[286]Le chant d’une souris fut cause que Fabius Maximus se démit de la Dictature, & Caius Flaminius de la charge de Colonel de la Cavalerie.
[286]Le chant d’une souris fut cause que Fabius Maximus se démit de la Dictature, & Caius Flaminius de la charge de Colonel de la Cavalerie.
[287]Car quiconque est imbu de superstition, il luy est impossible de reposer.
[287]Car quiconque est imbu de superstition, il luy est impossible de reposer.
[288]Des choses qui ne sont non plus à craindre que celles dont les enfans ont peur dans les tenebres, & qu’ils s’imaginent devoir arriver.
[288]Des choses qui ne sont non plus à craindre que celles dont les enfans ont peur dans les tenebres, & qu’ils s’imaginent devoir arriver.
Elle luy fera commettre plus de pechez qu’il n’en est defendu aux dix commandemens, & se frottant les yeux avec de l’eau benite, ou touchant la chape d’un Prestre, il pensera effacer toutes les mauvaises actions de sa vie :[289]sic errore quodam mentis famulatur impietati; (Paschas. de virtut.) elle luy fera trouver des scrupules où il n’y en a point, & auparavant que de conclure une affaire, il en voudra parler cent fois à un confesseur. Il luy revelera le conseil de son Prince, le soumettra à sa censure, l’examinera suivant toutes les regles des Casuistes, & à la fin[290]ea quæ Dei sunt audacter excludet, ut sua tantùm admittat; bref elle le rendra sot, impertinent, stupide, méchant, incapable de rien voir, de rien faire, de rien juger ou examiner à propos, & capable seulement de causer la perte & la ruine totale de quiconque se servira de luy, & la sienne propre, puis que[291]superstitione quisquis illaqueatus est, non potest effugere proximas miserias, ipsa sibi superstitio supplicium est, dum quæ non sunt mala hæc fingit esse talia, & quæ sunt mediocria mala, hæc maxima facit ac lethalia. Il ne faut point tant de mysteres & de ceremonies pour estre homme de bien, Lycurgue fut estimé tel quoy qu’il eust retranché beaucoup de choses superflues & inutiles à la Religion. Le vieux Caton passoit pour le plus vertueux de Rome, encore qu’il se fust mocqué de celuy qui prenoit pour mauvais augure que les souris eussent rongé ses chausses, & qu’il luy eust dit,[292]non esse illud monstrum quod arrosæ sint à soricibus caligæ, sed verè monstrum habendum fuisse si sorices à caligis roderentur. (D. August. de Doct. Christian.) Luculle ne fut estimé impie pour avoir combatu Triganes un jour que le Calendrier Romain marquoit pour malheureux ; ny Claudius pour avoir méprisé les auspices des poulets ; non plus que Lucius Æmilius Paulus pour avoir le premier commencé d’abatre & ruiner les Temples d’Isis & de Serapis. D’où l’on peut conjecturer que la superstition est le vray caractere d’une ame foible, rampante, effeminée, populaire, & de laquelle tout esprit fort, tout homme resolu, tout bon Ministre doit dire, comme faisoit Varron de quelque autre chose qui ne valoit pas mieux,
[293]Apage in directum à domo nostra istam insanitatem.
[293]Apage in directum à domo nostra istam insanitatem.
(in Eumenidib.)
[289]Et ainsi par l’erreur de l’entendement on se rend esclave de l’impieté.
[289]Et ainsi par l’erreur de l’entendement on se rend esclave de l’impieté.
[290]Il rejettera hardiment les choses qui sont de Dieu pour admettre les sienes propres.
[290]Il rejettera hardiment les choses qui sont de Dieu pour admettre les sienes propres.
[291]Quiconque est enlassé dans la superstition, il ne peut pas éviter les miseres qui luy panchent sur la teste ; sa superstition luy est un supplice, lors qu’il s’imagine mauvaises des choses qui ne le sont pas ; & qu’il fait grands & mortels les maux qui ne sont que mediocres.
[291]Quiconque est enlassé dans la superstition, il ne peut pas éviter les miseres qui luy panchent sur la teste ; sa superstition luy est un supplice, lors qu’il s’imagine mauvaises des choses qui ne le sont pas ; & qu’il fait grands & mortels les maux qui ne sont que mediocres.
[292]Que ce n’estoit pas un prodige que les souris eussent rongé des chausses, mais que c’en seroit veritablement un si des chausses rongeoient des souris.
[292]Que ce n’estoit pas un prodige que les souris eussent rongé des chausses, mais que c’en seroit veritablement un si des chausses rongeoient des souris.
[293]Chassons de nostre maison cette folie.
[293]Chassons de nostre maison cette folie.
La seconde vertu qui doit servir de base & de fondement aux merites & à la bonne renommée de nostre Conseiller, c’est la Justice ; de laquelle si nous voulions expliquer toutes les parties, il la faudroit comparer à une grosse tige qui produit trois branches, dont l’une monte à Dieu, l’autre s’étend vers soy-même, & la tierce vers le prochain ; & chacune desdites branches produit encore divers petits rameaux que je n’expliqueray point en particulier, m’estant assez de prendre les choses en gros, & non en détail. C’est pourquoy je mettray le principal fondement de cette justice à estre homme de bien, à vivre suivant les loix de Dieu & de la Nature, noblement, philosophiquement, avec une integrité sans fard, une vertu sans art, une religion sans crainte, sans scrupule, & une ferme resolution de bien faire, sans autre respect & consideration, que de ce qu’il faut ainsi vivre, pour vivre en homme de bien & d’honneur,
[294]Oderunt peccare boni virtutis amore.
[294]Oderunt peccare boni virtutis amore.
[294]Les gens de bien haïssent le vice pour l’amour de la vertu.
[294]Les gens de bien haïssent le vice pour l’amour de la vertu.
Mais d’autant que cette justice naturelle, universelle, noble & philosophique, est quelquefois hors d’usage & incommode dans la pratique du monde, où[295]veri juris germanæque justitiæ solidam & expressam effigiem nullam tenemus, umbris & imaginibus utimur. Il faudra bien souvent se servir de l’artificielle, particuliere, politique, faite & rapportée au besoin & à la necessité des Polices & Estats, puis qu’elle est assez lâche & assez molle pour s’accommoder comme la regle Lesbienne à la foiblesse humaine & populaire, & aux divers temps, personnes, affaires & accidens : Toutes lesquelles considerations nous obligent bien souvent à plusieurs choses que la justice naturelle rejetteroit & condamneroit absolument. Mais quoy, il faut vivre comme les autres, & parmy tant de corruptions, celuy qui en a le moins doit passer pour le meilleur,[296]beatus qui minimis urgetur; entre tant de vices on en peut bien quelquefois legitimer un ; & parmy tant de bonnes actions en déguiser quelqu’une. C’est doncques une maxime, que comme entre les lances celles-là sont estimées les meilleures, qui sont les plus souples, aussi entre les Ministres, on doit priser davantage ceux qui sçavent le mieux plier, & s’accommoder aux diverses occurrences, pour venir à bout de leurs desseins, imitant ainsi le Dieu Vertumnus qui disoit dans Properce :
[297]Opportuna mea est cunctis natura figuris,In quamcunque voles verte decorus ero.
[297]Opportuna mea est cunctis natura figuris,
In quamcunque voles verte decorus ero.
[295]Nous n’avons aucune solide & expresse effigie du vray droit, & de la veritable justice, nous nous servons seulement de leurs ombres.
[295]Nous n’avons aucune solide & expresse effigie du vray droit, & de la veritable justice, nous nous servons seulement de leurs ombres.
[296]Bienheureux est celuy qui est travaillé des plus petites.
[296]Bienheureux est celuy qui est travaillé des plus petites.
[297]Ma nature est propre à prendre toutes sortes de figures, donnez moy celle que vous voudrez, je seray beau sous chacune.
[297]Ma nature est propre à prendre toutes sortes de figures, donnez moy celle que vous voudrez, je seray beau sous chacune.
Qu’il se souvienne seulement d’observer toujours ces deux preceptes, le premier de conjoindre & assembler autant qu’il luy sera possible l’utilité & l’honnesteté, l’envisageant toujours & la costoyant le plus prés qu’il luy sera possible : l’autre de ne servir jamais d’instrument à la passion de son Maistre, & de ne rien proposer ny conclure, qu’il ne juge luy-même estre necessaire pour la conservation de l’Estat, le bien du peuple, ou le salut du Prince, demeurant à couvert pour ce qui sera du reste sous ce bon avis de Plutarque,Que bien souvent pour faire la justice il ne faut pas tout ce qui est juste. (Livre de la curiosité.)
Enfin la troisiéme & derniere partie qui doit composer & perfectionner nostre Ministre, est la Prudence, Vertu si necessaire à un homme de cette qualité, qu’il ne peut en aucune façon s’en passer, veu que comme nous enseigne Aristote,[298]prudentia & scientia civilis iidem sunt animi habitus, (l. 6. Eth. c. 8.) & qu’au reste elle est si puissante qu’elle seule domine & gouverne les trois temps de nostre vie,[299]dum præsentia ordinat, futura prævidet, præterita recordatur: si universelle qu’elle comprend sous soy toutes les autres vertus, circonstances, & observations que nous pouvons faire icy de la science, modestie, experience, conduitte, retenuë, discretion, & particulierement de ce que les Italiens appellentSegretezzapar un terme qui leur est propre. Juvenal (Sat. X.) ayant fort bien dit que
[300]Nullum numen abest si sit prudentia :
[300]Nullum numen abest si sit prudentia :
[298]La prudence & la science civile sont les mêmes habitudes d’un esprit.
[298]La prudence & la science civile sont les mêmes habitudes d’un esprit.
[299]Lors qu’elle ordonne pour le present, prevoit l’avenir & se souvient du passé.
[299]Lors qu’elle ordonne pour le present, prevoit l’avenir & se souvient du passé.
[300]La fortune ne manque jamais là où il y a de la prudence.
[300]La fortune ne manque jamais là où il y a de la prudence.
Neanmoins comme plusieurs choses sont requises pour former l’or, qui est le Roy des Metaux, la preparation de la matiere, la disposition de la Terre, la chaleur du Soleil, la longueur du temps ; aussi pour former cette Prudence, la Reyne des vertus politiques, l’or des Royaumes, le thresor des Estats, il faut de grandes aides, & des avantages tres-heureux ; la force de l’esprit, la solidité du jugement, la pointe de la raison, la docilité pour apprendre, l’instruction receuë des grands personnages, l’estude des sciences, la connoissance de l’histoire, l’heureuse memoire des choses passées, sont les dispositions pour y parvenir : la saine consultation, la connoissance & consideration des circonstances, la prevoyance des effets, la precaution contre les empeschemens, la prompte expedition, sont les belles actions qu’elle produit ; & enfin le repos des peuples, le salut des Estats, le bien commun des hommes, sont les fruits divins que l’on en recueille. Mais encore n’est-ce rien dire, si nous n’ajoustons quels sont les lignes, par lesquels on peut juger du progrez que quelqu’un aura fait en l’acquisition de ce thresor, & s’il est veritablement assez sage & prudent pour seconder un Prince en l’administration de son Estat. Or entre plusieurs que l’on en peut donner, je proposeray ceux-cy comme les plus ordinaires & communs, sçavoir tenir secret ce qu’il n’est à propos de dire, & parler par necessité plutost que par ambition, ne croire trop promptement ny à toutes sortes de personnes, estre plus prompt à donner ce qui est à soy qu’à demander ce qui appartient à autruy, examiner bien les choses auparavant que d’en juger, ne médire de personne, excuser les fautes, & defendre la renommée d’un chacun, ne mépriser personne, non pas même les moindres : Honorer les hommes selon leurs merites & qualitez, donner plus de loüange à ses compagnons qu’à soy-même, servir & entretenir ses amis, demeurer ferme & constant parmy leurs adversitez, ne changer de dessein & de resolution sans quelque grand sujet, deliberer à loisir & executer gayement & avec diligence, ne s’émerveiller de ce qui est extraordinaire, ny se mocquer de personne, mais sur tout épargner les pauvres & ses amys, n’envier la loüange à ceux qui la meritent, non pas même à ses ennemis, ne parler sans sçavoir, ne donner conseil qu’à ceux qui le demandent, ne faire l’entendu en ce qui n’est pas de sa profession, & ne parler de ce qui en est qu’avec modestie & sans jactance & affectation, comme faisoit Piso, duquel Vell. Paterc. a dit,[301]quæ agenda sunt agit sine ulla ostentatione agendi; avoir plus d’effets que de paroles, plus de patience que de violence, desirer plutost le bien que le mal à ses ennemis, plutost perdre que plaider, n’estre cause d’aucun trouble ny remuement, finalement aymer Dieu, servir son prochain, & ne souhaitter la mort ny la craindre. Or ce qui m’a fait recueillir tous ces signes si particulierement, c’est parce que le choix d’un Ministre est de si grande importance, que les Princes ont grand interest de ne s’y pas tromper, & encore qu’il ne faille pas esperer de les pouvoir tous rencontrer en un homme, on ne peut toutefois manquer de preferer celuy qui en aura le plus. Et quand le Prince l’aura trouvé, ce sera à faire à luy de le bien maintenir & choier comme un precieux thresor, parce que si la naissance ne luy a donné des couronnes, les couronnes toutefois ne se peuvent passer de luy : si la fortune ne l’a fait Roy, sa suffisance le rend l’oracle des Roys, & tout ce qu’il dira des loix, ses simples paroles passeront pour raisons, ses actions pour exemples, & toute sa vie pour miracle.
[301]Il fait ce qu’il faut faire sans aucune ostentation de ses actions.
[301]Il fait ce qu’il faut faire sans aucune ostentation de ses actions.
Aprés avoir expliqué ce qui est du devoir du Ministre envers le Prince, il nous reste à considerer, comme en passant neanmoins, ce que le Prince doit contribuer de son costé, pour bien traitter avec son Ministre, & parce qu’en matiere de regles & preceptes, j’ay toujours estimé avec Horace, que les plus courts sont les meilleurs,
[302]Quicquid præcipies esto brevis ;
[302]Quicquid præcipies esto brevis ;
[302]Sois succinct dans tous les preceptes que tu donneras.
[302]Sois succinct dans tous les preceptes que tu donneras.
Je reduiray tous ceux qui me semblent les plus necessaires en cette occasion à trois principaux, dont le premier sera de le traitter en amy, non pas en serviteur, de parler & conferer avec luy à cœur ouvert, de ne luy rien celer de tout ce qu’il sçaura, de luy ouvrir une entiere confidence, & de traitter avec luy comme il feroit avec soy-même, sans avoir honte de luy declarer sa foiblesse, ignorance, imbecillité ou tel autre defaut qu’il pourra avoir ; Ny aussi son dépit, ses fascheries, coleres, mécontentemens, & semblables passions, qui le pourront tourmenter. Et si je n’ay assez d’autorité pour établir cette maxime, qu’on defere au moins quelque chose à l’avis de Seneque,[303]Cogita, dit-il,an tibi in amicitiam aliquis recipiendus sit, quum placuerit id fieri, toto illum pectore admitte, tam audacter cum illo loquere quàm tecum. C’est ce qu’il avoit encore dit auparavant en beaucoup moins de paroles,[304]tu omnia cum amico delibera, sed de illo prius. Que si l’autorité d’un si grand homme a besoin d’estre appuyée & soustenue par quelques raisons, T. Live nous en fournira une tres-puissante & valable,[305]vult sibi quisque credi, & habita fides ipsam fidem obligat: les experimentez Chymistes tiennent que pour faire de l’or on ne se doit servir que de l’or même,
[306]Nec aliunde quæras auri primordia, in auroSemina sunt auri, quamvis abstrusa recedantLongius, & multo nobis quærenda labore.
[306]Nec aliunde quæras auri primordia, in auro
Semina sunt auri, quamvis abstrusa recedant
Longius, & multo nobis quærenda labore.
(Augurel.)
[303]Pense s’il te faut recevoir quelcun en ton amitié, & quand tu l’auras voulu faire, admets l’y de tout ton cœur, & luy parle aussi hardiment qu’à toi-même.
[303]Pense s’il te faut recevoir quelcun en ton amitié, & quand tu l’auras voulu faire, admets l’y de tout ton cœur, & luy parle aussi hardiment qu’à toi-même.
[304]Delibere de toutes choses avec ton amy ; mais delibere premierement d’en avoir un tel qu’il faut.
[304]Delibere de toutes choses avec ton amy ; mais delibere premierement d’en avoir un tel qu’il faut.
[305]Un chacun veut qu’on se fie à luy, & la confiance que nous avons en quelcun l’oblige à se confier en nous & à nous estre fidelle.
[305]Un chacun veut qu’on se fie à luy, & la confiance que nous avons en quelcun l’oblige à se confier en nous & à nous estre fidelle.
[306]Ne cherche point ailleurs l’origine de l’or ; l’or contient les semences de l’or, quoi qu’elles nous soient fort cachées, ce qui fait que nous sommes obligés à travailler beaucoup pour les chercher.
[306]Ne cherche point ailleurs l’origine de l’or ; l’or contient les semences de l’or, quoi qu’elles nous soient fort cachées, ce qui fait que nous sommes obligés à travailler beaucoup pour les chercher.
Les Lapidaires épreuvent tous les jours, qu’il se faut servir du diamant pour en tailler & preparer un autre ; les Oiseleurs que pour faire bonne chasse il se faut servir de ces oiseaux que Varro appelle,[307]illices & traditores generis sui: Les Philosophes moraux, que l’amour ne se peut acquerir que par une amitié & affection reciproque.
[307]Traitres de ceux de leur espece, & servant à les faire prendre.
[307]Traitres de ceux de leur espece, & servant à les faire prendre.
Veux-tu mon fils que t’apprenne en peu d’heureLe beau secret du breuvage amoureux ;Aime les tiens, tu seras aimé d’eux ;Il n’y a point de recepte meilleure.
Veux-tu mon fils que t’apprenne en peu d’heure
Le beau secret du breuvage amoureux ;
Aime les tiens, tu seras aimé d’eux ;
Il n’y a point de recepte meilleure.
Comment doncques un Prince pourra-t-il trouver de la confidence en quelque amy, s’il ne luy en communique auparavant de son costé, s’il ne luy monstre ce qui sera de son devoir en s’acquittant du sien propre :[308]Si vis me flere, disoit Horace,dolendum est prius tibi.[309]Cur te habebo ut Consulem, si me non habeas ut Senatorem, repliquoit un autre ? Il faut tout ou rien, & jouïr d’une entiere confidence, ou n’en avoir point ; declarer aujourd’huy une affaire, en taire demain une autre, en entamer quelqu’une, & ne la pas achever, garder toujours quelque[310]retentum, & ne pas tout dire, sont des marques de défiance, d’inquietude & d’irresolution, qui font perdre au Ministre la visée pour ce qui est du conseil, & l’affection pour ce qui concerne le service.
[308]Si tu veux que je pleure, il faut que tu t’affliges auparavant.
[308]Si tu veux que je pleure, il faut que tu t’affliges auparavant.
[309]Pourquoy te traiteray-je comme un Consul, si tu ne me traites pas comme un Senateur.
[309]Pourquoy te traiteray-je comme un Consul, si tu ne me traites pas comme un Senateur.
[310]Chose de retenu.
[310]Chose de retenu.
La seconde chose que le Prince doit observer envers son Ministre, est qu’il le tienne comme amy, & non pas comme flateur, qu’il luy permette de parler & d’opiner librement, d’expliquer & fortifier son opinion, sans le contraindre ou luy sçavoir mauvais gré de ne point condescendre à la sienne,[311]meliora enim vulnera diligentis, quàm oscula blandientis, & puis que comme disoit un brave Conseiller à son Maistre,[312]non potes me simul amico & adulatore uti. Si un Prince veut estre flatté, il a assez de Gentilshommes & Courtisans qui ne cherchent que l’occasion de le faire, sans y employer celuy qui doit estre sa bouche de verité. Et celuy-là ne peut jamais bien reüssir,[313]cujus aures ita formatæ sunt, ut aspera quæ utilia, & nihil nisi jucundum non læsurum accipiant. (Tacit. 3. hist.)
[311]Car les blessures d’un amy sont meilleures que les baisers d’un flateur.
[311]Car les blessures d’un amy sont meilleures que les baisers d’un flateur.
[312]Tu ne peux pas te servir de moy comme amy & flateur tout ensemble.
[312]Tu ne peux pas te servir de moy comme amy & flateur tout ensemble.
[313]Dont les oreilles sont formées, à trouver rudes les choses qui sont utiles, & à n’écouter rien que de plaisant, & qui ne peut blesser.
[313]Dont les oreilles sont formées, à trouver rudes les choses qui sont utiles, & à n’écouter rien que de plaisant, & qui ne peut blesser.
Finalement comme ceux qui demeurent quelque temps au Soleil sont échauffez par sa chaleur ; aussi faut-il que celuy qu’un Prince ou Souverain approche de sa personne, ressente les effets de son pouvoir, & de l’amitié qu’il luy porte par la recompense deüe à ses services ; & quoy que la plus honorable & glorieuse qu’il luy puisse donner, soit de les agréer, & de s’en declarer satisfait,[314]beneficium siquidem est reddere bonitatis verba, (Senec.) & suivant même l’opinion commune,
[315]Principibus placuisse viris non ultima laus est.
[315]Principibus placuisse viris non ultima laus est.
[314]Veu que c’est un bienfait, ou une recompense, que de parler en bons termes des services qu’on a reçus.
[314]Veu que c’est un bienfait, ou une recompense, que de parler en bons termes des services qu’on a reçus.
[315]On ne remporte pas peu de loüange d’avoir plu aux Princes.
[315]On ne remporte pas peu de loüange d’avoir plu aux Princes.
Il faut neanmoins passer outre, & pratiquer à son occasion cette belle vertu de la liberalité, en luy subministrant les choses necessaires pour vivre honnestement dans un estat mediocre, & autant éloigné de l’ambition que de la necessité. Philippes II disoit à Ruy Gomes son Confident serviteur,faites mes affaires & je feray les vostres: Il faut que tous les Princes en disent autant à leurs Ministres, s’ils en veulent estre servis avec affection & fidelité,[316]liberalitas enim commune quoddam vinculum est, quo beneficus & beneficio devinctus astringuntur. Et j’estime qu’il seroit encore meilleur de les mettre promptement en repos de ce costé-là, afin que n’ayant plus à la teste cet horrible monstre de pauvreté, ils apportent un esprit entierement libre & dégagé de toutes passions au maniement des affaires, qui seroit le premier fruit de cette liberalité, comme le second d’acquerir beaucoup d’honneur & de recommandation à celuy qui l’auroit pratiquée, d’autant que, selon la remarque d’Aristote, entre tous les Princes vertueux,[317]ii fere diliguntur maximè, qui fama & laude valent liberalitatis; & le dernier de rendre les personnes entierement liées au service de ceux qui leur font du bien, veu que, suivant le dire d’un Ancien, qui a le premier inventé les bienfaits, il a voulu forger des seps & des menottes, pour enchaisner les hommes, les captiver & traisner aprés soy.
[316]Car la liberalité est un certain lien qui lie le bienfaiteur & celuy qui reçoit le bienfait.
[316]Car la liberalité est un certain lien qui lie le bienfaiteur & celuy qui reçoit le bienfait.
[317]On aime particulierement ceux qui ont le renom & la loüange d’estre les plus liberaux.
[317]On aime particulierement ceux qui ont le renom & la loüange d’estre les plus liberaux.
Voila,Monseigneur, tout ce que j’avois à dire en cette matiere, de laquelle je n’eusse jamais voulu entreprendre de traitter, si V. Eminence ne me l’eust commandé, & que sa grande bonté & facilité ne m’eussent fait esperer une excuse favorable, de toutes les fautes que je puis y avoir commises. Je sçay qu’elle desiroit d’autres forces que les miennes, une plume plus diserte & eloquente, une erudition plus grande, un jugement plus fort, un esprit plus universel : Mais nous aurions peu de statues de Jupiter s’il n’eust esté permis qu’à Phidias de les faire, & Rome seroit maintenant sans peintures & tableaux, si d’autres n’y avoient travaillé que Michel Ange, & Raphael d’Urbin : les bons ouvriers ne se rencontrent pas si souvent, que l’on se puisse passer des mauvais, ny les grands Politiques, que l’on ne se divertisse quelquefois dans les écrits des moindres, sous le titre desquels s’il plaist à V. Eminence de recouvrir le present discours, elle m’obligera de songer à quelque autre de plus longue haleine ; & j’ose bien me promettre sous la continuation de vostre faveur & bienveillance, que
[318]Illa dies olim veniet (modo staminaLonga trahat Lachesis) quum te & tua facta canemusUberius, nomenque tuum Gangetica tellus,Et Tartessiaci resonabunt littora ponti.Ibit Hyperboreas passim tua fama per urbes,Et per me extremis Libyæ nosceris in oris,Tunc ego majori Musarum percitus œstro,Omnibus ostendam, quanto tenearis amoreJustitiæ, sit quanta tibi pietasque fidesque,Quantum consilio valeas & fortibus ausis,Quàm sis munificus, quàm clemens, denique per meIngenium, moresque tuos mirabitur orbis.At nunc ista tibi quæ tradimus accipe lætoInterea vultu, & præsentibus annue cœptis.
[318]Illa dies olim veniet (modo stamina
Longa trahat Lachesis) quum te & tua facta canemus
Uberius, nomenque tuum Gangetica tellus,
Et Tartessiaci resonabunt littora ponti.
Ibit Hyperboreas passim tua fama per urbes,
Et per me extremis Libyæ nosceris in oris,
Tunc ego majori Musarum percitus œstro,
Omnibus ostendam, quanto tenearis amore
Justitiæ, sit quanta tibi pietasque fidesque,
Quantum consilio valeas & fortibus ausis,
Quàm sis munificus, quàm clemens, denique per me
Ingenium, moresque tuos mirabitur orbis.
At nunc ista tibi quæ tradimus accipe læto
Interea vultu, & præsentibus annue cœptis.
[318]Le temps viendra un jour (pourveu que la Parque fasse nostre fusée longue) que nous publierons plus amplement les belles actions de vostre personne ; & que vostre nom retentira dans la terre du Gange, & sur les costes de la mer d’Espagne. Vostre nom ira jusques aux villes du Nord, & je vous feray connoistre dans les extremités de la Libye. Alors poussé d’une plus grande veine poëtique, je feray voir à tout le monde combien vous estes amateur de la justice, combien grande est la foy & la pieté dont vous estes orné ; combien vous estes puissant en conseil, & en courageuses entreprises ; combien vous estes liberal, & clement, & enfin je feray que toute la terre admirera vostre esprit & vos mœurs. Mais cependant recevés ce que je vous offre maintenant, & daignés prendre en bonne part & favoriser la presente entreprise.
[318]Le temps viendra un jour (pourveu que la Parque fasse nostre fusée longue) que nous publierons plus amplement les belles actions de vostre personne ; & que vostre nom retentira dans la terre du Gange, & sur les costes de la mer d’Espagne. Vostre nom ira jusques aux villes du Nord, & je vous feray connoistre dans les extremités de la Libye. Alors poussé d’une plus grande veine poëtique, je feray voir à tout le monde combien vous estes amateur de la justice, combien grande est la foy & la pieté dont vous estes orné ; combien vous estes puissant en conseil, & en courageuses entreprises ; combien vous estes liberal, & clement, & enfin je feray que toute la terre admirera vostre esprit & vos mœurs. Mais cependant recevés ce que je vous offre maintenant, & daignés prendre en bonne part & favoriser la presente entreprise.