—Dieu! Dieu! la volonté de Dieu! voilà où gît le mystère, Consuelo! Qui peut pénétrer les desseins de Dieu envers nous? Nous donnerait-il, dès le berceau, ces instincts, ces besoins d'un certain art, que nous ne pouvons jamais étouffer, s'il proscrivait l'usage que nous sommes appelés à en faire? Pourquoi, dès mon enfance, n'aimais-je pas les jeux de mes petits camarades? pourquoi, dès que j'ai été livré à moi-même, ai-je travaillé à la musique avec un acharnement dont rien ne pouvait me distraire, et une assiduité qui eût tué tout autre enfant de mon âge? Le repos me fatiguait, le travail me donnait la vie. Il en était ainsi de toi, Consuelo. Tu me l'as dit cent fois, et quand l'un de nous racontait sa vie à l'autre, celui-ci croyait entendre la sienne propre. Va, la main de Dieu est dans tout, et toute puissance, toute inclination est son ouvrage, quand même nous n'en comprenons pas le but. Tu es née artiste, donc il faut que tu le sois, et quiconque t'empêchera de l'être te donnera la mort ou une vie pire que la tombe.
—Ah! Beppo, s'écria Consuelo consternée et presque égarée, si tu étais véritablement mon ami, je sais bien ce que tu ferais.
—Eh! quoi donc, chère Consuelo? Ma vie ne t'appartient-elle pas?
—Tu me tuerais demain au moment où l'on baissera la toile, après que j'aurai été vraiment artiste, vraiment inspirée, pour la première et la dernière fois de ma vie.
—Ah! dit Joseph avec une gaîté triste, j'aimerais mieux tuer ton comteAlbert ou moi-même.»
En ce moment, Consuelo leva les yeux vers la coulisse qui s'ouvrit vis-à-vis d'elle, et la mesura des yeux avec une préoccupation mélancolique. L'intérieur d'un grand théâtre, vu au jour, est quelque chose de si différent de ce qu'il nous apparaît de la salle, aux lumières, qu'il est impossible de s'en faire une idée quand on ne l'a pas contemplé ainsi. Rien de plus triste, de plus sombre et de plus effrayant que cette salle plongée dans l'obscurité, dans la solitude, dans le silence. Si quelque figure humaine venait à se montrer distinctement dans ces loges fermées comme des tombeaux, elle semblerait un spectre, et ferait reculer d'effroi le plus intrépide comédien. La lumière rare et terne qui tombe de plusieurs lucarnes situées dans les combles sur le fond de la scène, rampe en biais sur des échafaudages, sur des haillons grisâtres, sur des planches poudreuses. Sur la scène, l'œil, privé du prestige de la perspective, s'étonne de cette étroite enceinte où tant de personnes et de passions doivent agir, en simulant des mouvements majestueux, des masses imposantes, des élans indomptables, qui sembleront tels aux spectateurs, et qui sont étudiés, mesurés à une ligne près, pour ne point s'embarrasser et se confondre, ou se briser contre les décors. Mais si la scène se montre petite et mesquine, en revanche, la hauteur du vaisseau destiné à loger tant de décorations et à faire mouvoir tant de machines paraît immense, dégagé de toutes ces toiles festonnées en nuages, en corniches d'architecture ou en rameaux verdoyants qui la coupent dans une certaine proportion pour l'œil du spectateur. Dans sa disproportion réelle, cette élévation a quelque chose d'austère, et, si en regardant la scène, on se croit dans un cachot, en regardant les combles, on se croirait dans une église gothique, mais dans une église ruinée ou inachevée; car tout ce qui est là est blafard, informe, fantasque, incohérent. Des échelles suspendues sans symétrie pour les besoins du machiniste, coupées comme au hasard et lancées sans motif apparent vers d'autres échelles qu'on ne distingue point dans la confusion de ces détails incolores; des amas, de planches bizarrement tailladées, décors vus à l'envers et dont le dessin n'offre aucun sens à l'esprit; des cordes entremêlées comme des hiéroglyphes; des débris sans nom, des poulies et des rouages qui semblent préparés pour des supplices inconnus, tout cela ressemble à ces rêves que nous faisons à l'approche du réveil, et où nous voyons, des choses incompréhensibles, en faisant de vains efforts pour savoir où nous sommes. Tout est vague, tout flotte, tout semble prêt à se disloquer. On voit un homme qui travaille tranquillement sur ces solives, et qui semble porté par des toiles d'araignée; il peut vous paraître un marin grimpant aux cordages d'un vaisseau, aussi bien qu'un rat gigantesque sciant et rongeant les charpentes vermoulues. On entend des paroles qui viennent on ne sait d'où. Elles se prononcent à quatre-vingts pieds au-dessus de vous, et la sonorité bizarre des échos accroupis dans tous les coins du dôme fantastique vous les apporte à l'oreille, distinctes ou confuses, selon que vous faites un pas en avant ou de côté, qui change l'effet acoustique. Un bruit épouvantable ébranle les échafauds et se répète en sifflements prolongés. Est-ce donc la voûte qui s'écroule? Est-ce un de ces frêles balcons qui craque et tombe, entraînant de pauvres ouvriers sous ses ruines? Non, c'est un pompier qui éternue, ou c'est un chat qui s'élance à la poursuite de son gibier, à travers les précipices de ce labyrinthe suspendu. Avant que vous soyez habitué à tous ces objets et à tous ces bruits, vous avez peur; vous ne savez de quoi il s'agit, et contre quelles apparitions inouïes il faut vous armer de sang-froid. Vous ne comprenez rien, et ce que l'on ne distingue pas par la vue ou par la pensée, ce qui est incertain et inconnu alarme toujours la logique de la sensation. Tout ce qu'on peut se figurer de plus raisonnable, quand on pénètre pour la première fois dans un pareil chaos, c'est qu'on va assister à quelque sabbat insensé dans le laboratoire d'une mystérieuse alchimie[1].
[Note 1: Et cependant, comme tout a sa beauté pour l'œil qui sait voir, ces limbes théâtrales ont une beauté bien plus émouvante pour l'imagination que tous les prétendus prestiges de la scène éclairée et ordonnée à l'heure du spectacle. Je me suis demandé souvent en quoi consistait cette beauté, et comment il me serait possible de la décrire, si je voulais en faire passer le secret dans l'âme d'un autre. Quoi! sans couleurs, sans formes, sans ordre et sans clarté, les objets extérieurs peuvent-ils, me dira-t-on, revêtir un aspect qui parle aux yeux et à l'esprit? Un peintre seul pourra me répondre: Oui, je le comprends. Il se rappellera lePhilosophe en méditationde Rembrandt: cette grande chambre perdue dans l'ombre, ces escaliers sans fin, qui tournent on ne sait comment; ces lueurs vagues qui s'allument et s'éteignent, on ne sait pourquoi, sur les divers plans du tableau; toute cette scène indécise et nette en même temps, cette couleur puissante répandue sur un sujet qui, en somme, n'est peint qu'avec du brun clair et du brun sombre; cette magie du clair-obscur, ce jeu de la lumière ménagée sur les objets les plus insignifiants, sur une chaise, sur une cruche, sur un vase de cuivre; et voilà que ces objets, qui ne méritent pas d'être regardés, et encore moins d'être peints, deviennent si intéressants, si beaux à leur manière, que vous ne pouvez pas en détacher vos yeux. Ils ont reçu la vie, ils existent et sont dignes d'exister, parce que l'artiste les a touchés de sa baguette, parce qu'il y a fixé une parcelle du soleil, parce que entre eux et lui il a su étendre un voile transparent, mystérieux, l'air que nous voyons, que nous respirons, et dans lequel nous croyons entrer en nous enfonçant par l'imagination dans la profondeur de sa toile. Eh bien, si nous retrouvons dans la réalité un de ses tableaux, fût-il composé d'objets plus méprisables encore, d'als brisés, de haillons flétris, de murailles enfumées; si une pâle lumière y jette son prestige avec précaution, si le clair-obscur y déploie cet art essentiel qui est dans l'effet, dans la rencontre, dans l'harmonie de toutes les choses existantes sans que l'homme ait besoin de l'y mettre, l'homme sait l'y trouver, et il le goûte, il l'admire, il en jouit comme d'une conquête qu'il vient de faire.
Il est à peu près impossible d'expliquer avec des paroles ces mystères que le coup de pinceau d'un grand maître, traduit intelligiblement à tous les yeux. En voyant les intérieurs de Rembrandt, de Teniers, de Gérard Dow, l'œil le plus vulgaire se rappellera la réalité qui pourtant ne l'avait jamais frappé poétiquement. Pour voir poétiquement cette réalité et en faire, par la pensée, un tableau de Rembrandt, il ne faut qu'être doué du sens pittoresque commun a beaucoup d'organisations. Mais pour décrire et faire passer ce tableau, par le discours, dans l'esprit d'autrui, il faudrait une puissance si ingénieuse, qu'en l'essayant, je déclare que je cède à une fantaisie sans aucun espoir de réussite. Le génie doué de cette puissance, et qui l'exprime en vers (chose bien plus prodigieuse à tenter!) n'a pas toujours réussi. Et cependant je doute que dans notre siècle aucun artiste littéraire puisse approcher des résultats qu'il a obtenus en ce genre. Relisez une pièce de vers qui s'appelle lesPuits de l'Inde; ce sera un chef-d'oeuvre, ou une orgie d'imagination, selon que vous aurez on non des facultés sympathiques à celles du poète. Quant à moi, j'avoue que j'en ai été horriblement choqué à la lecture. Je ne pouvais approuver ce désordre et cette débauche de description. Puis, quand j'eus fermé le livre, je ne pouvais plus voir autre chose dans mon cerveau que ces puits, ces souterrains, ces escaliers, ces gouffres par où le poète m'avait fait passer. Je les voyais en rêve, je les voyais tout éveillé. Je n'en pouvais plus sortir, j'y étais enterré vivant. J'étais subjugué, et je ne voulus pas relire ce morceau, de crainte de trouver qu'un si grand peintre, comme un si grand poète, n'était pas un écrivain sans défaut. Cependant je retins par coeur pendant longtemps les huit derniers vers, qui, dans tous les temps et pour tous les goûts, seront un trait profond, sublime, et sans reproche, qu'on l'entende avec le coeur, avec l'oreille ou l'esprit.]
Consuelo laissait donc errer ses yeux distraits sur cet édifice singulier, et la poésie de ce désordre se révélait à elle pour la première fois. A chaque extrémité du couloir formé par les deux toiles de fond s'ouvrait une coulisse noire et profonde où quelques figures passaient de temps en temps comme des ombres. Tout à coup elle vit une de ces figures s'arrêter comme pour l'attendre, et elle crut voir un geste qui l'appelait.
« Est-ce le Porpora? demanda-t-elle à Joseph.
—Non; dit-il, mais c'est sans doute quelqu'un qui vient d'avertir qu'on va répéter le troisième acte. »
Consuelo doubla le pas, en se dirigeant vers ce personnage, dont elle ne pouvait distinguer les traits, parce qu'il avait reculé jusqu'à la muraille. Mais lorsqu'elle fut à trois pas de lui, et au moment de l'interroger, il glissa rapidement derrière les coulisses suivantes, et gagna le fond de la scène en passant derrière toutes les toiles.
«Voilà quelqu'un qui avait l'air de nous épier, dit Joseph.
—Et qui a l'air de se sauver, ajouta Consuelo, frappée de l'empressement avec lequel il s'était dérobé à ses regards. Je ne sais pourquoi il m'a fait peur.»
Elle rentra sur la scène et répéta son dernier acte, vers la fin duquel elle ressentit encore les mouvements d'enthousiasme qui l'avaient transportée. Quand elle voulut remettre son mantelet pour se retirer, elle le chercha, éblouie par une clarté subite: on venait d'ouvrir une lucarne au-dessus de sa tête, et le rayon du soleil couchant tombait obliquement devant elle. Le contraste de cette brusque lumière avec l'obscurité des objets environnants égara un instant sa vue; et elle fit deux ou trois pas au hasard, lorsque tout à coup elle se trouva auprès du même personnage en manteau noir, qui l'avait inquiétée dans la coulisse. Elle le voyait confusément, et cependant il lui sembla le reconnaître. Elle fit un cri, et s'élança vers lui; mais il avait déjà disparu, et ce fut en vain qu'elle le chercha des yeux.
«Qu'as-tu? lui dit Joseph en lui présentant son mantelet; t'es-tu heurtée contre quelque décor? t'es-tu blessée?
—Non, dit-elle, mais j'ai vu le comte Albert.
—Le comte Albert ici? en es-tu sûre? est-ce possible!
—C'est possible, c'est certain,» dit Consuelo en l'entraînant.
Et elle se mit à parcourir les coulisses, en courant et en pénétrant dans tous les coins. Joseph l'aidait à cette recherche, persuadé cependant qu'elle s'était trompée, tandis que le Porpora l'appelait avec impatience pour la ramener au logis. Consuelo ne trouva personne qui lui rappelât le moindre trait d'Albert; et lorsque, forcée de sortir avec son maître, elle vit passer toutes les personnes qui avaient été sur la scène en même temps qu'elle, elle remarqua plusieurs manteaux assez semblables à celui qui l'avait frappée.
«C'est égal, dit-elle tout bas à Joseph, qui lui en faisait l'observation, je l'ai vu; il était là!
—C'est une hallucination que tu as eue, reprit Joseph. Si c'eût été vraiment le comte Albert, il t'aurait parlé; et tu dis que deux fois il a fui à ton approche.
—Je ne dis pas que ce soit lui réellement; mais je l'ai vu, et comme tu le dis, Joseph, je crois maintenant que c'est une vision. Il faut qu'il lui soit arrivé quelque malheur. Oh! j'ai envie de partir tout de suite, de m'enfuir en Bohême. Je suis sûre qu'il est en danger, qu'il m'appelle, qu'il m'attend.
—Je vois qu'il t'a, entre autres mauvais offices, communiqué sa folie, ma pauvre Consuelo. L'exaltation que tu as eue en chantant t'a disposée à ces rêveries. Reviens à toi, je t'en conjure, et sois certaine que si le comte Albert est à Vienne, tu le verras bien vivant accourir chez toi avant la fin de la journée.»
Cette espérance ranima Consuelo. Elle doubla le pas avec Beppo, laissant derrière elle le vieux Porpora, qui ne trouva pas mauvais cette fois qu'elle l'oubliât dans la chaleur de son entretien avec ce jeune homme. Mais Consuelo, ne pensait pas plus à Joseph qu'au maestro. Elle courut, elle arriva tout essoufflée, monta à son appartement, et n'y trouva personne. Joseph s'informa auprès des domestiques si quelqu'un l'avait demandée pendant son absence. Personne n'était venu, personne ne vint. Consuelo attendit en vain toute la journée. Le soir et assez avant dans la nuit, elle regarda par la fenêtre tous les passants attardés qui traversaient la rue. Il lui semblait toujours voir quelqu'un se diriger vers sa porte et s'arrêter. Mais ce quelqu'un passait outre, l'un en chantant, l'autre en faisant entendre une toux de vieillard, et ils se perdaient dans les ténèbres. Consuelo, convaincue qu'elle avait fait un rêve, alla se coucher, et le lendemain matin, cette impression se trouvant dissipée, elle avoua à Joseph qu'elle n'avait réellement distingué aucun des traits du personnage en question. L'ensemble de sa taille, la coupe et la pose de son manteau, un teint pâle, quelque chose de noir au bas du visage, qui pouvait être une barbe ou l'ombrage du chapeau fortement dessinée par la lumière bizarre du théâtre, ces vagues ressemblances, rapidement saisies par son imagination, lui avaient suffi pour se persuader qu'elle voyait Albert.
«Si un homme tel que tu me l'as si souvent dépeint s'était trouvé sur le théâtre, lui dit Joseph, il y avait là assez de monde circulant de tous côtés pour que sa mise négligée, sa longue barbe et ses cheveux noirs eussent attiré les remarques. Or, j'ai interrogé de tous côtés, et, jusqu'aux portiers du théâtre, qui ne laissent pénétrer personne dans l'intérieur sans le reconnaître ou voir son autorisation, et qui que ce soit n'avait vu un homme étranger au théâtre ce jour-là.
—Allons, il est certain que je l'ai rêvé. J'étais émue, hors de moi. J'ai pensé à Albert, son image a passé dans mon esprit. Quelqu'un s'est trouvé là devant mes yeux, et j'en ai fait Albert. Ma tête est donc devenue bien faible? Il est certain que j'ai crié du fond du coeur, et qu'il s'est passé en moi quelque chose de bien extraordinaire et de bien absurde.
—N'y pense plus, dit Joseph; ne te fatigue pas avec des chimères.Repasse ton rôle, et songe à ce soir.»
Dans la journée, Consuelo vit de ses fenêtres une troupe fort étrange défiler vers la place. C'étaient des hommes trapus, robustes et hâlés, avec de longues moustaches, les jambes nues chaussées de courroies entre-croisées comme des cothurnes antiques, la tête couverte de bonnets pointus, la ceinture garnie de quatre pistolets, les bras, le cou découvert, la main armée d'une longue carabine albanaise, et le tout rehaussé d'un grand manteau rouge.
«Est-ce une mascarade? demanda Consuelo au chanoine, qui était venu lui rendre visite; nous ne sommes point en carnaval, que je sache.
—Regardez bien ces hommes-là, lui répondit le chanoine; car nous ne les reverrons pas de longtemps, s'il plaît à Dieu de maintenir le règne de Marie-Thérèse. Voyez comme le peuple les examine avec curiosité, quoique avec une sorte de dégoût et de frayeur! Vienne les a vus accourir dans ses jours d'angoisse et de détresse, et alors elle les a accueillis plus joyeusement qu'elle ne le fait aujourd'hui, honteuse et consternée qu'elle est de leur devoir son salut!
—Sont-ce là ces brigands esclavons dont on m'a tant parlé en Bohême et qui y ont fait tant de mal? reprit Consuelo.
—Oui, ce sont eux, répliqua le chanoine; ce sont les débris de ces hordes de serfs et de bandits croates que le fameux baron François de Trenck, cousin germain de votre ami le baron Frédéric de Trenck, avait affranchis ou asservis avec une hardiesse et une habileté incroyables, pour en faire presque des troupes régulières au service de Marie-Thérèse. Tenez, le voilà, ce héros effroyable, ce Trenck à la gueule brûlée, comme l'appellent nos soldats; ce partisan fameux, le plus rusé, le plus intrépide, le plus nécessaire des tristes et belliqueuses années qui viennent de s'écouler: le plus grand hâbleur et le plus grand pillard de son siècle, à coup sûr; mais aussi l'homme le plus brave, le plus robuste, le plus actif, le plus fabuleusement téméraire des temps modernes. C'est lui; c'est Trenck le pandoure, avec ses loups affamés, meute sanguinaire dont il est le sauvage pasteur.»
François de Trenck était plus grand encore que son cousin de Prusse. Il avait près de six pieds. Son manteau écarlate, attaché à son cou par une agrafe de rubis, s'entr'ouvrait sur sa poitrine pour laisser voir tout un musée d'artillerie turque, chamarrée de pierreries, dont sa ceinture était l'arsenal. Pistolets, sabres recourbés et coutelas, rien ne manquait pour lui donner l'apparence du plus expéditif et du plus déterminé tueur d'hommes. En guise d'aigrette, il portait à son bonnet le simulacre d'une petite faux à quatre lames tranchantes, retombant sur son front. Son aspect était horrible. L'explosion d'un baril de poudre[1] en le défigurant, avait achevé de lui donner l'air diabolique. «On ne pouvait le regarder sans frémir,» disent tous les mémoires du temps.
[Note 1: Étant descendu dans une cave au pillage d'une ville de la Bohème et dans l'espérance de découvrir le premier des tonnes d'or dont on lui avait signalé l'existence, il avait approché précipitamment une lumière d'un de ces tonneaux précieux; mais c'était de la poudre qu'il contenait. L'explosion avait fait crouler sur lui une partie de la voûte, et on l'avait retiré des décombres, mourant, le corps sillonné d'énormes brûlures, le visage couvert de plaies profondes et indélébiles.]
«C'est donc là ce monstre, cet ennemi de l'humanité! dit Consuelo en détournant les yeux avec horreur. La Bohême se rappellera longtemps son passage; les villes brûlées, saccagées, les vieillards et les enfants mis en pièces, les femmes outragées, les campagnes épuisées de contributions, les moissons dévastées, les troupeaux détruits quand on ne pouvait les enlever, partout la ruine, la désolation, le meurtre et l'incendie. Pauvre Bohême! rendez-vous éternel de toutes les luttes, théâtre de toutes les tragédies!
—Oui, pauvre Bohême! victime de toutes les fureurs, arène de tous les combats, reprit le chanoine; François de Trenck y a renouvelé les farouches excès du temps de Jean Ziska. Comme lui invaincu, il n'a jamais fait quartier; et la terreur de son nom était si grande, que ses avant-gardes ont enlevé des villes d'assaut, lorsqu'il était encore à quatre milles de distance, aux prises avec d'autres ennemis. C'est de lui qu'on peut dire, comme d'Attila, que l'herbe ne repousse jamais là ou son cheval a passé. C'est lui que les vaincus maudiront jusqu'à la quatrième génération.»
François de Trenck se perdit dans l'éloignement; mais pendant longtemps Consuelo et le chanoine virent défiler ses magnifiques chevaux richement caparaçonnés, que ses gigantesques hussards croates conduisaient en main.
«Ce que vous voyez n'est qu'un faible échantillon de ses richesses, dit le chanoine. Des mulets et des chariots chargés d'armes, de tableaux, de pierreries, de lingots d'or et d'argent, couvrent incessamment les routes qui conduisent à ses terres d'Esclavonie. C'est là qu'il enfouit des trésors qui pourraient fournir la rançon de trois rois. Il mange dans la vaisselle d'or qu'il a enlevée au roi de Prusse à Sorow, alors qu'il a failli enlever le roi de Prusse lui-même. Les uns disent qu'il l'a manqué d'un quart d'heure; les autres prétendent qu'il l'a tenu prisonnier dans ses mains et qu'il lui a chèrement vendu sa liberté. Patience! Trenck le pandoure ne jouira peut-être pas longtemps de tant de gloire et de richesses. On dit qu'un procès criminel le menace, que les plus épouvantables accusations pèsent sur sa tête, que l'impératrice en a grand peur; enfin que ceux de ses Croates qui n'ont pas pris, selon leur coutume, leur congé sous leur bonnet, vont être incorporés dans les troupes régulières et tenus en bride à la manière prussienne. Quant à lui… j'ai mauvaise idée des compliments et des récompenses qui l'attendent à la cour!
—Ils ont sauvé la couronne d'Autriche, à ce qu'on dit!
—Cela est certain. Depuis les frontières de la Turquie jusqu'à celles de la France, ils ont semé l'épouvante et emporté les places les mieux défendues, les batailles les plus désespérées. Toujours les premiers à l'attaque d'un front d'armée, à la tête d'un pont, à la brèche d'un fort; ils ont forcé nos plus grands généraux à l'admiration, et nos ennemis à la fuite. Les Français ont partout reculé devant eux, et le grand Frédéric a pâli, dit-on, comme un simple mortel, à leur cri de guerre. Il n'est point de fleuve rapide, de forêt inextricable, de marais vaseux, de roche escarpée, de grêle de balles et de torrents de flammes qu'ils n'aient franchis, à toutes les heures de la nuit, et dans les plus rigoureuses saisons. Oui; certes, ils ont sauvé la couronne de Marie-Thérèse plus que la vieille tactique militaire de tous nos généraux et toutes les ruses de nos diplomates.
—En ce cas, leurs crimes seront impunis et leurs vols sanctifiés!
—Peut-être qu'ils seront trop punis, au contraire.
—On ne se défait pas de gens qui ont rendu de pareils services!
—Pardon, dit le chanoine malignement: quand on n'a plus besoin d'eux…
—Mais ne leur a-t-on pas permis tous les excès qu'ils ont commis sur les terres de l'Empire et sur celles des alliés?
—Sans doute; on leur a tout permis, puisqu'ils étaient nécessaires!
—Et maintenant?
—Et maintenant qu'ils ne le sont plus, on leur reproche tout ce qu'on leur avait permis.
—Et la grande âme de Marie-Thérèse?
—Ils ont profané des églises!
—J'entends. Trenck est perdu, monsieur le chanoine.
—Chut! cela se dit tout bas, reprit-il.
—As-tu vu les pandoures? s'écria Joseph en entrant tout essoufflé.
—Avec peu de plaisir, répondit Consuelo.
—Eh bien, ne les as-tu pas reconnus?
—C'est la première fois que je les vois.
—Non pas, Consuelo, ce n'est pas la première fois que ces figures-là frappent tes regards. Mous en avons rencontré dans le Boehmer-Wald.
—Grâce à Dieu, aucun à ma souvenance.
—Tu as donc oublié un chalet où nous avons passé la nuit sur la fougère, et où nous nous sommes aperçus tout d'un coup que dix ou douze hommes dormaient là autour de nous?».
Consuelo se rappela l'aventure du chalet et la rencontre de ces farouches personnages qu'elle avait pris, ainsi que Joseph, pour des contrebandiers. D'autres émotions, qu'elle n'avait ni partagées ni devinées, gravaient dans la mémoire de Joseph toutes les circonstances de cette nuit orageuse.
«Eh bien, lui dit-il, ces prétendus contrebandiers qui ne s'aperçurent pas de notre présence à côté d'eux et qui sortirent du chalet avant le jour, portant des sacs et de lourds paquets, c'étaient des pandoures: c'étaient les armes, les figures, les moustaches et les manteaux que je viens de voir passer, et la Providence nous avait soustraits, à notre insu, à la plus funeste rencontre que nous pussions faire en voyage.
—Sans aucun doute, dit le chanoine, à qui tous les détails de ce voyage avaient été souvent racontés par Joseph; ces honnêtes gens s'étaient licenciés de leur propre gré, comme c'est leur coutume quand ils ont les poches pleines, et ils gagnaient la frontière pour revenir dans leur pays par un long circuit, plutôt que de passer avec leur butin sur les terres de l'Empire, où ils craignent toujours d'avoir à rendre des comptes. Mais soyez sûrs qu'ils n'y seront pas arrivés sans encombre. Ils se volent et s'assassinent les uns les autres tout le long du chemin, et c'est le plus fort qui regagne ses forêts et ses cavernes, chargé de la part de ses compagnons.
L'heure de la représentation vint distraire Consuelo du sombre souvenir des pandoures de Trenck, et elle se rendit au théâtre. Elle n'y avait point de loge pour s'habiller; jusque-là madame Tesi lui avait prêté la sienne. Mais, cette fois, madame Tesi fort courroucée de ses succès, et déjà son ennemie jurée, avait emporté la clef, et la prima donna de la soirée se trouva fort embarrassée de savoir où se réfugier. Ces petites perfidies sont usitées au théâtre. Elles irritent et inquiètent la rivale dont on veut paralyser les moyens. Elle perd du temps à demander une loge, elle craint de n'en point trouver. L'heure s'avance; ses camarades lui disent en passant: «Eh quoi! pas encore habillée? on va commencer.» Enfin, après bien des demandes et bien des pas, à force de colère et de menaces, elle réussit à se faire ouvrir une loge où elle ne trouve rien de ce qui lui est nécessaire. Pour peu que les tailleuses soient gagnées, le costume n'est pas prêt ou va mal. Les habilleuses sont aux ordres de toute autre que la victime dévouée à ce petit supplice. La cloche sonne, l'avertisseur (lebuttafuori) crie de sa voix glapissante dans les corridors:Signore e signori, si va cominciar!mots terribles que la débutante n'entend pas sans un froid mortel; elle n'est pas prête; elle se hâte, elle brise ses lacets, elle déchire ses manches; elle met son manteau de travers, et son diadème va tomber au premier pas qu'elle fera sur la scène. Palpitante, indignée, nerveuse, les yeux pleins de larmes, il faut paraître avec un sourire céleste sur le visage; il faut déployer une voix pure, fraîche et sûre d'elle-même, lorsque la gorge est serrée et le coeur prêt à se briser… Oh! toutes ces couronnes de fleurs qui pleuvent sur la scène au moment du triomphe ont, en dessous, des milliers d'épines.
Heureusement pour Consuelo, elle rencontra la Corilla, qui lui dit en lui prenant la main:
«Viens dans ma loge; la Tesi s'est flattée de te jouer le même tour qu'elle me jouait dans les commencements. Mais je viendrai à ton secours, ne fût-ce que pour la faire enrager! c'est à charge de revanche, au moins! Au train dont tu y vas, Porporina, je risque bien de te voir passer avant moi, partout où j'aurai le malheur de te rencontrer. Tu oublieras sans doute alors la manière dont je me conduis ici avec toi: tu ne te rappelleras que le mal que je t'ai fait.
—Le mal que vous m'avez fait, Corilla? dit Consuelo en entrant dans la loge de sa rivale et en commençant sa toilette derrière un paravent, tandis que les habilleuses allemandes partageaient leurs soins entre les deux cantatrices, qui pouvaient s'entretenir en vénitien sans être entendues. Vraiment je ne sais quel mal vous m'avez, fait; je ne m'en souviens plus.
—La preuve que tu me gardes rancune, c'est que tu me disvous, comme si tu étais une duchesse et comme si tu me méprisais.
—Eh bien, je ne me souviens pas que tu m'aies fait du mal, reprit Consuelo surmontant la répugnance qu'elle éprouvait à traiter familièrement une femme à qui elle ressemblait si peu.
—Est-ce vrai ce que tu dis là? repartit l'autre. As-tu oublié à ce point le pauvre Zoto?
—J'étais libre et maîtresse de l'oublier, je l'ai fait,» reprit Consuelo en attachant son cothurne de reine avec ce courage et cette liberté d'esprit que donne l'entrain du métier à certains moments: et elle fit une brillante roulade pour ne pas oublier de se tenir en voix.
La Corilla riposta par une autre roulade pour faire de même, puis elle s'interrompit pour dire à sa soubrette:
«Et par le sang du diable, Mademoiselle, vous me serrez trop. Croyez-vous habiller une poupée de Nuremberg? Ces Allemandes, reprit-elle en dialecte, elles ne savent pas ce que c'est que des épaules. Elles nous rendraient carrées comme leurs douairières, si on se laissait faire. Porporina, ne te laisse pas empaqueter jusqu'aux oreilles comme la dernière fois: c'était absurde.
—Ah! pour cela, ma chère, c'est la consigne impériale. Ces dames le savent, et je ne tiens pas à me révolter pour si peu de chose.
—Peu de chose! nos épaules, peu de chose.
—Je ne dis pas cela pour toi, qui as les plus belles formes de l'univers; mais moi…
—Hypocrite! dit Corilla en soupirant; tu as dix ans de moins que moi, et mes épaules ne se soutiendront bientôt plus que par leur réputation.
—C'est toi qui es hypocrite,» reprit Consuelo, horriblement ennuyée de ce genre de conversation; et pour l'interrompre, elle se mit, tout en se coiffant, à faire des gammes et des traits.
«Tais-toi, lui dit tout à coup Corilla, qui l'écoutait malgré elle; tu m'enfonces mille poignards dans le gosier… Ah! je te céderais de bon coeur tous mes amants, je serais bien sûre d'en trouver d'autres; mais ta voix et ta méthode, jamais je ne pourrai te les disputer. Tais-toi, car j'ai envie de t'étrangler.»
Consuelo, qui vit bien que la Corilla ne plaisantait qu'à demi, et que ces flatteries railleuses cachaient une souffrance réelle, se le tint pour dit; mais au bout d'un instant, celle-ci reprit:
«Comment fais-tu ce trait-là?
—Veux-tu le faire? je te le cède, répondit Consuelo en riant, avec sa bonhomie admirable. Tiens, je vais te l'apprendre. Mets le dès ce soir dans quelque endroit de ton rôle. Moi, j'en trouverai un autre.
—C'en sera un autre encore plus fort. Je n'y gagnerai rien.
—Eh bien, je ne le ferai cas du tout. Aussi bien le Porpora ne se soucie pas de ces choses-là, et ce sera un reproche de moins qu'il me fera ce soir. Tiens, voilà mon trait.»
Et tirant de sa poche une ligne de musique écrite sur un petit bout de papier plié, elle le passa par-dessus le paravent à Corilla, qui se mit à l'étudier aussitôt. Consuelo l'aida, le lui chanta plusieurs fois et finit par le lui apprendre. Les toilettes allaient toujours leur train.
Mais avant que Consuelo eût passé sa robe, la Corilla écarta impétueusement le paravent et vint l'embrasser pour la remercier du sacrifice de son trait. Ce n'était pas un mouvement de reconnaissance bien sincère qui la poussait à cette démonstration. Il s'y mêlait un perfide désir de voir la taille de sa rivale en corset, afin de pouvoir trahir le secret de quelque imperfection. Mais Consuelo n'avait pas de corset. Sa ceinture, déliée comme un roseau, et ses formes chastes et nobles, n'empruntaient pas les secours de l'art. Elle pénétra l'intention de Corilla et sourit.
«Tu peux examiner ma personne et pénétrer mon coeur, pensa-t-elle, tu n'y trouveras rien de faux.
—Zingarella, lui dit la Corilla en reprenant malgré elle son air hostile et sa voix âpre, tu n'aimes donc plus du tout Anzoleto?
—Plus du tout, répondit Consuelo en riant.
—Et lui, il t'a beaucoup aimée?
—Pas du tout, reprit Consuelo avec la même assurance et le même détachement bien senti et bien sincère.
—C'est bien ce qu'il me disait!» s'écria la Corilla en attachant sur elle ses yeux bleus, clairs et ardents, espérant surprendre un regret et réveiller une blessure dans le passé de sa rivale.
Consuelo ne se piquait pas de finesse, mais elle avait celle des âmes franches, si forte quand elle lutte contre des desseins astucieux. Elle sentit le coup et y résista tranquillement. Elle n'aimait plus Anzoleto, elle ne connaissait pas la souffrance de l'amour-propre: elle laissa donc ce triomphe à la vanité de Corilla.
«Il te disait la vérité, reprit-elle; il ne m'aimait pas.
—Mais toi, tu ne l'as donc jamais aimé?» dit l'autre, plus étonnée que satisfaite de cette concession.
Consuelo sentit qu'elle ne devait pas être franche à demi. Corilla voulait l'emporter, il fallait la satisfaire.
«Moi, répondit-elle, je l'ai beaucoup aimé.
—Et tu l'avoues ainsi? tu n'as donc pas de fierté, pauvre fille?
—J'en ai eu assez pour me guérir.
—C'est-à-dire que tu as eu assez de philosophie pour te consoler avec un autre. Dis-moi avec qui, Porporina. Ce ne peut être avec ce petit Haydn, qui n'a ni sou ni maille!
—Ce ne serait pas une raison. Mais je ne me suis consolée avec personne de la manière dont tu l'entends.
—Ah! je sais! j'oubliais que tu as la prétention… Ne dis donc pas de ces choses-là ici, ma chère; tu te feras tourner en ridicule.
—Aussi je ne les dirai pas sans qu'on m'interroge, et je ne me laisserai pas interroger par tout le monde. C'est une liberté que je t'ai laissé prendre, Corilla; c'est à toi de n'en pas abuser, si tu n'es pas mon ennemie.
—Vous êtes une masque! s'écria la Corilla. Vous avez de l'esprit, quoique vous fassiez l'ingénue. Vous en avez tant que je suis sur le point de vous croire aussi pure que je l'étais à douze ans. Pourtant cela est impossible. Ah! que tu es habile, Zingarella! Tu feras croire aux hommes tout ce que tu voudras.
—Je ne leur ferai rien croire du tout, car je ne leur permettrai pas de s'intéresser assez à mes affaires pour m'interroger.
—Ce sera le plus sage: ils abusent toujours de nos confessions, et ne les ont pas plus tôt arrachées, qu'ils nous humilient de leurs reproches. Je vois que tu sais ton affaire. Tu feras bien de ne pas vouloir inspirer de passions: comme cela, tu n'auras pas d'embarras, pas d'orages; tu agiras librement sans tromper personne. A visage découvert, on trouve plus d'amants et on fait plus vite fortune. Mais il faut pour cela plus de courage que je n'en ai; il faut que personne ne te plaise et que tu ne te soucies d'être aimée de personne, car on ne goûte ces dangereuses douceurs de l'amour qu'à force de précautions et de mensonges. Je t'admire, Zingarella! oui, je me sens frappée de respect en te voyant, si jeune, triompher de l'amour; car la chose la plus funeste à notre repos, à notre voix, à la durée de notre beauté, à notre fortune, à nos succès, c'est bien l'amour, n'est-ce pas? Oh! oui, je le sais par expérience. Si j'avais pu m'en tenir toujours à la froide galanterie, je n'aurais pas tant souffert; je n'aurais pas perdu deux mille sequins, et deux notes dans le haut. Mais, vois-tu, je m'humilie devant toi; je suis une pauvre créature, je suis née malheureuse. Toujours, au milieu de mes plus belles affaires, j'ai fait quelque sottise qui a tout gâté, je me suis laissé prendre à quelque folle passion pour quelque pauvre diable, et adieu la fortune! J'aurais pu épouser Zustiniani dans un temps; oui, je l'aurais pu; il m'adorait et je ne pouvais pas le souffrir; j'étais maîtresse de son sort. Ce misérable Anzoleto m'a plu… j'ai perdu ma position. Allons, tu me donneras des conseils, tu seras mon amie, n'est-ce pas? Tu me préserveras des faiblesses de coeur et des coups de tête. Et, pour commencer… il faut que je t'avoue que j'ai une inclination depuis huit jours pour un homme dont la faveur baisse singulièrement, et qui, avant peu, pourra être plus dangereux qu'utile à la cour; un homme qui est riche à millions, mais qui pourrait bien se trouver ruiné dans un tour de main. Oui, je veux m'en détacher avant qu'il m'entraîne dans son précipice… Allons! le diable veut me démentir, car le voici qui vient; je l'entends, et je sens le feu de la jalousie me monter au visage. Ferme bien ton paravent, Porporina, et ne bouge pas: je ne veux pas qu'il te voie.»
Consuelo se hâta de tirer avec soin le paravent. Elle n'avait pas besoin de l'avis pour désirer de n'être pas examinée par les amants de la Corilla. Une voix d'homme assez vibrante et juste, quoique privée de fraîcheur, fredonnait dans les corridors. On frappa pour la forme, et on entra sans attendre la réponse.
«Horrible métier! pensa Consuelo. Non, je ne me laisserai pas séduire par les enivrements de la scène; l'intérieur de la coulisse est trop immonde.»
Et elle se cacha dans son coin, humiliée de se trouver en pareille compagnie, indignée et consternée de la manière dont la Corilla l'avait comprise, et plongeant pour la première fois dans cet abîme de corruption dont elle n'avait pas encore eu l'idée.
En achevant sa toilette à la hâte, dans la crainte d'une surprise, elle entendit le dialogue suivant en italien:
«Que venez-vous faire ici? Je vous ai défendu d'entrer dans ma loge. L'impératrice nous a interdit, sous les peines les plus sévères, d'y recevoir d'autres hommes que nos camarades, et encore faut-il qu'il y ait nécessité urgente pour les affaires du théâtre. Voyez à quoi vous m'exposez! Je ne conçois pas qu'on fasse si mal la police des loges.
—Il n'y a pas de police pour les gens qui paient bien, ma toute belle. Il n'y a que les pleutres qui rencontrent la résistance ou la délation sur leur chemin. Allons, recevez-moi un peu mieux, ou, par le corps du diable, je ne reviendrai plus.
—C'est le plus grand plaisir que vous puissiez me faire. Partez donc!Eh bien, vous ne partez pas?
—Tu as l'air de le désirer de si bonne foi, que je reste pour te faire enrager.
—Je vous avertis que je vais mander ici le régisseur, afin qu'il me débarrasse de vous.
—Qu'il vienne s'il est las de vivre! j'y consens.
—Mais êtes-vous insensé? Je vous dis que vous me compromettez, que vous me faites manquer au règlement récemment introduit par ordre de Sa Majesté, que vous, m'exposez à une forte amende, à un renvoi peut-être.
—L'amende, je me charge de la payer à ton directeur en coups de canne. Quant à ton renvoi, je ne demande pas mieux; je t'emmène dans mes terres, où nous mènerons joyeuse vie.
—Moi, suivre un brutal tel que vous? jamais! Allons, sortons ensemble d'ici, puisque vous vous obstinez à ne pas m'y laisser seule.
—Seule? seule, ma charmante? C'est ce dont je m'assurerai avant de vous quitter. Voilà un paravent qui tient bien de la place dans cette petite chambre. Il me semble que si je le repoussais contre la muraille d'un bon coup de pied, je vous rendrais service.
—Arrêtez! Monsieur, arrêtez! c'est une dame qui s'habille là. Voulez-vous tuer ou blesser une femme, brigand que vous êtes!
—Une femme! Ah! c'est bien différent; mais je veux voir si elle n'a pas une épée au côté.»
Le paravent commença à s'agiter. Consuelo, qui était habillée entièrement, jeta son manteau sur ses épaules, et tandis qu'on ouvrait la première feuille du paravent, elle essaya de pousser la dernière, afin de s'esquiver par la porte, qui n'en était qu'à deux pas. Mais la Corilla, qui vit son mouvement, l'arrêta en lui disant:
«Reste là, Porporina; s'il ne t'y trouvait pas, il serait capable de croire que c'est un homme qui s'enfuit, et il me tuerait.»
Consuelo, effrayée, prit le parti de se montrer; mais la Corilla qui s'était cramponnée au paravent, entre elle et son amant, l'en empêcha encore. Peut-être espérait-elle qu'en excitant sa jalousie, elle allumerait en lui assez de passion pour qu'il ne prît pas garde à la grâce touchante de sa rivale.
« Si c'est une dame qui est-là, dit-il en riant, qu'elle me réponde.Madame, êtes-vous habillée? peut-on vous présenter ses hommages?
—Monsieur, répondit Consuelo sur un signe de la Corilla, veuillez garder vos hommages pour une autre, et me dispenser de les recevoir. Je ne suis pas visible.
—C'est-à-dire que c'est le bon moment pour vous regarder, dit l'amant deCorilla en faisant mine de pousser le paravent.
—Prenez garde à ce que vous allez faire, dit Corilla avec un rire forcé; si, au lieu d'une bergère en déshabillé, vous alliez trouver une duègne respectable!
—Diable!… Mais non!, sa voix est trop fraîche pour n'être pas âgée de vingt ans tout au plus; et si elle n'était pas jolie, tu me l'aurais déjà montrée.»
Le paravent était très-élevé, et malgré sa grande taille, l'amant ne pouvait regarder par-dessus, à moins de jeter à bas tous les chiffons de Corilla qui encombraient les chaises; d'ailleurs depuis qu'il ne pensait plus à s'alarmer de la présence d'un homme, le jeu l'amusait.
« Madame, cria-t-il, si vous êtes vieille et laide, ne dites rien, et je respecte votre asile; mais parbleu, si vous êtes jeune et belle, ne vous laissez pas calomnier par la Corilla, et dites un mot pour que je force la consigne.»
Consuelo ne répondit rien…
«Ah! ma foi! s'écria le curieux après un moment d'attente, je n'en serai pas dupe! Si vous étiez vieille ou mal faite, vous ne vous rendriez pas justice si tranquillement; c'est parce que vous êtes un ange que vous vous moquez de mes doutes. Il faut, dans tous les cas, que je vous voie; car, ou vous êtes un prodige de beauté capable d'inspirer des craintes à la belle Corilla elle-même, ou vous êtes une personne assez spirituelle pour avouer votre laideur, et je serai bien aise de voir, pour la première fois de ma vie, une laide femme sans prétentions.»
Il prit le bras de Corilla avec deux doigts seulement, et le fit plier comme un brin de paille. Elle jeta un grand cri, prétendit qu'il l'avait meurtrie, blessée; il n'en tint compte, et, ouvrant la feuille du paravent, il montra aux regards de Consuelo l'horrible figure du baron François de Trenck. Un habit de ville des plus riches et des plus galants avait remplacé son sauvage costume de guerre; mais à sa taille gigantesque et aux larges taches d'un noir rougeâtre qui sillonnaient son visage basané, il était difficile de méconnaître un seul instant l'intrépide et impitoyable chef des pandoures.
Consuelo ne put retenir un cri d'effroi, et retomba sur sa chaise en pâlissant.
« N'ayez pas peur de moi, Madame, dit le baron en mettant un genou en terre, et pardonnez-moi une témérité dont il m'est impossible, en vous regardant, de me repentir comme je le devrais. Mais laissez-moi croire que c'était par pitié pour moi (sachant bien que je ne pourrais vous voir sans vous adorer) que vous refusiez de vous montrer. Ne me donnez pas ce chagrin de penser que je vous fais peur; je suis assez laid, j'en conviens. Mais si la guerre a fait d'un assez joli garçon une espèce de monstre, soyez sûre qu'elle ne m'a pas rendu plus méchant pour cela.
—Plus méchant? cela était sans doute impossible! répondit Consuelo en lui tournant le dos.
—Oui-da, répondit le baron, vous êtes une enfant bien sauvage, et votre nourrice vous aura fait des contes de vampire sur moi, comme les vieilles femmes de ce pays-ci n'y manquent point. Mais les jeunes me rendent plus de justice; elles savent que si je suis un peu rude dans mes façons avec les ennemis de la patrie, je suis très-facile à apprivoiser quand elles veulent s'en donner la peine.»
Et, se penchant vers le miroir où Consuelo feignait de se regarder, il attacha sur elle ce regard à la fois voluptueux et féroce dont la Corilla avait subi la brutale fascination. Consuelo vit qu'elle ne pouvait se débarrasser de lui qu'en l'irritant.
« Monsieur le baron, lui dit-elle, ce n'est pas de la peur que vous m'inspirez, c'est du dégoût et de l'aversion. Vous aimez à tuer, et moi je ne crains pas la mort; mais je hais les âmes sanguinaires, et je connais la vôtre. J'arrive de Bohême, et j'y ai trouvé la trace de vos pas.»
Le baron changea de visage, et dit en haussant les épaules et en se tournant vers la Corilla:
« Quelle diablesse est-ce là? La baronne de Lestock, qui m'a tiré un coup de pistolet à bout portant dans une rencontre, n'était pas plus enragée contre moi! Aurais-je écrasé son amant par mégarde en galopant sur quelque buisson? Allons, ma belle, calmez-vous; je voulais plaisanter avec vous. Si vous êtes d'humeur revêche, je vous salue; aussi bien je mérite cela pour m'être laissé distraire un moment de ma divine Corilla.
—Votre divine Corilla, répondit cette dernière, se soucie fort peu de vos distractions, et vous prie de vous retirer; car, dans un instant, le directeur va venir faire sa tournée, et à moins que vous ne vouliez faire un esclandre…
—Je m'en vais, dit le baron; je ne veux pas t'affliger et priver le public de la fraîcheur de tes accents en te faisant verser quelques larmes. Je t'attendrai avec ma voiture à la sortie du théâtre après la représentation. C'est entendu?»
Il l'embrassa bon gré mal gré devant Consuelo, et se retira.
Aussitôt la Corilla se jeta au cou de sa compagne pour la remercier d'avoir si bien repoussé les fadeurs du baron. Consuelo détourna la tête; la belle Corilla, toute souillée du baiser de cet homme, lui causait presque le même dégoût que lui.
« Comment pouvez-vous être jalouse d'un être aussi repoussant? lui dit-elle.
—Zingarella, tu ne t'y connais pas, répondit Corilla en souriant. Le baron plaît à des femmes plus haut placées et soi-disant plus vertueuses que nous. Sa taille est superbe, et son visage, bien que gâté par des cicatrices, a des agréments auxquels tu ne résisterais pas s'il se mettait en tête de te le faire trouver beau.
—Ah! Corilla, ce n'est pas son visage qui me répugne le plus. Son âme est plus hideuse encore. Tu ne sais donc pas que son coeur est celui d'un tigre!
—Et voilà ce qui m'a tourné la tête! répondit lestement la Corilla. Entendre les fadeurs de tous ces efféminés qui vous harcèlent, belle merveille en vérité! Mais enchaîner un tigre, dominer un lion des forêts, le conduire en laisse: faire soupirer, pleurer, rugir et trembler celui dont le regard met en fuite des armées entières, et dont un coup de sabre fait voler la tête d'un boeuf comme celle d'un pavot, c'est un plaisir plus âpre que tous ceux que j'ai connus. Anzoleto avait bien un peu de cela; je l'aimais pour sa méchanceté, mais le baron est pire. L'autre était capable de battre sa maîtresse, celui-ci est capable de la tuer. Oh! je l'aime davantage!
—Pauvre Corilla! dit Consuelo en laissant tomber sur elle le regard d'une profonde pitié.
—Tu me plains de cet amour, et tu as raison; mais tu aurais encore plus de raison si tu me l'enviais. J'aime mieux que tu m'en plaignes, après tout, que de me le disputer.
—Sois tranquille! dit Consuelo.
—Signora, si va cominciar!cria l'avertisseur à la porte.
—Commencez!, cria une voix de stentor à l'étage supérieur, occupé par les salles des choristes.
—Commencez!» répéta une autre voix lugubre et sourde au bas de l'escalier qui donnait sur le fond du théâtre; et les dernières syllabes, passant comme un écho affaibli de coulisse en coulisse, aboutirent en mourant jusqu'au souffleur, qui le traduisit au chef d'orchestre en frappant trois coups sur le plancher. Celui-ci frappa à son tour de son archet sur le pupitre, et, après cet instant de recueillement et de palpitation qui précède le début de l'ouverture, la symphonie prit son élan et imposa silence dans les loges comme au parterre.
Dès le premier acte deZénobie, Consuelo produisit cet effet complet, irrésistible, que Haydn lui avait prédit la veille. Les plus grands talents n'ont pas tous les jours un triomphe infaillible sur la scène; même en supposant que leurs forces n'aient pas un instant de défaillance, tous les rôles, toutes les situations ne sont pas propres au développement de leurs facultés les plus brillantes. C'était la première fois que Consuelo rencontrait ce rôle et ces situations où elle pouvait être elle-même et se manifester dans sa candeur, dans sa force, dans sa tendresse et dans sa pureté, sans faire un travail d'art et d'attention pour s'identifier à un personnage inconnu. Elle put oublier ce travail terrible, s'abandonner à l'émotion du moment, s'inspirer tout à coup de mouvements pathétiques et profonds qu'elle n'avait pas eu le temps d'étudier et qui lui furent révélés par le magnétisme d'un auditoire sympathique. Elle y trouva un plaisir indicible; et, ainsi qu'elle l'avait éprouvé en moins à la répétition, ainsi qu'elle l'avait sincèrement exprimé à Joseph, ce ne fut pas le triomphe que lui décerna le public qui l'enivra de joie, mais bien le bonheur de réussir à se manifester, la certitude victorieuse d'avoir atteint dans son art un moment d'idéal. Jusque-là elle s'était toujours demandé avec inquiétude si elle n'eût pas pu tirer meilleur parti de ses moyens et de son rôle. Cette fois, elle sentit qu'elle avait révélé toute sa puissance, et, presque sourde aux clameurs de la foule, elle s'applaudit elle-même dans le secret de sa conscience.
Après le premier acte, elle resta dans la coulisse pour écouter l'intermède, où Corilla était charmante, et pour l'encourager par des éloges sincères. Mais, après la second acte, elle sentit le besoin de prendre un instant de repos et remonta dans la loge. Le Porpora, occupé ailleurs, ne l'y suivit pas, et Joseph, qui, par un secret effet de la protection impériale, avait été subitement admis à faire une partie de violon dans l'orchestre, resta à son poste comme on peut croire.
Consuelo entra donc seule dans la loge de Corilla, dont cette dernière venait de lui remettre la clef, y prit un verre d'eau, et se jeta pour un instant sur le sofa. Mais tout à coup le souvenir du pandoure Trenck lui causa une sorte de frayeur, et elle courut fermer la porte sur elle à double tour. Il n'y avait pourtant guère d'apparence qu'il vînt la tourmenter. Il avait été se mettre dans la salle au lever du rideau, et Consuelo l'avait distingué à un balcon, parmi ses plus fanatiques admirateurs. Il était passionné pour la musique; né et élevé en Italie, il en parlait la langue aussi harmonieusement qu'un Italien véritable, chantait agréablement, et «s'il ne fût né avec d'autres ressources, il eût pu faire fortune au théâtre,» à ce que prétendent ses biographes.
Mais quelle terreur s'empara de Consuelo, lorsqu'en retournant au sofa, elle vit le fatal paravent s'agiter et s'entr'ouvrir pour faire apparaître le maudit pandoure.
Elle s'élança vers la porte; mais Trenck y fut avant elle, et s'appuyant le dos contre la serrure:
«Un peu de calme, ma charmante, lui dit-il avec un affreux sourire. Puisque vous partagez cette loge avec la Corilla, il faut bien vous accoutumer à y rencontrer l'amant de celle belle, et vous ne pouviez pas ignorer qu'il avait une double clef dans sa poche. Vous êtes venue vous jeter dans la caverne du lion… Oh! ne songez pas à crier! Personne ne viendrait. On connaît la présence d'esprit de Trenck, la force de son poignet, et le peu de cas qu'il fait de la vie des sots. Si on le laisse pénétrer ici, en dépit de la consigne impériale, c'est qu'apparemment il n'y a pas, parmi tous vos baladins, un homme assez hardi pour le regarder en face. Voyons, qu'avez-vous à pâlir et à trembler? Êtes-vous donc si peu sûre de vous que vous ne puissiez écouter trois paroles sans perdre la tête? Ou bien croyez-vous que je sois homme à vous violenter et à vous faire outrage? Ce sont des contes de vieille femme qu'on vous a faits là, mon enfant. Trenck n'est pas si méchant qu'on le dit, et c'est pour vous en convaincre qu'il veut causer un instant avec vous.
—Monsieur, je ne vous écouterai point que vous n'ayez ouvert cette porte, répondit Consuelo en s'armant de résolution. A ce prix, je consentirai à vous laisser parler. Mais si vous persistez à me renfermer avec vous ici, je croirai que cet homme si brave et si fort doute de lui-même, et craint d'affronter mes camarades les baladins.
—Ah! vous avez raison, dit Trenck en ouvrant la porte toute grande; et, si vous ne craignez pas de vous enrhumer, j'aime mieux avoir de l'air que d'étouffer dans le musc dont la Corilla remplit cette petite chambre. Vous me rendez service.»
En parlant ainsi, il revint s'emparer des deux mains de Consuelo, la força de s'asseoir sur le sofa, et se mit à ses genoux sans quitter ses mains qu'elle ne pouvait lui disputer sans entamer une lutte puérile, funeste peut-être à son honneur; car le baron semblait attendre et provoquer la résistance qui réveillait ses instincts violents et lui faisait perdre tout scrupule et tout respect. Consuelo le comprit et se résigna à la honte d'une transaction douteuse. Mais une larme qu'elle ne put retenir tomba lentement sur sa joue pâle et morne. Le baron la vit, et, au lieu d'être attendri et désarmé, il laissa une joie ardente et cruelle jaillir de ses paupières sanglantes, éraillées et mises à vif par la brûlure.
«Vous êtes bien injuste pour moi, lui dit-il avec une voix dont la douceur caressante trahissait une satisfaction hypocrite. Vous me haïssez sans me connaître, et vous ne voulez pas écouter ma justification. Moi, je ne puis me résigner sottement à votre aversion. Il y a une heure, je ne m'en souciais pas; mais depuis que j'ai entendu la divine Porporina, depuis que je l'adore, je sens qu'il faut vivre pour elle, ou mourir de sa main.
—Epargnez-vous cette ridicule comédie… dit Consuelo indignée.
—Comédie? interrompit le baron; tenez, dit-il en tirant de sa poche un pistolet chargé qu'il arma lui-même et qu'il lui présenta: vous allez garder cette arme dans une de vos belles mains, et, si je vous offense malgré moi en vous parlant, si je continue à vous être odieux, tuez-moi si bon vous semble. Quant à cette autre main, je suis résolu à la retenir tant que vous ne m'aurez pas permis de la baiser. Mais je ne veux devoir cette faveur qu'à votre bonté, et vous me verrez la demander et l'attendre patiemment sous le canon de cette arme meurtrière que vous pouvez tourner vers moi quand mon obsession vous deviendra insupportable.»
En effet, Trenck mit le pistolet dans la main droite de Consuelo, et lui retint de force la main gauche, en demeurant à ses genoux avec une confiance de fatuité incomparable. Consuelo se sentit bien forte dès cet instant, et, plaçant le pistolet de manière à s'en servir au premier danger, elle lui dit en souriant:
«Vous pouvez parler, je vous écoute.»
Comme elle disait cela, il lui sembla entendre des pas dans le corridor et voir l'ombre d'une personne qui se dessinait déjà devant la porte. Mais cette ombre s'effaça aussitôt, soit que la personne eût retourné sur ses pas, soit que cette frayeur de Consuelo fût imaginaire. Dans la situation où elle se trouvait, et n'ayant plus à craindre qu'un scandale, l'approche de toute personne indifférente ou secourable lui faisait plus de peur que d'envie; si elle gardait le silence, le baron, surpris à ses genoux, avec la porte ouverte, ne pouvait manquer de paraître effrontément en bonne fortune auprès d'elle; si elle appelait, si elle criait au secours, le baron tuerait certainement le premier qui entrerait. Cinquante traits de ce genre ornaient le mémorial de sa vie privée, et les victimes de ses passions n'en passaient pas pour moins faibles ou moins souillées. Dans cette affreuse alternative, Consuelo ne pouvait que désirer une prompte explication, et espérer de son propre courage qu'elle mettrait Trenck à la raison sans qu'aucun témoin pût commenter et interpréter à son gré celle scène bizarre.
Il comprit une partie de sa pensée, et alla pousser la porte, mais sans la fermer entièrement.
«Vraiment, Madame, lui dit-il en revenant vers elle, ce serait folie de vous exposer à la méchanceté des passants, et il faut que cette querelle se termine entre nous deux seulement. Écoutez-moi; je vois vos craintes, et je comprends les scrupules de votre amitié pour Corilla. Votre honneur, votre réputation de loyauté, me sont plus chers encore que les moments précieux où je vous contemple sans témoins. Je sais bien que cette panthère, dont j'étais épris encore il y a une heure, vous accuserait de trahison si elle me surprenait à vos pieds. Elle n'aura pas ce plaisir les moments sont comptés. Elle en a encore pour dix minutes à divertir le public par ses minauderies. J'ai donc le temps de vous dire que si je l'ai aimée, je ne m'en souviens déjà pas plus que de la première pomme que j'ai cueillie; ainsi ne craignez pas de lui enlever un coeur qui ne lui appartient plus, et d'où rien ne pourra effacer désormais votre image. Vous seule, Madame, régnez sur moi et pouvez disposer de ma vie. Pourquoi hésiteriez-vous? Vous avez, dit-on, un amant; je vous en débarrasserai avec une chiquenaude. Vous êtes gardée à vue par un vieux tuteur sombre et jaloux; je vous enlèverai à sa barbe. Vous êtes traversée au théâtre par mille intrigues; le public vous adore, il est vrai; mais le public est un ingrat qui vous abandonnera au premier enrouement que vous aurez. Je suis immensément riche, et je puis faire de vous une princesse, presque une reine, dans une contrée sauvage, mais où je puis vous bâtir, en un clin d'œil, des palais et des théâtres plus beaux et plus vastes que ceux de la cour de Vienne. S'il vous faut un public, d'un coup de baguette j'en ferai sortir de terre, un aussi dévoué, aussi soumis, aussi fidèle que celui de Vienne l'est peu. Je ne suis pas beau, je le sais; mais les cicatrices qui ornent mon visage sont plus respectables et plus glorieuses que le fard qui couvre les joues blêmes de vos histrions. Je suis dur à mes esclaves et implacable à mes ennemis; mais je suis doux pour mes bons serviteurs, et ceux que j'aime nagent dans la joie, dans la gloire et dans l'opulence. Enfin, je suis parfois violent; on vous a dit vrai. On n'est pas brave et fort comme je le suis, sans aimer à faire usage de sa puissance, quand la vengeance et l'orgueil vous y convient. Mais une femme pure, timide, douce et charmante comme vous l'êtes, peut dompter ma force, enchaîner ma volonté, et me tenir sous ses pieds comme un enfant. Essayez seulement; fiez-vous à moi dans le mystère pendant quelque temps et, quand vous me connaîtrez, vous verrez que vous pouvez me remettre le soin de votre avenir et me suivre en Esclavonie. Vous souriez! vous trouvez que ce nom ressemble à celui d'esclavage. C'est moi, céleste Porporina, qui serai ton esclave. Regarde-moi et accoutume-toi à cette laideur que ton amour pourrait embellir. Dis un mot, et tu verras que les yeux rouges de Trenck l'Autrichien peuvent verser des larmes de tendresse et de joie, aussi bien que les beaux yeux de Trenck le Prussien, ce cher cousin que j'aime, quoique nous ayons combattu dans des rangs ennemis, et qui ne t'a pas été indifférent, à ce qu'on assure. Mais ce Trenck est un enfant; et celui qui te parle, jeune encore (il n'a que trente-quatre ans, quoique son visage sillonné de la foudre en accuse le double), a passé l'âge des caprices, et t'assurera de longues années de bonheur. Parle, parle, dis oui, et tu verras que la passion peut me transfigurer et faire un Jupiter rayonnant de Trenck à la gueule brûlée. Tu ne me réponds pas, une touchante pudeur te fait hésiter encore? Eh bien! ne dis rien, laisse-moi baiser ta main, et je m'éloigne plein de confiance et de bonheur. Vois si je suis un brutal et un tigre tel qu'on m'a dépeint! Je ne te demande qu'une innocente faveur, et je l'implore à genoux, moi qui, de mon souffle, pouvais te terrasser et connaître encore, malgré ta haine, un bonheur dont les dieux eussent été jaloux!»
Consuelo examinait avec surprise cet homme affreux qui séduisait tant de femmes. Elle étudiait cette fascination qui, en effet, eût été irrésistible en dépit de la laideur, si c'eût été la figure d'un homme de bien, animé de la passion d'un homme de coeur; mais ce n'était que la laideur d'un voluptueux effréné, et sa passion n'était que le don quichottisme d'une présomption impertinente.
«Avez-vous tout dit, monsieur le baron?» lui demanda-t-elle avec tranquillité.
Mais, tout à coup elle rougit et pâlit en regardant une poignée de gros brillants, de perles énormes et de rubis d'un grand prix que le despote slave venait de jeter sur ses genoux. Elle se leva brusquement et fit rouler par terre toutes ces pierreries que la Corilla devait ramasser.
«Trenck, lui dit-elle avec la force du mépris et de l'indignation, tu es le dernier des lâches avec toute ta bravoure. Tu n'as jamais combattu que des agneaux et des biches, et tu les as égorgés sans pitié. Si un homme véritable s'était retourné contre toi, tu te serais enfui comme un loup féroce et poltron que tu es. Tes glorieuses cicatrices, je sais que tu les as reçues dans une cave, où tu cherchais l'or des vaincus au milieu des cadavres. Tes palais et ton petit royaume, c'est le sang d'un noble peuple auquel le despotisme impose un compatriote tel que toi, qui les a payés; c'est le denier arraché à la veuve et à l'orphelin; c'est l'or de la trahison; c'est le pillage des églises où tu feins de te prosterner et de réciter le chapelet (car tu es cagot, pour compléter toutes tes grandes qualités). Ton cousin, Trenck le Prussien, que tu chéris si tendrement, tu l'as trahi et tu as voulu le faire assassiner; ces femmes dont tu as fait la gloire et le bonheur, tu les avais violées après avoir égorgé leurs époux et leurs pères. Cette tendresse que tu viens d'improviser pour moi, c'est le caprice d'un libertin blasé. Cette soumission chevaleresque qui t'a fait remettre ta vie dans mes mains, c'est la vanité d'un sot qui se croit irrésistible; et cette légère faveur que tu me demandes, ce serait une souillure dont je ne pourrais me laver que par le suicide. Voilà mon dernier mot, pandoure à la gueule brûlée! Ote-toi de devant mes yeux, fuis! car si tu ne laisses ma main, que depuis un quart d'heure tu glaces dans la tienne, je vais purger la terre d'un scélérat en te faisant sauter la tête.
—C'est là ton dernier mot, fille d'enfer? s'écria Trenck; eh bien, malheur à toi! le pistolet que je dédaigne de faire sauter de ta main tremblante n'est chargé que de poudre; une petite brûlure de plus ou de moins ne fait pas grand'peur à celui qui est à l'épreuve du feu. Tire ce pistolet, fais du bruit, c'est tout ce que je désire! Je serai content d'avoir des témoins de ma victoire; car maintenant rien ne peut te soustraire à mes embrassements, et tu as allumé en moi, par ta folie, des feux que tu eusses pu contenir avec un peu de prudence.»
En parlant ainsi, Trenck saisit Consuelo dans ses bras, mais au même instant la porte s'ouvrit; un homme dont la figure était entièrement masquée par un crêpe noir noué derrière la tête, étendit la main sur le pandoure, le fit plier et osciller comme un roseau battu par le vent, et le coucha rudement par terre. Ce fut l'affaire de quelques secondes. Trenck, étourdi d'abord, se releva, et, les yeux hagards, la bouche écumante, l'épée à la main, s'élança vers son ennemi qui gagnait la porte et semblait fuir. Consuelo s'élança aussi sur le seuil, croyant reconnaître, dans cet homme déguisé la tailla élevée et le bras robuste du comte Albert. Elle le vit reculer jusqu'au bout du corridor, où un escalier tournant fort rapide descendait vers la rue. Là, il s'arrêta, attendit Trenck, se baissa rapidement pendant que l'épée du baron allait frapper la muraille, et le prenant à bras le corps, le précipita par-dessus ses épaules, la tête la première, dans l'escalier. Consuelo entendit rouler le géant, elle voulut courir vers son libérateur en l'appelant Albert; mais il avait disparu avant qu'elle eût eu la force de faire trois pas. Un affreux silence régnait sur l'escalier.
«Signora, cinque-minuti![1] lui dit d'un air paterne l'avertisseur en débusquant par l'escalier du théâtre qui aboutissait au même palier. Comment cette porte se trouve-t-elle ouverte? ajouta-t-il en regardant la porte de l'escalier où Trenck avait été précipité; vraiment Votre Seigneurie courait risque de s'enrhumer dans ce corridor!»
[Note 1: On va commencer dans cinq minutes.]
Il tira la porte, qu'il ferma à clef, suivant sa consigne, et Consuelo, plus morte que vive, rentra dans la loge, jeta par la fenêtre le pistolet qui était resté sous le sofa, repoussa du pied sous les meubles les pierreries de Trenck qui brillaient sur le tapis, et se rendit sur le théâtre où elle trouva Corilla encore toute rouge et toute essoufflée du triomphe qu'elle venait d'obtenir dans l'intermède.