On descendit une petite pente assez rapide au bas de laquelle on trouva une rivière en miniature, qui avait été un joli torrent limpide et agité; mais comme il fallait le rendre navigable, on avait égalisé son lit, adouci sa pente, taillé proprement ses rives et troublé ses belles ondes par de récents travaux. Les ouvriers étaient encore occupés à le débarrasser de quelques roches que l'hiver y avait précipitées, et qui lui donnaient un reste de physionomie: on s'empressait de la faire disparaître. Une gondole attendait là les promeneurs, une vraie gondole que le comte avait fait venir de Venise, et qui fit battre le coeur de Consuelo en lui rappelant mille souvenirs gracieux et amers. On s'embarqua; les gondoliers étaient aussi de vrais Vénitiens parlant leur dialecte; on les avait fait venir avec la barque, comme de nos jours les nègres avec la girafe. Le comte Hoditz, qui avait beaucoup voyagé, s'imaginait parler toutes les langues: mais, quoiqu'il y mît beaucoup d'aplomb, et que, d'une voix haute, d'un ton accentué, il donnât ses ordres aux gondoliers, ceux-ci l'eussent compris avec peine, si Consuelo ne lui eût servi de truchement. Il leur fut enjoint de chanter des vers du Tasse: mais ces pauvres diables, enroués par les glaces du Nord, dépaysés et déroutés dans leurs souvenirs, donnèrent aux Prussiens un fort triste échantillon de leur savoir-faire. Il fallut que Consuelo leur soufflât chaque strophe, et promît de leur faire faire une répétition des fragments qu'ils devaient chanter le lendemain à madame la margrave.
Quand on eut navigué un quart d'heure dans un espace qu'on eût pu traverser en trois minutes, mais où l'on avait ménagé au pauvre ruisseau contrarié dans sa course mille détours insidieux, on arriva à la pleine mer. C'était un assez vaste bassin où l'on débouqua à travers des massifs de cyprès et de sapins, et dont le coup d'œil inattendu était vraiment agréable. Mais on n'eut pas le loisir de l'admirer. Il fallut s'embarquer sur un navire de poche, où rien ne manquait; mâts, voiles, cordages, c'était un modèle accompli de bâtiment avec tous ses agrès, et que le trop grand nombre de matelots et de passagers faillit faire sombrer. Le Porpora y eut froid. Les tapis étaient fort humides, et je crois bien que, malgré l'exacte revue que M. le comte, arrivé de la veille, avait faite déjà de toutes les pièces, l'embarcation faisait eau. Personne ne s'y sentait à l'aise, excepté le comte, qui, par grâce d'état, ne se souciait jamais des petits désagréments attachés à ses plaisirs, et Consuelo, qui commençait à s'amuser beaucoup de la folie de son hôte. Une flotte proportionnée à ce vaisseau de commandement vint se placer sous ses ordres, exécuta des manoeuvres que le comte lui-même, armé d'un porte-voix, et debout sur la poupe, dirigea fort sérieusement, se fâchant fort quand les choses n'allaient point à son gré, et faisant recommencer la répétition. Ensuite on voyagea de conserve aux sons d'une musique de cuivre abominablement fausse, qui acheva d'exaspérer le Porpora.
«Passe pour nous faire geler et enrhumer, disait-il entre ses dents; mais nous écorcher les oreilles à ce point, c'est trop fort!
—Voile pour le Péloponnèse!» s'écria le comte; et on cingla vers une rive couronnée de menues fabriques imitant des temples grecs et d'antiques tombeaux.
On se dirigeait sur une petite anse masquée par des rochers, et, lorsqu'on en fut à dix pas, on fut accueilli par une décharge de coups de fusil. Deux hommes tombèrent morts sur le tillac, et un jeune mousse fort léger, qui se tenait dans les cordages, jeta un grand cri, descendit, ou plutôt se laissa glisser adroitement, et vint se rouler au beau milieu de la société, en hurlant qu'il était blessé et en cachant dans ses mains sa tête, soi-disant fracassée d'une balle.
«Ici, dit le comte à Consuelo, j'ai besoin de vous pour une petite répétition que je fais faire à mon équipage. Ayez la bonté de représenter pour un instant le personnage de madame la margrave; et de commander à cet enfant mourant ainsi qu'à ces deux morts, qui, par parenthèse sont fort bêtement tombés, de se relever, d'être guéris à l'instant même, de prendre leurs armes, et de défendre Son Altesse contre les insolents pirates retranchés dans cette embuscade.»
Consuelo se hâta de se prêter au rôle de margrave, et le joua avec beaucoup plus de noblesse et de grâce naturelle que ne l'eût fait madame Hoditz. Les morts et les mourants se relevèrent sur leurs genoux et lui baisèrent la main. Là, il leur fut enjoint par le comte de ne point toucher tout de bon de leurs bouches vassales la noble main de Son Altesse, mais de baiser leur propre main en feignant d'approcher leurs lèvres de la sienne. Puis morts et mourants coururent aux armes en faisant de grandes démonstrations d'enthousiasme; le petit saltimbanque, qui faisait le rôle de mousse, regrimpa comme un chat sur son mât et déchargea une légère carabine sur la baie des pirates. La flotte se serra autour de la nouvelle Cléopâtre, et les petits canons firent un vacarme épouvantable.
Consuelo, avertie par le comte qui ne voulait pas lui causer une frayeur sérieuse, n'avait point été dupe du début un peu bizarre de cette comédie. Mais les deux officiers prussiens, envers lesquels il n'avait pas jugé nécessaire de pratiquer la même galanterie, voyant tomber deux hommes au premier feu, s'étaient serrés l'un contre l'autre en pâlissant. Celui qui ne disait rien avait paru effrayé pour son capitaine, et le trouble de ce dernier n'avait pas échappé au regard tranquillement observateur de Consuelo. Ce n'était pourtant pas la peur qui s'était peinte sur sa physionomie; mais, au contraire, une sorte d'indignation, de colère même, comme si la plaisanterie l'eût offensé personnellement et lui eût semblé un outrage à sa dignité de Prussien et de militaire. Hoditz n'y prit pas garde, et lorsque le combat fut engagé, le capitaine et son lieutenant riaient aux éclats et acceptaient au mieux le badinage. Ils mirent même l'épée à la main et s'escrimèrent en l'air pour prendre part à la scène.
Les pirates, montés sur des barques légères, vêtus à la grecque et armés de tremblons et de pistolets chargés à poudre, étaient sortis de leurs jolis petits récifs, et se battaient comme des lions. On les laissa venir à l'abordage, où l'on en fit grande déconfiture, afin que la bonne margrave eût le plaisir de les ressusciter. La seule cruauté commise fut d'en faire tomber quelques-uns à la mer. L'eau du bassin était bien froide, et Consuelo les plaignait, lorsqu'elle vit qu'ils y prenaient plaisir, et mettaient de la vanité à montrer à leurs compagnons montagnards qu'ils étaient bons nageurs.
Quand la flotte de Cléopâtre (car le navire que devait monter la margrave portait réellement ce titre pompeux) eut été victorieuse, comme de raison, elle emmena prisonnière la flottille des pirates à sa suite, et s'en alla au son d'une musique triomphale (à porter le diable en terre, au dire du Porpora) explorer les rivages de la Grèce. On approcha ensuite d'une île inconnue d'où l'on voyait s'élever des huttes de terre et des arbres exotiques fort bien acclimatés ou fort bien imités; car on ne savait jamais à quoi s'en tenir à cet égard, le faux et le vrai étant confondus partout. Aux marges de cette île étaient amarrées des pirogues. Les naturels du pays s'y jetèrent avec des cris très-sauvages et vinrent à la rencontre de la flotte, apportant des fleurs et des fruits étrangers récemment coupés dans les serres chaudes de la résidence. Ces sauvages étaient hérissés, tatoués, crépus, et plus semblables à des diables qu'à des hommes. Les costumes n'étaient pas trop bien assortis. Les uns étaient couronnés de plumes, comme des Péruviens, les autres empaquetés de fourrures, comme des Esquimaux; mais on n'y regardait pas de si près; pourvu qu'ils fussent bien laids et bien ébouriffés, on les tenait pour anthropophages tout au moins.
Ces bonnes gens firent beaucoup de grimaces, et leur chef, qui était une espèce de géant, ayant une fausse barbe qui lui tombait jusqu'à la ceinture, vint faire un discours que le comte Hoditz avait pris la peine de composer lui-même en langue sauvage. C'était un assemblage de syllabes ronflantes et croquantes, arrangées au hasard pour figurer un patois grotesque et barbare. Le comte, lui ayant fait réciter sa tirade sans faute, se chargea de traduire cette belle harangue à Consuelo, qui faisait toujours le rôle de margrave en attendant la véritable.
«Ce discours signifie, Madame, lui dit-il en imitant les salamalecs du roi sauvage, que cette peuplade de cannibales dont l'usage est de dévorer tous les étrangers qui abordent dans leur île, subitement touchée et apprivoisée par l'effet magique de vos charmes, vient déposer à vos pieds l'hommage de sa férocité, et vous offrir la royauté de ces terres inconnues. Daignez y descendre sans crainte, et quoiqu'elles soient stériles et incultes, les merveilles de la civilisation vont y éclore sous vos pas.»
On aborda dans l'île au milieu des chants et des danses des jeunes sauvagesses. Des animaux étranges et prétendus féroces, mannequins empaillés qui, au moyen d'un ressort, s'agenouillèrent subitement, saluèrent Consuelo sur le rivage. Puis, à l'aide de cordes, les arbres et les buissons fraîchement plantés s'abattirent, les rochers de carton s'écroulèrent, et l'on vit des maisonnettes décorées de fleurs et de feuillages. Des bergères conduisant de vrais troupeaux (Hoditz n'en manquait pas), des villageois habillés à la dernière mode de l'Opéra, quoiqu'un peu malpropres vus de près, enfin jusqu'à des chevreuils et des biches apprivoisées vinrent prêter foi et hommage à la nouvelle souveraine.
«C'est ici, dit alors le comte à Consuelo, que vous aurez à jouer un rôle demain, devant Son Altesse. On vous procurera le costume d'une divinité sauvage toute couverte de fleurs et de rubans, et vous vous tiendrez dans la grotte que voici: la margrave y entrera, et vous chanterez la cantate que j'ai dans ma poche, pour lui céder vos droits à la divinité, vu qu'il ne peut y avoir qu'une déesse, là où elle daigne apparaître.
«—Voyons la cantate,» dit Consuelo en recevant le manuscrit dont Hoditz était l'auteur.
Il ne lui fallut pas beaucoup de peine pour lire et chanter à la première vue ce pont-neuf ingénu: paroles et musique, tout était à l'avenant. Il ne s'agissait que de l'apprendre par coeur. Deux violons, une harpe et une flûte cachés dans les profondeurs de l'antre l'accompagnaient tout de travers. Le Porpora fit recommencer. Au bout d'un quart-d'heure, tout alla bien. Ce n'était pas le seul rôle, que Consuelo eût à faire dans la fête, ni la seule cantate que le comte Hoditz eût dans sa poche: elles étaient courtes, heureusement: il ne fallait pas fatiguer Son Altesse par trop de musique.
A l'île sauvage, on remit à la voile, et on alla prendre terre sur un rivage chinois: tours imitant la porcelaine, kiosques, jardins rabougris, petits ponts, jonques et plantations de thé, rien n'y manquait. Les lettres et les mandarins, assez bien costumés, vinrent faire un discours chinois à la margrave; et Consuelo qui, dans le trajet, devait changer de costume dans la cale d'un des bâtiments et s'affubler en mandarine, dut essayer des couplets en langue et musique chinoise, toujours de la façon du comte Hoditz:
Ping, pang, tiong,Hi, han, hong,
Tel était le refrain, qui était censé signifier, grâce à la puissance d'abréviation que possédait cette langue merveilleuse:
«Belle margrave, grande princesse, idole de tous les coeurs, régnez à jamais sur votre heureux époux et sur votre joyeux empire de Roswald en Moravie.»
En quittant la Chine, on monta dans des palanquins très-riches, et on gravit, sur les épaules des pauvres serfs chinois et sauvages, une petite montagne au sommet de laquelle on trouva la ville de Lilliput. Maisons, forêts, lacs, montagnes, le tout vous venait aux genoux ou à la cheville, et il fallait se baisser pour voir, dans l'intérieur des habitations, les meubles et les ustensiles de ménage qui étaient dans des proportions relatives à tout le reste. Des marionnettes dansèrent sur la place publique au son des mirlitons, des guimbardes et des tambours de basque. Les personnes qui les faisaient agir et qui produisaient cette musique lilliputienne, étaient cachées sous terre et dans des caveaux ménagés exprès.
En redescendant la montagne des Lilliputiens, on trouva un désert d'une centaine de pas, tout encombré de rochers énormes et d'arbres vigoureux livrés à leur croissance naturelle. C'était le seul endroit que le comte n'eût pas gâté et mutilé. Il s'était contenté de le laisser tel qu'il l'avait trouvé.
«L'usage de cette gorge escarpée m'a bien longtemps embarrassé, dit-il à ses hôtes. Je ne savais comment me délivrer de ces masses de rochers, ni quelle tournure donner à ces arbres superbes, mais désordonnés; tout à coup l'idée m'est venue de baptiser ce lieu le désert, le chaos: et j'ai pensé que le contraste n'en serait pas désagréable, surtout lorsqu'au sortir de ces horreurs de la nature, on rentrerait dans des parterres admirablement soignés et parés. Pour compléter l'illusion, vous allez voir quelle heureuse invention j'y ai placée.»
En parlant ainsi, le comte tourna un gros rocher qui encombrait le sentier (car il avait bien fallu fourrer un sentier uni et sablé dans l'horrible désert), et Consuelo se trouva à l'entrée d'un ermitage creusé dans le roc et surmonté d'une grossière croix de bois. L'anachorète de la Thébaïde en sortit; c'était un bon paysan dont la longue barbe blanche postiche contrastait avec un visage frais et paré des couleurs de la jeunesse. Il fit un beau sermon, dont son maître corrigea les barbarismes, donna sa bénédiction, et offrit des racines et du lait à Consuelo dans une écuelle de bois.
«Je trouve l'ermite un peu jeune, dit le baron de Kreutz: vous eussiez pu mettre ici un vieillard véritable.
—Cela n'eût point plu à la margrave, répondit ingénument le comte Hoditz. Elle dit avec raison que la vieillesse n'est point égayante, et que dans une fête il ne faut voir que de jeunes acteurs.»
Je fais grâce au lecteur du reste de la promenade. Ce serait à n'en pas finir si je voulais lui décrire les diverses contrées, les autels druidiques, les pagodes indiennes, les chemins et canaux couverts, les forêts vierges, les souterrains où l'on voyait les mystères de la passion taillés dans le roc, les mines artificielles avec salles de bal, les Champs-Elysées, les tombeaux, enfin les cascades, les naïades, les sérénades et lessix millejets d'eau que le Porpora prétendait, par la suite, avoir été forcé d'avaler. Il y avait bien mille autres gentillesses dont les mémoires du temps nous ont transmis le détail avec admiration: une grotte à demi obscure où l'on s'enfonçait en courant, et au fond de laquelle une glace, en vous renvoyant votre propre image, dans un jour incertain, devait infailliblement vous causer une grande frayeur; un couvent où l'on vous forçait, sous peine de perdre à jamais la liberté, de prononcer des voeux dont la formule était un hommage d'éternelle soumission et adoration à la margrave; un arbre à pluie qui, au moyen d'une pompe cachée dans les branches, vous inondait d'encre, de sang ou d'eau de rose, suivant qu'on voulait vous fêter ou vous mystifier; enfin mille secrets charmants, ingénieux, incompréhensibles, dispendieux surtout, que le Porpora eut la brutalité de trouver insupportables, stupides et scandaleux. La nuit seule mit un terme à cette promenade autour du monde, dans laquelle, tantôt à cheval, tantôt en litière, à âne, en voiture ou en bateau, on avait bien fait trois lieues.
Aguerris contre le froid et la fatigue, les deux officiers prussiens, tout en riant de ce qu'il y avait de trop puéril dans les amusements et lessurprisesde Roswald, n'avaient pas été aussi frappés que Consuelo du ridicule de cette merveilleuse résidence. Elle était l'enfant de la nature; née en plein champ, accoutumée, dès qu'elle avait eu les yeux ouverts, à regarder les oeuvres de Dieu sans rideau de gaze et sans lorgnon: mais le baron de Kreutz, quoiqu'il ne fût pas tout à fait le premier-venu dans cette aristocratie habituée aux draperies et aux enjolivements de la mode, était l'homme de son monde et de son temps. Il ne haïssait point les grottes, les ermitages et les symboles. En somme, il s'amusa avec bonhomie, montra beaucoup d'esprit dans la conversation, et dit à son acolyte qui, en entrant dans la salle à manger, le plaignait respectueusement de l'ennui d'une aussi rude corvée:
«De l'ennui? moi? pas du tout. J'ai fait de l'exercice, j'ai gagné de l'appétit, j'ai vu mille folies, je me suis reposé l'esprit de choses sérieuses: je n'ai pas perdu mon temps et ma peine.»
On fut surpris dans la salle à manger de ne trouver qu’un cercle de chaises autour d'une place vide. Le comte, ayant prié les convives de s'asseoir, ordonna à ses valets de servir.
«Hélas! Monseigneur, répondit celui qui était chargé de lui donner la réplique, nous n'avions rien qui fût digne d'être offert à une si honorable compagnie, et nous n'avons pas même mis la table.
—Voilà qui est plaisant!». s'écria l'amphitryon avec une fureur simulée; et quand ce jeu eut duré quelques instants: «Eh bien! dit-il, puisque les hommes nous refusent un souper, j'évoque l'enfer, et je somme Pluton de m'en envoyer un qui soit digne de mes hôtes.»
En parlant ainsi; il frappa le plancher trois fois, et, le plancher glissant aussitôt dans une coulisse, on vit s'exhaler des flammes odorantes; puis, au son d'une musique joyeuse et bizarre, une table magnifiquement servie vint se placer sous les coudes des convives.
«Ce n'est pas mal, dit le comte en soulevant la nappe, et en parlant sous la table. Seulement je suis fort étonné, puisque messire Pluton sait fort bien qu'il n'y a même pas dans ma maison de l'eau à boire, qu'on ne m'en ait pas envoyé une seule carafe.
—Comte Hoditz, répondit, des profondeurs de l'abîme, une voix rauque digne du Tartare, l'eau est fort rare dans les enfers; car presque tous nos fleuves sont à sec depuis que les yeux de Son Altesse margrave ont embrasé jusqu'aux entrailles de la terre; cependant, si vous l'exigez, nous allons envoyer une Danaïde au bord du Styx pour voir si elle en pourra trouver.
—Qu'elle se dépêche, répondit le comte, et surtout donnez-lui un tonneau qui ne soit pas percé.»
Au même instant, d'une belle cuvette de jaspe qui était au milieu de la table, s'élança un jet d'eau de roche qui pendant tout le souper retomba sur lui-même en gerbe de diamants au reflet des nombreuses bougies. Lesurtoutétait un chef-d'oeuvre de richesse et de mauvais goût, et l'eau du Styx, le souper infernal, furent pour le comte matière à mille jeux de mots, allusions et coq-à-l'âne, qui ne valaient guère mieux, mais que la naïveté de son enfantillage lui fit pardonner. Le repas succulent, et servi par de jeunes sylvains et des nymphes plus ou moins charmantes, égaya beaucoup le baron de Kreutz.
Il ne fit pourtant qu'une médiocre attention aux belles esclaves de l'amphitryon: ces pauvres paysannes étaient à la fois les servantes, les maîtresses, les choristes et les actrices de leur seigneur. Il était leur professeur de grâces, de danse, de chant et de déclamation. Consuelo avait eu à Passaw un échantillon de sa manière de procéder avec elles; et, en songeant au sort glorieux que ce seigneur lui avait offert alors, elle admirait le sang-froid respectueux avec lequel il la traitait maintenant, sans paraître ni surpris ni confus de sa méprise. Elle savait bien que le lendemain les choses changeraient d'aspect à l'arrivée de la margrave; qu'elle dînerait dans sa chambre avec son maître, et qu'elle n'aurait pas l'honneur d'être admise à la table de Son Altesse. Elle ne s'en embarrassait guère, quoiqu'elle ignorât une circonstance qui l'eût divertie beaucoup en cet instant: à savoir qu'elle soupait avec un personnage infiniment plus illustre, lequel ne voulait pour rien au monde souper le lendemain avec la margrave.
Le baron de Kreutz, souriant donc d'un air assez froid à l'aspect des nymphes du logis, accorda un peu plus d'attention à Consuelo, lorsque après l'avoir provoquée à rompre le silence, il l'eut amenée à parler sur la musique. Il était amateur éclairé et quasi passionné de cet art divin; du moins il en parla lui-même avec une supériorité qui adoucit, non moins que le repas, les bons mets et la chaleur des appartements, l'humeur revêche du Porpora.
«Il serait à souhaiter, dit-il enfin au baron, qui venait de louer délicatement sa manière sans le nommer, que le souverain que nous allons essayer de divertir fût aussi bon juge que vous!
—On assure, répondit le baron, que mon souverain est assez éclairé sur cette matière, et qu'il aime véritablement les beaux-arts.
—En êtes-vous bien certain, monsieur le baron? reprit le maestro, qui ne pouvait causer sans contredire tout le monde sur toutes choses. Moi, je ne m'en flatte guère. Les rois sont toujours les premiers en tout, au dire de leurs sujets; mais il arrive souvent que leurs sujets en savent beaucoup plus long qu'eux.
—En fait de guerre; comme en fait de science et de génie, le roi de Prusse en sait plus long qu'aucun de nous; répondit le lieutenant avec zèle; et quant à la musique, il est très-certain…
—Que vous n'en savez rien ni moi non plus, interrompit sèchement, le capitaine Kreutz; maître Porpora ne peut s'en rapporter qu'à lui seul à ce dernier égard.
—Quant à moi, reprit le maestro, la dignité royale ne m'en a jamais imposé en fait de musique; et quand j'avais l'honneur de donner des leçons à la princesse électorale de Saxe, je ne lui passais pas plus de fausses notes qu'à un autre.
—Eh quoi! dit le baron en regardant son compagnon avec une intention ironique, les têtes couronnées font-elles jamais des fausses notes?
—Tout comme les simples mortels, Monsieur! répondit le Porpora. Cependant je dois dire que la princesse électorale n'en fit pas longtemps avec moi, et qu'elle avait une rare intelligence pour me seconder.
—Ainsi vous pardonneriez bien quelques fausses notes à notre Fritz, s'il avait l'impertinence d'en faire en votre présence?
—A condition qu'il s'en corrigerait.
—Mais vous ne lui laveriez pas la tête? dit à son tour le comte Hoditz en riant.
—Je le ferais, dût-il couper la mienne!» répondit le vieux professeur, qu'un peu de Champagne rendait expansif et fanfaron.
Consuelo avait été bien et dûment avertie par le chanoine que la Prusse était une grande préfecture de police, où les moindres paroles, prononcées bien bas à la frontière, arrivaient en peu d'instants, par une suite d'échos mystérieux et fidèles, au cabinet de Frédéric, et qu'il ne fallait jamais dire à un Prussien, surtout à un militaire, à un employé quelconque: «Comment vous portez-vous?» sans peser chaque syllabe, et tourner, comme on dit aux petits enfants, sa langue sept fois dans sa bouche. Elle ne vit donc pas avec plaisir son maître s'abandonner à son humeur narquoise, et elle s'efforça de réparer ses imprudences par un peu de politique.
«Quand même le roi de Prusse ne serait pas le premier musicien de son siècle, dit-elle, il lui serait permis de dédaigner un art certainement bien futile au prix de tout ce qu'il sait d'ailleurs.»
Mais elle ignorait que Frédéric ne mettait pas moins d'amour-propre à être un grand flûtiste qu'à être un grand capitaine et un grand philosophe. Le baron de Kreutz déclara que si Sa Majesté avait jugé la musique un art digne d'être étudié, elle y avait consacré très-probablement une attention et un travail sérieux.
«Bah! dit le Porpora, qui s'animait de plus en plus, l'attention et le travail ne révèlent rien, en fait d'art, à ceux que le ciel n'a pas doués d'un talent inné. Le génie de la musique n'est pas à la portée de toutes les fortunes; et il est plus facile de gagner des batailles et de pensionner des gens de lettres que de dérober aux muses le feu sacré. Le baron Frédéric de Trenck nous a fort bien dit que Sa Majesté prussienne, lorsqu'elle manquait à la mesure, s'en prenait à ses courtisans; mais les choses n'iront pas ainsi avec moi!
—Le baron Frédéric de Trenck a dit cela? répliqua le baron de Kreutz, dont les yeux s'animèrent d'une colère subite et impétueuse. Eh bien! reprit-il en se calmant tout à coup par un effort de sa volonté, et en parlant d'un ton d'indifférence, le pauvre diable doit avoir perdu l'envie de plaisanter; car il est enfermé à la citadelle de Glatz pour le reste de ses jours.
—En vérité! s'écria le Porpora: et qu'a-t-il donc fait?
—C'est le secret de l'Etat, répondit le baron: mais tout porte à croire qu'il a trahi la confiance de son maître.
—Oui! ajouta le lieutenant; en vendant à l'Autriche le plan des fortifications de la Prusse, sa patrie.
—Oh! c'est impossible! dit Consuelo qui avait pâli, et qui, de plus en plus attentive à sa contenance et à ses paroles, ne put cependant retenir cette exclamation douloureuse.
—C'est impossible, et c'est faux! s'écria le Porpora indigné; ceux qui ont fait croire cela au roi de Prusse en ont menti par la gorge!
—Je présume que ce n'est pas un démenti indirect que vous pensez nous donner? dit le lieutenant en pâlissant à son tour.
—Il faudrait avoir une susceptibilité bien maladroite pour le prendre ainsi, reprit le baron de Kreutz en lançant un regard dur et impérieux à son compagnon. En quoi cela nous regarde-t-il? et que nous importe que maître Porpora mette de la chaleur dans son amitié pour ce jeune homme?
—Oui, j'en mettrais, même en présence du roi lui-même, dit le Porpora. Je dirais au roi qu'on l'a trompé; que c'est fort mal à lui de l'avoir cru; que Frédéric de Trenck est un digne, un noble jeune homme; incapable d'une infamie!
—Je crois, mon maître, interrompit Consuelo que la physionomie du capitaine inquiétait de plus en plus, que vous serez bien à jeun quand vous aurez l'honneur d'approcher le roi de Prusse; et je vous connais trop pour n'être pas certaine que vous ne lui parlerez de rien d'étranger à la musique.
—Mademoiselle me paraît fort prudente, reprit le baron. Il paraît cependant qu'elle à été fort liée à Vienne, avec ce jeune baron de Trenck?
—Moi, monsieur? répondit Consuelo avec une indifférence fort bien jouée; je le connais à peine.
—Mais, reprit le baron avec une physionomie pénétrante, si le roi lui-même vous demandait, par je ne sais quel hasard imprévu, ce que vous pensez de la trahison de ce Trenck?…
—Monsieur le baron, dit Consuelo en affrontant son regard inquisitorial avec beaucoup de calme et de modestie, je lui répondrais que je ne crois à la trahison de personne, ne pouvant pas comprendre ce que c'est que de trahir.
—Voilà une belle parole, signora! dit le baron dont la figure s'éclaircit tout à coup, et vous l'avez dite avec l'accent d'une belle âme.»
Il parla d'autre chose; et charma les convives par la grâce et la force de son esprit. Durant tout le reste du souper, il eut, en s'adressant à Consuelo, une expression de bonté et de confiance qu'elle ne lui avait pas encore vue.
A la fin du dessert, une ombre toute drapée de blanc et voilée vint chercher les convives en leur disant:Suivez-moi!Consuelo, condamnée encore au rôle de margrave pour la répétition de cette nouvelle scène, se leva la première, et, suivie des autres convives, monta le grand escalier du château, dont la porte s'ouvrait au fond de la salle. L'ombre qui les conduisait poussa, au haut de cet escalier, une autre grande porte, et l'on se trouva dans l'obscurité d'une profonde galerie antique, au bout de laquelle on apercevait simplement une faible lueur. Il fallut se diriger de ce côté au son d'une musique lente, solennelle et mystérieuse, qui était censée exécutée par les habitants du monde invisible.
«Tudieu! dit ironiquement le Porpora d'un ton d'enthousiasme, monsieur le comte ne nous refuse rien! Nous avons entendu aujourd'hui de la musique turque, de la musique nautique, de la musique sauvage, de la musique chinoise, de la musique lilliputienne et toutes sortes de musiques extraordinaires; mais en voici une qui les surpasse toutes, et l'on peut bien dire que c'est véritablement de la musique de l'autre monde.
—Et vous n'êtes pas au bout! répondit le comte enchanté de cet éloge.
—Il faut s'attendre à tout de la part de Votre Excellence, dit le baron de Kreutz avec la même ironie que le professeur; quoique après ceci, je ne sache, en vérité, ce que nous pouvons espérer de plus fort.»
Au bout de la galerie, l'ombre frappa sur une espèce de tamtam qui rendit un son lugubre, et un vaste rideau s'écartant, laissa voir la salle de spectacle décorée et illuminée comme elle devait l'être le lendemain. Je n'en ferai point la description, quoique ce fût bien le cas de dire:
Ce n’était que festons, ce n’était qu’algarades.
La toile du théâtre se leva; la scène représentait l'Olympe ni plus ni moins. Les déesses s'y disputaient le coeur du berger Paris, et le concours des trois divinités principales faisait les frais de la pièce. Elle était écrite en italien, ce qui fit dire tout bas au Porpora, en s'adressant à Consuelo:
«Le sauvage, le chinois et le lilliputien n'étaient rien; voilà enfin de l'iroquois.»
Vers et musique, tout était de la fabrique du comte. Les acteurs et les actrices valaient bien leurs rôles. Après une demi-heure de métaphores et de concetti sur l'absence d'une divinité plus charmante et plus puissante que toutes les autres, qui dédaignait de concourir pour le prix de la beauté, Paris s'étant décidé à faire triompher Vénus, cette dernière prenait la pomme, et, descendant du théâtre par un gradin, venait la déposer au pied de la margrave, en se déclarant indigne de la conserver, et s'excusant d'avoir osé la briguer devant elle.
C'était Consuelo qui devait faire ce rôle de Vénus; et comme c'était le plus important, ayant à chanter à la fin une cavatine à grand effet, le comte Hoditz, n'ayant pu en confier la répétition à aucune de ses coryphées, prit le parti de le remplir lui-même; tant pour faire marcher cette répétition que pour faire sentir à Consuelo l'esprit, les intentions, les finesses et les beautés du rôle. Il fut si bouffon en faisant sérieusement Vénus, et en chantant avec emphase les platitudes pillées à tous les méchants opéras à la mode et mal cousues dont il prétendait avoir fait une partition, que personne ne put garder son sérieux. Il était trop animé par le soin de gourmander sa troupe et trop enflammé par l'expression divine qu'il donnait à son jeu et à son chant, pour s'apercevoir de la gaieté de l'auditoire. On l'applaudit à tout rompre, et le Porpora, qui s'était mis à la tête de l'orchestre en se bouchant les oreilles de temps en temps à la dérobée, déclara que tout était sublime, poëme, partition, voix, instruments, et la Vénus provisoire par-dessus tout.
Il fut convenu que Consuelo et lui liraient ensemble attentivement ce chef-d'oeuvre le soir même et le lendemain matin. Ce n'était ni long, ni difficile à apprendre, et ils se firent fort d'être le lendemain soir à la hauteur de la pièce et de la troupe. On visita ensuite la salle de bal qui n'était pas encore prête, parce que les danses ne devaient avoir lieu que le surlendemain, la fête ayant à durer deux jours pleins et à offrir une suite ininterrompue de divertissements variés.
Il était dix heures du soir. Le temps était clair et la lune magnifique. Les deux officiers prussiens avaient persisté à repasser la frontière le soir même, alléguant une consigne supérieure qui leur défendait de passer la nuit en pays étranger. Le comte dut donc céder, et ayant donné l'ordre qu'on préparât leurs chevaux, il les emmena boire le coup de l'étrier, c'est-à-dire déguster du café et d'excellentes liqueurs dans un élégant boudoir, où Consuelo ne jugea pas à propos de les suivre. Elle prit donc congé d'eux, et après avoir recommandé tout bas au Porpora de se tenir un peu mieux sur ses gardes qu'il n'avait fait durant le souper, elle se dirigea vers sa chambre, qui était dans une autre aile du château.
Mais elle s'égara bientôt dans les détours de ce vaste labyrinthe, et se trouva dans une sorte de cloître où un courant d'air éteignit sa bougie. Craignant de s'égarer de plus en plus et de tomber dans quelqu'une des trappesà surprisedont ce manoir était rempli, elle prit le parti de revenir sur ses pas à tâtons jusqu'à ce qu'elle eût retrouvé la partie éclairée des bâtiments. Dans la confusion de tant de préparatifs pour des choses insensées, le confortable de cette riche habitation était entièrement négligé. On y trouvait des sauvages, des ombres, des dieux, des ermites, des nymphes, des ris et des jeux, mais pas un domestique pour avoir un flambeau, pas un être dans son bon sens auprès de qui l'on pût se renseigner.
Cependant elle entendit venir à elle une personne qui semblait marcher avec précaution et se glisser dans les ténèbres à dessein, ce qui ne lui inspira pas la confiance d'appeler et de se nommer, d'autant plus que c'était le pas lourd et la respiration forte d'un homme. Elle s'avançait un peu émue et en se serrant contre la muraille; lorsqu'elle entendit ouvrir une porte non loin d'elle, et la clarté de la lune, en pénétrant par cette ouverture, tomba sur la haute taille et le brillant costume de Karl.
Elle se hâta de l'appeler.
«Est-ce vous, signora? lui dit-il d'une voix altérée. Ah! je cherche depuis bien des heures un instant pour vous parler, et je le trouve trop tard, peut-être!
—Qu'as-tu donc à me dire, bon Karl, et d'où vient l'émotion où je te vois?
—Sortez de ce corridor, signora, je vais vous parler dans un endroit tout à fait isolé et où j'espère que personne ne pourra nous entendre.
Consuelo suivit Karl, et se trouva en plein air avec lui sur la terrasse que formait la tourelle accolée au flanc de l'édifice.
«Signora, dit le déserteur en parlant avec précaution (arrivé le matin pour la première fois à Roswald, il ne connaissait guère mieux les êtres que Consuelo), n'avez-vous rien dit aujourd'hui qui puisse vous exposer au mécontentement ou à la méfiance du roi de Prusse, et dont vous auriez à vous repentir à Berlin, si le roi en était exactement informé?.
—Non, Karl, je n'ai rien dit de semblable. Je savais que tout Prussien qu'on ne connaît pas est un interlocuteur dangereux, et j'ai observé, quant à moi, toutes mes paroles.
—Ah! vous me faites du bien de me dire cela; j'étais bien inquiet! je me suis approché de vous deux où trois fois dans le navire, lorsque vous vous promeniez sur la pièce d'eau. J'étais un des pirates qui ont fait semblant de monter à l'abordage; mais j'étais déguisé, vous ne m'avez pas reconnu. J'ai eu beau vous regarder, vous faire signe, vous n'avez pris garde à rien, et je n'ai pu vous glisser un seul mot. Cet officier était toujours à côté de vous. Tant que vous avez navigué sur le bassin, il ne vous a pas quittée d'un pas. On eût dit qu'il devinait que vous étiez son scapulaire, et qu'il se cachait derrière vous, dans le cas où une balle se serait glissée dans quelqu'un de nos innocents fusils.
—Que veux-tu dire, Karl? Je ne puis te comprendre. Quel est cet officier?Je ne le connais pas.
—Je n'ai pas besoin de vous le dire; vous le connaîtrez bientôt puisque vous allez à Berlin.
—Pourquoi m'en faire un secret maintenant?
—C'est que c'est un terrible secret, et que j'ai besoin de le garder encore une heure.
—Tu as l'air singulièrement agité, Karl; que se passe-t-il en toi?
—Oh! de grandes choses! l'enfer brûle dans mon coeur!
—L'enfer? On dirait que tu as de mauvais desseins.
—Peut-être!
—En ce cas, je veux que tu parles; tu n'as pas le droit de te taire avec moi, Karl. Tu m'as promis un dévouement, une soumission à toute épreuve.
—Ah! signora, que me dites-vous là? c'est la vérité, je vous dois plus que la vie, car vous avez fait ce qu'il fallait pour me conserver ma femme et ma fille; mais elles étaient condamnées, elles ont péri… et il faut bien que leur mort soit vengée!
—Karl, au nom de ta femme et de ton enfant qui prient pour toi dans le ciel, je t'ordonne de parler. Tu médites je ne sais quel acte de folie; tu veux te venger? La vue de ces Prussiens te met hors de toi?
—Elle me rend fou, elle me rend furieux… Mais non, je suis calme, je suis un saint. Voyez-vous, signora, c'est Dieu et non l'enfer qui me pousse. Allons! l'heure approche. Adieu, signora; il est probable que je ne vous reverrai plus, et je vous demande, puisque vous passez par Prague, de payer une messe pour moi à la chapelle de Saint-Jean-Népomuck, un des plus grands patrons de la Bohême.
—Karl, vous parlerez, vous confesserez les idées criminelles qui vous tourmentent, ou je ne prierai jamais pour vous, et j'appellerai sur vous, au contraire, la malédiction de votre femme et de votre fille, qui sont des anges dans le sein de Jésus le Miséricordieux. Mais comment voulez-vous être pardonné dans le ciel, si vous ne pardonnez pas sur la terre? Je vois bien que vous avez une carabine sous votre manteau, Karl, et que d'ici vous guettez ces Prussiens au passage.
—Non, pas d'ici, dit Karl ébranlé et tremblant; je ne veux pas verser le sang dans la maison de mon maître, ni sous vos yeux, ma bonne sainte fille; mais là-bas; voyez-vous, il y a dans la montagne un chemin creux que je connais bien déjà; car j'y étais ce matin quand ils sont arrivés par là… Mais j'y étais par hasard, je n'étais pas armé, et d'ailleurs je ne l'ai pas reconnu tout de suite, lui!… Mais tout à l'heure, il va repasser par là, et j'y serai, moi! J'y serai bientôt par le sentier du parc, et je le devancerai, quoiqu'il soit bien monté… Et comme vous le dites, signora, j'ai une carabine, une bonne carabine, et il y a dedans une bonne balle pour son coeur. Elle y est depuis tantôt; car je ne plaisantais pas quand je faisais le guet accoutré en faux pirate. Je trouvais l'occasion assez belle, et je l'ai visé plus de dix fois; mais vous étiez là, toujours là, et je n'ai pas tiré… Mais tout à l'heure, vous n'y serez pas, il ne pourra pas se cacher derrière vous comme un poltron… car il est poltron, je le sais bien, moi. Je l'ai vu pâlir, et tourner le dos à la guerre, un jour qu'il nous faisait avancer avec rage contre mes compatriotes, contre mes frères les Bohémiens. Ah! quelle horreur! car je suis Bohémien, moi, par le sang, par le coeur, et cela ne pardonne pas. Mais si je suis un pauvre paysan de Bohême; n'ayant appris dans ma forêt qu'à manier la cognée, il a fait de moi un soldat prussien, et, grâce à ses caporaux, je sais viser juste avec un fusil.
—Karl, Karl, taisez-vous, vous êtes dans le délire! vous ne connaissez pas cet homme, j'en suis sûre. Il s'appelle le baron de Kreutz; je parie que vous ne saviez pas son nom et que vous le prenez pour un autre. Ce n'est pas un recruteur, il ne vous a pas fait de mal.
—Ce n'est pas le baron de Kreutz, non, signora, et je le connais bien. Je l'ai vu plus de cent fois à la parade c'est le grand recruteur, c'est le grand maître des voleurs d'hommes et des destructeurs de familles; c'est le grand fléau de la Bohême, c'est mon ennemi, à moi. C'est l'ennemi de notre Église, de notre religion et de tous nos saints; c'est lui qui a profané, par ses rires impies, la statue de saint Jean-Népomuck, sur le pont de Prague. C'est lui qui a volé, dans le château de Prague, le tambour fait avec la peau de Jean Zyska, celui qui fut un grand guerrier dans son temps, et dont la peau était la sauvegarde, le porte-respect, l'honneur du pays! Oh non! je ne me trompe pas, et je connais bien l'homme! D'ailleurs, saint Wenceslas m'est apparu tout à l'heure comme je faisais ma prière dans la chapelle; je l'ai vu comme je vous vois, signora; et il m'a dit: «C'est lui, frappe-le au coeur.» Je l'avais juré à la Sainte-Vierge sur la tombe de ma femme, et il faut que je tienne mon serment… Ah! voyez, signora! voilà son cheval qui arrive devant le perron; c'est ce que j'attendais. Je vais à mon poste; priez pour moi; car je paierai cela de ma vie tôt ou tard; mais peu importe, pourvu que Dieu sauve mon âme!
—Karl! s'écria Consuelo animée d'une force extraordinaire, je te croyais un coeur généreux, sensible et pieux; mais je vois bien que tu es un impie, un lâche et un scélérat. Quel que soit cet homme que tu veux assassiner, je te défends de le suivre et de lui faire aucun mal. C'est le diable qui a pris la figure d'un saint pour égarer ta raison; et Dieu a permis qu'il te fit tomber dans ce piège pour te punir d'avoir fait un serment sacrilège sur la tombe de ta femme. Tu es un lâche et un ingrat, te dis-je; car tu ne songes pas que ton maître, le comte Hoditz, qui t'a comblé de bienfaits, sera accusé de ton crime, et qu'il le paiera de sa tête; lui, si honnête, si bon et si doux envers toi! Va te cacher au fond d'une cave; car tu n'es pas digne de voir le jour, Karl. Fais pénitence, pour avoir eu une telle pensée. Tiens! je vois, en cet instant, ta femme qui pleure à côté de toi, et qui essaie de retenir ton bon ange, prêt à t'abandonner à l'esprit du mal.
—Ma femme! ma femme! s'écria Karl, égaré et vaincu; je ne la vois pas. Ma femme; si lu es là parle-moi, fais que je la revoie encore une fois et que je meure.
—Tu ne peux pas la voir: le crime est dans ton coeur, et la nuit sur tes yeux. Mets-toi à genoux, Karl; tu peux encore te racheter. Donne-moi ce fusil qui souille tes mains, et fais ta prière.»
En parlant ainsi, Consuelo prit la carabine, qui ne lui fut pas disputée, et se hâta de l'éloigner des yeux de Karl, tandis qu'il tombait à genoux et fondait en larmes. Elle quitta la terrasse pour cacher cette arme dans quelque autre endroit, à la hâte. Elle était brisée de l'effort qu'elle venait de faire pour s'emparer de l'imagination du fanatique en évoquant les chimères qui le gouvernaient. Le temps pressait; et ce n'était pas le moment de lui faire un cours de philosophie plus humaine et plus éclairée. Elle venait de dire ce qui lui était venu à l'esprit, inspirée peut-être par quelque chose de sympathique dans l'exaltation de ce malheureux, qu'elle voulait à tout prix sauver d'un acte de démence, et qu'elle accablait même d'une feinte indignation, tout en le plaignant d'un égarement dont il n'était pas le maître.
Elle se pressait d'écarter l'arme fatale, afin de le rejoindre ensuite et de le retenir sur la terrasse jusqu'à ce que les Prussiens fussent bien loin, lorsqu'en rouvrant cette petite porte qui ramenait de la terrasse au corridor, elle se trouva face à face avec le baron de Kreutz. Il venait de chercher son manteau et ses pistolets dans sa chambre. Consuelo n'eut que le temps de laisser tomber la carabine derrière elle, dans l'angle que formait la porte, et de se jeter dans le corridor, en refermant cette porte entre elle et Karl. Elle craignait que la vue de l'ennemi ne rendît à ce dernier toute sa fureur s'il l'apercevait.
La précipitation de ce mouvement, et l'émotion qui la força de s'appuyer contre la porte, comme si elle eût craint de s'évanouir, n'échappèrent point à l'œil clairvoyant du baron de Kreutz. Il portait un flambeau, et s'arrêta devant elle en souriant. Sa figure était parfaitement calme; cependant Consuelo crut voir que sa main tremblait et faisait vaciller très-sensiblement la flamme de la bougie. Le lieutenant était derrière lui, pâle comme la mort, et tenant son épée nue. Ces circonstances, ainsi que la certitude qu'elle acquit un peu plus tard qu'une fenêtre de cet appartement, où le baron avait déposé et repris ses effets, donnait sur la terrasse de la tourelle, firent penser ensuite à Consuelo que les deux Prussiens n'avaient pas perdu un mot de son entretien avec Karl. Cependant le baron la salua d'un air courtois et tranquille; et comme la crainte d'une pareille situation lui faisait oublier de rendre le salut et lui ôtait la force de dire un mot, Kreutz l'ayant examinée un instant avec des yeux qui exprimaient plus d'intérêt que de surprise, il lui dit d'une voix douce en lui prenant la main:
«Allons, mon enfant, remettez-vous. Vous semblez bien agitée. Nous vous avons fait peur en passant brusquement devant cette porte au moment où vous l'ouvriez; mais nous sommes vos serviteurs et vos amis. J'espère que nous vous reverrons à Berlin, et peut-être pourrons-nous vous y être bon à quelque chose.»
Le baron attira un peu vers lui la main de Consuelo comme si, dans un premier mouvement, il eût songé à la porter à ses lèvres. Mais il se contenta de la presser légèrement, salua de nouveau, et s'éloigna, suivi de son lieutenant[1], qui ne sembla pas même voir Consuelo, tant il était troublé et hors de lui. Cette contenance confirma la jeune fille dans l'opinion qu'il était instruit du danger dont son maître venait d'être menacé.
[Note 1: On disait alorsbas officier. Nous avons, dans notre récit, modernisé un titre qui donnait lieu à équivoque.]
Mais quel était donc cet homme dont la responsabilité pesait si fortement sur la tête d'un autre, et dont la destruction avait semblé à Karl une vengeance si complète et si enivrante? Consuelo revint sur la terrasse pour lui arracher son secret, tout en continuant à le surveiller; mais elle le trouva évanoui, et, ne pouvant aider ce colosse à se relever, elle descendit et appela d'autres domestiques pour aller à son secours.
«Ah! ce n'est rien, dirent-ils en se dirigeant vers le lieu qu'elle leur indiquait: il a bu ce soir un peu trop d'hydromel, et nous allons le porter dans son lit.»
Consuelo eût voulu remonter avec eux; elle craignait que Karl ne se trahît en revenant à lui-même, mais elle en fut empêchée par le comte Hoditz, qui passait par là, et qui lui prit le bras, se réjouissant de ce qu'elle n'était pas encore couchée, et de ce qu'il pouvait lui donner un nouveau spectacle. Il fallut le suivre sur le perron, et de là elle vit en l'air, sur une des collines du parc, précisément du côté que Karl lui avait désigné comme le but de son expédition, un grand arc de lumière, sur lequel on distinguait confusément des caractères en verres de couleur.
Voilà une très-belle illumination, dit-elle d'un air distrait.
—C'est une délicatesse, un adieu discret et respectueux à l'hôte qui nous quitte, lui répondit-il. Il va passer dans un quart d'heure au pied de cette colline, par un chemin creux que nous ne voyons pas d'ici, et où il trouvera cet arc de triomphe élevé comme par enchantement au-dessus de sa tête.
—Monsieur le comte, s'écria Consuelo en sortant de sa rêverie, quel est donc ce personnage qui vient de nous quitter?
—Vous le saurez plus tard, mon enfant.
—Si je ne dois pas le demander, je me tais, monsieur le comte; cependant j'ai quelque soupçon qu'il ne s'appelle pas réellement le baron de Kreutz.
—Je n'en ai pas été dupe un seul instant, repartit Hoditz, qui à cet égard se vantait un peu. Cependant j'ai respecté religieusement son incognito. Je sais que c'est sa fantaisie et qu'on l'offense quand on n'a pas l'air de le prendre pour ce qu'il se donne. Vous avez vu que je l'ai traité comme un simple officier, et pourtant…»
Le comte mourait d'envie de parler; mais les convenances lui défendaient d'articuler un nom apparemment si sacré. Il prit un terme moyen, et présentant sa lorgnette à Consuelo:
«Regardez, lui dit-il, comme cet arc improvisé a bien réussi. Il y a d'ici près d'un demi-mille, et je parie qu'avec ma lorgnette, qui est excellente, vous allez lire ce qui est écrit dessus. Les lettres ont vingt pieds de haut, quoiqu'elles vous paraissent imperceptibles. Cependant, regardez bien!…»
Consuelo regarda et déchiffra aisément cette inscription, qui lui révéla le secret de la comédie:
Vive Frédéric le Grand.
«Ah! monsieur le comte, s'écria-t-elle vivement préoccupée, il y a du danger pour un tel personnage à voyager ainsi, et il y en a plus encore à le recevoir.
—Je ne vous comprends pas, dit le comte; nous sommes en paix; personne ne songerait maintenant, sur les terres de l'empire, à lui faire un mauvais parti, et personne ne peut plus trouver contraire au patriotisme d'héberger honorablement un hôte tel que lui.»
Consuelo était plongée dans ses rêveries. Hoditz l'en tira en lui disant qu'il avait une humble supplique à lui présenter; qu'il craignait d'abuser de son obligeance, mais que la chose était si importante, qu'il était forcé de l'importuner. Après bien des circonlocutions:
«Il s'agirait, lui dit-il d'un air mystérieux et grave, de vouloir bien vous charger du rôle de l'ombre.
—Quelle ombre? demanda Consuelo, qui ne songeait plus qu'à Frédéric et aux événements de la soirée.
—L'ombre qui vient au dessert chercher madame la margrave et ses convives pour leur faire traverser la galerie du Tartare, où j'ai placé le champ des morts, et les faire entrer dans la salle du théâtre, où l'Olympe doit les recevoir. Vénus n'entre pas en scène tout d'abord, et vous auriez le temps de dépouiller, dans la coulisse, le linceul de l'ombre sous lequel vous aurez le brillant costume de la mère des amours tout ajusté, satin couleur de rose, avec noeuds d'argent chenillés d'or, paniers très-petits, cheveux sans poudre, avec des perles et des plumes, des roses, une toilette très-décente et d'une galanterie sans égale, vous verrez! Allons, vous consentez à faire l'ombre; car il faut marcher avec beaucoup de dignité, et pas une de mes petites actrices n'oserait dire à Son Altesse, d'un ton à la fois impérieux et respectueux:Suivez-moi. C'est un mot bien difficile à dire, et j'ai pensé qu'une personne de génie pouvait en tirer un grand parti. Qu'en pensez-vous?
—Le mot est admirable, et je ferai l'ombre de tout mon coeur, réponditConsuelo en riant.
—Ah! vous êtes un ange, un ange, en vérité! s'écria le comte en lui baisant la main.»
Mais hélas! cette fête, cette brillante fête, ce rêve que le comte avait caressé pendant tout un hiver et qui lui avait fait faire plus de trois voyages en Moravie pour en préparer la réalisation; ce jour tant attendu devait s'en aller en fumée, tout aussi bien que la sérieuse et sombre vengeance de Karl. Le lendemain, vers le milieu du jour, tout était prêt. Le peuple de Roswald était sous les armes; les nymphes, les génies, les sauvages, les nains, les géants, les mandarins et les ombres attendaient, en grelottant à leurs postes, le moment de commencer leurs évolutions; la route escarpée était déblayée de ses neiges et jonchée de mousse et de violettes; les nombreux convives, accourus des châteaux environnants, et même de villes assez éloignées, formaient un cortège respectable à l'amphitryon, lorsque hélas! un coup de foudre vint tout renverser. Un courrier, arrivé à toute bride, annonça que le carrosse de la margrave avait versé dans un fossé; que Son Altesse s'était enfoncé deux côtes, et qu'elle était forcée de séjourner à Olmütz, où le comte était prié d'aller la rejoindre. La foule se dispersa. Le comte, suivi de Karl, qui avait retrouvé sa raison, monta sur le meilleur de ses chevaux et partit à la hâte, après avoir dit quelques mots à son majordome.
Les Plaisirs, les Ruisseaux, les Heures et les Fleuves allèrent reprendre leurs bottes fourrées et leurs casaquins de laine, et s'en retournèrent à leur travail des champs, pêle-mêle avec les Chinois, les pirates, les druides et les anthropophages. Les convives remontèrent dans leurs équipages, et la berline qui avait amené le Porpora et son élève fut mise de nouveau à leur disposition. Le majordome, conformément aux ordres qu'il avait reçus, leur apporta la somme convenue, et les força de l'accepter bien qu'ils ne l'eussent qu'à demi gagnée. Ils prirent, le jour même, la route de Prague; le professeur enchanté d'être débarrassé de la musique cosmopolite et des cantates polyglottes de son hôte; Consuelo regardant du côté de la Silésie et s'affligeant de tourner le dos au captif de Glatz, sans espérance de pouvoir l'arracher à son malheureux sort.
Ce même jour, le baron de Kreutz, qui avait passé la nuit dans un village, non loin de la frontière morave, et qui en était reparti le matin dans un grand carrosse de voyage, escorté de ses pages à cheval, et de sa berline de suite qui portait son commis et sachatouille[1], disait à son lieutenant, ou plutôt à son aide de camp, le baron de Buddenbrock, aux approches de la ville de Neïsse, et il faut noter que mécontent de sa maladresse la veille, il lui adressait la parole pour la première fois depuis son départ de Roswald:
[Note 1: Son trésor de voyage.]
«Qu'était-ce donc que cette illumination que j'ai aperçue de loin, sur la colline au pied de laquelle nous devions passer, en côtoyant le parc de ce comte Hoditz?
—Sire, répondit en tremblant Buddenbrock, je n'ai pas aperçu d'illumination.
—Et vous avez eu tort. Un homme qui m'accompagne doit tout voir.
—Votre Majesté devait pardonner au trouble affreux dans lequel m'avait plongé la résolution d'un scélérat…
—Vous ne savez ce que vous dites! cet homme était un fanatique, un malheureux dévot catholique, exaspéré par les sermons que les curés de la Bohême ont fait contre moi durant la guerre; il était poussé à bout d'ailleurs par quelque malheur personnel. Il faut que ce soit quelque paysan enlevé pour mes armées, un de ces déserteurs que nous reprenons quelquefois malgré leurs belles précautions…
—Votre Majesté peut compter que demain celui-là sera repris et amené devant elle.
—Vous avez donné des ordres pour qu'on l'enlevât au comte Hoditz?
—Pas encore, Sire; mais sitôt que je serai arrivé à Neïsse, je lui dépêcherai quatre hommes très-habiles et très-déterminés…
—Je vous le défends: vous prendrez au contraire des informations sur le compte de cet homme; et si sa famille a été victime de la guerre, comme il semblait l'indiquer dans ses paroles décousues, vous veillerez à ce qu'il lui soit compté une somme de mille reichsthalers, et vous le ferez désigner aux recruteurs de la Silésie, pour qu'on le laisse à jamais tranquille. Vous m'entendez? Il s'appelle Karl; il est très-grand, il est Bohémien, il est au service du comte Hoditz: c'en est assez pour qu'il soit facile de le retrouver, et de s'informer de son nom de famille et de sa position.
—Votre Majesté sera obéie.
—Je l'espère bien! Que pensez-vous de ce professeur de musique?
—Maître Porpora? Il m'a semblé sot, suffisant et d'une humeur très-fâcheuse.
—Et moi je vous dis que c'est un homme supérieur dans son art, rempli d'esprit et d'une ironie fort divertissante. Quand il sera rendu avec son élève à la frontière de Prusse, vous enverrez au-devant de lui une bonne voiture.
—Oui, Sire.
—Et on l'y fera monter seul:seul, entendez-vous? avec beaucoup d'égards.
—Oui, Sire.
—Et ensuite?
—Ensuite, Votre Majesté entend qu'on l'amène à Berlin?
—Vous n'avez pas le sens commun aujourd'hui. J'entends qu'on le reconduise à Dresde, et de là à Prague, s'il le désire; et de là même à Vienne, si telle est son intention: le tout à mes frais. Puisque j'ai dérangé un homme si honorable de ses occupations, je dois le remettre où je l'ai pris sans qu'il lui en coûte rien. Mais je ne veux pas qu'il pose le pied dans mes États. Il a trop d'esprit pour nous.
—Qu'ordonne Votre Majesté à l'égard de la cantatrice?
—On la conduira sous escorte, bon gré mal gré, à Sans-Souci, et on lui donnera un appartement dans le château.
—Dans le château, Sire?
—Eh bien! êtes-vous devenu sourd? L'appartement de la Barberini!
—Et la Barberini, Sire, qu'en ferons-nous?
—La Barberini n'est plus à Berlin. Elle est partie. Vous ne le saviez pas?
—Non, Sire.
—Que savez-vous donc? Et dès que cette fille sera arrivée, on m'avertira, à quelque heure que ce soit du jour ou de la nuit. Vous m'avez entendu? Ce sont là les premiers ordres que vous allez faire inscrire sur le registre numéro 1 du commis de ma chatouille: le dédommagement à Karl; le renvoi du Porpora; la succession des honneurs et des profits de la Barberini à la Porporina. Nous voici aux portes de la ville. Reprends ta bonne humeur, Buddenbrock, et tâche d'être un peu moins bête quand il me prendra fantaisie de voyager incognito avec toi.»
Le Porpora et Consuelo arrivèrent à Prague par un froid assez piquant, à la première heure de la nuit. La lune éclairait cette vieille cité, qui avait conservé dans son aspect le caractère religieux et guerrier de son histoire. Nos voyageurs y entrèrent par la porte appelée Rosthor, et, traversant la partie qui est sur la rive droite de la Moldaw, ils arrivèrent sans encombre jusqu'à la moitié du pont. Mais là, une forte secousse fut imprimée à la voiture, qui s'arrêta court.
«Jésus Dieu! cria le postillon, mon cheval qui s'abat devant la statue! mauvais présage! que saint Jean Népomuck nous assiste!
Consuelo, voyant que le cheval de brancard était embarrassé dans les traits, et que le postillon en aurait pour quelque temps à le relever et à rajuster son harnais, dont plusieurs courroies s'étaient rompues dans la chute, proposa à son maître de mettre pied à terre, afin de se réchauffer par un peu de mouvement. Le maestro y ayant consenti, Consuelo s'approcha du parapet pour examiner le lieu où elle se trouvait. De cet endroit, les deux villes distinctes qui composent Prague, l'une appeléela nouvelle, qui fut bâtie par l'empereur Charles IV, en 1348; l'autre, qui remonte à la plus haute antiquité, toutes deux construites en amphithéâtre, semblaient deux noires montagnes de pierres d'où s'élançaient ça et là, sur les points culminants, les flèches élancées des antiques édifices et les sombres dentelures des fortifications. La Moldaw s'engouffrait obscure et rapide sous ce pont d'un style si sévère, théâtre de tant d'événements tragiques dans l'histoire de la Bohême; et le reflet de la lune, en y traçant de pâles éclairs, blanchissait la tête de la statue révérée. Consuelo regarda cette figure du saint docteur, qui semblait contempler mélancoliquement les flots. La légende de saint Népomuck est belle, et son nom vénérable à quiconque estime l'indépendance et la loyauté. Confesseur de l'impératrice Jeanne, il refusa de trahir le secret de sa confession, et l'ivrogne Wenceslas, qui voulait savoir les pensées de sa femme, n'ayant pu rien arracher à l'illustre docteur, le fit noyer sous le pont de Prague. La tradition rapporte qu'au moment où il disparut sous les ondes, cinq étoiles brillèrent sur le gouffre à peine refermé, comme si le martyr eût laissé un instant flotter sa couronne sur les eaux. En mémoire de ce miracle, cinq étoiles de métal ont été incrustées sur la pierre de la balustrade, à l'endroit même où Népomuck fut précipité.
La Rosmunda, qui était fort dévote, avait gardé un tendre souvenir à la légende de Jean Népomuck; et, dans l'énumération des saints que chaque soir elle faisait invoquer par la bouche pure de son enfant, elle n'avait jamais oublié celui-là, le patron spécial des voyageurs, des gens en péril, et, par-dessus tout,le garant de la bonne renommée. Ainsi qu'on voit les pauvres rêver la richesse, la Zingara se faisait, sur ses vieux jours, un idéal de ce trésor qu'elle n'avait guère songé à amasser dans ses jeunes années. Par suite de cette réaction, Consuelo avait été élevée dans des idées d'une exquise pureté. Consuelo se rappela donc en cet instant la prière qu'elle adressait autrefois à l'apôtre de la sincérité; et, saisie par le spectacle des lieux témoins de sa fin tragique, elle s'agenouilla instinctivement parmi les dévots qui, à cette époque, faisaient encore, à chaque heure du jour et de la nuit, une cour assidue à l'image du saint. C'étaient de pauvres femmes, des pèlerins, de vieux mendiants, peut-être aussi quelques zingaris, enfants de la mandoline et propriétaires du grand chemin. Leur piété ne les absorbait pas au point qu'ils ne songeassent à lui tendre la main. Elle leur fit largement l'aumône, heureuse de se rappeler le temps où elle n'était ni mieux chaussée, ni plus fière que ces gens-là. Sa générosité les toucha tellement qu'ils se consultèrent à voix basse et chargèrent l'un d'entre eux de lui dire qu'ils allaient chanter un des anciens hymnes de l'office du bienheureux Népomuck, afin que le saint détournât le mauvais présage par suite duquel elle se trouvait arrêtée sur le pont. La musique et les paroles étaient, selon eux, du temps même de Wenceslas l'ivrogne:
Suscipe quas dedimus, Johannes beate,Tibi preces supplices, noster advocate:Fieri, dum vivimus, ne sinas infamesEt nostros post obitum coelis infer manes.
Le Porpora, qui prit plaisir à les écouter, jugea que leur hymne n'avait guère plus d'un siècle de date; mais il en entendit un second qui lui sembla une malédiction adressée à Wenceslas par ses contemporains, et qui commençait ainsi:
Saevus, piger imperator,Malorum clarus patrator, etc.
Quoique les crimes de Wenceslas ne fussent pas un événement de circonstance, il semblait que les pauvres Bohémiens prissent un éternel plaisir à maudire, dans la personne de ce tyran, ce titre abhorré d'imperator, qui était devenu pour eux synonyme d'étranger. Une sentinelle autrichienne gardait chacune des portes placées à l'extrémité du pont. Leur consigne les forçait à marcher sans cesse de chaque porte à la moitié de l'édifice; là elles se rencontraient devant la statue, se tournaient le dos et reprenaient leur impassible promenade. Elles entendaient les cantiques; mais comme elles n'étaient pas aussi versées dans le latin d'église que les dévots pragois, elles s'imaginaient sans doute écouter un cantique à la louange de François de Lorraine, l'époux de Marie-Thérèse.
En recueillant ces chants naïfs au clair de la lune, dans un des sites les plus poétiques du monde, Consuelo se sentit pénétrée de mélancolie. Son voyage avait été heureux et enjoué jusque là; et, par une réaction assez naturelle, elle tomba tout d'un coup dans la tristesse. Le postillon, qui rajustait son équipage avec une lenteur germanique, ne cessait de répéter à chaque exclamation de mécontentement: «Voilà un mauvais présage!» si bien que l'imagination de Consuelo finit par s'en ressentir. Toute émotion pénible, toute rêverie prolongée ramenait en elle le souvenir d'Albert. Elle se rappela en cet instant qu'Albert, entendant un soir la chanoinesse invoquer tout haut, dans sa prière, saint Népomuck le gardien de la bonne réputation, lui avait dit: «C'est fort bien pour vous, ma tante, qui avez pris la précaution d'assurer la vôtre par une vie exemplaire; mais j'ai vu souvent des âmes souillées de vices appeler à leur aide les miracles de ce saint, afin de pouvoir mieux cacher aux hommes leurs secrètes iniquités. C'est ainsi que vos pratiques dévotes servent aussi souvent de manteau à l'hypocrisie grossière que de secours à l'innocence.» En cet instant, Consuelo s'imagina entendre la voix d'Albert résonner à son oreille dans la brise du soir et dans l'onde sinistre de la Moldaw. Elle se demanda ce qu'il penserait d'elle, lui qui la croyait déjà pervertie peut-être, s'il la voyait prosternée devant cette image catholique; et elle se relevait comme effrayée, lorsque le Porpora lui dit:
«Allons, remontons en voiture, tout est réparé.
Elle le suivit et s'apprêtait à entrer dans la voiture, lorsqu'un cavalier, lourdement monté sur un cheval plus lourd encore, s'arrêta court, mit pied à terre et s'approcha d'elle pour la regarder avec une curiosité tranquille qui lui parut fort impertinente.
«Que faites-vous là, Monsieur? dit le Porpora en le repoussant; on ne regarde pas les dames de si près. Ce peut être l'usage à Prague, mais je ne suis pas disposé à m'y soumettre.»
Le gros homme sortit le menton de ses fourrures; et, tenant toujours son cheval par la bride, il répondit au Porpora en bohémien, sans s'apercevoir que celui-ci ne le comprenait pas du tout; mais Consuelo, frappée de la voix de ce personnage, et se penchant pour regarder ses traits au clair de la lune, s'écria, en passant entre lui et le Porpora: «Est-ce donc vous, monsieur le baron de Rudolstadt?
—Oui, c'est moi, Signora! répondit le baron Frédéric; c'est moi, le frère de Christian, l'oncle d'Albert; oh! c'est bien moi. Et c'est bien vous aussi!» ajouta-t-il en poussant un profond soupir.
Consuelo fut frappée de son air triste et de la froideur de son accueil. Lui qui s'était toujours piqué avec elle d'une galanterie chevaleresque, il ne lui baisa pas la main, il ne songea même pas à toucher son bonnet fourré pour la saluer; il se contenta de répéter en la regardant, d'un air consterné, pour ne pas dire hébété: «C'est bien vous! en vérité, c'est vous!»
—Donnez-moi des nouvelles de Riesenburg, dit Consuelo. avec agitation.
—Je vous en donnerai, Signora! Il me tarde de vous en donner.
—Eh bien! monsieur le baron, dites; parlez-moi du comte Christian, de madame la chanoinesse et de…
—Oh oui! je vous en parlerai, répondit Frédéric, qui était de plus en plus stupéfait et comme abruti.
—Et le comte Albert? reprit Consuelo, effrayée de sa contenance et de sa physionomie.
—Oui, oui! Albert, hélas! oui! répondit le baron, je veux vous en parler.»
Mais il n'en parla point; et à travers toutes les questions de la jeune fille, il resta presque aussi muet et immobile que la statue de Népomuck.
Le Porpora commençait à s'impatienter: il avait froid; il lui tardait d'arriver à un bon gîte. En outre, cette rencontre, qui pouvait faire une grande impression sur Consuelo, le contrariait passablement.
—Monsieur le baron, lui dit-il, nous aurons l'honneur d'aller demain vous présenter nos devoirs; mais souffrez que maintenant nous allions souper et nous réchauffer… Nous avons plus besoin de cela que de compliments, ajouta-t-il entre ses dents, en sautant dans la voiture, où il venait de pousser Consuelo, bon gré mal gré.
—Mais, mon ami, dit celle-ci avec anxiété, laissez-moi m'informer…
—Laissez-moi tranquille, répondit-il brusquement. Cet homme est idiot, s'il n'est pas ivre-mort; et nous passerions bien la nuit sur le pont sans qu'il pût accoucher d'une parole de bon sens.»
Consuelo était en proie à une affreuse inquiétude:
«Vous êtes impitoyable, lui dit-elle tandis que la voiture franchissait le pont et entrait dans l'ancienne ville. Un instant de plus, et j'allais apprendre ce qui m'intéresse plus que tout au monde…
—Ouais! en sommes-nous encore là? dit le maestro avec humeur. Cet Albert te trottera-t-il éternellement dans la cervelle? Tu aurais eu là une jolie famille, bien enjouée, bien élevée, à en juger par ce gros butor, qui a son bonnet cacheté sur sa tête, apparemment! car il ne t'a pas fait la grâce de le soulever en te voyant.
—C'est une famille dont vous pensiez naguère tant de bien, que vous m'y avez jetée comme dans un port de salut, en me recommandant d'être tout respect, tout amour pour ceux qui la composent.
—Quant au dernier point, tu m'as trop bien obéi, à ce que je vois.»
Consuelo allait répliquer; mais elle se calma en voyant le baron à cheval, déterminé, en apparence, à suivre la voiture; et lorsqu'elle en descendit, elle trouva le vieux seigneur à la portière, lui offrant la main, et lui faisant avec politesse les honneurs de sa maison; car c'était chez lui et non à l'auberge qu'il avait donné ordre au postillon de la conduire. Le Porpora voulut en vain refuser son hospitalité: il insista, et Consuelo, qui brûlait d'éclaircir ses tristes appréhensions, se hâta d'accepter et d'entrer avec lui dans la salle, où un grand feu et un bon souper les attendaient.
«Vous voyez, Signora, dit le baron en lui faisant remarquer trois couverts, je comptais sur vous.
—Cela m'étonne beaucoup, répondit Consuelo; nous n'avons annoncé ici notre arrivée à personne, et nous comptions même, il y a deux jours, n'y arriver qu'après-demain.
—Tout cela ne vous étonne pas plus que moi, dit le baron d'un air abattu.