Une tempête furieuse éclata durant le souper; lequel durait toujours deux heures, ni plus ni moins, même les jours d'abstinence, que l'on observait religieusement, mais qui ne dégageaient point le comte du joug de ses habitudes, aussi sacrées pour lui que les ordonnances de l'église romaine. L'orage était trop fréquent dans ces montagnes, et les immenses forêts qui couvraient encore leurs flancs à cette époque, donnaient au bruit du vent et de la foudre des retentissements et des échos trop connus des hôtes du château, pour qu'un accident de cette nature les émût énormément. Cependant l'agitation extraordinaire que montrait le comte Albert se communiqua involontairement à la famille; et le baron, troublé dans les douceurs de sa réfection, en eût éprouvé quelque humeur, s'il eût été possible à sa douceur bienveillante de se démentir un seul instant. Il se contenta de soupirer profondément lorsqu'un épouvantable éclat de la foudre, survenu à l'entremets, impressionna l'écuyer tranchant au point de lui faire manquer lanoixdu jambon de sanglier qu'il entamait en cet instant.
«C'est une affaire faite! dit-il, en adressant un sourire compatissant au pauvre écuyer consterné de sa mésaventure.
—Oui, mon oncle, vous avez raison! s'écria le comte Albert d'une voix forte, et en se levant; c'est une affaire faite. LeHussiteest abattu; la foudre le consume. Le printemps ne reverdira plus son feuillage.
—Que veux-tu dire, mon fils? demanda le vieux Christian avec tristesse; parles-tu du grand chêne de Schreckenstein[1]?
[1 Schreckenstein (pierre d'épouvante); plusieurs endroits portent ce nom dans ces contrées.]
—Oui, mon père, je parle du grand chêne aux branches duquel nous avons fait pendre, l'autre semaine, plus de vingt moines augustins.
—Il prend les siècles pour des semaines, à présent! dit la chanoinesse à voix basse en faisant un grand signe de croix. S'il est vrai, mon cher enfant, ajouta-t-elle plus haut et en s'adressant à son neveu, que vous ayez vu dans votre rêve une chose réellement arrivée, ou devant arriver prochainement (comme en effet ce hasard singulier s'est rencontré plusieurs fois dans votre imagination), ce ne sera pas une grande perte pour nous que ce vilain chêne à moitié desséché, qui nous rappelle, ainsi que le rocher qu'il ombrage, de si funestes souvenirs historiques.
—Quant à moi, reprit vivement Amélie, heureuse de trouver enfin une occasion de dégourdir un peu sa petite langue, je remercierais l'orage de nous avoir débarrassés du spectacle de cette affreuse potence dont les branches ressemblent à des ossements, et dont le tronc couvert d'une mousse rougeâtre paraît toujours suinter du sang. Je ne suis jamais passée le soir sous son ombre sans frissonner au souffle du vent qui râle dans son feuillage, comme des soupirs d'agonie, et je recommande alors mon âme à Dieu tout en doublant le pas et en détournant la tête.
—Amélie, reprit le jeune comte, qui, pour la première fois peut-être, depuis bien des jours, avait écouté avec attention les paroles de sa cousine, vous avez bien fait de ne pas rester sous leHussite, comme je l'ai fait des heures et des nuits entières. Vous eussiez vu et entendu là des choses qui vous eussent glacée d'effroi, et dont le souvenir ne se fût jamais effacé de votre mémoire.
—Taisez-vous, s'écria la jeune baronne en tressaillant sur sa chaise comme pour s'éloigner de la table où s'appuyait Albert, je ne comprends pas l'insupportable amusement que vous vous donnez de me faire peur, chaque fois qu'il vous plaît de desserrer les dents.
—Plût au ciel, ma chère Amélie, dit le vieux Christian avec douceur, que ce fût en effet un amusement pour votre cousin de dire de pareilles choses!
—Non, mon père, c'est très-sérieusement que je vous parle, reprit le comte Albert. Le chêne de lapierre d'épouvanteest renversé, fendu en quatre, et vous pouvez demain envoyer les bûcherons pour le dépecer; je planterai un cyprès à la place, et je l'appellerai non plus le Hussite, mais le Pénitent; et la pierre d'épouvante, il y a longtemps que vous eussiez dû la nommerpierre d'expiation.
—Assez, assez, mon fils, dit le vieillard avec une angoisse extrême. Éloignez de vous ces tristes images, et remettez-vous à Dieu du soin de juger les actions des hommes.
—Les tristes images ont disparu, mon père; elles rentrent dans le néant avec ces instruments de supplice que le souffle de l'orage et le feu du ciel viennent de coucher dans la poussière. Je vois, à la place des squelettes qui pendaient aux branches, des fleurs et des fruits que le zéphyr balance aux rameaux d'une tige nouvelle. A la place de l'homme noir qui chaque nuit rallumait le bûcher, je vois une âme toute blanche et toute céleste qui plane sur ma tète et sur la vôtre. L'orage se dissipe, ô mes chers parents! Le danger est passé, ceux qui voyagent sont à l'abri; mon âme est en paix. Le temps de l'expiation touche à sa fin. Je me sens renaître.
—Puisses-tu dire vrai, ô mon fils bien-aimé! répondit le vieux Christian d'une voix émue et avec un accent de tendresse profonde; puisses-tu être délivré des visions et des fantômes qui assiègent ton repos! Dieu me ferait-il cette grâce, de rendre à mon cher Albert le repos, l'espérance, et la lumière de la foi!»
Avant que le vieillard eût achevé ces affectueuses paroles, Albert s'était doucement incliné sur la table, et paraissait tombé subitement dans un paisible sommeil.
«Qu'est-ce que cela signifie encore? dit la jeune baronne à son père; le voilà qui s'endort à table? c'est vraiment fort galant!
—Ce sommeil soudain et profond, dit le chapelain en regardant le jeune homme avec intérêt, est une crise favorable et qui me fait présager, pour quelque temps du moins, un heureux changement dans sa situation.
—Que personne ne lui parle, dit le comte Christian, et ne cherche à le tirer de cet assoupissement.
—Seigneur miséricordieux! dit la chanoinesse avec effusion en joignant les mains, faites que sa prédiction constante se réalise, et que le jour où il entre dans sa trentième année soit celui de sa guérison définitive!
—Amen, ajouta le chapelain avec componction. Élevons tous nos coeurs vers le Dieu de miséricorde; et, en lui rendant grâces de la nourriture que nous venons de prendre, supplions-le de nous accorder la délivrance de ce noble enfant, objet de toutes nos sollicitudes.»
On se leva pour réciterles grâces, et chacun resta debout pendant quelques minutes, occupé à prier intérieurement pour le dernier des Rudolstadt. Le vieux Christian y mit tant de ferveur, que deux grosses larmes coulèrent sur ses joues flétries.
Le vieillard venait de donner à ses fidèles serviteurs l'ordre d'emporter son fils dans son appartement, lorsque le baron Frédérick, ayant cherché naïvement dans sa cervelle par quel acte de dévouement il pourrait contribuer au bien-être de son cher neveu, dit à son aîné d'un air de satisfaction enfantine: «Il me vient une bonne idée, frère. Si ton fils se réveille dans la solitude de son appartement, au milieu de sa digestion, il peut lui venir encore quelques idées noires, par suite de quelques mauvais rêves. Fais-le transporter dans le salon, et qu'on l'asseye sur mon grand fauteuil. C'est le meilleur de la maison pour dormir. Il y sera mieux que dans son lit; et quand il se réveillera, il trouvera du moins un bon feu pour égayer ses regards, et des figures amies pour réjouir son coeur.
—Vous avez raison, mon frère, répondit Christian: on peut en effet le transporter au salon, et le coucher sur le grand sofa.
—Il est très-pernicieux de dormir étendu après souper, s'écria le baron. Croyez-moi, frère, je sais cela par expérience. Il faut lui donner mon fauteuil. Oui, je veux absolument qu'il ait mon fauteuil.»
Christian comprit que refuser l'offre de son frère serait lui faire un véritable chagrin. On installa donc le jeune comte dans le fauteuil de cuir du vieux chasseur, sans qu'il s'aperçût en aucune façon du dérangement, tant son sommeil était voisin de l'état léthargique. Le baron s'assit tout joyeux et tout fier sur un autre siège, se chauffant les tibias devant un feu digne des temps antiques, et souriant d'un air de triomphe chaque fois que le chapelain faisait la remarque que ce sommeil du comte Albert devait avoir un heureux résultat. Le bonhomme se promettait de sacrifier sa sieste aussi bien que son fauteuil, et de s'associer au reste de sa famille pour veiller sur le jeune comte; mais, au bout d'un quart d'heure, il s'habitua si bien à son nouveau siège, qu'il se mit à ronfler sur un ton à couvrir les derniers grondements du tonnerre, qui se perdaient par degrés dans l'éloignement.
Le bruit de la grosse cloche du château (celle qu'on ne sonnait que pour les visites extraordinaires) se fit tout à coup entendre, et le vieux Hanz, le doyen des serviteurs de la maison, entra peu après, tenant une grande lettre qu'il présenta au comte Christian, sans dire une seule parole. Puis il sortit pour attendre dans la salle voisine les ordres de son maître; Christian ouvrit la lettre, et, ayant jeté les yeux sur la signature, présenta ce papier à la jeune baronne en la priant de lui en faire la lecture. Amélie, curieuse et empressée, s'approcha d'une bougie, et lut tout haut ce qui suit:
«Illustre et bien-aimé seigneur comte,»
«Votre excellence me fait l'honneur de me demander un service. C'est m'en rendre un plus grand encore que tous ceux que j'ai reçus d'elle, et dont mon coeur chérit et conserve le souvenir. Malgré mon empressement à exécuter ses ordres révérés, je n'espérais pas, cependant, trouver la personne qu'elle me demande aussi promptement et aussi convenablement que je désirais le faire. Mais des circonstances favorables venant à coïncider d'une manière imprévue avec les désirs de votre seigneurie, je m'empresse de lui envoyer une jeune personne qui remplit une partie des conditions imposées. Elle ne les remplit cependant pas toutes. Aussi, je ne l'envoie que provisoirement, et pour donner à votre illustre et aimable nièce le loisir d'attendre sans trop d'impatience un résultat plus complet de mes recherches et de mes démarches.»
«La personne qui aura l'honneur de vous remettre cette lettre est mon élève, et ma fille adoptive en quelque sorte; elle sera, ainsi que le désire l'aimable baronne Amélie, à la fois une demoiselle de compagnie obligeante, et gracieuse, et une institutrice savante dans la musique. Elle n'a point, du reste, l'instruction que vous réclamez d'une gouvernante. Elle parle facilement plusieurs langues; mais elle ne les sait peut-être pas assez correctement pour les enseigner. Elle possède à fond la musique, et chante remarquablement bien. Vous serez satisfait de son talent, de sa voix et de son maintien. Vous ne le serez pas moins de la douceur et de la dignité de son caractère, et vos seigneuries pourront l'admettre dans leur intimité sans crainte de lui voir jamais commettre une inconvenance, ni donner la preuve d'un mauvais sentiment. Elle désire être libre dans la mesure de ses devoirs envers votre noble famille, et ne point recevoir d'honoraires. En un mot, ce n'est ni uneduègneni unesuivanteque j'adresse à l'aimable baronne, mais unecompagneet uneamie, ainsi qu'elle m'a fait l'honneur de me le demander dans le gracieux post-scriptum ajouté de sa belle main à la lettre de votre excellence.»
«Le seigneur Corner, nommé à l'ambassade d'Autriche, attend l'ordre de son départ. Mais il est à peu près certain que cet ordre n'arrivera pas avant deux mois. La signora Corner, sa digne épouse et ma généreuse élève, veut m'emmener, à Vienne, où, selon elle, ma carrière doit prendre une face plus heureuse. Sans croire à un meilleur avenir, je cède à ses offres bienveillantes, avide que je suis de quitter l'ingrate Venise où je n'ai éprouvé que déceptions, affronts et revers de tous genres. Il me tarde de revoir la noble Allemagne, où j'ai connu des jours plus heureux et plus doux, et les amis vénérables que j'y ai laissés. Votre seigneurie sait bien qu'elle occupe une des premières places dans les souvenirs de ce vieux coeur froissé, mais non refroidi, qu'elle a rempli d'une éternelle affection et d'une profonde gratitude. C'est donc à vous, seigneur illustrissime, que je recommande et confie ma fille adoptive, vous demandant pour elle hospitalité, protection et bénédiction. Elle saura reconnaître vos bontés par son zèle à se rendre utile et agréable à la jeune baronne. Dans trois mois au plus j'irai la reprendre, et vous présenter à sa place une institutrice qui pourra contracter avec votre illustre famille de plus longs engagements.»
«En attendant ce jour fortuné où je presserai dans mes mains la main du meilleur des hommes, j'ose me dire, avec respect et fierté, le plus humble des serviteurs et le plus dévoué des amis de votre excellencechiarissima, stimatissima, illustrissima, etc.»
«NICOLAS PORPORA.Maître de chapelle, compositeur et professeur de chant,«Venise, le…., 17..»
Amélie sauta de joie en achevant cette lettre, tandis que le vieux comte répétait à plusieurs reprises avec attendrissement: «Digne Porpora, excellent ami, homme respectable!
—Certainement, certainement, dit la chanoinesse Wenceslawa, partagée entre la crainte de voir les habitudes de la famille dérangées par l'arrivée d'une étrangère, et le désir d'exercer noblement les devoirs de l'hospitalité: il faudra la bien recevoir, la bien traiter … Pourvu qu'elle ne s'ennuie pas ici!…
—Mais, mon oncle, où donc est ma future amie, ma précieuse maîtresse? s'écria la jeune baronne sans écouter les réflexions de sa tante. Sans doute elle va arriver bientôt en personne?… Je l'attends avec une impatience …»
Le comte Christian sonna. «Hanz, dit-il au vieux serviteur, par qui cette lettre vous a-t-elle été remise?
—Par une dame, monseigneur maître.
—Elle est déjà ici? s'écria Amélie. Où donc, où donc?
—Dans sa chaise de poste, à l'entrée du pont-levis.
—Et vous l'avez laissée se morfondre à la porte du château, au lieu de l'introduire tout de suite au salon?
—Oui, madame la baronne, j'ai pris la lettre; j'ai défendu au postillon de mettre le pied hors de l'étrier, ni de quitter ses rênes. J'ai fait relever le pont derrière moi, et j'ai remis la lettre à monseigneur maître.
—Mais c'est absurde, impardonnable, de faire attendre ainsi par le mauvais temps les hôtes qui nous arrivent! Ne dirait-on pas que nous sommes dans une forteresse, et que tous les gens qui en approchent sont des ennemis! Courez donc, Hanz!»
Hanz resta, immobile comme une statue. Ses yeux seuls exprimaient le regret de ne pouvoir obéir aux désirs de sa jeune maîtresse; mais un boulet de canon passant sur sa tête n'eût pas dérangé d'une ligne l'attitude impassible dans laquelle il attendait les ordres souverains de son vieux maître.
«Le fidèle Hanz ne connaît que son devoir et sa consigne, ma chère enfant, dit enfin le comte Christian avec une lenteur qui fit bouillir le sang de la baronne. Maintenant, Hanz, allez faire ouvrir la grille et baisser le pont. Que tout le monde aille avec des flambeaux recevoir la voyageuse; qu'elle soit ici la bienvenue!»
Hanz ne montra pas la moindre surprise d'avoir à introduire d'emblée une inconnue dans cette maison, où les parents les plus proches et les amis les plus sûrs n'étaient jamais admis sans précautions et sans lenteurs. La chanoinesse alla donner des ordres pour le souper de l'étrangère. Amélie voulut courir au pont-levis; mais son oncle, tenant à honneur d'aller lui-même à la rencontre de son hôtesse, lui offrit son bras; et force fut à l'impétueuse petite baronne de se traîner majestueusement jusqu'au péristyle, où déjà la chaise de poste venait de déposer sur les premières marches l'errante et fugitive Consuelo.
Depuis trois mois que la baronne Amélie s'était mis en tête d'avoir une compagne, pour l'instruire bien moins que pour dissiper l'ennui de son isolement, elle avait fait cent fois dans son imagination le portrait de sa future amie. Connaissant l'humeur chagrine du Porpora, elle avait craint qu'il ne lui envoyât une gouvernante austère et pédante. Aussi avait-elle écrit en cachette au professeur pour lui annoncer qu'elle ferait un très mauvais accueil à toute gouvernante âgée de plus de vingt-cinq ans, comme s'il n'eût pas suffi qu'elle exprimât son désir à de vieux parents dont elle était l'idole et la souveraine.
En lisant la réponse du Porpora, elle fut si transportée, qu'elle improvisa tout d'un trait dans sa tête une nouvelle image de la musicienne, fille adoptive du professeur, jeune, et Vénitienne surtout, c'est-à-dire, dans les idées d'Amélie, faite exprès pour elle, à sa guise et à sa ressemblance.
Elle fut donc un peu déconcertée lorsqu'au lieu de l'espiègle enfant couleur de rose qu'elle rêvait déjà, elle vit une jeune personne pâle, mélancolique et très interdite. Car au chagrin profond dont son pauvre coeur était accablé, et à la fatigue d'un long et rapide voyage, une impression pénible et presque mortelle était venue se joindre dans l'âme de Consuelo, au milieu de ces vastes forêts de sapins battues par l'orage, au sein de cette nuit lugubre traversée de livides éclairs, et surtout à l'aspect de ce sombre château, où les hurlements de la meute du baron et la lueur des torches que portaient les serviteurs répandaient quelque chose de vraiment sinistre. Quel contraste avec lefirmamento lucidode Marcello, le silence harmonieux des nuits de Venise, la liberté confiante de sa vie passée au sein de l'amour et de la riante poésie! Lorsque la voiture eut franchi lentement le pont-levis qui résonna sourdement sous les pieds des chevaux, et que la herse retomba derrière elle avec un affreux grincement, il lui sembla qu'elle entrait dans l'enfer du Dante, et saisie de terreur, elle recommanda son âme à Dieu.
Sa figure était donc bouleversée lorsqu'elle se présenta devant ses hôtes; et celle du comte Christian venant à la frapper tout d'un coup, cette longue figure blême, flétrie par l'âge et le chagrin, et ce grand corps maigre et raide sous son costume antique, elle crut voir le spectre d'un châtelain du moyen âge; et, prenant tout ce qui l'entourait pour une vision, elle recula en étouffant un cri d'effroi.
Le vieux comte, n'attribuant son hésitation et sa pâleur qu'à l'engourdissement de la voiture et à la fatigue du voyage, lui offrit son bras pour monter le perron, en essayant de lui adresser quelques paroles d'intérêt et de politesse. Mais le digne homme, outre que la nature lui avait donné un extérieur froid et réservé, était devenu, depuis plusieurs années d'une retraite absolue, tellement étranger au monde, que sa timidité avait redoublé, et que, sous un aspect grave et sévère au premier abord, il cachait le trouble et la confusion d'un enfant. L'obligation qu'il s'imposa de parler italien (langue qu'il avait sue passablement, mais dont il n'avait plus l'habitude) ajoutant à son embarras, il ne put que balbutier quelques paroles que Consuelo entendit à peine, et qu'elle prit pour le langage inconnu et mystérieux des ombres.
Amélie, qui s'était promis de se jeter à son cou pour l'apprivoiser tout de suite, ne trouva rien à lui dire, ainsi qu'il arrive souvent par contagion aux natures les plus entreprenantes, lorsque la timidité d'autrui semble prête à reculer devant leurs prévenances.
Consuelo fut introduite dans la grande salle où l'on avait soupé. Le comte, partagé entre le désir de lui faire honneur, et la crainte de lui montrer son fils plongé dans un sommeil léthargique, s'arrêta irrésolu; et Consuelo, toute tremblante, sentant ses genoux fléchir, se laissa tomber sur le premier siège qui se trouva auprès d'elle.
«Mon oncle, dit Amélie qui comprenait l'embarras du vieux comte, je crois que nous ferions bien de recevoir ici la signora. Il y fait plus chaud que dans le grand salon, et elle doit être transie par ce vent d'orage si froid dans nos montagnes. Je vois avec chagrin qu'elle tombe de fatigue, et je suis sûre qu'elle a plus besoin d'un bon souper et d'un bon sommeil que de toutes nos cérémonies. N'est-il pas vrai, ma chère signora?» ajouta-t-elle en s'enhardissant jusqu'à presser doucement de sa jolie main potelée le bras languissant de Consuelo.
Le son de cette voix fraîche qui prononçait l'italien avec une rudesse allemande très-franche, rassura Consuelo. Elle leva ses yeux voilés par la crainte sur le joli visage de la jeune baronne, et ce regard échangé entre elles rompit la glace aussitôt. La voyageuse comprit tout de suite que c'était là son élève, et que cette charmante tête n'était pas celle d'un fantôme. Elle répondit à l'étreinte de sa main, confessa qu'elle était tout étourdie du bruit de la voiture, et que l'orage l'avait beaucoup effrayée. Elle se prêta à tous les soins qu'Amélie voulut lui rendre, s'approcha du feu, se laissa débarrasser de son mantelet, accepta l'offre du souper quoiqu'elle n'eût pas faim le moins du monde, et, de plus en plus rassurée par l'amabilité croissante de sa jeune hôtesse, elle retrouva enfin la faculté de voir, d'entendre et de répondre.
Tandis que les domestiques servaient le souper, la conversation s'engagea naturellement sur le Porpora. Consuelo fut heureuse d'entendre le vieux comte parler de lui comme de son ami, de son égal, et presque de son supérieur. Puis on en revint à parler du voyage de Consuelo, de la route qu'elle avait tenue, et surtout de l'orage qui avait dû l'épouvanter.
«Nous sommes habitués, à Venise, répondit Consuelo, à des tempêtes encore plus soudaines, et beaucoup plus dangereuses; car dans nos gondoles, en traversant la ville, et jusqu'au seuil de nos maisons, nous risquons de faire naufrage. L'eau, qui sert de pavé à nos rues, grossit et s'agite comme les flots de la mer, et pousse nos barques fragiles le long des murailles avec tant de violence, qu'elles peuvent s'y briser avant que nous ayons eu le temps d'aborder. Cependant, bien que j'aie vu de près de semblables accidents et que je ne sois pas très peureuse, j'ai été plus effrayée ce soir que je ne l'avais été de ma vie, par la chute d'un grand arbre que la foudre a jeté du haut de la montagne en travers de la route; les chevaux se sont cabrés tout droits, et le postillon s'est écrié:C'est l'arbre du malheur qui tombe; c'est le Hussite!Ne pourriez-vous m'expliquer,signora baronessa, ce que cela signifie?»
Ni le comte ni Amélie ne songèrent à répondre à cette question. Ils venaient de tressaillir fortement en se regardant l'un l'autre.
«Mon fils ne s'était donc pas trompé! dit le vieillard; étrange, étrange, en vérité!»
Et, ramené à sa sollicitude pour Albert, il sortit de la salle pour aller le rejoindre, tandis qu'Amélie murmurait en joignant les mains:
«II y a ici de la magie, et le Diable demeure avec nous!»
Ces bizarres propos ramenèrent Consuelo au sentiment de terreur superstitieuse qu'elle avait éprouvé en entrant dans la demeure des Rudolstadt. La subite pâleur d'Amélie, le silence solennel de ces vieux valets à culottes rouges, à figures cramoisies, toutes semblables, toutes larges et carrées, avec ces yeux sans regards et sans vie que donnent l'amour et l'éternité de la servitude; la profondeur de cette salle, boisée de chêne noir, où la clarté d'un lustre chargé de bougies ne suffisait pas à dissiper l'obscurité; les cris de l'effraie qui recommençait sa chasse après l'orage autour du château; les grands portraits de famille, les énormes têtes de cerf et de sanglier sculptées en relief sur la boiserie, tout, jusqu'aux moindres circonstances, réveillait en elle les sinistres émotions qui venaient à peine de se dissiper. Les réflexions de la jeune baronne n'étaient pas de nature à la rassurer beaucoup.
«Ma chère signora, disait-elle en s'apprêtant à la servir, il faut vous préparer à voir ici des choses inouïes, inexplicables, fastidieuses le plus souvent, effrayantes parfois; de véritables scènes de roman, que personne ne voudrait croire si vous les racontiez, et que vous serez engagée sur l'honneur à ensevelir dans un éternel silence.»
Comme la baronne parlait ainsi, la porte s'ouvrit lentement, et la chanoinesse Wenceslawa, avec sa bosse, sa figure anguleuse et son costume sévère, rehaussé du grand cordon de son ordre qu'elle ne quittait jamais, entra de l'air le plus majestueusement affable qu'elle eût eu depuis le jour mémorable où l'impératrice Marie-Thérèse, au retour de son voyage en Hongrie, avait fait au château des Géants l'insigne honneur d'y prendre, avec sa suite, un verre d'hypocras et une heure de repos. Elle s'avança vers Consuelo, qui surprise et terrifiée, la regardait d'un oeil hagard sans songer à se lever, lui fit deux révérences, et, après un discours en allemand qu'elle semblait avoir appris par coeur longtemps d'avance, tant il était compassé, s'approcha d'elle pour l'embrasser au front. La pauvre enfant, plus froide qu'un marbre, crut recevoir le baiser de la mort, et, prête à s'évanouir, murmura un remerciement inintelligible.
Quand la chanoinesse eut passé dans le salon, car elle voyait bien que sa présence intimidait la voyageuse plus qu'elle ne l'avait désiré, Amélie partit d'un grand éclat de rire.
«Vous avez cru, je gage, dit-elle à sa compagne, voir le spectre de la reine Libussa? Mais tranquillisez-vous. Cette bonne chanoinesse est ma tante, la plus ennuyeuse et la meilleure des femmes.»
A peine remise de cette émotion, Consuelo entendit craquer derrière elle de grosses bottes hongroises. Un pas lourd et mesuré ébranla le pavé, et une figure massive, rouge et carrée au point que celles des gros serviteurs parurent pâles et fines à côté d'elle, traversa la salle dans un profond silence, et sortit par la grande porte que les valets lui ouvrirent respectueusement. Nouveau tressaillement de Consuelo, nouveau rire d'Amélie.
«Celui-ci, dit-elle, c'est le baron de Rudolstadt, le plus chasseur, le plus dormeur, et le plus tendre des pères. Il vient d'achever sa sieste au salon. A neuf heures sonnantes, il se lève de son fauteuil, sans pour cela se réveiller: il traverse cette salle sans rien voir et sans rien entendre, monte l'escalier, toujours endormi; se couche sans avoir conscience de rien, et s'éveille avec le jour, aussi dispos, aussi alerte, et aussi actif qu'un jeune homme, pour aller préparer ses chiens, ses chevaux et ses faucons pour la chasse.»
A peine avait-elle fini cette explication, que le chapelain vint à passer. Celui-là aussi était gros, mais court et blême comme un lymphatique. La vie contemplative ne convient pas à ces épaisses natures slaves, et l'embonpoint du saint homme était maladif. Il se contenta de saluer profondément les deux dames, parla bas à un domestique, et disparut par le même chemin que le baron avait pris. Aussitôt, le vieux Hanz et un autre de ces automates que Consuelo ne pouvait distinguer les uns des autres, tant ils appartenaient au même type robuste et grave, se dirigèrent vers le salon. Consuelo, ne trouvant plus la force de faire semblant de manger, se retourna pour les suivre des yeux. Mais avant qu'ils eussent franchi la porte située derrière elle, une nouvelle apparition plus saisissante que toutes les autres se présenta sur le seuil: c'était un jeune homme d'une haute taille et d'une superbe figure, mais d'une pâleur effrayante. Il était vêtu de noir de la tête aux pieds, et une riche pelisse de velours garnie de martre était retenue sur ses épaules par des brandebourgs et des agrafes d'or. Ses longs cheveux, noirs comme l'ébène, tombaient en désordre sur ses joues pâles, un peu voilées par une barbe soyeuse qui bouclait naturellement. Il fit aux serviteurs qui s'étaient avancés à sa rencontre un geste impératif, qui les força de reculer et les tint immobiles à distance, comme si son regard les eût fascinés. Puis, se retournant vers le comte Christian, qui venait derrière lui:
«Je vous assure, mon père, dit-il d'une voix harmonieuse et avec l'accent le plus noble, que je n'ai jamais été aussi calme. Quelque chose de grand s'est accompli dans ma destinée, et la paix du ciel est descendue sur notre maison.
—Que Dieu t'entende, mon enfant!» répondit le vieillard en étendant la main, comme pour le bénir.
Le jeune homme inclina profondément sa tête sous la main de son père; puis, se redressant avec une expression douce et sereine, il s'avança jusqu'au milieu de la salle, sourit faiblement en touchant du bout des doigts la main que lui tendait Amélie, et regarda fixement Consuelo pendant quelques secondes. Frappée d'un respect involontaire, Consuelo le salua en baissant les yeux. Mais il ne lui rendit pas son salut, et continua à la regarder.
«Cette jeune personne, lui dit la chanoinesse en allemand, c'est celle que …»
Mais il l'interrompit par un geste qui semblait dire: Ne me parlez pas, ne dérangez pas le cours de mes pensées. Puis il se détourna sans donner le moindre témoignage de surprise ou d'intérêt, et sortit lentement par la grande porte.
«Il faut, ma chère demoiselle, dit la chanoinesse, que vous excusiez….
—Ma tante, je vous demande pardon de vous interrompre, dit Amélie; mais vous parlez allemand à la signora qui ne l'entend point.
—Pardonnez-moi, bonne signora, répondit Consuelo en italien; j'ai parlé beaucoup de langues dans mon enfance, car j'ai beaucoup voyagé; je me souviens assez de l'allemand pour le comprendre parfaitement. Je n'ose pas encore essayer de le prononcer; mais si vous voulez me donner quelques leçons, j'espère m'y remettre dans peu de jours.
—Vraiment, c'est comme moi, repartit la chanoinesse en allemand. Je comprends tout ce que dit mademoiselle, et cependant je ne saurais parler sa langue. Puisqu'elle m'entend, je lui dirai que mon neveu vient de faire, en ne la saluant pas, une impolitesse qu'elle voudra bien pardonner lorsqu'elle saura que ce jeune homme a été ce soir fortement indisposé … et qu'après son évanouissement il était encore si faible, que sans doute il ne l'a point vue … N'est-il pas vrai, mon frère? ajouta la bonne Wenceslawa, toute troublée des mensonges qu'elle venait de faire, et cherchant son excuse dans les yeux du comte Christian.
—Ma chère soeur, répondit le vieillard, vous êtes généreuse d'excuser mon fils. La signora voudra bien ne pas trop s'étonner de certaines choses que nous lui apprendrons demain à coeur ouvert, avec la confiance que doit nous inspirer la fille adoptive du Porpora, j'espère dire bientôt l'amie de notre famille.»
C'était l'heure où chacun se retirait, et la maison était soumise à des habitudes si régulières, que si les deux jeunes filles fussent restées plus longtemps à table, les serviteurs, comme de véritables machines, eussent emporté, je crois, leurs sièges et soufflé les bougies sans tenir compte de leur présence. D'ailleurs il tardait à Consuelo de se retirer; et Amélie la conduisit à la chambre élégante et confortable qu'elle lui avait fait réserver tout à côté de la sienne propre.
«J'aurais bien envie de causer avec vous une heure ou deux, lui dit-elle aussitôt que la chanoinesse, qui avait fait gravement les honneurs de l'appartement, se fut retirée. Il me tarde de vous mettre au courant de tout ce qui se passe ici, avant que vous ayez à supporter nos bizarreries. Mais vous êtes si fatiguée que vous devez désirer avant tout de vous reposer.
—Qu'à cela ne tienne, signora, répondit Consuelo. J'ai les membres brisés, il est vrai; mais j'ai la tête si échauffée, que je suis bien certaine de ne pas dormir de la nuit. Ainsi parlez-moi tant que vous voudrez; mais à condition que ce sera en allemand, cela me servira de leçon; car je vois que l'italien n'est pas familier au seigneur comte, et encore moins à madame la chanoinesse.
—Faisons un accord, dit Amélie. Vous allez vous mettre au lit pour reposer vos pauvres membres brisés. Pendant ce temps, j'irai passer une robe de nuit et congédier ma femme de chambre. Je reviendrai après m'asseoir à votre chevet, et nous parlerons allemand jusqu'à ce que le sommeil nous vienne. Est-ce convenu?
—De tout mon coeur, répondit la nouvelle gouvernante.
«Sachez donc, ma chère … dit Amélie lorsqu'elle eut fait ses arrangements pour la conversation projetée. Mais je m'aperçois que je ne sais point votre nom, ajouta-t-elle en souriant. Il serait temps de supprimer entre nous les titres et les cérémonies. Je veux que vous m'appeliez désormais Amélie, comme je veux vous appeler …
—J'ai un nom étranger, difficile à prononcer, répondit Consuelo. L'excellent maître Porpora, en m'envoyant ici, m'a ordonné de prendre le sien, comme c'est l'usage des protecteurs ou des maîtres envers leurs élèves privilégiés; je partage donc désormais, avec le grand chanteur Huber (dit le Porporino), l'honneur de me nommer la Porporina; mais par abréviation vous m'appellerez, si vous voulez tout simplementNina.
—Va pour Nina, entre nous, reprit Amélie. Maintenant écoutez-moi, car j'ai une assez longue histoire à vous raconter, et si je ne remonte un peu haut dans le passé, vous ne pourrez jamais comprendre ce qui se passe aujourd'hui dans cette maison.
—Je suis toute attention et toute oreilles, dit la nouvelle Porporina.
—Vous n'êtes pas, ma chère Nina, sans connaître un peu l'histoire de laBohême? dit la jeune baronne.
—Hélas, répondit Consuelo, ainsi que mon maître a dû vous l'écrire, je suis tout à fait dépourvue d'instruction; je connais tout au plus un peu l'histoire de la musique; mais celle de la Bohême, je ne la connais pas plus que celle d'aucun pays du monde.
—En ce cas, reprit Amélie, je vais vous en dire succinctement ce qu'il vous importe d'en savoir pour l'intelligence de mon récit. Il y a trois cents ans et plus, le peuple opprimé et effacé au milieu duquel vous voici transplantée était un grand peuple, audacieux, indomptable, héroïque. Il avait dès lors, à la vérité, des maîtres étrangers, une religion qu'il ne comprenait pas bien et qu'on voulait lui imposer de force. Des moines innombrables le pressuraient; un roi cruel et débauché se jouait de sa dignité et froissait toutes ses sympathies. Mais une fureur secrète, une haine profonde, fermentaient de plus en plus, et un jour l'orage éclata: les maîtres étrangers furent chassés, la religion fut réformée, les couvents pillés et rasés, l'ivrogne Wenceslas jeté en prison et dépouillé de sa couronne. Le signal de la révolte avait été le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague, deux savants courageux de Bohême qui voulaient examiner et éclaircir le mystère du catholicisme, et qu'un concile appela, condamna et fit brûler, après leur avoir promis la vie sauve et la liberté de la discussion. Cette trahison et cette infamie furent si sensibles à l'honneur national, que la guerre ensanglanta la Bohême et une grande partie de l'Allemagne, pendant de longues années. Cette guerre d'extermination fut appelée la guerre des Hussites. Des crimes odieux et innombrables y furent commis de part et d'autre. Les moeurs du temps étaient farouches et impitoyables sur toute la face de la terre. L'esprit de parti et le fanatisme religieux les rendirent plus terribles encore, et la Bohême fut l'épouvante de l'Europe. Je n'effraierai pas votre imagination, déjà émue, de l'aspect de ce pays sauvage, par le récit des scènes effroyables qui s'y passèrent. Ce ne sont, d'une part, que meurtres, incendies, pestes, bûchers, destructions, églises profanées, moines et religieux mutilés, pendus, jetés dans la poix bouillante; de l'autre, que villes détruites, pays désolés, trahisons, mensonges, cruautés, hussites jetés par milliers dans les mines, comblant des abîmes de leurs cadavres, et jonchant la terre de leurs ossements et de ceux de leurs ennemis. Ces affreux Hussites furent longtemps invincibles; aujourd'hui nous ne prononçons leur nom qu'avec effroi: et cependant leur patriotisme, leur constance intrépide et leurs exploits fabuleux laissent en nous un secret sentiment d'admiration et d'orgueil que de jeunes esprits comme le mien ont parfois de la peine à dissimuler.
—Et pourquoi dissimuler? demanda Consuelo naïvement.
—C'est que la Bohême est retombée, après bien des luttes, sous le joug de l'esclavage; c'est qu'il n'y a plus de Bohême, ma pauvre Nina. Nos maîtres savaient bien que la liberté religieuse de notre pays, c'était sa liberté politique. Voilà pourquoi ils ont étouffé l'une et l'autre.
—Voyez, reprit Consuelo, combien je suis ignorante! Je n'avais jamais entendu parler de ces choses, et je ne savais pas que les hommes eussent été si malheureux et si méchants.
—Cent ans après Jean Huss, un nouveau savant, un nouveau sectaire, un pauvre moine, appelé Martin Luther, vint réveiller l'esprit national, et inspirer à la Bohême et à toutes les provinces indépendantes de l'Allemagne la haine du joug étranger et la révolte contre les papes. Les plus puissants rois demeurèrent catholiques, non pas tant par amour de la religion que par amour du pouvoir absolu. L'Autriche s'unit à nous pour nous accabler, et une nouvelle guerre, appelée la guerre de trente ans, vint ébranler et détruire notre nationalité. Dès le commencement de cette guerre, la Bohême fut la proie du plus fort; l'Autriche nous traita en vaincus, nous ôta notre foi, notre liberté, notre langue, et jusqu'à notre nom. Nos pères résistèrent courageusement, mais le joug impérial s'est de plus en plus appesanti sur nous. Il y a cent vingt ans que notre noblesse, ruinée et décimée par les exactions, les combats et les supplices, a été forcée de s'expatrier ou de se dénationaliser, en abjurant ses origines, en germanisant ses noms (faites attention à ceci) et en renonçant à la liberté de ses croyances religieuses. On a brûlé nos livres, on a détruit nos écoles, on nous a faits Autrichiens en un mot. Nous ne sommes plus qu'une province de l'Empire, et vous entendez parler allemand dans un pays slave; c'est vous en dire assez.
—Et maintenant, vous souffrez de cet esclavage et vous en rougissez? Je le comprends, et je hais déjà l'Autriche de tout mon coeur.
—Oh! parlez plus bas! s'écria la jeune baronne. Nul ne peut parler ainsi sans danger, sous le ciel noir de la Bohême; et dans ce château, il n'y a qu'une seule personne qui ait l'audace et la folie de dire ce que vous venez de dire, ma chère Nina! C'est mon cousin Albert.
—Voilà donc la cause du chagrin qu'on lit sur son visage? Je me suis sentie saisie de respect en le regardant.
—Ah! ma belle lionne de Saint-Marc! dit Amélie, surprise de l'animation généreuse qui tout à coup fit resplendir le pâle visage de sa compagne; vous prenez les choses trop au sérieux. Je crains bien que dans peu de jours mon pauvre cousin ne vous inspire plus de pitié que de respect.
—L'un pourrait bien ne pas empêcher l'autre, reprit Consuelo; mais expliquez-vous, chère baronne.
—Écoutez bien, dit Amélie. Nous sommes une famille très-catholique, très-fidèle à l'église et à l'empire. Nous portons un nom saxon, et nos ancêtres de la branche saxonne furent toujours très-orthodoxes. Si ma tante la chanoinesse entreprend un jour, pour votre malheur, de vous raconter les services que nos aïeux les comtes et les barons allemands ont rendus à la sainte cause, vous verrez qu'il n'y a pas, selon elle, la plus petite tache d'hérésie sur notre écusson. Même au temps où la Saxe était protestante, les Rudolstadt aimèrent mieux abandonner leurs électeurs protestants que le giron de l'église romaine. Mais ma tante ne s'avisera jamais de vanter ces choses-là en présence du comte Albert, sans quoi vous entendriez dire à celui-ci les choses les plus surprenantes que jamais oreilles humaines aient entendues.
—Vous piquez toujours ma curiosité sans la satisfaire. Je comprends jusqu'ici que je ne dois pas avoir l'air, devant vos nobles parents, de partager vos sympathies et celle du comte Albert pour la vieille Bohême. Vous pouvez, chère baronne, vous en rapporter à ma prudence. D'ailleurs je suis née en pays catholique, et le respect que j'ai pour ma religion, autant que celui que je dois à votre famille, suffiraient pour m'imposer silence en toute occasion.
—Ce sera prudent; car je vous avertis encore une fois que nous sommes terriblement collets-montés à cet endroit-là. Quant à moi, en particulier, chère Nina, je suis de meilleure composition. Je ne suis ni protestante ni catholique. J'ai été élevée par des religieuses; leurs sermons et leurs patenôtres m'ont ennuyée considérablement. Le même ennui me poursuit jusqu'ici, et ma tante Wenceslawa résume en elle seule le pédantisme et les superstitions de toute une communauté. Mais je suis trop de mon siècle pour me jeter par réaction dans les controverses non moins assommantes des luthériens: et quant aux hussites, c'est de l'histoire si ancienne, que je n'en suis guère plus engouée que de la gloire des Grecs ou des Romains. L'esprit français est mon idéal, et je ne crois pas qu'il y ait d'autre raison, d'autre philosophie et d'autre civilisation que celle que l'on pratique dans cet aimable et riant pays de France, dont je lis quelquefois les écrits en cachette, et dont j'aperçois le bonheur, la liberté et les plaisirs de loin, comme dans un rêve à travers les fentes de ma prison.
—Vous me surprenez à chaque instant davantage, dit Consuelo avec simplicité. D'où vient donc que tout à l'heure vous me sembliez pleine d'héroïsme en rappelant les exploits de vos antiques Bohémiens? Je vous ai crue Bohémienne et quelque peu hérétique.
—Je suis plus qu'hérétique, et plus que Bohémienne, répondit Amélie en riant, je suis un peu incrédule, et tout à fait rebelle. Je hais toute espèce de domination, qu'elle soit spirituelle ou temporelle, et je proteste tout bas contre l'Autriche, qui de toutes les duègnes est la plus guindée et la plus dévote.
—Et le comte Albert est-il incrédule de la même manière? A-t-il aussi l'esprit français? Vous devez, en ce cas, vous entendre à merveille?
—Oh! nous ne nous entendons pas le moins du monde, et voici, enfin, après tous mes préambules nécessaires, le moment de vous parler de lui:
«Le comte Christian, mon oncle, n'eut pas d'enfants de sa première femme. Remarié à l'âge de quarante ans, il eut de la seconde cinq fils qui moururent tous, ainsi que leur mère, de la même maladie née avec eux, une douleur continuelle et une sorte de fièvre dans le cerveau. Cette seconde femme était de pur sang bohème et avait, dit-on, une grande beauté et beaucoup d'esprit. Je ne l'ai pas connue. Vous verrez son portrait, en corset de pierreries et en manteau d'écarlate, dans le grand salon. Albert lui ressemble prodigieusement. C'est le sixième et le dernier de ses enfants, le seul qui ait atteint l'âge de trente ans; et ce n'est pas sans peine: car, sans être malade en apparence, il a passé par de rudes épreuves, et d'étranges symptômes de maladie du cerveau donnent encore à craindre pour ses jours. Entre nous, je ne crois pas qu'il dépasse de beaucoup ce terme fatal que sa mère n'a pu franchir. Quoiqu'il fût né d'un père déjà avancé en âge, Albert est doué pourtant d'une forte constitution; mais, comme il le dit lui-même, le mal est dans son âme, et ce mal a été toujours en augmentant. Dès sa première enfance, il eut l'esprit frappé d'idées bizarres et superstitieuses. A l'âge de quatre ans, il prétendait voir souvent sa mère auprès de son berceau, bien qu'elle fût morte et qu'il l'eût vu ensevelir. La nuit il s'éveillait pour lui répondre; et ma tante Wenceslawa en fut parfois si effrayée, qu'elle faisait toujours coucher plusieurs femmes dans sa chambre auprès de l'enfant, tandis que le chapelain usait je ne sais combien d'eau bénite pour exorciser le fantôme, et disait des messes par douzaines pour l'obliger à se tenir tranquille. Mais rien n'y fit; car l'enfant n'ayant plus parlé de ces apparitions pendant bien longtemps, il avoua pourtant un jour en confidence à sa nourrice qu'il voyait toujourssa petite mère, mais qu'il ne voulait plus le raconter, parce que monsieur le chapelain disait ensuite dans la chambre de méchantes paroles pour l'empêcher de revenir.
«C'était un enfant sombre et taciturne. On s'efforçait de le distraire, on l'accablait de jouets et de divertissements qui ne servirent pendant longtemps qu'à l'attrister davantage. Enfin on prit le parti de ne pas contrarier le goût qu'il montrait pour l'étude, et en effet, cette passion satisfaite lui donna plus d'animation; mais cela ne fit que changer sa mélancolie calme et languissante en une exaltation bizarre, mêlée d'accès de chagrin dont les causes étaient impossibles à prévoir et à détourner. Par exemple, lorsqu'il voyait des pauvres, il fondait en larmes, et se dépouillait de toutes ses petites richesses, se reprochant et s'affligeant toujours de ne pouvoir leur donner assez. S'il voyait battre un enfant, ou rudoyer un paysan, il entrait dans de telles indignations, qu'il tombait ou évanoui, ou en convulsion pour des heures entières. Tout cela annonçait un bon naturel et un grand coeur; mais les meilleures qualités poussées à l'excès deviennent des défauts ou des ridicules. La raison ne se développait point dans le jeune Albert en même temps que le sentiment et l'imagination. L'étude de l'histoire le passionnait sans l'éclairer. Il était toujours, en apprenant les crimes et les injustices des hommes, agité d'émotions par trop naïves, comme ce roi barbare qui, en écoutant la lecture de la passion de Notre-Seigneur, s'écriait en brandissant sa lance: «Ah! si j'avais été là avec mes hommes d'armes, de telles choses ne seraient pas arrivées! j'aurais haché ces méchants Juifs en mille pièces!»
«Albert ne pouvait pas accepter les hommes pour ce qu'ils ont été et pour ce qu'ils sont encore. Il trouvait le ciel injuste de ne les avoir pas créés tous bons et compatissants comme lui; et à force de tendresse et de vertu, il ne s'apercevait pas qu'il devenait impie et misanthrope. Il ne comprenait que ce qu'il éprouvait, et, à dix-huit ans, il était aussi incapable de vivre avec les hommes et de jouer dans la société le rôle que sa position exigeait, que s'il n'eût eu que six mois. Si quelqu'un émettait devant lui une de ces pensées d'égoïsme dont notre pauvre monde fourmille et sans lequel il n'existerait pas, sans se soucier de la qualité de cette personne, ni des égards que sa famille pouvait lui devoir, il lui montrait sur-le-champ un éloignement invincible, et rien ne l'eût décidé à lui faire le moindre accueil. Il faisait sa société des êtres les plus vulgaires et les plus disgraciés de la fortune et même de la nature. Dans les jeux de son enfance, il ne se plaisait qu'avec les enfants des pauvres, et surtout avec ceux dont la stupidité ou les infirmités n'eussent inspiré à tout autre que l'ennui et le dégoût. Il n'a pas perdu ce singulier penchant, et vous ne serez pas longtemps ici sans en avoir la preuve.
«Comme, au milieu de ces bizarreries, il montrait beaucoup d'esprit, de mémoire et d'aptitude pour les beaux-arts, son père et sa bonne tante Wenceslawa, qui l'élevaient avec amour, n'avaient point sujet de rougir de lui dans le monde. On attribuait ses ingénuités à un peu de sauvagerie, contractée dans les habitudes de la campagne; et lorsqu'il était disposé à les pousser trop loin, on avait soin de le cacher, sous quelque prétexte, aux personnes qui auraient pu s'en offenser. Mais, malgré ses admirables qualités et ses heureuses dispositions, le comte et la chanoinesse voyaient avec effroi cette nature indépendante et insensible à beaucoup d'égards, se refuser de plus en plus aux lois de la bienséance et aux usages du monde.
—Mais jusqu'ici, interrompit Consuelo je ne vois rien qui prouve cette déraison dont vous parlez.
—C'est que vous êtes vous-même, à ce que je pense, répondit Amélie, une belle âme tout à fait candide…. Mais peut-être êtes-vous fatiguée de m'entendre babiller, et voulez-vous essayer de vous endormir.
—Nullement, chère baronne, je vous supplie de continuer, réponditConsuelo.»
Amélie reprit son récit en ces termes :
«Vous dites, chère Nina, que vous ne voyez jusqu'ici aucune extravagance dans les faits et gestes de mon pauvre cousin. Je vais vous en donner de meilleures preuves. Mon oncle et ma tante sont, à coup sûr, les meilleurs chrétiens et les âmes les plus charitables qu'il y ait au monde. Ils ont toujours répandu les aumônes autour d'eux à pleines mains, et il est impossible de mettre moins de faste et d'orgueil dans l'emploi des richesses que ne le font ces dignes parents. Eh bien, mon cousin trouvait leur manière de vivre tout à fait contraire à l'esprit évangélique. Il eût voulu qu'à l'exemple des premiers chrétiens, ils vendissent leurs biens, et se fissent mendiants, après les avoir distribués aux pauvres. S'il ne disait pas cela précisément, retenu par le respect et l'amour qu'il leur portait, il faisait bien voir que telle était sa pensée, en plaignant avec amertume le sort des misérables qui ne font que souffrir et travailler, tandis que les riches vivent dans le bien-être et l'oisiveté. Quand il avait donné tout l'argent qu'on lui permettait de dépenser, ce n'était, selon lui, qu'une goutte d'eau dans la mer; et il demandait d'autres sommes plus considérables, qu'on n'osait trop lui refuser, et qui s'écoulaient comme de l'eau entre ses mains. Il en a tant donné, que vous ne verrez pas un indigent dans le pays qui nous environne; et je dois dire que nous ne nous en trouvons pas mieux: car les exigences des petits et leurs besoins augmentent en raison des concessions qu'on leur fait, et nos bons paysans, jadis si humbles et si doux, lèvent beaucoup la tête, grâce aux prodigalités et aux beaux discours de leur jeune maître. Si nous n'avions la force impériale au-dessus de nous tous, pour nous protéger d'une part, tandis qu'elle nous opprime de l'autre, je crois que nos terres et nos châteaux eussent été pillés et dévastés vingt fois par les bandes de paysans des districts voisins que la guerre a affamés, et que l'inépuisable pitié d'Albert (célèbre à trente lieues à la ronde) nous a mis sur le dos, surtout dans ces dernières affaires de la succession de l'empereur Charles.»
«Lorsque le comte Christian voulait faire au jeune Albert quelques sages remontrances, lui disant que donner tout dans un jour, c'était s'ôter le moyen de donner le lendemain:
—Eh quoi, mon père bien-aimé, lui répondait-il, n'avons-nous pas, pour nous abriter, un toit qui durera plus que nous, tandis que des milliers d'infortunés n'ont que le ciel inclément et froid sur leurs têtes? N'avons-nous pas chacun plus d'habits qu'il n'en faudrait pour vêtir une de ces familles couvertes de haillons? Ne vois-je point sur notre table, chaque jour, plus de viandes et de bons vins de Hongrie qu'il n'en faudrait pour rassasier et réconforter ces mendiants épuisés de besoin et de lassitude? Avons-nous le droit de refuser quelque chose tant que nous avons au delà du nécessaire? Et le nécessaire même, nous est-il permis d'en user quand les autres ne l'ont pas? La loi du Christ a-t-elle changé?
«Que pouvaient répondre à de si belles paroles le comte, et la chanoinesse, et le chapelain, qui avaient élevé ce jeune homme dans des principes de religion si fervents et si austères? Aussi se trouvaient-ils bien embarrassés en le voyant prendre ainsi les choses au pied de la lettre, et ne vouloir accepter aucune de ces transactions avec le siècle, sur lesquelles repose pourtant, ce me semble, tout l'édifice des sociétés.
«C'était bien autre chose quand il s'agissait de politique. Albert trouvait monstrueuses ces lois humaines qui autorisent les souverains à faire tuer des millions d'hommes, et à ruiner des contrées immenses, pour les caprices de leur orgueil et les intérêts de leur vanité. Son intolérance sur ce point devenait dangereuse, et ses parents n'osaient plus le mener à Vienne, ni à Prague, ni dans aucune grande ville, où son fanatisme de vertu leur eût fait de mauvaises affaires. Ils n'étaient pas plus rassurés à l'endroit de ses principes religieux; car il y avait, dans sa piété exaltée, tout ce qu'il faut pour faire un hérétique à pendre et à brûler. Il haïssait les papes, ces apôtres de Jésus-Christ qui se liguent avec les rois contre le repos et la dignité des peuples. Il blâmait le luxe des évêques et l'esprit mondain des abbés, et l'ambition de tous les hommes d'église. Il faisait au pauvre chapelain des sermons renouvelés de Luther et de Jean Huss; et cependant Albert passait des heures entières prosterné sur le pavé des chapelles, plongé dans des méditations et des extases dignes d'un saint. Il observait les jeunes et les abstinences bien au delà des prescriptions de l'Église; on dit même qu'il portait un cilice, et qu'il fallut toute l'autorité de son père et toute la tendresse de sa tante pour le faire renoncer à ces macérations qui ne contribuaient pas peu à exalter sa pauvre tête.
«Quand ces bons et sages parents virent qu'il était en chemin de dissiper tout son patrimoine en peu d'années, et de se faire jeter en prison comme rebelle à la Sainte-Église et au Saint-Empire, ils prirent enfin, avec douleur, le parti de le faire voyager, espérant qu'à force de voir les hommes et leurs lois fondamentales, à peu près les mêmes dans tout le monde civilisé, il s'habituerait à vivre comme eux et avec eux. Ils le confièrent donc à un gouverneur, fin jésuite, homme du monde et homme d'esprit s'il en fut, qui comprit son rôle à demi-mot, et se chargea, dans sa conscience, de prendre sur lui tout ce qu'on n'osait pas lui demander. Pour parler clair, il s'agissait de corrompre et d'émousser cette âme farouche, de la façonner au joug social, en lui infusant goutte à goutte les poisons si doux et si nécessaires de l'ambition, de la vanité, de l'indifférence religieuse, politique et morale.—Ne froncez pas ainsi le sourcil en m'écoutant, chère Porporina. Mon digne oncle est un homme simple et bon, qui dès sa jeunesse, a accepté toutes ces choses, telles qu'on les lui a données, et qui a su, dans tout le cours de sa vie, concilier, sans hypocrisie et sans examen, la tolérance et la religion, les devoirs du chrétien et ceux du grand seigneur. Dans un monde et dans un siècle où l'on trouve un homme comme Albert sur des millions comme nous autres, celui qui marche avec le siècle et le monde est sage, et celui qui veut remonter de deux mille ans dans le passé est un fou qui scandalise ses pareils et ne convertit personne.
«Albert a voyagé pendant huit ans. Il a vu l'Italie, la France, l'Angleterre, la Prusse, la Pologne, la Russie, les Turcs même; il est revenu par la Hongrie, l'Allemagne méridionale et la Bavière. Il s'est conduit sagement durant ces longues excursions, ne dépensant point au delà du revenu honorable que ses parents lui avaient assigné, leur écrivant des lettres fort douces et très affectueuses, où il ne parlait jamais que des choses qui avaient frappé ses yeux, sans faire aucune réflexion approfondie sur quoi que ce fût, et sans donner à l'abbé, son gouverneur, aucun sujet de plainte ou d'ingratitude.
«Revenu ici au commencement de l'année dernière, après les premiers embrassements, il se retira, dit-on, dans la chambre qu'avait habitée sa mère, y resta enfermé pendant plusieurs heures, et en sortit fort pâle, pour s'en aller promener seul sur la montagne.
«Pendant ce temps, l'abbé parla en confidence à la chanoinesse Wenceslawa et au chapelain, qui avaient exigé de lui une complète sincérité sur l'état physique et moral du jeune comte. Le comte Albert, leur dit-il, soit que l'effet du voyage l'ait subitement métamorphosé, soit que, d'après ce que vos seigneuries m'avaient raconté de son enfance, je me fusse fait une fausse idée de lui, le comte Albert, dis-je, s'est montré à moi, dès le premier jour de notre association, tel que vous le verrez aujourd'hui, doux, calme, longanime, patient, et d'une exquise politesse. Cette excellente manière d'être ne s'est pas démentie un seul instant, et je serais le plus injuste des hommes si je formulais la moindre plainte contre lui. Rien de ce que je craignais de ses folles dépenses, de ses brusqueries, de ses déclamations, de son ascétisme exalté, n'est arrivé. Il ne m'a pas demandé une seule fois à administrer par lui-même la petite fortune que vous m'aviez confiée, et n'a jamais exprimé le moindre mécontentement. Il est vrai que j'ai toujours prévenu ses désirs, et que, lorsque je voyais un pauvre s'approcher de sa voiture, je me hâtais de le renvoyer satisfait avant qu'il eût tendu la main. Cette façon d'agir a complètement réussi, et je puis dire que le spectacle de la misère et des infirmités n'ayant presque plus attristé les regards de sa seigneurie, elle ne m'a pas semblé une seule fois se rappeler ses anciennes préoccupations sur ce point. Jamais je ne l'ai entendu gronder personne, ni blâmer aucun usage, ni porter un jugement défavorable sur aucune institution. Cette dévotion ardente, dont vous redoutiez l'excès, a semblé faire place à une régularité de conduite et de pratiques tout à fait convenables à un homme du monde. Il a vu les plus brillantes cours de l'Europe, et les plus nobles compagnies sans paraître ni enivré ni scandalisé d'aucune chose. Partout on a remarqué sa belle figure, son noble maintien, sa politesse sans emphase, et le bon goût qui présidait aux paroles qu'il a su dire toujours à propos. Ses moeurs sont demeurées aussi pures que celles d'une jeune fille parfaitement élevée, sans qu'il ait montré aucune pruderie de mauvais ton. Il a vu les théâtres, les musées et les monuments; il a parlé sobrement et judicieusement sur les arts. Enfin, je ne conçois en aucune façon l'inquiétude qu'il avait donnée à vos seigneuries, n'ayant jamais vu, pour ma part, d'homme plus raisonnable. S'il y a quelque chose d'extraordinaire en lui, c'est précisément cette mesure, cette prudence, ce sang-froid, cette absence d'entraînements et de passions que je n'ai jamais rencontrés dans un jeune homme aussi avantageusement pourvu par la nature, la naissance, et la fortune.
«Ceci n'était, au reste, que la confirmation des fréquentes lettres que l'abbé avait écrites à la famille; mais on avait toujours craint quelque exagération de sa part, et l'on n'était vraiment tranquille que de ce moment où il affirmait la guérison morale de mon cousin, sans crainte d'être démenti par la conduite qu'il tiendrait sous les yeux de ses parents. On accabla l'abbé de présents et de caresses, et l'on attendit avec impatience qu'Albert fût rentré de sa promenade. Elle dura longtemps, et, lorsqu'il vint enfin se mettre à table à l'heure du souper, on fut frappé de la pâleur et de la gravité de sa physionomie. Dans le premier moment d'effusion, ses traits avaient exprimé une satisfaction douce et profonde qu'on n'y retrouvait déjà plus. On s'en étonna, et on en parla tout bas à l'abbé avec inquiétude. Il regarda Albert, et se retournant avec surprise vers ceux qui l'interrogeaient dans un coin de l'appartement:
«—Je ne trouve rien d'extraordinaire dans la figure de monsieur le comte, répondit-il; il a l'expression digne et paisible quo je lui ai vue depuis huit ans que j'ai l'honneur de l'accompagner.
«Le comte Christian se paya de cette réponse.
«—Nous l'avons quitté encore paré des roses de l'adolescence, dit-il à sa soeur, et souvent, hélas! en proie à une sorte de fièvre intérieure qui faisait éclater sa voix et briller ses regards; nous le retrouvons bruni par le soleil des contrées méridionales, un peu creusé par la fatigue peut-être, et de plus entouré de la gravité qui convient à un homme fait. Ne trouvez-vous pas, ma chère soeur, qu'il est mieux ainsi?
«—Je lui trouve l'air bien triste sous cette gravité, répondit ma bonne tante, et je n'ai jamais vu un homme de vingt-huit ans aussi flegmatique et aussi peu discoureur. Il nous répond par monosyllabes.
«—Monsieur le comte a toujours été fort sobre de paroles, répondit l'abbé.
«—Il n'était point ainsi autrefois, dit la chanoinesse. S'il avait des semaines de silence et de méditation, il avait des jours d'expansion et des heures d'éloquence.
«—Je ne l'ai jamais vu se départir, reprit l'abbé, de la réserve que votre seigneurie remarque en ce moment.
«—L'aimiez-vous donc mieux alors qu'il parlait trop, et disait des choses qui nous faisaient trembler? dit le comte Christian à sa soeur alarmée; voilà bien les femmes!
«—Mais il existait, dit-elle, et maintenant il a l'air d'un habitant de l'autre monde, qui ne prend aucune part aux affaires de celui-ci.
«—C'est le caractère constant de monsieur le comte, répondit l'abbé; c'est un homme concentré, qui ne fait part à personne de ses impressions, et qui, si je dois dire toute ma pensée, ne s'impressionne de presque rien d'extérieur. C'est le fait des personnes froides, sensées, réfléchies. Il est ainsi fait, et je crois qu'en cherchant à l'exciter, on ne ferait que porter le trouble dans cette âme ennemie de l'action et de toute initiative dangereuse.
—Oh! je fais serment que ce n'est pas là son vrai caractère! s'écria la chanoinesse.
—Madame la chanoinesse reviendra des préventions qu'elle se forme contre un si rare avantage.
—En effet, ma soeur, dit le comte, je trouve que monsieur l'abbé parle fort sagement. N'a-t-il pas obtenu par ses soins et sa condescendance le résultat que nous avons tant désiré? N'a-t-il pas détourné les malheurs que nous redoutions? Albert s'annonçait comme un prodigue, un enthousiaste, un téméraire. Il nous revient tel qu'il doit être pour mériter l'estime, la confiance et la considération de ses semblables.
—Mais effacé comme un vieux livre, dit la chanoinesse, ou peut-être raidi contre toutes choses, et dédaigneux de tout ce qui ne répond pas à ses secrets instincts. Il ne semble point heureux de nous revoir, nous qui l'attendions avec tant d'impatience!
—Monsieur le comte était impatient lui-même de revenir, reprit l'abbé; je le voyais, bien qu'il ne le manifestât pas ouvertement. Il est si peu démonstratif! La nature l'a fait recueilli.
—La nature l'a fait démonstratif, au contraire, répliqua-t-elle vivement. Il était quelquefois violent, et quelquefois tendre à l'excès. Il me fâchait souvent, mais il se jetait dans mes bras, et j'étais désarmée.
«—Avec moi, dit l'abbé, il n'a jamais eu rien à réparer.
«—Croyez-moi, ma soeur, c'est beaucoup mieux ainsi, dit mon oncle….
«—Hélas! dit la chanoinesse, il aura donc toujours ce visage qui me consterne et me serre le coeur?
—C'est un visage noble et fier qui sied à un homme de son rang, répondit l'abbé.
«—C'est un visage de pierre! s'écria la chanoinesse. Il me semble que je vois ma mère, non pas telle que je l'ai connue, sensible et bienveillante, mais telle qu'elle est peinte, immobile et glacée dans son cadre de bois de chêne.
«—Je répète à votre seigneurie, dit l'abbé, que c'est l'expression habituelle du comte Albert depuis huit années.
«—Hélas! il y a donc huit mortelles années qu'il n'a souri à personne! dit la bonne tante en laissant couler ses larmes; car depuis deux heures que je le couve des yeux, je n'ai pas vu le moindre sourire animer sa bouche close et décolorée! Ah! j'ai envie de me précipiter vers lui et de le serrer bien fort sur mon coeur, en lui reprochant son indifférence, en le grondant même comme autrefois, pour voir si, comme autrefois, il ne se jettera pas à mon cou en sanglotant.
«—Gardez-vous de pareilles imprudences, ma chère soeur, dit le comte Christian en la forçant de se détourner d'Albert qu'elle regardait toujours avec des yeux humides. N'écoutez pas les faiblesses d'un coeur maternel: nous avons bien assez éprouvé qu'une sensibilité excessive était le fléau de la vie et de la raison de notre enfant. En le distrayant, en éloignant de lui toute émotion vive, monsieur l'abbé, conformément à nos recommandations et à celles des médecins, est parvenu à calmer cette âme agitée; ne détruisez pas son ouvrage par les caprices d'une tendresse puérile.»
«La chanoinesse se rendit à ces raisons, et tâcha de s'habituer à l'extérieur glacé d'Albert; mais elle ne s'y habitua nullement, et elle disait souvent à l'oreille de son frère: Vous direz ce que vous voudrez, Christian, je crains qu'on ne nous l'ait abruti, en ne le traitant pas comme un homme, mais comme un enfant malade.
«Le soir, au moment de se séparer, on s'embrassa; Albert reçut respectueusement la bénédiction de son père, et lorsque la chanoinesse le pressa sur son coeur, il s'aperçut qu'elle tremblait et que sa voix était émue. Elle se mit à trembler aussi, et s'arracha brusquement de ses bras, comme si une vive souffrance venait de s'éveiller en lui.
«—Vous le voyez, ma soeur, dit tout bas le comte, il n'est plus habitué à ces émotions, et vous lui faites du mal.
«En même temps, peu rassuré, et fort ému lui-même, il suivait des yeux son fils, pour voir si dans ses manières avec l'abbé, il surprendrait une préférence exclusive pour ce personnage. Mais Albert salua son gouverneur avec une politesse très-froide.
«—Mon fils, dit le comte, je crois avoir rempli vos intentions et satisfait votre coeur, en priant monsieur l'abbé de ne pas vous quitter comme il en manifestait déjà le projet, et en l'engageant à rester près de nous le plus longtemps qu'il lui sera possible. Je ne voudrais pas que le bonheur de nous retrouver en famille fût empoisonné pour vous par un regret, et j'espère que votre respectable ami nous aidera à vous donner cette joie sans mélange.»
«Albert ne répondit que par un profond salut, et en même temps un sourire étrange effleura ses lèvres.
«—Hélas! dit la chanoinesse lorsqu'il se fut éloigné, c'est donc là son sourire à présent.»