VI.

Mais, la nuit, quand tout est rentré dans le silence, et que la lune paisible éclaire et blanchit les dalles, cet assemblage de maisons de toutes les époques, accolées les unes aux autres sans symétrie et sans prétention, coupées par de fortes ombres, pleines de mystères dans leurs enfoncements, et de grâce instinctive dans leurs bizarreries, offre un désordre infiniment pittoresque. Tout devient beau sous les regards de la lune; le moindre effet d'architecture s'agrandit et prend du caractère; le moindre balcon festonné de vigne se donne des airs de roman espagnol, et vous remplit l'imagination de ces belles aventures dites decape et d'épée. Le ciel limpide où se baignent, au-dessus de ce cadre sombre et anguleux, les pâles coupoles des édifices lointains, verse sur les moindres détails du tableau une couleur vague et harmonieuse qui porte à des rêveries sans fin.

C'est dans lacorte Minelli, près l'église San-Fantin, qu'Anzoleto se trouva au moment où les horloges se renvoyaient l'une à l'autre le coup de deux heures après minuit. Un instinct secret avait conduit ses pas vers la demeure d'une personne dont le nom et l'image ne s'étaient pas présentés à lui depuis le coucher du soleil. A peine était-il rentré dans cette cour, qu'il entendit une voix douce l'appeler bien bas par les dernières syllabes de son nom; et, levant le tête, il vit une légère silhouette se dessiner sur une des plus misérables terrasses de l'enceinte. Un instant après, la porte de cette masure s'ouvrit, et Consuelo en jupe d'indienne, et le corsage enveloppé d'une vieille mante de soie noire qui avait servi jadis de parure à sa mère, vint lui tendre une main, tandis qu'elle posait de l'autre un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence. Ils montèrent sur la pointe du pied et à tâtons l'escalier de bois tournant et délabré qui conduisait jusque sur le toit; et quand ils furent assis sur la terrasse, ils commencèrent un de ces longs chuchotements entrecoupés de baisers, que chaque nuit on entend murmurer sur les toits, comme des brises mystérieuses, ou comme un babillage d'esprits aériens voltigeant par couples dans la brume autour des cheminées bizarres qui coiffent de leurs nombreux turbans rouges toutes les maisons de Venise.

«Comment, ma pauvre amie, dit Anzoleto, tu m'as attendu jusqu'à présent?

—Ne m'avais-tu pas dit que tu viendrais me rendre compte de ta soirée? Eh bien, dis-moi donc si tu as bien chanté, si tu as fait plaisir, si on t'a applaudi, si on t'a signifié ton engagement?

—Et toi, ma bonne Consuelo, dit Anzoleto, pénétré tout à coup de remords en voyant la confiance et la douceur de cette pauvre fille, dis-moi donc si tu t'es impatientée de ma longue absence, si tu n'es pas bien fatiguée de m'attendre ainsi, si tu n'as pas eu bien froid sur cette terrasse, si tu as songé à souper, si tu ne m'en veux pas de venir si tard, si tu as été inquiète, si tu m'accusais?

—Rien de tout cela, répondit-elle en lui jetant ses bras au cou avec candeur. Si je me suis impatientée, ce n'est pas contre toi; si je suis fatiguée, si j'ai eu froid, je ne m'en ressens plus depuis que tu es là; si j'ai soupé je ne m'en souviens pas; si je t'ai accusé … de quoi t'aurais-je accusé? si j'ai été inquiète … pourquoi l'aurais-je été? si je t'en veux? jamais.

—Tu es un ange, toi! dit Anzoleto en l'embrassant. Ah! ma consolation! que les autres coeurs sont perfides et durs!

—Hélas! qu'est-il donc arrivé? quel mal a-t-on fait là-bas aufils de mon âme?dit Consuelo, mêlant au gentil dialecte vénitien les métaphores hardies et passionnées de sa langue natale.

Anzoleto raconta tout ce qui lui était arrivé, même ses galanteries auprès de la Corilla, et surtout les agaceries qu'il en avait reçues. Seulement, il raconta les choses d'une certaine façon, disant tout ce qui ne pouvait affliger Consuelo, puisque, de fait et d'intention, il lui avait été fidèle, et c'étaitpresquetoute la vérité. Mais il y a centième partie de vérité que nulle enquête judiciaire n'a jamais éclairée, que nul client n'a jamais confessée à son avocat, et que nul arrêt n'a jamais atteinte qu'au hasard, parce que dans ce peu de faits ou d'intentions qui reste mystérieux, est la cause tout entière, le motif, le but, le mot enfin de ces grands procès toujours si mal plaidés et toujours si mal jugés, quelles que soient la passion des orateurs et la froideur des magistrats.

Pour en revenir à Anzoleto, il n'est pas besoin de dire quelles peccadilles il passa sous silence, quelles émotions ardentes devant le public il traduisit à sa manière, et quelles palpitations étouffées dans la gondole il oublia de mentionner. Je crois même qu'il ne parla point du tout de la gondole, et qu'il rapporta ses flatteries à la cantatrice comme les adroites moqueries au moyen desquelles il avait échappé sans l'irriter aux périlleuses avances dont elle l'avait accablé. Pourquoi, ne voulant pas et ne pouvant pas dire le fond des choses, c'est-à-dire la puissance des tentations qu'il avait surmontées par prudence et par esprit de conduite, pourquoi, dites-vous, chère lectrice, ce jeune fourbe allait-il risquer d'éveiller la jalousie de Consuelo? Vous me le demandez, Madame? Dites-moi donc si vous n'avez pas pour habitude de conter à l'amant, je veux dire à l'époux de votre choix, tous les hommages dont vous avez été entourée par les autres, tous les aspirants que vous avez éconduits, tous les rivaux que vous avez sacrifiés, non seulement avant l'hymen, mais après, mais tous les jours de bal, mais hier et ce matin encore! Voyons, Madame, si vous êtes belle, comme je me complais à le croire, je gage ma tête que vous ne faites point autrement qu'Anzoleto, non pour vous faire valoir, non pour faire souffrir un âme jalouse, non pour enorgueillir un coeur trop orgueilleux déjà de vos préférences; mais parce qu'il est doux d'avoir près de soi quelqu'un à qui l'on puisse raconter ces choses-là, tout en ayant l'air d'accomplir un devoir, et de se confesser en se vantant au confesseur. Seulement, Madame, vous ne vous confessez que depresque tout. Il n'y a qu'un tout petit rien, dont vous ne parlez jamais; c'est le regard, c'est le sourire qui ont provoqué l'impertinente déclaration du présomptueux dont vous vous plaignez. Ce sourire, ce regard, ce rien, c'est précisément la gondole dont Anzoleto, heureux de repasser tout haut dans sa mémoire les enivrements de la soirée, oublia de parler à Consuelo. Heureusement pour la petite Espagnole, elle ne savait point encore ce que c'est que la jalousie: ce noir et amer sentiment ne vient qu'aux âmes qui ont beaucoup souffert, et jusque-là Consuelo était aussi heureuse de son amour qu'elle était bonne. La seule circonstance qui fit en elle une impression profonde, ce fut l'oracle flatteur et sévère prononcé par son respectable maître, le professeur Porpora, sur la tête adorée d'Anzoleto. Elle fit répéter à ce dernier les expressions dont le maître s'était servi; et après qu'il les lui eut exactement rapportées, elle y pensa longtemps et demeura silencieuse.

«Consuelina, lui dit Anzoleto sans trop s'apercevoir de sa rêverie, je t'avoue que l'air est extrêmement frais. Ne crains-tu pas de t'enrhumer? Songe, ma chérie, que notre avenir repose sur ta voix encore plus que sur la mienne …

—Je ne m'enrhume jamais, répondit-elle; mais toi, tu es si peu vêtu avec tes beaux habits! Tiens, enveloppe-toi de ma mantille.

—Que veux-tu que je fasse de ce pauvre morceau de taffetas percé à jour? J'aimerais bien mieux me mettre à couvert une demi-heure dans ta chambre.

—Je le veux bien, dit Consuelo: mais alors il ne faudra pas parler; car les voisins pourraient nous entendre, et ils nous blâmeraient. Ils ne sont pas méchants; ils voient nos amours sans trop me tourmenter, parce qu'ils savent bien que jamais tu n'entres chez moi la nuit. Tu ferais mieux d'aller dormir chez toi.

—Impossible! on ne m'ouvrira qu'au jour, et j'ai encore trois heures à grelotter. Tiens, mes dents claquent dans ma bouche.

—En ce cas, viens, dit Consuelo en se levant; je t'enfermerai dans ma chambre, et je reviendrai sur la terrasse pour que, si quelqu'un nous observe, il voie bien que je ne fais pas de scandale.»

—Elle le conduisit en effet dans sa chambre: c'était une assez grande pièce délabrée, où les fleurs peintes à fresque sur les murs reparaissaient ça et là sous une seconde peinture encore plus grossière et déjà presque aussi dégradée. Un grand bois de lit carré avec une paillasse d'algues marines, et une couverture d'indienne piquée fort propre, mais rapetassée en mille endroits avec des morceaux de toutes couleurs, une chaise de paille, une petite table, une guitare fort ancienne, et un Christ de filigrane, uniques richesses que sa mère lui avait laissées; une petite épinette, et un gros tas de vieille musique rongée des vers, que le professeur Porpora avait la générosité de lui prêter: tel était l'ameublement de la jeune artiste, fille d'une pauvre Bohémienne, élève d'un grand maître et amoureuse d'un bel aventurier.

Comme il n'y avait qu'une chaise, et que la table était couverte de musique, il n'y avait qu'un siège pour Anzoleto; c'était le lit, et il s'en accommoda sans façon. A peine se fut-il assis sur le bord, que la fatigue s'emparant de lui, il laissa tomber sa tête sur un gros coussin de laine qui servait d'oreiller, en disant:

«Oh! ma chère petite femme, je donnerais en cet instant tout ce qui me reste d'années à vivre pour une heure de bon sommeil, et tous les trésors de l'univers pour un bout de cette couverture sur mes jambes. Je n'ai jamais eu si froid que dans ces maudits habits, et le malaise de cette insomnie me donne le frisson de la fièvre.»

Consuelo hésita un instant. Orpheline et seule au monde à dix-huit ans, elle ne devait compte qu'à Dieu de ses actions. Croyant à la promesse d'Anzoleto comme à la parole de l'Évangile, elle ne se croyait menacée ni de son dégoût ni de son abandon en cédant à tous ses désirs. Mais un sentiment de pudeur qu'Anzoleto n'avait jamais ni combattu ni altéré en elle, lui fit trouver sa demande un peu grossière. Elle s'approcha de lui, et lui toucha la main. Cette main était bien froide en effet, et Anzoleto prenant celle de Consuelo la porta à son front, qui était brûlant.

«Tu es malade! lui dit-elle, saisie d'une sollicitude qui fit taire toutes les autres considérations. Eh bien, dors une heure sur ce lit.»

Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois.

«Bonne comme Dieu même!» murmura-t-il en s'étendant sur le matelas d'algue marine.

Consuelo l'entoura de sa couverture; elle alla prendre dans un coin quelques pauvres hardes qui lui restaient, et lui en couvrit les pieds.

«Anzoleto, lui dit-elle à voix basse tout en remplissant ce soin maternel, ce lit où tu vas dormir, c'est celui où j'ai dormi avec ma mère les dernières années de sa vie; c'est celui où je l'ai vue mourir, où je l'ai enveloppée de son drap mortuaire, où j'ai veillé sur son corps en priant et en pleurant, jusqu'à ce que la barque des morts soit venue me l'ôter pour toujours. Eh bien, je vais te dire maintenant ce qu'elle m'a fait promettre à sa dernière heure. Consuelo, m'a-t-elle dit, jure-moi sur le Christ qu'Anzoleto ne prendra pas ma place dans ce lit avant de s'être marié avec toi devant un prêtre.

—Et tu as juré?

—Et j'ai juré. Mais en te laissant dormir ici pour la première fois, ce n'est pas la place de ma mère que je te donne, c'est la mienne.

—Et toi, pauvre fille, tu ne dormiras donc pas? reprit Anzoleto en se relevant à demi par un violent effort. Ah! je suis un lâche, je m'en vais dormir dans la rue.

—Non! dit Consuelo en le repoussant sur le coussin avec une douce violence; tu es malade, et je ne le suis pas. Ma mère qui est morte en bonne catholique, et qui est dans le ciel, nous voit à toute heure. Elle sait que tu lui as tenu la promesse que tu lui avais faite de ne pas m'abandonner. Elle sait aussi que notre amour est aussi honnête depuis sa mort qu'il l'a été de son vivant. Elle voit qu'en ce moment je ne fais et je ne pense rien de mal. Que son âme repose dans le Seigneur!»

Ici Consuelo fit un grand signe de croix. Anzoleto était déjà endormi.

«Je vais dire mon chapelet là-haut sur la terrasse pour que tu n'aies pas la fièvre,» ajouta Consuelo en s'éloignant.

«Bonne comme Dieu!» répéta faiblement Anzoleto, et il ne s'aperçut seulement pas que sa fiancée le laissait seul. Elle alla en effet dire son chapelet sur le toit. Puis elle revint pour s'assurer qu'il n'était pas plus malade, et le voyant dormir paisiblement, elle contempla longtemps avec recueillement son beau visage pâle éclairé par la lune.

Et puis, ne voulant pas céder au sommeil elle-même, et se rappelant que les émotions de la soirée lui avaient fait négliger son travail, elle ralluma sa lampe, s'assit devant sa petite table, et nota un essai de composition que maître Porpora lui avait demandé pour le jour suivant.

Le comte Zustiniani, malgré son détachement philosophique et de nouvelles amours dont la Corilla feignait assez maladroitement d'être jalouse, n'était pas cependant aussi insensible aux insolents caprices de cette folle maîtresse qu'il s'efforçait de le paraître. Bon, faible et frivole, Zustiniani n'était roué que par ton et par position sociale. Il ne pouvait s'empêcher de souffrir, au fond de son coeur, de l'ingratitude avec laquelle cette fille avait répondu à sa générosité; et d'ailleurs, quoiqu'il fût à cette époque (à Venise aussi bien qu'à Paris) de la dernière inconvenance de montrer de la jalousie, l'orgueil italien se révoltait contre le rôle ridicule et misérable que la Corilla lui faisait jouer.

Donc, ce même soir où Anzoleto avait brillé au palais Zustiniani, le comte, après avoir agréablement plaisanté avec son ami Barberigo sur les espiègleries de sa maîtresse, dès qu'il vit ses salons déserts et les flambeaux éteints, prit son manteau et son épée, et, pour en avoirle coeur net, courut au palais qu'habitait la Corilla.

Quand il se fut assuré qu'elle était bien seule, ne se trouvant pas encore tranquille, il entama la conversation à voix basse avec le barcarolle qui était en train de remiser la gondole de la prima-donna sous la voûte destinée à cet usage. Moyennant quelques sequins, il le fit parler, et se convainquit bientôt qu'il ne s'était pas trompé en supposant que la Corilla avait pris un compagnon de route dans sa gondole. Mais il lui fut impossible de savoir qui était ce compagnon; le gondolier ne le savait pas. Bien qu'il eût vu cent fois Anzoleto aux alentours du théâtre et du palais Zustiniani, il ne l'avait pas reconnu dans l'ombre, sous l'habit noir et avec de la poudre.

Ce mystère impénétrable acheva de donner de l'humeur au comte. Il se fût consolé en persiflant son rival, seule vengeance de bon goût, mais aussi cruelle dans les temps de parade que le meurtre l'est aux époques de passions sérieuses. Il ne dormit pas; et avant l'heure où Porpora commençait son cours de musique au conservatoire des filles pauvres, il s'achemina vers lascuola di Mendicanti, dans la salle où devaient se rassembler les jeunes élèves.

La position du comte à l'égard du docte professeur avait beaucoup changé depuis quelques années. Zustiniani n'était plus l'antagoniste musical de Porpora, mais son associé, et son chef en quelque sorte; il avait fait des dons considérables à l'établissement que dirigeait ce savant maître, et par reconnaissance on lui en avait donné la direction suprême. Ces deux amis vivaient donc désormais en aussi bonne intelligence que pouvait le permettre l'intolérance du professeur à l'égard de la musique à la mode; intolérance qui cependant était forcée de s'adoucir à la vue des encouragements que le comte donnait de ses soins et de sa bourse à l'enseignement et à la propagation de la musique sérieuse. En outre, il avait fait représenter à San-Samuel un opéra que ce maître venait de composer.

«Mon cher maître, lui dit Zustiniani en l'attirant à l'écart, il faut que non seulement vous vous décidiez à vous laisser enlever pour le théâtre une de vos élèves, mais il faut encore que vous m'indiquiez celle qui vous paraîtra la plus propre à remplacer la Corilla. Cette cantatrice est fatiguée, sa voix se perd, ses caprices nous ruinent, le public est bientôt dégoûté d'elle. Vraiment nous devons songer à lui trouver unesucceditrice. (Pardon, cher lecteur, ceci se dit en italien, et le comte ne faisait point un néologisme.)

—Je n'ai pas ce qu'il vous faut, répliqua sèchement Porpora.

—Eh quoi, maître, s'écria le comte, allez-vous retomber dans vos humeurs noires? Est-ce tout de bon qu'après tant de sacrifices et de dévouement de ma part pour encourager votre oeuvre musicale, vous vous refusez à la moindre obligeance quand je réclame votre aide et vos conseils pour la mienne?

—Je n'en ai plus de droit, comte, répondit le professeur; et ce que je viens de vous dire est la vérité, dite par un ami, et avec le désir de vous obliger. Je n'ai point dans mon école de chant une seule personne capable de vous remplacer la Corilla. Je ne fais pas plus de cas d'elle qu'il ne faut; mais en déclarant que le talent de cette fille n'a aucune valeur solide à mes yeux, je suis forcé de reconnaître qu'elle possède un savoir-faire, une habitude, une facilité et une communication établie avec les sens du public qui ne s'acquièrent qu'avec des années de pratique, et que n'auront pas de longtemps d'autres débutantes.

—Cela est vrai, dit le comte; mais enfin nous avons formé la Corilla, nous l'avons vue commencer, nous l'avons fait accepter au public; sa beauté a fait les trois quarts de son succès, et vous avez d'aussi charmantes personnes dans votre école. Vous ne nierez pas cela, mon maître! Voyons, confessez que la Clorinda est la plus belle créature de l'univers!

—Mais affectée, mais minaudière, mais insupportable…. Il est vrai que le public trouvera peut-être charmantes ces grimaces ridicules … mais elle chante faux, elle n'a ni âme, ni intelligence…. Il est vrai que le public n'en a pas plus que d'oreilles … mais elle n'a ni mémoire, ni adresse, et elle ne se sauvera même pas dufiascopar le charlatanisme heureux qui réussit à tant de gens!»

En parlant ainsi, le professeur laissa tomber un regard involontaire sur Anzoleto, qui, à la faveur de son titre de favori du comte, et sous prétexte de venir lui parler, s'était glissé dans la classe, et se tenait à peu de distance, l'oreille ouverte à la conversation.

«N'importe, dit le comte sans faire attention à la malice rancunière du maître; je n'abandonne pas mon idée. Il y a longtemps que je n'ai entendu la Clorinda. Faisons-la venir, et avec elle cinq ou six autres, les plus jolies que l'on pourra trouver. Voyons, Anzoleto, ajouta-t-il en riant, te voilà assez bien équipé pour prendre l'air grave d'un jeune professeur. Entre dans le jardin, et adresse-toi aux plus remarquables de ces jeunes beautés, pour leur dire que nous les attendons ici, monsieur le professeur et moi.»

Anzoleto obéit; mais soit par malice, soit qu'il eût ses vues, il amena les plus laides, et c'est pour le coup que Jean-Jacques aurait pu s'écrier: «La Sofia était borgne, la Cattina était boiteuse.»

Ce quiproquo fut pris en bonne part, et, après qu'on en eut ri sous cape, on renvoya ces demoiselles avertir celles de leurs compagnes que désigna le professeur. Un groupe charmant vint bientôt, avec la belle Clorinda au centre.

«La magnifique chevelure! dit le comte à l'oreille du professeur en voyant passer près de lui les superbes tresses blondes de cette dernière.

—Il y a beaucoup plusdessusquededanscette tête, répondit le rude censeur sans daigner baisser la voix.

Après une heure d'épreuve, le comte, n'y pouvant plus tenir, se retira consterné en donnant des éloges pleins de grâces à ces demoiselles, et en disant tout bas au professeur:—Il ne faut point songer à ces perruches!

«Si votre seigneurie illustrissime daignait me permettre de dire un mot sur ce qui la préoccupe … articula doucement Anzoleto à l'oreille du comte en descendant l'escalier.

—Parle, reprit le comte; connaîtrais-tu cette merveille que nous cherchons?

—Oui, excellence.

—Et au fond de quelle mer iras-tu pêcher cette perle fine?

—Tout au fond de la classe où le malin professeur Porpora la tient cachée les jours où vous passez votre bataillon féminin en revue.

—Quoi? est-il dans la scuola un diamant dont mes yeux n'aient jamais aperçu l'éclat? Si maître Porpora m'a joué un pareil tour!…

—Illustrissime, le diamant dont je parle ne fait pas partie de la scuola. C'est une pauvre fille qui vient seulement chanter dans les choeurs quand on a besoin d'elle, et à qui le professeur donne des leçons particulières par charité, et plus encore par amour de l'art.

—Il faut donc que cette pauvre fille ait des facultés extraordinaires; car le professeur n'est pas facile à contenter, et il n'est pas prodigue de son temps et de sa peine. L'ai-je entendue quelquefois sans la connaître?

—Votre Seigneurie l'a entendue une fois, il y a bien longtemps, et lorsqu'elle n'était encore qu'un enfant. Aujourd'hui c'est une grande jeune fille, forte, studieuse, savante comme le professeur, et capable de faire siffler la Corilla le jour où elle chantera une phrase de trois mesures à côté d'elle sur le théâtre.

—Et ne chante-t-elle jamais en public? Le professeur ne lui a-t-il pas fait dire quelques motets aux grandes vêpres?

—Autrefois, excellence, le professeur se faisait une joie de l'entendre chanter à l'église; mais depuis que lesscolari, par jalousie et par vengeance, ont menacé de la faire chasser de la tribune si elle y reparaissait à côté d'elles….

—C'est donc une fille de mauvaise vie?…

—O Dieu vivant! excellence, c'est une vierge aussi pure que la porte du ciel! Mais elle est pauvre et de basse extraction … comme moi, excellence, que vous daignez cependant élever jusqu'à vous par vos bontés; et ces méchantes harpies ont menacé le professeur de se plaindre à vous de l'infraction qu'il commettait contre le règlement en introduisant dans leur classe une élève qui n'en fait point partie.

—Où pourrai-je donc entendre cette merveille?

—Que votre seigneurie donne l'ordre au professeur de la faire chanter devant elle; elle pourra juger de sa voix et de la grandeur de son talent.

—Ton assurance me donne envie de te croire. Tu dis donc que je l'ai déjà entendue, il y a longtemps … J'ai beau chercher à me rappeler….

—Dans l'église des Mendicanti, un jour de répétition générale, leSalve Reginade Pergolèse….

—Oh! j'y suis, s'écria le comte; une voix, un accent, une intelligence admirables!

—Et elle n'avait que quatorze ans, monseigneur, c'était un enfant.

—Oui, mais … je crois me rappeler qu'elle n'était pas jolie.

—Pas jolie, excellence! dit Anzoleto tout interdit.

—Ne s'appelait-elle pas?… Oui, c'était une Espagnole, un nom bizarre….

—Consuelo, monseigneur!

—C'est cela, tu voulais l'épouser alors, et vos amours nous ont fait rire, le professeur et moi. Consuelo! c'est bien elle; la favorite du professeur, une fille bien intelligente, mais bien laide!

—Bien laide! répéta Anzoleto stupéfait.

—Eh oui, mon enfant. Tu en es donc toujours épris?

—C'est mon amie, illustrissime.

—Amie veut dire chez nous également soeur et amante. Laquelle des deux?

—Soeur, mon maître.

—Eh bien, je puis, sans te faire de peine, te dire ce que j'en pense. Ton idée n'a pas le sens commun. Pour remplacer la Corilla il faut un ange de beauté, et ta Consuelo, je m'en souviens bien maintenant, est plus que laide, elle est affreuse.»

Le comte fut abordé en cet instant par un de ses amis, qui l'emmena d'un autre côté, et il laissa Anzoleto consterné se répéter en soupirant:—Elle est affreuse!…

Il vous paraîtra peut-être étonnant, et il est pourtant très certain, cher lecteur, que jamais Anzoleto n'avait eu d'opinion sur la beauté ou la laideur de Consuelo. Consuelo était un être tellement isolé, tellement ignoré dans Venise, que nul n'avait jamais songé à chercher si, à travers ce voile d'oubli et d'obscurité, l'intelligence et la bonté avaient fini par se montrer sous une forme agréable ou insignifiante. Porpora, qui n'avait plus de sens que pour l'art, n'avait vu en elle que l'artiste. Les voisins de laCorte-Minellivoyaient sans se scandaliser ses innocentes amours avec Anzoleto. A Venise on n'est point féroce sur ce chapitre-là. Ils lui prédisaient bien parfois qu'elle serait malheureuse avec ce garçon sans aveu et sans état, et ils lui conseillaient de chercher plutôt à s'établir avec quelque honnête et paisible ouvrier. Mais comme elle leur répondait qu'étant sans famille et sans appui elle-même, Anzoleto lui convenait parfaitement; comme, depuis six ans, il ne s'était pas écoulé un seul jour sans qu'on les vît ensemble, ne cherchant point le mystère, et ne se querellant jamais, on avait fini par s'habituer à leur union libre et indissoluble. Aucun voisin ne s'était jamais avisé de faire la cour à l'amicad'Anzoleto. Était-ce seulement à cause des engagements qu'on lui supposait, ou bien était-ce à cause de sa misère? ou bien encore n'était-ce pas que sa personne n'avait exercé de séduction sur aucun d'eux? La dernière hypothèse est fort vraisemblable.

Cependant chacun sait que, de douze à quatorze ans, les jeunes filles sont généralement maigres, décontenancées, sans harmonie dans les traits, dans les proportions, dans les mouvements. Vers quinze ans elles serefont(c'est en français vulgaire l'expression des matrones); et celle qui paraissait affreuse naguère reparaît, après ce court travail de transformation, sinon belle, du moins agréable. On a remarqué même qu'il n'était pas avantageux à l'avenir d'une fillette d'être jolie de trop bonne heure.

Consuelo ayant recueilli comme les autres le bénéfice de l'adolescence, on avait cessé de dire qu'elle était laide; et le fait est qu'elle ne l'était plus. Seulement, comme elle n'était ni dauphine, ni infante, elle n'avait point eu de courtisans autour d'elle pour proclamer que la royale progéniture embellissait à vue d'oeil; et comme elle n'avait pas l'appui de tendres sollicitudes pour s'inquiéter de son avenir, personne ne prenait la peine de dire à Anzoleto: «Ta fiancée ne te fera point rougir devant le monde.»

Si bien qu'Anzoleto l'avait entendu traiter de laideron à l'âge où ce reproche n'avait pour lui ni sens ni valeur; et depuis qu'on ne disait plus ni mal ni bien de la figure de Consuelo, il avait oublié de s'en préoccuper. Sa vanité avait pris un autre essor. Il rêvait le théâtre et la célébrité, et n'avait pas le temps de songer à faire étalage de ses conquêtes. Et puis la grosse part de curiosité qui entre dans les désirs de la première jeunesse était assouvie chez lui. J'ai dit qu'à dix-huit ans il n'avait plus rien à apprendre. A vingt-deux ans, il était quasi blasé; et à vingt-deux ans comme à dix-huit, son attachement pour Consuelo était aussi tranquille, en dépit de quelques chastes baisers pris sans trouble et rendus sans honte, qu'il l'avait été jusque-là.

Pour qu'on ne s'étonne pas trop de ce calme et de cette vertu de la part d'un jeune homme qui ne s'en piquait point ailleurs, il faut faire observer que la grande liberté dans laquelle nos adolescents vivaient au commencement de cette histoire s'était modifiée et peu à peu restreinte avec le temps. Consuelo avait près de seize ans, et menait encore une vie un peu vagabonde, sortant du Conservatoire toute seule pour aller répéter sa leçon et manger son riz sur les degrés de la Piazzetta avec Anzoleto, lorsque sa mère, épuisée de fatigue, cessa de chanter le soir dans les cafés, une guitare à la main et une sébile devant elle. La pauvre créature se retira dans un des plus misérables greniers de laCorte-Minelli, pour s'y éteindre à petit feu sur un grabat. Alors la bonne Consuelo, ne voulant plus la quitter, changea tout à fait de genre de vie. Hormis les heures où le professeur daignait lui donner sa leçon, elle travaillait soit à l'aiguille, soit au contre point, toujours auprès du chevet de cette mère impérieuse et désespérée, qui l'avait cruellement maltraitée dans son enfance, et qui maintenant lui donnait l'affreux spectacle d'une agonie sans courage et sans vertu. La piété filiale et le dévouement tranquille de Consuelo ne se démentirent pas un seul instant. Joies de l'enfance, liberté, vie errante, amour même, tout fut sacrifié sans amertume et sans hésitation. Anzoleto s'en plaignit vivement, et, voyant ses reproches inutiles, résolut d'oublier et de se distraire; mais ce lui fut impossible. Anzoleto n'était pas assidu au travail comme Consuelo; il prenait vite et mal les mauvaises leçons que son professeur, pour gagner le salaire promis par Zustiniani, lui donnait tout aussi mal et aussi vite. Cela était fort heureux pour Anzoleto, en qui les prodigalités de la nature réparaient aussi bien que possible le temps perdu et les effets d'un mauvais enseignement; mais il en résultait bien des heures d'oisiveté durant lesquelles la société fidèle et enjouée de Consuelo lui manquait horriblement. Il tenta de s'adonner aux passions de son âge et de sa classe; il fréquenta les cabarets, et joua avec les polissons les petites gratifications que lui octroyait de temps en temps le comte Zustiniani. Cette vie lui plut deux ou trois semaines, au bout desquelles il trouva que son bien-être, sa santé et sa voix s'altéraient sensiblement; que lefar-nienten'était pas le désordre, et que le désordre n'était pas son élément. Préservé des mauvaises passions par l'amour bien entendu de soi-même, il se retira dans la solitude et s'efforça d'étudier; mais cette solitude lui sembla effrayante de tristesse et de difficultés. Il s'aperçut alors que Consuelo était aussi nécessaire à son talent qu'à son bonheur. Studieuse et persévérante, vivant dans la musique comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau, aimant à vaincre les difficultés sans se rendre plus de raison de l'importance de cette victoire qu'il n'appartient à un enfant, mais poussée fatalement à combattre les obstacles et à pénétrer les mystères de l'art, par cet invincible instinct qui fait que le germe des plantes cherche à percer le sein de la terre et à se lancer vers le jour, Consuelo avait une de ces rares et bienheureuses organisations pour lesquelles le travail est une jouissance, un repos véritable, un état normal nécessaire, et pour qui l'inaction serait une fatigue, un dépérissement, un état maladif, si l'inaction était possible à de telles natures.

Mais elles ne la connaissent pas; dans une oisiveté apparente, elles travaillent encore; leur rêverie n'est point vague, c'est une méditation. Quand on les voit agir, on croit qu'elles créent, tandis qu'elles manifestent seulement une création récente.—Tu me diras, cher lecteur, que tu n'as guère connu de ces organisations exceptionnelles. Je te répondrai, lecteur bien-aimé, que je n'en ai connu qu'une seule, et si, suis-je plus vieux que toi. Que ne puis-je te dire que j'ai analysé sur mon pauvre cerveau le divin mystère de cette activité intellectuelle! Mais, hélas! ami lecteur, ce n'est ni toi ni moi qui étudierons sur nous-mêmes.

Consuelo travaillait toujours, en s'amusant toujours; elle s'obstinait des heures entières à vaincre, soit par le chant libre et capricieux, soit par la lecture musicale, des difficultés qui eussent rebuté Anzoleto livré à lui-même; et sans dessein prémédité, sans aucune idée d'émulation, elle le forçait à la suivre, à la seconder, à la comprendre et à lui répondre, tantôt au milieu de ses éclats de rires enfantins, tantôt emportée avec lui par cettefantasiapoétique et créatrice que connaissent les organisations populaires en Espagne et en Italie. Depuis plusieurs années qu'il s'était imprégné du génie de Consuelo, le buvant à sa source sans le comprendre, et se l'appropriant sans s'en apercevoir, Anzoleto, retenu d'ailleurs par sa paresse, était devenu en musique un étrange composé de savoir et d'ignorance, d'inspiration et de frivolité, de puissance et de gaucherie, d'audace et de faiblesse, qui avait plongé, à la dernière audition, le Porpora dans un dédale de méditations et de conjectures. Ce maître ne savait point le secret de toutes ces richesses dérobées à Consuelo; car ayant une fois sévèrement grondé la petite de son intimité avec ce grand vaurien, il ne les avait jamais revus ensemble. Consuelo, qui tenait à conserver les bonnes grâces de son professeur, avait eu soin de ne jamais se montrer devant lui en compagnie d'Anzoleto, et du plus loin qu'elle l'apercevait dans la rue, si Anzoleto était avec elle, leste comme un jeune chat, elle se cachait derrière une colonne ou se blottissait dans une gondole.

Ces précautions continuèrent lorsque Consuelo, devenue garde-malade, et Anzoleto ne pouvant plus supporter son absence, sentant la vie, l'espoir, l'inspiration et jusqu'au souffle lui manquer, revint partager sa vie sédentaire, et affronter avec elle tous les soirs les âcretés et les emportements de la moribonde. Quelques mois avant d'en finir, cette malheureuse femme perdit l'énergie de ses souffrances, et, vaincue par la piété de sa fille, sentit son âme s'ouvrir à de plus douces émotions. Elle s'habitua à recevoir les soins d'Anzoleto, qui, malgré son peu de vocation pour ce rôle de dévouement, s'habitua de son côté à une sorte de zèle enjoué et de douceur complaisante envers la faiblesse et la souffrance. Anzoleto avait le caractère égal et les manières bienveillantes. Sa persévérance auprès d'elle et de Consuelo gagna enfin son coeur, et, à son heure dernière, elle leur fit jurer de ne se quitter jamais. Anzoleto le promit, et même il éprouva en cet instant solennel une sorte d'attendrissement sérieux qu'il ne connaissait pas encore. La mourante lui rendit cet engagement plus facile en lui disant: Qu'elle soit ton amie, ta soeur, ta maîtresse ou ta femme, puisqu'elle ne connaît que toi et n'a jamais voulu écouter que toi, ne l'abandonne pas. —Puis, croyant donner à sa fille un conseil bien habile et bien salutaire, sans trop songer s'il était réalisable ou non, elle lui avait fait jurer en particulier, ainsi qu'on l'a vu déjà, de ne jamais s'abandonner à son amant avant la consécration religieuse du mariage. Consuelo l'avait juré, sans prévoir les obstacles que le caractère indépendant et irréligieux d'Anzoleto pourrait apporter à ce projet.

Devenue orpheline, Consuelo avait continué de travailler à l'aiguille pour vivre dans le présent, et d'étudier la musique pour s'associer à l'avenir d'Anzoleto. Depuis deux ans qu'elle vivait seule dans son grenier, il avait continué à la voir tous les jours, sans éprouver pour elle aucune passion, et sans pouvoir en éprouver pour d'autres femmes, tant la douceur de son intimité et l'agrément de vivre auprès d'ellelui semblaient préférables à tout.

Sans se rendre compte des hautes facultés de sa compagne, il avait acquis désormais assez de goût et de discernement pour savoir qu'elle avait plus de science et de moyens qu'aucune des cantatrices de San-Samuel et que la Corilla elle-même. À son affection d'habitude s'était donc joint l'espoir et presque la certitude d'une association d'intérêts, qui rendrait leur existence profitable et brillante avec le temps. Consuelo n'avait guère coutume de penser à l'avenir. La prévoyance n'était point au nombre de ses occupations d'esprit. Elle eût encore cultivé la musique sans autre but que celui d'obéir à sa vocation; et la communauté d'intérêts que la pratique de cet art devait établir entre elle et son ami, n'avait pas d'autre sens pour elle que celui d'association de bonheur et d'affection. C'était donc sans l'en avertir qu'il avait conçu tout à coup l'espoir de hâter la réalisation de leurs rêves; et en même temps que Zustiniani s'était préoccupé du remplacement de la Corilla, Anzoleto, devinant avec une rare sagacité la situation d'esprit de son patron, avait improvisé la proposition qu'il venait de lui faire.

Mais la laideur de Consuelo, cet obstacle inattendu étrange, invincible, si le comte ne se trompait pas, était venu jeter l'effroi et la consternation dans son âme. Aussi reprit-il le chemin de laCorte-Minelli, en s'arrêtant à chaque pas pour se représenter sous un nouveau jour l'image de son amie, et pour répéter avec un point d'interrogation à chaque parole: Pas jolie? bien laide? affreuse?

«Qu'as-tu donc à me regarder ainsi? lui dit Consuelo en le voyant entrer chez elle et la contempler d'un air étrange sans lui dire un mot. On dirait que tu ne m'as jamais vue.

—C'est la vérité, Consuelo, répondit-il. Je ne t'ai jamais vue.

—As-tu l'esprit égaré? reprit-elle. Je ne sais pas ce que tu veux dire.

—Mon Dieu! mon Dieu! je le crois bien, s'écria Anzoleto. J'ai une grande tache noire dans le cerveau à travers laquelle je ne te vois pas.

—Miséricorde! tu es malade, mon ami?

—Non, chère fille, calme-toi, et tâchons de voir clair. Dis-moi,Consuelita, est-ce que tu me trouves beau?

—Mais certainement, puisque je t'aime.

—Et si tu ne m'aimais pas, comment me trouverais-tu?

—Est-ce que je sais?

—Quand tu regardes d'autres hommes que moi, sais-tu s'ils sont beaux ou laids?

—Oui; mais je te trouve plus beau que les plus beaux.

—Est-ce parce que je le suis, ou parce que tu m'aimes?

—Je crois bien que c'est l'un et l'autre. D'ailleurs tout le monde dit que tu es beau, et tu le sais bien. Mais qu'est-ce que cela te fait?

—Je veux savoir si tu m'aimerais quand même je serais affreux.

—Je ne m'en apercevrais peut-être pas.

—Tu crois donc qu'on peut aimer une personne laide?

—Pourquoi pas, puisque tu m'aimes?

—Tu es donc laide, Consuelo? Vraiment, dis-moi, réponds-moi, tu es donc laide?

—On me l'a toujours dit. Est-ce que tu ne le vois pas?

—Non, non, en vérité, je ne le vois pas!

—En ce cas, je me trouve assez belle, et je suis bien contente.

—Tiens, dans ce moment-ci, Consuelo, quand tu me regardes d'un air si bon, si naturel, si aimant, il me semble que tu es plus belle que la Corilla. Mais je voudrais savoir si c'est l'effet de mon illusion ou la vérité. Je connais ta physionomie, je sais qu'elle est honnête et qu'elle me plaît, et que quand je suis en colère elle me calme; que quand je suis triste, elle m'égaie; que quand je suis abattu, elle me ranime. Mais je ne connais pas ta figure. Ta figure, Consuelo, je ne peux pas savoir si elle est laide.

—Mais qu'est-ce que cela te fait, encore une fois?

—Il faut que je le sache. Dis-moi si un homme beau pourrait aimer une femme laide.

—Tu aimais bien ma pauvre mère, qui n'était plus qu'un spectre! Et moi, je l'aimais tant!

—Et la trouvais-tu laide?

—Non. Et toi?

—Je n'y songeais pas. Mais aimer d'amour, Consuelo … car enfin je t'aime d'amour, n'est-ce pas? Je ne peux pas me passer de toi, je ne peux pas te quitter. C'est de l'amour: que t'en semble?

—Est-ce que cela pourrait être autre chose?

—Cela pourrait être de l'amitié.

—Oui, cela pourrait être de l'amitié.»

Ici Consuelo surprise s'arrêta, et regarda attentivement Anzoleto; et lui, tombant dans une rêverie mélancolique, se demanda positivement pour la première fois, s'il avait de l'amour ou de l'amitié pour Consuelo; si le calme de ses sens, si la chasteté qu'il observait facilement auprès d'elle, étaient le résultat du respect ou de l'indifférence. Pour la première fois, il regarda cette jeune fille avec les yeux d'un jeune homme, interrogeant, avec un esprit d'analyse qui n'était pas sans trouble, ce front, ces yeux, cette taille, et tous ces détails dont il n'avait jamais saisi qu'une sorte d'ensemble idéal et comme voilé dans sa pensée. Pour la première fois, Consuelo interdite se sentit troublée par le regard de son ami; elle rougit, son coeur battit avec violence, et ses yeux se détournèrent, ne pouvant supporter ceux d'Anzoleto. Enfin, comme il gardait toujours le silence, et qu'elle n'osait plus le rompre, une angoisse inexprimable s'empara d'elle, de grosses larmes roulèrent sur ses joues; et cachant sa tête dans ses mains:

«Oh! je vois bien, dit-elle, tu viens me dire que tu ne veux plus de moi pour ton amie.

—Non, non! je n'ai pas dit cela! je ne le dis pas! s'écria Anzoleto effrayé de ces larmes qu'il faisait couler pour la première fois; et vivement ramené à son sentiment fraternel, il entoura Consuelo de ses bras. Mais, comme elle détournait son visage, au lieu de sa joue fraîche et calme il baisa une épaule brûlante que cachait mal un fichu de grosse dentelle noire.

Quand le premier éclair de la passion s'allume instantanément dans une organisation forte, restée chaste comme l'enfance au milieu du développement complet de la jeunesse, elle y porte un choc violent et presque douloureux.

«Je ne sais ce que j'ai, dit Consuelo en s'arrachant des bras de son ami avec une sorte de crainte qu'elle n'avait jamais éprouvée; mais je me sens bien mal: il me semble que je vais mourir.

—Ne meurs pas, lui, dit Anzoleto en la suivant et en la soutenant dans ses bras; tu es belle, Consuelo, je suis sûr que tu es belle.»

En effet, Consuelo était belle en cet instant; et quoique Anzoleto n'en fût pas certain au point de vue de l'art, il ne pouvait s'empêcher de le dire, parce que son coeur le sentait vivement.

«Mais enfin, lui dit Consuelo toute pâlie et tout abattue en un instant, pourquoi donc tiens-tu aujourd'hui à me trouver belle?

—Ne voudrais-tu pas l'être, chère Consuelo?

—Oui, pour toi.

—Et pour les autres?

—Peu m'importe.

—Et si c'était une condition pour notre avenir?»

Ici Anzoleto, voyant l'inquiétude qu'il causait à son amie, lui rapporta naïvement ce qui s'était passé entre le comte et lui; et quand il en vint à répéter les expressions peu flatteuses dont Zustiniani s'était servi en parlant d'elle, la bonne Consuelo qui peu à peu s'était tranquillisée en croyant voir tout ce dont il s'agissait, partit d'un grand éclat de rire en achevant d'essuyer ses yeux humides.

«Eh bien! lui dit Anzoleto tout surpris de cette absence totale de vanité, tu n'es pas plus émue, pas plus inquiète que cela? Ah! je vois, Consuelina, vous êtes une petite coquette; vous savez que vous n'êtes pas laide.

—Écoute, lui répondit-elle en souriant, puisque tu prends de pareilles folies au sérieux, il faut que je te tranquillise un peu. Je n'ai jamais été coquette: n'étant pas belle, je ne veux pas être ridicule. Mais quant à être laide, je ne le suis plus.

—Vraiment on te l'a dit? Qui t'a dit cela, Consuelo?

—D'abord ma mère, qui ne s'est jamais tourmentée de ma laideur. Je lui ai entendu dire souvent que cela se passerait, qu'elle avait été encore plus laide dans son enfance; et beaucoup de personnes qui l'avaient connue m'ont dit qu'à vingt ans elle avait été la plus belle fille de Burgos. Tu sais bien que quand par hasard quelqu'un la regardait dans les cafés où elle chantait, on disait: Cette femme doit avoir été belle. Vois-tu, mon pauvre ami, la beauté est comme cela quand on est pauvre; c'est un instant: on n'est pas belle encore, et puis bientôt on ne l'est plus. Je le serai peut-être, qui sait? si je peux ne pas me fatiguer trop, avoir du sommeil, et ne pas trop souffrir de la faim.

—Consuelo, nous ne nous quitterons pas; bientôt je serai riche, et tu ne manqueras de rien. Tu pourras donc être belle à ton aise.

—À la bonne heure. Que Dieu fasse le reste!

—Mais tout cela ne conclut à rien pour le présent, et il s'agit de savoir si le comte te trouvera assez belle pour paraître au théâtre.

—Maudit comte! pourvu qu'il ne fasse pas trop le difficile!

—D'abord, tu n'es pas laide.

—Non, je ne suis pas laide. J'ai entendu, il n'y a pas longtemps, le verrotier qui demeure ici en face, dire à sa femme: Sais-tu que la Consuelo n'est pas vilaine? Elle a une belle taille, et quand elle rit, elle vous met tout le coeur en joie; et quand elle chante, elle paraît jolie.

—Et qu'est-ce que la femme du verrotier a répondu?

—Elle a répondu: Qu'est-ce que cela te fait, imbécile? Songe à ton ouvrage; est-ce qu'un homme marié doit regarder les jeunes filles?

—Paraissait-elle fâchée?

—Bien fâchée.

—C'est bon signe. Elle sentait que son mari ne se trompait pas. Et puis encore?

—Et puis encore, la comtesse Mocenigo, qui me donne de l'ouvrage, et qui s'est toujours intéressée à moi, a dit la semaine dernière au docteur Ancillo, qui était chez elle au moment où j'entrais: Regardez donc, monsieur le docteur, comme cettezitellaa grandi, et comme elle est devenue blanche et bien faite!

—Et qu'a répondu le docteur?

—Il a répondu: C'est vrai, Madame, par Bacchus! Je ne l'aurais pas reconnue; elle est de la nature des flegmatiques, qui blanchissent en prenant un peu d'embonpoint. Ce sera une belle fille, vous verrez cela.

—Et puis encore?

—Et puis encore la supérieure de Santa-Chiara, qui me fait faire des broderies pour ses autels, et qui a dit à une de ses soeurs: Tenez, voyez si ce que je vous disais n'est pas vrai? La Consuelo ressemble à notre sainte Cécile. Toutes les fois que je fais ma prière devant cette image, je ne peux m'empêcher de penser à cette petite; et alors je prie pour elle, afin qu'elle ne tombe pas dans le péché, et qu'elle ne chante jamais que pour l'église.

—Et qu'a répondu la soeur?

—La soeur a répondu: C'est vrai, ma mère; c'est tout à fait vrai. Et moi j'ai été bien vite dans leur église, et j'ai regardé la sainte Cécile qui est d'un grand maître, et qui est belle, bien belle!

—Et qui te ressemble?

—Un peu.

—Et tu ne m'as jamais dit cela?

—Je n'y ai pas pensé.

—Chère Consuelo, tu es donc belle?

—Je ne crois pas; mais je ne suis plus si laide qu'on le disait. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on ne me le dit plus. Il est vrai que c'est peut-être parce qu'on s'imagine que cela me ferait de la peine à présent.

—Voyons, Consuelina, regarde-moi bien. Tu as les plus beaux yeux du monde, d'abord!

—Mais la bouche est grande, dit Consuelo en riant et en prenant un petit morceau de miroir cassé qui lui servait depsyché, pour se regarder.

—Elle n'est pas petite; mais quelles belles dents! reprit Anzoleto; ce sont des perles fines, et tu les montres toutes quand tu ris.

—En ce cas tu me diras quelque chose qui me fasse rire, quand nous serons devant le comte.

—Tu as des cheveux magnifiques, Consuelo.

—Pour cela oui! Veux-tu les voir?» Elle détacha ses épingles, et laissa tomber jusqu'à terre un torrent de cheveux noirs, où le soleil brilla comme dans une glace.

«Et tu as la poitrine large, la ceinture fine, les épaules … ah! bien belles, Consuelo! Pourquoi me les caches-tu? Je ne demande à voir que ce qu'il faudra bien que tu montres au public.

—J'ai le pied assez petit, dit Consuelo pour détourner la conversation;» et elle montra un véritable petit pied andaloux, beauté à peu près inconnue à Venise.

«La main est charmante aussi, dit Anzoleto en baisant, pour la première fois, la main que jusque là il avait serrée amicalement comme celle d'un camarade. Laisse-moi voir tes bras.

—Tu les as vus cent fois, dit-elle en ôtant ses mitaines.

—Non, je ne les avais jamais vus, dit Anzoleto que cet examen innocent et dangereux commençait à agiter singulièrement.»

Et il retomba dans le silence, couvant du regard cette jeune fille que chaque coup d'oeil embellissait et transformait à ses yeux.

Peut-être n'était-ce pas tout à fait qu'il eût été aveugle jusqu'alors; car peut-être était-ce la première fois que Consuelo dépouillait, sans le savoir, cet air insouciant qu'une parfaite régularité de lignes peut seule faire accepter. En cet instant, émue encore d'une vive atteinte portée à son coeur, redevenue naïve et confiante, mais conservant un imperceptible embarras qui n'était pas l'éveil de la coquetterie, mais celui de la pudeur sentie et comprise, son teint avait une pâleur transparente, et ses yeux un éclat pur et serein qui la faisaient ressembler certainement à la sainte Cécile des nones de Santa-Chiara.

Anzoleto n'en pouvait plus détacher ses yeux. Le soleil s'était couché; la nuit se faisait vite dans cette grande chambre éclairée d'une seule petite fenêtre; et dans cette demi-teinte, qui embellissait encore Consuelo, semblait nager autour d'elle un fluide d'insaisissables voluptés. Anzoleto eut un instant la pensée de s'abandonner aux désirs qui s'éveillaient en lui avec une impétuosité toute nouvelle, et à cet entraînement se joignait par éclairs une froide réflexion. Il songeait à expérimenter, par l'ardeur de ses transports, si la beauté de Consuelo aurait autant de puissance sur lui que celle des autres femmes réputées belles qu'il avait possédées. Mais il n'osa pas se livrer à ces tentations indignes de celle qui les inspirait. Insensiblement son émotion devint plus profonde, et la crainte d'en perdre les étranges délices lui fit désirer de la prolonger.

Tout à coup, Consuelo, ne pouvant plus supporter son embarras se leva, et faisant un effort sur elle-même pour revenir à leur enjouement, se mit à marcher dans la chambre, en faisant de grands gestes de tragédie, et en chantant d'une manière un peu outrée plusieurs phrases de drame lyrique, comme si elle fût entrée en scène.

«Eh bien, c'est magnifique! s'écria Anzoleto ravi de surprise en la voyant capable d'un charlatanisme qu'elle ne lui avait jamais montré.

—Ce n'est pas magnifique, dit Consuelo en se rasseyant; et j'espère que c'est pour rire que tu dis cela?

—Ce serait magnifique à la scène. Je t'assure qu'il n'y aurait rien de trop. Corilla en crèverait de jalousie; car c'est tout aussi frappant que ce qu'elle fait dans les moments où on l'applaudit à tout rompre.

—Mon cher Anzoleto, répondit Consuelo, je ne voudrais pas que la Corilla crevât de jalousie pour de semblables jongleries, et si le public m'applaudissait parce que je sais la singer, je ne voudrais plus reparaître devant lui.

—Tu feras donc mieux encore?

—Je l'espère, ou bien je ne m'en mêlerai pas.

—Eh bien, comment feras-tu?

—Je n'en sais rien encore.

—Essaie.

—Non; car tout cela, c'est un rêve, et avant que l'on ait décidé si je suis laide ou non, il ne faut pas que nous fassions tant de beaux projets. Peut-être que nous sommes fous dans ce moment, et que, comme l'a dit M. le comte, la Consuelo est affreuse.»

Cette dernière hypothèse rendit à Anzoleto la force de s'en aller.

A cette époque de sa vie, à peu près inconnue des biographes, un des meilleurs compositeurs de l'Italie et le plus grand professeur de chant du dix-huitième siècle, l'élève de Scarlatti, le maître de Hasse, de Farinelli, de Cafarelli, de la Mingotti, de Salimbini, de Hubert (dit lePorporino), de la Gabrielli, de la Molteni, en un mot le père de la plus célèbre école de chant de son temps, Nicolas Porpora, languissait obscurément à Venise, dans un état voisin de la misère et du désespoir. Il avait dirigé cependant naguère, dans cette même ville, le Conservatoire de l'Ospedaletto, et cette période de sa vie avait été brillante. Il y avait écrit et fait chanter ses meilleurs opéras, ses plus belles cantates, et ses principaux ouvrages de musique d'église. Appelé à Vienne en 1728, il y avait conquis, après quelque combat, la faveur de l'empereur Charles VI. Favorisé aussi à la cour de Saxe[1], Porpora avait été appelé ensuite à Londres, où il avait eu la gloire de rivaliser pendant neuf ou dix ans avec Handel, le maître des maîtres, dont l'étoile pâlissait à cette époque. Mais le génie de ce dernier l'avait emporté enfin, et le Porpora, blessé dans son orgueil ainsi que maltraité dans sa fortune, était revenu à Venise reprendre sans bruit et non sans peine la direction d'un autre conservatoire. Il y écrivait encore des opéras: mais c'est avec peine qu'il les faisait représenter; et le dernier, bien que composé à Venise, fut joué à Londres où il n'eut point de succès. Son génie avait reçu ces profondes atteintes dont la fortune et la gloire eussent pu le relever; mais l'ingratitude de Hasse, de Farinelli, et de Cafarelli, qui l'abandonnèrent de plus en plus, acheva de briser son coeur, d'aigrir son caractère et d'empoisonner sa vieillesse. On sait qu'il est mort misérable et désolé, dans sa quatre-vingtième année, à Naples.

[1 Il donna des leçons de chant et de composition à la princesse électorale de Saxe, qui fut depuis, en France, laGrande Dauphine, mère de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X.]

A l'époque où le comte Zustiniani, prévoyant et désirant presque la défection de Corilla, cherchait à remplacer cette cantatrice, le Porpora était en proie à de violents accès d'humeur atrabilaire, et son dépit n'était pas toujours mal fondé; car si l'on aimait et si l'on chantait à Venise la musique de Jomelli, de Lotti, de Carissimi, de Gasparini, et d'autres excellents maîtres, on y prisait sans discernement la musique bouffe de Cocchi, del Buini, de Salvator Apollini, et d'autres compositeurs plus ou moins indigènes, dont le style commun et facile flattait le goût des esprits médiocres. Les opéras de Hasse ne pouvaient plaire à son maître, justement irrité. Le respectable et malheureux Porpora, fermant son coeur et ses oreilles à la musique des modernes, cherchait donc à les écraser sous la gloire et l'autorité des anciens. Il étendait sa réprobation trop sévère jusque sur les gracieuses compositions de Galoppi, et jusque sur les originales fantaisies du Chiozzetto, le compositeur populaire de Venise. Enfin il ne fallait plus lui parler que du père Martini, de Durante, de Monteverde, de Palestrina; j'ignore si Marcello et Leo trouvaient grâce devant lui. Ce fut donc froidement et tristement qu'il reçut les premières ouvertures du comte Zustiniani concernant son élève inconnue, la pauvre Consuelo, dont il désirait pourtant le bonheur et la gloire; car il était trop expérimenté dans le professorat pour ne pas savoir tout ce qu'elle valait, tout ce qu'elle méritait. Mais à l'idée de voir profaner ce talent si pur et si fortement nourri de la manne sacrée des vieux maîtres, il baissa la tête d'un air consterné, et répondit au comte:

«Prenez-la donc, cette âme sans tache, cette intelligence sans souillure; jetez-la aux chiens, et livrez-la aux bêtes, puisque telle est la destinée du génie au temps où nous sommes.»

Cette douleur à la fois sérieuse et comique donna au comte une idée du mérite de l'élève, par le prix qu'un maître si rigide y attachait.

«Eh quoi, mon cher maestro, s'écria-t-il, est-ce là en effet votre opinion? La Consuelo est-elle un être aussi extraordinaire, aussi divin?

—Vous l'entendrez, dit le Porpora d'un air résigné; et il répéta: C'est sa destinée!»

Cependant le comte vint à bout de relever les esprits abattus du maître, en lui faisant espérer une réforme sérieuse dans le choix des opéras qu'il mettrait au répertoire de son théâtre. Il lui promit l'exclusion des mauvais ouvrages, aussitôt qu'il aurait expulsé la Corilla, sur le caprice de laquelle il rejeta leur admission et leur succès. Il fit même entendre adroitement qu'il serait très sobre de Hasse, et déclara que si le Porpora voulait écrire un opéra pour Consuelo, le jour où l'élève couvrirait son maître d'une double gloire en exprimant sa pensée dans le style qui lui convenait, ce jour serait celui du triomphe lyrique de San Samuel et le plus beau de la vie du comte.

Le Porpora, vaincu, commença donc à se radoucir, et à désirer secrètement le début de son élève autant qu'il l'avait redouté jusque là, craignant de donner avec elle une nouvelle vogue aux ouvrages de son rival. Mais comme le comte lui exprimait ses inquiétudes sur la figure de Consuelo, il refusa de la lui faire entendre en particulier et à l'improviste.

«Je ne vous dirai point, répondait-il à ses questions et à ses instances, que ce soit une beauté. Une fille aussi pauvrement vêtue, et timide comme doit l'être, en présence d'un seigneur et d'un juge de votre sorte, un enfant du peuple qui n'a jamais été l'objet de la moindre attention, ne saurait se passer d'un peu de toilette et de préparation. Et puis la Consuelo est de celles que l'expression du génie rehausse extraordinairement. Il faut la voir et l'entendre en même temps. Laissez-moi faire: si vous n'en êtes pas content, vous me la laisserez, et je trouverai bien moyen d'en faire une bonne religieuse, qui fera la gloire de l'école, en formant des élèves sous sa direction.»

Tel était en effet l'avenir que jusque là le Porpora avait rêvé pourConsuelo.

Quand il revit son élève, il lui annonça qu'elle aurait à être entendue et jugée par le comte. Mais comme elle lui eprima naïvement sa crainte d'être trouvée laide, il lui fit croire qu'elle ne serait point vue, et qu'elle chanterait derrière la tribune grillée de l'orgue, le comte assistant à l'office dans l'église. Seulement il lui recommanda de s'habiller décemment, parce qu'elle aurait à être présentée ensuite à ce seigneur; et, bien qu'il fût pauvre aussi, le noble maître, il lui donna quelque argent à cet effet. Consuelo, tout interdite, tout agitée, occupée pour la première fois du soin de sa personne, prépara donc à la hâte sa toilette et sa voix; elle essaya vite la dernière, et la trouvant si fraîche, si forte, si souple, elle répéta plus d'une fois à Anzoleto, qui l'écoutait avec émotion et ravissement: «Hélas! pourquoi faut-il donc quelque chose de plus à une cantatrice que de savoir chanter?»

La veille du jour solennel, Anzoleto trouva la porte de Consuelo fermée au verrou, et, après qu'il eut attendu presque un quart d'heure sur l'escalier, il fut admis enfin à voir son amie revêtue de sa toilette de fête, dont elle avait voulu faire l'épreuve devant lui. Elle avait une jolie robe de toile de Perse à grandes fleurs, un fichu de dentelles, et de la poudre. Elle était si changée ainsi, qu'Anzoleto resta quelques instants incertain, ne sachant si elle avait gagné ou perdu à cette transformation. L'irrésolution que Consuelo lut dans ses yeux fut pour elle un coup de poignard.

«Ah! tiens, s'écria-t-elle, je vois bien que je ne te plais pas ainsi. A qui donc semblerai-je supportable, si celui qui m'aime n'éprouve rien d'agréable en me regardant?

—Attends donc un peu, répondit Anzoleto; d'abord je suis frappé de ta belle taille dans ce long corsage, et de ton air distingué sous ces dentelles. Tu portes à merveille les larges plis de ta jupe. Mais je regrette tes cheveux noirs … du moins je le crois…. Mais c'est la tenue du peuple, et il faut que tu sois demain une signora.

—Et pourquoi faut-il que je sois une signora? Moi, je hais cette poudre qui affadit, et qui vieillit les plus belles. J'ai l'air empruntée sous ces falbalas; en un mot, je me déplais ainsi, et je vois que tu es de mon avis. Tiens, j'ai été ce matin à la répétition, et j'ai vu la Clorinda qui essayait aussi une robe neuve. Elle était si pimpante, si brave, si belle (oh! celle-là est heureuse, et il ne faut pas la regarder deux fois pour s'assurer de sa beauté), que je me sens effrayée de paraître à côté d'elle devant le comte.

—Sois tranquille, le comte l'a vue; mais il l'a entendue aussi.

—Et elle a mal chanté?

—Comme elle chante toujours.

—Ah! mon ami, ces rivalités gâtent le coeur. Il y a quelque temps si la Clorinda, qui est une bonne fille malgré sa vanité, eût faitfiascodevant un juge, je l'aurais plainte du fond de l'âme, j'aurais partagé sa peine et son humiliation. Et voilà qu'aujourd'hui je me surprends à m'en réjouir! Lutter, envier, chercher à se détruire mutuellement; et tout cela pour un homme qu'on n'aime pas, qu'on ne connaît pas! Je me sens affreusement triste, mon cher amour, et il me semble que je suis aussi effrayée de l'idée de réussir que de celle d'échouer. Il me semble que notre bonheur prend fin, et que demain après l'épreuve, quelle qu'elle soit, je rentrerai dans cette pauvre chambre, tout autre que je n'y ai vécu jusqu'à présent.

Deux grosses larmes roulèrent sur les joues de Consuelo.

«Eh bien, tu vas pleurer, à présent? s'écria Anzoleto. Y songes-tu? tu vas ternir tes yeux et gonfler tes paupières? Tes yeux, Consuelo! ne va pas gâter tes yeux, qui sont ce que tu as de plus beau.

—Ou de moins laid! dit-elle en essuyant ses larmes. Allons, quand on se donne au monde, on n'a même pas le droit de pleurer.»

Son ami s'efforça de la consoler, mais elle fut amèrement triste tout le reste du jour; et le soir, lorsqu'elle se retrouva seule, elle ôta soigneusement sa poudre, décrêpa et lissa ses beaux cheveux d'ébène, essaya une petite robe de soie noire encore fraîche qu'elle mettait ordinairement le dimanche, et reprit confiance en elle-même en se retrouvant devant sa glace telle qu'elle se connaissait. Puis elle fit sa prière avec ferveur, songea à sa mère, s'attendrit, et s'endormit en pleurant. Lorsque Anzoleto vint la chercher le lendemain pour la conduire à l'église, il la trouva à son épinette, habillée et peignée comme tous les dimanches, et repassant son morceau d'épreuve.

«Eh quoi! s'écria-t-il, pas encore coiffée, pas encore parée! L'heure approche. A quoi songes-tu, Consuelo?

—Mon ami, répondit-elle avec résolution, je suis parée, je suis coiffée, je suis tranquille. Je veux rester ainsi. Ces belles robes ne me vont pas. Mes cheveux noirs te plaisent mieux que la poudre. Ce corsage ne gêne pas ma respiration. Ne me contredis pas: mon parti est pris. J'ai demandé à Dieu de m'inspirer, et à ma mère de veiller sur ma conduite. Dieu m'a inspiré d'être modeste et simple. Ma mère est venue me voir en rêve, et elle m'a dit ce qu'elle me disait toujours: Occupe-toi de bien chanter, la Providence fera le reste. Je l'ai vue qui prenait ma belle robe, mes dentelles et mes rubans, et qui les rangeait dans l'armoire; après quoi, elle a placé ma robe noire et ma mantille de mousseline blanche sur la chaise à côté de mon lit. Aussitôt que j'ai été éveillée, j'ai serré la toilette comme elle l'avait fait dans mon rêve, et j'ai mis la robe noire et la mantille: me voilà prête. Je me sens du courage depuis que j'ai renoncé à plaire par des moyens dont je ne sais pas me servir. Tiens, écoute ma voix, tout est là, vois-tu.»

Elle fit un trait.

«Juste ciel! nous sommes perdus! s'écria Anzoleto; ta voix est voilée, et tes yeux sont rouges. Tu as pleuré hier soir, Consuelo; voilà une belle affaire! Je te dis que nous sommes perdus, que tu es folle avec ton caprice de t'habiller de deuil un jour de fête; cela porte malheur et cela t'enlaidit. Et vite, et vite! reprends ta belle robe, pendant que j'irai t'acheter du rouge. Tu es pâle comme un spectre.»

Une discussion assez vive s'éleva entre eux à ce sujet. Anzoleto fut un peu brutal. Le chagrin rentra dans l'âme de la pauvre fille; ses larmes coulèrent encore. Anzoleto s'en irrita davantage, et, au milieu du débat, l'heure sonna, l'heure fatale, le quart avant deux heures, juste le temps de courir à l'église, et d'y arriver en s'essoufflant. Anzoleto maudit le ciel par un jurement énergique. Consuelo, plus pâle et plus tremblante que l'étoile du matin qui se mire au sein des lagunes, se regarda une dernière fois dans sa petite glace brisée: puis se retournant, elle se jeta impétueusement dans les bras d'Anzoleto.

«O mon ami, s'écria-t-elle, ne me gronde pas, ne me maudis pas. Embrasse-moi bien fort, au contraire, pour ôter à mes joues cette pâleur livide. Que ton baiser soit comme le feu de l'autel sur les lèvres d'Isaïe, et que Dieu ne nous punisse pas d'avoir douté de son secours!»

Alors, elle jeta vivement sa mantille sur sa tête, prit ses cahiers, et, entraînant son amant consterné, elle courut aux Mendiant, où déjà la foule était rassemblée pour entendre la belle musique du Porpora. Anzoleto, plus mort que vif, alla joindre le comte, qui lui avait donné rendez-vous dans sa tribune; et Consuelo monta à celle de l'orgue, où les choeurs étaient déjà en rang de bataille et le professeur devant son pupitre. Consuelo ignorait que la tribune du comte était située de manière à ce qu'il vît beaucoup moins dans l'église que dans la tribune de l'orgue, que déjà il avait les yeux sur elle, et qu'il ne perdait pas un de ses mouvements.

Mais il ne pouvait pas encore distinguer ses traits; car elle s'agenouilla en arrivant, cacha sa tête dans ses mains, et se mit à prier avec une dévotion ardente. Mon Dieu, disait-elle du fond de son coeur, tu sais que je ne te demande point de m'élever au-dessus de mes rivales pour les abaisser. Tu sais que je ne veux pas me donner au monde et aux arts profanes pour abandonner ton amour et m'égarer dans les sentiers du vice. Tu sais que l'orgueil n'enfle pas mon âme, et que c'est pour vivre avec celui que ma mère m'a permis d'aimer, pour ne m'en séparer jamais, pour assurer sa joie et son bonheur, que je te demande de me soutenir et d'ennoblir mon accent et ma pensée quand je chanterai tes louanges.

Lorsque les premiers accords de l'orchestre appelèrent Consuelo à sa place, elle se releva lentement; sa mantille tomba sur ses épaules, et son visage apparut enfin aux spectateurs inquiets et impatients de la tribune voisine. Mais quelle miraculeuse transformation s'était opérée dans cette jeune fille tout à l'heure si blême et si abattue, si effarée par la fatigue et la crainte! Son large front semblait nager dans un fluide céleste, une molle langueur baignait encore les plans doux et nobles de sa figure sereine et généreuse. Son regard calme n'exprimait aucune de ces petites passions qui cherchent et convoitent les succès ordinaires. II y avait en elle quelque chose de grave, de mystérieux et de profond, qui commandait le respect et l'attendrissement.

«Courage, ma fille, lui dit le professeur à voix basse; tu vas chanter la musique d'un grand maître, et ce maître est là qui t'écoute.

—Qui, Marcello? dit Consuelo voyant le professeur déplier les psaumes de Marcello sur le pupitre.

—Oui, Marcello, répondit le professeur. Chante comme à l'ordinaire, rien de plus, rien de moins, et ce sera bien.»

En effet, Marcello, alors dans la dernière année de sa vie, était venu revoir une dernière fois Venise, sa patrie, dont il faisait la gloire comme compositeur, comme écrivain, et comme magistrat. Il avait été plein de courtoisie pour le Porpora, qui l'avait prié d'entendre son école, lui ménageant la surprise de faire chanter d'abord par Consuelo, qui le possédait parfaitement, son magnifique psaume:I cieli immensi narrano. Aucun morceau n'était mieux approprié à l'espèce d'exaltation religieuse où se trouvait en ce moment l'âme de cette noble fille. Aussitôt que les premières paroles de ce chant large et franc brillèrent devant ses yeux, elle se sentit transportée dans un autre monde. Oubliant le comte Zustiniani, les regards malveillants de ses rivales, et jusqu'à Anzoleto, elle ne songea qu'à Dieu et à Marcello, qui se plaçait dans sa pensée comme un interprète entre elle et ces cieux splendides dont elle avait à célébrer la gloire. Quel plus beau thème, en effet, et quelle plus grande idée!


Back to IndexNext