—Par ma foi, disait Romain, en tirant de sa vieille pipe une épaisse fumée, elle m'est bien due; elle m'a donné, sans reproche, assez de mal. Voilà tantôt six mois que je la dispute au jeune Hippolyte Cassegrain, au petit Martin, au grand Bernard. Je l'ai jouée au billard, et je l'ai gagnée en cinquante points contre le lieutenant Mitouflet; je l'ai jouée au piquet en cent points contre le percepteur Morizot. Bref, les voilà tous éconduits; chacun d'eux m'a fait place, et la ville entière est ma complice. En vain la dame hésite et me fait grise mine, il faudra bien qu'elle cède: il y va de notre gloire à tous. Jusqu'à l'heure où elle dira oui, elle n'aura pas de cesse et de repos, elle n'entendra parler que de Romain: le beau Romain par-ci, le grand Romain par-là. Chacun, s'attelant à mon char, va me prêter toutes les vertus, et de l'argent comme s'il en pleuvait; à mon nom seul, la fille à marier, et même les gros partis qui ne voudront ni de vous ni de moi feront entendre aux oreilles de la veuve des soupirs à mettre en branle un moulin à vent. Les coquettes diront en minaudant: La femme qui le fixera pourra se vanter d'avoir accompli une oeuvre difficile. «Hélas! diront les prudes, quel dommage! avec un esprit moins léger, M. Romain eût fait un excellent mari!» Puis toutes sortes de menus propos: «Avez-vous vu le nouveau cheval de Romain? l'habit bleu de Romain? Savez-vous que Romain revient de la capitale, dont il a rapporté certaine cravate bleue à filets roses? Ah! gredin de Romain!»
Ainsi parlait ce rustre au milieu de l'admiration universelle; en même temps, il faisait craquer l'un après l'autre ses longs doigts garnis de bagues douteuses. Il passait la main dans ses longs cheveux pommadés de vanille et de jasmin; il étalait sa large poitrine et consultait de temps à autre une montre en or guillochée à Genève. A sa chemise, on voyait briller trois diamants; on entendait dans sa poche le bruit des écus: il était toute prospérité, toute santé, tout contentement; chacun le contemplait dans une admiration profonde. Il serait mort sur la place, on eût pris de ses reliques, et l'on se fût divisé sa chaîne d'or, comme on eût fait pour la corde d'un pendu. Tel était fait, construit, soufflé et boursouflé cet homme heureux.
Sitôt qu'il eut compris qu'il allait comprendre enfin quelque chose à ce mystère de jovialité et d'iniquité, M. Fauvel, replié dans son coin et les yeux enfoncés sous la visière de sa casquette de voyage: «Allons, se disait-il, voilà déjà un premier acte assez satisfaisant. Une pauvre femme abandonnée au milieu de ces rustres, aussi pitoyables que des sangsues; un mari qui vient de mourir, laissant sa veuve et son héritage en proie à toutes les ambitions de la province; une ville entière qui décide en son âme et conscience que cette infortunée épousera ce triste hère, et qui se fait un point d'honneur de lui donner ce mari ridicule, chacun prenant l'engagement tacite, inavoué, mais certain, d'imposer à cette innocente ce don Juan du fumier. Voilà un beau premier acte.» Et déjà notre homme, esprit inventeur, arrangeait, nommait, disposait ses héros, les faisant aussi pleutres, aussi petits, mesquins, avares, envieux et jaloux qu'il les avait sous les yeux.
La route était montante; on allait au pas. Le soleil était vif. Les voyageurs, qui avaient bien déjeuné, s'endormaient l'un après l'autre; on ronflait déjà dans l'intérieur de la diligence, et seuls M. Romain, son homme d'affaires et certain voyageur en vins qui semblait très éveillé, poursuivaient, à voix beaucoup plus basse, la conversation commencée.
—Il était temps, monsieur Romain, disait le commis voyageur, de mettre en avant notre petite conjuration.
La dame était serrée de près par Maître Urbain le notaire, un vrai représentant de l'ancien notariat. Qu'elle eût choisi M. Urbain pour son notaire, et nos projets auraient été bientôt déjoués par cet homme adroit et droit.
—Aussi, reprit M. Romain, j'emmène avec moi un homme d'affaires qui en sait long, et qui en remontrerait à tous les notaires du département. On dit que la dame aurait besoin, pour tout liquider, d'un emprunt de vingt mille francs; maître Uberti, que voilà, les trouvera facilement sur hypothèque, avec deux pour cent de commission; donc rien à faire pour maître Urbain: tout au plus le priera-t-on de signer au contrat, s'il ne s'oppose pas trop au régime de la communauté.
—Je me suis laissé dire aussi, reprenait le commis voyageur, qu'il y avait une nièce assez jolie à marier, et que, naturellement, le bien de la dame en serait écorné.
—Ceci est très vrai, reprit M. Romain; mais il est convenu entre moi et mon ami le baron de Guillegarde, un gaillard qui sait son métier et qui n'a pas froid aux yeux, qu'il épousera la demoiselle, moyennant une très légère indemnité, que je doublerai s'il le faut, en cas de survie.
—Vous avez des intelligences dans la place? ajoutait le marchand de vins.
—Nous avons contre nous, répondit Romain, une méchante petite servante bretonne que la dame a ramenée il y a quatre ou cinq ans de Rennes, et qui lui est rudement attachée ainsi qu'à Mlle Laure. Oui, mais le factotum de la maison, le fameux Jolibois, m'appartient, et j'ai payé d'un assez bon prix sa vilaine âme. Mais qu'y faire? Il faut bien que tout le monde vive, et mon lot sera encore assez beau.
—Vous avez raison, monsieur Romain, reprit le voyageur d'une voix plus basse encore, il faut que chacun vive; et, pour les épingles de mes deux cousines, les demoiselles Levallois, qui tiennent en leurs mains l'âme et l'esprit de votre future épouse, autant que pour ma propre allégeance, il serait bon de convenir entre nous que vous me cédez pendant cinq ans, pour le prix des récoltes ordinaires de chaque année, toute la récolte du clos de Saint-Géran.
—Y pensez-vous? reprit Romain, Saint-Géran se classe et sera classé avant peu parmi nos meilleurs crus. J'ai déjà obtenu que l'an prochain Saint-Géran serait inscrit en toutes lettres sur la carte des vins de la Maison d'Or, du Café anglais et des Frères Provençaux. Je tiens le traité de ces grandes maisons dans mon portefeuille; elles payeront l'an prochain quatre cents francs la feuillette que vous voulez avoir pour cent cinquante. Ah! quelle idée avez-vous là? Qui, moi, j'irais grever la plus belle part de la fortune de Mme de Saint-Géran, ma future épouse? Allons, soyez bon homme, un peu moins d'épingles à mesdemoiselles vos cousines, et cherchons, s'il vous plaît, une plus amiable compensation.
Le commis voyageur répondit par une imprécation, mais à voix si basse que M. Fauvel ne put l'entendre. Il était d'ailleurs tout préoccupé de ce nom qu'il attendait si peu et qui le frappait d'une nouvelle épouvante. Était-ce vrai? S'agissait-il, dans cette affaire ténébreuse, de la fortune et de la main de cette aimable femme qui l'appelait si gentimentmon cousin, et qui lui donnait de si loin, sans le connaître, tant de bons et fidèles témoignages d'une amitié dévouée? Une grande confusion se faisait en ce moment dans cet esprit si rapide et si vif.
—Non, certes, se disait-il, je ne serai point entré vainement dans cette caverne, et Gil Blas ne va pas céder cette fois encore au capitaine Rolando. Les Crispins, les Frontins, les Mascarilles et les Scapins que j'ai sous les yeux, ne sont pas, certes, plus habiles, plus retors et plus dangereux que nos coquins de comédie, et je ne veux pas que, faute de l'intervention d'un galant homme habile en ces petits mystères, une honnête femme et sa nièce, et sa loyale servante, et ce brave notaire amoureux, mais discret, tombent pêle-mêle dans les embûches de ces Frontins de petite ville. Allons, courage! et si la dame ici menacée est ma cousine, et si voilà bien le clos de Saint-Géran dont je possède encore une douzaine de vieux échantillons, si la reconnaissance est unie au devoir, et s'il m'est donné de mettre en oeuvre à mon tour, pour mon propre compte, la suite ingénieuse des ressources que possède en son esprit un véritable enfant de Molière et de Regnard, certes, je n'aurai point perdu ma journée.
Il se disait cela toujours sous la visière de sa casquette. Les voyageurs avaient commencé par dédaigner cet inconnu; ils avaient fini par ne plus le voir. Quand le soleil eut disparu, les endormis secouèrent leur torpeur. La conversation interrompue reprit de plus belle; et maintenant que notre homme était au courant de tous ces discours, il savait à fond la conjuration de tous ces cuistres.
—Mes petits messieurs, se disait-il, garde à vous; vous étiez tout à l'heure des monstres en morale, et maintenant vous n'êtes plus que des pantins dont je tiens tous les fils.
Il était onze heures du soir comme on entrait dans la principale rue de Saint-Géran et dans la cour desArmes de France. Là, chacun sa sépara, cherchant en toute hâte à gagner son logis et son souper. Le beau Romain lui-même eut une descente des moins superbes et, sans cérémonie, il se dirigea vers sa maison, son sac de nuit à la main, ce qui faisait un piètre équipage pour notre Adonis. M. Fauvel, fatigué du chemin, rassasié de la mauvaise compagnie et déjà très préoccupé de la comédie et du drame qui s'agitaient dans sa tête, après un très léger repas, fit sa toilette et se coucha, non sans avoir donné ses instructions à son domestique pour le lendemain. La chambre était vaste, le lit bon, l'auberge peu bruyante, et cependant il eut grand'peine à s'endormir, poursuivi qu'il était par tant de visions qui tantôt l'irritaient de la façon la plus vive, et tantôt le faisaient rire aux éclats. Parfois même il se demandait, tout éveillé, s'il n'était point le jouet d'un songe, et si vraiment il avait vécu de compagnie avec de si tristes créatures.
—Nous autres, poètes comiques, se disait-il, nous nous croyons de grands inventeurs quand nous avons refait pour la vingtième fois les personnages, vieux ou ridicules, inventés par nos devanciers. Mais que nous voilà loin de compte avec la vérité toute pure? En moins de douze heures, j'ai vu plus de grimaces, plus de vices et plus de ridicules originaux qu'on n'en saurait rencontrer dans toutes les comédies de l'éloquent Aristophane, du divin Térence et du Romain par excellence appelé Plaute, un si merveilleux écrivain que si les Muses voulaient parler la langue latine, elles parleraient la langue de Plaute. Ainsi, par notre habitude inintelligente de suivre à tout jamais les sentiers connus de la comédie, il advient que nous faisons toujours la même oeuvre. Au contraire, échappons pour un instant aux sentiers battus, voilà soudain toutes sortes de comédies nouvelles qui sortent de ces sillons lumineux, comme autant d'alouettes dans les blés. Que j'ai donc bien fait de me mettre en route et de rencontrer ces coquins grotesques, si gais dans la forme, et qui feront rire aux éclats aussitôt que, d'une main diligente et sous les traits des comédiens aimés du public, je les flagellerai de mon fouet fraîchement taillé!
Telle était son intime joie, et dans ce bonheur d'écrire une aimable comédie il oubliait l'honneur et le devoir de délivrer une dame assiégée par toutes les rancunes, par toutes les passions, par toutes les misérables jalousies qu'une petite ville peut contenir. On dirait que La Bruyère avait sous les yeux notre ville de Saint-Géran lorsqu'il disait, dans son ironie excellente:
«J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je la découvre; elle est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs et coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids, et de l'aquilon; je la vois dans un jour si favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me paraît peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis: Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux! Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.»
Sur quoi noire héros, s'étant surpris en état de comédie, se prit à rire de lui-même et s'endormit profondément.
Il était dix heures du matin quand maître Jean, le valet de chambre (un peu moins que Frontin, un peu mieux que Lafleur) entra d'un pas léger dans la chambre du poète, attendant un réveil dont l'heure était déjà passée. Il eut le temps d'affiler les rasoirs, de verser l'eau tiède et de préparer l'habit du matin; à la fin, son maître étant éveillé, M. Jean lui raconta, selon ses instructions de la veille, ce qu'il avait appris de Mme de Saint-Géran et de son entourage. Elle possédait, à l'autre extrémité de la place, et tout en face desArmes de France, une belle et grande maison, que monsieur pouvait voir de sa fenêtre, et, depuis une année qu'elle était veuve, elle était devenue un objet de curiosité pour tous, d'intérêt pour quelques-uns. Son mari était né dans cette ville même, où elle n'était qu'une étrangère, et l'on n'attendait plus que son mariage avec quelqu'un du pays pour la couvrir d'une entière adoption.
Sa conduite était celle d'une honnête femme qui tient à l'estime publique; mais les voltairiens disaient qu'elle était trop dévote. Elle était bonne aux pauvres, attentive à payer ses moindres dettes. Les dames de la ville d'en haut l'accusaient de pousser trop loin l'art de la toilette et ne lui pardonnaient pas les robes et le chapeaux qu'elle faisait venir de Paris. Ce jour même, à quatre heures, l'heure du beau monde, il y avait chez la dame un dîner de douze couverts, et M. Romain Rocaillon (c'était le vrai nom du don Juan) devait faire en ces salons sa première entrée. On parlait tout haut de son mariage avec la belle veuve, et pas un ne prévoyait le plus léger obstacle à ce mariage, que la ville entière appelait de tous ses voeux.
Ces rumeurs, que M. Jean rapportait à son maître, étaient trop d'accord avec les découvertes que celui-ci avait déjà faites, pour qu'il leur accordât une attention bien sérieuse. En ce moment il prenait terre, et son siège était fait. Il avait l'ensemble et le fond de sa comédie; quant aux détails, il comptait fort sur les hasards de la répétition générale ou, disons mieux, de la première représentation de son drame.
A demi caché, il voyait passer sous sa fenêtre les différents groupes qui s'en vont, le dimanche, aux offices de la principale église, et tout de suite il reconnut ses personnages: les deux demoiselles Levallois, l'une grande et sèche, l'autre assez semblable à une oie endimanchée. Il reconnut le percepteur des contributions directes à la façon dont il comptait, sans le vouloir, les portes et les fenêtres de chaque maison. Il fut tenté de saluer maître Urbain, le notaire. Il avait passé la quarantaine, et ses cheveux noirs étaient mêlés de cheveux blancs. Mais la beauté de son visage et le sérieux de son regard attiraient tous les suffrages. Le petit sacripant, son voisin quasi-muet de la diligence, enharnaché d'un habit vert pomme, allait et trottait menu dans la rue, interrogeant tous les visages et très inquiet d'être reconnu.
Tout à coup, au milieu de la place, simplement vêtues et cependant très élégantes, deux dames passèrent d'un pied léger. Elles semblaient se sourire l'une à l'autre. La première approchait de la quarantaine; elle était de belle taille, de bel embonpoint. Ses cheveux blonds encadraient, d'une façon charmante, un calme et doux visage. Elle occupait encore le beau milieu de la jeunesse; elle avait la démarche et le maintien d'une femme honorée, à qui jamais personne, homme ou femme, n'a manqué de respect. De sa main bien gantée elle tenait la main d'une jeune personne qui n'avait guère plus de seize ans, très mignonne et cependant très formée, avec de beaux yeux noirs. Ah! que celle-ci était jolie et que celle-là était charmante!
—Je suis bien sûr, se disait notre héros, que voicima cousineet sa nièce. Hélas! quel dommage! et quel crime de donner toutes ces beautés à ce faquin de Romain Rocaillou! Passez, passez, Mesdames, un homme est là qui veille sur vous.
Tout à côté de la demoiselle, une petite servante au pied leste, à l'air éveillé, portait leur livre de messe et leur servait de garde du corps.
—Voilà ma Bretonne. Elle a l'air d'une vaillante et honnête fille, et je ne serais pas étonné que ce malbâti aux cheveux jaunes, qui s'en va la main dans sa poche et les yeux baissés, ne fût M. Jolibois en personne.
Plus la sonnerie de la messe arrivait aux trois derniers coups, plus ce petit monde allait rapide et serré dans la rue.
—Holà! hop! gare à vous! criait à l'autre extrémité, d'une voix de stentor, un grand dadais huché sur un tilbury à soufflet que traînait un vieux cheval. Le cheval piaffait, le fouet claquait, l'homme au tilbury hurlait; tout s'effaçait et pâlissait devant cette tempête à deux roues.
—Je reconnais bien làmon animal Gloria, se disait M. Fauvel. Le voilà bien: vantard, bavard, impertinent, faquin. Je ne donnerais pas dix écus de son tilbury, de son cheval et de lui-même par-dessus le marché.
Peu s'en était fallu cependant que ce maladroit n'écrasât la petite Basse-Brette, à force de torturer un pauvre animal qui ne demandait qu'à marcher doucement.
M. Romain descendit de son tilbury à la porte desArmes de France, et quand il eut bien recommandé à haute vois qu'on essuyât l'écume de son cheval, il entra pour jouer une poule avec son ex-ami le commis voyageur. Ils se parlaient d'une façon malséante, à en croire certains accès de voix qui leur échappaient entre deux effets de bille, dont eux seuls étaient les juges et les témoins.
M. Fauvel, quand il eut bien étudié le théâtre où tout à l'heure il allait jouer un si grand rôle:
—Au fait, se dit-il, il me manque au moins un confident. C'est une loi très sensée et très juste de notre art poétique de ne point être seul. En vain auriez-vous le génie et la volonté suffisants pour l'accomplissement du drame, encore faut-il avoir quelqu'un qui vous réponde si vous l'interrogez, qui vous admire aux belles scènes et qui vous conseille aux passages difficiles. Deux hommes qui s'entendent bien et qui vont du même pas, font tout de suite un grand chemin, celui-ci s'appuyant sur celui-là. Mais un confident désintéressé ou, mieux encore, un confident qui aurait un intérêt tout-puissant à voir châtier ces perfides, où donc le trouver en ce jour, et juste à l'heure où la toile va se lever, après une ou deux ritournelles de l'orchestre?
Ainsi songeant, notre malheureux poète restait plongé dans ses profondes réflexions. M. Jean, entr'ouvrant la porte, hésita quelque peu, tant il avait peur de déranger les combinaisons de son jeune maître. A la fin, cependant:
—Monsieur, dit-il, veut-il recevoir le lieutenant en premier, M. GastonMoreau, des chasseurs d'Afrique? Il attend la réponse de Monsieur.
—Gaston Moreau, un Africain… Mais êtes-vous bien sûr de ce que vous dites là?
—D'autant plus sûr, Monsieur, que le jeune homme m'a demandé si j'étais bien le valet de chambre de Monsieur; puis, à voix basse et de la façon la plus discrète, il m'a dit le nom de Monsieur, et, comme je semblais ne pas savoir ce nom-là: «Je suis sûr, m'a-t-il dit, de ce que j'affirme. Il n'y a pas deux hommes en toute la France qui aient l'esprit et le regard de cet homme-là.»
Jean parlait encore, que l'on vit entrer le jeune officier dans son bel habit tout neuf, orné d'une épaulette brillante, avec une riche épée au côté, et des gants jaunes, un vrai colonel d'opéra-comique.
—Ah! Monsieur, s'écria-t-il en prenant les mains de M. Fauvel, pardonnez-moi si je suis indiscret; mais je connais votre esprit, et je suis si malheureux!
Sur quoi, Jean étant sorti et la porte étant refermée, il fut facile au poète de deviner qu'il venait de rencontrer mieux que son confident… son complice… un bel amoureux de Mlle Laure, un vrai jeune homme, intelligent comme on ne l'est guère que lorsqu'on est possédé du véritable amour. Il regardait M. Fauvel de ses grands yeux doucement éblouis.
—Je vous aime depuis longtemps, lui dit-il; je sais par coeur toutes vos chansons; j'ai joué toutes vos comédies; je suis tour à tour M. Paul ou M. Gonthier, et, la première fois que j'ai vu Mlle Laure, elle m'a frappé par sa ressemblance avec Mlle Léontine Fay, votre amoureuse. Ainsi je ne suis point un étranger pour vous; vous me devez votre amitié; je la réclame et je la veux. Hier soir, je vous vis entrer dans ce logis, et je vous reconnus du premier coup d'oeil; mais ce matin, voyant que personne en cette ville ne savait votre arrivée, et que vous aviez passé la nuit dansnos murs, j'ai gardé le silence.
—Et vous avez bien fait, reprit M. Fauvel; mon incognito était une garantie. Ils sont là dedans une douzaine de coquins des deux sexes qui croient tenir Mme de Saint-Géran et sa nièce dans leurs filets. Dieu merci, je sais leurs projets, et j'espère avant peu les déjouer. Voulez-vous être avec moi de moitié dans cette bonne action?
Alors ces deux jeunes gens (il n'y avait entre eux qu'une légère différence d'âge) s'entendirent à merveille, et le poète remarqua tout de suite à quel point s'était éveillé l'esprit du jeune officier à jouer ses petites comédies. Ils s'occupèrent tout d'abord du don Juan, dont on entendait confusément les paroles. M. Romain était la bête noire de Gustave, qui l'avait traité comme un pleutre en toute occasion, dans le collège, hors du collège.
—Il n'y a pas de clerc d'huissier qui ne soit plus intelligent que ce Romain, disait-il. Il est insolent et lâche, et si, par hasard, il rencontre un homme intimidé de son bruit, vous mourriez de rire à voir ses airs de matamore. Or, que la ville entière ait choisi justement ce triste sire pour en faire le mari de la plus belle et de la plus honnête personne de tout le département, voilà ce qui s'appelle une méchanceté sans exemple. Et cependant il crie à haute voix sa victoire; il l'escompte à tous les estaminets du grand chemin; il la raconte à tous les commis voyageurs. Son audace égale au moins sa sottise; et songer qu'il y a, non loin d'ici, un très galant homme, appelé Me Urbain, coeur dévoué, qui ose à peine lever les yeux sur cette beauté, livrée à un pareil butor!
Me Urbain était justement l'oncle de Gaston, Gaston avait deviné tout son secret. Quant à lui, qui n'avait que la cape et l'épée, il était un amoureux sans espérance. Il s'était bien juré de n'en jamais rien dire à Mlle Laure, et peu s'en faut qu'il n'eût chanté:
Un vrai soldat sait souffrir etse taireSans murmurer.
A chaque instant grandissait l'amitié des deux compagnons. Une heure allait sonner; ils n'avaient pas de temps à perdre avant de prendre une décision.
—Voilà, dit M. Fauvel, ce qu'il faut faire. Êtes-vous hardi?
—Ma foi, je n'en sais rien; disons mieux, je ne le crois pas. Cependant je ferai volontiers ce que vous ferez.
—C'est bien dit; mais moi, je vais commencer par faire ce que vous avez déjà fait: je vais me faire beau; puis, quand je serai, comme vous, tiré à quatre épingles, savez-vous où nous irons? Nous irons bras dessus bras dessous, à quatre heures sonnantes, dîner chez Mme de Saint-Géran.
—Dîner chez Mme de Saint-Géran, maître! Y pensez-vous? Elle a justement douze personnes à dîner aujourd'hui, tout ce que la salle à manger peut contenir. Aujourd'hui même on lui présente M. Romain, roi de la fête, et vous vous présenteriez vous-même en disant qui vous êtes; Jolibois, le factotum, vous jetterait la porte au nez. Vous connaissez Mme de Saint-Géran?
—Je ne lui ai jamais parlé; encore ce matin, avant dix heures, je ne l'avais jamais vue. Il faut cependant que vous y veniez dîner avec moi; et, comme une difficulté de plus ajoute aux ardeurs d'une grande âme, nous aurons soin d'entrer les derniers, quand les convives seront au grand complot. Mais, s'il vous plaît, passez dans mon salon, mettez-vous à la fenêtre, et voyez ce qui se passe autour de nous.
Et, pendant que son jeune complice se tenait à la fenêtre, M. Fauvel faisait une grande toilette, à la façon des petits-maîtres du Gymnase. En ces beaux jours d'un automne resplendissant, il se permit le pantalon de nankin, le gilet de piqué blanc à la Robespierre et l'habit bleu à boutons d'or, rehaussé d'une fraîche rosette d'officier de la Légion d'honneur; des bas de soie et des escarpins en cuir verni, des gants d'un gris clair, et tout ce que le beau linge a de plus parfait, sans oublier une cravate noire à petits pois et deux manchettes en linon plissé; pas un bijou; un mouchoir de batiste à rendre jalouses toutes les demoiselles de la maison Levallois; des cheveux bouclés par la nature un peu, et beaucoup par la main de M. Jean, tel était ce jeune homme en ses belles années. S'il n'était point tout à fait beau, il avait la grâce et l'attrait; l'intelligence était dans son sourire, et la volonté dans son regard.
Né timide, il avait conquis peu à peu l'assurance heureuse d'un homme honoré de tous les honnêtes gens, qui marche à grands pas dans le grand chemin de la fortune, et qui se dit à lui-même:
—Nul n'aura de reproches à me faire, et pas un seul petit écu que je n'aie gagné en donnant à la foule attentive de sages leçons, de bons conseils, une innocente et saine gaieté. Au milieu de tant de fortunes qui ont coûté tant de larmes, qui représentent tant de douleurs, le déshonneur de celui-ci, la mort et la ruine de celui-là, je compose une fortune innocente à force de bons mots, de douces gaietés, d'aimables chansons. Pas un homme, ami des faciles loisirs, qui ne me donne en passant son obole, et qui plus tard songe à me la reprocher. Il est mon bienfaiteur, mais sans nulle contrainte; il m'a fait une petite part de son bien, en échange de mon zèle à lui plaire, à l'instruire, à lui faire oublier les heures, à corriger gaiement ses petits vices, à lui montrer, sans fiel, ses petits ridicules.
Telle est, en effet, la justice suprême que peut se rendre un honnête écrivain, ami de l'ordre et de ses plaisirs, et voilà le fond d'où venait à M. Fauvel son légitime orgueil. A peine il venait de jeter son dernier coup d'oeil à la glace de la cheminée:
—Arrivez vite, disait Gaston à voix basse, ou vous allez manquer M. Romain. Le voyez-vous là-bas, à pied, se dirigeant vers la boutique de ce grand coiffeur de Paris? Voilà sa Jouvence; il en sortira frisé, busqué, musqué. On ajuste en même temps monsieur son cheval, dans la cour de l'hôtel, à un harnais qui porte une couronne de comte et des pompons nacarat.
Gaston riait, le poète riait aussi. En effet, ils virent passer le tilbury conduit par le groom de M. Romain. Dix minutes plus tard, M. Romain en personne, les cheveux en coup de vent, une rose au côté, les breloques au grand complet, le chapeau sur l'oreille, entrait droit comme un cierge et saluant du fouet les assistants émerveillés dans l'avenue qui conduisait au perron de la maison de Mme de Saint-Géran. Il descendit de sa voiture avec une imposante majesté. A la façon dont la porte à double battant fut ouverte, on pouvait deviner que ce grand homme était impatiemment attendu.
Ici le poète et l'officier se regardèrent: le moment d'agir était venu. Nos deux jeunes gens, la canne à la main, traversèrent l'avenue, et, la porte étant ouverte, ils se trouvèrent dans l'antichambre, au grand étonnement de M. Jolibois, qui se demandait pourquoi les chiens, qui avaient tant hurlé, ne hurlaient plus. M. Fauvel entra le premier, suivi de son jeune compagnon, qui déjà commençait à pâlir. Il demanda d'une voix nette et brève à saluer Mme de Saint-Géran; et Jolibois, très interdit, balbutiait quelques excuses, disant qu'il était bien fâché, mais que madame allait se mettre à table avec ses amis; que l'heure d'une visite était mal choisie, et qu'il priait ces messieurs de revenir le lendemain sur le midi.
Le Jolibois n'était pas ce qui s'appelle un orateur; mais autour de lui s'agitait, leste et preste, en cette antichambre, une fillette en bonnet rose, en blanc tablier, très accorte et très curieuse, la petite Basse-Brette que nous avons entrevue un instant lorsqu'elle accompagnait sa maîtresse à l'église. A peine elle eut jeté sur le poète le regard vif et perçant d'une fille intelligente, elle reconnut l'original du beau portrait gravé que sa maîtresse avait accroché dans son cadre d'or, à la plus belle place de sa bibliothèque.
—Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, que madame sera contente! Entrez,Monsieur, vous êtes chez vous.
Puis, sans crier gare, et le Jolibois se demandant si elle n'était pas folle, elle ouvrit à deux battants la porte du salon.
En ce moment, la dame de céans, assise dans une bergère, semblait accablée à la fois de la tristesse de sa situation présente et des discours vraiment étranges que lui tenait M. Romain, son vainqueur. Il était entré à la façon de l'ouragan, en débitant, avec de grands gestes, un compliment copié dans leSecrétaire des amants.
—Ah! belle dame, avait-il dit, et tant et tant il avait remercié la belle dame d'encourager ses espérances, il sentait au fond de son âme une telle joie, et, sans attendre une réponse, il faisait de si beaux serments, pendant que chacun l'écoutait, et que tout bas on murmurait: «Il est charmant!»
Dieu sait cependant que la veuve n'écoutait guère les déclarations de ce pleutre. Elle l'avait jugé d'un coup d'oeil; rien qu'à le voir, elle avait compris qu'elle n'appartiendrait jamais à ce bellâtre. Et pourtant comment faire, et comment se dépêtrer de ces mille étreintes qui, depuis tantôt trois mois, la serraient et la pressaient de toutes parts! Le voilà donc ce grand Romain, cet esprit tant vanté! Certes, elle ne l'avait point appelé, mais elle l'avait laissé venir; elle avait souffert qu'on l'invitât en son nom. Même ce dîner d'aujourd'hui, il était donné tout exprès en l'honneur de M. Romain. Jamais elle n'avait mieux compris qu'en ce moment la solitude et l'abandon de son veuvage, et comment chacun de ses prétendus amis semblait conspirer contre son repos. Elle était seule au monde. Un parent de son mari, qui l'aurait pu défendre, était tombé dans les abîmes du vice et de la misère; elle le tenait éloigné d'elle à la faveur d'une pension payable à Paris. Aussi bien, quand Javotte entra, disant:
—Madame, voici votre cousin de Paris!
La pauvre femme imagina que c'était son pensionnaire, et, fermant les yeux pour ne point le voir: «C'est à ce coup, se disait-elle, que j'arrive au comble de l'humiliation.»
Bref, l'infortunée en avait tout ce qu'elle pouvait porter, et quand le bon Fauvel, s'approchant d'elle, et prenant dans ses mains ses deux belles mains qu'elle semblait retirer, lui dit de sa voix d'un si beau timbre:
—Allons, ma cousine, accordez un regard de bonté à votre ingrat cousin qui vous aime toujours!
Elle ouvrit lentement, comme on les ouvre en songe, ses grands yeux pleins d'étonnement, de surprise et de joie enfin. Elle aussi elle reconnut ce doux visage où l'esprit et la bonté se mêlaient dans un si calme et si parfait accord. Elle ne l'eût pas rêvé plus habile et plus charmant. A l'instant même, elle se sentit sauvée. Elle se leva, triomphante, de son siège, en arrangeant les longs plis de sa robe, et d'une voix légère:
—Ah! mon beau cousin, lui dit-elle, vous vous êtes fait bien attendre, et cependant soyez le bienvenu.
Son sourire était gai, ses yeux riaient. Elle était une de ces créatures douces et faibles qui ne sont heureuses que dans le calme et le repos. Puis enfin elle accorda un regard au jeune compagnon de ce cousin qui venait avec tant d'à-propos, et lui fit un beau salut.
—Permettez-moi, ma chère cousine, de vous présenter un jeune Africain de mes amis, très brave homme, et sachant par coeur tout mon répertoire. Or, voici le raisonnement que j'ai fait: Je me suis dit ce matin même: il y aura tantôt douze personnes à la table de Mme de Saint-Géran; si je viens seul, je ferai le treizième et je ne serai pas bon à jeter à ses chiens. Grâce à mon ami le lieutenant, nous serons quatorze; au besoin, on dressera la petite table, et tout ira pour le mieux.
Chacun prêtait l'oreille aux paroles du nouveau venu. Seul, dans son coin, le grand Romain se dépitait que l'attention fût passée à ce cousin de malheur. En vain il s'efforçait de reprendre le fil de la conversation qui s'était brisé entre ses mains, il avait perdu tout crédit; il sentait le sol se dérober sous ses pas; ses meilleures plaisanteries étaient à peine écoutées; ses bons mots, que chacun, il n'y a qu'un instant, admirait en toute confiance, étaient semblables à des flèches émoussées, et quand le Jolibois, très interdit, très mécontent, annonça que madame était servie, en vain M. Romain offrit son bras à la dame.
—Apprenez, Monsieur, lui dit le poète, que c'est un des privilèges de ma cousine de choisir le convive à sa droite, et je lui conseille d'offrir son bras et la place d'honneur à son notaire, M. Urbain. Quant à vous, mon officier, vous ne demanderez pas mieux que de conduire à la petite table Mlle Laure. En même temps, il offrait son bras à une bonne femme, au visage aimable et gai, et qui semblait toute contente.
—Ah! disait-elle, Dieu soit loué, voici M. Romain remis à sa place, et je savais bien que vous n'abandonneriez pas votre aimable cousine à tant de perfides conseils.
Et, cette fois, Mme de Saint-Géran, entourée à souhait par ce bel esprit qui semblait l'avoir adoptée, et par ce brave homme de notaire qui l'aimait de toute son âme; heureuse aussi du gazouillement de la petite table et parfaitement oublieuse du beau Romain, qui ne songeait plus qu'à manger, le dîner fut parfaitement agréable. Elle avait déjà pardonné cette conjuration presque innocente, qui s'explique facilement par l'ennui d'une petite ville. Plusieurs incidents égayèrent encore ce repas commencé sous de tristes auspices.
Au dessert, comme on offrait à ces messieurs du vin de Champagne et du vin de Bordeaux:
—Non, non, disait M. Fauvel, ne soyons pas infidèles au grand cru de Saint-Géran. Javotte aura l'honneur de nous le verser de sa main brune, et nous viderons nos verres à la santé de ma chère cousine. Au reste, à tout seigneur tout honneur. Ce clos de Saint-Géran, qui a soulevé dans ces contrées de si grosses tempêtes, proclamé par les uns, insulté par les autres, grâce à M. Romain que voilà, il sera désormais imprimé dans les meilleurs catalogues des meilleures maisons de Paris. Désormais, ma cousine est riche, et si elle prend un nouveau mari, elle pourra choisir.
La belle humeur du dessert se prolongea dans le salon. Au moment du cigare, et pendant que ces messieurs apportaient au beau Romain des consolations dont il avait si grand besoin, les vrais amis de Mme de Saint-Géran se regardaient, tout charmés de cette aventure, et voilà, tout d'un coup, que la dame et sa nièce, le poète et l'officier, le notaire et la baronne sont pris d'un fou rire. Ils riaient d'aise et de contentement; ils riaient d'un rire abondant en joie, en bel esprit, en vengeance aussi, tant ils s'en voulaient d'avoir redouté un seul instant M. Romain et ses atteintes. Sur l'entrefaite, il rentra dans le salon, et voyant tout ce monde en joie, il demandait ce qu'on avait à rire; et le rire alors de recommencer de plus belle. Il n'y eut pas ce soir-là d'autre explication entre les divers acteurs de ce petit drame, et bien des fois, depuis ce jour dont il se souvenait avec un certain orgueil, M. Fauvel répétait qu'il n'avait jamais rencontré dans toute sa vie, à pas une de ses comédies, un plus agréable et plus naturel dénouement.
Il passa tout un mois dans un pavillon du jardin de la maison de Mme de Saint-Géran. Il s'éveillait de très bonne heure, et se promenait tout au loin dans la campagne, en rêvant. Les hôtes du logis ne le voyaient guère qu'à l'heure du dîner, mais il leur appartenait toute la soirée. Il était simple et de bonne humeur, ajoutons qu'il était de bon conseil. Le jour même de son départ, il conseillait à Mme de Saint-Géran d'épouser M° Urbain, le notaire; il conseillait au jeune officier de retourner en Afrique et de gagner les épaulettes de capitaine. A Mlle Laure, il conseillait d'attendre encore deux ou trois ans que son heure eut sonné de donner sa main à Gaston. A Javotte, il conseilla de porter des jupons moins courts, et de moins rire au premier venu, attendu que cela déplaisait au fils unique du vigneron Thomas. Il avait déjà conseillé à Jolibois de déguerpir et de chercher fortune ailleurs. Il n'y eut pas jusqu'à don Juan Romain qui ne vint chercher conseil et consolation auprès du faiseur de comédies, et celui-ci lui conseilla de vendre au rabais son tilbury et son cheval, de renoncer au pantalon à la cosaque, aux bottes à la hussarde, au chapeau en coup de vent, au foulard rouge, au tapage, et aux veuves à marier. S'il ne fit pas de ce fameux Romain un homme sage, il en fit un homme assez modeste pour ne pas rêver la gloire, la majesté et l'indépendance. Il eut donc le bonheur de comprendre, avant son départ, que tous ses conseils seraient suivis, et quand il revint à Paris, trois mois après son retour, il fit représenter un proverbe intitulé:Un peu d'aide fait grand bien, et le public, fidèle à son poète, applaudit de grand coeur Romain, Javotte et Jolibois.
Quiconque voudra savoir les premiers commencements du roi Henri IV, le roi Bourbon remplaçant les Valois sur le trône des rois de France, aura grand soin de s'enquérir des destinées de sa soeur Catherine, et de sa première épouse, Marguerite. Elles ont chèrement payé l'une et l'autre l'honneur d'appartenir de si prèsau conquérant du sien. Heureusement l'histoire de Catherine, une héroïne, un grand courage, une vertu, n'est plus à faire; il n'y a pas longtemps que Mme la comtesse d'Armaillé racontait cette vie austère et charmante à la façon d'un grand écrivain tout rempli de son sujet. Catherine de Navarre, obéissant au roi son frère, a poussé le dévouement fraternel jusqu'à sa limite extrême; oublieuse d'elle-même et de sa fortune, elle eût tout sacrifié au roi Henri, sa conscience et sa croyance exceptées. Et lorsque, enfin, par tant de victoires, de conquêtes et d'accidents imprévus, le roi de Navarre est devenu le roi de France, quand il est le maître absolu dans Paris, sa grand'ville, au moment où la princesse Catherine, mariée au duc de Bar, s'est consolée enfin de n'avoir pas disposé de sa main selon son coeur, elle meurt, obscure et cachée, et son frère ingrat s'occupe à peine d'élever un tombeau à cette admirable servante de ses ineffables grandeurs.
La princesse Marguerite, la première femme du roi de Navarre, offre un contraste complet avec la princesse Catherine. Elle a tout l'orgueil de la maison de Valois; elle est superbe, intelligente, et pour peu que son époux le Béarnais eût voulu tirer un bon parti de cette associée à sa fortune, il eût rencontré près d'elle une consolation, un bon conseil, une illustre et digne assistance. Mais quoi! le roi protestant se méfiait de la catholique maison de Valois! Jeune homme, il en avait subi trop de violences et trop d'injures pour n'en point faire porter le ressentiment à sa jeune et charmante épouse. Il ne pouvait guère oublier que son nom était inscrit sur la liste rouge de la Saint-Barthélémy; ce papier rouge disait qu'il fallait tout d'abord arracher les racines du protestantisme, à savoir: le roi de Navarre, le prince de Condé, l'amiral de Coligny. Si donc Charles IX et Catherine de Médicis effacèrent de leur liste fatale le nom de leur gendre et beau-frère, ce fut par une espèce de miracle. Ainsi l'on trouverait difficilement dans toute l'histoire un mariage conclu sous de plus tristes auspices. Mal commencé, il a fini par un divorce.
Mais, ceci dit, on ne peut s'empêcher d'arrêter un regard clément et charmé sur les grâces infinies de cette aimable et parfaite beauté, la reine de Navarre, et, chaque fois que nous la rencontrons dans les sentiers de l'histoire, volontiers nous contemplons cette éloquente et belle princesse, ornement de la brillante cour où fut élevée la reine d'Écosse, Marie Stuart, et qui se ressentait encore des beaux-arts, de la poésie et des splendeurs du règne de François 1er.
En traversant Paris, le vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche, s'étant introduit au Louvre, en plein bal, et voyant passer la reine de Navarre au bras de son frère le roi de France:
—On a tort, disait don Juan, de l'appeler une reine, elle est déesse, et trop heureux serait le soldat qui mourrait sous sa bannière, pour la servir!
—Qui n'a pas vu la reine de Navarre, celui-là n'a pas vu le Louvre! s'écriait le prince de Salerne.
Et les ambassadeurs polonais, quand la jeune reine les eut harangués, dans ce beau latin qu'elle parlait si bien, à la grande honte de tous ces gentilshommes français qui ne savaient pas un seul mot de latin, en leur qualité de nobles:
—Nous nous sommes trompés, disaient-ils, c'est bien cette belle tête-là qui était faite pour porter notre couronne!
Elle était l'enchantement du Louvre et l'honneur de ses fêtes; quand elle s'en fut en Navarre, au royaume de son mari, elle éclipsa soudain la princesse Catherine, et ce peuple, assez pauvre et vivant de peu, ne pouvait se lasser de contempler les magnificences de sa reine, en robe de toile d'argent, aux manches pendantes, et si richement coiffée avec des diamants et des perles, qu'on l'eût prise pour la reine du ciel. Elle inventait les modes que portaient toutes les reines de l'Europe; elle portait des robes en velours incarnat d'Espagne et des bonnets tout fins ornés de pierreries, et c'était une fête de la voir, «ornée de ses cheveux naturels, avec ses belles épaules, son beau visage blanc, d'une blanche sérénité, la taille haute et superbe, et portant sans fatigue et sans peine le plus beau drap d'or frisé et brodé, d'une grâce altière et douce à la fois.»
Quand elle passait dans les villes, les plus grands de la cité se pressaient autour d'elle pour entendre parler sa bouche d'or; à chaque harangue, elle répondait par une parole improvisée, et chacun restait charmé de sa courtoisie. Mais le Louvre était sa vraie patrie, et, dans les premiers jours de son mariage, il n'y avait pas de plus beau spectacle que de voir le jeune roi de Navarre donnant le signal de la fête et dansant laPavanne d'Espagne, «danse où la belle grâce et majesté sont une belle représentation; mais les yeux de toute la salle ne se pouvoient saouler, ny assez se ravir par une si agréable veue; car les passages y estoient si bien dansez, les pas si sagement conduits, et les arrests faits de si belle sorte, qu'on ne sçauroit que plus admirer, ou la belle façon de danser, ou la majesté de s'arrester, représenter maintenant une gayeté, et maintenant un beau et grave desdain: car il n'y a nul qui ne les ait veus en cette danse, que ne die ne l'avoir veue danser jamais si bien, et de si belle grace et majesté qu'à ce roy frère, et qu'à cette reyne soeur; et quant à moy, je suis de telle opinion, et si l'ay veue danser aux reynes d'Espagne et d'Ecosse.»
Qui parle ainsi? Brantôme, un homme d'armes ami des grands capitaines. On peut l'en croire, quand il parle des dames de la cour de France! Il les connaît bien, il les montre à merveille; il applaudit à leur faveur; il ne se gêne point pour pleurer sur leurs disgrâces. A côté de Brantôme il y avait, pour célébrer la reine de Navarre, un poète, un grand poète appelé Ronsard, l'ami de Joachim Dubellay.Le grand Ronsard, comme on disait sous le règne de Henri IV! Et quand Ronsard et Brantôme, éclairés des mêmes beautés, se rencontraient, ils célébraient à l'envi Madame Marguerite:
Il fault aller contenterL'oreille de Marguerite,Et dans son palais chanterQuel honneur elle mérite.
Et c'était, du poète au capitaine, à qui mieux mieux chanterait la dame souveraine. Aux vers de Ronsard applaudissaient tous les beaux esprits et tous les grands seigneurs de son temps: le cardinal de Lorraine, le duc d'Enghien, le seigneur de Carnavalet, Guy de Chabot, seigneur de Jarnac. Pendant vingt ans, sur la guitare et sur le luth, les jeunes gens, les pages, les demoiselles, le marchand dans sa boutique et le magistrat dans sa maison ont chanté la chanson de Marguerite:
En mon coeur n'est point écriteLa rose, ny autre fleur,C'est toi, belle Margarite,Par qui j'ai cette couleur.N'es-tu pas celle dont les yeusOnt surprisPar un regard gracieusMes esprits?
Cette aimable reine, habile autant que femme du monde, et bien digne d'avoir partagé la nourriture et l'éducation de la reine d'Écosse et de la reine d'Espagne, Elisabeth de Valois, la seconde femme de Philippe II, avait écrit, dans les heures sombres de sa vie, au moment où la plus belle enfin se rend justice, un cahier contenant les souvenirs de sa jeunesse. Il n'y a rien de plus rare et de plus charmant que ces mémoires parmi les livres sincères sortis de la main d'une femme. Le style en est très vif, l'accent en est très vrai. Le premier souvenir de la jeune princesse est d'avoir accompagné à Bayonne sa soeur, la reine d'Espagne, que la reine mère et le roi Charles IX conduisaient par la main au terrible Philippe II. La princesse Marguerite était encore une enfant, mais elle se rappelle en ses moindres détails le festin des fiançailles. Dans un grand pré entouré d'une haute futaie, une douzaine de tables étaient servies par des bergères habillées de toile d'or et de satin, selon les habits divers de toutes les provinces de France. Elles arrivaient de Bayonne sur de grands bateaux, accompagnées de la musique des dieux marins, et, chaque troupe étant à sa place, les Poitevines dansèrent avec la cornemuse, les Provençales avec les cymbales, les Bourguignonnes et les Champenoises dansèrent avec accompagnement de hautbois, de violes et de tambourins; les Bretonnes dansaient les passe-pied et les branles de leur province. D'abord tout alla le mieux du monde; une grande pluie arrêta soudain toute la fête.
Au retour de ce beau voyage, la jeune princesse Marguerite s'en fut rejoindre au Plessis-les-Tours (la ville favorite du roi Louis XI) son frère le duc d'Anjou, qui déjà, à seize ans, avait gagné deux batailles. Il était, évidemment, le favori de la reine mère et déjà très ambitieux. Il choisit pour confidente sa soeur Marguerite: «Oui-da, lui dit-elle, et comptez, Monsieur mon frère, que moy estant auprès de la royne ma mère, vous y serez vous-mesme et que je n'y serai que pour vous!»
Ainsi, déjà si jeune, elle entrait, par la faveur de la reine mère et par la confiance de son frère, dans les secrets de l'État. Bientôt les ambassadeurs se présentèrent pour solliciter la main de la jeune princesse. Il en vint de la part de M. de Guise, il en vint au nom du roi de Portugal, enfin le nom du prince de Navarre fut prononcé. Ce dernier mariage était dans les volontés de Catherine de Médicis. La veille de ce grand jour, le roi de Navarre avait perdu la reine sa mère, il en portait le deuil, et il vint au Louvre, accompagné de huit cents gentilshommes, vêtus de noir, demander au roi de France la main de sa soeur Marguerite. Ils furent fiancés ce même soir, et, huit jours après, ces Béarnais, vêtus de leurs plus riches habits, menèrent à l'autel de Notre-Dame de Paris la jeune reine, habillée à la royale, toute brillante des pierreries de la couronne, et le grand manteau bleu, à quatre aunes de queue, porté par trois princesses. Toute la ville était en fête et se tenait sur des échafauds dressés de l'évêché à Notre-Dame, et parés de drap d'or. A la porte de l'église, le cardinal de Bourbon (c'est ce même cardinal de Bourbon que la Ligue a fait roi un instant sous le nom de Charles X) attendait les deux époux.
Qui l'eût dit cependant que tant de joie et de magnificences allaient aboutir, en si peu d'heures, au crime abominable de la Saint-Barthélémy? Les protestants étaient devenus le grand souci de la reine Catherine de Médicis et du roi Charles IX; ils étaient nombreux, hardis, bien commandés, hostiles aux catholiques, et leur perte, en un clin d'oeil, fut décidée. Honte à jamais sur cette nuit fatale, où le bruit du tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois, les plaintes des mourants, le sang des morts, les cris des égorgeurs remplirent la ville et le Louvre des rois de désordre et de confusion! Tout fut cruauté, perfidie, embûches impitoyables! La jeune reine, ignorante de ces trames dans lesquelles devaient tomber les amis, les partisans, les compagnons du roi de Navarre son mari, apprit seulement par le bruit du tocsin ces meurtres et ces vengeances qui la touchaient de si près. Elle avait passé sa soirée à causer de choses indifférentes avec la reine mère et le roi, bourreau de son peuple, sans rencontrer dans leur regard un avertissement, une pitié. Or, quand la reine mère, au moment où l'heure fatale allait sonner, commandait à sa fille qu'elle eût à rejoindre son mari dans sa chambre… évidemment elle l'envoyait à la mort.
—N'y allez pas, ma soeur, lui disait sa plus jeune soeur, ou vous êtes perdue!
—Il le faut, répondit la reine mère; allez, ma fille.
«Et moi, je m'en allay, toute transie et esperdue, sans me pouvoir imaginer ce que j'avois à craindre.»
Ah! quel drame, et comment était faite l'âme de Catherine de Médicis!
A peine endormis, dans une sécurité profonde, les jeunes époux entendent frapper à leur porte avec ces cris: «Navarre! Navarre!» Un malheureux gentilhomme du Béarn qui avait suivi le roi à Paris, M. de Tégean, percé d'un coup de hallebarde (le massacre était commencé), et poursuivi par les assassins qui le voulaient achever, enfonçait la porte de la chambre; et comme le roi de Navarre s'était levé au premier bruit du tocsin, pour s'informer des périls qu'il pressentait, le malheureux gentilhomme, entourant la jeune reine de ses bras suppliants: «Grâce et miséricorde! ô Madame, protégez-moi!» disait-il. Les meurtriers, sans respect pour la soeur du roi catholique, achevèrent leur horrible tâche sous les yeux de Marguerite éperdue, et le sang de M. de Tégean souilla le lit royal. Croirait-on, cependant, que cette horrible nuit de la Saint-Barthélemy, la reine Marguerite la raconte, en ses mémoires, avec aussi peu de souci que le dernier bal donné par le roi son frère!
Ces grands crimes ont cela de particulièrement abominable: il faut être à certaine distance pour en percevoir toute l'étendue, et pourtant, quelle que soit la concision de l'écrivain de ses propres Mémoires, la suite des événements arrive, inévitable, et parfois d'autant plus pressante que l'historien aura mis moins de temps à la préparer. Dans les premiers jours qui suivirent le terrible massacre, Henri de Navarre eut grand'peine à sauvegarder sa propre vie. Il était pour son beau-frère un sujet d'inquiétude, un objet de haine pour sa belle-mère. Ils se demandaient l'un l'autre, en toutes ces confusions, pourquoi ils avaient épargné le véritable chef des protestants? de quel droit ils le laissaient vivre? Ils comprenaient qu'avant peu l'intrépide et vaillant capitaine Henri de Navarre deviendrait le vengeur de ses coreligionnaires, et leur pressentiment ne les trompait pas.
Sur l'entrefaite, le roi Charles IX, tout couvert du sang de ses sujets, fut saisi, soudain, d'une maladie, incomparable et sans remède. Il se mourait lentement, sous l'épouvante et le remords. Pas un moment de trêve à sa peine et pas un instant de sommeil, son âme, à la torture, étant aussi malade que son corps. En toute hâte, la reine Catherine de Médicis rappela son troisième fils, le duc d'Anjou, qui était allé en Pologne chercher une couronne éphémère. Et cependant, chaque jour ajoutait aux tortures du roi Charles IX. Il était seul, en proie aux plus sombres pressentiments, cherchant à comprendre, et ne comprenant pas que c'était le remords qui le tuait. Il meurt enfin, chargé de l'exécration de tout un peuple, et le roi de Pologne accourt en toute hâte, à la façon d'un criminel qui se sauve de sa geôle. Il fut reçu à bras ouverts par la reine mère et par la jeune reine de Navarre, qui vint au-devant de lui, dans son carrosse doré, garni de velours jaune et d'un galon d'argent. Alors, les fêtes recommencèrent; on n'eût pas dit que la guerre civile était au beau milieu de ce triste royaume. Le roi et les dames acceptaient toutes les invitations des châteaux, des monastères et même des banquiers d'Italie. On allait, en grand appareil, par la Bourgogne et la Champagne, jusqu'à Reims, et, durant ces longs voyages, les plus beaux gentilshommes s'empressaient autour de la jeune reine, le roi de Navarre étant surveillé de très près, sans crédit, sans autorité, et portant péniblement le joug de la reine mère et les mépris du nouveau roi.
La reine Marguerite a très bien raconté comment le roi de Navarre a fini par échapper à ses persécuteurs. Nous l'avons dit:Il n'était pas sans crainte pour sa vie. Un soir, peu avant le souper du roi, le roi de Navarre, changeant de manteau, s'enveloppa dans une espèce de capuchon, et franchit les guichets du Louvre sans être reconnu. Il s'en fut à pied jusqu'à la porte Saint-Honoré, où l'attendait un carrosse qui le conduisit jusqu'aux remparts. Là, il monta à cheval, et, suivi de plusieurs des siens, le voilà parti. Ce ne fut que sur les neuf heures, après leur souper, que le roi et la reine s'avisèrent de son absence et le firent chercherpar toutes les chambres. Évidemment, il n'était pas au Louvre; on le cherche dans la ville, il n'était plus dans la ville. A la fin, le roi s'inquiète et se fâche, et commande à tous les princes et seigneurs de sa maison de monter à cheval, et de ramener Henri de Navarre mort ou vif. Sur quoi, plusieurs de ces princes et seigneurs répondent au roi que la commission était dure, et quelques-uns, ayant fait mine de le chercher, s'en revinrent au point du jour.
Voilà la reine Marguerite en grand'peine de cet époux qui ne l'avait point avertie; elle pleure et se lamente, et le roi son frère menace de lui donner des gardes. Par vengeance, il résolut d'envoyer des hommes d'armes dans le château de Torigny, avec l'ordre de s'emparer de la dame de Torigny, l'amie et la cousine de la reine Marguerite, et de la jeter dans la rivière. Ces mécréants, sans autre forme de procès, s'emparent du château à minuit. Ils mettent le manoir au pillage, et quand ils se sont bien gorgés de viande et de vins, ils lient cette misérable dame sur un cheval pour la jeter à la rivière… Deux cavaliers, amis de la reine Marguerite, passaient par là à la même heure, et voyant le traitement que subissait la dame de Torigny, ils la délivrent et la mènent au roi de Navarre. A cette nouvelle, la colère de la reine mère et de son digne fils ne connaît plus de bornes; ils veulent que la reine Marguerite leur serve au moins d'otage, et la voilà prisonnière et seule, et pas un ami qui la console. Il y en eut un, cependant, ami dévoué de la mauvaise fortune, un vrai chevalier, M. de Crillon, qui s'en vint, chaque jour, visiter la captive, et pas un des gardiens n'osa refuser le passage à ce brave homme.
Cependant le roi de Navarre avait regagné son royaume; il attirait à sa bonne mine, à sa juste cause, un grand nombre de gentilshommes. Il retrouvait son petit trésor très grossi par l'épargne de sa soeur Catherine; et, comme chacun lui représentait qu'il eût bien fait d'amener avec lui la reine Marguerite, il lui écrivit une belle lettre, dans laquelle il la rappelait de toutes ses forces, remettant sa cause entre ses mains, et déplorant sa captivité.
Henri III s'obstinait; mais la reine mère eut compris bien vite que l'injustice dont elle accablait sa propre fille était une grande faute.
«Elle m'envoya quérir, voua dira Marguerite en sesMémoires, qu'elle avoit disposé les choses d'une façon pacifique, et que si je faisais un bon accord entre le roi et le roi de Navarre, je la délivrerais d'un mortel ennui qui la possédait. A ces causes, elle me priait que l'injure que j'avois reçue ne me fit désirer plutôt la vengeance que la paix; que le roi en étoit marry, qu'elle l'en avait vu pleurer, et qu'il me feroit telle satisfaction que j'en resterois contente.»
Au même instant, Henri III frappait à la porte de la jeune reine, et lui demandait pardon, avec une infinité de belles paroles. Elle répondit à son frère qu'elle avait déjà oublié toutes ses peines, et qu'elle le remerciait de l'avoir plongée en cette solitude, où elle avait compris les vanités de la fortune. Cependant, quand elle demanda la permission d'aller rejoindre, en Navarre, le mari qui la rappelait, elle n'obtint que des refus, la reine et le roi lui remontrant que le roi de Navarre avait abjuré la religion catholique, qu'il était redevenu huguenot, et qu'il était plus menaçant que jamais.
C'était l'heure où s'ouvraient les états de Blois, où les catholiques organisaient la suinte Ligue, où le royaume était en feu, où plus que jamais les huguenots étaient suspects. La guerre civile approchait; on l'entendait venir de toutes parts, et plus les huguenots étaient menacés, plus la reine de Navarre sollicitait la permission de rejoindre son mari. Ce fut le plus beau moment de sa vie, à vrai dire; elle était éloquente en raison de tant de menaces et de périls:
«Non, non, disait le roi de France, vous n'irez pas rejoindre un huguenot. J'ai résolu d'exterminer cette misérable religion qui nous fait tant de mal, et vous, qui êtes catholique et fille de France, je n'irai pas vous exposer aux vengeances de ces traîtres.»
Plus il parlait, plus il menaçait, plus le danger était grand d'une fuite à travers la France, et plus la jeune reine était résolue à ne pas demeurer dans une cour où le nom de son mari était chargé de tant de malédictions.
Mais que faire et que devenir? Comment échapper à cette surveillance de tous les jours? La jeune reine imagina de se faire commander, par les médecins, une saison aux eaux de Spa, et le roi, cette fois, consentit au départ de sa soeur, par une arrière-pensée qu'il avait d'être agréable aux Flamands et de reprendre en temps opportun les Flandres au roi d'Espagne. A cette ouverture, Henri de France fut ébloui, et s'écria soudain:
«O reine, ne cherchez plus; il faut que vous alliez aux eaux de Spa. Vous direz que les médecins vous les ont ordonnées, qu'à cette heure la saison est propice, et que je vous ai commandé d'y aller. Bien plus, la princesse de la Roche-sur-Yon m'a promis de vous accompagner.»
Voilà comment ce bon sire fut dupe de son ambition d'avoir les Flandres. La reine mère, de son côté, ne vit, tout d'abord, que l'avantage de cette grande conquête et, sans soupçonner à sa fille une arrière-pensée, elle consentit à son départ. Comme elle avait toujours en sa réserve politique un projet caché, elle fit prévenir, par un courrier, le gouverneur des Flandres pour le roi d'Espagne, en demandant les passeports nécessaires pour ce long voyage. Or, le gouverneur des Flandres n'était rien moins que ce célèbre, ce fameux don Juan d'Autriche, vainqueur à Lépante, et qui comptait parmi ses soldats ce vaillant et divin génie appelé Michel Cervantes.
La reine mère, en ce moment, se rappelait l'éblouissement de don Juan d'Autriche à l'aspect de sa fille Marguerite, et comme, en plein Louvre, il l'avait comparée aux étoiles, avec une ardeur toute castillane: «Allez, ma fille, et songez aux intérêts de la France!» disait la reine mère, et déjà, dans sa pensée, elle voyait don Juan d'Autriche offrir à la belle voyageuse au moins les domaines de l'évêque de Liège, dans lesquels murmuraient doucement ces belles eaux de Spa, salutaires fontaines encore inconnues, réservées à une si grande célébrité.
Ainsi, pendant que la reine mère et le roi s'en allaient à Poitiers chercher l'armée de M. de Mayenne, afin de la conduire en Gascogne contre le roi de Navarre et les huguenots, la reine Marguerite allait, à petites journées, dans ces Flandres qu'elle ne songeait guère à conquérir. Elle était accompagnée en ce beau voyage de Mme princesse de la Roche-sur-Yon, de Mme de Tournon, sa dame d'honneur, de Mme de Mouy de Picardie, de Mme de Castelaine de Millon, de Mlle d'Atrie, de Mlle de Tournon, et de sept ou huit autres demoiselles des meilleures maisons. A cette suite royale s'étaient réunis M. le cardinal de Senoncourt, M. l'évêque de Langres, M. de Mouy, enfin toute la maison de la reine, à savoir: le majordome et le premier maître d'hôtel, les pages, les écuyers et les gentilshommes. La compagnie était jeune, élégante; elle faisait peu de chemin en un jour; elle fut la bienvenue, et trouva toutes sortes de louanges sur son passage:
«J'allois en une littière faite à piliers doublez velours incarnadin d'Espagne en broderie d'or et de soye nuée à devise. Cette littière étoit toute titrée et les vitres toutes faites à devise; y ayant, ou à la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec les mots en espagnol, en italien, sur le soleil et ses effets; laquelle étoit suivie de la littière de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame d'honneur, et de dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrioles ou chariots, où alloit le reste des dames et femmes d'elle et de moy.»
Écoutez la belle voyageuse; elle vous dira que tout cet appareil était fait uniquement pour augmenter le respect des peuples et l'admiration de l'étranger. Cependant, les villes sur la chemin du cortège avaient grand'peine à donner une hospitalité convenable à tant de princes, de princesses ou de seigneurs. Les campagnes étaient ruinées de fond en comble, et le paysan, dans ses champs dévastés, voyant passer tant de splendeurs inutiles, se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve.
Arrivée à la frontière du Cambrésis, la princesse errante trouva un gentilhomme que lui envoyait l'évêque de Cambrai. Ce gentilhomme annonça que son maître allait venir, et l'évêque, en effet, se montra, lui et sa suite, vêtus comme des Flamands, et beaucoup plus Espagnols que Français. Que dis-je? Ils se vantaient d'être les amis et les envoyés de ce même don Juan d'Autriche, un des grands admirateurs de la princesse, avant qu'elle ne fût reine de Navarre. Du milieu des fêtes du Louvre, et de tant d'intrigues de la cour des Valois, don Juan n'avait rapporté que l'image et le souvenir de la reine Marguerite. A la nouvelle de son voyage, il était accouru au-devant de la princesse, et il vint l'attendre aux portes de Cambrai, une grande cité fortifiée, et des plus belles de la chrétienté par sa citadelle et par ses églises. Il y eut, le même soir de cette entrée, une grande fête au palais épiscopal, un festin suivi d'un grand bal, le bal suivi d'unecollation de confitures. La jeune reine eut, ce même soir, pour la conduire, le gouverneur du château fort.
En ce temps-là, Cambrai appartenait encore à l'Espagne, et s'il n'eût fallu qu'un sourire, une bonne parole, pour s'emparer de ce dernier rempart de l'Espagne et donner à la France une si belle cité, Marguerite eût fait volontiers ce grand sacrifice. Au moins, si elle ne prit pas la ville, elle eut le grand talent de savoir comment on la pouvait prendre. Elle s'inquiéta de ses défenses; elle voulut connaître le nombre et la profondeur des fossés; comment la citadelle était gardée, et quels en étaient les côtés vulnérables. A toutes ces questions, faites avec un art digne de la meilleure élève de Catherine de Médicis, le gouverneur de Cambrai, qui voulait être agréable à tout prix, eut la condescendance de répondre. Il fit plus, il accepta la proposition que lui fit la jeune reine de l'accompagner jusqu'à Namur, et dans ce voyage, qui ne dura pas moins de douze jours, elle abattit le peu de résistance et d'orgueil qui restaient dans l'esprit du gouverneur. Malheureusement, don Juan veillait sur toute chose. Il n'eut rien refusé à la belle voyageuse, mais il n'était pas homme à lui donner un pouce de terrain dans les terres qui appartenaient à l'Espagne.
Et cependant, toutes ces villes flamandes luttaient de courtoisie. Elles étaient beaucoup plus riches que les villes françaises, et d'une hospitalité vraiment royale. A Valenciennes, Marguerite admira les belles places, les belles églises, les fontaines d'eau jaillissante; elle et sa suite furent frappées d'étonnement au carillon harmonieux de toutes ces belles horloges, dont chacune exhalait son cantique dans les airs doucement réjouis. Ces Flandres ont de tout temps excellé dans ces récréations à l'usage d'une ville entière. Elles aimaient la parade publique, les jardins, les musées, la fête à laquelle chacun prend sa part. Elles aimaient la justice et la gaieté; elles exécraient l'Espagne et les Espagnols. Le nom de Philippe II et celui du digne exécuteur de ses terribles volontés, le duc d'Albe, retentissaient dans les coeurs flamands comme un remords. Ils pleuraient le comte d'Egmont, décapité avec le comte de Horn, comme s'ils eussent été participants à son meurtre.
De ces cruels souvenirs leurs fêtes étaient troublées; mais sitôt qu'ils possédèrent la reine Marguerite, ces pays maltraités oublièrent, pour un instant, leur cruel ressentiment. Ce fut à qui serait le plus hospitalier pour la princesse, et les plus belles Flamandes, familières et joyeuses (c'est leur naturel), accoururent au-devant de l'étrangère avec tant de grâce et d'honnêteté, qu'elles la retinrent pendant huit jours. L'une d'elles, la principale de la ville, nourrissait son enfant de son lait, et comme elle était assise à table à côté de Marguerite, la princesse admira tout à son aise la belle Flamande et le costume qu'elle portait:
«Elle étoit parée à ravir et couverte de pierreries et de broderies, avec une rabille à l'espagnole de toile d'or noire, avec des bandes de broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toile d'argent blanche en broderie d'or, avec de gros boutons de diamants (habit approprié à l'office de nourrice).»
Ainsi faite, elle était éblouissante; mais écoutez la suite et le couronnement du festin. Quand on fut au dessert, la jeune mère eut souci de son nourrisson et fit signe qu'on le lui apportât. «On lui apporta l'enfant, emmailloté aussi richement qu'estoit vestuë la nourrice. Elle le mit entre nous deux sur la table, et librement donna à teter à son petit. Ce qui eust été tenu à incivilité à quelqu'autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce et de naïveté, comme toutes ses actions en étoient accompagnées, qu'elle en reçut autant de louanges que la compagnie de plaisir.» Si vous aimez les tableaux flamands, en voilà un tracé de main de maître, avec une extrême élégance, et c'est grand dommage que dans ces Flandres, fécondes en grands artistes, pas un n'ait songé à reproduire sur une toile intelligente un si charmant spectacle.
Or, la reine Marguerite, ayant dompté le gouverneur de Cambrai, vint facilement à bout des dames de Mans:
—Comment donc, leur dit-elle, ne pas vous aimer, vous trouvant toutes françaises?
—Hélas! répondaient ces dames, nous étions Françaises autrefois! Nous savons la France aussi bien que les Français; nous la regrettons, nous la pleurons, mais les Espagnols sont les plus forts. Dites cela, Madame, à votre frère le roi de France, afin qu'il nous vienne en aide, et dites-lui que s'il fait un pas, nous en ferons deux, tant nous sommes disposés à reconnaître, à saluer sa couronne.
Ainsi ces dames parlaient sans crainte, et conspiraient franchement, sans perdre une sarabande, une chanson. Le lendemain, Marguerite, avant son départ, s'en fut visiter un béguinage, qui est une espèce de couvent, composé de quantité de petites maisons dans lesquelles sont élevées de jeunes demoiselles par des religieuses savantes. Elles portent le voile jusqu'à vêpres, et, sitôt les vêpres dites, elles se parent de leurs plus beaux atours, et s'en vont dans le plus grand monde, où elles trouvent très bien leur place.
A la fin il fallut se quitter, et Marguerite, pour reconnaître une hospitalité si libérale, distribua toutes sortes de présents à ces dames qui l'avaient si bien reçue: tant de chaînes, de colliers, de bracelets, de pierreries, si bien qu'elle fut reconduite jusqu'à mi-chemin de Namur, où commandait un des plus vieux courtisans de la cour de Philippe II. Sur les confins de Namur, reparut don Juan d'Autriche, accompagné des seigneurs les plus qualifiés de la cour d'Espagne et d'une grande suite d'officiers et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels était un Ludovic de Gonzague, parent du duc de Mantoue.
Il mit pied à terre pour saluer l'illustre voyageuse, et quand la cortège reprit sa marche, il accompagna la litière royale à cheval. Toute la ville de Namur était illuminée; il n'était pas une fenêtre où les belles Françaises ne pussent lire une devise à la louange de leur reine.
Un palais véritable était préparé pour la recevoir, et le moindre appartement était tendu des plus riches tapisseries de velours, de satin, ou de toile d'argent couverte de broderies, sur lesquelles étaient représentés des personnages vêtus à l'antique. Si bien que l'on eût dit que ces merveilles appartenaient à quelque grand roi, et non pas à quelque jeune prince à marier, tel que don Juan d'Autriche. Et notez bien que la plus riche magnificence avait été réservée pour la tenture de la chambre à coucher de la reine. On y voyait représentée admirablement laVictoire de Lépante, honneur de don Juan.
Après une bonne nuit, où les enchantements de ce voyage apparaissaient en rêve, la reine se leva et, sa toilette étant faite, elle s'en fut ouïr une messe en musique à l'espagnole, avec violons, violes de basse et trompettes.
Après la messe, il y eut un grand festin; Marguerite et don Juan étaient assis à une table à part. Toute l'assemblée en habits magnifiques; dames et seigneurs dînaient à des tables séparées de la table royale, et l'on vit ce même Ludovic de Gonzague à genoux aux pieds de don Juan et lui servant à boire. Ah! tels étaient l'orgueil et le faste de ces princes espagnols, que même les princes illégitimes étaient traités comme des rois.
Ainsi, deux journées se passèrent dans les fêtes de la nuit et du jour, pendant que l'on préparait les bateaux qui, par la douce rivière de Meuse, une suite de frais paysages, devaient conduire jusqu'à Liège la reine de Navarre. Elle marcha, jusqu'au rivage, sur un tapis aux armes de don Juan. Le bateau qui la reçut était semblable à la galère de Cléopâtre, au temps fabuleux de la reine d'Égypte. Autour de ce riche bateau, que la rivière emportait comme à regret, se pressaient des barques légères, toutes remplies de musiciens et de chanteurs, qui chantaient leurs plus belles chansons, avec accompagnement de guitares et de hautbois. Dans ces flots hospitaliers, clairs et limpides, où le soleil brillait de son plus vif éclat, une île, en façon de temple, mais d'un temple soutenu par mille colonnes, arrêta soudain cette brillante féerie. Alors recommencèrent les danses et les festins de plus belle, et voilà comment ils arrivèrent à Liège, où monseigneur l'évêque avait donné des ordres pour recevoir dignement les hôtes du seigneur don Juan d'Autriche.
Mais, à peine arrivée dans cette ville hospitalière, Marguerite essuya comme une tempête. On eût dit que le déluge était déchaîné sur le rivage et dans les rues, et la peur fut si grande, que Mlle de Tournon, l'une des demoiselles d'honneur, non pas la moins belle et la moins charmante, expira de fatigue et de terreur. C'est très vrai: nulle joie, ici-bas, sans mélange. Il faut que chacun paye à son tour les prospérités de son voyage, et ce fut un grand deuil pour Marguerite. Elle resta trois jours enfermée en son logis; mais quand elle eut bien pleuré sa chère compagne, elle consentit que l'évêque de Liège la vînt saluer dans la maison qu'il avait fait préparer pour la recevoir.