XLIV.

Lorsqu'elle reprit l'usage de ses facultés, se voyant assise sur un lit assez dur, et ne pouvant encore soulever ses paupières, elle essaya de rassembler ses souvenirs. Mais la prostration avait été si complète, que ses facultés revinrent lentement; et, comme si la somme de fatigues et d'émotions qu'elle avait supportées depuis un certain temps fût arrivée à dépasser ses forces, elle tenta vainement de se rappeler ce qu'elle était devenue depuis qu'elle avait quitté Venise. Son départ même de cette patrie adoptive, où elle avait coulé des jours si doux, lui apparut comme un songe; et ce fut pour elle un soulagement (hélas! trop court) de pouvoir douter un instant de son exil et des malheurs qui l'avaient causé. Elle se persuada donc qu'elle était encore dans sa pauvre chambre de la Corte-Minelli, sur le grabat de sa mère, et qu'après avoir eu avec Anzoleto une scène violente et amère dont le souvenir confus flottait dans Son esprit, elle revenait à la vie et à l'espérance en le sentant près d'elle, en entendant sa respiration entrecoupée, et les douces paroles qu'il lui adressait à voix basse. Une joie languissante et pleine de délices pénétra son cœur à cette pensée, et elle se souleva avec effort pour regarder son ami repentant et pour lui tendre la main. Mais elle ne pressa qu'une main froide et inconnue; et, au lieu du riant soleil qu'elle était habituée à voir briller couleur de rose à travers son rideau blanc, elle ne vit qu'une clarté sépulcrale, tombant d'une voûte sombre et nageant dans une atmosphère humide; elle sentit sous ses bras la rude dépouille des animaux sauvages, et, dans un horrible silence, la pâle figure d'Albert se pencha vers elle comme un spectre.

Consuelo se crut descendue vivante dans le tombeau; elle ferma les yeux, et retomba sur le lit de feuilles sèches, avec un douloureux gémissement. Il lui fallut encore plusieurs minutes pour comprendre où elle était, et à quel hôte sinistre elle se trouvait confiée. La peur, que l'enthousiasme de son dévouement avait combattue et dominée jusque-là, s'empara d'elle, au point qu'elle craignit de rouvrir les yeux et de voir quelque affreux spectacle, des apprêts de mort, un sépulcre ouvert devant elle. Elle sentit quelque chose sur son front, et y porta la main. C'était une guirlande de feuillage dont Albert l'avait couronnée. Elle l'ôta pour la regarder, et vit une branche de cyprès.

«Je t'ai crue morte, ô mon âme, ô ma consolation! lui dit Albert en s'agenouillant auprès d'elle, et j'ai voulu avant de te suivre dans le tombeau te parer des emblèmes de l'hyménée. Les fleurs ne croissent point autour de moi, Consuelo. Les noirs cyprès étaient les seuls rameaux où ma main pût cueillir ta couronne de fiancée. La voilà, ne la repousse pas. Si nous devons mourir ici, laisse-moi te jurer que, rendu à la vie, je n'aurais jamais eu d'autre épouse que toi, et que je meurs avec toi, uni à toi par un serment indissoluble.

—Fiancés, unis! s'écria Consuelo terrifiée en jetant des regards consternés autour d'elle: qui donc a prononcé cet arrêt? qui donc a célébré cet hyménée?

—C'est la destinée, mon ange, répondit Albert avec une douceur et une tristesse inexprimables. Ne songe pas à t'y soustraire. C'est une destinée bien étrange pour toi, et pour moi encore plus. Tu ne me comprends pas, Consuelo, et il faut pourtant que tu apprennes la vérité. Tu m'as défendu tout à l'heure de chercher dans le passé; tu m'as interdit le souvenir de ces jours écoulés qu'on appelle la nuit des siècles. Mon être t'a obéi, et je ne sais plus rien désormais de ma vie antérieure. Mais ma vie présente, je l'ai interrogée, je la connais; je l'ai vue tout entière d'un regard, elle m'est apparue en un instant pendant que tu reposais dans les bras de la mort. Ta destinée, Consuelo, est de m'appartenir, et cependant tu ne seras jamais à moi. Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimeras jamais comme je t'aime. Ton amour pour moi n'est que de la charité, ton dévouement de l'héroïsme. Tu es une sainte que Dieu m'envoie, et jamais tu ne seras une femme pour moi. Je dois mourir consumé d'un amour que tu ne peux partager; et cependant, Consuelo, tu seras mon épouse comme tu es déjà ma fiancée, soit que nous périssions ici et que ta pitié consente à me donner ce titre d'époux qu'un baiser ne doit jamais sceller, soit que nous revoyions le soleil, et que ta conscience t'ordonne d'accomplir les desseins de Dieu envers moi.

—Comte Albert, dit Consuelo en essayant de quitter ce lit couvert de peaux d'ours noirs qui ressemblaient à un drap mortuaire, je ne sais si c'est l'enthousiasme d'une reconnaissance trop vive ou la suite de votre délire qui vous fait parler ainsi. Je n'ai plus la force de combattre vos illusions; et si elles doivent se tourner contre moi, contre moi qui suis venue, au péril de ma vie, vous secourir et vous consoler, je sens que je ne pourrai plus vous disputer ni mes jours ni ma liberté. Si ma vue vous irrite et si Dieu m'abandonne, que la volonté de Dieu soit faite! Vous qui croyez savoir tant de choses, vous ne savez pas combien ma vie est empoisonnée, et avec combien peu de regrets j'en ferais le sacrifice!

—Je sais que tu es bien malheureuse, ô ma pauvre sainte! je sais que tu portes au front une couronne d'épines que je ne puis en arracher. La cause et la suite de tes malheurs, je les ignore, et je ne te les demande pas. Mais je t'aimerais bien peu, je serais bien peu digne de ta compassion, si, dès le jour où je t'ai rencontrée, je n'avais pas pressenti et reconnu en toi la tristesse qui remplit ton âme et abreuve ta vie. Que peux-tu craindre de moi, Consuelo de mon âme? Toi, si ferme et si sage, toi à qui Dieu a inspiré des paroles qui m'ont subjugué et ranimé en un instant, tu sens donc défaillir étrangement la lumière de ta foi et de ta raison, puisque tu redoutes ton ami, ton serviteur et ton esclave? Reviens à toi, mon ange; regarde-moi. Me voici à tes pieds, et pour toujours, le front dans la poussière. Que veux-tu, qu'ordonnes-tu? Veux-tu sortir d'ici à l'instant même, sans que je te suive, sans que je reparaisse jamais devant toi? Quel sacrifice exiges-tu? Quel serment veux-tu que je te fasse? Je puis te promettre tout et t'obéir en tout. Oui, Consuelo, je peux même devenir un homme tranquille, soumis, et, en apparence, aussi raisonnable que les autres. Est-ce ainsi que je te serai moins amer et moins effrayant? Jusqu'ici je n'ai jamais pu ce que j'ai voulu; mais tout ce que tu voudras désormais me sera accordé. Je mourrai peut-être en me transformant selon ton désir; mais c'est à mon tour de te dire que ma vie a toujours été empoisonnée, et que je ne pourrais pas la regretter en la perdant pour toi.

—Cher et généreux Albert, dit Consuelo rassurée et attendrie, expliquez-vous mieux, et faites enfin que je connaisse le fond de cette âme impénétrable. Vous êtes à mes yeux un homme supérieur à tous les autres; et, dès le premier instant où je vous ai vu, j'ai senti pour vous un respect et une sympathie que je n'ai point de raisons pour vous dissimuler. J'ai toujours entendu dire que vous étiez insensé, je n'ai pas pu le croire. Tout ce qu'on me racontait de vous ajoutait à mon estime et à ma confiance. Cependant il m'a bien fallu reconnaître que vous étiez accablé d'un mal moral profond et bizarre. Je me suis, présomptueusement persuadée que je pouvais adoucir ce mal. Vous-même avez travaillé à me le faire croire. Je suis venue vous trouver, et voilà que vous me dites sur moi et sur vous-même des choses d'une profondeur et d'une vérité qui me rempliraient d'une vénération sans bornes, si vous n'y mêliez des idées étranges, empreintes d'un esprit de fatalisme que je ne saurais partager. Dirai-je tout sans vous blesser et sans vous faire souffrir?…

—Dites tout, Consuelo; je sais d'avance ce que vous avez à me dire.

—Eh bien, je le dirai, car je me l'étais promis. Tous ceux qui vous aiment désespèrent de vous. Ils croient devoir respecter, c'est-à-dire ménager, ce qu'ils appellent votre démence; ils craignent de vous exaspérer, en vous laissant voir qu'ils la connaissent, la plaignent, et la redoutent. Moi, je n'y crois pas, et je ne puis trembler en vous demandant pourquoi, étant si sage, vous avez parfois les dehors d'un insensé; pourquoi, étant si bon, vous faites les actes de l'ingratitude et de l'orgueil; pourquoi, étant si éclairé et si religieux, vous vous abandonnez aux rêveries d'un esprit malade et désespéré; pourquoi, enfin, vous voilà seul, enseveli vivant dans un caveau lugubre, loin de votre famille qui vous cherche et vous pleure, loin de vos semblables que vous chérissez avec un zèle ardent, loin de moi, enfin, que vous appeliez, que vous dites aimer, et qui n'ai pu parvenir jusqu'à vous sans des miracles de volonté et une protection divine?

—Vous me demandez le secret de ma vie, le mot de ma destinée, et vous le savez mieux que moi, Consuelo! C'est de vous que j'attendais la révélation de mon être, et vous m'interrogez! Oh! je vous comprends; vous voulez m'amener à une confession, à un repentir efficace, à une résolution victorieuse. Vous serez obéie. Mais ce n'est pas à l'instant même que je puis me connaître, me juger, et me transformer de la sorte. Donnez-moi quelques jours, quelques heures du moins, pour vous apprendre et pour m'apprendre à moi-même si je suis fou, ou si je jouis de ma raison. Hélas! hélas! l'un et l'autre sont vrais, et mon malheur est de n'en pouvoir douter! mais de savoir si je dois perdre entièrement le jugement et la volonté, ou si je puis triompher du démon qui m'obsède, voilà ce que je ne puis en cet instant. Prenez pitié de moi, Consuelo! je suis encore sous le coup d'une émotion plus puissante que moi-même. J'ignore ce que je vous ai dit; j'ignore combien d'heures se sont écoulées depuis que vous êtes ici; j'ignore comment vous pouvez y être sans Zdenko, qui ne voulait pas vous y amener; j'ignore même dans quel monde erraient mes pensées quand vous m'êtes apparue. Hélas! j'ignore depuis combien de siècles je suis enfermé ici, luttant avec des souffrances inouïes, contre le fléau qui me dévore! Ces souffrances, je n'en ai même plus conscience quand elles sont passées; il ne m'en reste qu'une fatigue terrible, une stupeur, et comme un effroi que je voudrais chasser…. Consuelo, laissez-moi m'oublier, ne fût-ce que pour quelques instants. Mes idées s'éclairciront, ma langue se déliera. Je vous le promets, je vous le jure. Ménagez-moi cette lumière de la réalité longtemps éclipsée dans d'affreuses ténèbres, et que mes yeux ne peuvent soutenir encore! Vous m'avez ordonné de concentrer toute ma vie dans mon coeur. Oui! vous m'avez dit cela; ma raison et ma mémoire ne datent plus que du moment où vous m'avez parlé. Eh bien, cette parole a fait descendre un calme angélique dans mon sein. Mon coeur vit tout entier maintenant, quoique mon esprit sommeille encore. Je crains de vous parler de moi; je pourrais m'égarer et vous effrayer encore par mes rêveries. Je veux ne vivre que par le sentiment, et c'est une vie inconnue pour moi; ce serait une vie de délices, si je pouvais m'y abandonner sans vous déplaire. Ah! Consuelo, pourquoi m'avez-vous dit de concentrer toute ma vie dans mon coeur? Expliquez-vous vous-même; laissez-moi ne m'occuper que de vous, ne voir et ne comprendre que vous … aimer, enfin. O mon Dieu! j'aime! j'aime un être vivant, semblable à moi! je l'aime de toute la puissance de mon être! Je puis concentrer sur lui toute l'ardeur, toute la sainteté de mon affection! C'est bien assez de bonheur pour moi comme cela, et je n'ai pas la folie de demander davantage!

—Eh bien, cher Albert, reposez votre pauvre âme dans ce doux sentiment d'une tendresse paisible et fraternelle. Dieu m'est témoin que vous le pouvez sans crainte et sans danger; car je sens pour vous une amitié fervente, une sorte de vénération que les discours frivoles et les vains jugements du vulgaire ne sauraient ébranler. Vous avez compris, par une sorte d'intuition divine et mystérieuse, que ma vie était brisée par la douleur; vous l'avez dit, et c'est la vérité suprême qui a mis cette parole dans votre bouche. Je ne puis pas vous aimer autrement que comme un frère; mais ne dites pas que c'est la charité, la pitié seule qui me guide. Si l'humanité et la compassion m'ont donné le courage de venir ici, une sympathie, une estime particulière pour vos vertus, me donnent aussi le courage et le droit de vous parler comme je fais. Abjurez donc dès à présent et pour toujours l'illusion où vous êtes sur votre propre sentiment. Ne parlez pas d'amour, ne parlez pas d'hyménée. Mon passé, mes souvenirs, rendent le premier impossible; la différence de nos conditions rendrait le second humiliant et inacceptable pour moi. En revenant sur de telles rêveries, vous rendriez mon dévouement pour vous téméraire, coupable peut-être. Scellons par une promesse sacrée cet engagement que je prends d'être votre soeur, votre amie, votre consolatrice, quand vous serez disposé à m'ouvrir votre coeur; votre garde-malade, quand la souffrance vous rendra sombre et taciturne. Jurez que vous ne verrez pas en moi autre chose, et que vous ne m'aimerez pas autrement.

—Femme généreuse, dit Albert en pâlissant, tu comptes bien sur mon courage, et tu connais bien mon amour, en me demandant une pareille promesse. Je serais capable de mentir pour la première fois de ma vie; je pourrais m'avilir jusqu'à prononcer un faux serment, si tu l'exigeais de moi. Mais tu ne l'exigeras pas, Consuelo; tu comprendras que ce serait mettre dans ma vie une agitation nouvelle, et dans ma conscience un remords qui ne l'a pas encore souillée. Ne t'inquiète pas de la manière dont je t'aime, je l'ignore tout le premier; seulement, je sens que retirer le nom d'amour à cette affection serait dire un blasphème. Je me soumets à tout le reste: j'accepte ta pitié, tes soins, ta bonté, ton amitié paisible; je ne te parlerai que comme tu le permettras; je ne te dirai pas une seule parole qui te trouble; je n'aurai pas pour toi un seul regard qui doive faire baisser tes yeux; je ne toucherai jamais ta main, si le contact de la mienne te déplaît; je n'effleurerai pas même ton vêtement, si tu crains d'être flétrie par mon souffle. Mais tu aurais tort de me traiter avec cette méfiance, et tu ferais mieux d'entretenir en moi cette douceur d'émotions qui me vivifie, et dont tu ne peux rien craindre. Je comprends bien que ta pudeur s'alarmerait de l'expression d'un amour que tu ne veux point partager; je sais que ta fierté repousserait les témoignages d'une passion que tu ne veux ni provoquer ni encourager. Sois donc tranquille, et jure sans crainte d'être ma soeur et ma consolatrice: je jure d'être ton frère et ton serviteur. Ne m'en demande pas davantage; je ne serai ni indiscret ni importun. Il me suffira que tu saches que tu peux me commander et me gouverner despotiquement … comme on ne gouverne pas un frère, mais comme on dispose d'un être qui s'est donné à vous tout entier et pour toujours.»

Ce langage rassurait Consuelo sur le présent, mais ne la laissait pas sans appréhension pour l'avenir. L'abnégation fanatique d'Albert prenait sa source dans une passion profonde et invincible, sur laquelle le sérieux de son caractère et l'expression solennelle de sa physionomie ne pouvaient laisser aucun doute. Consuelo, interdite, quoique doucement émue, se demandait si elle pourrait continuer à consacrer ses soins à cet homme épris d'elle sans réserve et sans détour. Elle n'avait jamais traité légèrement dans sa pensée ces sortes de relations, et elle voyait qu'avec Albert aucune femme n'eût pu les braver sans de graves conséquences. Elle ne doutait ni de sa loyauté ni de ses promesses; mais le calme qu'elle s'était flattée de lui rendre devait être inconciliable avec un amour si ardent et l'impossibilité où elle se voyait d'y répondre. Elle lui tendit la main en soupirant, et resta pensive, les yeux attachés à terre, plongée dans une méditation mélancolique.

«Albert, lui dit-elle enfin en relevant ses regards sur lui, et en trouvant les siens remplis d'une attente pleine d'angoisse et de douleur, vous ne me connaissez pas, quand vous voulez me charger d'un rôle qui me convient si peu. Une femme capable d'en abuser serait seule capable de l'accepter. Je ne suis ni coquette ni orgueilleuse, je ne crois pas être vaine, et je n'ai aucun esprit de domination. Votre amour me flatterait, si je pouvais le partager; et si cela était, je vous le dirais tout de suite. Vous affliger par l'assurance réitérée du contraire est, dans la situation où je vous trouve, un acte de cruauté froide que vous auriez bien dû m'épargner, et qui m'est cependant imposé par ma conscience, quoique mon coeur le déteste, et se déchire en l'accomplissant. Plaignez-moi d'être forcée de vous affliger, de vous offenser, peut-être, en un moment où je voudrais donner ma vie pour vous rendre le bonheur et la santé.

—Je le sais, enfant sublime, répondit Albert avec un triste sourire. Tu es si bonne et si grande, que tu donnerais ta vie pour le dernier des hommes; mais ta conscience, je sais bien qu'elle ne pliera pour personne. Ne crains donc pas de m'offenser, en me dévoilant cette rigidité que j'admire, cette froideur stoïque que ta vertu conserve au milieu de la plus touchante pitié. Quant à m'affliger, cela n'est pas en ton pouvoir, Consuelo. Je ne me suis point fait d'illusions; je suis habitué aux plus atroces douleurs; je sais que ma vie est dévouée aux sacrifices les plus cuisants. Ne me traite donc pas comme un homme faible, comme un enfant sans coeur et sans fierté, en me répétant ce que je sais de reste, que tu n'auras jamais d'amour pour moi. Je sais toute ta vie, Consuelo, bien que je ne connaisse ni ton nom, ni ta famille, ni aucun fait matériel qui te concerne. Je sais l'histoire de ton âme; le reste ne m'intéresse pas. Tu as aimé, tu aimes encore, et tu aimeras toujours un être dont je ne sais rien, dont je ne veux rien savoir, et auquel je ne te disputerai que si tu me l'ordonnes. Mais sache, Consuelo, que tu ne seras jamais ni à lui, ni à moi, ni à toi-même. Dieu t'a réservé une existence à part, dont je ne cherche ni ne prévois les circonstances; mais dont je connais le but et la fin. Esclave et victime de ta grandeur d'âme, tu n'en recueilleras jamais d'autre récompense en cette vie que la conscience de ta force et le sentiment de ta bonté. Malheureuse au dire du monde, tu seras, en dépit de tout, la plus calme et la plus heureuse des créatures humaines, parce que tu seras toujours la plus juste et la meilleure. Car les méchants et les lâches sont seuls à plaindre, ô ma soeur chérie, et la parole du Christ sera vraie, tant que l'humanité sera injuste et aveugle:Heureux ceux qui sont persécutés!heureux ceux qui pleurent et qui travaillent dans la peine!»

La force et la dignité qui rayonnaient sur le front large et majestueux d'Albert exercèrent en ce moment une si puissante fascination sur Consuelo, qu'elle oublia ce rôle de fière souveraine et d'amie austère qui lui était imposé, pour se courber sous la puissance de cet homme inspiré par la foi et l'enthousiasme. Elle se soutenait à peine, encore brisée par la fatigue, et toute vaincue par l'émotion. Elle se laissa glisser sur ses genoux, déjà pliés par l'engourdissement de la lassitude, et, joignant les mains, elle se mit à prier tout haut avec effusion.

«Si c'est toi, mon Dieu, s'écria-t-elle, qui mets cette prophétie dans la bouche d'un saint, que ta volonté soit faite et qu'elle soit bénie! Je t'ai demandé le bonheur dans mon enfance, sous une face riante et puérile, tu me le réservais sous une face rude et sévère, que je ne pouvais pas comprendre. Fais que mes yeux s'ouvrent et que mon coeur se soumette. Cette destinée qui me semblait si injuste et qui se révèle peu à peu, je saurai l'accepter, mon Dieu, et ne te demander que ce que l'homme a le droit d'attendre de ton amour et de ta justice: la foi, l'espérance et la charité.»

En priant ainsi, Consuelo se sentit baignée de larmes. Elle ne chercha point à les retenir. Après tant d'agitation et de fièvre, elle avait besoin de cette crise, qui la soulagea en l'affaiblissant encore. Albert pria et pleura avec elle, en bénissant ces larmes qu'il avait si longtemps versée dans la solitude, et qui se mêlaient enfin à celles d'un être généreux et pur.

«Et maintenant, lui dit Consuelo en se relevant, c'est assez penser à nous-mêmes. Il est temps de nous occuper des autres, et de nous rappeler nos devoirs. J'ai promis de vous ramener à vos parents, qui gémissent dans la désolation, et qui déjà prient pour vous comme pour un mort. Ne voulez-vous pas leur rendre le repos et la joie, mon cher Albert? Ne voulez-vous pas me suivre?

—Déjà! s'écria le jeune comte avec amertume; déjà nous séparer! Déjà quitter cet asile sacré où Dieu seul est entre nous, cette cellule que je chéris depuis que tu m'y es apparue, ce sanctuaire d'un bonheur que je ne retrouverai peut-être jamais, pour rentrer dans la vie froide et fausse des préjugés et des convenances! Ah! pas encore, mon âme, ma vie! Encore un jour, encore un siècle de délices. Laisse-moi oublier ici qu'il existe un monde de mensonge et d'iniquité, qui me poursuit comme un rêve funeste; laisse-moi revenir lentement et par degrés à ce qu'ils appellent la raison. Je ne me sens pas encore assez fort pour supporter la vue de leur soleil et le spectacle de leur démence. J'ai besoin de te contempler, de t'écouter encore. D'ailleurs je n'ai jamais quitté ma retraite par une résolution soudaine et sans de longues réflexions; ma retraite affreuse et bienfaisante, lieu d'expiation terrible et salutaire, où j'arrive en courant et sans détourner la tête, où je me plonge avec une joie sauvage, et dont je m'éloigne toujours avec des hésitations trop fondées et des regrets trop durables! Tu ne sais pas quels liens puissants m'attachent à cette prison volontaire, Consuelo! tu ne sais pas qu'il y a ici un moi que j'y laisse, et qui est le véritable Albert, et qui n'en saurait sortir; un moi que j'y retrouve toujours, et dont le spectre me rappelle et m'obsède quand je suis ailleurs. Ici est ma conscience, ma foi, ma lumière, ma vie sérieuse en un mot. J'y apporte le désespoir, la peur, la folie; elles s'y acharnent souvent après moi, et m'y livrent une lutte effroyable. Mais vois-tu, derrière cette porte, il y a un tabernacle où je les dompte et où je me retrempe. J'y entre souillé et assailli par le vertige; j'en sors purifié, et nul ne sait au prix de quelles tortures j'en rapporte la patience et la soumission. Ne m'arrache pas d'ici, Consuelo; permets que je m'en éloigne à pas lents et après avoir prié.

—Entrons-y, et prions ensemble, dit Consuelo. Nous partirons aussitôt après. L'heure s'avance, le jour est peut-être près de paraître. Il faut qu'on ignore le chemin qui vous ramène au château, il faut qu'on ne vous voie pas rentrer, il faut peut-être aussi qu'on ne nous voie pas rentrer ensemble: car je ne veux pas trahir le secret de votre retraite, Albert, et jusqu'ici nul ne se doute de ma découverte. Je ne veux pas être interrogée, je ne veux pas mentir. Il faut que j'aie le droit de me renfermer dans un respectueux silence vis-à-vis de vos parents, et de leur laisser croire que mes promesses n'étaient que des pressentiments et des rêves. Si on me voyait revenir avec vous, ma discrétion passerait pour de la révolte; et quoique je sois capable de tout braver pour vous, Albert, je ne veux pas sans nécessité m'aliéner la confiance et l'affection de votre famille. Hâtons-nous donc; je suis épuisée de fatigue, et si je demeurais plus longtemps ici, je pourrais perdre le reste de force dont j'ai besoin pour faire ce nouveau trajet. Allons, priez, vous dis-je, et partons.

—Tu es épuisée de fatigue! repose-toi donc ici, ma bien-aimée! Dors, je veillerai sur toi religieusement; ou si ma présence t'inquiète, tu m'enfermeras dans la grotte voisine. Tu mettras cette porte de fer entre toi et moi; et tant que tu ne me rappelleras pas, je prierai pour toi dansmon église.

—Et pendant que vous prierez, pendant que je me livrerai au repos, votre père subira encore de longues heures d'agonie, pâle et immobile, comme je l'ai vu une fois, courbé sous la vieillesse et la douleur, pressant de ses genoux affaiblis le pavé de son oratoire, et semblant attendre que la nouvelle de votre mort vienne lui arracher son dernier souffle! Et votre pauvre tante s'agitera dans une sorte de fièvre à monter sur tous les donjons pour vous chercher des yeux sur les sentiers de la montagne! Et ce matin encore on s'abordera dans le château, et on se séparera le soir avec le désespoir dans les yeux et la mort dans l'âme! Albert, vous n'aimez donc pas vos parents, puisque vous les faites languir et souffrir ainsi sans pitié ou sans remords?

—Consuelo, Consuelo! s'écria Albert en paraissant sortir d'un songe, ne parle pas ainsi, tu me fais un mal affreux. Quel crime ai-je donc commis? quels désastres ai-je donc causés? pourquoi sont-ils si inquiets? Combien d'heures se sont donc écoulées depuis celle où je les ai quittés?

—Vous demandez combien d'heures! demandez combien de jours, combien de nuits, et presque combien de semaines!

—Des jours, des nuits! Taisez-vous, Consuelo, ne m'apprenez pas mon malheur! Je savais bien que je perdais ici la juste notion du temps, et que la mémoire de ce qui se passe sur la face de la terre ne descendait point dans ce sépulcre…. Mais je ne croyais pas que la durée de cet oubli et de cette ignorance pût être comptée par jours et par semaines.

—N'est-ce pas un oubli volontaire, mon ami? Rien ne vous rappelle ici les jours qui s'effacent et se renouvellent, d'éternelles ténèbres y entretiennent la nuit. Vous n'avez même pas, je crois, un sablier pour compter les heures. Ce soin d'écarter les moyens de mesurer le temps n'est-il pas une précaution farouche pour échapper aux cris de la nature et aux reproches de la conscience?

—Je l'avoue, j'ai besoin d'abjurer, quand je viens ici, tout ce qu'il y a en moi de purement humain. Mais je ne savais pas, mon Dieu! que la douleur et la méditation pussent absorber mon âme au point de me faire paraître indistinctement les heures longues comme des jours, ou les jours rapides comme des heures. Quel homme suis-je donc, et comment ne m'a-t-on jamais éclairé sur cette nouvelle disgrâce de mon organisation?

—Cette disgrâce est, au contraire, la preuve d'une grande puissance intellectuelle, mais détournée de son emploi et consacrée à de funestes préoccupations. On s'est imposé de vous cacher les maux dont vous êtes la cause; on a cru devoir respecter votre souffrance en vous taisant celle d'autrui. Mais, selon moi, c'était vous traiter avec trop peu d'estime, c'était douter de votre coeur; et moi qui n'en doute pas, Albert, je ne vous cache rien.

—Partons! Consuelo, partons! dit Albert en jetant précipitamment son manteau sur ses épaules. Je suis un malheureux! J'ai fait souffrir mon père que j'adore, ma tante que je chéris! Je suis à peine digne de les revoir! Ah! plutôt que de renouveler de pareilles cruautés, je m'imposerais le sacrifice de ne jamais revenir ici! Mais non, je suis heureux; car j'ai rencontré un cœur ami, pour m'avertir et me réhabiliter. Quelqu'un enfin m'a dit la vérité sur moi-même, et me la dira toujours, n'est-ce pas, ma soeur chérie?

—Toujours, Albert, je vous le jure.

—Bonté divine! et l'être qui vient à mon secours est celui-là seul que je puis écouter et croire! Dieu sait ce qu'il fait! Ignorant ma folie, j'ai toujours accusé celle des autres. Hélas! mon noble père, lui-même, m'aurait appris ce que vous venez de m'apprendre, Consuelo, que je ne l'aurais pas cru! C'est que vous êtes la vérité et la vie, c'est que vous seule pouvez porter en moi la conviction, et donner à mon esprit troublé la sécurité céleste qui émane de vous.

—Partons, dit Consuelo en l'aidant à agrafer son manteau, que sa main convulsive et distraite ne pouvait fixer sur son épaule.

—Oui, partons, dit-il en la regardant d'un oeil attendri remplir ce soin amical; mais auparavant, jure-moi, Consuelo, que si je reviens ici, tu ne m'y abandonneras pas; jure que tu viendras m'y chercher encore, fut-ce pour m'accabler de reproches, pour m'appeler ingrat, parricide, et me dire que je suis indigne de ta sollicitude. Oh! ne me laisse plus en proie à moi-même! tu vois bien que tu as tout pouvoir sur moi, et qu'un mot de ta bouche me persuade et me guérit mieux que ne feraient des siècles de méditation et de prière.

—Vous allez me jurer, vous, lui répondit Consuelo en appuyant sur ses deux épaules ses mains enhardies par l'épaisseur du manteau; et en lui souriant avec expansion, de ne jamais revenir ici sans moi!

—Tu y reviendras donc avec moi, s'écria-t-il en la regardant avec ivresse, mais sans oser l'entourer de ses bras: jure-le-moi, et moi je fais le serment de ne jamais quitter le toit de mon père sans ton ordre ou ta permission.

—Eh bien, que Dieu entende et reçoive cette mutuelle promesse, répondit Consuelo transportée de joie. Nous reviendrons prier dansvotre église, Albert, et vous m'enseignerez à prier; car personne ne me l'a appris, et j'ai de connaître Dieu un besoin qui me consume. Vous me révélerez le ciel, mon ami, et moi je vous rappellerai, quand il le faudra, les choses terrestres et les devoirs de la vie humaine.

—Divine soeur! dit Albert, les yeux noyés de larmes délicieuses, va! Je n'ai rien à t'apprendre, et c'est toi qui dois me confesser, me connaître, et me régénérer! C'est toi qui m'enseigneras tout, même la prière. Ah! Je n'ai plus besoin d'être seul pour élever mon âme à Dieu. Je n'ai plus besoin de me prosterner sur les ossements de mes pères, pour comprendre et sentir l'immortalité. Il me suffit de te regarder pour que mon âme vivifiée monte vers le ciel comme un hymne de reconnaissance et un encens de purification.»

Consuelo l'entraîna; elle-même ouvrit et referma les portes.

«A moi, Cynabre!»dit Albert à son fidèle compagnon en lui présentant une lanterne, mieux construite que celle dont s'était munie Consuelo, et mieux appropriée au genre de voyage qu'elle devait protéger. L'animal intelligent prit d'un air de fierté satisfaite l'anse du fanal, et se mit à marcher en avant d'un pas égal, s'arrêtant chaque fois que son maître s'arrêtait, hâtant ou ralentissant son allure au gré de la sienne, et gardant le milieu du chemin, pour ne jamais compromettre son précieux dépôt en le heurtant contre les rochers et les broussailles.

Consuelo avait bien de la peine à marcher; elle se sentait brisée; et sans le bras d'Albert, qui la soutenait et l'enlevait à chaque instant, elle serait tombée dix fois. Ils redescendirent ensemble le courant de la source, en côtoyant ses marges gracieuses et fraîches.

«C'est Zdenko, lui dit Albert, qui soigne avec amour la naïade de ces grottes mystérieuses. Il aplanit son lit souvent encombré de gravier et de coquillages. Il entretient les pâles fleurs qui naissent sous ses pas, et les protège contre ses embrassements parfois un peu rudes.»

Consuelo regarda le ciel à travers les fentes du rocher. Elle vit briller une étoile.

«C'est Aldébaram, l'étoile des Zingari, lui dit Albert. Le jour ne paraîtra que dans une heure.

—C'est mon étoile, répondit Consuelo; car je suis, non de race, mais de condition, une sorte de Zingara, mon cher comte. Ma mère ne portait pas d'autre nom à Venise, quoiqu'elle se révoltât contre cette appellation, injurieuse, selon ses préjugés espagnols. Et moi j'étais, je suis encore connue dans ce pays-là, sous le titre de Zingarella.

—Que n'es-tu en effet un enfant de cette race persécutée! RéponditAlbert: je t'aimerais encore davantage, s'il était possible!»

Consuelo, qui avait cru bien faire en rappelant au comte de Rudolstadt La différence de leurs origines et de leurs conditions, se souvint de ce qu'Amélie lui avait appris des sympathies d'Albert pour les pauvres et les vagabonds. Elle craignit de s'être abandonnée involontairement à un sentiment de coquetterie instinctive, et garda le silence.

Mais Albert le rompit au bout de quelques instants.

«Ce que vous venez de m'apprendre, dit-il, a réveillé en moi, par je ne sais quel enchaînement d'idées, un souvenir de ma jeunesse, assez puéril, mais qu'il faut que je vous raconte, parce que, depuis que je vous ai vue, il s'est présenté plusieurs fois à ma mémoire avec une sorte d'insistance. Appuyez-vous sur moi davantage, pendant que je vous parlerai, chère soeur.

«J'avais environ quinze ans; je revenais seul, un soir, par un des sentiers qui côtoient le Schreckenstein, et qui serpentent sur les collines, dans la direction du château. Je vis devant moi une femme grande et maigre, misérablement vêtue, qui portait un fardeau sur ses épaules, et qui s'arrêtait de roche en roche pour s'asseoir et reprendre haleine. Je l'abordai. Elle était belle, quoique hâlée par le soleil et flétrie par la misère et le souci. Il y avait sous ses haillons une sorte de fierté douloureuse; et lorsqu'elle me tendit la main, elle eut l'air de commander à ma pitié plutôt que de l'implorer. Je n'avais plus rien dans ma bourse, et je la priai de venir avec moi jusqu'au château, où je pourrais lui offrir des secours, des aliments, et un gîte pour la nuit.

«—Je l'aime mieux ainsi, me répondit-elle avec un accent étranger que je pris pour celui des vagabonds égyptiens; car je ne savais pas à cette époque les langues que j'ai apprises depuis dans mes voyages. Je pourrai, ajouta-t-elle, vous payer l'hospitalité que vous m'offrez, en vous faisant entendre quelques chansons des divers pays que j'ai parcourus. Je demande rarement l'aumône; il faut que j'y sois forcée par une extrême détresse.

—Pauvre femme! lui dis-je, vous portez un fardeau bien lourd; vos pauvres pieds presque nus sont blessés. Donnez-moi ce paquet, je le porterai jusqu'à ma demeure, et vous marcherez plus librement.

—Ce fardeau devient tous les jours plus pesant, répondit-elle avec un sourire mélancolique qui l'embellit tout à fait; mais je ne m'en plains pas. Je le porte depuis plusieurs années, et j'ai fait des centaines de lieues avec lui sans regretter ma peine. Je ne le confie jamais à personne; mais vous avez l'air d'un enfant si bon, que je vous le prêterai jusque là-bas.

A ces mots, elle ôta l'agrafe du manteau qui la couvrait tout entière, et qui ne laissait passer que le manche de sa guitare. Je vis alors un enfant de cinq à six ans, pâle et hâlé comme sa mère, mais d'une physionomie douce et calme qui me remplit le coeur d'attendrissement. C'était une petite fille toute déguenillée, maigre, mais forte, et qui dormait du sommeil des anges sur ce dos brûlant et brisé de la chanteuse ambulante. Je la pris dans mes bras, et j'eus bien de la peine à l'y garder: car, en s'éveillant, et en se voyant sur un sein étranger, elle se débattit et pleura. Mais sa mère lui parla dans sa langue pour la rassurer. Mes caresses et mes soins la consolèrent, et nous étions les meilleurs amis du monde en arrivant au château. Quand la pauvre femme eut soupé, elle coucha son enfant dans un lit que je lui avais fait préparer, fit une espèce de toilette bizarre, plus triste encore que ses haillons, et vint dans la salle où nous mangions, chanter des romances espagnoles, françaises et allemandes, avec une belle voix, un accent ferme, et une franchise de sentiment qui nous charmèrent. Ma bonne tante eut pour elle mille soins et mille attentions. Elle y parut sensible, mais ne dépouilla pas sa fierté, et ne fit à nos questions que des réponses évasives. Son enfant m'intéressait plus qu'elle encore. J'aurais voulu le revoir, l'amuser, et même le garder. Je ne sais quelle tendre sollicitude s'éveillait en moi pour ce pauvre petit être, voyageur et misérable sur la terre. Je rêvai de lui toute la nuit, et dès le matin je courus pour le voir. Mais déjà la Zingara était partie, et je gravis la montagne sans pouvoir la découvrir. Elle s'était levée avant le jour, et avait pris la route du sud, avec son enfant et ma guitare, que je lui avais donnée, la sienne étant brisée à son grand regret.

—Albert! Albert! s'écria Consuelo saisie d'une émotion extraordinaire. Cette guitare est à Venise chez mon maître Porpora, qui me la conserve, et à qui je la redemanderai pour ne jamais m'en séparer. Elle est en ébène, avec un chiffre incrusté en argent, un chiffre que je me rappelle bien: «A.R.» Ma mère, qui manquait de mémoire, pour avoir vu trop de choses, ne se souvenait ni de votre nom, ni de celui de votre château, ni même du pays où cette aventure lui était arrivée. Mais elle m'a souvent parlé de l'hospitalité qu'elle avait reçue chez le possesseur de cette guitare, et de la charité touchante d'un jeune et beau seigneur qui m'avait portée dans ses bras pendant une demi-lieue, en causant avec elle comme avec son égale. O mon cher Albert! je me souviens aussi de tout cela! A chaque parole de votre récit, ces images, longtemps assoupies dans mon cerveau, se sont réveillées une à une; et voilà pourquoi vos montagnes ne pouvaient pas sembler absolument nouvelles à mes yeux; voilà pourquoi je m'efforçais en vain de savoir la cause des souvenirs confus qui venaient m'assaillir dans ce paysage; voilà pourquoi surtout j'ai senti pour vous, à la première vue, mon coeur tressaillir et mon front s'incliner respectueusement, comme si j'eusse retrouvé un ami et un protecteur longtemps perdu et regretté.

—Crois-tu donc, Consuelo, lui dit Albert en la pressant contre son sein, que je ne t'aie pas reconnue dès le premier instant? En vain tu as grandi, en vain tu t'es transformée et embellie avec les années. J'ai une mémoire (présent merveilleux, quoique souvent funeste!) qui n'a pas besoin des yeux et des paroles pour s'exercer à travers l'espace des siècles et des jours. Je ne savais pas que tu étais ma Zingarella chérie; mais je savais bien que je t'avais déjà connue, déjà aimée, déjà pressée sur mon coeur, qui, dès ce moment, s'est attaché et identifié au tien, à mon insu, pour toute ma vie.

En parlant ainsi, ils arrivèrent à l'embranchement des deux routes où Consuelo avait rencontré Zdenko, et de loin ils aperçurent la lueur de sa lanterne, qu'il avait posée à terre à côté de lui. Consuelo, connaissant désormais les caprices dangereux et la force athlétique de l'innocent, se pressa involontairement contre Albert, en signalant cet indice de son approche.

—Pourquoi craignez-vous cette douce et affectueuse créature? lui dit le jeune comte, surpris et heureux pourtant de cette frayeur. Zdenko vous chérit, quoique depuis la nuit dernière un mauvais rêve qu'il a fait l'ait rendu récalcitrant à mes désirs, et un peu hostile au généreux projet que vous formiez de venir me chercher: mais il a la soumission d'un enfant dès que j'insiste auprès de lui, et vous allez le voir à vos pieds si je dis un mot.

—Ne l'humiliez pas devant moi, répondit Consuelo; n'aggravez pas l'aversion que je lui inspire. Quand nous l'aurons dépassé, je vous dirai quels motifs sérieux j'ai de le craindre et de l'éviter désormais.

—Zdenko est un être quasi céleste, reprit Albert, et je ne pourrai jamais le croire redoutable pour qui que ce soit. Son état d'extase perpétuelle lui donne la pureté et la charité des anges.

—Cet état d'extase que j'admire moi-même, Albert, est une maladie quand il se prolonge. Ne vous abusez pas à cet égard. Dieu ne veut pas que l'homme abjure ainsi le sentiment et la conscience de sa vie réelle pour s'élever trop souvent à de vagues conceptions d'un monde idéal. La démence et la fureur sont au bout de ces sortes d'ivresses, comme un châtiment de l'orgueil et de l'oisiveté.»

Cynabre s'arrêta devant Zdenko, et le regarda d'un air affectueux, attendant quelque caresse que cet ami ne daigna pas lui accorder. Il avait la tête dans ses deux mains, dans la même attitude et sur le même rocher où Consuelo l'avait laissé. Albert lui adressa la parole en bohémien, et il répondit à peine. Il secouait la tête d'un air découragé; ses joues étaient inondées de larmes, et il ne voulait pas seulement regarder Consuelo. Albert éleva la voix, et l'interpella avec force; mais il y Avait plus d'exhortation et de tendresse que de commandement et de reproche dans les indexions de sa voix. Zdenko se leva enfin, et alla tendre la main à Consuelo, qui la lui serra en tremblant.

«Maintenant, lui dit-il en allemand, en la regardant avec douceur, quoique avec tristesse, tu ne dois plus me craindre: mais tu me fais bien du mal, et je sens que ta main est pleine de nos malheurs.»

Il marcha devant eux, en échangeant de temps en temps quelques paroles avec Albert. Ils suivaient la galerie solide et spacieuse que Consuelo n'avait pas encore parcourue de ce côté, et qui les conduisit à une voûte ronde, où ils retrouvèrent l'eau de la source, affluant dans un vaste bassin fait de main d'homme, et revêtu de pierres taillées. Elle s'en échappait par deux courants, dont l'un se perdait dans les cavernes, et l'autre se dirigeait vers la citerne du château. Ce fut celui-là que Zdenko ferma, en replaçant de sa main herculéenne trois énormes pierres qu'il dérangeait lorsqu'il voulait tarir la citerne jusqu'au niveau de l'arcade et de l'escalier par où l'on remontait à la terrasse d'Albert.

«Asseyons-nous ici, dit le comte à sa compagne, pour donner à l'eau du puits le temps de s'écouler par un déversoir….

—Que je connais trop bien, dit Consuelo en frissonnant de la tête aux pieds.

—Que voulez-vous dire? demanda Albert en la regardant avec surprise.

—Je vous l'apprendrai plus tard, répondit Consuelo. Je ne veux pas vous attrister et vous émouvoir maintenant par l'idée des périls que j'ai surmontés….

—Mais que veut-elle dire? s'écria Albert épouvanté, en regardant Zdenko.»

Zdenko répondit en bohémien d'un air d'indifférence, en pétrissant Avec ses longues mains brunes des amas de glaise qu'il plaçait dans l'interstice des pierres de son écluse, pour hâter l'écoulement de la citerne.

«Expliquez-vous, Consuelo, dit Albert avec agitation; je ne peux rien comprendre à ce qu'il me dit. Il prétend que ce n'est pas lui qui vous a amenée jusqu'ici, que vous y êtes venue par des souterrains que je sais impénétrables, et où une femme délicate n'eût jamais osé se hasarder ni pu se diriger. Il dit (grand Dieu! que ne dit-il pas, le malheureux), que c'est le destin qui vous a conduite, et que l'archange Michel (qu'il appelle le superbe et le dominateur) vous a fait passer à travers l'eau et les abîmes.

—Il est possible, répondit Consuelo avec un sourire, que l'archange Michel s'en soit mêlé; car il est certain que je suis venue par le déversoir de la fontaine, que j'ai devancé le torrent à la course, que je me suis crue perdue deux ou trois fois, que j'ai traversé des cavernes et des carrières où j'ai pensé devoir être étouffée ou engloutie à chaque pas; et pourtant ces dangers n'étaient pas plus affreux que la colère de Zdenko lorsque le hasard ou la Providence m'ont fait retrouver la bonne route.»

Ici, Consuelo, qui s'exprimait toujours en espagnol avec Albert, lui raconta en peu de mots l'accueil que son pacifique Zdenko lui avait fait, et la tentative de l'enterrer vivante, qu'il avait presque entièrement exécutée, au moment où elle avait eu la présence d'esprit de l'apaiser par une phrase singulièrement hérétique. Une sueur froide ruissela sur le front d'Albert en apprenant ces détails incroyables, et il lança plusieurs fois sur Zdenko des regards terribles, comme s'il eût voulu l'anéantir. Zdenko, en les rencontrant, prit une étrange expression de révolte et de dédain. Consuelo trembla de voir ces deux insensés se tourner l'un contre l'autre; car, malgré la haute sagesse et l'exquisité de sentiments qui inspiraient la plupart des discours d'Albert, il était bien évident pour elle que sa raison avait reçu de graves atteintes dont elle ne se relèverait peut-être jamais entièrement. Elle essaya de les réconcilier en leur disant à chacun des paroles affectueuses. Mais Albert, se levant, et remettant les clefs de son ermitage à Zdenko, lui adressa quelques mots très-froids, auxquels Zdenko se soumit à l'instant même. Il reprit sa lanterne, et s'éloigna en chantant des airs bizarres sur des paroles incompréhensibles.

«Consuelo, dit Albert lorsqu'il l'eut perdu de vue, si ce fidèle animal qui se couche à vos pieds devenait enragé; oui, si mon pauvre Cynabre compromettait votre vie par une fureur involontaire, il me faudrait bien le tuer; et croyez que je n'hésiterais pas, quoique ma main n'ait jamais versé de sang, même celui des êtres inférieurs à l'homme…. Soyez donc tranquille, aucun danger ne vous menacera plus.

—De quoi parlez-vous, Albert? répondit la jeune fille inquiète de cette allusion imprévue. Je ne crains plus rien. Zdenko est encore un homme, bien qu'il ait perdu la raison par sa faute peut-être, et aussi un peu par la vôtre. Ne parlez ni de sang ni de châtiment. C'est à vous de le ramener à la vérité et de le guérir au lieu d'encourager son délire. Venez, partons; je tremble que le jour ne se lève et ne nous surprenne à notre arrivée.

—Tu as raison, dit Albert en reprenant sa route. La sagesse parle par ta bouche, Consuelo. Ma folie a été contagieuse pour cet infortuné, et il était temps que tu vinsses-nous tirer de cet abîme où nous roulions tous les deux. Guéri par toi, je tâcherai de guérir Zdenko…. Et si pourtant je n'y réussis point, si sa démence met encore ta vie en péril, quoique Zdenko soit un homme devant Dieu, et un ange dans sa tendresse pour moi, quoiqu'il soit le seul véritable ami que j'aie eu jusqu'ici sur la terre … sois certaine, Consuelo, que je l'arracherai de mes entrailles et que tu ne le reverras jamais.

—Assez, assez, Albert! murmura Consuelo, incapable après tant de frayeurs de supporter une frayeur nouvelle. N'arrêtez pas votre pensée sur de pareilles suppositions. J'aimerais mieux cent fois perdre la vie que de mettre dans la vôtre une nécessité et un désespoir semblables.»

Albert ne l'écoutait point, et semblait égaré. Il oubliait de la soutenir, et ne la voyait plus défaillir et se heurter à chaque pas. Il était absorbé par l'idée des dangers qu'elle avait courus pour lui; et dans sa terreur en se les retraçant, dans sa sollicitude ardente, dans sa reconnaissance exaltée, il marchait rapidement, faisant retentir le souterrain de ses exclamations entrecoupées, et la laissant se traîner derrière lui avec des efforts de plus en plus pénibles.

Dans cette situation cruelle, Consuelo pensa à Zdenko, qui était derrière elle, et qui pouvait revenir sur ses pas; au torrent, qu'il tenait toujours pour ainsi dire dans sa main, et qu'il pouvait déchaîner encore une fois au moment où elle remonterait le puits seule et privée du secours d'Albert. Car celui-ci, en proie à une fantaisie nouvelle, semblait la voir devant lui et suivre un fantôme trompeur, tandis qu'il l'abandonnait dans les ténèbres. C'en était trop pour une femme, et pour Consuelo elle-même. Cynabre marchait aussi vite que son maître, et fuyait emportant le flambeau; Consuelo avait laissé le sien dans la cellule. Le chemin faisait des angles nombreux, derrière lesquels la clarté disparaissait à chaque instant. Consuelo heurta contre un de ces angles, tomba, et ne put se relever. Le froid de la mort parcourut tous ses membres. Une dernière appréhension se présenta rapidement à son esprit. Zdenko, pour cacher l'escalier et l'issue de la citerne, avait probablement reçu l'ordre de lâcher l'écluse après un temps déterminé. Lors même que la haine ne l'inspirerait pas, il devait obéir par habitude à cette précaution nécessaire. C'en est donc fait, pensa Consuelo en faisant de vaines tentatives pour se traîner sur ses genoux. Je suis la proie d'un destin impitoyable. Je ne sortirai plus de ce souterrain funeste; mes yeux ne reverront plus la lumière du ciel.

Déjà un voile plus épais que celui des ténèbres extérieures s'étendait sur sa vue, ses mains s'engourdissaient, et une apathie qui ressemblait au dernier sommeil suspendait ses terreurs. Tout à coup elle se sent pressée et soulevée dans des bras puissants, qui la saisissent et l'entraînent vers la citerne. Un sein embrasé palpite contre le sien, et le réchauffe; une voix amie et caressante lui adresse de tendres paroles; Cynabre bondit devant elle en agitant la lumière. C'est Albert, qui, revenu à lui, l'emporte et la sauve, avec la passion d'une mère qui vient de perdre et de retrouver son enfant. En trois minutes ils arrivèrent au canal où l'eau de la source venait de s'épancher; ils atteignirent l'arcade et l'escalier de la citerne. Cynabre, habitué à cette dangereuse ascension, s'élança le premier, comme s'il eût craint d'entraver les pas de son maître en se tenant trop près de lui. Albert, portant Consuelo d'un bras et se cramponnant de l'autre à la chaîne, remonta cette spirale au fond de laquelle l'eau s'agitait déjà pour remonter aussi. Ce n'était pas le moindre des dangers que Consuelo eût traversés; mais elle n'avait plus peur. Albert était doué d'une force musculaire auprès de laquelle celle de Zdenko n'était qu'un jeu, et dans ce moment il était animé d'une puissance surnaturelle. Lorsqu'il déposa son précieux fardeau sur la margelle du puits, à la clarté de l'aube naissante, Consuelo respirant enfin, et se détachant de sa poitrine haletante, essuya avec son voile son large front baigné de sueur.

«Ami, lui dit-elle avec tendresse, sans vous j'allais mourir, et vous m'avez rendu tout ce que j'ai fait pour vous; mais je sens maintenant votre fatigue plus que vous-même, et il me semble que je vais y succomber à votre place.

—O ma petite Zingarella! lui dit Albert avec enthousiasme en baisant le voile qu'elle appuyait sur son visage, tu es aussi légère dans mes bras que le jour où je t'ai descendue du Schreckenstein pour te faire entrer dans ce château.

—D'où vous ne sortirez plus sans ma permission. Albert, n'oubliez pas vos serments!

—Ni toi les tiens, lui répondit-il en s'agenouillant devant elle.»

Il l'aida à s'envelopper avec le voile et à traverser sa chambre, d'où elle s'échappa furtive pour regagner la sienne propre. On commençait à s'éveiller dans le château. Déjà la chanoinesse faisait entendre à l'étage inférieur une toux sèche et perçante, signal de son lever. Consuelo eut le bonheur de n'être vue ni entendue de personne. La crainte lui fit retrouver des ailes pour se réfugier dans son appartement. D'une main agitée elle se débarrassa de ses vêtements souillés et déchirés, et les cacha dans un coffre dont elle ôta la clef. Elle recouvra la force et la mémoire nécessaires pour faire disparaître toute trace de son mystérieux voyage. Mais à peine eut-elle laissé tomber sa tête accablée sur son chevet, qu'un sommeil lourd et brûlant plein de rêves fantastiques et d'événements épouvantables, vint l'y clouer sous le poids de la fièvre envahissante et inexorable.

Cependant la chanoinesse Wenceslawa, après une demi-heure d'oraisons, monta l'escalier, et, suivant sa coutume, consacra le premier soin de sa journée à son cher neveu. Elle se dirigea vers la porte de sa chambre, et colla son oreille contre la serrure, quoique avec moins d'espérance que jamais d'entendre les légers bruits qui devaient lui annoncer son retour. Quelles furent sa surprise et sa joie, lorsqu'elle saisit le son égal de sa respiration durant le sommeil! Elle fit un grand signe de croix, et se hasarda à tourner doucement la clef dans la serrure, et à s'avancer sur la pointe du pied. Elle vit Albert paisiblement endormi dans son lit, et Cynabre couché en rond sur le fauteuil voisin. Elle n'éveilla ni l'un ni l'autre, et courut trouver le comte Christian, qui, prosterné dans son oratoire, demandait avec sa résignation accoutumée que son fils lui fût rendu, soit dans le ciel, soit sur la terre.

«Mon frère, lui dit-elle à voix basse en s'agenouillant auprès de lui, suspendez vos prières, et cherchez dans votre coeur les plus ferventes bénédictions. Dieu vous a exaucé!»

Elle n'eut pas besoin de s'expliquer davantage. Le vieillard, se retournant vers elle, et rencontrant ses petits yeux clairs animés d'une joie profonde et sympathique, leva ses mains desséchées vers l'autel, en s'écriant d'une voix éteinte:

«Mon Dieu, vous m'avez rendu mon fils!»

Et tous deux, par une même inspiration, se mirent à réciter alternativement à demi-voix les versets du beau cantique de Siméon:Maintenant je puis mourir, etc.

On résolut de ne pas réveiller Albert. On appela le baron, le chapelain, tous les serviteurs, et l'on écouta dévotement la messe d'actions de grâces dans la chapelle du château. Amélie apprit avec une joie sincère le retour de son cousin; mais elle trouva fort injuste que, pour célébrer pieusement cet heureux événement, on la fît lever à cinq heures du matin pour avaler une messe durant laquelle il lui fallut étouffer bien des bâillements.

«Pourquoi votre amie, la bonne Porporina, ne s'est-elle pas unie à nous pour remercier la Providence? dit le comte Christian à sa nièce lorsque la messe fut finie.

—J'ai essayé de la réveiller, répondit Amélie. Je l'ai appelée, secouée, et avertie de toutes les façons; mais je n'ai jamais pu lui rien faire comprendre, ni la décider à ouvrir les yeux. Si elle n'était brûlante et rouge comme le feu, je l'aurais crue morte. Il faut qu'elle ait bien mal dormi cette nuit et qu'elle ait la fièvre.

—Elle est malade, en ce cas, cette digne personne! reprit le vieux comte. Ma chère soeur Wenceslawa, vous devriez aller la voir et lui porter les soins que son état réclame. A Dieu ne plaise qu'un si beau jour soit attristé par la souffrance de cette noble fille!

—J'irai, mon frère, répondit la chanoinesse, qui ne disait plus un mot et ne faisait plus un pas à propos de Consuelo sans consulter les regards du chapelain. Mais ne vous tourmentez pas, Christian; ce ne sera rien! La signora Nina est très nerveuse. Elle sera bientôt guérie.

—N'est-ce pas pourtant une chose bien singulière, dit-elle au chapelain un instant après, lorsqu'elle put le prendre à part, que cette fille ait prédit le retour d'Albert avec tant d'assurance et de vérité! Monsieur le chapelain, nous nous sommes peut-être trompés sur son compte. C'est peut-être une espèce de sainte qui a des révélations?

—Une sainte serait venue entendre la messe, au lieu d'avoir la fièvre dans un pareil moment, objecta le chapelain d'un air profond.»

Cette remarque judicieuse arracha un soupir à la chanoinesse. Elle alla néanmoins voir Consuelo, et lui trouva une fièvre brûlante, accompagnée d'une somnolence invincible. Le chapelain fut appelé, et déclara qu'elle serait fort malade si cette fièvre continuait. Il interrogea la jeune baronne pour savoir si sa voisine de chambre n'avait pas eu une nuit très agitée.

«Tout au contraire, répondit Amélie, je ne l'ai pas entendue remuer. Je m'attendais, d'après ses prédictions et les beaux contes qu'elle nous faisait depuis quelques jours, à entendre le sabbat danser dans son appartement.

Mais il faut que le diable l'ait emportée bien loin d'ici, ou qu'elle ait affaire à des lutins fort bien appris, car elle n'a pas bougé, que je sache, et mon sommeil n'a pas été troublé un seul instant.»

Ces plaisanteries parurent de fort mauvais goût au chapelain; et la chanoinesse, que son coeur sauvait des travers de son esprit, les trouva déplacées au chevet d'une compagne gravement malade. Elle n'en témoigna pourtant rien, attribuant l'aigreur de sa nièce à une jalousie trop bien fondée; et elle demanda au chapelain quels médicaments il fallait administrer à la Porporina.

Il ordonna un calmant, qu'il fut impossible de lui faire avaler. Ses dents étaient contractées, et sa bouche livide repoussait tout breuvage. Le chapelain prononça que c'était un mauvais signe. Mais avec une apathie malheureusement trop contagieuse dans cette maison, il remit à un nouvel examen le jugement qu'il pouvait porter sur la malade:On verra; il faut attendre; on ne peut encore rien décider. Telles étaient les sentences favorites de l'Esculape tonsuré.

«Si cela continue, répéta-t-il en quittant la chambre de Consuelo, il faudra songer à appeler un médecin; car je ne prendrai pas sur moi de soigner un cas extraordinaire d'affection morale. Je prierai pour cette demoiselle; et peut-être dans la situation d'esprit où elle s'est trouvée depuis ces derniers temps, devons-nous attendre de Dieu seul des secours plus efficaces que ceux de l'art.»

On laissa une servante auprès de Consuelo, et on alla se préparer à déjeuner. La chanoinesse pétrit elle-même le plus beau gâteau qui fût jamais sorti de ses mains savantes. Elle se flattait qu'Albert, après un long jeûne, mangerait avec plaisir ce mets favori. La belle Amélie fit une toilette éblouissante de fraîcheur, en se disant que son cousin aurait peut-être quelque regret de l'avoir offensée et irritée quand il la retrouverait si séduisante. Chacun songeait à ménager quelque agréable surprise au jeune comte; et l'on oublia le seul être dont on eut dû s'occuper, la pauvre Consuelo, à qui on était redevable de son retour, et qu'Albert allait être impatient de revoir.

Albert s'éveilla bientôt, et au lieu de faire d'inutiles efforts pour se rappeler les événements de la veille, comme il lui arrivait toujours après les accès de démence qui le conduisaient à sa demeure souterraine, il retrouva promptement la mémoire de son amour et du bonheur que Consuelo lui avait donné. Il se leva à la hâte, s'habilla, se parfuma, et courut se jeter dans les bras de son père et de sa tante. La joie de ces bons parents fut portée au comble lorsqu'ils virent qu'Albert jouissait de toute sa raison, qu'il avait conscience de sa longue absence, et qu'il leur en demandait pardon avec une ardente tendresse, leur promettant de ne plus leur causer jamais ce chagrin et ces inquiétudes. Il vit les transports qu'excitait ce retour au sentiment de la réalité. Mais il remarqua les ménagements qu'on s'obstinait à garder pour lui cacher sa position, et il se sentit un peu humilié d'être traité encore comme un enfant, lorsqu'il se sentait redevenu un homme. Il se soumit à ce châtiment trop léger pour le mal qu'il avait causé, en se disant que c'était un avertissement salutaire, et que Consuelo lui saurait gré de le comprendre et de l'accepter.

Lorsqu'il s'assit à table, au milieu des caresses, des larmes de bonheur, et des soins empressés de sa famille, il chercha des yeux avec anxiété celle qui était devenue nécessaire à sa vie et à son repos. 11 vit sa place vide, et n'osa demander pourquoi la Porporina ne descendait pas. Cependant la chanoinesse, qui le voyait tourner la tête et tressaillir chaque fois qu'on ouvrait les portes, crut devoir éloigner de lui toute inquiétude en lui disant que leur jeune hôtesse avait mal dormi, qu'elle se reposait, et souhaitait garder le lit une partie de la journée.

Albert comprit bien que sa libératrice devait être accablée de fatigue, et néanmoins l'effroi se peignit sur son visage à cette nouvelle.

«Ma tante, dit-il, ne pouvant contenir plus longtemps son émotion, je pense que si la fille adoptive du Porpora était sérieusement indisposée, nous ne serions pas tous ici, occupés tranquillement à manger et à causer autour d'une table.

—Rassurez-vous donc, Albert, dit Amélie en rougissant de dépit, la Nina est occupée à rêver de vous, et à augurer votre retour qu'elle attend en dormant, tandis que-nous le fêtons ici dans la joie.»

Albert devint pâle d'indignation, et lançant à sa cousine un regard foudroyant:

«Si quelqu'un ici m'a attendu en dormant, dit-il, ce n'est pas la personne que vous nommez qui doit en être remerciée; la fraîcheur de vos joues, ma belle cousine, atteste que vous n'avez pas perdu en mon absence une heure de sommeil, et que vous ne sauriez avoir en ce moment aucun besoin de repos. Je vous en rends grâce de tout mon coeur; car il me serait très-pénible de vous en demander pardon comme j'en demande pardon, avec honte et douleur à tous les autres membres et amis de ma famille.

—Grand merci de l'exception, repartit Amélie, vermeille de colère: je m'efforcerai de la mériter toujours, en gardant mes veilles et mes soucis pour quelqu'un qui puisse m'en savoir gré, et ne pas s'en faire un jeu.»

Cette petite altercation, qui n'était pas nouvelle entre Albert et sa fiancée, mais qui n'avait jamais été aussi vive de part et d'autre, jeta, malgré tous les efforts qu'on fit pour en distraire Albert, de la tristesse et de la contrainte sur le reste de la matinée. La chanoinesse alla voir plusieurs fois sa malade, et la trouva toujours plus brûlante et plus accablée. Amélie, que l'inquiétude d'Albert blessait comme une injure personnelle, alla pleurer dans sa chambre. Le chapelain se prononça au point de dire à la chanoinesse qu'il faudrait envoyer chercher un médecin le soir, si la fièvre ne cédait pas. Le comte Christian retint son fils auprès de lui, pour le distraire d'une sollicitude qu'il ne comprenait pas et qu'il croyait encore maladive. Mais en l'enchaînant à ses côtés par des paroles affectueuses, le bon vieillard ne sut pas trouver le moindre sujet de conversation et d'épanchement avec cet esprit qu'il n'avait jamais voulu sonder, dans la crainte d'être vaincu et dominé par une raison supérieure à la sienne en matière de religion. Il est bien vrai que le comte Christian appelait folie et révolte cette vive lumière qui perçait au milieu des bizarreries d'Albert, et dont les faibles yeux d'un rigide catholique n'eussent pu soutenir l'éclat; mais il se raidissait contre la sympathie qui l'excitait à l'interroger sérieusement. Chaque fois qu'il avait essayé de redresser ses hérésies, il avait été réduit au silence par des arguments pleins de droiture et de fermeté. La nature ne l'avait point fait éloquent. Il n'avait pas cette faconde animée qui entretient la controverse, encore moins ce charlatanisme de discussion qui, à défaut de logique, en impose par un air de science et des fanfaronnades de certitude. Naïf et modeste, il se laissait fermer la bouche; il se reprochait de n'avoir pas mis à profit les années de sa jeunesse pour s'instruire de ces choses profondes qu'Albert lui opposait; et, certain qu'il y avait dans les abîmes de la science théologique des trésors de vérité, dont un plus habile et plus érudit que lui eût pu écraser l'hérésie d'Albert, il se cramponnait à sa foi ébranlée, se rejetant, pour se dispenser d'agir plus énergiquement, sur son ignorance et sa simplicité, qui enorgueillissaient trop le rebelle et lui faisaient ainsi plus de mal que de bien.

Leur entretien, vingt fois interrompu par une sorte de crainte mutuelle, et vingt fois repris avec effort de part et d'autre, finit donc par tomber de lui-même. Le vieux Christian s'assoupit sur son fauteuil, et Albert le quitta pour aller s'informer de l'état de Consuelo, qui l'alarmait d'autant plus qu'on faisait plus d'efforts pour le lui cacher.

Il passa plus de deux heures à errer dans les corridors du château, guettant la chanoinesse et le chapelain au passage pour leur demander des nouvelles. Le chapelain s'obstinait à lui répondre avec concision et réserve; la chanoinesse se composait un visage riant dès qu'elle l'apercevait, et affectait de lui parler d'autre chose, pour le tromper par une apparence de sécurité. Mais Albert voyait bien qu'elle commençait à se tourmenter sérieusement, qu'elle faisait des voyages toujours plus fréquents à la chambre de Consuelo; et il remarquait qu'on ne craignait pas d'ouvrir et de fermer à chaque instant les portes, comme si ce sommeil prétendu paisible et nécessaire, n'eût pu être troublé par le bruit et l'agitation.

Il s'enhardit jusqu'à approcher de cette chambre où il eût donné sa vie pour pénétrer un seul instant. Elle était précédée d'une première pièce, et séparée du corridor par deux portes épaisses qui ne laissaient de passage ni à l'œil ni à l'oreille. La chanoinesse, remarquant cette tentative, avait tout fermé et verrouillé, et ne se rendait plus auprès de la malade qu'en passant par la chambre d'Amélie qui y était contiguë, et où Albert n'eût été chercher des renseignements qu'avec une mortelle répugnance. Enfin, le voyant exaspéré, et craignant le retour de son mal, elle prit sur elle de mentir; et, tout en demandant pardon à Dieu dans son coeur, elle lui annonça que la malade allait beaucoup mieux, et qu'elle se promettait de descendre pour dîner avec la famille.

Albert ne se méfia pas des paroles de sa tante, dont les lèvres pures n'avaient jamais offensé la vérité ouvertement comme elles venaient de le faire; et il alla retrouver le vieux comte, en hâtant de tous ses voeux l'heure qui devait lui rendre Consuelo et le bonheur.

Mais cette heure sonna en vain; Consuelo ne parut point. La chanoinesse, faisant de rapides progrès dans l'art du mensonge, raconta qu'elle s'était levée, mais qu'elle s'était sentie un peu faible, et avait préféré dîner dans sa chambre. On feignit même de lui envoyer une part choisie des mets les plus délicats. Ces ruses triomphèrent de l'effroi d'Albert. Quoiqu'il éprouvât une tristesse accablante et comme un pressentiment d'un malheur inouï, il se soumit, et fit des efforts pour paraître calme.

Le soir, Wenceslawa vint, avec un air de satisfaction qui n'était presque plus joué, dire que la Porporina était mieux; qu'elle n'avait plus le teint animé, que son pouls était plutôt faible que plein, et qu'elle passerait certainement une excellente nuit. «Pourquoi donc suis-je glacé de terreur, malgré ces bonnes nouvelles?» pensa le jeune comte en prenant congé de ses parents à l'heure accoutumée.

Le fait est que la bonne chanoinesse, qui, malgré sa maigreur et sa difformité, n'avait jamais été malade de sa vie, n'entendait rien du tout aux maladies des autres. Elle voyait Consuelo passer d'une rougeur dévorante à une pâleur bleuâtre, son sang agité se congeler dans ses artères, et sa poitrine, trop oppressée pour se soulever sous l'effort de la respiration, paraître calme et immobile. Un instant elle l'avait crue guérie, et avait annoncé cette nouvelle avec une confiance enfantine. Mais le chapelain, qui en savait quelque peu davantage, voyait bien Que ce repos apparent était l'avant-coureur d'une crise violente. Dès qu'Albert se fut retiré, il avertit la chanoinesse que le moment était venu d'envoyer chercher le médecin. Malheureusement la ville était éloignée, la nuit obscure, les chemins détestables, et Hanz bien lent, malgré son zèle. L'orage s'éleva, la pluie tomba par torrents. Le vieux cheval que montait le vieux serviteur s'effraya, trébucha vingt fois, et finit par s'égarer dans les bois avec son maître consterné, qui prenait toutes les collines pour le Schreckenstein, et tous les éclairs pour le vol flamboyant d'un mauvais esprit. Ce ne fut qu'au grand jour que Hanz retrouva sa route. Il approcha, au trot le plus allongé qu'il put faire prendre à sa monture, de la ville, où dormait profondément le médecin; celui-ci s'éveilla, se para lentement, et se mit enfin en route. On avait perdu à décider et à effectuer tout ceci vingt-quatre heures.

Albert essaya vainement de dormir. Une inquiétude dévorante et les Bruits sinistres de l'orage le tinrent éveillé toute la nuit. Il n'osait descendre, craignant encore de scandaliser sa tante, qui lui avait fait un sermon le matin, sur l'inconvenance de ses importunités auprès de l'appartement de deux demoiselles. Il laissa sa porte ouverte, et entendit plusieurs fois des pas à l'étage inférieur. Il courait sur l'escalier; mais ne voyant personne et n'entendant plus rien, il s'efforçait de se rassurer, et de mettre sur le compte du vent et de la pluie ces bruits trompeurs qui l'avaient effrayé. Depuis que Consuelo l'avait exigé, il soignait sa raison, sa santé morale, avec patience et fermeté. Il repoussait les agitations et les craintes, et tâchait de s'élever au-dessus de son amour, par la force dé son amour même. Mais tout à coup, au milieu des roulements de la foudre et du craquement de l'antique charpente du château qui gémissait sous l'effort de l'ouragan, un long cri déchirant s'élève jusqu'à lui, et pénètre dans ses entrailles comme un coup de poignard. Albert, qui s'était jeté tout habillé sur son lit avec la résolution de s'endormir, bondit, s'élance, franchit l'escalier comme un trait, et frappe à la porte de Consuelo. Le silence était rétabli; personne ne venait ouvrir. Albert croyait encore avoir rêvé; mais un nouveau cri, plus affreux, plus sinistre encore que le premier, vint déchirer son coeur. Il n'hésite plus, fait le tour par un corridor sombre, arrive à la porte d'Amélie, la secoue et se nomme. Il entend pousser un verrou, et la voix d'Amélie lui ordonne impérieusement de s'éloigner. Cependant les cris et les gémissements redoublent: c'est la voix de Consuelo en proie à un supplice intolérable. Il entend son propre nom s'exhaler avec désespoir de cette bouche adorée. Il pousse la porte avec rage, fait sauter serrure et verrou, et, repoussant Amélie, qui joue la pudeur outragée en se voyant surprise en robe de chambre de damas et en coiffe de dentelles, il la fait tomber sur son sofa, et s'élance dans la chambre de Consuelo, pâle comme un spectre, et les cheveux dressés sur la tête.


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