LXX.

«Quand je vous le disais! s'écria M. Mayer, reprenant son propos où il l'avait laissé le matin: y a-t-il un métier plus rude et plus fâcheux que celui que vous faites? Quand le soleil luit, tout semble beau; mais le soleil ne luit pas toujours, et votre destinée est aussi variable que l'atmosphère.

—Quelle destinée n'est pas variable et incertaine? Dit Consuelo. Quand le ciel est inclément, la Providence met des coeurs secourables sur notre route: ce n'est donc pas en ce moment que nous sommes tentés de l'accuser.

—Vous avez de l'esprit, mon petit ami, répondit Mayer; vous êtes de ce beau pays où tout le monde en a. Mais, croyez-moi, ni votre esprit ni votre belle voix ne vous empêcheront de mourir de faim dans ces tristes provinces autrichiennes. A votre place, j'irais chercher fortune dans un pays riche et civilisé, sous la protection d'un grand prince.

—Et lequel, dit Consuelo, surprise de cette insinuation.

—Ah! ma foi, je ne sais; il y en a plusieurs.

—Mais la reine de Hongrie n'est-elle pas une grande princesse, dit Haydn? n'est-on pas aussi bien protégé dans ses États?…

—Eh! sans doute, répondit Mayer; mais vous ne savez pas que Sa MajestéMarie-Thérèse déteste la musique, les vagabonds encore plus, et que vousSerez chassés de Vienne, si vous y paraissez dans les rues en troubadours,comme vous voilà.»

En ce moment, Consuelo revit, à peu de distance, dans une profondeur De terrains sombres, au-dessous du chemin, les lumières qu'elle avait aperçues, et fit part de son observation à Joseph, qui sur-le-champ manifesta à M. Mayer le désir de descendre, pour gagner ce gîte plus rapproché que la ville de Biberek.»

«Cela? répondit M. Mayer; vous prenez cela pour des lumières? Ce sont des lumières, en effet; mais elles n'éclairent d'autres gîtes que des marais dangereux où bien des voyageurs se sont perdus et engloutis. Avez-vous jamais vu des feux follets?

—Beaucoup sur les lagunes de Venise, dit Consuelo, et souvent sur les petits lacs de la Bohême.

—Eh bien, mes enfants, ces lumières que vous voyez ne sont pas autre chose.

M. Mayer reparla longtemps encore à nos jeunes gens de la nécessité de se fixer, et du peu de ressources qu'ils trouveraient à Vienne, sans toutefois déterminer le lieu où il les engageait à se rendre. D'abord Joseph fut frappé de son obstination, et craignit qu'il n'eût découvert le sexe de sa compagne; mais la bonne foi avec laquelle il lui parlait comme à un garçon (allant jusqu'à lui dire qu'elle ferait mieux d'embrasser l'état militaire, quand elle serait en âge, que de traîner la semelle à travers champs) le rassura sur ce point, et il se persuada que le bon Mayer était un de ces cerveaux faibles, à idées fixes, qui répètent un jour entier le premier propos qui leur est venu à l'esprit en s'éveillant. Consuelo, de son côté, le prit pour un maître d'école, ou pour un ministre protestant qui n'avait en tête qu'éducations, bonnes moeurs et prosélytisme.

Au bout d'une heure, ils arrivèrent à Biberek, par une nuit si obscure qu'ils ne distinguaient absolument rien. La chaise s'arrêta dans une cour d'auberge, et aussitôt M. Mayer fut abordé par deux hommes qui le tirèrent à part pour lui parler. Lorsqu'ils entrèrent dans la cuisine, où Consuelo et Joseph étaient occupés à se sécher et à se réchauffer auprès du feu, Joseph reconnut dans ces deux personnages, les mêmes qui s'étaient séparés de M. Mayer au passage de la Moldaw, lorsque celui-ci l'avait traversée, les laissant sur la rive gauche. L'un des deux était borgne, et l'autre, quoiqu'il eût ses deux yeux, n'avait pas une figure plus agréable. Celui qui avait passé l'eau avec M. Mayer, et que nos jeunes voyageurs avaient retrouvé dans la voiture, vint les rejoindre: le quatrième ne parut pas. Ils parlèrent tous ensemble un langage inintelligible pour Consuelo elle-même qui entendait tant de langues. M. Mayer paraissait exercer sur eux une sorte d'autorité et influencer tout au moins leurs décisions; car, après un entretien assez animé à voix basse, sur les dernières paroles qu'il leur dit, ils se retirèrent, à l'exception de celui que Consuelo, en le désignant à Joseph, appelaitle silencieux: c'était celui qui n'avait point quitté M. Mayer.

Haydn s'apprêtait à faire servir le souper frugal de sa compagne et le sien, sur un bout de la table de cuisine, lorsque M. Mayer, revenant vers eux, les invita à partager son repas, et insista avec tant de bonhomie qu'ils n'osèrent le refuser. Il les emmena dans la salle à manger, où ils trouvèrent un véritable festin, du moins c'en était un pour deux pauvres enfants privés de toutes les douceurs de ce genre depuis cinq jours d'une marche assez pénible. Cependant Consuelo n'y prit part qu'avec retenue; la bonne chère que faisait M. Mayer, l'empressement avec lequel les domestiques paraissaient le servir, et la quantité de vin qu'il absorbait, ainsi que son muet compagnon, la forçaient à rabattre un peu de la haute opinion qu'elle avait prise des vertus presbytériennes de l'amphitryon. Elle était choquée surtout du désir qu'il montrait de faire boire Joseph et elle-même au delà de leur soif, et de l'enjouement très-vulgaire avec lequel il les empêchait de mettre de l'eau dans leur vin. Elle voyait avec plus d'inquiétude encore que, soit distraction, soit besoin réel de réparer ses forces, Joseph se laissait aller, et commençait à devenir plus communicatif et plus animé qu'elle ne l'eût souhaité. Enfin elle prit un peu d'humeur lorsqu'elle trouva son compagnon insensible aux coups de coude qu'elle lui donnait pour arrêter ses fréquentes libations; et lui retirant son verre au moment où M. Mayer allait le remplir de nouveau:

«Non, Monsieur, lui dit-elle, non; permettez-nous de ne pas vous imiter; cela ne nous convient pas.

—Vous êtes de drôles de musiciens! s'écria Mayer en riant, avec son air de franchise et d'insouciance; des musiciens qui ne boivent pas! Vous êtes les premiers de ce caractère que je rencontre!

—Et vous, Monsieur, êtes-vous musicien? dit Joseph. Je gage que vous l'êtes! Le diable m'emporte si vous n'êtes pas maître de chapelle de quelque principauté saxonne!

—Peut-être, répondit Mayer en souriant; et voilà pourquoi vous m'inspirez de la sympathie, mes enfants.

—Si Monsieur est un maître, reprit Consuelo, il y a trop de distance entre son talent et celui des pauvres chanteurs des rues comme nous pour l'intéresser bien vivement.

—Il y a de pauvres chanteurs de rues qui ont plus de talent qu'on ne pense, dit Mayer; et il y a de très-grands maîtres, voire des maîtres de chapelle des premiers souverains du monde, qui ont commencé par chanter dans les rues. Si je vous disais que, ce matin, entre neuf et dix heures, j'ai entendu partir d'un coin de la montagne, sur la rive gauche de la Moldaw, deux voix charmantes qui disaient un joli duo italien, avec accompagnement de ritournelles agréables, et même savantes sur le violon! Eh bien, cela m'est arrivé, tandis que je déjeunais sur un coteau avec mes amis. Et cependant quand j'ai vu descendre de la colline les musiciens qui venaient de me charmer, j'ai été fort surpris de trouver en eux deux pauvres enfants, l'un vêtu en petit paysan, l'autre … bien gentil, bien simple, mais peu fortuné en apparence…. Ne soyez donc ni honteux ni surpris de l'amitié que je vous témoigne, mes petits amis, et faites-moi celle de boire aux muses, nos communes et divines patronnes.

—Monsieur, maestro! s'écria Joseph tout joyeux et tout à fait gagné, je veux boire à la vôtre. Oh! Vous êtes un véritable musicien, j'en suis certain, puisque vous avez été enthousiasmé du talent de … du signor Bertoni, mon camarade.

—Non, vous ne boirez pas davantage, dit Consuelo impatientée en lui arrachant son verre; ni moi non plus, ajouta-t-elle en retournant le sien. Nous n'avons que nos voix pour vivre, monsieur le professeur, et le vin gâte la voix; vous devez donc nous encourager à rester sobres, au lieu de chercher à nous débaucher.

—Eh bien, vous parlez raisonnablement, dit Mayer en replaçant au milieu de la table la carafe qu'il avait mise derrière lui. Oui, ménageons la voix, c'est bien dit. Vous avez plus de sagesse que votre âge ne comporte, ami Bertoni, et je suis bien aise d'avoir fait cette épreuve de vos bonnes moeurs. Vous irez loin, je le vois à votre prudence autant qu'à votre talent. Vous irez loin, et je veux avoir l'honneur et le mérite d'y contribuer.»

Alors le prétendu professeur, se mettant à l'aise, et parlant avec un airde bonté et de loyauté extrême, leur offrit de les emmener avec lui àDresde, où il leur procurerait les leçons du célèbre Hasse et la protectionSpéciale de la reine de Pologne, princesse électorale de Saxe.

Cette princesse, femme d'Auguste III, roi de Pologne, était précisément élève du Porpora. C'était une rivalité de faveur entre ce maître et leSassone[1], auprès de la souveraine dilettante, qui avait été la première cause de leur profonde inimitié. Lors même que Consuelo eût été disposée à chercher fortune dans le nord de l'Allemagne, elle n'eût pas choisi pour son début cette cour, où elle se serait trouvée en lutte avec l'école et la coterie qui avaient triomphé de son maître. Elle en avait assez entendu parler à ce dernier dans ses heures d'amertume et de ressentiment, pour être, en tout état de choses, fort peu tentée de suivre le conseil du professeur Mayer.

[Note 1: Surnom que les Italiens donnaient à Jean-Adolphe Hasse, qui étaitSaxon.]

Quant à Joseph, sa situation était fort différente. La tête montée par Le souper, il se figurait avoir rencontré un puissant protecteur et le promoteur de sa fortune future. La pensée ne lui venait pas d'abandonner Consuelo pour suivre ce nouvel ami; mais, un peu gris comme il l'était, Il se livrait à l'espérance de le retrouver un jour. Il se fiait à sa bienveillance, et l'en remerciait avec chaleur. Dans cet enivrement de joie, il prit son violon, et en joua tout de travers. M. Mayer ne l'en applaudit que davantage, soit qu'il ne voulût pas le chagriner en lui faisant remarquer ses fausses notes, soit, comme le pensa Consuelo, qu'il fût lui-même un très-médiocre musicien. L'erreur où il était très-réellement sur le sexe de cette dernière, quoiqu'il l'eût entendue chanter, achevait de lui démontrer qu'il ne pouvait pas être un professeur bien exercé d'oreille, puisqu'il s'en laissait imposer comme eût pu le faire un serpent de village ou un professeur de trompette.

Cependant M. Mayer insistait toujours pour qu'ils se laissassent emmener à Dresde. Tout en refusant, Joseph écoutait ses offres d'un air ébloui, et faisait de telles promesses de s'y rendre le plus tôt possible, que Consuelo se vit forcée de détromper M. Mayer sur la possibilité de cet arrangement.

«Il n'y faut pas songer quant à présent, dit-elle d'un ton très-ferme; Joseph, vous savez bien que cela ne se peut pas, et que vous-même avez d'autres projets. Mayer renouvela ses offres séduisantes, et fut surpris de la trouver inébranlable, ainsi que Joseph, à qui la raison revenait lorsque le signor Bertoni reprenait la parole.»

Sur ces entrefaites, le voyageur silencieux, qui n'avait fait qu'une courte apparition au souper, vint appeler M. Mayer, qui sortit avec lui. Consuelo profita de ce moment pour gronder Joseph de sa facilité à écouter les belles paroles du premier venu et les inspirations du bon vin.

«Ai-je donc dit quelque chose de trop? dit Joseph effrayé.

—Non, reprit-elle; mais c'est déjà une imprudence que de faire société aussi longtemps avec des inconnus. A force de me regarder, on peut s'apercevoir ou tout au moins se douter que je ne suis pas un garçon. J'ai eu beau frotter mes mains avec mon crayon pour les noircir, et les tenir le plus possible sous la table, il eût été impossible qu'on ne remarquât point leur faiblesse, si heureusement ces deux messieurs n'avaient été absorbés, l'un par la bouteille, et l'autre par son propre babil. Maintenant le plus prudent serait de nous éclipser, et d'aller dormir dans une autre auberge; car je ne suis pas tranquille avec ces nouvelles connaissances qui semblent vouloir s'attacher à nos pas.

—Eh quoi! dit Joseph, nous en aller honteusement comme des ingrats, sans saluer et sans remercier cet honnête homme, cet illustre professeur, peut-être? Qui sait si ce n'est pas le grand Hasse lui-même que nous venons d'entretenir.

—Je vous réponds que non; et si vous aviez eu votre tête, vous auriez remarqué une foule de lieux communs misérables qu'il a dits sur la musique. Un maître ne parle point ainsi. C'est quelque musicien des derniers rangs de l'orchestre, bonhomme, grand parleur et passablement ivrogne. Je ne sais pourquoi je crois voir, à sa figure, qu'il n'a jamais soufflé que dans du cuivre; et, à son regard de travers, on dirait qu'il a toujours un oeil sur son chef d'orchestre.

—Corno, ouclarino secondo, s'écria Joseph en éclatant de rire, ce n'en est pas moins un convive agréable.

—Et vous, vous ne l'êtes guère, répliqua Consuelo avec un peu d'humeur; allons, dégrisez-vous, et faisons nos adieux; mais partons.

—La pluie tombe à torrents; écoutez comme elle bat les vitres!

—J'espère que vous n'allez pas vous endormir sur cette table? dit Consuelo en le secouant pour l'éveiller.»

M, Mayer rentra en cet instant.

«En voici bien d'une autre! s'écria-t-il gaiement. Je croyais pouvoir coucher ici et repartir demain pour Chamb; mais voilà mes amis qui me font rebrousser chemin, et qui prétendent que je leur suis nécessaire pour une affaire d'intérêt qu'ils ont à Passaw. Il faut que je cède! Ma foi, mes enfants, si j'ai un conseil à vous donner, puisqu'il me faut renoncer au plaisir de vous emmener à Dresde, c'est de profiter de l'occasion. J'ai toujours deux places à vous donner dans ma chaise, ces messieurs ayant la leur. Nous serons demain matin à Passaw, qui n'est qu'à six milles d'ici. Là, je vous souhaiterai un bon voyage. Vous serez près de la frontière d'Autriche, et vous pourrez même descendre le Danube en bateau jusqu'à Vienne, à peu de frais et sans fatigue.»

Joseph trouva la proposition admirable pour reposer les pauvres pieds de Consuelo. L'occasion semblait bonne, en effet, et la navigation sur le Danube était une ressource à laquelle ils n'avaient point encore pensé. Consuelo accepta donc, voyant d'ailleurs que Joseph n'entendrait rien aux précautions à prendre pour la sécurité de leur gîte ce soir-là. Dans l'obscurité, retranchée au fond de la voiture, elle n'avait rien à craindre des observations de ses compagnons de voyage, et M. Mayer disait qu'on arriverait à Passaw avant le jour. Joseph fut enchanté de sa détermination. Cependant Consuelo éprouvait je ne sais quelle répugnance, et la tournure des amis de M. Mayer lui déplaisait de plus en plus. Elle lui demanda si eux aussi étaient musiciens.

«Tous plus ou moins, lui répondit-il laconiquement.»

Ils trouvèrent les voitures attelées, les conducteurs sur leur banquette, et les valets d'auberge, fort satisfaits des libéralités de M. Mayer, s'empressant autour de lui pour le servir jusqu'au dernier moment. Dans un intervalle de silence, au milieu de cette agitation, Consuelo entendit un gémissement qui semblait partir du milieu de la cour. Elle se retourna vers Joseph, qui n'avait rien remarqué; et ce gémissement s'étant répété une seconde fois, elle sentit un frisson courir dans ses veines. Cependant personne ne parut s'apercevoir de rien, et elle put attribuer cette plainte à quelque chien ennuyé de sa chaîne. Mais quoi qu'elle fit pour s'en distraire, elle en reçut une impression sinistre. Ce cri étouffé au milieu des ténèbres, du vent, et de la pluie, parti d'un groupe de personnes animées ou indifférentes, sans qu'elle pût savoir précisément si c'était une voix humaine ou un bruit imaginaire, la frappa de terreur et de tristesse. Elle pensa tout de suite à Albert; et comme si elle eût cru pouvoir participer à ces révélations mystérieuses dont il semblait doué, elle s'effraya de quelque danger suspendu sur la tête de son fiancé ou sur la sienne propre.

Cependant la voiture roulait déjà. Un nouveau cheval plus robuste encore que le premier la traînait avec vitesse. L'autre voiture, également rapide, marchait tantôt devant, tantôt derrière. Joseph babillait sur nouveaux frais avec M. Mayer, et Consuelo essayait de s'endormir, faisant semblant de dormir déjà pour autoriser son silence.

La fatigue surmonta enfin la tristesse et l'inquiétude, et elle tomba dans un profond sommeil. Lorsqu'elle s'éveilla, Joseph dormait aussi, et M. Mayer était enfin silencieux. La pluie avait cessé, le ciel était pur, et le jour commençait à poindre. Le pays avait un aspect tout à fait inconnu pour Consuelo. Seulement elle voyait de temps en temps paraître à l'horizon les cimes d'une chaîne de montagnes qui ressemblait au Boehmer-Wald.

A mesure que la torpeur du sommeil se dissipait, Consuelo remarquait avec surprise la position de ces montagnes, qui eussent dû se trouver à sa gauche, et qui se trouvaient à sa droite. Les étoiles avaient disparu, et le soleil, qu'elle s'attendait à voir lever devant elle, ne se montrait pas encore. Elle pensa que ce qu'elle voyait était une autre chaîne que celle du Boehmer-Wald. M. Mayer ronflait, et elle n'osait adresser la parole au conducteur de la voiture, seul personnage éveillé qui s'y trouvât en ce moment.

Le cheval prit le pas pour monter une côte assez rapide, et le bruit des roues s'amortit dans le sable humide des ornières. Ce fut alors que Consuelo entendit très-distinctement, le même sanglot sourd et douloureux qu'elle avait entendu dans la cour de l'auberge à Biberek. Cette voix semblait partir de derrière elle. Elle se retourna machinalement, et ne vit que le dossier de cuir contre lequel elle était appuyée. Elle crut être en proie à une hallucination; et, ses pensées se reportant toujours sur Albert, elle se persuada avec angoisse qu'en cet instant même il était à l'agonie, et qu'elle recueillait, grâce à la puissance incompréhensible de l'amour que ressentait cet homme bizarre, le bruit lugubre et déchirant de ses derniers soupirs. Cette fantaisie s'empara tellement de son cerveau, qu'elle se sentit défaillir; et, craignant de suffoquer tout à fait, elle demanda au conducteur, qui s'arrêtait pour faire souffler son cheval à mi-côte, la permission de monter le reste à pied. Il y consentit, et mettant pied à terre lui-même, il marcha auprès du cheval en sifflant.

Cet homme était trop bien habillé pour être un voiturier de profession. Dans un mouvement qu'il fit, Consuelo crut voir qu'il avait des pistolets à sa ceinture. Cette précaution dans un pays aussi désert que celui où ils se trouvaient, n'avait rien que de naturel; et d'ailleurs la forme de la voiture, que Consuelo examina en marchant à côté de la roue, annonçait qu'elle portait des marchandises. Elle était trop profonde pour qu'il n'y eût pas, derrière la banquette du fond, une double caisse, comme celles où l'on met les valeurs et les dépêches. Cependant elle ne paraissait pas très-chargée, un seul cheval la traînait sans peine. Une observation qui frappa Consuelo bien davantage fut de voir son ombre s'allonger devant elle; et, en se retournant, elle trouva le soleil tout à fait sorti de l'horizon au point opposé où elle eût dû le voir, si la voiture eût marché dans la direction de Passaw.

«De quel côté allons-nous donc? demanda-t-elle au conducteur en se rapprochant de lui avec empressement: nous tournons le dos à l'Autriche.

—Oui, pour une demi-heure, répondit-il avec beaucoup de tranquillité; nous revenons sur nos pas, parce que le pont de la rivière que nous avons à traverser est rompu, et qu'il nous faut faire un détour d'un demi-mille pour en retrouver un autre.»

Consuelo, un peu tranquillisée, remonta dans la voiture, échangea quelques paroles indifférentes avec M. Mayer, qui s'était éveillé, et qui se rendormit bientôt (Joseph ne s'était pas dérangé un moment de son somme), et l'on arriva au sommet de la côte. Consuelo vit se dérouler devant elle un long chemin escarpé et sinueux, et la rivière dont lui avait parlé le conducteur se montra au fond d'une gorge; mais aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, on n'apercevait aucun pont, et l'on marchait toujours vers le nord. Consuelo inquiète et surprise ne put se rendormir.

Une nouvelle montée se présenta bientôt, le cheval semblait très-fatigué. Les voyageurs descendirent tous, excepté Consuelo, qui souffrait toujours des pieds. C'est alors que le gémissement frappa de nouveau ses oreilles, mais si nettement et à tant de reprises différentes, qu'elle ne put l'attribuer davantage à une illusion de ses sens; le bruit partait sans aucun doute du double fond de la voiture. Elle l'examina avec soin, et découvrit, dans le coin où s'était toujours tenu M. Mayer, une petite lucarne de cuir en forme de guichet, qui communiquait avec ce double fond. Elle essaya de la pousser, mais elle n'y réussit pas. Il y avait une serrure, dont la clef était probablement dans la poche du prétendu professeur.

Consuelo, ardente et courageuse dans ces sortes d'aventures, tira de Son gousset un couteau à lame forte et bien coupante, dont elle s'était munie en partant, peut-être par une inspiration de la pudeur, et avec l'appréhension vague de dangers auxquels le suicide peut toujours soustraire une femme énergique. Elle profita d'un moment où tous les voyageurs étaient en avant sur le chemin, même le conducteur, qui n'avait plus rien à craindre de l'ardeur de son cheval; et élargissant, d'une main prompte et assurée, la fente étroite que présentait la lucarne à son point de jonction avec le dossier, elle parvint à l'écarter assez pour y coller son oeil et voir dans l'intérieur de cette case, mystérieuse. Quels furent sa surprise et son effroi, lorsqu'elle distingua, dans cette logette étroite et sombre, qui ne recevait d'air et de jour que par une fente pratiquée en haut, un homme d'une taille athlétique, bâillonné, couvert de sang, les mains et les pieds étroitement liés et garrottés, et le corps replié sur lui-même, dans un état de gêne et de souffrances horribles! Ce qu'on pouvait distinguer de son visage était d'une pâleur livide, et il paraissait en proie aux convulsions de l'agonie.

Glacée d'horreur, Consuelo sauta à terre; et, allant rejoindre Joseph, elle lui pressa le bras à la dérobée, pour qu'il s'éloignât du groupe avec elle. Lorsqu'ils eurent une avance de quelques pas:

«Nous sommes perdus si nous ne prenons la fuite à l'instant même, lui dit-elle à voix basse; ces gens-ci sont des voleurs et des assassins. Je viens d'en avoir la preuve. Doublons le pas, et jetons-nous à travers champs; car ils ont leurs raisons pour nous tromper comme ils le font.»

Joseph crut qu'un mauvais rêve avait troublé l'imagination de sa compagne. Il comprenait à peine ce qu'elle lui disait. Lui-même se sentait appesanti par une langueur inusitée; et les tiraillements d'estomac qu'il éprouvait lui faisaient croire que le vin qu'il avait bu la veille était frelaté par l'aubergiste et mêlé de méchantes drogues capiteuses. Il est certain qu'il n'avait pas fait une assez notable infraction à sa sobriété habituelle pour se sentir assoupi et abattu comme il l'était.

«Chère signora, répondit-il, vous avez le cauchemar, et je crois l'avoir en vous écoutant. Quand même ces braves gens seraient des bandits, comme il vous plaît de l'imaginer, quelle riche capture pourraient-ils espérer en s'emparant de nous?

—Je l'ignore, mais j'ai peur; et si vous aviez vu comme moi un homme assassiné dans cette même voiture où nous voyageons….»

Joseph ne put s'empêcher de rire; car cette affirmation de Consuelo avait en effet l'air d'une vision.

«Eh! ne voyez-vous donc pas tout au moins qu'ils nous égarent? reprit-elle avec feu; qu'ils nous conduisent vers le nord, tandis que Passaw et le Danube sont derrière nous? Regardez où est le soleil, et voyez dans quel désert nous marchons, au lieu d'approcher d'une grande ville!»

La justesse de ces observations frappa enfin Joseph, et commença à dissiper la sécurité, pour ainsi dire léthargique, où il était plongé.

«Eh bien, dit-il, avançons; et s'ils ont l'air de vouloir nous retenir malgré nous, nous verrons bien leurs intentions.

—Et si nous ne pouvons leur échapper tout de suite, du sang-froid, Joseph, entendez-vous? Il faudra jouer au plus fin, et leur échapper dans un autre moment.»

Alors elle le tira par le bras, feignant de boiter plus encore que la souffrance ne l'y forçait, et gagnant du terrain néanmoins. Mais ils ne purent faire dix pas de la sorte sans être rappelés par M. Mayer, d'abord d'un ton amical, bientôt avec un accent plus sévère, et enfin comme ils n'en tenaient pas compte, par les jurements énergiques des autres. Joseph tourna la tête, et vit avec terreur un pistolet braqué sur eux par le conducteur qui accourait à leur poursuite.

«Ils vont nous tuer, dit-il à Consuelo en ralentissant sa marche.

—Sommes-nous hors de portée? lui dit-elle avec sang-froid, en l'entraînant toujours et en commençant à courir.

—Je ne sais, répondit Joseph en tâchant de l'arrêter; croyez-moi, le moment n'est pas venu. Ils vont tirer sur vous.

—Arrêtez-vous, ou vous êtes morts, cria le conducteur qui courait plus vite qu'eux, et les tenait à portée du pistolet, le bras étendu.

—C'est le moment de payer d'assurance, dit Consuelo en s'arrêtant; Joseph, faites et dites comme moi. Ah! Ma foi, dit-elle à haute voix en se retournant, et en riant avec l'aplomb d'une bonne comédienne, si je n'avais pas trop de mal aux pieds pour courir davantage, je vous ferais bien voir que la plaisanterie ne prend pas.»

Et, regardant Joseph qui était pâle comme la mort, elle affecta de rire Aux éclats, en montrant cette figure bouleversée aux autres voyageurs qui s'étaient rapprochés d'eux.

«Il l'a cru! s'écria-t-elle avec une gaieté parfaitement jouée. Il l'a cru, mon pauvre camarade! Ah! Beppo, je ne te croyais pas si poltron. Eh! monsieur le professeur, voyez donc Beppo, qui s'est imaginé tout de bon que monsieur voulait lui envoyer une balle!»

Consuelo affectait de parler vénitien, tenant ainsi en respect par sa gaieté l'homme au pistolet, qui n'y entendait rien. M. Mayer affecta de rire aussi.

Puis, se tournant vers le conducteur:

«Quelle est donc cette mauvaise plaisanterie? lui dit-il non sans un clignement d'oeil que Consuelo observa très-bien. Pourquoi effrayer ainsi ces pauvres enfants?

Je voulais savoir s'ils avaient du coeur, répondit l'autre en remettant ses pistolets dans son ceinturon.

—Hélas! dit malignement Consuelo, monsieur aura maintenant une triste opinion de toi, mon ami Joseph. Quant à moi, je n'ai pas eu peur, rendez-moi justice! monsieur Pistolet.

—Vous êtes un brave, répondit M. Mayer; vous feriez un joli tambour, et vous battriez la charge à la tête d'un régiment, sans sourciller au milieu de la mitraille.

—Ah! cela, je n'en sais rien, répliqua-t-elle; peut-être aurais-je eu peur, si j'avais cru que monsieur voulût nous tuer tout de bon. Mais nous autres Vénitiens, nous connaissons tous les jeux, et on ne nous attrape pas comme cela.

—C'est égal, la mystification est de mauvais goût, reprit M. Mayer.»

Et, adressant la parole au conducteur, il parut le gronder un peu; mais Consuelo n'en fut pas dupe, et vit bien aux intonations de leur dialogue qu'il s'agissait d'une explication dont le résultat était qu'on croyait s'être mépris sur son intention de fuir.

Consuelo étant remontée dans la voiture avec les autres:

«Convenez, dit-elle en riant à M. Mayer, que votre conducteur à pistolets est un drôle de corps! Je vais l'appeler à présentsignor Pistola. Eh bien, pourtant, monsieur le professeur, convenez que ce n'était pas bien neuf, ce jeu-là!

—C'est une gentillesse allemande, dit monsieur Mayer; on a plus d'esprit que cela à Venise, n'est-ce pas?

—Oh! savez-vous ce que des Italiens eussent fait à votre place pour nous jouer un bon tour? Ils auraient fait entrer la voiture dans le premier buisson venu de la route, et ils se seraient tous cachés. Alors, quand nous nous serions retournés, ne voyant plus rien, et croyant que le diable avait tout emporté, qui eût été bien attrapé? moi, surtout qui ne peux plus me traîner; et Joseph aussi, qui est poltron comme une vache du Boehmer-Wald, et qui se serait cru abandonné dans ce désert.»

M. Mayer riait de ses facéties enfantines qu'il traduisait à mesure ausignor Pistola, non moins égayé que lui de la simplicité dugondolier. Oh! vous êtes par trop madré! répondait Mayer; on ne se frottera plus à vous faire des niches! Et Consuelo, qui voyait l'ironie profonde de ce faux bonhomme percer enfin sous son air jovial et paternel, continuait de son côté à jouer ce rôle du niais qui se croit malin, accessoire connu de tout mélodrame.

Il est certain que leur aventure en était un assez sérieux; et, tout en faisant sa partie avec habileté, Consuelo sentait qu'elle avait la fièvre. Heureusement c'est dans la fièvre qu'on agit, et dans la stupeur qu'on succombe.

Elle se montra dès lors aussi gaie qu'elle avait été réservée jusque-là; et Joseph, qui avait repris toutes ses facultés, la seconda fort bien. Tout en paraissant ne pas douter qu'ils approchassent de Passaw, ils feignirent d'ouvrir l'oreille aux propositions d'aller à Dresde, sur lesquelles M. Mayer ne manqua pas de revenir. Par ce moyen, ils gagnèrent toute sa confiance, et le mirent à même de trouver quelque expédient pour leur avouer honnêtement qu'il les y menait sans leur permission. L'expédient fut bientôt trouvé. M. Mayer n'était pas novice dans ces sortes d'enlèvements. Il y eut un dialogue animé en langue étrangère entre ces trois individus, M. Mayer, le signor Pistola, et le silencieux. Et puis tout à coup ils se mirent à parler allemand, et comme s'ils continuaient le même sujet:

«Je vous le disais bien; s'écria M. Mayer, nous avons fait fausse route; à preuve que leur voiture ne reparaît pas. Il y a plus de deux heures que nous les avons laissés derrière nous, et j'ai eu beau regarder à la montée, je n'ai rien aperçu.

—Je ne la vois pas du tout! dit le conducteur en sortant la tête de la voiture, et en la rentrant d'un air découragé.»

Consuelo avait fort bien remarqué, dès la première montée, la disparition de cette autre voiture avec laquelle on était parti de Bibereck.

«J'étais bien sûr que nous étions égarés, observa Joseph; mais je ne voulais pas le dire.

—Eh! pourquoi diable ne le disiez-vous pas? reprit le silencieux, affectant un grand déplaisir de cette découverte.

—C'est que cela m'amusait! dit Joseph, inspiré par l'innocent machiavélisme de Consuelo; c'est drôle de se perdre en voiture! je croyais que cela n'arrivait qu'aux piétons.

—Ah bien! voilà qui m'amuse aussi, dit Consuelo. Je voudrais à présent que nous fussions sur la route de Dresde!

—Si je savais où nous sommes, repartit M. Mayer, je me réjouirais avec vous, mes enfants; car je vous avoue que j'étais assez mécontent d'aller à Passaw pour le bon plaisir de messieurs mes amis, et je voudrais que nous nous fussions assez détournés pour avoir un prétexte de borner là notre complaisance envers eux.

—Ma foi, monsieur le professeur, dit Joseph, il en sera ce qu'il vous plaira; ce sont vos affaires. Si nous ne vous gênons pas, et si vous voulez toujours de nous pour aller à Dresde, nous voilà tout prêts à vous suivre, fut-ce au bout du monde. Et toi, Bertoni, qu'en dis-tu?

—J'en dis autant, répondit Consuelo. Vogue la galère!

—Vous êtes de braves enfants! répondit Mayer en cachant sa joie sous son air de préoccupation; mais je voudrais bien savoir pourtant où nous sommes.

—Où que nous soyons, il faut nous arrêter, dit le conducteur; le cheval n'en peut plus. Il n'a rien mangé depuis hier soir, et il a marché toute la nuit. Nous ne serons fâchés, ni les uns ni les autres, de nous restaurer aussi. Voici un petit bois. Nous avons encore quelques provisions; halte!»

On entra dans le bois, le cheval fut dételé. Joseph et Consuelo offrirent leurs services avec empressement; on les accepta sans méfiance. On pencha la chaise sur ses brancards; et, dans ce mouvement, la position du prisonnier invisible devenant sans doute plus douloureuse, Consuelo l'entendit encore gémir; Mayer l'entendit aussi, et regarda fixement Consuelo pour voir si elle s'en était aperçue. Mais, malgré la pitié qui déchirait son coeur, elle sut paraître sourde et impassible. Mayer fit le tour de la voiture, Consuelo, qui s'était éloignée, le vit ouvrir à l'extérieur une petite porte de derrière, jeter un coup d'oeil dans l'intérieur de la double caisse, la refermer, et remettre la clef dans sa poche.

«La marchandise est-elle avariée?cria le silencieux à M. Mayer.

—Tout est bien, répondit-il avec une indifférence brutale, et il fit tout disposer pour le déjeuner.

—Maintenant, dit Consuelo rapidement à Joseph en passant auprès de lui, fais comme moi et suis tous mes pas.»

Elle aida à étendre les provisions sur l'herbe, et à déboucher les bouteilles. Joseph l'imita en affectant beaucoup de gaieté; M. Mayer vit avec plaisir ces serviteurs volontaires se dévouer à son bien-être. Il aimait ses aises, et se mit à boire et à manger ainsi que ses compagnons avec des manières plus gloutonnes et plus grossières qu'il n'en avait montré la veille. Il tendait à chaque instant son verre à ses deux nouveaux pages, qui, à chaque instant, se levaient, se rasseyaient, et repartaient pour courir, de côté et d'autre, épiant le moment de courir une fois pour toutes, mais attendant que le vin et la digestion rendissent moins clairvoyants ces gardiens dangereux. Enfin, M. Mayer, se laissant aller sur l'herbe et déboutonnant sa veste, offrit au soleil sa grosse poitrine ornée de pistolets; le conducteur alla voir si le cheval mangeait bien, et le silencieux se mit à chercher dans quel endroit du ruisseau vaseux au bord duquel on s'était arrêté, cet animal pourrait boire. Ce fut le signal de la délivrance. Consuelo feignit de chercher aussi. Joseph s'engagea avec elle dans les buissons; et, dès qu'ils se virent cachés dans l'épaisseur du feuillage, ils prirent leur course comme deux lièvres à travers bois. Ils n'avaient plus guère à craindre les balles dans ce taillis épais; et quand ils s'entendirent rappeler, ils jugèrent qu'ils avaient pris assez d'avance pour continuer sans danger.

«II vaut pourtant mieux répondre, dit Consuelo en s'arrêtant; cela détournera les soupçons, et nous donnera le temps d'un nouveau trait de course.»

Joseph, répondit donc:

«Par ici, par ici! il y a de l'eau!

—Une source, une source!» cria Consuelo.

Et courant aussitôt à angle droit, afin de dérouter l'ennemi, ils repartirent légèrement. Consuelo ne pensait plus à ses pieds malades et enflés, Joseph avait triomphé du narcotique que M. Mayer lui avait versé la veille. La peur leur donnait des ailes.

Ils couraient ainsi depuis dix minutes, dans la direction opposée à celle qu'ils avaient prise d'abord, et ne se donnant pas le temps d'écouter les voix qui les appelaient de deux côtés différents, lorsqu'ils trouvèrent la lisière du bois, et devant eux un coteau rapide bien gazonné qui s'abaissait jusqu'à une route battue, et des bruyères semées de massifs d'arbres.

«Ne sortons pas du bois, dit Joseph. Ils vont venir ici, et de cet endroit élevé ils nous verront dans quelque sens que nous marchions.

Consuelo hésita un instant, explora le pays d'un coup d'oeil rapide, et lui dit:

«Le bois est trop petit pour nous cacher longtemps. Devant nous il y a une route, et l'espérance d'y rencontrer quelqu'un.

—Eh! s'écria Joseph, c'est la même route que nous suivions tout à l'heure. Voyez! elle fait le tour de la colline et remonte sur la droite vers le lieu d'où nous sommes partis. Que l'un des trois monte à cheval, et il nous rattrapera avant que nous ayons gagné le bas du terrain.

—C'est ce qu'il faut voir, dit Consuelo. On court vite en descendant. Je vois quelque chose là-bas sur le chemin, quelque chose qui monte de ce côté. Il ne s'agit que de l'atteindre avant d'être atteints nous-mêmes. Allons!»

Il n'y avait pas de temps à perdre en délibérations. Joseph se fia aux inspirations de Consuelo: la colline fut descendue par eux en un instant, et ils avaient gagné les premiers massifs, lorsqu'ils entendirent les voix de leurs ennemis à la lisière du bois. Cette fois, ils se gardèrent de répondre, et coururent encore, à la faveur des arbres et des buissons, jusqu'à ce qu'ils rencontrèrent un ruisseau encaissé, que ces mêmes arbres leur avaient caché. Une longue planche servait de pont; ils traversèrent, et jetèrent ensuite la planche au fond de l'eau.

Arrivés à l'autre rive, ils la descendirent, toujours protégés par une épaisse végétation; et, ne s'entendant plus appeler, ils jugèrent qu'on avait perdu leurs traces, ou bien qu'on ne se méprenait plus sur leurs intentions, et qu'on cherchait à les atteindre par surprise. Mais bientôt la végétation du rivage fut interrompue, et ils s'arrêtèrent, craignant d'être vus. Joseph avança la tête avec précaution parmi les dernières broussailles, et vit un des brigands en observation à la sortie du bois, et l'autre (vraisemblablement le signor Pistola, dont ils avaient déjà éprouvé la supériorité à la course), au bas de la colline, non loin de la rivière. Tandis que Joseph s'assurait de la position de l'ennemi, Consuelo s'était dirigée du côté de la route; et tout à coup elle revint vers Joseph:

«C'est une voiture qui vient, lui dit-elle, nous sommes sauvés! Il faut la joindre avant que celui qui nous poursuit se soit avisé de passer l'eau.»

Ils coururent dans la direction de la route en droite ligne, malgré la nudité du terrain; la voiture venait à eux au galop.

«Oh! mon Dieu! dit Joseph, si c'était l'autre voiture, celle des complices?

—Non, répondit Consuelo, c'est une berline à six chevaux, deux postillons, et deux courriers; nous sommes sauvés, te dis-je, encore un peu de courage.»

Il était bien temps d'arriver au chemin; le Pistola avait retrouvé l'empreinte de leurs pieds sur le sable au bord du ruisseau. Il avait la force et la rapidité d'un sanglier. Il vit bientôt dans quel endroit la trace disparaissait, et les pieux qui avaient assujetti la planche. Il devina la ruse, franchit l'eau à la nage, retrouva la marque des pas sur la rive, et, les suivant toujours, il venait de sortir des buissons; il voyait les deux fugitifs traverser la bruyère … mais il vit aussi la voiture; il comprit leur dessein, et, ne pouvant plus s'y opposer, il rentra dans les broussailles et s'y tint sur ses gardes.

Aux cris des deux jeunes gens, qui d'abord furent pris pour des mendiants, la berline ne s'arrêta pas. Les voyageurs jetèrent quelques pièces de monnaie; et leurs courriers d'escorte, voyant que nos fugitifs, au lieu de les ramasser, continuaient à courir en criant à la portière, marchèrent sur eux au galop pour débarrasser leurs maîtres de cette importunité. Consuelo, essoufflée et perdant ses forces comme il arrive presque toujours au moment du succès, ne pouvait faire sortir un son de son gosier, et joignait les mains d'un air suppliant, en poursuivant les cavaliers, tandis que Joseph, cramponné à la portière, au risque de manquer prise et de se faire écraser, criait d'une voix haletante:

«Au secours! au secours! nous sommes poursuivis; au voleur! à l'assassin!»

Un des deux voyageurs qui occupaient la berline parvint enfin à comprendre ces paroles entrecoupées, et fit signe à un des courriers qui arrêta les postillons. Consuelo, lâchant alors la bride de l'autre courrier à laquelle elle s'était suspendue, quoique le cheval se cabrât et que le cavalier la menaçât de son fouet, vint se joindre à Joseph; et sa figure animée par la course frappa les voyageurs, qui entrèrent en pourparler.

«Qu'est-ce que cela signifie, dit l'un des deux: est-ce une nouvelle manière de demander l'aumône! On vous a donné, que voulez-vous encore? ne pouvez-vous répondre?»

Consuelo était comme prête à expirer. Joseph, hors d'haleine, ne pouvait que dire:

«Sauvez-nous, sauvez-nous! et il montrait le bois et la colline sans réussir à retrouver la parole.

—Ils ont l'air de deux renards forcés à la chasse, dit l'autre voyageur; attendons que la voix leur revienne.» Et les deux seigneurs, magnifiquement équipés, les regardèrent en souriant d'un air de sang-froid qui contrastait avec l'agitation des pauvres fugitifs.

Enfin, Joseph réussit à articuler encore les mots de voleurs et d'assassins; aussitôt les nobles voyageurs se firent ouvrir la voiture, et, s'avançant sur le marche-pied, regardèrent de tous côtés, étonnés de ne rien voir qui pût motiver une pareille alerte. Les brigands s'étaient cachés, et la campagne était déserte et silencieuse. Enfin, Consuelo, revenant à elle, leur parla ainsi, en s'arrêtant à chaque phrase pour respirer:

«Nous sommes deux pauvres musiciens ambulants; nous avons été enlevés par des hommes que nous ne connaissons pas, et qui, sous prétexte de nous rendre service, nous ont fait monter dans leur voiture et voyager toute la nuit. Au point du jour, nous nous sommes aperçus qu'on nous trompait, et qu'on nous menait vers le nord, au lieu de suivre la route de Vienne. Nous avons voulu fuir; ils nous ont menacés, le pistolet à la main. Enfin, ils se sont arrêtés dans les bois que voici, nous nous sommes échappés, et nous avons couru vers votre voiture. Si vous nous abandonnez ici, nous sommes perdus; ils sont à deux pas de la route, l'un dans les buissons, les autres dans le bois.

—Combien sont-ils donc? demanda un des courriers.

—Mon ami, dit en français un des voyageurs auquel Consuelo s'était adressée parce qu'il était plus près d'elle, sur le marchepied, apprenez que cela ne vous regarde pas. Combien sont-ils? voilà une belle question! Votre devoir est de vous battre si je vous l'ordonne, et je ne vous charge point de compter les ennemis.

—Vraiment, voulez-vous vous amuser à pourfendre? reprit en français l'autre seigneur; songez, baron, que cela prend du temps.

—Ce ne sera pas long, et cela nous dégourdira. Voulez-vous être de la partie, comte?

—Soit! si cela vous amuse. Et le comte prit avec une majestueuse indolence son épée dans une main, et dans l'autre deux pistolets dont la crosse était ornée de pierreries.

—Oh! vous faites bien, Messieurs,» s'écria Consuelo, à qui l'impétuosité de son coeur fit oublier un instant son humble rôle, et qui pressa de ses deux mains le bras du comte.

Le comte, surpris d'une telle familiarité de la part d'un petit drôle de cette espèce, regarda sa manche d'un air de dégoût railleur, la secoua, et releva ses yeux avec une lenteur méprisante sur Consuelo qui ne put s'empêcher de sourire, en se rappelant avec quelle ardeur le comte Zustiniani et tant d'autres illustrissimes Vénitiens lui avaient demandé, en d'autres temps, la faveur de baiser une de ces mains dont l'insolence paraissait maintenant si choquante. Soit qu'il y eût en elle, en cet instant, un rayonnement de fierté calme et douce qui démentait les apparences de sa misère, soit que sa facilité à parler la langue du bon ton en Allemagne fit penser qu'elle était un jeune gentilhomme travesti, soit enfin que le charme de son sexe se fit instinctivement sentir, le comte changea de physionomie tout à coup, et, au lieu d'un sourire de mépris, lui adressa un sourire de bienveillance. Le comte était encore jeune et beau; on eût pu être ébloui des avantages de sa personne, si le baron ne l'eût surpassé en jeunesse, en régularité de traits, et en luxe de stature. C'étaient les deux plus beaux hommes de leur temps, comme on le disait d'eux, et probablement de beaucoup d'autres.

Consuelo, voyant les regards expressifs du jeune baron s'attacher aussi sur elle avec une expression d'incertitude, de surprise et d'intérêt, détourna leur attention de sa personne en leur disant:

«Allez, Messieurs, ou plutôt venez; nous vous servirons de guides. Ces bandits ont dans leur voiture un malheureux caché dans un compartiment de la caisse, enfermé comme dans un cachot. Il est là pieds et poings liés, mourant, ensanglanté, et un bâillon dans la bouche. Allez le délivrer; cela convient à de nobles coeurs comme les vôtres!

—Vive Dieu, cet enfant est fort gentil! s'écria le baron, et je vois, cher comte, que nous n'avons pas perdu notre temps à l'écouter. C'est peut-être un brave gentilhomme que nous allons tirer des mains de ces bandits.

—Vous dites qu'ils sont là? reprit le comte en montrant le bois.

—Oui, dit Joseph; mais ils sont dispersés, et si vos seigneuries veulent bien écouter mon humble avis, elles diviseront l'attaque. Elles monteront la côte dans leur voiture, aussi vite que possible, et, après avoir tourné la colline, elles trouveront à la hauteur du bois que voici, et tout à l'entrée, sur la lisière opposée, la voiture où est le prisonnier, tandis que je conduirai messieurs les cavaliers directement par la traverse. Les bandits ne sont que trois; ils sont bien armés; mais, se voyant pris des deux côtés à la fois, ils ne feront pas de résistance.

—L'avis est bon, dit le baron. Comte, restez dans la voiture, et faites-vous accompagner de votre domestique. Je prends son cheval. Un de ces enfants vous servira de guide pour savoir en quel lieu il faut vous arrêter. Moi, j'emmène celui-ci avec mon chasseur. Hâtons-nous; car si nos brigands ont l'éveil, comme il est probable, ils prendront les devants.

—La voiture ne peut vous échapper, observa Consuelo; leur cheval est sur les dents.»

Le baron sauta sur celui du domestique du comte, et ce domestique monta derrière la voiture.

«Passez, dit le comte à Consuelo, en la faisant entrer la première, sans se rendre compte à lui-même de ce mouvement de déférence. Il s'assit pourtant dans le fond, et elle resta sur le devant. Penché à la portière pendant que les postillons prenaient le grand galop, il suivait de l'oeil son compagnon qui traversait le ruisseau à cheval, suivi de son homme d'escorte, lequel avait pris Joseph en croupe pour passer l'eau. Consuelo n'était pas sans inquiétude pour son pauvre camarade, exposé au premier feu; mais elle le voyait avec estime et approbation courir avec ardeur à ce poste périlleux. Elle le vit remonter la colline, suivi des cavaliers qui éperonnaient vigoureusement leurs montures, puis disparaître sous le bois. Deux coups de feu se firent entendre, puis un troisième…. La berline tournait le monticule. Consuelo, ne pouvant rien savoir, éleva son âme à Dieu; et le comte, agité d'une sollicitude analogue pour son noble compagnon, cria en jurant aux postillons:

«Mais forcez donc le galop, canailles! ventre à terre!…»

Lesignor Pistola, auquel nous ne pouvons donner d'autre nom que celui dont Consuelo l'avait gratifié, car nous ne l'avons pas trouvé assez intéressant de sa personne pour faire des recherches à cet égard, avait vu, du lieu où il était caché, la berline s'arrêter aux cris des fugitifs. L'autre anonyme, que nous appelons aussi, comme Consuelo, leSilencieux, avait fait, du haut de la colline, la même observation et la même réflexion; il avait couru rejoindre Mayer, et tous deux songeaient aux moyens de se sauver. Avant que le baron eût traversé le ruisseau, Pistola avait gagné du chemin, et s'était déjà tapi dans le bois. Il les laissa passer, et leur tira par derrière deux coups de pistolet, dont l'un perça le chapeau du baron, et l'autre blessa le cheval du domestique assez légèrement. Le baron tourna bride, l'aperçut, et, courant sur lui, l'étendit par terre d'un coup de pistolet. Puis il le laissa se rouler dans les épines en jurant, et suivit Joseph qui arriva à la voiture de M. Mayer presque en même temps que celle du comte. Ce dernier avait déjà sauté à terre. Mayer et le Silencieux avaient disparu avec le cheval sans perdre le temps à cacher la chaise. Le premier soin des vainqueurs fut de forcer la serrure de la caisse où était renfermé le prisonnier. Consuelo aida avec transport à couper les cordes et le bâillon de ce malheureux, qui ne se vit pas plus tôt délivré qu'il se jeta à terre prosterné devant ses libérateurs, et remerciant Dieu. Mais, dès qu'il eut regardé le baron, il se crut retombé de Charybde en Scylla.

Ah! monsieur le baron de Trenk! s'écria-t-il, ne me perdez pas, ne me livrez pas. Grâce, grâce pour un pauvre déserteur, père de famille! Je ne suis pas plus Prussien que vous, monsieur le baron; je suis sujet autrichien comme vous, et je vous supplie de ne pas me faire arrêter. Oh! faites-moi grâce!

—Faites-lui grâce, monsieur le baron de Trenk! s'écria Consuelo sans savoir à qui elle parlait, ni de quoi il s'agissait.

—Je te fais grâce, répondit le baron; mais à condition que tu vas t'engager par les plus épouvantables serments à ne jamais dire de qui tu tiens la vie et la liberté.»

Et en parlant ainsi, le baron, tirant un mouchoir de sa poche, s'enveloppa soigneusement la figure, dont il ne laissa passer qu'un oeil.

«Êtes-vous blessé? dit le comte.

—Non, répondit-il en rabattant son chapeau sur son visage; mais si nous rencontrons ces prétendus brigands, je ne me soucie pas d'être reconnu. Je ne suis déjà pas très-bien dans les papiers de mon gracieux souverain: il ne me manquerait plus que cela!

—Je comprends ce dont il s'agit, reprit le comte; mais soyez sans crainte, je prends tout sur moi.

—Cela peut sauver ce déserteur des verges et de la potence, mais non pas moi d'une disgrâce. N'importe! on ne sait pas ce qui peut arriver; il faut obliger ses semblables à tout risque. Voyons, malheureux! peux-tu tenir sur tes jambes! Pas trop, à ce que je vois. Tu es blessé?

—J'ai reçu beaucoup de coups, il est vrai, mais je ne les sens plus.

—Enfin, peux-tu déguerpir?

—Oh! oui, monsieur l'aide de camp.

—Ne m'appelle pas ainsi, drôle, tais-toi; va-t'en! Et nous, cher comte, faisons de même: il me tarde d'avoir quitté ce bois. J'ai abattu un des recruteurs; si le roi le savait, mon affaire serait bonne!… quoique après tout, je m'en moque! ajouta-t-il en levant les épaules.

—Hélas, dit Consuelo, tandis que Joseph passait sa gourde au déserteur, si on l'abandonne ici, il sera bientôt repris. Il a les pieds enflés par les cordes, et peut à peine se servir de ses mains. Voyez, comme il est pâle et défait!

—Nous ne l'abandonnerons pas, dit le comte qui avait les yeux attachés sur Consuelo. Franz, descendez de cheval, dit-il à son domestique; et, s'adressant au déserteur:—Monte sur cette bête, je te la donne, et ceci encore, ajouta-t-il en lui jetant sa bourse. As-tu la force de gagner l'Autriche?

—Oui, oui, Monseigneur!

—Veux-tu aller à Vienne?

—Oui, Monseigneur.

—Veux-tu reprendre du service?

—Oui, Monseigneur, pourvu que ce ne soit pas en Prusse.

—Va-t'en trouver Sa Majesté l'impératrice-reine: elle reçoit tout le monde un jour par semaine. Dis-lui que c'est le comte Hoditz qui lui fait présent d'un très-beau grenadier, parfaitement dressé à la prussienne.

—J'y cours, Monseigneur.

—Et n'aie jamais le malheur de nommer M. le baron, ou je te fais prendre par mes gens, et je te renvoie en Prusse.

—J'aimerais mieux mourir tout de suite. Oh! si les misérables m'avaient laissé l'usage des mains, je me serais tué quand ils m'ont repris.

—Décampe!

Oui, Monseigneur.»

Il acheva d'avaler le contenu de la gourde, la rendit à Joseph, l'embrassa, sans savoir qu'il lui devait un service bien plus important, se prosterna devant le comte et le baron, et, sur un geste d'impatience de celui-ci qui lui coupa la parole, il fit un grand signe de croix, baisa la terre, et monta à cheval avec l'aide des domestiques, car il ne pouvait remuer les pieds; mais à peine fut-il en selle, que, reprenant courage et vigueur, il piqua des deux et se mit à courir bride abattue sur la route du midi.

«Voilà qui achèvera de me perdre, si on découvre jamais que je vous ai laissé faire, dit le baron au comte. C'est égal, ajouta-t-il avec un grand éclat de rire; l'idée de faire cadeau à Marie-Thérèse d'un grenadier de Frédéric est la plus charmante du monde. Ce drôle, qui a envoyé des balles aux houlans de l'impératrice, va en envoyer aux cadets du roi de Prusse! Voilà des sujets bien fidèles, et des troupes bien choisies!

—Les souverains n'en sont pas plus mal servis. Ah ça, qu'allons-nous faire de ces enfants?

—Nous pouvons dire comme le grenadier, répondit Consuelo, que, si vous nous abandonnez ici, nous sommes perdus.

—Je ne crois pas, répondit le comte, qui mettait dans toutes ses paroles une sorte d'ostentation chevaleresque, que nous vous ayons donné lieu jusqu'ici de mettre en doute nos sentiments d'humanité. Nous allons vous emmener jusqu'à ce que vous soyez assez loin d'ici pour ne plus rien craindre. Mon domestique, que j'ai mis à pied, montera sur le siège de la voiture, dit-il en s'adressant au baron; et il ajouta d'un ton plus bas: —Ne préférez-vous pas la société de ces enfants à celle d'un valet qu'il nous faudrait admettre dans la voiture, et devant lequel nous serions obligés de nous contraindre davantage?

—Eh! sans doute, répondit le baron; des artistes, quelque pauvres qu'ils soient, ne sont déplacés nulle part. Qui sait si celui qui vient de retrouver son violon dans ces broussailles, et qui le remporte avec tant de joie, n'est pas un Tartini en herbe? Allons, troubadour! dit-il à Joseph qui venait effectivement de ressaisir son sac, son instrument et ses manuscrits sur le champ de bataille, venez avec nous, et, à notre premier gîte, vous nous chanterez ce glorieux combat où nous n'avons trouvé personne à qui parler.

—Vous pouvez vous moquer de moi à votre aise, dit le comte lorsqu'ils furent installés dans le fond de la voiture, et les jeunes gens vis-à-vis d'eux (la berline roulait déjà rapidement vers l'Autriche), vous qui avez abattu une pièce de ce gibier de potence.

—J'ai bien peur de ne l'avoir pas tué sur le coup, et de le retrouver quelque jour à la porte du cabinet de Frédéric: je vous céderais donc cet exploit de grand coeur.

—Moi qui n'ai même pas vu l'ennemi, reprit le comte, je vous l'envie sincèrement, votre exploit; je prenais goût à l'aventure, et j'aurais eu du plaisir à châtier ces drôles comme ils le méritent. Venir saisir des déserteurs et lever des recrues jusque sur le territoire de la Bavière, aujourd'hui l'alliée fidèle de Marie-Thérèse! c'est d'une insolence qui n'a pas de nom!

—Ce serait un prétexte de guerre tout trouvé, si on n'était las de se battre, et si le temps n'était à la paix pour le moment. Vous m'obligerez donc, monsieur le comte, en n'ébruitant pas cette aventure, non-seulement à cause de mon souverain, qui me saurait fort mauvais gré du rôle que j'y ai joué, mais encore à cause de la mission dont je suis chargé auprès de votre impératrice. Je la trouverais fort mal disposée à me recevoir, si je l'abordais sous le coup d'une pareille impertinence de la part de mon gouvernement.

—Ne craignez rien de moi, répondit le comte; vous savez que je ne suis pas un sujet zélé, parce que je ne suis pas un courtisan ambitieux….

—Et quelle ambition pourriez-vous avoir encore, cher comte? L'amour et la fortune ont couronné vos voeux; au lieu que moi…. Ah! combien nos destinées sont dissemblables jusqu'à présent, malgré l'analogie qu'elles présentent au premier abord!»

En parlant ainsi, le baron tira de son sein un portrait entouré de diamants, et se mit à le contempler avec des yeux attendris, et en poussant de profonds soupirs, qui donnèrent un peu envie de rire à Consuelo. Elle trouva qu'une passion si peu discrète n'était pas de bon goût, et railla intérieurement cette manière de grand seigneur.

«Cher baron, reprit le comte en baissant la voix (Consuelo feignait de ne pas entendre, et y faisait même son possible), je vous supplie de n'accorder à personne la confiance dont vous m'avez honoré, et surtout de ne montrer ce portrait à nul autre qu'à moi. Remettez-le dans sa boîte, et songez que cet enfant entend le français aussi bien que vous et moi.

—A propos! s'écria le baron en refermant le portrait sur lequel Consuelo s'était bien gardée de jeter les yeux, que diable voulaient-ils faire de ces deux petits garçons, nos racoleurs? Dites, que vous proposaient-ils pour vous engager à les suivre?

—En effet, dit le comte, je n'y songeais pas, et maintenant je ne m'explique pas leur fantaisie; eux qui ne cherchent à enrôler que des hommes dans la force de l'âge, et d'une stature démesurée, que pouvaient-ils faire de deux petits enfants?»

Joseph raconta que le prétendu Mayer s'était donné pour musicien, et leur avait continuellement parlé de Dresde et d'un engagement à la chapelle de l'électeur.

«Ah! m'y voilà! reprit le baron, et ce Mayer, je gage que je le connais! Ce doit être un nommé N…, ex-chef de musique militaire, aujourd'hui recruteur pour la musique des régiments prussiens. Nos indigènes ont la tête si dure, qu'ils ne réussiraient pas à jouer juste et en mesure, si Sa Majesté, qui a l'oreille plus délicate que feu le roi son père, ne tirait de la Bohême et de la Hongrie ses clairons, ses fifres, et ses trompettes. Le bon professeur de tintamarre a cru faire un joli cadeau, à son maître En lui amenant, outre le déserteur repêché sur vos terres, deux petits musiciens à mine intelligente; et le faux-fuyant de leur promettre Dresde et les délices de la cour n'était pas mal trouvé, pour commencer. Mais vous n'eussiez pas seulement aperçu Dresde, mes enfants, et, bon gré, mal gré, vous eussiez été incorporés dans la musique de quelque régiment d'infanterie seulement pour le reste de vos jours.

—Je sais à quoi m'en tenir maintenant sur le sort qui nous attendait, répondit Consuelo; j'ai entendu parler des abominations de ce régime militaire, de la mauvaise foi et de la cruauté des enlèvements de recrues. Je vois, à la manière dont le pauvre grenadier était traité par ces misérables, qu'on ne m'avait rien exagéré. Oh! le grand Frédéric!…

—Sachez, jeune homme, dit le baron avec une emphase un peu ironique, queSa Majesté ignore les moyens, et ne connaît que les résultats.

—Dont elle profite, sans se soucier du reste, reprit Consuelo animée par une indignation irrésistible. Oh! Je le sais, monsieur le baron, les rois n'ont jamais tort, et sont innocents de tout le mal qu'on fait pour leur plaire.

—Le drôle a de l'esprit! s'écria le comte en riant; mais soyez prudent, mon joli petit tambour, et n'oubliez pas que vous parlez devant un officier supérieur du régiment où vous deviez peut-être entrer.

—Sachant me taire, monsieur le comte, je ne révoque jamais en doute la discrétion d'autrui.

—Vous l'entendez, baron! il vous promet le silence que vous n'aviez pas songé à lui demander! Allons, c'est un charmant enfant.

—Et je me fie à lui de tout mon coeur, repartit le baron. Comte, vous devriez l'enrôler, vous, et l'offrir comme page à Son Altesse.

—C'est fait, s'il y consent, dit le comte en riant. Voulez-vous accepter cet engagement, beaucoup plus doux que celui du service prussien? Ah! mon enfant! il ne s'agira ni de souffler dans des chaudrons, ni de battre le rappel avant le jour, ni de recevoir la schlague et de manger du pain de briques pilées, mais de porter la queue et l'éventail d'une dame admirablement belle et gracieuse, d'habiter un palais de fées, de présider aux jeux et aux ris, et de faire votre partie dans des concerts qui valent bien ceux du grand Frédéric! Êtes-vous tenté? Ne me prenez-vous pas pour un Mayer?

—Et quelle est donc cette altesse si gracieuse et si magnifique? demandaConsuelo en souriant.

—C'est la margrave douairière de Bareith, princesse de Culmbach, mon illustre épouse, répondit le comte Hoditz; c'est maintenant la châtelaine de Roswald en Moravie.»

Consuelo avait cent fois entendu raconter à la chanoinesse Wenceslawa de Rudolstadt la généalogie, les alliances et l'histoire anecdotique de toutes les principautés et aristocraties grandes et petites de l'Allemagne et des pays circonvoisins; plusieurs de ces biographies l'avaient frappée, et entre autres celle du comte Hoditz-Roswald, seigneur morave très-riche, chassé et abandonné par un père irrité de ses déportements, aventurier très-répandu dans toutes les cours de l'Europe; enfin, grand-écuyer et amant de la margrave douairière de Bareith, qu'il avait épousée en secret, enlevée et conduite à Vienne, de là en Moravie, où, ayant hérité de son père, il l'avait mise récemment à la tête d'une brillante fortune. La chanoinesse était revenue souvent sur cette histoire, qu'elle trouvait fort scandaleuse parce que la margrave était princesse suzeraine, et le comte simple gentilhomme; et c'était pour elle un sujet de se déchaîner contre les mésalliances et les mariages d'amour. De son côté, Consuelo, qui cherchait à comprendre et à bien connaître les préjugés de la caste nobiliaire, faisait son profit de ces révélations et ne les oubliait pas. La première fois que le comte Hoditz s'était nommé devant elle, elle avait été frappée d'une vague réminiscence, et maintenant elle avait présentes toutes les circonstances de la vie et du mariage romanesque de cet aventurier célèbre. Quant au baron de Trenk, qui n'était alors qu'au début de sa mémorable disgrâce, et qui ne présageait guère son épouvantable avenir, elle n'en avait jamais entendu parler. Elle écouta donc le comte étaler avec un peu de vanité le tableau de sa nouvelle opulence. Raillé et méprisé dans les petites cours orgueilleuses de l'Allemagne, Hoditz avait longtemps rougi d'être regardé comme un pauvre diable enrichi par sa femme. Héritier de biens immenses, il se croyait désormais réhabilité en étalant le faste d'un roi dans son comté morave, et produisait avec complaisance ses nouveaux titres à la considération ou à l'envie de minces souverains beaucoup moins riches que lui. Rempli de bons procédés et d'attentions délicates pour sa margrave, il ne se piquait pourtant pas d'une scrupuleuse fidélité envers une femme beaucoup plus âgée que lui; et soit que cette princesse eût, pour fermer les yeux, les bons principes et le bon goût du temps, soit qu'elle crût que l'époux illustré par elle ne pouvait jamais ouvrir les yeux sur le déclin de sa beauté, elle ne le gênait point dans ses fantaisies.

Au bout de quelques lieues, on trouva un relais préparé exprès à l'avance pour les nobles voyageurs. Consuelo et Joseph voulurent descendre et prendre congé d'eux; mais ils s'y opposèrent, prétextant la possibilité de nouvelles entreprises de la part des recruteurs répandus dans le pays.

«Vous ne savez pas, leur dit Trenk (et il n'exagérait rien), combien cette race est habile et redoutable. En quelque lieu de l'Europe civilisée que vous mettiez le pied, si vous êtes pauvre et sans défense, si vous avez quelque vigueur ou quelque talent, vous êtes exposé à la fourberie ou à la violence de ces gens-là. Ils connaissent tous les passages de frontières, tous les sentiers de montagnes, toutes les routes de traverse, tous les gîtes équivoques, tous les coquins dont ils peuvent espérer assistance et main-forte au besoin. Ils parlent toutes les langues, tous les patois, car ils ont vu toutes les nations et fait tous les métiers. Ils excellent à manier un cheval, à courir, nager, sauter par-dessus les précipices comme de vrais bandits. Ils sont presque tous braves, durs à la fatigue, menteurs, adroits et impudents, vindicatifs, souples et cruels. C'est le rebut de l'espèce humaine, dont l'organisation militaire du feu roi de Prusse,Gros-Guillaume, a fait les pourvoyeurs les plus utiles de sa puissance, et les soutiens les plus importants de sa discipline. Ils rattraperaient un déserteur au fond de la Sibérie, et iraient le chercher au milieu des balles de l'armée ennemie, pour le seul plaisir de le ramener en Prusse et de l'y faire pendre pour l'exemple. Ils ont arraché de l'autel un prêtre qui disait sa messe, parce qu'il avait cinq pieds dix pouces; ils ont volé un médecin à la princesse électorale; ils ont mis en fureur dix fois le vieux margrave de Bareith, en lui enlevant son armée composée de vingt ou trente hommes, sans qu'il ait osé en demander raison ouvertement; ils ont fait soldat à perpétuité un gentilhomme français qui allait voir sa femme et ses enfants aux environs de Strasbourg; ils ont pris des Russes à la czarine Élisabeth, des houlans au maréchal de Saxe, des pandours à Marie-Thérèse, des magnats de Hongrie, des seigneurs polonais, des chanteurs italiens, et des femmes de toutes les nations, nouvelles Sabines mariées de force à des soldats. Tout leur est bon; outre leurs appointements et leurs frais de voyages qui sont largement rétribués, ils ont une prime de tant par tête, que dis-je! de tant par pouce et par ligne de stature….

—Oui! dit Consuelo, ils fournissent de la chair humaine à tant par once! Ah! votre grand roi est un ogre!… Mais soyez tranquille, monsieur le baron, dites toujours; vous avez fait une belle action en rendant la liberté à notre pauvre déserteur. J'aimerais mieux subir les supplices qui lui étaient destinés, que de dire une parole qui pût vous nuire.»

Trenk, dont le fougueux caractère ne comportait pas la prudence, et qui était déjà aigri par les rigueurs et les injustices incompréhensibles de Frédéric à son égard, trouvait un amer plaisir à dévoiler devant le comte Hoditz les forfaits de ce régime dont il avait été témoin et complice, dans un temps de prospérité, où ses réflexions n'avaient pas toujours été aussi équitables et aussi sévères. Maintenant persécuté secrètement, quoique en apparence il dût à la confiance du roi de remplir une mission diplomatique importante auprès de Marie-Thérèse, il commençait à détester son maître, et à laisser paraître ses sentiments avec trop d'abandon. Il rapporta au comte les souffrances, l'esclavage et le désespoir de cette nombreuse milice prussienne, précieuse à la guerre, mais si dangereuse durant la paix, qu'on en était venu, pour la réduire, à un système de terreur et de barbarie sans exemple. Il raconta l'épidémie de suicide qui s'était répandue dans l'armée, et les crimes que commettaient des soldats, honnêtes et dévots d'ailleurs, dans le seul but de se faire condamner à mort pour échapper à l'horreur de la vie qu'on leur avait faite.

«Croiriez-vous, dit-il, que les rangssurveilléssont ceux qu'on recherche avec le plus d'ardeur? Il faut que vous sachiez que ces rangs surveillés sont composés de recrues étrangères, d'hommes enlevés, ou de jeunes gens de la nation prussienne, lesquels, au début d'une carrière militaire qui ne doit finir qu'avec la vie, sont généralement en proie, durant les premières années, au plus horrible découragement. On les divise par rangs, et on les fait marcher, soit en paix, soit en guerre, devant une rangée d'hommes plus soumis ou plus déterminés, qui ont la consigne de tirer chacun sur celui qui marche devant lui, si ce dernier montre la plus légère intention de fuir ou de résister. Si le rang chargé de cette exécution la néglige, le rang placé derrière, qui est encore choisi parmi de plus insensibles et de plus farouches ( car il y en a parmi les vieux soldats endurcis et les volontaires, qui sont presque tous des scélérats), ce troisième rang, dis-je, est chargé de tirer sur les deux premiers; et ainsi de suite, si le troisième rang faiblit dans l'exécution. Ainsi, chaque rang de l'armée a, dans la bataille l'ennemi en face et l'ennemi sur ses talons, nulle part des semblables, des compagnons, ou des frères d'armes. Partout la violence, la mort et l'épouvante! C'est avec cela, dit le grand Frédéric, qu'on forme des soldats invincibles. Eh bien, une place dans ces premiers rangs est enviée et recherchée par le jeune militaire prussien; et sitôt qu'il y est placé, sans concevoir la moindre espérance de salut, il se débande et jette ses armes, afin d'attirer sur lui les balles de ses camarades. Ce mouvement de désespoir en sauve plusieurs, qui, risquant le tout pour le tout, et bravant les plus insurmontables dangers, parviennent à s'échapper, et souvent passent à l'ennemi. Le roi ne s'abuse pas sur l'horreur que son joug de fer inspire à l'armée, et vous savez peut-être son mot au duc de Brunswick, son neveu, qui assistait à une de ses grandes revues, et ne se lassait pas d'admirer la belle tenue et les superbes manoeuvres de ses troupes. «—La réunion et l'ensemble de tant de beaux hommes vous surprend? lui dit Frédéric; et moi, il y a quelque chose qui m'étonne bien davantage!—Quoi donc? dit le jeune duc.—C'est que nous soyons en sûreté, vous et moi, au milieu d'eux, répondit le roi.»


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