Chapter 8

La beauté peut tout surmonter,Heureux qui sait en profiter!La beauté s'efface,L'âge de glaceVient en ternir toutes les fleurs.Qu'on a de douleursQuand on repasseLes attraits que l'on a perdus!On se désespère,Et l'on prend pour plaireDes soins superflus.Jeunes coeurs, laissez-vous charmer;Dans le bel âge l'on doit aimer.La beauté s'efface,L'âge de glaceVient en ternir toutes les fleurs.Qu'on a de douleursQuand on repasseLes attraits que l'on a perdus!On se désespère,Et l'on prend pour plaireDes soins superflus.

La beauté peut tout surmonter,Heureux qui sait en profiter!La beauté s'efface,L'âge de glaceVient en ternir toutes les fleurs.Qu'on a de douleursQuand on repasseLes attraits que l'on a perdus!On se désespère,Et l'on prend pour plaireDes soins superflus.Jeunes coeurs, laissez-vous charmer;Dans le bel âge l'on doit aimer.La beauté s'efface,L'âge de glaceVient en ternir toutes les fleurs.Qu'on a de douleursQuand on repasseLes attraits que l'on a perdus!On se désespère,Et l'on prend pour plaireDes soins superflus.

Belle-Étoile trouva ces paroles assez plaisantes; elle s'avança sur un balcon pour voir celle qui les chantait; aussitôt qu'elle parut, Feintise, qui s'était habillée fort proprement, lui fit une grande révérence; la princesse la salua à son tour; et comme elle était gaie, elle lui demanda si les paroles qu'elle venait d'entendre avaient été faites pour elle.

«Oui, charmante personne, répliqua Feintise, elles sont pour moi; mais afin qu'elles ne soient jamais pour vous, je viens vous donner un avis dont vous ne devez pas manquer de profiter.

—Et quel est-il? dit Belle-Étoile.

—Dès que vous m'aurez permis de monter dans votre chambre, ajouta-t-elle, vous le saurez.

—Vous y pouvez venir», repartit la princesse.

Aussitôt la vieille se présenta avec un certain air de cour que l'on ne perd point quand on l'a une fois.

«Ma belle fille, dit Feintise, sans perdre un moment (car elle craignait qu'on ne vînt l'interrompre), le ciel vous a faite tout aimable; vous êtes douée d'une étoile brillante sur votre front, et l'on raconte bien d'autres merveilles de vous; mais il vous manque encore une chose qui vous est essentiellement nécessaire; si vous ne l'avez, je vous plains.

—Et que me manque-t-il? répliqua-t-elle.

—L'eau qui danse, ajouta notre maligne vieille: si j'en avais eu, vous ne verriez pas un cheveu blanc sur ma tête, pas une ride sur mon front; j'aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui charmerait. Hélas! j'ai su ce secret trop tard, mes attraits étaient déjà effacés; profitez de mes malheurs, ma chère enfant, ce sera une consolation pour moi, car je me sens pour vous des mouvements de tendresse extraordinaires.

—Mais où prendrai-je cette eau qui danse? repartit Belle-Étoile.

—Elle est dans la forêt lumineuse, dit Feintise: vous avez trois frères, est-ce que l'un d'eux ne vous aimera pas assez pour l'aller quérir? Vraiment ils ne seraient guère tendres; enfin il n'y va pas de moins que d'être belle cent ans après votre mort.

—Mes frères me chérissent, dit la princesse, il y en a un entre autres qui ne me refusera rien. Certainement si cette eau fait tout ce que vous dites, je vous donnerai une récompense proportionnée à son mérite.»

La perfide vieille se retira en diligence, ravie d'avoir si bien réussi; elle dit à Belle-Étoile qu'elle serait soigneuse de la venir voir.

Les princes revinrent de la chasse, l'un apporta un marcassin, l'autre un lièvre, et l'autre un cerf; tout fut mis aux pieds de leur soeur; elle regarda cet hommage avec une espèce de dédain; elle était occupée de l'avis de Feintise, elle en paraissait même inquiète, et Chéri, qui n'avait point d'autre occupation que de l'étudier, ne fut pas un quart d'heure, avec elle sans le remarquer.

«Qu'avez-vous, ma chère Étoile, lui dit-il, le pays où nous sommes n'est peut-être pas à votre gré? Si cela est, partons-en tout à l'heure; peut-être encore que notre équipage n'est pas assez grand, les meubles assez beaux, la table assez délicate: parlez, de grâce, afin que j'aie le plaisir de vous obéir le premier, et de vous faire obéir par les autres.

—La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon esprit, répliqua-t-elle, m'engage à vous déclarer que je ne saurais plus vivre, si je n'ai l'eau qui danse; elle est dans la forêt lumineuse; je n'aurai avec elle rien à craindre de la fureur des ans.

—Ne vous chagrinez point, mon aimable Étoile, ajouta-t-il, je vais partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est impossible d'en avoir.

—Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer à tous les avantages de la beauté; j'aimerais mieux être affreuse que de hasarder une vie si chère; je vous conjure de ne plus penser à l'eau qui danse, et même, si j'ai quelque pouvoir sur vous, je vous le défends.»

Le prince feignit de lui obéir; mais aussitôt qu'il la vit occupée, il monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par courbettes; il prit de l'argent et un riche habit; pour des diamants, il n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. À la vérité cela n'était pas toujours égal; l'on a même su que la disposition de leur esprit et celle de leur santé réglaient assez l'abondance des pierreries; il ne mena personne avec lui pour être plus en liberté, et afin que si l'aventure était périlleuse, il pût se hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique zélé et craintif.

Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point paraître son frère Chéri, l'inquiétude la saisit à tel point qu'elle ne pouvait ni boire ni manger: elle donna des ordres pour le faire chercher partout. Les deux princes, ne sachant rien de l'eau qui danse, lui disaient qu'elle se tourmentait trop, qu'il ne pouvait être éloigné, qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers à de profondes rêveries, et que sans doute il s'était arrêté dans la forêt. Elle prit donc un peu de tranquillité jusqu'à minuit; mais alors elle perdit toute patience, et dit en pleurant à ses frères que c'était elle qui était cause de l'éloignement de Chéri, qu'elle lui avait témoigné un désir extrême d'avoir l'eau qui danse de la forêt lumineuse, que sans doute il en avait pris le chemin. À ces nouvelles ils résolurent d'envoyer après lui plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu'elle le conjurait de revenir.

Cependant la méchante Feintise était fort intriguée pour savoir l'effet de son conseil, lorsqu'elle apprit que Chéri était déjà en campagne; elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu'il ne fît plus de diligence que ceux qui le suivaient, et qu'il ne lui en arrivât malheur; elle courut au palais, toute fière de cette espérance; elle rendit compte à la reine-mère de ce qui s'était passé.

«J'avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient les trois princes et leur soeur; ils ont des étoiles sur le front, des chaînes, d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beauté ravissante, il en tombe à tous moments des pierreries; j'en ai vu à la princesse que j'avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu'elles ne vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux: de sorte qu'il m'est pas permis de douter de leur retour, malgré les soins que je croyais avoir pris pour l'empêcher; mais, madame, je vous en délivrerai; et comme c'est le seul moyen qui me reste de réparer ma faute, je vous supplie seulement de m'accorder du temps; voilà déjà un des princes qui est parti pour aller chercher l'eau qui danse, il périra sans doute dans cette entreprise; ainsi je leur prépare plusieurs occasions de se perdre.

—Nous verrons, dit la reine, si le succès répondra à votre attente, mais comptez que cela seul peut vous dérober à ma juste fureur.»

Feintise se retira plus alarmée que jamais, cherchant dans son esprit tout ce qui pouvait les faire périr.

Le moyen qu'elle en avait trouvé à l'égard du prince Chéri, était un des plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas aisément; elle avait fait tant de bruit par les malheurs qui étaient arrivés à ceux qui la cherchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en sût le chemin. Son cheval blanc allait d'une vitesse surprenante; il le pressait sans quartier, parce qu'il voulait revenir promptement auprès de Belle-Étoile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son voyage. Il ne laissa pas de marcher huit nuits de suite sans se reposer ailleurs que dans le bois, sous le premier arbre, sans manger autre chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser à son cheval qu'à peine le temps de brouter l'herbe. Enfin au bout de ce temps-là, il se trouva dans un pays dont l'air était si chaud, qu'il commença de souffrir beaucoup: ce n'était pas que le soleil eût plus d'ardeur; il ne savait à quoi en attribuer la cause, lorsque du haut d'une montagne il aperçut la forêt lumineuse; tous les arbres brûlaient sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si éloignés, que la campagne était aride et déserte: l'on entendait dans cette forêt siffler les serpents et rugir les lions, ce qui étonna beaucoup le prince; car il semblait qu'aucun animal, excepté la salamandre, ne pouvait vivre dans cette espèce de fournaise.

Après avoir considéré une chose si épouvantable, il descendit, rêvant à ce qu'il allait faire, et il se dit plus d'une fois qu'il était perdu. Comme il approchait de ce grand feu, il mourait de soif; il trouva une fontaine qui sortait de la montagne, et qui tombait dans un grand bassin de marbre; il mit pied à terre, s'en approcha, et se baissait pour puiser de l'eau dans un petit vase d'or qu'il avait apporté, afin d'y mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aperçut une tourterelle qui se noyait dans cette fontaine; ses plumes étaient toutes mouillées; elle n'avait plus de force, et coulait au fond du bassin. Chéri en eut pitié, il la sauva; il la pendit d'abord par les pieds; elle avait tant bu, qu'elle en était enflée; ensuite il la réchauffa; il essuya ses ailes avec un mouchoir fin, il la secourut si bien que la pauvre tourterelle se trouva au bout d'un moment plus gaie qu'elle n'avait été triste.

«Seigneur Chéri, lui dit-elle d'une voix douce et tendre, vous n'avez jamais obligé petit animal plus reconnaissant que moi; ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai reçu des faveurs essentielles de votre famille, je suis ravie de pouvoir vous être utile à mon tour. Ne croyez donc pas que j'ignore le sujet de votre voyage; vous l'avez entrepris un peu témérairement, car l'on ne saurait nombrer les personnes qui sont péries ici. L'eau qui danse est la huitième merveille du monde pour les dames; elle embellit, elle rajeunit, elle enrichit; mais si je ne vous sers de guide, vous n'y pourrez arriver, car la source sort à gros bouillons du milieu de la forêt, et s'y précipite dans un gouffre: le chemin est couvert de branches d'arbres qui tombent tout embrasées, et je ne vois guère d'autre moyen que d'y aller par-dessous terre; reposez-vous donc ici sans inquiétude, je vais ordonner ce qu'il faut.»

En même temps la tourterelle s'élève en l'air, va, vient, s'abaisse, vole et revole tant et tant, que sur la fin du jour elle dit au prince que tout était prêt. Il prend l'officieux oiseau, il le baise, il le caresse, le remercie, et le suit sur son beau cheval blanc. À peine eut-il fait cent pas, qu'il voit deux longues files de renards, blaireaux, taupes, escargots, fourmis, et de toutes les sortes de bêtes qui se cachent dans la terre: il y en avait une si prodigieuse quantité, qu'il ne comprenait point par quel pouvoir ils s'étaient ainsi rassemblés.

«C'est par mon ordre, lui dit la tourterelle, que vous voyez en ces lieux ce petit peuple souterrain; il vient de travailler pour votre service, et faire une extrême diligence; vous me ferez plaisir de les en remercier.»

Le prince les salua, et leur dit qu'il voudrait les tenir dans un lieu moins stérile, qu'il les régalerait avec plaisir: chaque bestiole parut contente.

Chéri étant à l'entrée de la voûte, y laissa son cheval; puis, demi-courbé, il chemina avec la bonne tourterelle, qui le conduisit très heureusement jusqu'à la fontaine: elle faisait un si grand bruit, qu'il en serait devenu sourd, si elle ne lui avait pas donné deux de ses plumes blanches dont il se boucha les oreilles. Il fut étrangement surpris de voir que cette eau dansait avec la même justesse que si Favier et Pecout lui avaient montré. Il est vrai que ce n'était que de vieilles danses, comme la Bocane, la Mariée et la Sarabande. Plusieurs oiseaux qui voltigeaient en l'air chantaient les airs que l'eau voulait danser. Le prince en puisa plein son vase d'or, il en but deux traits, qui le rendirent cent fois plus beau qu'il n'était, et qui le rafraîchirent si bien, qu'il s'apercevait à peine que de tous les endroits du monde le plus chaud c'est la forêt lumineuse.

Il en partit par le même chemin par lequel il était venu: son cheval s'était éloigné; mais fidèle à sa voix, dès qu'il l'appela il vint au grand galop. Le prince se jeta légèrement dessus, tout fier d'avoir l'eau qui danse.

«Tendre tourterelle, dit-il à celle qu'il tenait, j'ignore encore par quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux; les effets que j'en ai ressentis m'engagent à beaucoup de reconnaissance; et comme la liberté est le plus grand des biens, je vous rends la vôtre, pour égaler par cette faveur celles que vous m'avez faites.»

En achevant ces mots, il la laissa aller. Elle s'envola d'un petit air aussi farouche que si elle eût resté avec lui contre son gré.

«Quelle inégalité! dit-il alors, tu tiens plus de l'homme que de la tourterelle; l'un est inconstant, l'autre ne l'est point.»

La tourterelle lui répondit du haut des airs:

«Eh! savez-vous qui je suis?»

Chéri s'étonna que la tourterelle eût répondu ainsi à sa pensée, il jugea bien qu'elle était très habile; il fut fâché de l'avoir laissée aller: «Elle m'aurait peut-être été utile, disait-il, et j'aurais appris par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie.» Cependant il convint avec lui-même qu'il ne faut jamais regretter un bienfait accordé; il se trouvait son redevable, quand il pensait aux difficultés qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse. Son vase d'or était fermé de manière que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni s'évaporer. Il pensait agréablement au plaisir qu'aurait Belle-Étoile en la recevant et la joie qu'il aurait de la revoir, lorsqu'il vit venir à toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plus tôt aperçu, que poussant de grands cris, ils se le montrèrent les uns aux autres. Il n'eut point de peur, son âme avait un caractère d'intrépidité qui s'alarmait peu des périls. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin que quelque chose l'arrêtât; il poussa brusquement son cheval vers eux, et resta agréablement surpris de reconnaître une partie de ses domestiques qui lui présentèrent de petits billets, ou pour mieux dire des ordres dont la princesse les avait chargés pour lui, afin qu'il ne s'exposât point aux dangers de la forêt lumineuse: il baisa l'écriture de Belle-Étoile; il soupira plus d'une fois, et se hâtant de retourner vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l'on puisse éprouver.

Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres, où elle s'abandonnait à toute son inquiétude. Quand elle le vit à ses pieds, elle ne savait quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'être parti contre ses ordres; elle voulait le remercier du charmant présent qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa son cher frère, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de fâcheux.

La vieille Feintise, qui ne s'endormait pas, sut par ses espions que Chéri était de retour plus beau qu'il n'était avant son départ; et que la princesse ayant mis sur son visage l'eau qui danse, était devenue si excessivement belle, qu'il n'y avait pas moyen de soutenir le moindre de ses regards, sans mourir de plus d'une demi-douzaine de morts.

Feintise fut bien étonnée et bien affligée, car elle avait fait son compte que le prince périrait dans une si grande entreprise; mais il n'était pas temps de se rebuter: elle chercha le moment que la princesse allait à un petit temple de Diane, peu accompagnée; elle l'aborda, et lui dit d'un air plein d'amitié:

«Que j'ai de joie, madame, de l'heureux effet de mes avis! Il ne faut que vous regarder pour savoir que vous avez à présent l'eau qui danse; mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez à vous rendre maîtresse de la pomme qui chante. C'est tout autre chose encore; car elle embellit l'esprit à tel point, qu'il n'y a rien dont on ne soit capable: veut-on persuader quelque chose? il n'y a qu'à tenir la pomme qui chante; veut-on parler en public, faire des vers, écrire en prose, divertir, faire rire ou faire pleurer? la pomme a toutes ces vertus; et elle chante si bien et si haut, qu'on l'entend de huit lieues sans en être étourdi.

—Je n'en veux point, s'écria la princesse, vous avez pensé faire périr mon frère avec votre eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux.

—Quoi! madame, répliqua Feintise, vous seriez fâchée d'être la plus savante et la plus spirituelle personne du monde? En vérité vous n'y pensez pas.

—Ah! qu'aurais-je fait, continua Belle-Étoile, si l'on m'avait rapporté le corps de mon cher frère mort ou mourant?

—Celui-là, dit la vieille, n'ira plus, les autres sont obligés de vous servir à leur tour, et l'entreprise est moins périlleuse.

—N'importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d'humeur à les exposer.

—En vérité, je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si avantageuse, mais vous y ferez réflexion; adieu, madame.»

Elle se retira aussitôt, très inquiète du succès de sa harangue, et Belle-Étoile demeura aux pieds de la statue de Diane, irrésolue sur ce qu'elle devait faire; elle aimait ses frères, elle s'aimait bien aussi; elle comprenait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir que d'avoir la pomme qui chante.

Elle soupira longtemps, puis elle se prit à pleurer. Petit-Soleil revenait de la chasse, il entendit du bruit dans le temple, il y entra, et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce qu'elle était honteuse d'avoir les yeux tout humides; il avait déjà remarqué ses larmes, et s'approchant d'elle, il la conjura instamment de lui dire pourquoi elle pleurait. Elle s'en défendit, répliquant qu'elle en avait honte elle-même; mais plus elle lui refusait son secret, plus il avait envie de le savoir.

Enfin elle lui dit que la même vieille qui lui avait conseillé d'envoyer à la conquête de l'eau qui danse, venait de lui dire que la pomme qui chante était encore plus merveilleuse, parce qu'elle donnait tant d'esprit, qu'on devenait une espèce de prodige! qu'à la vérité elle aurait donné la moitié de sa vie pour une telle pomme, mais qu'elle craignait qu'il n'y eût trop de danger à l'aller chercher.

«Vous n'aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son frère en souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce bon office; hé quoi! n'avez-vous pas assez d'esprit? Venez, venez, ma soeur, continua-t-il, et cessez de vous affliger.»

Belle-Étoile le suivit, aussi triste de la manière dont il avait reçu sa confidence, que de l'impossibilité qu'elle trouvait à posséder la pomme qui chante. L'on servit le souper, ils se mirent tous quatre à table; elle ne pouvait manger. Chéri, l'aimable Chéri, qui n'avait d'attention que pour elle, lui servit ce qui était de meilleur, et la pressa d'en goûter: au premier morceau son coeur se grossit; les larmes lui vinrent aux yeux; elle sortit de table en pleurant. Belle-Étoile pleurait! ô dieux, quel sujet d'inquiétude pour Chéri! Il demanda donc ce qu'elle avait: Petit-Soleil le lui dit, en raillant d'une manière assez désobligeante pour sa soeur; elle en fut si piquée qu'elle se retira dans sa chambre et ne voulut parler à personne de tout le soir.

Dès que Petit-Soleil et Heureux furent couchés, Chéri monta sur son excellent cheval blanc, sans dire à personne où il allait; il laissa seulement une lettre pour Belle-Étoile, avec ordre de la lui donner à son réveil; et tant que la nuit fut longue, il marcha à l'aventure, ne sachant point où il prendrait la pomme qui chante.

Lorsque la princesse fut levée, on lui présenta la lettre du prince: il est aisé de s'imaginer tout ce qu'elle ressentit d'inquiétude et de tendresse dans une occasion comme celle-là: elle courut dans la chambre de ses frères leur en faire la lecture, ils partagèrent ses alarmes, car ils étaient fort unis; et aussitôt ils envoyèrent presque tous leurs gens après lui, pour l'obliger de revenir sans tenter cette aventure, qui sans doute devait être terrible.

Cependant le roi n'oubliait point les beaux enfants de la forêt, ses pas le guidaient toujours de leur côté, et quand il passait proche de chez eux, et qu'il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu'ils ne venaient point à son palais; ils s'en étaient excusés, d'abord, sur ce qu'ils faisaient travailler à leur équipage: ils s'en excusèrent sur l'absence de leur frère, et l'assurèrent qu'à son retour ils profiteraient soigneusement de la permission qu'il leur donnait, de lui rendre leurs très humbles respects.

Le prince Chéri était trop pressé de sa passion pour manquer à faire beaucoup de diligence; il trouva à la pointe du jour un jeune homme bien fait, qui se reposant sous des arbres, lisait dans un livre; il l'aborda d'un air civil, et lui dit:

«Trouvez bon que je vous interrompe pour vous demander si vous ne savez point en quel lieu est la pomme qui chante.»

Le jeune homme haussa les yeux, et souriant gracieusement:

«En voulez-vous faire la conquête? lui dit-il.

—Oui, s'il m'est possible, repartit le prince.

—Ah! Seigneur, ajouta l'étranger, vous n'en savez donc pas tous les périls: voilà un livre qui en parle, sa lecture effraye.

—N'importe, dit Chéri, le danger ne sera point capable de me rebuter, enseignez-moi seulement où je pourrai la trouver.

—Le livre marque, continua cet homme, qu'elle dans un vaste désert en Libye; qu'on l'entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la garde a déjà dévoré cinq cent mille personnes qui ont eu la témérité d'y aller.

—Je serai la cinq cent mille et unième», répondit prince en souriant à son tour.

Et le saluant, il prit son chemin du côté des déserts de Libye; son beau cheval qui était de race zéphyrienne, car Zéphyre était son aïeul, allait aussi vite que le vent, de sorte qu'il fit une diligence incroyable.

Il avait beau écouter, il n'entendait d'aucun côté chanter la pomme; il s'affligeait de la longueur du chemin, de l'inutilité du voyage, lorsqu'il aperçut une pauvre tourterelle qui tombait à ses pieds; elle n'était pas encore morte, mais il ne s'en fallait guère. Comme il ne voyait personne qui pût l'avoir blessée, il crut qu'elle était peut-être à Vénus, et que s'étant échappée de son colombier, ce petit mutin d'Amour, pour essayer ses flèches, l'avait tirée. Il en eut pitié, il descendit de cheval; il la prit, il essuya ses plumes blanches, déjà teintes de sang vermeil; et tirant de sa poche un flacon d'or, où il portait un baume admirable pour les blessures, il en eut à peine mis sur celle de la tourterelle malade, qu'elle ouvrit les yeux, leva la tête, déploya les ailes, s'éplucha; puis regardant le prince:

«Bonjour, beau Chéri, lui dit-elle, vous êtes destiné à me sauver la vie, et je le suis peut-être à vous rendre de grands services. Vous venez pour conquérir la pomme qui chante; l'entreprise est difficile et digne de vous, car elle est gardée par un dragon affreux, qui a douze pieds, trois têtes, six ailes, et tout le corps de bronze.

—Ah! ma chère tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de te revoir, et dans un temps où ton secours m'est si nécessaire! Ne me le refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j'avais la honte de retourner sans la pomme qui chante; et puisque j'ai eu l'eau qui danse par ton moyen, j'espère que tu en trouveras encore quelqu'un pour me faire réussir dans mon entreprise.

—Vous me touchez, repartit tendrement la tourterelle, suivez-moi, je vais voler devant vous, j'espère que tout ira bien.»

Le prince la laissa aller; après avoir marché tout le jour, ils arrivèrent proche d'une montagne de sable.

«Il faut creuser ici», lui dit la tourterelle.

Le prince aussitôt, sans se rebuter de rien, se mit à creuser, tantôt avec ses mains, tantôt avec son épée. Au bout de quelques heures il trouva un casque, une cuirasse, et le reste de l'armure, avec l'équipage pour son cheval, entièrement de miroirs.

«Armez-vous, dit la tourterelle, et ne craignez point le dragon; quand il se verra dans tous ces miroirs, il aura tant de peur, que, croyant que ce sont des monstres comme lui, il s'enfuira.»

Chéri approuva beaucoup cet expédient, il s'arma des miroirs, et reprenant la tourterelle, ils allèrent ensemble toute la nuit. Au point du jour, ils entendirent une mélodie ravissante. Le prince pria la tourterelle de lui dire ce que c'était.

«Je suis persuadée, dit-elle, qu'il n'y a que la pomme qui puisse être si agréable, car elle fait seule toutes les parties de la musique, et sans toucher aucuns instruments, il semble qu'elle en joue d'une manière ravissante.»

Ils s'approchaient toujours; le prince pensait en lui-même qu'il voudrait bien que la pomme chantât quelque chose qui convînt à la situation où il était; en même temps il entendit ces paroles:

L'amour peut surmonter le coeur le plus rebelle:Ne cessez point d'être amoureux,Vous qui suivez les lois d'une beauté cruelle,Aimez, persévérez, et vous serez heureux.

L'amour peut surmonter le coeur le plus rebelle:Ne cessez point d'être amoureux,Vous qui suivez les lois d'une beauté cruelle,Aimez, persévérez, et vous serez heureux.

«Ah! s'écria-t-il, répondant à ces vers, quelle charmante prédiction! Je puis espérer d'être un jour plus content que je ne le suis; l'on vient de me l'annoncer.»

La tourterelle ne lui dit rien là-dessus, elle n'était pas née babillarde, et ne parlait que pour les choses indispensablement nécessaires. À mesure qu'il avançait, la beauté de la musique augmentait; et quelque empressement qu'il eût, il était quelquefois si ravi, qu'il s'arrêtait sans pouvoir penser à rien qu'à écouter: mais la vue du terrible dragon, qui parut tout d'un coup avec ses douze pieds et plus de cent griffes, les trois têtes et son corps de bronze, le retira de cette espèce de léthargie: il avait senti le prince de fort loin, et l'attendait pour le dévorer comme tous les autres, dont il avait fait des repas excellents; leurs os étaient rangés autour du pommier où était la belle pomme; ils s'élevaient si haut qu'on ne pouvait la voir.

L'affreux animal s'avança en bondissant; il couvrit la terre d'une écume empoisonnée très dangereuse; il sortait de sa gueule infernale du feu et de petits dragonneaux, qu'il lançait comme des dards dans les yeux et les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la pomme. Mais lorsqu'il vit son effrayante figure, multipliée cent et cent fois dans tous les miroirs du prince, ce fut lui à son tour qui eut peur; il s'arrêta, et regardant fièrement le prince chargé de dragons, il ne songea plus qu'à s'enfuir. Chéri s'apercevant de l'heureux effet de son armure, le poursuivit jusqu'à l'entrée d'une profonde caverne, où il se précipita pour l'éviter: il en ferma bien vite l'entrée, et se dépêcha de retourner vers la pomme qui chante.

Après avoir monté par-dessus tous les os qui l'entouraient, il vit ce bel arbre avec admiration; il était d'ambre, les pommes de topaze; et la plus excellente de toutes, qu'il cherchait avec tant de soins et de périls, paraissait au haut, faite d'un seul rubis, avec une couronne de diamants dessus. Le prince, transporté de joie de pouvoir donner un trésor si parfait et si rare à Belle-Étoile, se hâta de casser la branche d'ambre; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son cheval blanc, mais il ne trouva plus la tourterelle; dès que ses soins lui furent inutiles, elle s'envola. Sans perdre de temps en regrets superflus, comme il craignait que le dragon, dont il entendait les sifflements, ne trouvât quelque route pour venir à ces pommes, il retourna avec la sienne vers la princesse.

Elle avait perdu l'usage de dormir depuis son absence; elle se reprochait sans cesse son envie d'avoir plus d'esprit que les autres; elle craignait plus la mort de Chéri que la sienne. «Ah! malheureuse! s'écriait-elle, en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j'eusse cette vaine gloire? Ne me suffisait-il pas de penser et de parler assez bien, pour ne faire et ne dire rien d'impertinent? Je serai bien punie de mon orgueil, si je perds ce que j'aime! Hélas, continua-t-elle, peut-être que les dieux, irrités des sentiments que je ne puis me défendre d'avoir pour Chéri, veulent me l'ôter par une fin tragique.»

Il n'y avait rien que son coeur affligé n'imaginât, quand, au milieu de la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu'elle ne put s'empêcher de se lever, et de se mettre à sa fenêtre pour l'écouter mieux; elle ne savait que s'imaginer. Tantôt elle croyait que c'était Apollon et les Muses, tantôt Vénus, les Grâces et les Amours; la symphonie s'approchait toujours, et Belle-Étoile écoutait.

Enfin le prince arriva; il faisait un grand clair de lune; il s'arrêta sous le balcon de la princesse qui s'était retirée, quand elle aperçut de loin un cavalier; la pomme chanta aussitôt:

Réveillez-vous, belle endormie.

Réveillez-vous, belle endormie.

La princesse, curieuse, regarda promptement qui pouvait chanter si bien, et reconnaissant son cher frère, elle pensa se précipiter de sa fenêtre en bas pour être plus tôt auprès de lui; elle parla si haut, que tout le monde s'étant éveillé, l'on vint ouvrir la porte à Chéri. Il entra avec un empressement que l'on peut assez se figurer. Il tenait dans sa main la branche d'ambre, au bout de laquelle était le merveilleux fruit; et comme il l'avait sentie souvent, son esprit était augmenté à tel point, que rien dans le monde ne pouvait lui être comparable.

Belle-Étoile courut au-devant de lui avec une grande précipitation.

Pensez-vous que je vous remercie, mon cher frère? lui dit-elle, en pleurant de joie. Non, il n'est point de bien que je n'achète trop cher quand vous vous exposez pour me l'acquérir.

—Il n'est point de périls, lui dit-il, auxquels je ne veuille toujours me hasarder pour vous donner la plus petite satisfaction. Recevez, Belle-Étoile, continua-t-il, recevez ce fruit unique, personne au monde ne le mérite si bien que vous; mais, que vous donnera-t-il que vous n'ayez déjà!»

Petit-Soleil et son frère vinrent interrompre cette conversation; ils eurent un sensible plaisir de revoir le prince, il leur raconta son voyage, et cette relation les mena jusqu'au jour.

La mauvaise Feintise était revenue dans sa petite maison, après avoir entretenu la reine-mère de ses projets, elle avait trop d'inquiétude pour dormir tranquillement; elle entendit le doux chant de la pomme, que rien dans la nature ne pouvait égaler. Elle ne douta point que la conquête n'en fût faite! Elle pleura, elle gémit, elle s'égratigna le visage, elle s'arracha les cheveux; sa douleur était extrême, car au lieu de faire du mal aux beaux enfants, comme elle l'avait projeté, elle leur faisait du bien, quoiqu'il n'entrât que de la perfidie dans ses conseils.

Dès qu'il fut jour, elle apprit que le retour du prince n'était que trop vrai; elle retourna chez la reine-mère.

«Hé bien, lui dit cette princesse, Feintise, m'apportes-tu de bonnes nouvelles? Les enfants ont-ils péri?

—Non, madame, dit-elle, en se jetant à ses pieds, mais que Votre Majesté ne s'impatiente point, il me reste des moyens infinis de vous en délivrer.

—Ah! malheureuse, dit la reine, tu n'es au monde que pour me trahir, tu les épargnes.»

La vieille protesta bien le contraire; et quand elle l'eut un peu apaisée, elle s'en revint pour rêver à ce qu'il fallait faire.

Elle laissa passer quelques jours sans paraître, au bout desquels elle épia si bien, qu'elle trouva dans une route de la forêt la princesse qui se promenait seule, attendant le retour de ses frères.

«Le ciel vous comble de biens, lui dit cette scélérate en l'abordant: charmante Étoile, j'ai appris que vous possédez la pomme qui chante: certainement quand cette bonne fortune me serait arrivée, je n'en aurais pas plus de joie; car il faut avouer que j'ai pour vous une inclination qui m'intéresse à tous vos avantages: cependant, continua-t-elle, je ne peux m'empêcher de vous donner un nouvel avis.

—Ah! gardez vos avis, s'écria la princesse en s'éloignant d'elle, quelques biens qu'ils m'apportent, ils ne sauraient me payer l'inquiétude qu'ils m'ont causée.

—L'inquiétude n'est pas un si grand mal, repartit-elle en souriant, il en est de douces et de tendres.

—Taisez-vous, ajouta Belle-Étoile, je tremble quand j'y pense.

Il est vrai, dit la vieille, que vous êtes fort à plaindre, d'être la plus belle et la plus spirituelle fille de l'univers; je vous en fais mes excuses.

—Encore un coup, répliqua la princesse, je sais suffisamment l'état où l'absence de mon frère m'a réduite.

—Il faut malgré cela que je vous dise, continua Feintise, qu'il vous manque encore le petit oiseau Vert qui dit tout; vous seriez informée par lui de votre naissance, des bons et des mauvais succès de la vie; il n'y a rien de si particulier qu'il ne nous découvrit; et lorsqu'on dira dans le monde: Belle-Étoile a l'eau qui danse, et la pomme qui chante; l'on dira en même temps: elle n'a pas le petit oiseau Vert qui dit tout; et il vaudrait presque autant qu'elle n'eût rien.»

Après avoir débité ainsi ce qu'elle avait dans l'esprit, elle se retira. La princesse, triste et rêveuse, commença à soupirer amèrement: «Cette femme a raison, disait-elle; de quoi me servent les avantages que je reçois de l'eau et de la pomme, puisque j'ignore d'où je suis, qui sont mes parents, et par quelle fatalité mes frères et moi avons été exposés à la fureur des ondes? Il faut qu'il y ait quelque chose de bien extraordinaire dans notre naissance pour nous abandonner ainsi, et une protection bien évidente du ciel pour nous avoir sauvés de tant de périls: quel plaisir n'aurai-je point de connaître mon père et ma mère, de les chérir, s'ils sont encore vivants, et d'honorer leur mémoire s'ils sont morts!» Là-dessus les larmes vinrent avec abondance couvrir ses joues, semblables aux gouttes de la rosée qui paraît le matin sur les lys et sur les roses.

Chéri, qui avait toujours plus d'impatience de la voir que les autres, s'était hâté après la chasse de revenir; il était à pied, son arc pendait négligemment à son côté, sa main était armée de quelques flèches, ses cheveux rattachés ensemble; il avait en cet état un air martial qui plaisait infiniment. Dès que la princesse l'aperçut, elle entra dans une allée sombre, afin qu'il ne vît pas les impressions de douleur qui étaient sur son visage; mais une maîtresse ne s'éloigne pas si vite, qu'un amant bien empressé ne la joigne. Le prince l'aborda; il eut à peine jeté les yeux sur elle, qu'il connut qu'elle avait quelque peine. Il s'en inquiète, il la prie, il la presse de lui en apprendre le sujet; elle s'en défend avec opiniâtreté: enfin il tourne la pointe d'une de ses flèches contre son coeur:

«Vous ne m'aimez point, Belle-Étoile, lui dit-il, je n'ai plus qu'à mourir.»

La manière dont il lui parla la jeta dans la dernière alarme; elle n'eut plus la force de lui refuser son secret: mais elle ne le lui dit qu'à condition qu'il ne chercherait de sa vie les moyens de satisfaire le désir qu'elle avait; il lui promit tout ce qu'elle exigeait, et ne marqua point qu'il voulût entreprendre ce dernier voyage.

Aussitôt qu'elle se fut retirée dans sa chambre, et les princes dans les leurs, il descendit en bas, tira son cheval de l'écurie, monta dessus, et partit sans en parler à personne. Cette nouvelle jeta la belle famille dans une étrange consternation. Le roi, qui ne pouvait les oublier, les envoya prier de venir dîner avec lui; ils répondirent que leur frère venait de s'absenter, qu'ils ne pouvaient avoir de joie ni de repos sans lui, et qu'à son retour, ils ne manqueraient pas d'aller au palais. La princesse était inconsolable: l'eau qui danse et la pomme qui chante n'avaient plus de charmes pour elle; sans Chéri, rien ne lui était agréable.

Le prince s'en alla, errant par le monde; il demandait à ceux qu'il rencontrait où il pourrait trouver le petit oiseau Vert qui dit tout: la plupart l'ignoraient; mais il rencontra un vénérable vieillard, qui l'ayant fait entrer dans sa maison, voulut bien prendre la peine de regarder sur un globe qui faisait une partie de son étude et de son divertissement. Il lui dit ensuite qu'il était dans un climat glacé, sur la pointe d'un rocher affreux, et il lui enseigna la route qu'il devait tenir. Le prince, par reconnaissance, lui donna plein un petit sac de grosses perles qui étaient tombées de ses cheveux, et prenant congé de lui, il continua son voyage.

Enfin, au lever de l'aurore, il aperçut le rocher, fort haut et fort escarpé; et sur le sommet, l'oiseau qui parlait comme un oracle, disant des choses admirables. Il comprit qu'avec un peu d'adresse il était aisé de l'attraper, car il ne paraissait point farouche; il allait et venait, sautant légèrement d'une pointe sur l'autre. Le prince descendit de cheval; et montant sans bruit, malgré l'âpreté de ce mont, il se promettait le plaisir d'en faire un sensible à Belle-Étoile. Il se voyait si proche de l'oiseau Vert, qu'il croyait le prendre, lorsque le rocher s'ouvrant tout d'un coup, il tomba dans une spacieuse salle, aussi immobile qu'une statue; il ne pouvait ni remuer, ni se plaindre de sa déplorable aventure. Trois cents chevaliers qui l'avaient tentée comme lui, étaient au même état; ils s'entre-regardaient, c'était la seule chose qui leur était permise.

Le temps semblait si long à Belle-Étoile, que ne voyant point revenir son Chéri, elle tomba dangereusement malade. Les médecins connurent bien qu'elle était dévorée par une profonde mélancolie; ses frères l'aimaient tendrement; ils lui parlèrent de la cause de son mal: elle leur avoua qu'elle se reprochait nuit et jour l'éloignement de Chéri, qu'elle sentait bien qu'elle mourrait, si elle n'apprenait pas de ses nouvelles: ils furent touchés de ses larmes, et pour la guérir, Petit-Soleil résolut d'aller chercher frère.

Le prince partit, il sut en quel lieu était le fameux oiseau; il y fut, il le vit, il s'en approcha avec les mêmes espérances; et dans ce moment le rocher l'engloutit, il tomba dans la grande salle; la première chose qui arrêta ses regards, ce fut Chéri, mais il ne put lui parler.

Belle-Étoile était un peu convalescente; elle espérait à chaque moment de voir revenir ses deux frères: mais ses espérances étant déçues, son affliction prit de nouvelles forces: elle ne cessait plus jour et nuit de se plaindre; elle s'accusait du désastre de ses frères; et le prince Heureux n'ayant pas moins pitié d'elle, que d'inquiétude pour les princes, prit à son tour la résolution de les aller chercher. Il le dit à Belle-Étoile; elle voulut d'abord s'y opposer: mais il répliqua qu'il était bien juste qu'il s'exposât pour trouver les personnes du monde qui lui étaient les plus chères; là-dessus il partit après avoir fait de tendres adieux à la princesse: elle resta seule en proie à la plus vive douleur.

Quand Feintise sut que le troisième prince était en chemin, elle se réjouit infiniment; elle en avertit la reine-mère, et lui promit plus fortement que jamais de perdre toute cette infortunée famille: en effet, Heureux eut une aventure semblable à Chéri et à Petit-Soleil; il trouva le rocher, il vit le bel oiseau, et il tomba comme une statue dans la salle, où il reconnut les princes qu'il cherchait, sans pouvoir leur parler; ils étaient tous arrangés dans des niches de cristal; ils ne dormaient jamais, ne mangeaient point, et restaient enchantés d'une manière bien triste, car ils avaient seulement la liberté de rêver, et de déplorer leur aventure.

Belle-Étoile, inconsolable, ne voyant revenir aucun de ses frères, se reprocha d'avoir tardé si longtemps à les suivre. Sans hésiter davantage, elle donna ordre à tous ses gens de l'attendre six mois: mais que si ses frères ou elle ne revenaient pas dans ce temps, ils retournassent apprendre leur mort au corsaire et à sa femme; ensuite elle prit un habit d'homme, trouvant qu'il y avait moins à risquer pour elle, ainsi travestie dans son voyage, que si elle était allée en aventurière courir le monde. Feintise la vit partir dessus son beau cheval; elle se trouva alors comblée de joie, et courut au palais régaler la reine-mère de cette bonne nouvelle.

La princesse s'était armée seulement d'un casque, dont elle ne levait presque jamais la visière, car sa beauté était si délicate et si parfaite, qu'on n'aurait pas cru, comme elle le voulait, qu'elle était un cavalier. La rigueur de l'hiver se faisait ressentir, et le pays où était le petit oiseau qui dit tout, ne recevait en aucune saison les heureuses influences du soleil.

Belle-Étoile avait un étrange froid, mais rien ne pouvait la rebuter, lorsqu'elle vit une tourterelle qui n'était guère moins blanche et guère moins froide que la neige, laquelle était étendue. Malgré toute son impatience d'arriver au rocher, elle ne voulut pas la laisser mourir, et descendant de cheval, elle la prit entre ses mains, la réchauffa de son haleine, puis la mit dans son sein; la pauvre petite ne remuait plus. Belle-Étoile pensait qu'elle était morte, elle y avait regret; elle la tira, et la regardant, elle lui dit, comme si elle eût pu l'entendre:

«Que ferai-je, bien aimable tourterelle, pour te sauver la vie?

—Belle-Étoile, répondit la bestiole, un doux baiser de votre bouche peut achever ce que vous avez si charitablement commencé.

—Non pas un, dit la princesse, mais cent, s'il les faut.»

Elle la baisa; et la tourterelle, reprenant courage, lui dit gaiement:

«Je vous connais, malgré votre déguisement; sachez que vous entreprenez une chose qui vous serait impossible sans mon secours; faites donc ce que je vais vous conseiller. Dès que vous serez arrivée au rocher, au lieu de chercher le moyen d'y monter, arrêtez-vous au pied, et commencez la plus belle chanson et la plus mélodieuse que vous sachiez. L'oiseau Vert qui dit tout, vous écoutera, et remarquera d'où vient cette voix, ensuite vous feindrez de vous endormir: je resterai auprès de vous; quand il me verra, il descendra de la pointe du rocher pour me béqueter: c'est dans ce moment que vous le pourrez prendre.»

La princesse, ravie de cette espérance, arriva presque aussitôt au rocher; elle reconnut les chevaux de ses frères qui broutaient l'herbe: cette vue renouvela toutes ses douleurs; elle s'assit, et pleura longtemps amèrement. Mais le petit oiseau Vert disait de si belles choses, et si consolantes pour les malheureux, qu'il n'y avait point de coeur affligé qu'il ne réjouît; de sorte qu'elle essuya ses larmes, et se mit à chanter si haut et si bien, que les princes au fond de leur salle enchantée eurent le plaisir de l'entendre.

Ce fut le premier moment où ils sentirent quelque espérance. Le petit oiseau Vert qui dit tout écoutait et regardait d'où venait cette voix; il aperçut la princesse, qui avait ôté son casque pour dormir plus commodément, et la tourterelle qui voltigeait autour d'elle. À cette vue, il descendit doucement, et vint la béqueter; mais il ne lui avait pas arraché trois plumes, qu'il était déjà pris.

«Ah! que me voulez-vous? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de si loin me rendre si malheureux? Accordez-moi ma liberté, je vous en conjure; voyez ce que vous souhaitez en échange, il n'y a rien que je ne fasse.

—Je désire, lui dit Belle-Étoile, que tu me rendes mes trois frères, je ne sais où ils sont, mais leurs chevaux qui paissent près de ce rocher me font connaître que tu les retiens en quelque lieu.

—J'ai, sous l'aile gauche, une plume incarnate; arrachez-la, lui dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher.»

La princesse fut diligente à ce qu'il lui avait commandé; en même temps elle vit des éclairs, et elle entendit un bruit de vents et de tonnerre mêlés ensemble, qui lui firent une crainte extrême. Malgré sa frayeur, elle tint toujours l'oiseau Vert, craignant qu'il ne lui échappât; elle toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisième fois, il se fendit depuis le sommet jusqu'au pied; elle entra d'un air victorieux dans la salle où les trois princes étaient avec beaucoup d'autres: elle courut vers Chéri, il ne la reconnaissait point avec son habit et son casque, et puis l'enchantement n'était pas encore fini, de sorte qu'il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse, qui s'en aperçut, fit de nouvelles questions à l'oiseau Vert, auxquelles il répondit qu'il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la bouche de tous ceux qu'elle voudrait désenchanter: elle rendit ce bon office à plusieurs rois, à plusieurs souverains, et particulièrement à nos trois princes.

Touchés d'un si grand bienfait, ils se jetèrent tous à ses genoux, le nommant le libérateur des rois. Elle s'aperçut alors que ses frères, trompés par ses habits, ne la reconnaissaient point; elle ôta promptement son casque, elle leur tendit les bras, les embrassa cent fois, et demanda aux autres princes avec beaucoup de civilité, qui ils étaient; chacun lui dit son aventure particulière, et ils s'offrirent à l'accompagner partout où elle voudrait aller. Elle répondit qu'encore que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la liberté qu'elle venait de leur rendre, elle ne prétendait point s'en prévaloir. Là-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre compte les uns aux autres de ce qui leur était arrivé depuis leur séparation.

Le petit oiseau Vert qui dit tout les interrompit pour prier Belle-Étoile de lui accorder sa liberté; elle chercha aussitôt la tourterelle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus. Elle répondit à l'oiseau qu'il lui avait coûté trop de peines et d'inquiétudes pour jouir si peu de sa conquête. Ils montèrent tous quatre à cheval, et laissèrent les empereurs et les rois à pied, car depuis deux ou trois cents ans qu'ils étaient là, leurs équipages avaient péri.

La reine-mère, débarrassée de toute l'inquiétude que lui avait causée le retour des beaux enfants, renouvela ses instances auprès du roi pour le faire remarier, et l'importuna si fort, qu'elle lui fit choisir une princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la pauvre reine Blondine, qui était toujours demeurée auprès de sa mère, à leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu'elle avait nommés Chagrin, Mouron et Douleur, à cause de tous les ennuis qu'ils lui avaient causés, la reine-mère l'envoya quérir; elle monta en carrosse, et prit les doguins, étant vêtue de noir, avec un long voile qui tombait jusqu'à ses pieds.

En cet état, elle parut plus belle que l'astre du jour, quoiqu'elle fût devenue pâle et maigre, car elle ne dormait point, et ne mangeait que par complaisance. Pour sa mère, tout le monde en avait grande pitié; le roi en fut si attendri qu'il n'osait jeter les yeux sur elle; mais quand il pensait qu'il courait risque de n'avoir point d'autres héritiers que des doguins, il consentait à tout.

Le jour étant pris pour la noce, la reine-mère, priée par l'amirale Rousse (qui haïssait toujours son infortunée soeur), dit qu'elle voulait que la reine Blondine parût à la fête; tout était préparé pour la faire grande et somptueuse; et comme le roi n'était pas fâché que les étrangers vissent sa magnificence, il ordonna à son premier écuyer d'aller chez les beaux enfants, les convier à venir, et lui commanda qu'en cas qu'ils ne fussent pas encore venus, il laissât de bons ordres afin qu'on les avertît à leur retour.

Le premier écuyer les alla chercher, et ne les trouva point; mais sachant le plaisir que le roi aurait de les voir, il laissa un de ses gentilshommes pour les attendre, afin de les amener sans aucun retardement. Cet heureux jour venu, qui était celui du grand banquet, Belle-Étoile et les trois princes arrivèrent; le gentilhomme leur apprit l'histoire du roi, comme il avait autrefois épousé une pauvre fille, parfaitement belle et sage, qui avait eu le malheur d'accoucher de trois chiens; qu'il l'avait chassée pour ne la plus voir; que, cependant, il l'aimait tant, qu'il avait passé quinze ans sans vouloir écouter aucune proposition de mariage; que la reine-mère et ses sujets l'ayant fortement pressé, il s'était résolu à épouser une princesse de la cour, et qu'il fallait promptement y venir pour assister à toute la cérémonie.

En même temps Belle-Étoile prit une robe de velours, couleur de rose, toute garnie de diamants brillants; elle laissa tomber ses cheveux par grosses boucles sur les épaules; ils étaient renoués de rubans, l'étoile qu'elle avait sur le front jetait beaucoup de lumière, et la chaîne d'or qui tournait autour de son cou, sans qu'on la pût ôter, semblait être d'un métal plus précieux que l'or même. Enfin jamais rien de si beau ne parut aux yeux des mortels. Ses frères n'étaient pas moins bien, entre autres le prince Chéri; il avait quelque chose qui le distinguait très avantageusement. Ils montèrent tous quatre dans un chariot d'ébène et d'ivoire, dont le dedans était de drap d'or, avec des carreaux de même, brodés de pierreries; douze chevaux blancs le traînaient: le reste de leur équipage était incomparable. Lorsque Belle-Étoile et ses frères parurent, le roi ravi les vint recevoir avec toute sa cour, au haut de l'escalier. La pomme qui chante se faisait entendre d'une manière merveilleuse, l'eau qui danse, dansait, et le petit oiseau qui dit tout, parlait mieux que les oracles: ils se baissèrent tous quatre jusqu'aux genoux du roi, et lui prenant la main, ils la baisèrent avec autant de respect que d'affection. Il les embrassa, et leur dit:

«Je vous suis obligé, aimables étrangers, d'être venus aujourd'hui; votre présence me fait un plaisir sensible.»

En achevant ces mots, il entra avec eux dans un grand salon, où les musiciens jouaient de toutes sortes d'instruments, et plusieurs tables servies splendidement ne laissaient rien à souhaiter pour la bonne chère.

La reine-mère vint, accompagnée de sa future belle-fille, de l'amirale Rousse, et de toutes les dames, entre lesquelles on amenait la pauvre reine, liée par le cou, avec une longe de cuir, et les trois chiens attachés de même. On la fit avancer jusqu'au milieu du salon, où était un chaudron plein d'os et de mauvaises viandes, que la reine-mère avait ordonnés pour leur dîner.

Quand Belle-Étoile et les princes la virent si malheureuse, bien qu'ils ne la connussent point, les larmes leur vinrent aux yeux, soit que la révolution des grandeurs du monde les touchât, ou qu'ils fussent émus par la force du sang qui se fait souvent ressentir. Mais que pensa la mauvaise reine d'un retour si peu espéré et si contraire à ses desseins? Elle jeta un regard furieux sur Feintise, qui désirait ardemment alors que la terre s'ouvrît pour s'y précipiter.

Le roi présenta les beaux enfants à sa mère, lui disant mille biens d'eux; et malgré l'inquiétude dont elle était saisie, elle ne laissa pas de leur parler avec un air riant, et de leur jeter des regards aussi favorables que si elle les eût aimés, car la dissimulation était en usage dès ce temps-là. Le festin se passa fort gaiement, quoique le roi eût une extrême peine de voir manger sa femme avec ses doguins, comme la dernière des créatures; mais ayant résolu d'avoir de la complaisance pour sa mère, qui l'obligeait à se remarier, il la laissait ordonner de tout.

Sur la fin du repas, le roi adressant la parole à Belle-Étoile:

«Je sais, lui dit-il, que vous êtes en possession de trois trésors qui sont incomparables; je vous en félicite, et je vous prie de nous raconter ce qu'il a fallu faire pour les conquérir.

—Sire, dit-elle, je vous obéirai avec plaisir: l'on m'avait dit que l'eau qui danse me rendrait belle, et que la pomme qui chante me donnerait de l'esprit; j'ai souhaité les avoir par ces deux raisons. À l'égard du petit oiseau Vert qui dit tout, j'en ai eu une autre; c'est que nous ne savons rien de notre fatale naissance: nous sommes des enfants abandonnés de nos proches, qui n'en connaissons aucun; j'ai espéré que ce merveilleux oiseau nous éclaircirait sur une chose qui nous occupe jour et nuit.

—À juger de votre naissance par vous, répliqua le roi, elle doit être des plus illustres; mais parlez sincèrement, qui êtes-vous?

—Sire, lui dit-elle, mes frères et moi avons différé de l'interroger jusqu'à notre retour: en arrivant nous avons reçu vos ordres pour venir à vos noces; tout ce que j'ai pu faire, ç'a été de vous apporter ces trois raretés pour vous divertir.

—J'en suis très aise, s'écria le roi, ne différons pas une chose si agréable.

Vous vous amusez à toutes les bagatelles qu'on vous propose, dit la reine-mère en colère; voilà de plaisants marmousets, avec leurs raretés: en vérité, le nom seul fait assez connaître que rien n'est plus ridicule: fi! fi! je ne veux pas que de petits étrangers, apparemment de la lie du peuple, aient l'avantage d'abuser de votre crédulité; tout cela consiste en quelques tours de gibecière et de gobelets; et sans vous, ils n'auraient pas eu l'honneur d'être assis à ma table.»

Belle-Étoile et ses frères entendant un discours si désobligeant, ne savaient que devenir; leur visage était couvert de confusion et de désespoir, d'essuyer un tel affront devant toute cette grande cour. Mais le roi ayant répondu à sa mère que son procédé l'outrait, pria les beaux enfants de ne s'en point chagriner, et leur tendit la main en signe d'amitié. Belle-Étoile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel elle versa toute l'eau qui danse; on vit aussitôt que cette eau s'agitait, sautait en cadence, allait et venait, s'élevait comme une petite mer irritée, changeait de mille couleurs, et faisait aller le bassin de cristal le long de la table du roi; puis il s'en élança tout d'un coup quelques gouttes sur le visage du premier écuyer, à qui les enfants avaient de l'obligation. C'était un homme d'un mérite rare, mais sa laideur ne l'était pas moins, et il en avait même perdu un oeil. Dès que l'eau l'eut touché, il devint si beau qu'on ne le reconnaissait plus, et son oeil se trouva guéri. Le roi, qui l'aimait chèrement, eut autant de joie de cette aventure que la reine-mère en ressentit de déplaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu'on donnait aux princes. Après que le grand bruit fut cessé, Belle-Étoile mit sur l'eau qui danse la pomme qui chante, faite d'un seul rubis, couronnée de diamants, avec sa branche d'ambre; elle commença un concert si mélodieux que cent musiciens se seraient fait moins entendre. Cela ravit le roi et toute sa cour, et l'on ne sortait point d'admiration, quand Belle-Étoile tira de son manchon une petite cage d'or, d'un travail merveilleux, où était l'oiseau Vert qui dit tout; il ne se nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l'eau de perles distillées. Elle le prit bien délicatement, et le posa sur la pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps de parler: il avait ses plumes d'une si grande délicatesse, qu'elles s'agitaient quand on fermait les yeux et qu'on les rouvrait proche de lui; elles étaient de toutes les nuances de vert que l'on peut imaginer: il s'adressa au roi, et lui demanda ce qu'il voulait savoir.

«Nous souhaitons tous d'apprendre, répliqua le roi, qui sont cette belle fille et ces trois cavaliers.

—Ô roi, répondit l'oiseau Vert, avec une voix forte et intelligible, elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils; le troisième, appelé Chéri, est ton neveu.»

Là-dessus il raconta avec une éloquence incomparable toute l'histoire, sans négliger la moindre circonstance.

Le roi fondait en larmes, et la reine affligée, qui avait quitté son chaudron, ses os et ses chiens, s'était approchée doucement: elle pleurait de joie et d'amour pour son mari et pour ses enfants; car pouvait-elle douter de la vérité de cette histoire, quand elle leur voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconnaître? Les trois princes et Belle-Étoile se levèrent à la fin de leur histoire; ils vinrent se jeter aux pieds du roi, ils embrassaient ses genoux, ils baisaient ses mains; il leur tendait les bras, il les serrait contre son coeur; l'on n'entendait que des soupirs, hélas! des cris de joie. Le roi se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive proche de la muraille, d'un air humilié, il alla à elle, et lui faisant mille caresses, il lui présenta lui-même un fauteuil auprès du sien, et l'obligea de s'y asseoir.

Ses enfants lui baisèrent mille fois les pieds et les mains; jamais spectacle n'a été plus tendre ni plus touchant: chacun pleurait en son particulier, et levait les mains et les yeux au ciel, pour lui rendre grâce d'avoir permis que des choses si importantes et si obscures fussent connues. Le roi remercia la princesse qui avait eu le dessein de l'épouser, il lui laissa une grande quantité de pierreries. Mais à l'égard de la reine-mère, de l'amirale et de Feintise, que n'aurait-il pas fait contre elles, s'il n'avait écouté que son ressentiment? Le tonnerre de sa colère commençait à gronder, lorsque la généreuse reine, ses enfants et Chéri le conjurèrent de s'apaiser, et de vouloir rendre contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux: il fit enfermer la reine-mère dans une tour; mais pour l'amirale et Feintise, on les jeta ensemble dans un cachot noir et humide, où elles ne mangeaient qu'avec les trois doguins appelés Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels, ne voyant plus leur bonne maîtresse, mordaient celles-ci à tous moments; elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le temps de se repentir de tous leurs crimes.

Dès que la reine-mère, l'amirale Rousse et Feintise eurent été emmenées, chacune dans le lieu que le roi avait ordonné, les musiciens recommencèrent à chanter et à jouer des instruments. La joie était sans pareille; Belle-Étoile et Chéri en ressentaient plus que tout le reste du monde ensemble; ils se voyaient à la veille d'être heureux. En effet, le roi trouvant son neveu le plus beau et le plus spirituel de toute sa cour, lui dit qu'il ne voulait pas qu'un si grand jour se passât sans faire des noces, et qu'il lui accordait sa fille. Le prince, transporté de joie, se jeta à ses pieds, Belle-Étoile ne témoigna guère moins de satisfaction.

Mais il était bien juste que la vieille princesse, qui vivait dans la solitude depuis tant d'années, la quittât pour partager l'allégresse publique. Cette même petite fée, qui était venue dîner chez elle et qu'elle reçut si bien, y entra tout d'un coup, pour lui raconter ce qui se passait à la cour.

«Allons-y, continua-t-elle, je vous apprendrai pendant le chemin les soins que j'ai pris de votre famille.»

La princesse reconnaissante monta dans son chariot; il était brillant d'or et d'azur, précédé par des instruments de guerre, et suivi de six cents gardes du corps, qui paraissaient de grands seigneurs. Elle raconta à la princesse toute l'histoire de ses petits-fils, et lui dit qu'elle ne les avait point abandonnés; que sous la forme d'une sirène, sous celle d'une tourterelle, enfin, de mille manières, elle les avait protégés.

«Vous voyez, ajouta la fée, qu'un bienfait n'est jamais perdu.»

La bonne princesse voulait à tous moments baiser ses mains pour lui marquer sa reconnaissance; elle ne trouvait point de termes qui ne fussent au-dessous de sa joie. Enfin elles arrivèrent. Le roi les reçut avec mille témoignages d'amitié. La reine Blondine et les beaux enfants s'empressèrent, comme on le peut croire, à témoigner de l'amitié à cette illustre dame; et lorsqu'ils surent ce que la fée avait fait en leur faveur, et qu'elle était la gracieuse tourterelle qui les avait guidés, il ne se peut rien ajouter à tout ce qu'ils lui dirent. Pour achever de combler le roi de satisfaction, elle lui apprit que sa belle-mère, qu'il avait toujours prise pour une pauvre paysanne, était née princesse souveraine. C'était peut-être la seule chose qui manquait au bonheur de ce monarque. La fête s'acheva par le mariage de Belle-Étoile avec le prince Chéri. L'on envoya quérir le corsaire et sa femme, pour les récompenser encore de la noble éducation qu'ils avaient donnée aux beaux enfants. Enfin, après de longues peines, tout le monde fut satisfait.


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