LVI.

Tout à coup il sembla à Consuelo que le violon d'Albert parlait, et qu'il disait par la bouche de Satan: «Non, le Christ mon frère ne vous a pas aimés plus que je ne vous aime. Il est temps que vous me connaissiez, et qu'au lieu de m'appeler l'ennemi du genre humain, vous retrouviez en moi l'ami qui vous a soutenus dans la lutte. Je ne suis pas le démon, je suis l'archange de la révolte légitime et le patron des grandes luttes. Comme le Christ, je suis le Dieu du pauvre, du faible et de l'opprimé. Quand il vous promettait le règne de Dieu sur la terre, quand il vous annonçait son retour parmi vous, il voulait dire qu'après avoir subi la persécution, vous seriez récompensés, en conquérant avec lui et avec moi la liberté et le bonheur. C'est ensemble que nous devions revenir, et c'est ensemble que nous revenons, tellement unis l'un à l'autre que nous ne faisons plus qu'un. C'est lui, le divin principe, le Dieu de l'esprit, qui est descendu dans les ténèbres où l'ignorance m'avait jeté, et où je subissais, dans les flammes du désir et de l'indignation, les mêmes tourments que lui ont fait endurer sur sa croix les scribes et les pharisiens de tous les temps. Me voici pour jamais avec vos enfants; car il a rompu mes chaînes, il a éteint mon bûcher, il m'a réconcilié avec Dieu et avec vous. Et désormais la ruse et la peur ne seront plus la loi et le partage du faible, mais la fierté et la volonté. C'est lui, Jésus, qui est le miséricordieux, le doux, le tendre, et le juste: moi, je suis le juste aussi; mais je suis le fort, le belliqueux, le sévère, et le persévérant. O peuple! ne reconnais-tu pas celui qui t'a parlé dans le secret de ton coeur, depuis que tu existes, et qui, dans toutes tes détresses, t'a soulagé en te disant: Cherche le bonheur, n'y renonce pas! Le bonheur t'est dû, exige-le, et tu l'auras! Ne vois-tu pas sur mon front toutes tes souffrances, et sur mes membres meurtris la cicatrice des fers que tu as portés? Bois le calice que je t'apporte, tu y trouveras mes larmes mêlées à celles du Christ et aux tiennes; tu les sentiras aussi brûlantes, et tu les boiras aussi salutaires!»

Cette hallucination remplit de douleur et de pitié le coeur de Consuelo. Elle croyait voir et entendre l'ange déchu pleurer et gémir auprès d'elle. Elle le voyait grand, pâle, et beau, avec ses longs cheveux en désordre sur son front foudroyé, mais toujours fier et levé vers le ciel. Elle l'admirait en frissonnant encore par habitude de le craindre, et pourtant elle l'aimait de cet amour fraternel et pieux qu'inspire la vue des puissantes infortunes. Il lui semblait qu'au milieu de la communion des frères bohèmes, c'était à elle qu'il s'adressait; qu'il lui reprochait doucement sa méfiance et sa peur, et qu'il l'attirait vers lui par un regard magnétique auquel il lui était impossible de résister. Fascinée, hors d'elle-même, elle se leva, et s'élança vers lui les bras ouverts, en fléchissant les genoux. Albert laissa échapper son violon, qui rendit un son plaintif en tombant, et reçut la jeune fille dans ses bras en poussant un cri de surprise et de transport. C'était lui que Consuelo écoutait et regardait, en rêvant à l'ange rebelle; c'était sa figure, en tout semblable à l'image qu'elle s'en était formée, qui l'avait attirée et subjuguée; c'était contre son coeur qu'elle venait appuyer le sien, en disant d'une voix étouffée: «A toi! à toi! ange de douleur; à toi et à Dieu pour toujours!»

Mais à peine les lèvres tremblantes d'Albert eurent-elles effleuré les siennes, qu'elle sentit un froid mortel et de cuisantes douleurs glacer et embraser tour à tour sa poitrine et son cerveau. Enlevée brusquement à son illusion, elle éprouva un choc si violent dans tout son être qu'elle se crut près de mourir; et, s'arrachant des bras du comte, elle alla tomber contre les ossements de l'autel, dont une partie s'écroula sur elle avec un bruit affreux. En se voyant couverte de ces débris humains, et en regardant Albert qu'elle venait de presser dans ses bras et de rendre en quelque sorte maître de son âme et de sa liberté dans un moment d'exaltation insensée, elle éprouva une terreur et une angoisse si horribles, qu'elle cacha son visage dans ses cheveux épars en criant avec des sanglots: «Hors d'ici! loin d'ici! Au nom du ciel, de l'air, du jour! O mon Dieu! tirez-moi de ce sépulcre, et rendez-moi à la lumière du soleil!»

Albert, la voyant pâlir et délirer, s'élança vers elle, et voulut la prendre dans ses bras pour la porter hors du souterrain. Mais, dans son épouvante, elle ne le comprit pas; et, se relevant avec force, elle se mit à fuir vers le fond de la caverne, au hasard et sans tenir compte des obstacles, des bras sinueux de la source qui se croisaient devant elle, et qui, en plusieurs endroits, offraient de grands dangers.

«Au nom de Dieu! criait Albert, pas par ici! arrêtez-vous! La mort est sous vos pieds! attendez-moi!»

Mais ses cris augmentaient la peur de Consuelo. Elle franchit deux fois le ruisseau en sautant avec la légèreté d'une biche, et sans savoir pourtant ce qu'elle faisait. Enfin elle heurta, dans un endroit sombre et planté de cyprès, contre une éminence du terrain, et tomba, les mains en avant, sur une terre fine et fraîchement remuée.

Cette secousse changea la disposition de ses nerfs. Une sorte de stupeur succéda à son épouvante. Suffoquée, haletante, et ne comprenant plus rien à ce qu'elle venait d'éprouver, elle laissa le comte la rejoindre et s'approcher d'elle. Il s'était élancé sur ses traces, et avait eu la présence d'esprit de prendre à la hâte, en passant, une des torches plantées sur les rochers, afin de pouvoir au moins l'éclairer au milieu des détours du ruisseau, s'il ne parvenait pas à l'atteindre avant un endroit qu'il savait profond, et vers lequel elle paraissait se diriger. Atterré, brisé par des émotions si soudaines et si contraires, le pauvre jeune homme n'osait ni lui parler, ni la relever. Elle s'était assise sur le monceau de terre qui l'avait fait trébucher, et n'osait pas non plus lui adresser la parole. Confuse et les yeux baissés, elle regardait machinalement le sol où elle se trouvait. Tout à coup elle s'aperçut que cette éminence avait la forme et la dimension d'une tombe, et qu'elle était effectivement assise sur une fosse récemment recouverte, que jonchaient quelques branches de cyprès à peine flétries et des fleurs desséchées. Elle se leva précipitamment, et, dans un nouvel accès d'effroi qu'elle ne put maîtriser, elle s'écria:

«O Albert! qui donc avez-vous enterré ici?

—J'y ai enterré ce que j'avais de plus cher au monde avant de vous connaître, répondit Albert en laissant voir la plus douloureuse émotion. Si c'est un sacrilège, comme je l'ai commis dans un jour de délire et avec l'intention de remplir un devoir sacré, Dieu me le pardonnera. Je vous dirai plus tard quelle âme habita le corps qui repose ici. Maintenant vous êtes trop émue, et vous avez besoin de vous retrouver au grand air. Venez, Consuelo, sortons de ce lieu où vous m'avez fait dans un instant le plus heureux et le plus malheureux des hommes.

—Oh! oui, s'écria-t-elle, sortons d'ici! Je ne sais quelles vapeurs s'exhalent du sein de la terre; mais je me sens mourir, et ma raison m'abandonne.»

Ils sortirent ensemble, sans se dire un mot de plus. Albert marchait devant, en s'arrêtant et en baissant sa torche à chaque pierre, pour que sa compagne pût la voir et l'éviter. Lorsqu'il voulut ouvrir la porte de la cellule, un souvenir en apparence éloigné de la disposition d'esprit où elle se trouvait, mais qui s'y rattachait par une préoccupation d'artiste, se réveilla chez Consuelo.

«Albert, dit-elle, vous avez oublié votre violon auprès de la source. Cet admirable instrument qui m'a causé des émotions inconnues jusqu'à ce jour, je ne saurais consentir à le savoir abandonné à une destruction certaine dans cet endroit humide.»

Albert fit un mouvement qui signifiait le peu de prix qu'il attachait désormais à tout ce qui n'était pas Consuelo. Mais elle insista:

«II m'a fait bien du mal, lui dit-elle, et pourtant….

—S'il ne vous a fait que du mal, laissez-le se détruire, répondit-il avec amertume; je n'y veux plus toucher de ma vie. Ah! il me tarde qu'il soit anéanti.

—Je mentirais si je disais cela, reprit Consuelo, rendue à un sentiment de respect pour le génie musical du comte. L'émotion a dépassé mes forces, voilà tout; et le ravissement s'est changé en agonie. Allez le chercher, mon ami; je veux moi-même le remettre avec soin dans sa boîte, en attendant que j'aie le courage de l'en tirer pour le replacer dans vos mains, et l'écouter encore.»

Consuelo fut attendrie par le regard de remerciement que lui adressa le comte en recevant cette espérance. Il rentra dans la grotte pour lui obéir; et, restée seule quelques instants, elle se reprocha sa folle terreur et ses soupçons affreux. Elle se rappelait, en tremblant et en rougissant, ce mouvement de fièvre qui l'avait jetée dans ses bras; mais elle ne pouvait se défendre d'admirer le respect modeste et la chaste timidité de cet homme qui l'adorait, et qui n'osait pas profiter d'une telle circonstance pour lui dire même un mot de son amour. La tristesse qu'elle voyait dans ses traits, et la langueur de sa démarche brisée, annonçaient assez qu'il n'avait conçu aucune espérance audacieuse, ni pour le présent, ni pour l'avenir. Elle lui sut gré d'une si grande délicatesse de coeur, et se promit d'adoucir par de plus douces paroles l'espèce d'adieux qu'ils allaient se faire en quittant le souterrain.

Mais le souvenir de Zdenko, comme une ombre vengeresse, devait la suivre jusqu'au bout, et accuser Albert en dépit d'elle-même. En s'approchant de la porte, ses yeux tombèrent sur une inscription en bohémien, dont, excepté un seul elle comprit aisément tous les mots, puisqu'elle les savait par coeur. Une main, qui ne pouvait être que celle de Zdenko, avait tracé à la craie sur la porte noire et profonde:Que celui à qui on a fait tort te …Le dernier mot était inintelligible pour Consuelo; et cette circonstance lui causa une vive inquiétude. Albert revint, serra son violon, sans qu'elle eût le courage ni même la pensée de l'aider, comme elle le lui avait promis. Elle retrouvait toute l'impatience qu'elle avait éprouvée de sortir du souterrain. Lorsqu'il tourna la clef avec effort dans la serrure rouillée, elle ne put s'empêcher de mettre le doigt sur le mot mystérieux, en regardant son hôte d'un air d'interrogation.

«Cela signifie, répondit Albert avec une sorte de calme, que l'ange méconnu, l'ami du malheureux, celui dont nous parlions tout à l'heure, Consuelo….

—Oui, Satan; je sais cela; et le reste?

—Que Satan, dis-je, te pardonne!

—Et quoi pardonner? reprit-elle en pâlissant.

—Si la douleur doit se faire pardonner, répondit le comte avec une sérénité mélancolique, j'ai une longue prière à faire.»

Ils entrèrent dans la galerie, et ne rompirent plus le silence jusqu'à la Cave du Moine. Mais lorsque la clarté du jour extérieur vint, à travers le feuillage, tomber en reflets bleuâtres sur le visage du comte, Consuelo vit que deux ruisseaux de larmes silencieuses coulaient lentement sur ses joues. Elle en fut affectée; et cependant, lorsqu'il s'approcha d'un air craintif pour la transporter jusqu'à la sortie, elle préféra mouiller ses pieds dans cette eau saumâtre que de lui permettre de la soulever dans ses bras. Elle prit pour prétexte l'état de fatigue et d'abattement où elle le voyait, et hasardait déjà sa chaussure délicate dans la vase, lorsque Albert lui dit en éteignant son flambeau:

«Adieu donc, Consuelo! je vois à votre aversion pour moi que je dois rentrer dans la nuit éternelle, et, comme un spectre évoqué par vous un instant, retourner à ma tombe après n'avoir réussi qu'à vous faire peur.

—Non! votre vie m'appartient! s'écria Consuelo en se retournant et en l'arrêtant; vous m'avez fait le serment de ne plus rentrer sans moi dans cette caverne, et vous n'avez pas le droit de le reprendre.

—Et pourquoi voulez-vous imposer le fardeau de la vie humaine au fantôme d'un homme? Le solitaire n'est que l'ombre d'un mortel, et celui qui n'est point aimé est seul partout et avec tous.

—Albert, Albert! vous me déchirez le coeur. Venez, portez-moi dehors. Il me semble qu'à la pleine lumière du jour, je verrai enfin clair dans ma propre destinée.»

Albert obéit; et quand ils commencèrent à descendre de la base du Schreckenstein vers les vallons inférieurs, Consuelo sentit, en effet, ses agitations se calmer.

«Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait, lui dit-elle en s'appuyant doucement sur son bras pour marcher; il est bien certain pour moi maintenant que j'ai eu tout à l'heure un accès de folie dans la grotte.

—Pourquoi vous le rappeler, Consuelo? Je ne vous en aurais jamais parlé, moi; je sais bien que vous voudriez l'effacer de votre souvenir. Il faudra aussi que je parvienne à l'oublier!

—Mon ami, je ne veux pas l'oublier, mais vous en demander pardon. Si je vous racontais la vision étrange que j'ai eue en écoutant vos airs bohémiens, vous verriez que j'étais hors de sens quand je vous ai causé une telle surprise et une telle frayeur. Vous ne pouvez pas croire que j'aie voulu me jouer de votre raison et de votre repos…. Mon Dieu! Le ciel m'est témoin que je donnerais encore maintenant ma vie pour vous.

—Je sais que vous ne tenez point à la vie, Consuelo! Et moi je sens que j'y tiendrais avec tant d'âpreté, si….

—Achevez donc!

—Si j'étais aimé comme j'aime!

—Albert, je vous aime autant qu'il m'est permis de le faire. Je vous aimerais sans doute comme vous méritez de l'être, si …

—Achevez à votre tour!

—Si des obstacles insurmontables ne m'en faisaient pas un crime.

—Et quels sont donc ces obstacles? Je les cherche en vain autour de vous; je ne les trouve qu'au fond de votre coeur, que dans vos souvenirs sans doute!

—Ne parlons pas de mes souvenirs; ils sont odieux, et j'aimerais mieux mourir tout de suite que de recommencer le passé. Mais votre rang dans le monde, votre fortune, l'opposition et l'indignation de vos parents, où voudriez-vous que je prisse le courage d'accepter tout cela? Je ne possède rien au monde que ma fierté et mon désintéressement; que me resterait-il si j'en faisais le sacrifice?

—Il te resterait mon amour et le tien, si tu m'aimais; Je sens que cela n'est point, et je ne te demanderai qu'un peu de pitié. Comment pourrais-tu être humiliée de me faire l'aumône de quelque bonheur? Lequel de nous serait donc prosterné devant l'autre? En quoi ma fortune te dégraderait-elle? Ne pourrions-nous pas la jeter bien vite aux pauvres, si elle te pesait autant qu'à moi? Crois-tu que je n'aie pas pris dès longtemps la ferme résolution de l'employer comme il convient à mes croyances et à mes goûts, c'est-à-dire de m'en débarrasser, quand la perte de mon père viendra ajouter la douleur de l'héritage à la douleur de la séparation! Eh bien, as-tu peur d'être riche? j'ai fait voeu de pauvreté. Crains-tu d'être illustrée par mon nom? c'est un faux nom, et le véritable est un nom proscrit. Je ne le reprendrai pas, ce serait faire injure à la mémoire de mon père; mais, dans l'obscurité où je me plongerai, nul n'en sera ébloui, je te jure, et tu ne pourras pas me le reprocher. Enfin, quant à l'opposition de mes parents … Oh! s'il n'y avait que cet obstacle! dis-moi donc qu'il n'y en a pas d'autre, et tu verras!

—C'est le plus grand de tous, le seul que tout mon dévouement, toute ma reconnaissance pour vous ne saurait lever.

—Tu mens, Consuelo! Ose jurer que tu ne mens pas! Ce n'est pas là le seul obstacle.»

Consuelo hésita. Elle n'avait jamais menti, et cependant elle eût voulu réparer le mal qu'elle avait fait à son ami, à celui qui lui avait sauvé la vie, et qui veillait sur elle depuis plusieurs mois avec la sollicitude d'une mère tendre et intelligente. Elle s'était flattée d'adoucir ses refus en invoquant des obstacles qu'elle jugeait, en effet, insurmontables. Mais les questions réitérées d'Albert la troublaient, et son propre coeur était un dédale où elle se perdait; car elle ne pouvait pas dire avec certitude si elle aimait ou si elle haïssait cet homme étrange, vers lequel une sympathie mystérieuse et puissante l'avait poussée, tandis qu'une crainte invincible, et quelque chose qui ressemblait à l'aversion, la faisaient trembler à la seule idée d'un engagement.

Il lui sembla, en cet instant, qu'elle haïssait Anzoleto. Pouvait-il en être autrement, lorsqu'elle le comparait, avec son brutal égoïsme, son ambition abjecte, ses lâchetés, ses perfidies, à cet Albert si généreux, si humain, si pur, et si grand de toutes les vertus les plus sublimes et les plus romanesques? Le seul nuage qui pût obscurcir la conclusion du parallèle, c'était cet attentat sur la vie de Zdenko, qu'elle ne pouvait se défendre de présumer. Mais ce soupçon n'était-il pas une maladie de son imagination, un cauchemar qu'un instant d'explication pouvait dissiper? Elle résolut de l'essayer; et, feignant d'être distraite et de n'avoir pas entendu la dernière question d'Albert:

«Mon Dieu! dit-elle en s'arrêtant pour regarder un paysan qui passait à quelque distance, j'ai cru voir Zdenko.»

Albert tressaillit, laissa tomber le bras de Consuelo qu'il tenait sous le sien, et fit quelques pas en avant. Puis il s'arrêta, et revint vers elle en disant:

«Quelle erreur est la vôtre, Consuelo! cet homme-ci n'a pas le moindre trait de … »

Il ne put se résoudre à prononcer le nom de Zdenko; sa physionomie était bouleversée.

«Vous l'avez cru cependant vous-même un instant, dit Consuelo, qui l'examinait avec attention.

—J'ai la vue fort basse, et j'aurais dû me rappeler que cette rencontre était impossible.

—Impossible! Zdenko est donc bien loin d'ici?

—Assez loin pour que vous n'ayez plus rien à redouter de sa folie.

—Ne sauriez-vous me dire d'où lui était venue cette haine subite contre moi, après les témoignages de sympathie qu'il m'avait donnés?

—Je vous l'ai dit, d'un rêve qu'il fit la veille de votre descente dans le souterrain. Il vous vit en songe me suivre à l'autel, où vous consentiez à me donner votre foi; et là vous vous mîtes à chanter nos vieux hymnes bohémiens d'une voix éclatante qui fit trembler toute l'église. Et pendant que vous chantiez, il me voyait pâlir et m'enfoncer dans le pavé de l'église, jusqu'à ce que je me trouvasse enseveli et couché mort dans le sépulcre de mes aïeux. Alors il vous vit jeter à la hâte votre couronne de mariée, pousser du pied une dalle qui me couvrit à l'instant, et danser sur cette pierre funèbre en chantant des choses incompréhensibles dans une langue inconnue, et avec tous les signes de la joie la plus effrénée et la plus cruelle. Plein de fureur, il se jeta sur vous; mais vous vous étiez déjà envolée en fumée, et il s'éveilla baigné de sueur et transporté de colère. Il m'éveilla moi-même car ses cris et ses imprécations faisaient retentir la voûte de sa cellule. J'eus beaucoup de peine à lui faire raconter son rêve, et j'en eus plus encore à l'empêcher d'y voir un sens réel de ma destinée future. Je ne pouvais le convaincre aisément; car j'étais moi-même sous l'empire d'une exaltation d'esprit tout à fait maladive, et je n'avais jamais tenté jusqu'alors de le dissuader lorsque je le voyais ajouter foi à ses visions et à ses songes. Cependant j'eus lieu de croire, dans le jour qui suivit cette nuit agitée, qu'il ne s'en souvenait pas, ou qu'il n'y attachait aucune importance; car il n'en dit plus un mot, et lorsque je le priai d'aller vous parler de moi, il ne fit aucune résistance ouverte. Il ne pensait pas que vous eussiez jamais la pensée ni la possibilité de venir me chercher où j'étais, et son délire ne se réveilla que lorsqu'il vous vit l'entreprendre. Toutefois il ne me montra sa haine contre vous qu'au moment où nous le rencontrâmes à notre retour par les galeries souterraines. C'est alors qu'il me dit laconiquement en bohémien que son intention et sa résolution étaient de me délivrer de vous (c'était son expression), et de vousdétruirela première fois qu'il vous rencontrerait seule, parce que vous étiez le fléau de ma vie, et que vous aviez ma mort écrite dans les yeux. Pardonnez-moi de vous répéter les paroles de sa démence, et comprenez maintenant pourquoi j'ai dû l'éloigner de vous et de moi. N'en parlons pas davantage, je vous en supplie; ce sujet de conversation m'est fort pénible. J'ai aimé Zdenko comme un autre moi-même. Sa folie s'était assimilée et identifiée à la mienne, au point que nous avions spontanément les mêmes pensées, les mêmes visions, et jusqu'aux mêmes souffrances physiques. Il était plus naïf, et partant plus poëte que moi; son humeur était plus égale, et les fantômes que je voyais affreux et menaçants, il les voyait doux et tristes à travers son organisation plus tendre et plus sereine que la mienne. La grande différence qui existait entre nous deux, c'était l'irrégularité de mes accès et la continuité de son enthousiasme. Tandis que j'étais tour à tour en proie au délire ou spectateur froid et consterné de ma misère, il vivait constamment dans une sorte de rêve où tous les objets extérieurs venaient prendre des formes symboliques; et cette divagation était toujours si douce et si affectueuse, que dans mes moments lucides (les plus douloureux pour moi à coup sûr!) j'avais besoin de la démence paisible et ingénieuse de Zdenko pour me ranimer et me réconcilier avec la vie.

—O mon ami, dit Consuelo, vous devriez me haïr, et je me hais moi-même, pour vous avoir privé de cet ami si précieux et si dévoué. Mais son exil n'a-t-il pas duré assez longtemps? A cette heure, il est guéri sans doute d'un accès passager de violence….

—Il en est guéri …probablement!dit Albert avec un sourire étrange et plein d'amertume.

—Eh bien, reprit Consuelo qui cherchait à repousser l'idée de la mort de Zdenko, que ne le rappelez-vous? Je le reverrais sans crainte, je vous assure; et à nous deux, nous lui ferions oublier ses préventions contre moi.

—Ne parlez pas ainsi, Consuelo, dit Albert avec abattement; ce retour est impossible désormais. J'ai sacrifié mon meilleur ami, celui qui était mon compagnon, mon serviteur, mon appui, ma mère prévoyante et laborieuse, mon enfant naïf, ignorant et soumis; celui qui pourvoyait à tous mes besoins, à tous mes innocents et tristes plaisirs; celui qui me défendait contre moi-même dans mes accès de désespoir, et qui employait la force et la ruse pour m'empêcher de quitter ma cellule, lorsqu'il me voyait incapable de préserver ma propre dignité et ma propre vie dans le monde des vivants et dans la société des autres hommes. J'ai fait ce sacrifice sans regarder derrière moi et sans avoir de remords, parce que je le devais; parce qu'en affrontant les dangers du souterrain, en me rendant la raison et le sentiment de mes devoirs, vous étiez plus précieuse, plus sacrée pour moi que Zdenko lui-même.

—Ceci est un erreur, un blasphème peut-être, Albert! Un instant de courage ne saurait être comparé à toute une vie de dévouement.

—Ne croyez pas qu'un amour égoïste et sauvage m'ait donné le conseil d'agir comme je l'ai fait. J'aurais su étouffer un tel amour dans mon sein, et m'enfermer dans ma caverne avec Zdenko, plutôt que de briser le coeur et la vie du meilleur des hommes. Mais la voix de Dieu avait parlé clairement. J'avais résisté à l'entraînement qui me maîtrisait; je vous avais fuie, je voulais cesser de vous voir, tant que les rêves et les pressentiments qui me faisaient espérer en vous l'ange de mon salut ne se seraient pas réalisés. Jusqu'au désordre apporté par un songe menteur dans l'organisation pieuse et douce de Zdenko, il partageait mon aspiration vers vous, mes craintes, mes espérances, et mes religieux désirs. L'infortuné, il vous méconnut le jour même où vous vous révéliez! La lumière céleste qui avait toujours éclairé les régions mystérieuses de son esprit s'éteignit tout à coup, et Dieu le condamna en lui envoyant l'esprit de vertige et de fureur. Je devais l'abandonner aussi; car vous m'apparaissiez enveloppée d'un rayon de la gloire, vous descendiez vers moi sur les ailes du prodige, et vous trouviez, pour me dessiller les yeux, des paroles que votre intelligence calme et votre éducation d'artiste ne vous avaient pas permis d'étudier et de préparer. La pitié, la charité, vous inspiraient, et, sous leur influence miraculeuse, vous me disiez ce que je devais entendre pour connaître et concevoir la vie humaine.

—Que vous ai-je donc dit de si sage et de si fort? Vraiment, Albert, je n'en sais rien.

—Ni moi non plus; mais Dieu même était dans le son de votre voix et dans la sérénité de votre regard. Auprès de vous je compris en un instant ce que dans toute ma vie je n'eusse pas trouvé seul. Je savais auparavant que ma vie était une expiation, un martyre; et je cherchais l'accomplissement de ma destinée dans les ténèbres, dans la solitude, dans les larmes, dans l'indignation, dans l'étude, dans l'ascétisme et les macérations. Vous me fîtes pressentir une autre vie, un autre martyre, tout de patience, de douceur, de tolérance et de dévouement. Les devoirs que vous me traciez naïvement et simplement, en commençant par ceux de la famille, je les avais oubliés; et ma famille, par excès de bonté, me laissait ignorer mes crimes. Je les ai réparés, grâce à vous; et dès le premier jour j'ai connu, au calme qui se faisait en moi, que c'était là tout ce que Dieu exigeait de moi pour le présent. Je sais bien que ce n'est pas tout, et j'attends que Dieu se révèle sur la suite de mon existence. Mais j'ai confiance maintenant, parce que j'ai trouvé l'oracle que je pourrai interroger. C'est vous, Consuelo! La Providence vous a donné pouvoir sur moi, et je ne me révolterai pas contre ses décrets, en cherchant à m'y soustraire. Je ne devais donc pas hésiter un instant entre la puissance supérieure investie du don de me régénérer, et la pauvre créature passive qui jusqu'alors n'avait fait que partager mes détresses et subir mes orages.

—Vous parlez de Zdenko? Mais que savez-vous si Dieu ne m'avait pas destinée à le guérir, lui aussi? Vous voyez bien que j'avais déjà quelque pouvoir sur lui, puisque j'avais réussi à le convaincre d'un mot, lorsque sa main était levée sur moi pour me tuer.

—O mon Dieu, il est vrai, j'ai manqué de foi, j'ai eu peur. Je connaissais les serments de Zdenko. Il m'avait fait malgré moi celui de ne vivre que pour moi, et il l'avait tenu depuis que j'existe, en mon absence comme avant et depuis mon retour. Lorsqu'il jurait de vousdétruire, je ne pensais même pas qu'il fût possible d'arrêter l'effet de sa résolution, et je pris le parti de l'offenser, de le bannir, de le briser, de ledétruirelui-même.

—De ledétruire, mon Dieu! Que signifie ce mot dans votre bouche,Albert? Où est Zdenko?

—Vous me demandez comme Dieu à Caïn: Qu'as-tu fait de ton frère?

—O ciel, ciel! Vous ne l'avez pas tué, Albert!»

Consuelo, en laissant échapper cette parole terrible, s'était attachée avec énergie au bras d'Albert, et le regardait avec un effroi mêlé d'une douloureuse pitié. Elle recula terrifiée de l'expression fière et froide que prit ce visage pâle, où la douleur semblait parfois s'être pétrifiée.

«Je ne l'ai pastué, répondit-il, et pourtant je lui ai ôté la vie, à coup sûr. Oseriez-vous donc m'en faire un crime, vous pour qui je tuerais peut-être mon propre père de la même manière; vous pour qui je braverais tous les remords, et briserais tous les liens les plus chers, les existences les plus sacrées? Si j'ai préféré, à la crainte de vous voir assassiner par un fou, le regret et le repentir qui me rongent, avez-vous assez peu de pitié dans le coeur pour remettre toujours cette douleur sous mes yeux, et pour me reprocher le plus grand sacrifice qu'il ait été en mon pouvoir de vous faire? Ah! Vous aussi, vous avez donc des moments de cruauté! La cruauté ne saurait s'éteindre dans les entrailles de quiconque appartient à la race humaine!»

Il y avait tant de solennité dans ce reproche, le premier qu'Albert eût osé faire à Consuelo, qu'elle en fut pénétrée de crainte, et sentit, plus qu'il ne lui était encore arrivé de le faire, la terreur qu'il lui inspirait. Une sorte d'humiliation, puérile peut-être, mais inhérente au coeur de la femme, succédait au doux orgueil dont elle n'avait pu se défendre en écoutant Albert lui peindre sa vénération passionnée. Elle se sentit abaissée, méconnue sans doute; car elle n'avait cherché à surprendre son secret qu'avec l'intention, ou du moins avec le désir de répondre à son amour s'il venait à se justifier. En même temps, elle voyait que dans la pensée de son amant elle était coupable; car s'il avait tué Zdenko, la seule personne au monde qui n'eût pas eu le droit de le condamner irrévocablement, c'était celle dont la vie avait exigé le sacrifice d'une autre vie infiniment précieuse d'ailleurs au malheureux Albert.

Consuelo ne put rien répondre: elle voulut parler d'autre chose, et ses larmes lui coupèrent la parole. En les voyant couler, Albert, repentant, voulut s'humilier à son tour; mais elle le pria de ne plus jamais revenir sur un sujet si redoutable pour son esprit, et lui promit, avec une sorte de consternation arrière, de ne jamais prononcer un nom qui réveillait en elle comme en lui les émotions les plus affreuses. Le reste de leur trajet fut rempli de contrainte et d'angoisses. Ils essayèrent vainement un autre entretien. Consuelo ne savait ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle entendait. Albert pourtant paraissait calme, comme Abraham ou comme Brutus après l'accomplissement du sacrifice ordonné par les destins farouches. Cette tranquillité triste, mais profonde, avec un pareil poids sur La poitrine, ressemblait à un reste de folie; et Consuelo ne pouvait justifier son ami qu'en se rappelant qu'il était fou. Si, dans un combat à force ouverte contre quelque bandit, il eût tué son adversaire pour la sauver, elle n'eût trouvé là qu'un motif de plus de reconnaissance, et peut-être d'admiration pour sa vigueur et son courage. Mais ce meurtre mystérieux, accompli sans doute dans les ténèbres du souterrain; cette tombe creusée dans le lieu de la prière, et ce farouche silence après une pareille crise; ce fanatisme stoïque avec lequel il avait osé la conduire dans la grotte, et s'y livrer lui-même aux charmes de la musique, tout cela était horrible, et Consuelo sentait que l'amour de cet homme refusait d'entrer dans son coeur. «Quand donc a-t-il pu commettre ce meurtre? Se demandait-elle. Je n'ai pas vu sur son front, depuis trois mois, un pli assez profond pour me faire présumer un remords! N'a-t-il pas eu quelques gouttes de sang sur les mains, un jour que je lui aurai tendu la mienne. Horreur! Il faut qu'il soit de pierre ou de glace, ou qu'il m'aime jusqu'à La férocité. Et moi, qui avais tant désiré d'inspirer un amour sans bornes! moi, qui regrettais si amèrement d'avoir été faiblement aimée! Voilà donc l'amour que le ciel me réservait pour compensation!»

Puis elle recommençait à chercher dans quel moment Albert avait pu accomplir son horrible sacrifice. Elle pensait que ce devait être pendant cette grave maladie qui l'avait rendue indifférente à toutes les choses extérieures; et lorsqu'elle se rappelait les soins tendres et délicats qu'Albert lui avait prodigués, elle ne pouvait concilier les deux faces d'un être si dissemblable à lui-même et à tous les autres hommes.

Perdue dans ces rêveries sinistres, elle recevait d'une main tremblante et d'un air préoccupé les fleurs qu'Albert avait l'habitude de cueillir en chemin pour les lui donner; car il savait qu'elle les aimait beaucoup. Elle ne pensa même pas à le quitter, pour rentrer seule au château et dissimuler le long tête-à-tête qu'ils avaient eu ensemble. Soit qu'Albert n'y songeât pas non plus, soit qu'il ne crût pas devoir feindre davantage avec sa famille, il ne l'en fit pas ressouvenir; et ils se trouvèrent à l'entrée du château face à face avec la chanoinesse. Consuelo (et sans doute Albert aussi) vit pour la première fois la colère et le dédain enflammer les traits de cette femme, que la bonté de son coeur empêchait d'être laide ordinairement, malgré sa maigreur et sa difformité.

«Il est bien temps que vous rentriez, Mademoiselle, dit-elle à la Porporina d'une voix tremblante et saccadée par l'indignation. Nous étions fort en peine du comte Albert. Son père, qui n'a pas voulu déjeuner sans lui, désirait avoir avec lui ce matin un entretien que vous avez jugé à propos de lui faire oublier; et quant à vous, il y a dans le salon un petit jeune homme qui se dit votre frère, et qui vous attend avec une impatience peu polie.»

Après avoir dit ces paroles étranges, la pauvre Wenceslawa, effrayée de son courage, tourna le dos brusquement, et courut à sa chambre, où elle toussa et pleura pendant plus d'une heure.

«Ma tante est dans une singulière disposition d'esprit, dit Albert à Consuelo en remontant avec elle l'escalier du perron. Je vous demande pardon pour elle, mon amie; soyez sûre qu'aujourd'hui même elle changera de manières et de langage.

—Mon frère? dit Consuelo stupéfaite de la nouvelle qu'on venait de lui annoncer, et sans entendre ce que lui disait le jeune comte.

—Je ne savais pas que vous eussiez un frère, reprit Albert, qui avait été plus frappé de l'aigreur de sa tante que de cet incident. Sans doute, c'est un bonheur pour vous de le revoir, chère Consuelo, et je me réjouis….

—Ne vous réjouissez pas, monsieur le comte, reprit Consuelo qu'un triste pressentiment envahissait rapidement; c'est peut-être un grand chagrin pour moi qui se prépare, et….»

Elle s'arrêta tremblante; car elle était sur le point de lui demander conseil et protection. Mais elle craignit de se lier trop envers lui, et, n'osant ni accueillir ni éviter celui qui s'introduisait auprès d'elle à la faveur d'un mensonge, elle sentit ses genoux plier, et s'appuya en pâlissant contre la rampe, à la dernière marche du perron.

«Craignez-vous quelque fâcheuse nouvelle de votre famille? lui dit Albert, dont l'inquiétude commençait à s'éveiller.

—Je n'ai pas de famille,» répondit Consuelo en s'efforçant de reprendre sa marche.

Elle faillit dire qu'elle n'avait pas de frère; une crainte vague l'en empêcha. Mais en traversant la salle à manger, elle entendit crier sur le parquet du salon les bottes du voyageur, qui s'y promenait de long en large avec impatience. Par un mouvement involontaire, elle se rapprocha du jeune comte, et lui pressa le bras en y enlaçant le sien, comme pour se réfugier dans son amour, à l'approche des souffrances qu'elle prévoyait.

Albert, frappé de ce mouvement, sentit s'éveiller en lui des appréhensions mortelles.

«N'entrez pas sans moi, lui dit-il à voix basse; je devine, à mes pressentiments qui ne m'ont jamais trompé, que ce frère est votre ennemi et le mien. J'ai froid, j'ai peur, comme si j'allais être forcé de haïr quelqu'un!»

Consuelo dégagea son bras qu'Albert serrait étroitement contre sa poitrine. Elle trembla en pensant qu'il allait peut-être concevoir une de ces idées singulières, une de ces implacables résolutions dont la mort présumée de Zdenko était un déplorable exemple pour elle.

«Quittons-nous ici, lui dit-elle en allemand (car de la pièce voisine on pouvait déjà l'entendre). Je n'ai rien à craindre du moment présent; mais si l'avenir me menace, comptez, Albert, que j'aurai recours à vous.»

Albert céda avec une mortelle répugnance. Craignant de manquer à la délicatesse, il n'osait lui désobéir; mais il ne pouvait se résoudre à s'éloigner de la salle. Consuelo, qui comprit son hésitation, referma les deux portes du salon en y entrant, afin qu'il ne pût ni voir ni entendre ce qui allait se passer.

Anzoleto (car c'était lui; elle ne l'avait que trop bien deviné à son audace, et que trop bien reconnu au bruit de ses pas) s'était préparé à l'aborder effrontément par une embrassade fraternelle en présence des témoins. Lorsqu'il la vit entrer seule, pâle, mais froide et sévère, il perdit tout son courage, et vint se jeter à ses pieds en balbutiant. Il n'eut pas besoin de feindre la joie et la tendresse. Il éprouvait violemment et réellement ces deux sentiments, en retrouvant celle qu'il n'avait jamais cessé d'aimer malgré sa trahison. Il fondit en pleurs; et, comme elle ne voulut point lui laisser prendre ses mains, il couvrit de baisers et de larmes le bord de son vêtement. Consuelo ne s'était pas attendue à le retrouver ainsi. Depuis quatre mois, elle le rêvait tel qu'il s'était montré la nuit de leur rupture, amer, ironique, méprisable et haïssable entre tous les hommes. Ce matin même, elle l'avait vu passer avec une démarche insolente et un air d'insouciance presque cynique. Et voilà qu'il était à genoux, humilié, repentant, baigné de larmes, comme dans les jours orageux de leurs réconciliations passionnées; plus beau que jamais, car son costume de voyage un peu commun, mais bien porté, lui seyait à merveille, et le hâle des chemins avait donné un caractère plus mâle à ses traits admirables.

Palpitante comme la colombe que le vautour vient de saisir, elle fut forcée de s'asseoir et de cacher son visage dans ses mains, pour se dérober à la fascination de son regard. Ce mouvement, qu'Anzoleto prit pour de la honte, l'encouragea; et le retour des mauvaises pensées vint bien vite gâter l'élan naïf de son premier transport. Anzoleto, en fuyant Venise et les dégoûts qu'il y avait éprouvés en punition de ses fautes, n'avait pas eu d'autre pensée que celle de chercher fortune; mais en même temps il avait toujours nourri le désir et l'espérance de retrouver sa chère Consuelo. Un talent aussi éblouissant ne pouvait, selon lui, rester caché bien longtemps, et nulle part il n'avait négligé de prendre des informations, en faisant causer ses hôteliers, ses guides, ou les voyageurs dont il faisait la rencontre. A Vienne, il avait retrouvé des personnes de distinction de sa nation, auxquelles il avait confessé son coup de tête et sa fuite. Elles lui avaient conseillé d'aller attendre plus loin de Venise que le comte Zustiniani eût oublié ou pardonné son escapade; et en lui promettant de s'y employer, elles lui avaient donné des lettres de recommandation pour Prague, Dresde et Berlin. En passant devant le château des Géants, Anzoleto n'avait pas songé à questionner son guide; mais, au bout d'une heure de marche rapide, s'étant ralenti pour laisser souffler les chevaux, il avait repris la conversation en lui demandant des détails sur le pays et ses habitants. Naturellement le guide lui avait parlé des seigneurs de Rudolstadt, de leur manière de vivre, des bizarreries du comte Albert, dont la folie n'était plus un secret pour personne, surtout depuis l'aversion que le docteur Wetzélius lui avait vouée très-cordialement. Ce guide n'avait pas manqué d'ajouter, pour compléter la chronique scandaleuse de la province, que le comte Albert venait de couronner toutes ses extravagances en refusant d'épouser sa noble cousine la belle baronne Amélie de Rudolstadt, pour se coiffer d'une aventurière, médiocrement belle, dont tout le monde devenait amoureux cependant lorsqu'elle chantait, parce qu'elle avait une voix extraordinaire.

Ces deux circonstances étaient trop applicables à Consuelo pour que notre voyageur ne demandât pas le nom de l'aventurière; et en apprenant qu'elle s'appelait Porporina, il ne douta plus de la vérité. Il rebroussa chemin à l'instant même; et, après avoir rapidement improvisé le prétexte et le titre sous lesquels il pouvait s'introduire dans ce château si bien gardé, il avait encore arraché quelques médisances à son guide. Le bavardage de cet homme lui avait fait regarder comme certain que Consuelo était la maîtresse du jeune comte, en attendant qu'elle fût sa femme; car elle avait ensorcelé, disait-on, toute la famille, et, au lieu de la chasser comme elle le méritait, on avait pour elle dans la maison des égards et des soins qu'on n'avait jamais eus pour la baronne Amélie.

Ces détails stimulèrent Anzoleto tout autant et peut-être plus encore que son véritable attachement pour Consuelo. Il avait bien soupiré après le retour de cette vie si douce qu'elle lui avait faite; il avait bien senti qu'en perdant ses conseils et sa direction, il avait perdu ou compromis pour longtemps son avenir musical; enfin il était bien entraîné vers elle par un amour à la fois égoïste, profond, et invincible. Mais à tout cela vint se joindre la vaniteuse tentation de disputer Consuelo à un amant riche et noble, de l'arracher à un mariage brillant, et de faire dire, dans le pays et dans le monde, que cette fille si bien pourvue avait mieux aimé courir les aventures avec lui que de devenir comtesse et châtelaine. Il s'amusait donc à faire répéter à son guide que la Porporina régnait en souveraine à Riesenburg, et il se complaisait dans l'espérance puérile de faire dire par ce même homme à tous les voyageurs qui passeraient après lui, qu'un beau garçon étranger était entré au galop dans le manoir inhospitalier des Géants, qu'il n'avait fait que VENIR, VOIR et VAINCRE, et que, peu d'heures ou peu de jours après, il en était ressorti, enlevant la perle des cantatrices à très-haut, très-puissant seigneur le comte de Rudolstadt.

A cette idée, il enfonçait l'éperon dans le ventre de son cheval, et riait de manière à faire croire à son guide que le plus fou des deux n'était pas le comte Albert.

La chanoinesse le reçut avec méfiance, mais n'osa point l'éconduire, dans l'espoir qu'il allait peut-être emmener sa prétendue soeur. Il apprit d'elle que Consuelo était à la promenade, et eut de l'humeur. On lui fit servir à déjeuner, et il interrogea les domestiques. Un seul comprenait quelque peu l'italien, et n'entendit pas malice à dire qu'il avait vu la signora sur la montagne avec le jeune comte. Anzoleto craignit de trouver Consuelo hautaine et froide dans les premiers instants. Il se dit que si elle n'était encore que l'honnête fiancée du fils de la maison, elle aurait l'attitude superbe d'une personne fière de sa position; mais que si elle était déjà sa maîtresse, elle devait être moins sûre de son fait, et trembler devant un ancien ami qui pouvait venir gâter ses affaires. Innocente, sa conquête était difficile, partant plus glorieuse; corrompue, c'était le contraire; et dans l'un ou l'autre cas, il y avait lieu d'entreprendre ou d'espérer.

Anzoleto était trop fin pour ne pas s'apercevoir de l'humeur et de l'inquiétude que cette longue promenade de la Porporina avec son neveu inspirait à la chanoinesse. Comme il ne vit pas le comte Christian, il put croire que le guide avait été mal informé; que la famille voyait avec crainte et déplaisir l'amour du jeune comte pour l'aventurière, et que celle-ci baisserait la tête devant son premier amant.

Après quatre mortelles heures d'attente, Anzoleto, qui avait eu le temps de faire bien des réflexions, et dont les moeurs n'étaient pas assez pures pour augurer le bien en pareille circonstance, regarda comme certain qu'un aussi long tête-à-tête entre Consuelo et son rival attestait une intimité sans réserve. Il en fut plus hardi, plus déterminé à l'attendre sans se rebuter; et après l'attendrissement irrésistible que lui causa son premier aspect, il se crut certain, dès qu'il la vit se troubler et tomber suffoquée sur une chaise, de pouvoir tout oser. Sa langue se délia donc bien vite. Il s'accusa de tout le passé, s'humilia hypocritement, pleura tant qu'il voulut, raconta ses remords et ses tourments, en les peignant plus poétiques que de dégoûtantes distractions ne lui avaient permis de les ressentir; enfin, il implora son pardon avec toute l'éloquence d'un Vénitien et d'un comédien consommé.

D'abord émue au son de sa voix, et plus effrayée de sa propre faiblesse que de la puissance de la séduction, Consuelo, qui depuis quatre mois avait fait, elle aussi, des réflexions, retrouva beaucoup de lucidité pour reconnaître, dans ces protestations et dans cette éloquence passionnée, tout ce qu'elle avait entendu maintes fois à Venise dans les derniers temps de leur malheureuse union. Elle fut blessée de voir qu'il avait répété les mêmes serments et les mêmes prières, comme s'il ne se fût rien passé depuis ces querelles où elle était si loin encore de pressentir l'odieuse conduite d'Anzoleto. Indignée de tant d'audace, et de si beaux discours là où il n'eût fallu que le silence de la honte et les larmes du repentir, elle coupa court à la déclamation en se levant et en répondant avec froideur:

«C'est assez, Anzoleto; je vous ai pardonné depuis longtemps, et je ne vous en veux plus. L'indignation a fait place à la pitié, et l'oubli de vos torts est venu avec l'oubli de mes souffrances. Nous n'avons plus rien à nous dire. Je vous remercie du bon mouvement qui vous a fait interrompre votre voyage pour vous réconcilier avec moi. Votre pardon vous était accordé d'avance, vous le voyez. Adieu donc, et reprenez votre chemin.

—Moi, partir! te quitter, te perdre encore! s'écria Anzoleto véritablement effrayé. Non, j'aime mieux que tu m'ordonnes tout de suite de me tuer. Non, jamais je ne me résoudrai à vivre sans toi. Je ne le peux pas, Consuelo. Je l'ai essayé, et je sais que c'est inutile. Là où tu n'es pas, il n'y a rien pour moi. Ma détestable ambition, ma misérable vanité, auxquelles j'ai voulu en vain sacrifier mon amour, font mon supplice, et ne me donnent pas un instant de plaisir. Ton image me suit partout; le souvenir de notre bonheur si pur, si chaste, si délicieux (et où pourrais-tu en retrouver un semblable toi même?) est toujours devant mes yeux; toutes les chimères dont je veux m'entourer me causent le plus profond dégoût. O Consuelo! souviens-toi de nos belles nuits de Venise, de notre bateau, de nos étoiles, de nos chants interminables, de tes bonnes leçons et de nos longs baisers! Et de ton petit lit, où j'ai dormi seul, toi disant ton rosaire sur la terrasse! Est-ce que je ne t'aimais pas alors? Est-ce que l'homme qui t'a toujours respectée, même durant ton sommeil, enfermé tête à tête avec toi, n'est pas capable d'aimer? Si j'ai été infâme avec les autres, est-ce que je n'ai pas été un ange auprès de toi? Et Dieu sait s'il m'en coûtait! Oh! n'oublie donc pas tout cela! Tu disais m'aimer tant, et tu l'as oublié! Et moi, qui suis un ingrat, un monstre, un lâche, je n'ai pas pu l'oublier un seul instant! et je n'y veux pas renoncer, quoique tu y renonces sans regret et sans effort! Mais tu ne m'as jamais aimé, quoique tu fusses une sainte; et moi je t'adore, quoique je sois un démon.

—Il est possible, répondit Consuelo, frappée de l'accent de vérité qui avait accompagné ces paroles, que vous ayez un regret sincère de ce bonheur perdu et souillé par vous. C'est une punition que vous devez accepter, et que je ne dois pas vous empêcher de subir. Le bonheur vous a corrompu, Anzoleto. Il faut qu'un peu de souffrance vous purifie. Allez, et souvenez-vous de moi, si cette amertume vous est salutaire. Sinon, oubliez-moi, comme je vous oublie, moi qui n'ai rien à expier ni à réparer.

—Ah! tu as un coeur de fer! s'écria Anzoleto, surpris et offensé de tant de calme. Mais ne pense pas que tu puisses me chasser ainsi. Il est possible que mon arrivée te gêne, et que ma présence te pèse. Je sais fort bien que tu veux sacrifier le souvenir de notre amour à l'ambition du rang et de la fortune. Mais il n'en sera pas ainsi. Je m'attache à toi; et si je te perds, ce ne sera pas sans avoir lutté. Je te rappellerai le passé, et je le ferai devant tous tes nouveaux amis, si tu m'y contrains. Je te redirai les serments que tu m'as faits au chevet du lit de ta mère expirante, et que tu m'as renouvelés cent fois sur sa tombe et dans les églises, quand nous allions nous agenouiller dans la foule tout près l'un de l'autre, pour écouter la belle musique et nous parler tout bas. Je rappellerai humblement à toi seule, prosterné devant toi, des choses que tu ne refuseras pas d'entendre; et si tu le fais, malheur à nous deux! Je dirai devant ton nouvel amant des choses qu'il ne sait pas! Car ils ne savent rien de toi; ils ne savent même pas que tu as été comédienne. Eh bien, et je le leur apprendrai, et nous verrons si le noble comte Albert retrouvera la raison pour te disputer à un comédien, ton ami, ton égal, ton fiancé, ton amant. Ah! ne me pousse pas au désespoir, Consuelo! ou bien ….

—Des menaces! Enfin, je vous retrouve et vous reconnais, Anzoleto, dit la jeune fille indignée. Eh bien, je vous aime mieux ainsi, et je vous remercie d'avoir levé le masque. Oui, grâces au ciel, je n'aurai plus ni regret ni pitié de vous. Je vois ce qu'il y a de fiel dans votre coeur, de bassesse dans votre caractère, et de haine dans votre amour. Allez, satisfaites votre dépit. Vous me rendrez service; mais, à moins que vous ne soyez aussi aguerri à la calomnie que vous l'êtes à l'insulte, vous ne pourrez rien dire de moi dont j'aie à rougir.»

En parlant ainsi, elle se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et allait sortir, lorsqu'elle se trouva en face du comte Christian. A l'aspect de ce vénérable vieillard, qui s'avançait d'un air affable et majestueux, après avoir baisé la main de Consuelo, Anzoleto, qui s'était élancé pour retenir cette dernière de gré ou de force, recula intimidé, et perdit l'audace de son maintien.

«Chère signora, dit le vieux comte, pardonnez-moi de n'avoir pas fait un meilleur accueil à monsieur votre frère. J'avais défendu qu'on m'interrompît, parce que j'avais, ce matin, des occupations inusitées; et on m'a trop bien obéi en me laissant ignorer l'arrivée d'un hôte qui est pour moi, comme pour toute ma famille, le bienvenu dans cette maison. Soyez certain, Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Anzoleto, que je vois avec plaisir chez moi un aussi proche parent de notre bien-aimée Porporina. Je vous prie donc de rester ici et d'y passer tout le temps qui vous sera agréable. Je présume qu'après une longue séparation vous avez bien des choses à vous dire, et bien de la joie à vous trouver ensemble. J'espère que vous ne craindrez pas d'être indiscret, en goûtant à loisir un bonheur que je partage.»

Contre sa coutume, le vieux Christian parlait avec aisance à un inconnu. Depuis longtemps sa timidité s'était évanouie auprès de la douce Consuelo; et, ce jour-là, son visage semblait éclairé d'un rayon de vie plus brillant qu'à l'ordinaire, comme ceux que le soleil épanche sur l'horizon à l'heure de son déclin. Anzoleto fut interdit devant cette sorte de majesté que la droiture et la sérénité de l'âme reflètent sur le front d'un vieillard respectable. Il savait courber le dos bien bas devant les grands seigneurs; mais il les haïssait et les raillait intérieurement. Il n'avait eu que trop de sujets de les mépriser, dans le beau monde où il avait vécu depuis quelque temps. Jamais il n'avait vu encore une dignité si bien portée et une politesse aussi cordiale que celles du vieux châtelain de Riesenburg. Il se troubla en le remerciant, et se repentit presque d'avoir escroqué par une imposture l'accueil paternel qu'il en recevait. Il craignit surtout que Consuelo ne le dévoilât, en déclarant au comte qu'il n'était pas son frère. Il sentait que dans cet instant il n'eût pas été en son pouvoir de payer d'effronterie et de chercher à se venger.

«Je suis bien touchée de la bonté de monsieur le comte, répondit Consuelo après un instant de réflexion; mais mon frère, qui en sent tout le prix, n'aura pas le bonheur d'en profiter. Des affaires pressantes l'appellent à Prague, et dans ce moment il vient de prendre congé de moi….

—Cela est impossible! vous vous êtes à peine vus un instant, dit le comte.

—Il a perdu plusieurs heures à m'attendre, reprit-elle, et maintenant ses moments sont comptés. Il sait bien, ajouta-t-elle en regardant son prétendu frère d'un air significatif, qu'il ne peut pas rester une minute de plus ici.»

Cette froide insistance rendit à Anzoleto toute la hardiesse de son caractère et tout l'aplomb de son rôle.

«Qu'il en arrive ce qu'il plaira au diable … je veux dire à Dieu! dit-il en se reprenant; mais je ne saurais quitter ma chère soeur aussi précipitamment que sa raison et sa prudence l'exigent. Je ne sais aucune affaire d'intérêt qui vaille un instant de bonheur; et puisque monseigneur le comte me le permet si généreusement, j'accepte avec reconnaissance. Je reste! Mes engagements avec Prague seront remplis un peu plus tard, voilà tout.

—C'est parler en jeune homme léger, repartit Consuelo offensée. Il y a des affaires où l'honneur parle plus haut que l'intérêt….

—C'est parler en frère, répliqua Anzoleto; et toi tu parles toujours en reine, ma bonne petite soeur.

—C'est parler en bon jeune homme! ajouta le vieux comte en tendant la main à Anzoleto. Je ne connais pas d'affaires qui ne puissent se remettre au lendemain. Il est vrai que l'on m'a toujours reproché mon indolence; mais moi j'ai toujours reconnu qu'on se trouvait plus mal de la précipitation que de la réflexion. Par exemple, ma chère Porporina, il y a bien des jours, je pourrais dire bien des semaines, que j'ai une prière à vous faire, et j'ai tardé jusqu'à présent. Je crois que j'ai bien fait et que le moment est venu. Pouvez-vous m'accorder aujourd'hui l'heure d'entretien que je venais vous demander lorsque j'ai appris l'arrivée de monsieur votre frère? Il me semble que cette heureuse circonstance est venue tout à point, et peut-être ne sera-t-il pas de trop dans la conférence que je vous propose.

—Je suis toujours et à toute heure aux ordres de votre seigneurie, répondit Consuelo. Quant à mon frère, c'est un enfant que je n'associe pas sans examen à mes affaires personnelles….

—Je le sais bien, reprit effrontément Anzoleto; mais puisque monseigneur le comte m'y autorise, je n'ai pas besoin d'autre permission que la sienne pour entrer dans la confidence.

—Vous voudrez bien me laisser juge de ce qui convient à vous et à moi, répondit Consuelo avec hauteur. Monsieur le comte, je suis prête à vous suivre dans votre appartement, et à vous écouter avec respect.

—Vous êtes bien sévère avec ce bon jeune homme, qui a l'air si franc et si enjoué,» dit le comte en souriant; puis, se tournant vers Anzoleto: «Ne vous impatientez pas, mon enfant, lui dit-il; votre tour viendra. Ce que j'ai à dire à votre soeur ne peut pas vous être caché: et bientôt, j'espère, elle me permettra de vous mettre, comme vous dites, dans la confidence.»

Anzoleto eut l'impertinence de répondre à la gaieté expansive du vieillard en retenant sa main dans les siennes, comme s'il eût voulu s'attacher à lui, et surprendre le secret dont l'excluait Consuelo. Il n'eut pas le bon goût de comprendre qu'il devait au moins sortir du salon, pour épargner au comte la peine d'en sortir lui-même. Quand il s'y trouva seul, il frappa du pied avec colère, craignant que cette jeune fille, devenue si maîtresse d'elle-même, ne déconcertât tous ses plans et ne le fit éconduire en dépit de son habileté. Il eut envie de se glisser dans la maison, et d'aller écouter à toutes les portes. Il sortit du salon dans ce dessein; erra dans les jardins quelques moments, puis se hasarda dans les galeries, feignant, lorsqu'il rencontrait quelque serviteur, d'admirer la belle architecture du château. Mais, à trois reprises différentes, il vit passer à quelque distance un personnage vêtu de noir, et singulièrement grave, dont il ne se soucia pas beaucoup d'attirer l'attention: c'était Albert, qui paraissait ne pas le remarquer, et qui, cependant, ne le perdait pas de vue. Anzoleto, en le voyant plus grand que lui de toute la tête, et en observant la beauté sérieuse de ses traits, comprit que, de toutes façons, il n'avait pas un rival aussi méprisable qu'il l'avait d'abord pensé, dans la personne du fou de Riesenburg. Il prit donc le parti de rentrer dans le salon, et d'essayer sa belle voix dans ce vaste local, en promenant avec distraction ses doigts sur le clavecin.

«Ma fille, dit le comte Christian à Consuelo, après l'avoir conduite dans son cabinet et lui avoir avancé un grand fauteuil de velours rouge à crépines d'or, tandis qu'il s'assit sur un pliant à côté d'elle, j'ai à vous demander une grâce, et je ne sais pas encore de quel droit je vais le faire avant que vous ayez compris mes intentions. Puis-je me flatter que mes cheveux blancs, ma tendre estime pour vous, et l'amitié du noble Porpora, votre père adoptif, vous donneront assez de confiance en moi pour que vous consentiez à m'ouvrir votre coeur sans réserve?»

Attendrie et cependant un peu effrayée de ce début, Consuelo porta à ses lèvres la main du vieillard, et lui répondit avec effusion:

«Oui, monsieur le comte, je vous respecte et vous aime comme si j'avais l'honneur de vous avoir pour mon père, et je puis répondre sans crainte et sans détour à toutes vos questions, en ce qui me concerne personnellement.»

—Je ne vous demanderai rien autre chose, ma chère fille, et je vous remercie de cette promesse. Croyez-moi incapable d'en abuser, comme je vous crois incapable d'y manquer.

—Je le crois, monsieur le comte. Daignez parler.

—Eh bien, mon enfant, dit le vieillard avec une curiosité naïve et encourageante, comment vous nommez-vous?

—Je n'ai pas de nom, répondit Consuelo sans hésiter; ma mère n'en portait pas d'autre que celui de Rosmunda. Au baptême, je fus appelée Marie de Consolation: je n'ai jamais connu mon père.

—Mais vous savez son nom?

—Nullement, monseigneur; je n'ai jamais entendu parler de lui.

—Maître Porpora vous a-t-il adoptée? Vous a-t-il donné son nom par un acte légal?

—Non, monseigneur. Entre artistes, ces choses-là ne se font pas, et ne sont pas nécessaires. Mon généreux maître ne possède rien, et n'a rien à léguer. Quant à son nom, il est fort inutile à ma position dans le monde que je le porte en vertu d'un usage ou d'un contrat. Si je le justifie par quelque talent, il me sera bien acquis; sinon, j'aurai reçu un honneur dont j'étais indigne.»

Le comte garda le silence pendant quelques instants; puis, reprenant la main de Consuelo:

«La noble franchise avec laquelle vous me répondez me donne encore une plus haute idée de vous, lui dit-il. Ne pensez pas que je vous aie demandé ces détails pour vous estimer plus ou moins, selon votre naissance et votre condition. Je voulais savoir si vous aviez quelque répugnance à dire la vérité, et je vois que vous n'en avez aucune. Je vous en sais un gré infini, et vous trouve plus noble par votre caractère que nous ne le sommes, nous autres, par nos titres.»

Consuelo sourit de la bonne foi avec laquelle le vieux patricien admirait qu'elle fit, sans rougir, un aveu si facile. Il y avait dans cette surprise un reste de préjugé d'autant plus tenace que Christian s'en défendait plus noblement. Il était évident qu'il combattait ce préjugé en lui-même, et qu'il voulait le vaincre.

«Maintenant, reprit-il, je vais vous faire une question plus délicate encore, ma chère enfant, et j'ai besoin de toute votre indulgence pour excuser ma témérité.

—Ne craignez rien, monseigneur, dit-elle; je répondrai à tout avec aussi peu d'embarras.

—Eh bien, mon enfant … vous n'êtes pas mariée?

—Non, monseigneur, que je sache.

—Et … vous n'êtes pas veuve? Vous n'avez pas d'enfants?

—Je ne suis pas veuve, et je n'ai pas d'enfants, répondit Consuelo qui eut fort envie de rire, ne sachant où le comte voulait en venir.

—Enfin, reprit-il, vous n'avez engagé votre foi à personne, vous êtes parfaitement libre?

—Pardon, monseigneur; j'avais engagé ma foi, avec le consentement et même d'après l'ordre de ma mère mourante, à un jeune garçon que j'aimais depuis l'enfance, et dont j'ai été la fiancée jusqu'au moment où j'ai quitté Venise.

—Ainsi donc, vous êtes engagée? dit le comte avec un singulier mélange de chagrin et de satisfaction.

—Non; monseigneur, je suis parfaitement libre, répondit Consuelo. Celui que j'aimais a indignement trahi sa foi, et je l'ai quitté pour toujours.

—Ainsi, vous l'avez aimé? dit le comte après une pause.

—De toute mon âme, il est vrai.

—Et … peut-être que vous l'aimez encore?…

—Non, monseigneur, cela est impossible.

—Vous n'auriez aucun plaisir à le revoir?

—Sa vue ferait mon supplice.

—Et vous n'avez jamais permis … il n'aurait pas osé … Mais vous direz que je deviens offensant et que j'en veux trop savoir!

—Je vous comprends, monseigneur; et, puisque je suis appelée à me confesser, comme je ne veux point surprendre votre estime, je vous mettrai à même de savoir, à un iota près, si je la mérite ou non. Il s'est permis bien des choses, mais il n'a osé que ce que j'ai permis. Ainsi, nous avons souvent bu dans la même tasse, et reposé sur le même banc. Il a dormi dans ma chambre pendant que je disais mon chapelet. Il m'a veillée pendant que j'étais malade. Je ne me gardais pas avec crainte. Nous étions toujours seuls, nous nous aimions, nous devions nous marier, nous nous respections l'un l'autre. J'avais juré à ma mère d'être ce qu'on appelle une fille sage. J'ai tenu parole, si c'est être sage que de croire à un homme qui doit nous tromper, et de donner sa confiance, son affection, son estime, à qui ne mérite rien de tout cela. C'est lorsqu'il a voulu cesser d'être mon frère, sans devenir mon mari, que j'ai commencé à me défendre. C'est lorsqu'il m'a été infidèle que je me suis applaudie de m'être bien défendue. Il ne tient qu'à cet homme sans honneur de se vanter du contraire; cela n'est pas d'une grande importance pour une pauvre fille comme moi. Pourvu que je chante juste, on ne m'en demandera pas davantage. Pourvu que je puisse baiser sans remords le crucifix sur lequel j'ai juré à ma mère d'être chaste, je ne me tourmenterai pas beaucoup de ce qu'on pensera de moi. Je n'ai pas de famille à faire rougir, pas de frères, pas de cousins à faire battre pour moi….

—Pas de frères? Vous en avez un!»

Consuelo se sentit prête à confier au vieux comte toute la vérité sous le sceau du secret. Mais elle craignit d'être lâche en cherchant hors d'elle-même un refuge contre celui qui l'avait menacée lâchement. Elle pensa qu'elle seule devait avoir la fermeté de se défendre et de se délivrer d'Anzoleto. Et d'ailleurs la générosité de son coeur recula devant l'idée de faire chasser par son hôte l'homme qu'elle avait si religieusement aimé. Quelque politesse que le comte Christian dût savoir mettre à éconduire Anzoleto, quelque coupable que fut ce dernier, elle ne se sentit pas le courage de le soumettre à une si grande humiliation. Elle répondit donc à la question du vieillard, qu'elle regardait son frère comme un écervelé, et n'avait pas l'habitude de le traiter autrement que comme un enfant.

«Mais ce n'est pas un mauvais sujet? dit le comte.

—C'est peut-être un mauvais sujet, répondit-elle. J'ai avec lui le moins de rapports possible; nos caractères et notre manière de voir sont très-différents. Votre Seigneurie a pu remarquer que je n'étais pas fort pressée de le retenir ici.

—Il en sera ce que vous voudrez, mon enfant; je vous crois pleine de jugement. Maintenant que vous m'avez tout confié avec un si noble abandon….

—Pardon, monseigneur, dit Consuelo; je ne vous ai pas dit tout ce qui me concerne, car vous ne me l'avez pas demandé. J'ignore le motif de l'intérêt que vous daignez prendre aujourd'hui à mon existence. Je présume que quelqu'un a parlé de moi ici d'une manière plus ou moins défavorable, et que vous voulez savoir si ma présence ne déshonore pas votre maison. Jusqu'ici, comme vous ne m'aviez interrogée que sur des choses très-superficielles, j'aurais cru manquer à la modestie qui convient à mon rôle en vous entretenant de moi sans votre permission; mais puisque vous paraissez vouloir me connaître à fond, je dois vous dire une circonstance qui me fera peut-être du tort dans votre esprit. Non-seulement il serait possible, comme vous l'avez souvent présumé (et quoique je n'en aie nulle envie maintenant), que je vinsse à embrasser la carrière du théâtre; mais encore il est avéré que j'ai débuté à Venise, à la saison dernière, sous le nom de Consuelo … On m'avait surnommée la Zingarella, et tout Venise connaît ma figure et ma voix.

—Attendez donc! s'écria le comte, tout étourdi de cette nouvelle révélation. Vous seriez cette merveille dont on a fait tant de bruit à Venise l'an dernier, et dont les gazettes italiennes ont fait mention Plusieurs fois avec de si pompeux éloges? La plus belle voix, le plus beau talent qui, de mémoire d'homme, se soit révélé….

—Sur le théâtre de San-Samuel, monseigneur. Ces éloges sont sans doute bien exagérés; mais il est un fait incontestable, c'est que je suis cette même Consuelo, que j'ai chanté dans plusieurs opéras, que je suis actrice, en un mot, ou, comme on dit plus poliment, cantatrice. Voyez maintenant si je mérite de conserver votre bienveillance.

Voilà des choses bien extraordinaires et un destin bizarre! dit le comte absorbé dans ses réflexions. Avez-vous dit tout cela ici à … à quelque autre que moi, mon enfant?

—J'ai à peu près tout dit au comte votre fils, monseigneur, quoique je ne sois pas entrée dans les détails que vous venez d'entendre.

—Ainsi, Albert connaît votre extraction, votre ancien amour, votre profession?

—Oui, monseigneur.

—C'est bien, ma chère signora. Je ne puis trop vous remercier de l'admirable loyauté de votre conduite à notre égard, et je vous promets que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Maintenant, Consuelo… (oui, je me souviens que c'est le nom qu'Albert vous a donné dès le commencement, lorsqu'il vous parlait espagnol), permettez-moi de me recueillir un peu. Je me sens fort ému. Nous avons encore bien des choses à nous dire, mon enfant, et il faut que vous me pardonniez un peu de trouble à l'approche d'une décision aussi grave. Faites-moi la grâce de m'attendre ici un instant.»

Il sortit, et Consuelo, le suivant des yeux, le vit, à travers les portes dorées garnies de glaces, entrer dans son oratoire et s'y agenouiller avec ferveur.

En proie à une vive agitation, elle se perdait en conjectures sur la suite d'un entretien qui s'annonçait avec tant de solennité. D'abord, elle avait pensé qu'en l'attendant, Anzoleto, dans son dépit, avait déjà fait ce dont il l'avait menacée; qu'il avait causé avec le chapelain ou avec Hanz, et que la manière dont il avait parlé d'elle avait élevé de graves scrupules dans l'esprit de ses hôtes. Mais le comte Christian ne savait pas feindre, et jusque-là son maintien et ses discours annonçaient un redoublement d'affection plutôt que l'invasion de la défiance. D'ailleurs, la franchise de ses réponses l'avait frappé comme auraient pu faire des révélations inattendues; la dernière surtout avait été un coup de foudre. Et maintenant il priait, il demandait à Dieu de l'éclairer ou de le soutenir dans l'accomplissement d'une grande résolution. «Va-t-il me prier de partir avec mon frère? va-t-il m'offrir de l'argent? se demandait-elle. Ah! que Dieu me préserve de cet outrage! Mais non! cet homme est trop délicat, trop bon pour songer à m'humilier. Que voulait-il donc me dire d'abord, et que va-t-il me dire maintenant? Sans doute ma longue promenade avec son fils lui donne des craintes, et il va me gronder. Je l'ai mérité peut-être, et j'accepterai le sermon, ne pouvant répondre avec sincérité aux questions qui me seraient faites sur le compte d'Albert. Voici une rude journée; et si j'en passe beaucoup de pareilles, je ne pourrai plus disputer la palme du chant aux jalouses maîtresses d'Anzoleto. Je me sens la poitrine en feu et la gorge desséchée.»

Le comte Christian revint bientôt vers elle. Il était calme, et sa pâle figure portait le témoignage d'une victoire remportée en vue d'une noble intention.

«Ma fille, dit-il à Consuelo en se rasseyant auprès d'elle, après l'avoir forcée de garder le fauteuil somptueux qu'elle voulait lui céder, et sur lequel elle trônait malgré elle d'un air craintif: il est temps que je réponde par ma franchise à celle que vous m'avez témoignée. Consuelo, mon fils vous aime.»

Consuelo rougit et pâlit tour à tour. Elle essaya de répondre. Christian l'interrompit.

«Ce n'est pas une question que je vous fais, dit-il; je n'en aurais pas le droit, et vous n'auriez peut-être pas celui d'y répondre; car je sais que vous n'avez encouragé en aucune façon les espérances d'Albert. Il m'a tout dit; et je crois en lui, parce qu'il n'a jamais menti, ni moi non plus.

—Ni moi non plus, dit Consuelo en levant les yeux au ciel avec l'expression de la plus candide fierté. Le comte Albert a dû vous dire, monseigneur….

—Que vous aviez repoussé toute idée d'union avec lui.

—Je le devais. Je savais les usages et les idées du monde; je savais que je n'étais pas faite pour être la femme du comte Albert, par la seule raison que je ne m'estime l'inférieure de personne devant Dieu, et que je ne voudrais recevoir de grâce et de faveur de qui que ce soit devant les hommes.

—Je connais votre juste orgueil, Consuelo. Je le trouverais exagéré, si Albert n'eût dépendu que de lui-même; mais dans la croyance où vous étiez que je n'approuverais jamais une telle union, vous avez dû répondre comme vous l'avez fait.

—Maintenant, monseigneur, dit Consuelo en se levant, je comprends le reste, et je vous supplie de m'épargner l'humiliation que je redoutais. Je vais quitter votre maison, comme je l'aurais déjà quittée si j'avais cru pouvoir le faire sans compromettre la raison et la vie du comte Albert, sur lesquelles j'ai eu plus d'influence que je ne l'aurais souhaité. Puisque vous savez ce qu'il ne m'était pas permis de vous révéler, vous pourrez veiller sur lui, empêcher les conséquences de cette séparation, et reprendre un soin qui vous appartient plus qu'à moi. Si je me le suis arrogé indiscrètement, c'est une faute que Dieu me pardonnera; car il sait quelle pureté de sentiments m'a guidée en tout ceci.


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