Chapter 14

[213]Il n’y a rien qui fasse agir plus efficacement la populace, que la superstition.

[213]Il n’y a rien qui fasse agir plus efficacement la populace, que la superstition.

[214]Feignent des monstres & Demons qui se batent contre eux, pour persuader leurs miracles aux idiots & au menu peuple, & pour aquerir du bien.

[214]Feignent des monstres & Demons qui se batent contre eux, pour persuader leurs miracles aux idiots & au menu peuple, & pour aquerir du bien.

[215]Qui font leur profit des esprits adonnés à la bigoterie.

[215]Qui font leur profit des esprits adonnés à la bigoterie.

La seconde invention de laquelle ont usé les Politiques pour se prevaloir de la religion parmy les peuples, a esté de feindre des miracles, controuver des songes, inventer des visions, & produire des monstres & des prodiges :

[216]Quæ vitæ rationem vertere possent,Fortunasque omnes magno turbare timore.

[216]Quæ vitæ rationem vertere possent,

Fortunasque omnes magno turbare timore.

[216]Qui pussent changer la façon de vivre, & troubler toutes les fortunes par une grande crainte.

[216]Qui pussent changer la façon de vivre, & troubler toutes les fortunes par une grande crainte.

Ainsy voyons nous qu’Alexandre ayant esté avisé par quelque Medecin d’un remede souverain contre les flesches empoisonnées de ses ennemis, il fit croire que Jupiter le luy avoit revelé en songe : & Vespasian attitroit des personnes qui feignoient d’estre aveugles & boiteuses, afin qu’il les guerist en les touchant ; c’est aussi pour cette raison que Clovis accompagna sa conversion de tant de miracles ; que Charles Sept augmenta le credit de Jeanne la Pucelle, & l’Empereur d’apresent celuy du Pere à Jesus Maria ; sous esperance peut-estre de gagner encore quelque bataille non moindre que celle de Prague.

La troisiéme a pour fondement les faux bruits, revelations, & propheties, que l’on fait courir à dessein pour épouvanter le peuple, l’étonner, l’ébranler, ou bien pour le confirmer, enhardir & encourager, suivant que les occasions de faire l’un ou l’autre se presentent. Et à ce propos Postel remarque, que Mahomet entretenoit un fameux Astrologue, qui ne faisoit autre chose que prescher une grande revolution, & un grand changement qui se devoit faire, tant en la religion, qu’en l’Empire, avec une longue suite de toutes sortes de prosperitez, afin de frayer par cette invention le chemin au même Mahomet, & preparer les peuples à recevoir plus volontiers la religion qu’il vouloit introduire, & par même moyen intimider ceux qui ne la voudroient pas approuver, par le soupçon qu’ils pouvoient avoir de combattre contre l’ordre des destinées, en s’opposant à ce nouveau favory du Ciel, celuy-là estant toujours le plus avantagé,

[217]Cui militat ætherEt conjurati veniunt ad classica venti.

[217]Cui militat æther

Et conjurati veniunt ad classica venti.

[217]Pour qui le ciel combat, & les vents d’un commun accord vienent au son de ses trompettes.

[217]Pour qui le ciel combat, & les vents d’un commun accord vienent au son de ses trompettes.

Ce fut par le moyen de ces folles creances que Ferdinand Cortez occupa le Royaume de Mexique, où il fut receu comme s’il eust esté le Topilchin, que tous les devins avoient predit devoir bien-tost arriver. Et François Pizarre dans celuy du Perou, où il entra avec le general applaudissement de tous les peuples, qui le prenoient pour celuy que le Viracoca devoit envoyer pour delivrer leur Roy de la captivité. Charlemagne même penetra bien avant dans l’Espagne au moyen d’une vieille idole, qui comme les devins avoient preveu laissa tomber une grosse clef qu’elle tenoit en la main ; & les Alarbes ou Sarasins venant sous la conduite du Comte Julian, à inonder le même Royaume d’Espagne, on ne tint presque conte de les repousser, parce qu’on avoit veu quelque temps auparavant leurs faces depeintes sur une toile qui fut trouvée dans un vieil Chasteau proche la ville de Tolede, où l’on croyoit qu’elle avoit esté enfermée par quelque grand Prophete. Et j’ose bien dire avec beaucoup d’Historiens, que sans ces belles predictions, Mahomet II n’auroit pas si facilement pris la ville de Constantinople. Mais veut-on un exemple plus remarquable, que celuy qui arriva en l’anM DC XIII, au sujet d’Ascosta Cité principale de l’Isle de Magna, laquelle estant revoltée contre le Sophi, elle fut prise sans beaucoup de difficulté par son Lieutenant Arcomat, & ce en vertu d’une certaine prophetie receuë par tradition entre les citoyens, qui disoit que si cette ville ne se rendoit à Arcomat, elle seroit Arcomatée, c’est à dire que si elle ne se rendoit àDissipeelle seroit dissipée, encore que si elle eust voulu se defendre, elle n’eust peut-estre pas esté prise, veu qu’au rapport de Garciasab HortoMedecin Portugais, qui y avoit esté trente ou quarante ans auparavant, elle contenoit cinq lieuës de tour, cinquante mille feux, & rendoit au Sophi quinze millions six cens mille escus chaque année de revenu asseuré. C’est doncques un grand chemin ouvert aux Politiques pour tromper & seduire la sotte populace, que de se servir de ces predictions pour luy faire craindre ou esperer, recevoir ou refuser tout ce que bon luy semblera.

Mais celuy d’avoir des Predicateurs & de se servir d’hommes bien-disans est encore beaucoup plus court & plus asseuré, n’y ayant rien de quoy l’on ne puisse facilement venir à bout par ce stratageme. La force de l’eloquence & d’un parler fardé & industrieux, coule avec tel plaisir dans les oreilles, qu’il faut estre sourd, ou plus fin que Ulysses, pour n’en estre pas charmé ; Aussi est-il vray, que tout ce que les Poëtes ont écrit des douze labeurs d’Hercules, trouve sa mythologie dans les differents effets de l’eloquence, par le moyen de laquelle ce grand homme venoit à bout de toutes sortes de difficultez ; c’est pourquoy les anciens Gaulois eurent bonne raison de le representer avec beaucoup de petites chaisnes d’or qui sortoient de sa bouche, & s’alloient attacher aux oreilles d’une grande multitude de personnes qu’il trainoit ainsi enchainée aprés soy. Ce fut encore par ce moyen que

[218]Sylvestres homines sacer interpresque deorum,Cædibus & victu fœdo deterruit Orpheus,Dictus ob hoc lenire Tygres, rabidosque Leones.

[218]Sylvestres homines sacer interpresque deorum,

Cædibus & victu fœdo deterruit Orpheus,

Dictus ob hoc lenire Tygres, rabidosque Leones.

(Horat. de Art. poët.)

[218]Le divin Orphée interprete des Dieux a retiré du meurtre & de la barbarie les hommes sauvages ; ce qui luy a donné le bruit d’avoir trouvé l’invention d’adoucir les Tygres & les Lyons furieux.

[218]Le divin Orphée interprete des Dieux a retiré du meurtre & de la barbarie les hommes sauvages ; ce qui luy a donné le bruit d’avoir trouvé l’invention d’adoucir les Tygres & les Lyons furieux.

Et par la même raison Philippe Roy de Macedoine, l’un des grands Politiques qui ait jamais esté, & qui sçavoit fort bien que[219]omnia summa ratione gesta etiam fortuna sequitur, (T. Liv.) ne se soucioit point de combattre ouvertement & à main forte contre les Atheniens, veu qu’il luy estoit plus facile de les surmonter par l’eloquence de Demosthenes, & par les resolutions prejudiciables qu’il faisoit passer au Senat. Pericles s’aidoit pareillement du beau parler d’Ephialte, pour rendre le même Estat des Atheniens du tout populaire ; & c’est pour cette raison que l’on disoit anciennement, que les Orateurs avoient le même pouvoir sur la populace que les vents ont sur la mer. Aprés quoy s’il faut aussi parler de nostre France, ne sçait-on pas que cette fameuse Croisade entreprise avec tant de zele par Godefroy de Boüillon, fut persuadée & concluë par les harangues & predications d’un simple homme surnommé Pierre l’Hermite, comme la seconde par celles de Saint Bernard ; Quoy plus y eut-il jamais un meurtre plus meschant, & plus abominable que celuy de Louys Duc d’Orleans fait l’an 1407, par le Duc de Bourgogne ? Neanmoins il se trouva Maistre Jean Petit Theologien & grand Predicateur, qui le sceut si bien pallier, couvrir & déguiser par les sermons qu’il fit à Paris dans le parvis de Nostre-Dame, que tous ceux qui vouloient par aprés soustenir le party de la Maison d’Orleans estoient tenus par le peuple pour mutins & rebelles ; ce qui les contraignit d’user du même artifice que leur ennemy, & de se mettre sous la protection de ce grand homme de bien Jean Gerson, qui entreprit leur defense, & fit declarer au Concile de Constance la proposition tenuë par Petit, pour heretique & erronée. Mais comme ce Jean Petit avoit esté cause d’un grand mal sous Charles VI, il y eut un frere Richard Cordelier sous Charles VII, qui fut aussi cause d’un grand bien ; car en dix predications de six heures chacune qu’il fit dans Paris, il fit jetter dans des feux allumez tout exprés aux carrefours, tout ce qu’il y avoit de tables, tabliers, cartes, billes, billards, dez, & autres jeux de sort ou de chance, qui portent & violentent les hommes à jurer & blasphemer : mais ce bon homme ne fut pas si-tost sorti de Paris qu’on commença à le mépriser & à le gausser ouvertement, & le peuple retourna avec plus d’application qu’auparavant, à ses divertissemens ordinaires : ne plus ne moins que les metamorphoses étranges, & les conversions, s’il faut ainsi dire, miraculeuses que faisoit, il n’y a pas vingt ans, le Pere CapucinGiacinto da Casalepar toutes les villes d’Italie où il preschoit, ne duroient qu’autant de temps que ledit Pere y demeuroit pour y exercer les fonctions de cette charge. Que si nous descendons au regne de François Premier, nous y verrons cette grande & furieuse bataille de Marignan, donnée avec tant d’obstination & d’animosité par les Suisses, qu’ils combattirent deux jours entiers, & se firent presque tous étendre sur la place, sans neanmoins en avoir eu d’autre sujet plus pressant que la Harangue que leur fit le Cardinal de Sion nommé dans Paul Jove (in elog.)[220]Sedunensis Antistes; car aprés l’avoir entendu haranguer, ils se resolurent de combattre, livrerent la bataille, & contesterent la victoire jusques à la derniere goutte de leur sang. Nous y verrons aussi comme Monluc Evêque de Valance, fut envoyé vers les Venitiens pour legitimer par ses belles paroles, le secours que son Maistre faisoit venir de Turquie pour se defendre contre l’Empereur Charles V, & lors que la S. Barthelemy fut faite, le même Monluc & Pibrac, travaillerent si bien de la plume & de la langue, que cette grande execution ne put détourner, comme nous l’avons déja remarqué, les Polonois, quoy que instruits particulierement de tout ce qui s’y estoit passé par les Calvinistes, de choisir Henry III pour leur Roy, au prejudice de tant d’autres Princes qui n’avoient rien épargné pour venir à bout de leurs pretentions. Ne fut-ce pas aussi une chose remarquable, que le premier siege de la Rochelle, fut mieux soustenu par les continuelles predications de quarante Ministres qui s’y estoient refugiez, que par tous les Capitaines & Soldats dont elle estoit assez bien fournie ? Et du temps que les Parisiens mangeoient les Chiens & les Rats pour n’obeïr pas à un Roy heretique, n’estoit-ce pas Boucher, Rose, Wincestre, & beaucoup d’autres Curez qui les entretenoient en cette resolution ? Certes il est tres-constant que si le Ministre Chamier n’eust esté emporté d’un coup de canon sur les bastions de Montauban, cette ville n’auroit peut-estre pas donné moins de peine à prendre que la Rochelle. Et lors que Campanelle eut dessein de se faire Roy de la haute Calabre, il choisit tres à propos pour compagnon de son entreprise, un frere Denys Pontius, qui s’estoit acquis la reputation du plus eloquent, & du plus persuasif homme qui fust de son temps. Aussi voyons nous dans l’ancien Testament que Dieu voulant delivrer son peuple par le moyen de Moyse, qui n’estoit bon qu’à commander, à cause qu’il estoit begue & homme de fort peu de paroles, il luy enjoignit de se servir de l’eloquence de son frere Aaron.[221]Aaron frater tuus levites, scio quod eloquens sit, loquere ad eum, & pone verba mea in ore ejus, (Exodi cap. 4.) & un peu aprés il repete encore,[222]ecce constitui te Deum Pharaonis, & Aaron frater tuus erit Propheta tuus, tu loqueris ei omnia quæ mandabo tibi, & ille loquetur ad Pharaonem. (cap. 7.) C’est ce que les Payens vrais Singes de nos Mysteres, ont depuis voulu representer par leur Pallas Deesse des sciences & de l’eloquence, laquelle neanmoins estoit armée de la lance, bouclier, & bourguignote, pour monstrer que les armes ne sçauroient beaucoup avancer sans l’eloquence, ny l’eloquence sans les armes. Or d’autant que cette liaison & assemblage de deux si differentes qualitez, ne se peut que fort rarement trouver en une même personne, comme a fort bien monstré Virgile par l’exemple de Drances,

[223]Cui lingua melior, sed frigida belloDextra.

[223]Cui lingua melior, sed frigida bello

Dextra.

[219]La fortune accompagne tout ce qu’on fait avec un grand raisonnement.

[219]La fortune accompagne tout ce qu’on fait avec un grand raisonnement.

[220]Prelat de Sion.

[220]Prelat de Sion.

[221]Je sçay que ton frere Aaron le Levite est eloquent, parle à luy, & luy mets mes paroles en sa bouche.

[221]Je sçay que ton frere Aaron le Levite est eloquent, parle à luy, & luy mets mes paroles en sa bouche.

[222]Voicy, je t’ay établi Dieu sur Pharaon, & ton frere Aaron sera ton Prophete ; tu luy diras tout ce que je t’ordonneray, & il le dira lui-même à Pharaon.

[222]Voicy, je t’ay établi Dieu sur Pharaon, & ton frere Aaron sera ton Prophete ; tu luy diras tout ce que je t’ordonneray, & il le dira lui-même à Pharaon.

[223]Qui a la langue bonne, mais ses mains sont froides au combat.

[223]Qui a la langue bonne, mais ses mains sont froides au combat.

Cela a esté cause, que les plus grands Capitaines ont toujours observé pour suppléer à ce defaut, d’avoir à leur suite, ou de se joindre d’affection avec quelqu’un assez puissant, pour seconder par l’effort de sa langue celuy de leur épée : Ninus par exemple se servit de Zoroastre, Agamemnon de Nestor, Diomedes d’Ulysse, Pyrrhus de Cynée, Trajan de Pline le Jeune, Theodoric de Cassiodore ; & le même se peut ainsi dire de tous les grands guerriers qui n’ont pas moins que les precedens caressé cette[224]Venus verticordia, & n’ont pareillement ignoré, que

[225]Cultus habet sermo & sapiens mirabile robur,Imperat affectus varios, animumque gubernat.

[225]Cultus habet sermo & sapiens mirabile robur,

Imperat affectus varios, animumque gubernat.

[224]Venus qui change & tourne les cœurs où elle veut.

[224]Venus qui change & tourne les cœurs où elle veut.

[225]Un discours sage & bien poli a une merveilleuse force, il gouverne l’esprit, & commande sur des passions diverses.

[225]Un discours sage & bien poli a une merveilleuse force, il gouverne l’esprit, & commande sur des passions diverses.

Pour moy je tiens le discours si puissant, que je n’ay rien trouvé jusques à cette heure, qui soit exempt de son empire, c’est luy qui persuade, & qui fait croire les plus fabuleuses religions, qui suscite les guerres les plus iniques, qui donne voile & couleur aux actions les plus noires, qui calme & appaise les seditions les plus violentes, qui excite la rage & la fureur aux ames les plus paisibles ; bref c’est luy qui plante & abat les heresies, qui fait revolter l’Angleterre & convertir le Japon,

[226]Limus ut hic durescit, & hæc ut cera liquescitUno eodemque igne.

[226]Limus ut hic durescit, & hæc ut cera liquescit

Uno eodemque igne.

(Virg. Ecl. 4.)

[226]Tout ainsi qu’un même feu endurcit la bouë & fait fondre la cire.

[226]Tout ainsi qu’un même feu endurcit la bouë & fait fondre la cire.

Et si un Prince avoit douze hommes de telle trempe à sa devotion, je l’estimerois plus fort, & croirois qu’il se feroit mieux obeïr en son Royaume, que s’il y avoit deux puissantes armées. Mais d’autant que l’on se peut servir de l’eloquence en deux façons pour parler ou pour écrire ; il faut encore remarquer que cette seconde partie n’est pas de moindre consequence que la premiere, & j’ose dire qu’elle la surpasse en quelque façon ; car un homme qui parle ne peut estre entendu qu’en un lieu & de 3 ou 4000 hommes tout au plus,

[227]Gaude quod videant oculi te mille loquentem.

[227]Gaude quod videant oculi te mille loquentem.

[227]Réjouï-toi de ce qu’il y a mille yeux qui te voient parler.

[227]Réjouï-toi de ce qu’il y a mille yeux qui te voient parler.

Là où celuy qui escrit peut declarer ses conceptions en tous lieux, & à toutes personnes. J’ajouste que beaucoup de bonnes raisons échapent souvent aux oreilles par la precipitation de la langue, qui ne peuvent si facilement tromper les yeux quand ils repassent plusieurs fois sur une même chose. Et ce que les armes ne peuvent bien souvent obtenir sur les hommes, ceux-cy le gagnent par une simple declaration ou manifeste. C’est pourquoy François I, & Charles cinq ne se faisoient pas moins la guerre avec leurs lettres & apologies, qu’avec les lances & les épées : & nous avons veu de nostre temps, que la querelle du Pape & des Venitiens ; le debat sur le serment de fidelité en Angleterre ; la faveur du Marquis d’Ancre & Messieurs de Luyne en France, la guerre du Palatin en Allemagne, & des Valtelins en Suisse, ont produit une infinité de libelles autant prejudiciables aux uns que favorables aux autres. Ceux qui ont veu les merveilleux effets qu’ont produit la Cassandre & l’Ombre de Henry le Grand contre le Marquis d’Ancre, le Contadin Provençal & l’Hermite du mont Valerien, contre Messieurs de Luyne ; le Mot à l’oreille & la voix publique, contre le Marquis de la Vieuville,[228]l’Admonitiomême, & leMysteria Politicade Jansenius, contre les bons desseins de nostre Roy. Ceux-là dis-je ne peuvent pas douter combien de semblables écrits ont de force. Et Dieu veüille que ceux n’en ayent pas tant contre l’estat present de la France qui sont journellement envoyez de Bruxelles, ou qu’il se trouve des personnes assez capables & affectionnées, pour defendre vigoureusement les interests du Roy contre les mutinez, comme le Pere Paul l’Hermite a courageusement defendu la cause des Venitiens ; & Pibrac & Monluc celle de Charles IX & de Henry III, contre les plus furieuses médisances de tous les Calvinistes.

[228]L’advertissement & les Mysteres Politiques.

[228]L’advertissement & les Mysteres Politiques.

Mais aprés avoir amplement discouru de tous ces moyens pour accommoder la Religion aux choses Politiques, il ne faut pas oublier celuy qui a toujours esté le plus en usage, & plus subtilement pratiqué, qui est d’entreprendre sous le pretexte de Religion ce qu’aucun autre ne pourroit rendre valable & legitime. Et en effet le proverbe communément usurpé par les Juifs,[229]in nomine Domini committitur omne malum, ne se trouve pas moins veritable, que le reproche que fit le Pape Leon à l’Empereur Theodose,[230]privatæ causæ pietatis aguntur obtentu, & cupiditatum quisque suarum religionem habet velut pedissequam. De quoy puis que les exemples sont si communs que tous les livres ne sont pleins d’autre chose, je me contenteray, aprés avoir assez parlé de nos François, de m’arrester icy sur les Espagnols & de suivre ponctuellement ce que Mariana le plus fidele de leurs Historiens en a remarqué. Il dit doncques en parlant des premiers Goths, qui occuperent les Espagnes, & des guerres qu’ils faisoient pour se chasser les uns les autres, qu’ils se servoient de la Religion comme d’un pretexte pour regner, & son refrain ordinaire est,[231]optimum fore judicavit religionis prætextum, (l. 6. c. 5.) en parlant du Roy Josenand qui se fit assister des Bourguignons Arriens pour chasser le Roy Suintila ; & lors qu’il est question des Roys de Chintila,[232]cum species religionis obtenderetur; (c. 6.) comme aussi décrivant en quelle façon Ervigius avoit chassé le Roy Wamba,[233]optimum visum est religionis speciem obtendere; (c. 7.) & quand deux freres de la Maison d’Arragon[234]violento imperiosi Pontificis mandato(c’estoit Boniface VIII) s’armerent l’un contre l’autre, ce bon Pere remarque fort à propos, qu’il n’y avoit rien de plus inhumain, que de violer ainsi les loix de la nature,[235]sed tanti fides religioque fuere; (lib. 51. c. 1.) & le même encore parlant de la Navarre, que Ferdinand[236]immensa imperandi ambitione, osta à sa propre Niepce, il ajouste pour excuse,[237]sed species religionis prætexta facto est, & Pontificis jussa. (lib. 25. cap. ult.) Mais parce que ce ne seroit jamais fait de vouloir alleguer tous les endroits où ce brave auteur a fait de semblables remarques, j’attesteray tout son livre entier qui n’est plein d’autre chose ; & passant à Charles V, je produiray contre luy ce que disoit François I, en son apologie de l’an 1537.Charles veut empieter sur les Estats sous couleur de Religion.Et en parlant de la guerre d’Allemagne,l’Empereur sous couleur de religion armé de la ligue des Catholiques, veut opprimer l’autre & se faire le chemin à la Monarchie, Ce qui fut aussi fort bien remarqué par Monsieur de Nevers au passage que nous avons allegué cy-dessus. Finalement lors que le feu Roy Jacques fut appellé à la Couronne d’Angleterre, le Roy d’Espagne se hasta de noüer une étroitte alliance avec luy, le Connestable de Castille y fut envoyé, la relation en a esté imprimée, & Rovida Senateur de Milan appelle cette alliance une œuvre tres-sainte, reconnoist le Roy d’Angleterre pour un tres-saint Prince Chrestien, luy offre de la part du Roy son Maistre toutes ses forces par mer & par terre, & proteste que le Roy d’Espagne le fait[238]divinâ admonitione, divinâ voluntate, divinâ ope, non nisi magno Dei beneficio. Puis doncques que le naturel de la plûpart des Princes est de traitter de la religion en Charlatans, & de s’en servir comme d’une drogue, pour entretenir le credit & la reputation de leur theatre, on ne doit pas, ce me semble, blâmer un Politique, si pour venir à bout de quelque affaire importante, il a recours à la même industrie, bien qu’il soit plus honneste de dire le contraire, & que pour en parler sainement,

[239]Non sunt hæc dicenda palam, prodendaque vulgo,Quippe hominum plerique mali, plerique scelesti.

[239]Non sunt hæc dicenda palam, prodendaque vulgo,

Quippe hominum plerique mali, plerique scelesti.

(Palingen. in Libra.)

[229]Sous le nom de Dieu on commet toute sorte de mal.

[229]Sous le nom de Dieu on commet toute sorte de mal.

[230]On traite des affaires privées sous le pretexte de la religion, qu’un chacun rend chambriere de ses convoitises.

[230]On traite des affaires privées sous le pretexte de la religion, qu’un chacun rend chambriere de ses convoitises.

[231]Il jugea que le pretexte de la religion seroit tres-bon.

[231]Il jugea que le pretexte de la religion seroit tres-bon.

[232]Lors qu’on faisoit parade de la religion.

[232]Lors qu’on faisoit parade de la religion.

[233]Il fut trouvé fort bon, de faire parade de la religion.

[233]Il fut trouvé fort bon, de faire parade de la religion.

[234]Par un ordre violent qu’un Pape imperieux donna.

[234]Par un ordre violent qu’un Pape imperieux donna.

[235]Mais la foy & la religion eurent tant de force.

[235]Mais la foy & la religion eurent tant de force.

[236]Par l’immense ambition qu’il avoit de commander à tous.

[236]Par l’immense ambition qu’il avoit de commander à tous.

[237]Mais il se couvrit du pretexte de la religion, & des ordres du Pape.

[237]Mais il se couvrit du pretexte de la religion, & des ordres du Pape.

[238]Par un avertissement divin, par la volonté divine, par l’assistance divine, & comme par une grande grace de Dieu.

[238]Par un avertissement divin, par la volonté divine, par l’assistance divine, & comme par une grande grace de Dieu.

[239]On ne doit point découvrir ny reveler de telles choses au menu peuple, veu que parmy les hommes il y en a tant de méchants & de scelerats.

[239]On ne doit point découvrir ny reveler de telles choses au menu peuple, veu que parmy les hommes il y en a tant de méchants & de scelerats.

Toutes ces maximes neanmoins demeureroient sans lustre, & sans éclat, si elles n’estoient rehaussées, & comme animées d’une autre, qui nous enseigne de les prendre par le bon biais, & de bien choisir l’heure & le temps favorable pour les mettre en execution,

[240]Data tempore prosunt,Et data non apto tempore multa nocent.

[240]Data tempore prosunt,

Et data non apto tempore multa nocent.

[240]Les choses qu’on applique opportunément, profitent & reüssissent bien ; mais il y en a beaucoup qui sont fort nuisibles, quand elles ne sont pas appliquées en un temps propre.

[240]Les choses qu’on applique opportunément, profitent & reüssissent bien ; mais il y en a beaucoup qui sont fort nuisibles, quand elles ne sont pas appliquées en un temps propre.

Et encore n’est-ce pas assez d’avoir acquis cette prudence ordinaire & commune à beaucoup de Politiques, si nous ne passons à une autre encore plus rafinée, & qui est seulement propre aux plus rusez & experimentez Ministres, pour se prevaloir des occasions fortuites, & tirer profit & avantage de ce qui auroit esté negligé de quelque autre, ou qui peut-estre luy auroit porté prejudice. Telle fut l’occasion de cette grande eclipse qui arriva sous l’Empereur Tibere, lors que toutes les legions de Hongrie estoient si fierement revoltées, qu’il n’y avoit quasi aucune apparence de les pouvoir appaiser ; car un autre moins avisé que Drusus eust negligé cette occasion, & n’eust jamais pensé d’en pouvoir tirer quelque avantage ; mais luy voyant que les mutins avoient conceu une grande frayeur de cette obscurité, parce qu’ils n’en sçavoient pas la cause, il prit l’occasion aux cheveux, & les intimida de telle sorte, qu’il vint à bout par cet accident de ce à quoy tous les autres Chefs, & luy-même auparavant desesperoient de pouvoir donner ordre. Tel fut aussi le stratageme duquel le Roy Tullus couvrit ingenieusement la retraitte de Metius Suffetius, voire même en tira un avantage nompareil, faisant courir le bruit & passer parole d’escadron en escadron, qu’il l’avoit envoyé pour surprendre ses ennemis, & leur oster tout moyen de retraite : En suite de quoy je m’étonne bien fort, comme T. Live & Corneille Tacite, qui rapportent ces deux Histoires, se sont contentez d’en tirer des conclusions particulieres, & que le premier ait seulement dit,[241]Stratagema est, quæ in certamine à transfugis nostris perfide fiunt, ea dicere fieri nostro jussu; & l’autre,[242]In commoto populo sedando, convertenda in sapientiam & occasionem mitigationis, quæ casus obtulit, & quæ populos ille pavet aut observat etiam superstitiosè, veu qu’il falloit tout d’un coup en tirer cette regle generale,[243]quæ casus obtulit in sapientiam vertenda, puis que non seulement aux trahisons, & aux mutineries, mais en toutes autres sortes d’affaires & de rencontres,[244]mos est hominibus, comme dit Cassiodore,occasiones repentinas ad artes ducere. Ainsi lisons nous que Christophle Colomb, aprés avoir supputé le temps auquel une grande eclipse devoit arriver, il menaça certains habitans du nouveau Monde, de convertir la Lune en sang, & de la leur oster entierement, s’ils ne luy fournissoient les rafraischissemens dont il avoit besoin, & qui luy furent incontinent envoyez, dés aussi-tost que l’eclipse commença de paroistre. J’ay remarqué cy-dessus que Ferdinand Cortez fit croire aux habitans de Mexique, qu’il estoit le Dieu Tophilchin, pour entrer plus facilement dans leur Royaume ; & que François Pizarre se servant du même stratageme en la conqueste du Perou, se faisoit nommer le Viracoca. Ce fut encore par ce moyen que Mahomet changea son epilepsie en extase, & que Charles V se servit de l’heresie de Luther, pour diviser & affoiblir les Princes d’Allemagne, qui pouvoient en demeurant unis controller l’autorité qu’il vouloit avoir dans l’Empire, & empescher le projet qu’il avoit dressé d’une Monarchie universelle. Disons encore que le même Empereur, n’ayant plus l’esprit & le jugement assez fort pour gouverner un Estat si grand qu’estoit le sien, & voyant d’ailleurs que la fortune naissante de Henry II, mettoit des bornes à la sienne, se mocquoit de son[245]plus ultra, & faisoit dire aux Pasquinades,

[246]Siste pedem Metis, hæc tibi meta datur.

[246]Siste pedem Metis, hæc tibi meta datur.

[241]C’est un stratageme, que de dire, que ce que nos transfuges font perfidement pendant le combat, se fait par nostre ordre.

[241]C’est un stratageme, que de dire, que ce que nos transfuges font perfidement pendant le combat, se fait par nostre ordre.

[242]Pour appaiser l’émotion d’un peuple, il faut tourner en sagesse & en occasion de l’addoucir les choses que le cas fortuit presente, & celles dont ce peuple s’épouvante, ou qu’il observe avec superstition.

[242]Pour appaiser l’émotion d’un peuple, il faut tourner en sagesse & en occasion de l’addoucir les choses que le cas fortuit presente, & celles dont ce peuple s’épouvante, ou qu’il observe avec superstition.

[243]Il faut tourner en sagesse les choses que le cas fortuit presente.

[243]Il faut tourner en sagesse les choses que le cas fortuit presente.

[244]Les hommes ont accoutumé de mettre en œuvre & se servir artificieusement des rencontres impreveües.

[244]Les hommes ont accoutumé de mettre en œuvre & se servir artificieusement des rencontres impreveües.

[245]Plus outre.

[245]Plus outre.

[246]Arreste toi à Mets, car c’est là la borne qui t’est donnée.

[246]Arreste toi à Mets, car c’est là la borne qui t’est donnée.

Il couvrit toutes ces disgraces, du voile de Pieté & de Religion, s’enfermant dans un cloistre, où il eut pareillement la commodité de faire penitence du peché secret, qu’il avoit commis en la naissance d’un fils bastard, qui luy estoit aussi neveu. Ainsi Philippe II, prit sujet de casser tous les Privileges extraordinaires des Arragonois, sur la protection qu’ils voulurent donner à Antonio Perez ; & je trouve entre nos Roys de France que Philippe premier augmenta beaucoup son Royaume, & le delivra s’il faut ainsi dire de la Tutele des Maires du Palais, pendant que tous les Princes de la France, & son Frere même estoient occupez à combattre les Sarrasins, sous la conduite de Godefroy de Boüillon ; & pendant la troisiéme Croisade, on pourroit dire que Philippe Auguste abandonna le Roy Richard d’Angleterre, pour s’en revenir en France broüiller les affaires des Anglois, parce qu’en matiere d’Estat,[247]quædam nisi fallacia vires assumpserint, fidem propositi non inveniunt, laudemque occulto magis tramite quàm via recta petunt. (Val. Max. l. 7. cap. 3.)

[247]Il y a de certaines choses qui ne rencontrent pas la croyance qu’on s’est proposée, si elles n’ont pris des forces par le moyen de quelque tromperie, & qui cherchent plustost la loüange par quelques sentiers cachez que par des voyes droites.

[247]Il y a de certaines choses qui ne rencontrent pas la croyance qu’on s’est proposée, si elles n’ont pris des forces par le moyen de quelque tromperie, & qui cherchent plustost la loüange par quelques sentiers cachez que par des voyes droites.


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