qui en veulent juger sans passion, soient d’un sentiment contraire. Au reste personne ne peut nier, qu’il ne soit mort tant de factieux, & de personnes de commandement à la journée de la Saint Barthelemy, que depuis ce temps-là les Huguenots n’ont pû faire des armées d’eux-mêmes ; & que ce coup n’ait rompu toutes les intelligences, toutes les cabales & menées qu’ils avoient tant au dedans qu’au dehors du Royaume, & qu’enfin ce n’ait esté peu de chose de tous leurs plus grands efforts, lors qu’ils n’ont point esté soustenus par les broüilleries & seditions des Catholiques. Il est vray aussi comme quelques Politiques ont remarqué, que la même journée a esté cause d’un mal, duquel on ne se pouvoit jamais douter, car toutes les villes qui firent la Saint Barthelemy, & qui tuerent les Huguenots pour obeïr au Roy, & chercher les moyens de mettre le Royaume en paix, ont esté les premieres à commencer la ligue, sur ce qu’elles craignoient, & non sans raison, que le Roy de Navarre, qui estoit Huguenot, venant à la Couronne, il n’en voulust faire quelque ressentiment ; & par ce moyen l’on peut dire que la Saint Barthelemy, pour n’avoir pas esté executée comme il falloit, non seulement n’appaisa pas la guerre au sujet de laquelle elle avoit esté faite, mais en excita une autre encore plus dangereuse.

De plus lors qu’il est question d’autoriser un homme, & l’affaire dont il se mesle, de mettre en credit quelque Prince, de gagner quelqu’un, ou de le porter & encourager à quelque resolution importante ; je croy que pour venir plus facilement à bout de ces choses on peut y mesler les stratagemes & les ruses d’Estat. Ainsi voyons nous que tous les Anciens Legislateurs voulant autoriser, affermir, & bien fonder les loix qu’ils donnoient à leurs peuples, ils n’ont point eu de meilleur moyen de le faire, qu’en publiant & faisant croire avec toute l’industrie possible qu’ils les avoient receües de quelque Divinité, Zoroastre d’Oromasis, Trismegiste de Mercure, Zamolxis de Vesta, Charondas de Saturne, Minos de Jupiter, Lycurgue d’Apollon, Draco & Solon de Minerve, Numa de la Nymphe Egerie, Mahomet de l’Ange Gabriel ; & Moyse, qui a esté le plus sage de tous, nous décrit en l’Exode comme il receut la sienne immediatement de Dieu. En consideration de quoy combien que le Regne des Juifs soit entierement ruïné & aboly,[161]mansit tamen, dit Campanella (in aphorism. Polit.)religio Mosaïca cum superstitione in Hebræis & Mahumetanis, & cum reformatione præclarissima in Christianis. C’est comme je croy, ce qui a donné sujet à Cardan de conseiller aux Princes, qui pour estre peu avantagez de naissance ou dépourveus d’argent, de Partisans, de forces militaires, & de soldats, ne peuvent gouverner leurs Estats avec assez de splendeur & d’autorité, de s’appuyer de la Religion, comme firent autrefois & fort heureusement David, Numa, & Vespasien. Philippe II Roy d’Espagne ayant esté un des plus sages Princes de son temps, s’avisa aussi d’une fort belle ruse pour autoriser de bonne heure son fils parmy les peuples à qui il devoit un jour commander. Car il fit un Edict qui estoit grandement prejudiciable à ses sujets, faisant courir le bruit qu’il le vouloit publier & verifier de jour à autre, de quoy le peuple commence à murmurer & à se plaindre ; luy neanmoins persiste en sa resolution, laquelle est pareillement suivie des plaintes redoublées de son peuple : enfin le bruit en vient aux oreilles de l’Infant, qui promet d’assister le peuple, & d’empescher par tous moyens possibles que cet Edict ne soit publié, menaçant à cet effet ceux qui voudroient entreprendre de l’executer, & n’oubliant rien de ce qui pouvoit découvrir l’affection qu’il avoit à delivrer le peuple de cette oppression : de maniere que le Roy Philippe venant à rachever son jeu, & à ne plus parler de l’Edict, chacun s’imagina que l’opposition du jeune Prince avoit esté la seule cause de le faire supprimer ; & par cette invention son Pere luy fit gagner un empire dans le cœur & dans l’affection des Espagnols, qui estoit beaucoup plus asseuré, que celuy qu’il avoit sur les Espagnes :[162]longe enim valentior est amor ad obtinendum quod velis, quàm timor, dit Pline le jeune. (8. epist.) Bref si nous prenons garde aux moyens que l’on pratiqua pour convertir Henry IV à la Religion Catholique, & pour l’y confirmer, nous trouverons que ç’a esté une action conduite avec beaucoup d’esprit & d’industrie. Car encore que nous la devions tenir pour tres-veritable & asseurée, comme en effet tant de témoignages qu’il en a rendus tout le temps de sa vie, ne permettent pas à personne de pouvoir douter qu’elle ne fust telle. Si toutefois nous voulons nous donner cette liberté de la considerer en Politique, nous pouvons facilement y remarquer trois choses, sçavoir les motifs de sa conversion, qui ne furent autres que l’obstinée resistance de Monsieur du Maine, lequel pour cette occasion est qualifié dans les memoires de Tavanes,seul auteur aprés Dieu de la conversion de Henry IV, & la verité est qu’il n’avoit tenu qu’à luy de traiter tres-avantageusement, lors que sa Majesté n’estoit encore convertie : Mais soit que Dieu eust fortifié son zele, ou que les esperances mondaines l’eussent charmé, il se reduisit comme dit l’Italienal verde, & ne faisant rien pour soy, il fit beaucoup pour la France. On met aussi entre les motifs de cette conversion le conseil donné au Roy par Monsieur de Sully, l’un des principaux & des mieux sensez Huguenots de son armée,que la Couronne de France valoit bien la peine d’entendre une Messe. Pour ce qui est des circonstances de la conversion, il s’y en passa deux fort remarquables ; la premiere que le Roy fut instruit & catechisé non par quelque Theologien bigot ou superstitieux qui luy eust peut-estre rendu l’entrée de nos Eglises semblable à ces portiques & vestibules, de qui le Poëte a dit,

[163]Centauri in foribus stabulant, scyllæque biformes.

[163]Centauri in foribus stabulant, scyllæque biformes.

[161]Toutefois la religion Mosaïque est restée avec superstition parmy les Juifs & les Mahometans, & avec une tres-belle reformation parmy les Chrestiens.

[161]Toutefois la religion Mosaïque est restée avec superstition parmy les Juifs & les Mahometans, & avec une tres-belle reformation parmy les Chrestiens.

[162]Car l’amour est infiniment plus puissant que la crainte, pour nous faire obtenir quelque chose.

[162]Car l’amour est infiniment plus puissant que la crainte, pour nous faire obtenir quelque chose.

[163]Il y a des Centaures aux Portes, & des Scylles à deux formes.

[163]Il y a des Centaures aux Portes, & des Scylles à deux formes.

Mais par René Benoist Docteur en Theologie, & Curé de la paroisse de S. Eustache, lequel, si l’on en peut juger suivant le commun bruit, & ce qui se passa à l’article de sa mort, n’estoit ny Catholique trop zelé, ny Huguenot obstiné. D’où vient que maniant dextrement la conscience du Roy, & de la même sorte qu’il avoit fait celle de ses Paroissiens, pendant l’espace de 25 ou 30 ans, il luy fit seulement comprendre les principaux Mysteres, ne luy exaggerant point beaucoup de petites ceremonies & traditions, & conduit plûtost cette conversion en homme avisé & en Politique, que non pas en scrupuleux & superstitieux Theologien. La seconde chose notable fut l’Histoire de la possedée Marthe Brossier, laquelle à dire vray n’estoit qu’une pure feinte, entreprise par quelques zelez Catholiques, & appuyée par un bon Cardinal, afin que le Diable duquel on feignoit qu’elle fust possedée venant à estre chassé par la vertu du S. Sacrement, le Roy eust occasion de croire la presence réelle en l’Eucharistie, de laquelle presence ou pour mieux dire transsubstantiation, on ne tenoit pas qu’il fust entierement persuadé. Mais luy qui ne se laissoit pas facilement surprendre, voulut qu’auparavant que d’en venir aux exorcismes, les Medecins & Chirurgiens fussent appellez pour en dire leur avis, lequel ayant esté conceu en ces termes rapportez par Monsieur Marescot, dans le petit livret qu’il a composé sur cette Histoire :[164]Naturalia multa, ficta plurima, à dæmone nulla.Cette pauvre possedée, aprés avoir découvert l’ignorance & la bestise de tous les bigots de Paris, fut menacée du fouët, si elle n’en sortoit bien-tost. C’est pourquoy certain Abbé la mena à Rome, d’où Monsieur le Cardinal d’Ossat la fit si promptement chasser, qu’elle n’eust pas le loisir d’y surprendre personne. La derniere chose que l’on peut remarquer en cette conversion, est ce qui se passa en suite. Sur quoy le Politique qui doit faire son profit & tirer instruction des moindres syllabes & remarques des Historiens, pourra faire reflexion sur ce que répondit un païsan au même Roy Henry IV, que la poche sent toujours le hareng, comme il l’interrogeoit sans se faire connoistre de ce que l’on disoit parmy le peuple de sa conversion : Et aussi que le Mareschal de Biron estant fasché du refus qu’on luy avoit fait du Gouvernement de Bourg en Bresse, dit à quelqu’un de ses amys, que s’il avoit esté Huguenot on ne luy auroit pas refusé ; c’est de Cayet (Hist. sept.) que je tiens ces deux remarques, lesquelles neanmoins, excepté le Politique, personne ne doit estimer vraysemblables, puis qu’elles sont démenties par beaucoup d’autres, qui leur sont directement opposées.

[164]Beaucoup de choses naturelles, quantité de feintes, & aucune de la part du Demon.

[164]Beaucoup de choses naturelles, quantité de feintes, & aucune de la part du Demon.

Finalement la loy des contraires qui se doivent traitter sous même genre nous oblige de ranger encore icy les occasions qui se peuvent presenter, de borner ou ruiner la trop grande puissance de celuy qui en voudroit abuser au prejudice de l’Estat, ou qui par le grand nombre de ses partisans, & la cabale de ses correspondances, s’est rendu redoutable au Souverain ; voire même s’il faut le dépécher secretement, sans passer par toutes les formalitez d’une justice reglée, on le peut faire, pourveu neanmoins qu’il soit coupable, & qu’il ait merité une mort publique, s’il eust esté possible de le chastier de telle sorte. La raison sur laquelle Charron fait rouler cette maxime, est que en cela il n’y a rien que la forme violée, & que le Prince estant maistre des formalitez, il s’en peut aussi dispenser suivant qu’il le juge à propos. Chez les Romains, lors que quelqu’un s’efforçoit d’obtenir un office sans le consentement du peuple, ou qu’il donnoit le moindre soupçon d’aspirer à la Royauté, on le punissoit de mortlege Valeria, c’est à dire le plutost que l’on pouvoit, & sans forme de justice, à laquelle on songeoit seulement aprés l’execution. Le fameux Juris Consulte Ulpian passe encore plus outre quand il dit, que[165]si forte latro manifestus, vel seditio prærupta, factioque cruenta, vel alia justa causa moram non recipiant, non pœnæ festinatione, sed præveniendi periculi causa punire permittit, deinde scribere: telles furent les executions de Parmenion & Philotas par Alexandre ; de Plautian & de Seianus chez les Romains, de Guillaume Mason en Sicile, de Messieurs de Guise & du Mareschal d’Ancre sous le regne de deux de nos Roys, & du Colonel des Lansquenets dans Pavie, auquel Antonio de Leve fit donner un boüillon alteré, parce qu’il y fomentoit le trouble & la sedition. Or quoy que ces actions ne puissent estre legitimées, que par une necessité extraordinaire & absolüe, & qu’il y ait de l’injustice & de la barbarie à les pratiquer trop souvent ; les Espagnols neanmoins ont trouvé moyen de les accommoder à leurs consciences, & de surmonter beaucoup de difficultez en les prattiquant. Car ils donnent des juges cachez & secrets à celuy qu’ils estiment criminel d’Estat, ils instruisent son procés, le condamnent, & cherchent aprés de faire mettre leur sentence en execution par tous moyens possibles. Antoine Rincon Espagnol & par consequent sujet de Charles V, ne pouvant demeurer en seureté à son païs se retire vers François I, & est envoyé par luy à Constantinople, pour traitter d’une alliance avec Soliman : l’Empereur qui prevoyoit bien le dommage que luy pouvoit apporter cette Ambassade, fait tuer Rincon & Cesar Fregose son Collegue, comme ils descendoient sur le Po pour aller à Venise, par l’entremise d’Alfonse d’Avalos son Lieutenant au Milanois ; de quoy tant s’en faut que ledit Empereur s’estimast coupable, que même un de nos Evêques a bien voulu plaider pour son innocence,[166]Rinco exul Hispanus, & Francisci apud Solymannum legatione functus, non injuria fortasse, Fregosus præter jus cæsus videbatur.(Belcar. lib. 22.) André Doria ayant quitté le party du Roy de France, & pris celuy de l’Empereur, sous la faveur duquel il tenoit la ville de Genes comme en esclavage, Louys Fieschy Citoyen de la même ville, entreprend avec l’assistance de Henry II, & de Pierre Louys Farnese Duc de Parme & de Plaisance, de la mettre en liberté : il tuë d’abord Jannetin Doria & se noie par hazard, lors que l’entreprise estoit à peine commencée : Que fait l’Empereur Charles V ? sur cet incident il fait resoudre en son Conseil secret, que Pierre Louys est criminel de leze Majesté, & envoye les ordres en même temps à Doria de le faire assassiner, & à Gonzague Gouverneur de Milan de se saisir de la ville de Plaisance ; ce qui fut ponctuellement executé suivant le projet qu’il en avoit donné : & quoy qu’il ait fait le possible pour témoigner qu’il n’avoit eu aucune part en cette execution, tous les Historiens neanmoins écrivent le contraire, & le distique rapporté par Noël des Comptes nous apprend assez ce que l’on en croyoit dés ce temps-là :

[167]Cæsaris injussu cecidit Farnesius Heros,Sed data sunt jussu præmia sicariis.

[167]Cæsaris injussu cecidit Farnesius Heros,

Sed data sunt jussu præmia sicariis.

[165]Si par fortune un larron manifeste, ou une sedition dangereuse, & une faction sanglante, ou quelque autre juste cause, ne demandent aucun retardement, il est permis de punir, non pas pour haster la punition, mais pour prevenir le danger ; & puis écrire ou faire les formalités du procés.

[165]Si par fortune un larron manifeste, ou une sedition dangereuse, & une faction sanglante, ou quelque autre juste cause, ne demandent aucun retardement, il est permis de punir, non pas pour haster la punition, mais pour prevenir le danger ; & puis écrire ou faire les formalités du procés.

[166]Il sembloit que Rincon banni d’Espagne, & Ambassadeur de François vers Soliman, n’avoit pas esté tué à tort, ni Fregose tout à fait contre le droit.

[166]Il sembloit que Rincon banni d’Espagne, & Ambassadeur de François vers Soliman, n’avoit pas esté tué à tort, ni Fregose tout à fait contre le droit.

[167]Le Heros Farnese fut assassiné sans que l’Empereur l’eût commandé, mais les meurtriers furent recompensez par son ordre.

[167]Le Heros Farnese fut assassiné sans que l’Empereur l’eût commandé, mais les meurtriers furent recompensez par son ordre.

Quoy plus, le Cardinal George de Hongrie ne fut-il pas sententié de la même façon, & executé encore avec plus d’inhumanité par Ferdinand d’Austriche, sur la crainte qu’il eut que ledit Cardinal ne recherchast l’assistance du Turc, pour commander toujours dans la Transilvanie ? Et n’avons nous pas veu depuis quatre ans seulement, que le Walstein a esté assassiné dans Egra, par les secretes menées du Comte d’Ognate, qui estoit pour lors Ambassadeur du Roy d’Espagne auprés de l’Empereur ? & que le Bourgmestre la Ruelle a esté traitté de la même sorte dans la ville de Liege par le Comte de Warfuzée, suivant les Ordres que le Marquis d’Aytone Gouverneur des armes du Païs-bas luy en avoit donnez, avec des formalitez si precises, que celles de le faire mourirbien confessé & resigné à la volonté de Dieu, n’y estoient pas oubliées, pour valider davantage cette action, & la rendre semblable à une sentence criminelle legitimement rendue & executée ? Bref cette maniere de justice est tellement en usage dans les Maisons d’Austriche & d’Espagne, que le pere même ne voulut pas en exempter son propre fils, lors qu’il jugea qu’il estoit moins expedient pour le bien de son Royaume de le laisser vivre, que de le faire mourir.[168]Cætera enim maleficia tunc persequare cum facta sunt, hoc nisi provideris ne accidat, ubi evenit, frustra judicia explores, comme disoit fort bien Caton en discourant de la conjuration de Catilina dans Saluste. Et pleust à Dieu que ce grand Empereur Charles V, qui avoit tant fait d’autres Coups d’Estat, ne fust point demeuré court en celuy qu’il falloit pratiquer sur la personne de Luther, lors qu’il comparut à la Conference d’Ausbourg ! nous ne serions pas maintenant contraints de dire avec le Poëte Lucian,

[169]Heu quantum terræ potuit Pelagique parari,Hoc quem civiles fuderunt sanguine dextræ.

[169]Heu quantum terræ potuit Pelagique parari,

Hoc quem civiles fuderunt sanguine dextræ.

[168]Poursuivez la punition des autres crimes quand on les a commis, mais pour celuy-cy, si vous ne le prevenez avant sa naissance, quand il est arrivé en vain recherchez-vous d’en faire justice.

[168]Poursuivez la punition des autres crimes quand on les a commis, mais pour celuy-cy, si vous ne le prevenez avant sa naissance, quand il est arrivé en vain recherchez-vous d’en faire justice.

[169]Helas ! quelle grande étendue de terre & de mer auroit-on pû acquerir par ce sang que les guerres civiles ont fait verser.

[169]Helas ! quelle grande étendue de terre & de mer auroit-on pû acquerir par ce sang que les guerres civiles ont fait verser.

Et nous n’aurions pas éprouvé combien ce vers de Lucrece estoit veritable,

[170]Religio peperit scelerata atque impia facta.

[170]Religio peperit scelerata atque impia facta.

[170]La religion a produit des actions méchantes & impies.

[170]La religion a produit des actions méchantes & impies.

Car pour ne rien dire de l’Allemagne, & des autres païs étrangers, l’on a verifié (Bodin & autres) que depuis les premiers tumultes excitez par les Calvinistes jusques au regne de Henry IV, les pretendus Reformez nous ont livré cinq batailles tres-cruelles & sanglantes, & ont esté cause de la mort d’un million de personnes, des surprises de 300 villes, d’une dépense de 150 millions pour le seul payement de la gendarmerie, & que neuf villes, 400 villages, 20000 eglises, 2000 Monasteres, & 10000 Maisons ont esté tout à fait bruslées ou razées. A quoy si l’on joint ce qui s’est passé dans les dernieres guerres contre le Roy d’à present, je m’asseure que l’on pourra bastir un spectacle d’horreur, capable d’émouvoir à compassion les cœurs les plus inhumains, & de tirer encore cette exclamation de la bouche des plus retenus,

[171]Tantum religio potuit suadere malorumHorribili super aspectu mortalibus instans !

[171]Tantum religio potuit suadere malorum

Horribili super aspectu mortalibus instans !

[171]La religion a-t-elle pû conseiller tant de maux, qui servent maintenant d’un triste spectacle aux mortels !

[171]La religion a-t-elle pû conseiller tant de maux, qui servent maintenant d’un triste spectacle aux mortels !

Or d’autant que personne n’a encore fait de reflexion sur cette Histoire de Luther, je diray en passant que l’on fit trois grandes fautes, à mon avis, lors qu’il commença de publier ses heresies : la premiere d’avoir permis qu’il passast de la correction des mœurs à celle de la doctrine, puisque la plus commune est toujours la meilleure, qu’il est tres-dangereux d’y rien changer & peu utile, que ce n’est pas à un particulier de le faire, & enfin qu’un Royaume Chrestien bien policé ne doit jamais recevoir d’autres nouveautez en la religion, que celles que les Papes ou Conciles ont accoustumé d’y introduire de temps en temps pour s’accommoder au besoin que l’Eglise en peut avoir, laquelle Eglise doit estre la seule regle de la sainte Ecriture & de nostre foy, comme les Conciles le sont de l’Eglise, & entre les Conciles celuy-là qui a esté celebré le dernier doit estre preferé à tous les precedens. La seconde fut, que Luther estant venu de bonne foy à Ausbourg pour conferer & s’accorder, s’il estoit possible, avec les Catholiques, le Cardinal Cayetan devoit accepter les offres qu’il fit de ne plus rien dire, ny écrire en la matiere dont il s’agissoit, pourveu que reciproquement on imposast silence à Ecchius, Cochleus, Sylvester Prierias, & autres ses adversaires : & non pas le presser de se dédire en public, & de chanter la palinodie de tout ce qu’il avoit dit & presché, avec tant d’ardeur & de vehemence. Aprés quoy la troisiéme faute fut de n’avoir pas eu recours à un Coup d’Estat lors que l’on vit qu’il prenoit le frain aux dents, & qu’il regimboit à bon escient contre le zele indiscret du Legat. Car il luy falloit jetter quelque os en bouche, ou luy cadenasser la langue en mettant dessus un Aigle, puisque les Bœufs & les Syrenes, que l’on employoit à même fin au temps passé, ne sont plus en usage, c’est à dire qu’il le falloit gagner par quelque bon benefice ou pension, comme l’on a fait du depuis beaucoup des plus doctes & autorisez Ministres. Ferrier avoit bien entrepris il n’y a pas trente ans, d’aller soûtenir dans la ville de Rome que le Pape estoit l’Antichrist ; & toutefois la Reine Mere n’eut pas grande peine à luy faire quitter son party, pour se ranger au nostre : Et Monsieur le Cardinal de Richelieu fut-il jamais venu à bout de tant de glorieuses entreprises contre les Huguenots, s’il ne se fust servy bien à propos des finances du Roy, pour gagner tous leurs meilleurs Capitaines ? tant ce dire d’Horace est veritable :

[172]Aurum per medios ire satellitesEt perrumpere amat saxa, potentiusIctu fulmineo.

[172]Aurum per medios ire satellites

Et perrumpere amat saxa, potentius

Ictu fulmineo.

(Ode 16. l. 3.)

[172]L’or passe au travers des gardes & brise les rochers avec un plus violent effort que le tonnerre.

[172]L’or passe au travers des gardes & brise les rochers avec un plus violent effort que le tonnerre.

Que si l’on ne pouvoit venir à bout de Luther par ce moyen-là, il falloit en pratiquer un autre, & faire en sorte de le mettre en lieu de seureté, comme l’on a fait depuis peu l’Abbé du Bois & le Benedictin Barnese ; ou passer outre, & l’expedier sourdement, comme l’on dit que Catherine de Medicis, fit un signalé Magicien ; ou publiquement & par forme de justice, comme les Peres du Concile de Constance avoient fait Jean Huz & Hierôme de Prague : quoy qu’à dire vray les premiers moyens estoient plus à propos, puis qu’ils estoient les plus doux, faciles & couverts, & qu’ils pouvoient plus asseurément produire l’effet que l’on en esperoit ; ce que ne pouvoient pas faire les derniers, qui eussent peut-estre aigry l’esprit du Duc de Saxe, & confirmé davantage les Sectateurs de Luther en leurs fausses opinions ; ce que disoit un ancien des Chrestiens,[173]Sanguis Martyrum semen Christianorum, se pouvant aussi dire de tous ceux qui ont une fois commencé à maintenir des opinions qu’ils se persuadent estre veritables. Et en effet Henry II, pensant étouffer par ce genre de supplice, non l’heresie, mais les occasions que pourroient avoir un jour les Princes étrangers de le traverser par le moyen des Calvinistes, comme il avoit broüillé & traversé l’Empereur en assistant les Lutheriens d’Allemagne, il se trompa de telle sorte que le nombre des Heretiques croissant tous les jours davantage, ils broüillerent enfin la France sous Charles neuf de la façon que chacun sçait ; & Henry troisiéme ne pouvant moins faire que de s’appuyer de leurs forces, cela échauffa tellement la melancolie & le zele indiscret du Jacobin, qu’il n’apprehenda point de perdre sa vie pour luy oster la sienne. Le docte Mathematicien Regiomontanus ayant esté appellé d’Allemagne à Rome pour servir à la reformation du Calendrier, il y mourut lors qu’il estoit au plus fort de son travail, & si l’on en veut croire ses amis, & la plus grande part des Heretiques, ce fut par un Coup d’Estat de Gregoire XIII, qui aima mieux joüer du gobelet, que de voir son dessein & le travail des plus habiles Astronomes de l’Italie non seulement retardé, mais entierement renversé par les oppositions d’un si docte personnage : Mais il est tres-certain, que la mort de Regiomontanus ne doit aucunement flestrir l’innocence d’un si bon & si genereux Pape, puis que ce fut plustost un crime des enfans de George Trapezonze, lesquels faschez de sa mort, & croyant que Regiomontanus en estoit cause, pour avoir trop librement remarqué une infinité de fautes dans la traduction Latine de l’Almageste de Ptolomée faite par ledit Trapezonze, ils se resolurent enfin de luy rendre la pareille & de le traitter plutost à la Grecque qu’à la Romaine. Si les Venitiens eussent esté aussi innocens de la mort de leur Citoyen Lauredan, que le Pape de celle de Regiomontanus, Bodin (l.6.) n’auroit pas remarqué dans sa methode qu’il ne vescut guere, aprés avoir appaisé par sa seule presence, une furieuse sedition des gens de la Marine, acharnez contre la populace, aprés que tous les Magistrats & les forces même de la ville assemblées, n’y avoient pû donner ordre. Peut-estre craignoient-ils qu’ayant reconnu quel estoit son pouvoir, & quel empire il avoit sur les sujets de la Republique, il ne luy prist envie de se rendre maistre absolu de leur Estat ; Peut-estre aussi le firent-ils par jalousie & emulation, comme Aristote dit que les Argonautes ne voulurent point d’Hercule en leur compagnie, crainte que toute la gloire d’une si belle entreprise ne fust attribuée à sa seule valeur & vertu :

[174]Urit in fulgore suo qui prægravat artesInfra se positas.

[174]Urit in fulgore suo qui prægravat artes

Infra se positas.

(Horat. Ep. l. 2. ep. 1.)

[173]Le sang des Martyrs est la semence des Chrestiens.

[173]Le sang des Martyrs est la semence des Chrestiens.

[174]Car celuy de qui la valeur ternit la gloire de toutes autres entreprises que des sienes, attire l’envie par l’éclat de ses glorieuses actions.

[174]Car celuy de qui la valeur ternit la gloire de toutes autres entreprises que des sienes, attire l’envie par l’éclat de ses glorieuses actions.

Et le même ajouste que les Ephesiens bannirent leur Prince Hermodorus, parce qu’il estoit trop homme de bien. C’est la raison qui fit établir l’Ostracisme à Athenes, & qui obligea Scipion & Hannibal à faire mourir deux braves soldats leurs prisonniers. Mais si le stratageme estoit vray duquel on dit que les Venitiens se servirent il n’y a pas long-temps, lors qu’ils firent courir le bruit que le Duc d’Ossone vouloit entreprendre sur leur ville, je croy que ç’a esté un des plus judicieux dont nous ayons encore parlé ; aussi leur estoit-il tres-important de le faire, pour obliger l’Ambassadeur d’un des plus grands Princes de l’Europe, à quitter ses prattiques qui n’alloient à rien moins qu’à la ruine de leur Estat, & le forcer en suite à une honneste retraite. C’est ainsi qu’il faut reserver ces grands remedes pour les maladies perilleuses, & pour s’en servir comme Horace dit qu’il faut faire des Dieux, que l’on introduit aux tragedies, pour achever & finir ce dont les hommes ne peuvent plus venir à bout.


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