Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette,Il lui parla tant d'amourette,Il lui peignit si bien son feu, sa passion,Et ce qui de deux coeurs fait la douce union,Qu'elle reconnut dans son âmeQue ce petit je ne sais quoiQu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi,Était une amoureuse flamme.Alors connaissant le dangerOù, pour son peu d'expérience,Elle exposait son innocence,Elle évite avec soin cet aimable berger;Mais ce fut pour elleUne peine cruelle!Et que souvent son coeur, soupirant en secret,Lui reprocha de fuir un amant si discret!Sans-Pair, qui ne pouvait comprendreCe qui causait ce cruel changement,Cherche partout un moment pour l'apprendre,Mais il le cherche vainement;Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre.
Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette,Il lui parla tant d'amourette,Il lui peignit si bien son feu, sa passion,Et ce qui de deux coeurs fait la douce union,Qu'elle reconnut dans son âmeQue ce petit je ne sais quoiQu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi,Était une amoureuse flamme.Alors connaissant le dangerOù, pour son peu d'expérience,Elle exposait son innocence,Elle évite avec soin cet aimable berger;Mais ce fut pour elleUne peine cruelle!Et que souvent son coeur, soupirant en secret,Lui reprocha de fuir un amant si discret!Sans-Pair, qui ne pouvait comprendreCe qui causait ce cruel changement,Cherche partout un moment pour l'apprendre,Mais il le cherche vainement;Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre.
Elle l'évitait avec soin et se reprochait sans cesse ce qu'elle ressentait pour lui. «Quoi! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et d'aimer un malheureux berger! Quelle destinée est la mienne? J'ai préféré la vertu à la beauté: il semble que le ciel, pour me récompenser de ce choix, m'avait voulu rendre belle; mais que je m'estime malheureuse de l'être devenue! Sans ces inutiles attraits, le berger que je fuis ne serait point attaché à me plaire, et je n'aurais pas la honte de rougir des sentiments que j'ai pour lui.» Ses larmes finissaient toujours par de si douloureuses réflexions, et ses peines augmentaient par l'état où elle réduisait son aimable berger.
Il était de son côté accablé de tristesse; il avait envie de déclarer à Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pensée qu'elle serait peut-être piquée d'un sentiment de vanité, et qu'elle l'écouterait plus favorablement; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas, et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il était hors d'état de lui en donner. «Que mon sort est cruel! s'écriait-il. Quoique je fusse affreux, je devais succéder à mon père. Un grand royaume répare bien des défauts. Il me serait à présent inutile de me présenter à lui ni à ses sujets, il n'y en a aucun qui puisse me reconnaître; et tout le bien que m'a fait la fée Bénigne, en m'ôtant mon nom et ma laideur, consiste à me rendre berger, et à me livrer aux charmes d'une bergère inexorable, qui ne peut me souffrir. Étoile barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi ma difformité avec ma première indifférence!»
Voilà les tristes regrets que l'amant et la maîtresse faisaient sans se connaître. Mais comme Brillante s'appliquait à fuir Sans-Pair, un jour qu'il avait résolu de lui parler, pour en trouver un prétexte qui ne l'offensât point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et de fleurs; il lui mit un collier de paille peinte, travaillé si proprement que c'était une espèce de chef-d'oeuvre; il avait un habit de taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une houlette garnie de rubans, une panetière; et en cet état tous les Céladons du monde n'auraient osé paraître devant lui. Il trouva Brillante assise au bord d'un ruisseau qui coulait lentement dans le plus épais du bois; ses moutons y paissaient épars. La profonde tristesse de la bergère ne lui permettait pas de leur donner ses soins. Sans-Pair l'aborda d'un air timide; il lui présenta le petit agneau; et la regardant tendrement:
«Que vous ai-je donc fait, belle bergère, lui dit-il, qui m'attire de si terribles marques de votre aversion? Vous reprochez à vos yeux le moindre de leurs regards; vous me fuyez. Ma passion vous paraît-elle si offensante? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fidèle? Mes paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours été remplies de respect et d'ardeur? Mais, sans doute, vous aimez ailleurs; votre coeur est prévenu pour un autre.»
Elle lui repartit aussitôt:
Berger, lorsque je vous évite,Devez-vous vous en alarmer?On connaît assez par ma fuiteQue je crains de vous trop aimer.Je fuirais avec moins de peine,Si la haine me faisait fuir;Mais lorsque la raison m'entraîne,L'amour cherche à me retenir.Tout m'alarme; en ce moment même,Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur.Je reste toutefois; quand l'amour est extrême,Berger, que le devoir paraît plein de rigueur!Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime!Adieu; si vous m'aimez, hélas!Mon repos en dépend, gardez-vous de me suivre.Peut-être que sans vous, je ne pourrai plus vivre;Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.
Berger, lorsque je vous évite,Devez-vous vous en alarmer?On connaît assez par ma fuiteQue je crains de vous trop aimer.Je fuirais avec moins de peine,Si la haine me faisait fuir;Mais lorsque la raison m'entraîne,L'amour cherche à me retenir.Tout m'alarme; en ce moment même,Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur.Je reste toutefois; quand l'amour est extrême,Berger, que le devoir paraît plein de rigueur!Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime!Adieu; si vous m'aimez, hélas!Mon repos en dépend, gardez-vous de me suivre.Peut-être que sans vous, je ne pourrai plus vivre;Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.
En achevant ces mots, Brillante s'éloigna. Le prince amoureux et désespéré voulut la suivre; mais sa douleur devint si forte qu'il tomba sans connaissance au pied d'un arbre. Ah! vertu sévère et trop farouche, pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a chérie dès sa plus tendre enfance? Il n'est point capable de vous méconnaître, et sa passion est toute innocente. Mais la princesse se défiait autant d'elle que de lui; elle ne pouvait s'empêcher de rendre justice au mérite de ce charmant berger, et elle savait bien qu'il faut éviter ce qui nous paraît trop aimable.
On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment; elle s'arrachait à l'objet le plus tendre et le plus chèrement aimé qu'elle eût vu de sa vie. Elle ne put s'empêcher de tourner plusieurs fois la tête pour regarder s'il la suivait; elle l'aperçut tomber demi-mort. Elle l'aimait et elle se refusa la consolation de le secourir. Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux; et joignant ses bras l'un sur l'autre: «Ô vertu! ô gloire, ô grandeur! je te sacrifie mon repos, s'écria-t-elle. Ô destin! ô Trasimène! je renonce à ma fatale beauté; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en puisse rougir, l'amant que j'abandonne!» Elle s'arrêta à ces mots, incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses pas. Son coeur voulait qu'elle rentrât dans le bois où elle avait laissé Sans-Pair; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la généreuse résolution de ne le plus voir.
Depuis qu'elle avait été transportée dans ces lieux, elle avait entendu parler d'un célèbre enchanteur, qui demeurait dans un château qu'il avait bâti avec sa soeur aux confins de l'île. On ne parlait que de leur savoir; c'était tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur l'image du charmant berger; et sans en rien dire à sa charitable hôtesse, qui l'avait reçue et qui la traitait comme sa fille, elle se mit en chemin, si occupée de ses déplaisirs qu'elle ne faisait aucune réflexion au péril qu'elle courait, étant belle et jeune, de voyager toute seule. Elle ne s'arrêtait ni jour ni nuit; elle ne buvait ni ne mangeait, tant elle avait envie d'arriver au château pour guérir de sa tendresse. Mais en passant dans, un bois, elle ouït quelqu'un qui chantait; elle crut entendre prononcer son nom, et reconnaître la voix d'une de ses compagnes. Elle s'arrêta pour l'écouter; elle entendit ces paroles:
Sans-Pair, de son hameau,Le mieux fait, le plus beau,Aimait la bergère Brillante,Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante.Par mille petits soins, ce berger, chaque jour,Lui déclarait assez ce qu'il sentait pour elle,Mais la jeune rebelleIgnorait ce que c'est qu'amour.Son coeur plein de tristesseSoupirait toutefois loin du berger absent:Ce qui marque de la tendresse,Et ce qu'on ne fait pas pour un indiffèrent.Il est vrai qu'à notre bergère,De tels chagrins n'arrivaient guère;Car son amant la suivait en tous lieux(Elle ne demandait pas mieux).Souvent couchés dessus l'herbette,Il lui chantait des vers de sa façon;La belle avec plaisir écoutait sa musette,Et même apprenait sa chanson.
Sans-Pair, de son hameau,Le mieux fait, le plus beau,Aimait la bergère Brillante,Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante.Par mille petits soins, ce berger, chaque jour,Lui déclarait assez ce qu'il sentait pour elle,Mais la jeune rebelleIgnorait ce que c'est qu'amour.Son coeur plein de tristesseSoupirait toutefois loin du berger absent:Ce qui marque de la tendresse,Et ce qu'on ne fait pas pour un indiffèrent.Il est vrai qu'à notre bergère,De tels chagrins n'arrivaient guère;Car son amant la suivait en tous lieux(Elle ne demandait pas mieux).Souvent couchés dessus l'herbette,Il lui chantait des vers de sa façon;La belle avec plaisir écoutait sa musette,Et même apprenait sa chanson.
«Ah! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes; indiscret berger, tu t'es vanté des faveurs innocentes que je t'ai accordées! Tu as osé présumer que mon faible coeur serait plus sensible à ta passion qu'à mon devoir! Tu as fait confidence de tes injustes désirs, et tu es cause que l'on me chante dans les bois et dans les plaines!» Elle en conçut un dépit si violent, qu'elle se crut en état de le voir avec indifférence, et peut-être avec de la haine. «Il est inutile, continua-t-elle, que j'aille plus loin pour chercher des remèdes à ma peine; je n'ai rien à craindre d'un berger en qui je connais si peu de mérite. Je vais retourner au hameau avec la bergère que je viens d'entendre.» Elle l'appela de toute sa force, sans que personne lui répondit, et cependant elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle. L'inquiétude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait à l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure.
Brillante, plus incertaine que jamais, se hâta de sortir du bois. «Le berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable, que je doive m'exposer à le revoir? N'est-ce point plutôt que mon coeur, d'intelligence avec lui, cherche à me tromper? Ah! fuyons, fuyons, c'est le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi.» Elle continua son chemin vers le château de l'enchanteur; elle y parvint, et elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, où l'herbe et les ronces étaient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait pas marché depuis cent ans; elle les rangea avec ses mains, qu'elle égratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle où le jour ne venait que par un petit trou: elle était tapissée d'ailes de chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient de lustres, et qui faisaient un miaulis à faire perdre patience; et sur une longue table, douze grosses souris attachées par la queue, qui avaient chacune devant elles un morceau de lard, où elles ne pouvaient atteindre; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir manger; les souris craignaient les chats, et se désespéraient de faim près d'un bon morceau de lard.
La princesse considérait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur sa tête un crocodile qui lui servait de bonnet; et jamais il n'a été une coiffure si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes et un fouet à la main d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Oh! que la princesse eut de peur! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son chien! Elle ne pensa qu'à fuir; et sans dire mot à ce terrible homme, elle courut vers la porte; mais elle était couverte de toiles d'araignées. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva encore, et à laquelle une troisième succéda; elle la lève, il en paraît une nouvelle, qui était devant une autre; enfin ces vilaines portières de toiles d'araignées étaient sans compte et sans nombre. La pauvre princesse n'en pouvait plus de lassitude; ses bras n'étaient pas assez forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de se reposer un peu, elle sentit de longues épines qui la pénétraient. Elle fut bientôt relevée, et se mit encore en devoir de passer; mais toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le méchant vieillard, qui la regardait, faisait des éclats de rire à s'en engouer. À la fin il l'appela et lui dit:
«Tu passerais là le reste de ta vie sans en venir à bout; tu me sembles jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau; si tu veux, je t'épouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui sont sur cette table seront tiennes aussi. Les chats sont autant de princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en différents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours été aimable et galant); aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes étaient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit; je trouvai le moyen de les attirer ici, et à mesure que je les ai attrapés, je les ai métamorphosés en chats et en souris. Ce qui est plaisant, c'est qu'ils se haïssent autant qu'ils se sont aimés, et que l'on ne peut trouver une vengeance plus complète.
—Ah! seigneur, s'écria Brillante, rendez-moi souris; je ne le mérite pas moins que ces pauvres princesses.
—Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas m'aimer?
—J'ai résolu de n'aimer jamais, dit-elle.
—Oh! que tu es simple! continua-t-il. Je te nourrirai à merveille, je te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde; tu n'iras qu'en carrosse et en litière, tu t'appelleras madame.
—J'ai résolu de n'aimer jamais, répondit encore la princesse.
—Prends garde à ce que tu dis, s'écria l'enchanteur en colère; tu t'en repentiras pour longtemps.
—N'importe, dit Brillante, j'ai résolu de n'aimer jamais.
—Ho bien, trop indifférente créature, dit-il en la touchant, puisque tu ne veux pas aimer, tu dois être d'une espèce particulière: tu ne seras donc à l'avenir ni chair ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse; tu seras légère et fringante, tu vivras dans les prairies comme tu vivais; on t'appellera sauterelle.»
Au même moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle du monde; et jouissant de la liberté, elle se rendit promptement dans le jardin.
Dès qu'elle fut en état de se plaindre, elle s'écria douloureusement; «Ah! ma jatte, ma chère jatte, qu'êtes-vous devenue? Voilà donc l'effet de vos promesses, Trasimène? Voilà donc ce qu'on me gardait depuis deux cents ans avec tant de soin? Une beauté aussi peu durable que les fleurs du printemps; et pour conclusion, un habit de crêpe vert, une petite figure singulière, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang. Je suis bien malheureuse! Hélas! une couronne aurait caché tous mes défauts, j'eusse trouvé un époux digne de moi; et si j'étais restée bergère, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon coeur: il n'est que trop vengé de mes injustes dédains. Me voilà sauterelle, destinée à chanter jour et nuit, quand mon coeur rempli d'amertume m'invite à pleurer!» C'est ainsi que parlait la sauterelle, cachée entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau.
Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable bergère? La dureté avec laquelle elle l'avait quitté le pénétra si vivement qu'il n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'eût jointe, il s'évanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de l'arbre où Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fraîcheur de la terre, ou quelque puissance inconnue, le fit revenir à lui: il n'osa aller ce jour-là chez elle; et repassant dans son esprit les derniers vers qu'elle lui avait dits:
Et pour fuir un amantTendre, jeune et confiant,On ne prend guère tant de peine,Quand on ne le fait que par haine.
Et pour fuir un amantTendre, jeune et confiant,On ne prend guère tant de peine,Quand on ne le fait que par haine.
Il en prit des espérances assez flatteuses; et il se promit du temps et de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsque, ayant été chez la vieille bergère où Brillante se retirait, il apprit qu'elle n'avait point paru depuis la veille? Il pensa mourir d'inquiétude. Il s'éloigna, accablé de mille pensées différentes; il s'assit tristement au bord de la rivière: il fut près cent fois de s'y jeter et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin il prit un poinçon et grava ces vers sur l'écorce d'un alisier:
Belle fontaine, clair ruisseau,Vallons délicieux, et vous, fertiles plaines,Séjour que je trouvais si beau,Hélas! vous augmentez mes peines.Le tendre objet de mon amour,Dont vous empruntez tous vos charmes,Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour.Vous ne me verrez plus que répandre des larmes.Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour,Elle me voit plongé dans ma douleur profonde;Le soleil chaque instant est témoin de mes pleurs,Et quand il est caché dans l'onde,Je n'interromps point mes douleurs.Ô toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessuresQue pour graver mes maux j'ose faire à ton sein;Ce sont de légères peintures,De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain.La pointe de ce fer ne t'ôte point la vie;Des chiffres de son nom tu paraîtras plus beau.Mais, hélas! ma plus chère envie,Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau.
Belle fontaine, clair ruisseau,Vallons délicieux, et vous, fertiles plaines,Séjour que je trouvais si beau,Hélas! vous augmentez mes peines.Le tendre objet de mon amour,Dont vous empruntez tous vos charmes,Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour.Vous ne me verrez plus que répandre des larmes.Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour,Elle me voit plongé dans ma douleur profonde;Le soleil chaque instant est témoin de mes pleurs,Et quand il est caché dans l'onde,Je n'interromps point mes douleurs.Ô toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessuresQue pour graver mes maux j'ose faire à ton sein;Ce sont de légères peintures,De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain.La pointe de ce fer ne t'ôte point la vie;Des chiffres de son nom tu paraîtras plus beau.Mais, hélas! ma plus chère envie,Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau.
Il n'en put écrire davantage, parce qu'il fut abordé par une petite vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses cheveux blancs, un chaperon de velours; et son antiquité avait quelque chose de vénérable.
«Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers; je vous prie de m'en apprendre le sujet.
—Hélas! ma bonne mère, lui dit Sans-Pair, je déplore l'éloignement d'une aimable bergère qui me fuit; j'ai résolu de l'aller chercher par toute la terre, jusqu'à ce que je l'aie trouvée.
—Allez de ce côté-là, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le chemin du château où la pauvre Brillante était devenue sauterelle. J'ai un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps.»
Sans-Pair la remercia, et pria l'Amour de fui être favorable.
Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arrêter, mais en arrivant dans le bois, proche le château du magicien et de sa soeur, il crut voir sa bergère; il se hâta de la suivre: elle s'éloigna.
«Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arrêtez un peu, daignez m'entendre.»
Le fantôme fuyait encore plus fort; et dans cet exercice, le reste du jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumières dans le château: il se flatta que sa bergère y pouvait être. Il y court; il entre sans aucun empêchement. Il monte et trouve dans un salon magnifique une grande et vieille fée d'une horrible maigreur. Ses yeux ressemblaient à deux lampes éteintes; on voyait le jour au travers de ses joues. Ses bras étaient comme des lattes, ses doigts comme des fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette; avec cela elle avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose; un manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur sa tête et des pierreries partout.
«Enfin, prince, lui dit-elle, vous arrivez dans un lieu où je vous souhaite depuis longtemps. Ne songez plus à votre petite bergère; une passion si disproportionnée vous doit faire rougir. Je suis la reine des Météores; je vous veux du bien et je puis vous en faire d'infinis si vous m'aimez.
—Vous aimer, s'écria le prince, en la regardant d'un oeil indigné, vous aimer, madame! Hé! suis-je maître de mon coeur! Non, je ne saurais consentir à une infidélité; et je sens même que si je changeais l'objet de mes amours, ce ne serait pas vous qui le deviendriez. Choisissez dans vos Météores quelque influence qui vous accommode; aimez l'air, aimez les vents, et laissez les mortels en paix.»
La fée était fière et colère; en deux coups de baguette elle remplit la galerie de monstres affreux, contre lesquels il fallut que le jeune prince exerçât son adresse et sa valeur. Les uns paraissaient avec plusieurs têtes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d'un centaure ou d'une sirène, plusieurs lions à la face humaine, des sphinx et des dragons volants. Sans-Pair n'avait que sa seule houlette, et un petit épieu, dont il s'était armé en commençant son voyage. La grande fée faisait cesser de temps en temps le chamaillis et lui demandait s'il voulait l'aimer. Il disait toujours qu'il se vouait à l'amour fidèle, qu'il ne pouvait changer. Lassée de sa fermeté, elle fît paraître Brillante:
«Hé bien, lui dit-elle, tu vois ta maîtresse au fond de cette galerie, songe à ce que tu vas faire; si tu refuses de m'épouser, elle sera déchirée et mise en pièces à tes yeux par des tigres.
—Ah! madame, s'écria le prince en se jetant à ses pieds, je me dévoue volontiers à la mort pour sauver ma chère maîtresse; épargnez ses jours en abrégeant les miens.
—Il n'est pas question de ta mort, répliqua la fée; traître, il est question de ton coeur et de ta main.»
Pendant qu'ils parlaient, le prince entendait la voix de sa bergère qui semblait se plaindre.
«Voulez-vous me laisser dévorer? lui disait-elle. Si vous m'aimez, déterminez-vous à faire ce que la reine vous ordonne.»
Le pauvre prince hésitait: «Hé quoi! Bénigne, s'écria-t-il, m'avez-vous donc abandonné, après tant de promesses? Venez, venez nous secourir.» Ces mots furent à peine prononcés qu'il entendit une voix dans les airs, qui prononçait distinctement ces paroles:
Laisse agir le destin; mais sois fidèle, et cherche le Rameau d'Or.
Laisse agir le destin; mais sois fidèle, et cherche le Rameau d'Or.
La grande fée, qui s'était crue victorieuse par le secours de tant de différentes illusions, pensa se désespérer de trouver en son chemin un aussi puissant obstacle que la protection de Bénigne.
«Fuis ma présence, s'écria-t-elle, prince malheureux et opiniâtre; puisque ton coeur est rempli de tant de flamme, tu seras un grillon, ami de la chaleur et du feu.»
Sur-le-champ, le beau et merveilleux prince Sans-Pair devint un petit grillon noir, qui se serait brûlé tout vif dans la première cheminée ou le premier four, s'il ne s'était pas souvenu de la voix favorable qui l'avait rassuré. «Il faut, dit-il, chercher le Rameau d'Or, peut-être que je me dégrillonnerai. Ah! si j'y trouvais ma bergère, que manquerait-il à ma félicité?»
Le grillon se hâta de sortir du fatal palais; et sans savoir où il fallait aller, il se recommanda aux soins de la belle fée Bénigne, puis partit sans équipage et sans bruit; car un grillon ne craint ni les voleurs ni les mauvaises rencontres. Au premier gîte, qui fut dans le trou d'un arbre, il trouva une sauterelle fort triste; elle ne chantait point. Le grillon ne s'avisant pas de soupçonner que ce fût une personne toute pleine d'esprit et de raison, lui dit:
«Où va ainsi ma commère la sauterelle?»
Elle lui répondit aussitôt:
«Et vous, mon compère le grillon, où allez-vous?»
Cette réponse surprit étrangement l'amoureux grillon.
«Quoi! vous parlez? s'écria-t-il.
—Hé! vous parlez bien! s'écria-t-elle. Pensez-vous qu'une sauterelle ait des privilèges moins étendus qu'un grillon?
—Je puis bien parler, dit le grillon, puisque je suis un homme.
—Et par la même règle, dit la sauterelle, je dois encore plus parler que vous, puisque je suis une fille.
—Vous avez donc éprouvé un sort semblable au mien? dit le grillon.
—Sans doute, dit la sauterelle. Mais encore, où allez-vous?
—Je serais ravi, ajouta le grillon, que nous fussions longtemps ensemble. Une voix qui m'est inconnue, répliqua-t-il, s'est fait entendre dans l'air. Elle a dit:
Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or.
Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or.
Il m'a semblé que cela ne pouvait être dit que pour moi. Sans hésiter, je suis parti, quoique j'ignore où je dois aller.»
Leur conversation fut interrompue par deux souris qui couraient de toute leur force, et qui, voyant un trou au pied de l'arbre, se jetèrent dedans la tête la première, et pensèrent étouffer le compère grillon et la commère sauterelle. Ils se rangèrent de leur mieux dans un petit coin.
«Ah! madame, dit la plus grosse souris, j'ai mal au côté d'avoir tant couru; comment se porte votre altesse?
—J'ai arraché ma queue, répliqua la plus jeune souris; car sans cela je tiendrais encore sur la table de ce vieux sorcier. Mais as-tu vu comme il nous a poursuivies? Que nous sommes heureuses d'être sauvées de son palais infernal!
—Je crains un peu les chats et les ratières, ma princesse, continua la grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bientôt au Rameau d'Or.
—Tu en sais donc le chemin? dit l'altesse sourissonne.
—Si je le sais, madame! comme celui de ma maison, répliqua l'autre. Ce Rameau est merveilleux; une seule de ses feuilles suffit pour être toujours riche; elle fournit de l'argent, elle désenchante, elle rend belle, elle conserve la jeunesse; il faut, avant le jour, nous mettre en campagne.
—Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honnête grillon que voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle; car nous sommes, aussi bien que vous, pèlerins du Rameau d'Or.»
Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre; les souris étaient des princesses que ce méchant enchanteur avait liées sur la table; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse qui ne se démentait jamais.
Chacun d'eux s'éveilla très matin; ils partirent de compagnie fort silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs à l'affût les entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils arrivèrent ainsi au Rameau d'Or. Il était planté au milieu d'un jardin merveilleux; au lieu de sable, les allées étaient remplies de petites perles orientales plus rondes que des pois; les roses étaient de diamants incarnats, et les feuilles d'émeraudes; les fleurs de grenades, de grenats; les soucis, de topazes; les jonquilles, de brillants jaunes; les violettes, de saphirs; les bluets, de turquoises; les tulipes, d'améthystes, opales et diamants; enfin, la quantité et la diversité de ces belles fleurs brillaient plus que le soleil.
C'était donc là (comme je l'ai déjà dit) qu'était le Rameau d'Or, le même que le prince Sans-Pair reçut de l'aigle, et dont il toucha la fée Bénigne lorsqu'elle était enchantée. Il était devenu aussi haut que les plus grands arbres, et tout chargé de rubis qui formaient des cerises. Dès que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent approchés, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie! quels transports ne ressentit point l'amoureux prince à la vue de sa belle bergère? Il se jeta à ses pieds; il allait lui dire tout ce qu'une surprise si agréable et si peu espérée lui faisait ressentir, lorsque la reine Bénigne et le roi Trasimène parurent dans une pompe sans pareille; car tout répondait à la magnificence du jardin. Quatre Amours armés de pied en cap, l'arc au côté, le carquois sur l'épaule, soutenaient avec leurs flèches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel paraissaient deux riches couronnes.
«Venez, aimables amants, s'écria la reine, en leur tendant les bras, venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre naissance et votre fidélité méritent; vos travaux vont se changer en plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à votre coeur est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.»
La princesse, ravie, se jeta au cou de Bénigne; et lui laissant voir les larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que l'excès de sa joie lui ôtait l'usage de la parole. Sans-Pair s'était mis aux genoux de cette généreuse fée; il baisait respectueusement ses mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasimène lui faisait de grandes caresses, et Bénigne leur conta, en peu de mots, qu'elle ne les avait presque point quittés; que c'était elle qui avait proposé à Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc; qu'elle avait pris la figure d'une vieille bergère pour loger la princesse chez elle; que c'était encore elle qui avait enseigné au prince de quel côte il fallait suivre sa bergère. «À la vérité, continua-t-elle, vous avez eu des peines que je vous aurais évitées si j'en avais été la maîtresse; mais, enfin, les plaisirs d'amour veulent être achetés.»
L'on entendit aussitôt une douce symphonie qui retentit de tous côtés; les Amours se hâtèrent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit; et pendant cette cérémonie, les deux princesses qui venaient de quitter la figure de souris conjurèrent la fée d'user de son pouvoir, pour délivrer du château de l'enchanteur les souris et les chats infortunés qui s'y désespéraient.
«Ce jour-ci est trop célèbre, dit-elle, pour vous rien refuser.»
En même temps elle frappe trois fois le Rameau d'Or, et tous ceux qui avaient été retenus dans le château parurent; chacun sous sa forme naturelle y retrouva sa maîtresse. La fée, libérale, voulant que tout se ressentît de la fête, leur donna l'armoire du donjon à partager entre eux. Ce présent valait plus que dix royaumes de ce temps-là. Il est aisé d'imaginer leur satisfaction et leur reconnaissance. Bénigne et Trasimène achevèrent ce grand ouvrage par une générosité qui surpassait tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, déclarant que le palais et le jardin du Rameau d'Or seraient à l'avenir au roi Sans-Pair et à la reine Brillante; cent autres rois en étaient tributaires et cent royaumes en dépendaient.
Lorsqu'une fée offrait son secours à Brillante,Qui ne l'était pas trop pour lors;Elle pouvait, d'une beauté charmante,Demander les rares trésors;C'est une chose bien tentante!Je n'en veux prendre pour témoins,Que les embarras et les soins.Dont pour la conserver le sexe se tourmente.Mais Brillante n'écouta pasLe désir séducteur d'obtenir des appas;Elle aima mieux avoir l'esprit et l'âme belle:Les roses et les lis d'un visage charmant,Comme les autres fleurs, passent en un moment,Et l'âme demeure immortelle.
Lorsqu'une fée offrait son secours à Brillante,Qui ne l'était pas trop pour lors;Elle pouvait, d'une beauté charmante,Demander les rares trésors;C'est une chose bien tentante!Je n'en veux prendre pour témoins,Que les embarras et les soins.Dont pour la conserver le sexe se tourmente.Mais Brillante n'écouta pasLe désir séducteur d'obtenir des appas;Elle aima mieux avoir l'esprit et l'âme belle:Les roses et les lis d'un visage charmant,Comme les autres fleurs, passent en un moment,Et l'âme demeure immortelle.
Il était une fois un roi et une reine qui s'aimaient si chèrement, que cette union servait d'exemple dans toutes les familles; et l'on aurait été bien surpris de voir un ménage en discorde dans leur royaume. Il se nommait le royaume des Déserts.
La reine avait eu plusieurs enfants; il ne lui restait qu'une fille, dont la beauté était si grande, que si quelque chose pouvait la consoler de la perte des autres, c'était les charmes que l'on remarquait dans celle-ci. Le roi et la reine l'élevaient comme leur unique espérance; mais le bonheur de la famille royale dura peu. Le roi étant à la chasse sur un cheval ombrageux, il entendit tirer quelques coups; le bruit et le feu l'effrayèrent, il prit le mors aux dents, il partit comme un éclair; il voulut l'arrêter au bord d'un précipice; il se cabra, et s'étant renversé sur lui, la chute fut si rude qu'il le tua avant qu'on fût en état de le secourir.
Des nouvelles si funestes réduisirent la reine à l'extrémité: elle ne put modérer sa douleur; elle sentit bien qu'elle était trop violente pour y résister, et elle ne songea plus qu'à mettre ordre aux affaires de sa fille, afin de mourir avec quelque sorte de repos. Elle avait une amie qui s'appelait la fée Souveraine, parce qu'elle avait une grande autorité dans tous les empires, et qu'elle était fort habile. Elle lui écrivit, d'une main mourante, qu'elle souhaitait de rendre les derniers soupirs entre ses bras; qu'elle se hâtât de venir, si elle voulait la trouver en vie, et qu'elle avait des choses de conséquence à lui dire.
Quoique la fée ne manquât pas d'affaires, elle les quitta toutes, et montant sur son chameau de feu, qui allait plus vite que le soleil, elle arriva chez la reine, qui l'attendait impatiemment; elle lui parla de plusieurs choses qui regardaient la régence du royaume, la priant de l'accepter et de prendre soin de la petite princesse Constancia.
«Si quelque chose, ajouta-t-elle, peut soulager l'inquiétude que j'ai de la laisser orpheline dans un âge si tendre, c'est l'espérance que vous me donnerez en sa personne des marques de l'amitié que vous avez toujours eue pour moi; qu'elle trouvera en vous une mère qui peut la rendre bien plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais fait, et que vous lui choisirez un époux assez aimable pour qu'elle n'aime jamais que lui.
—Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la fée, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tiré son horoscope, il semble que le destin est irrité contre la nature, d'avoir épuisé tous ses trésors en la formant; il a résolu de la faire souffrir, et ta royale majesté doit savoir qu'il prononce quelquefois des arrêts sur un ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire.
—Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgrâces, et n'oubliez rien pour les prévenir: il arrive souvent que l'on évite de grands malheurs, lorsqu'on y fait une sérieuse attention.»
La fée Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine ayant embrassé cent et cent fois sa chère Constancia, mourut avec assez de tranquillité.
La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu'on lit à présent les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la princesse était menacée de la fatale passion d'un géant, dont les États n'étaient pas fort éloignés du royaume des Déserts; elle connaissait bien qu'il fallait sur toutes choses l'éviter, et elle n'en trouva pas de meilleur moyen que d'aller cacher sa chère élève à un des bouts de la terre, si éloigné de celui où le géant régnait, qu'il n'y avait aucune apparence qu'il vînt y troubler leur repos.
Dès que la fée Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner l'État qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut établi des lois si judicieuses, que tous les sages de la Grèce n'auraient pu rien faire d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans la réveiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour aller dans un pays fertile, où l'on vivait sans ambition et sans peine; c'était une vraie vallée de Tempé: l'on n'y trouvait que des bergers et des bergères, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun était l'architecte.
Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le géant, elle n'aurait plus qu'à retourner en triomphe dans son royaume; mais que s'il la voyait plus tôt, elle serait exposée à de grandes peines. Elle était très soigneuse de la cacher aux yeux de tout le monde, et pour qu'elle parût moins belle, elle l'avait habillée en bergère, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage; mais telle que le soleil, qui, enveloppé d'une nuée, la perce par de longs traits de lumière, cette charmante princesse ne pouvait être si bien couverte, que l'on n'aperçût quelques-unes de ses beautés; et malgré tous les foins de la fée, on ne parlait plus de Constancia que comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs.
Sa beauté n'était pas la seule chose qui la rendait merveilleuse: Souveraine l'avait douée d'une voix si admirable, et de toucher si bien tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir appris la musique, elle aurait pu donner des leçons aux muses, et même au céleste Apollon.
Ainsi elle ne s'ennuyait point, la fée lui avait expliqué les raisons qu'elle avait de l'élever dans une condition si obscure. Comme elle était toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que Souveraine s'étonnait qu'à un âge si peu avancé, l'on pût trouver tant de docilité et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'était allée au royaume des Déserts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais sa présence y était nécessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et les ministres ne faisaient pas également bien leur devoir. Elle partit, lui recommandant fort de s'enfermer jusqu'à son retour.
Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait chèrement, elle se plaisait à lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois, elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nommé Ruson. Il était plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres de sa maîtresse, il y obéissait ponctuellement: «Ruson, lui disait-elle, allez quérir ma quenouille»; il courait dans sa chambre, et la lui apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait plutôt mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main. Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et bêler en cadence. Ruson était aimable, Ruson était aimé; Constancia lui parlait sans cesse et lui faisait mille caresses.
Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant à Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus chétive brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours. Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: «Petit libertin, disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi? Tu m'es si cher, je néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette galeuse pour me plaire.» Elle l'attachait avec une chaîne de fleurs; alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu'il la rompait: «Ah! lui disait Constancia en colère, la fée m'a dit bien des fois que les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus léger assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins. Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé; je ne pourrai peut-être pas te secourir.»
Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. Étant tout le jour avec sa chère brebis, proche de la maisonnette où la princesse travaillait toute seule, elle l'entendit bêler si haut et si pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se lève bien émue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson: elle ne songea plus à tout ce que la fée lui avait dit en partant; elle courut après le ravisseur de son mouton, criant: «Au loup! Au loup!» Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il quittât sa proie; mais, hélas! en passant proche d'un bois, il en sortit bien un autre loup: c'était un horrible géant. À la vue de cet épouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne fut écoutée ni du ciel ni de la terre; elle méritait d'être punie de n'avoir pas cru la fée Souveraine.
Le géant ouvrit les bras pour l'empêcher de passer outre; mais quelque terrible et furieux qu'il fût, il ressentit les effets de sa beauté.
«Quel rang tiens-tu parmi les déesses? lui dit-il d'une voix qui faisait plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y méprenne, tu n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es fille ou femme de Jupiter? qui sont tes frères? quelles sont tes soeurs? Il y a longtemps que je cherche une déesse pour l'épouser, te voilà heureusement trouvée.»
La princesse sentait que la peur avait lié sa langue, et que les paroles mouraient dans sa bouche.
Comme il vit qu'elle ne répondait pas à ses galantes questions:
Pour une divinité, lui dit-il, tu n'as guère d'esprit.»
Sans autre discours, il ouvrit un grand sac et la jeta dedans.
La première chose qu'elle aperçut au fond, ce fut le méchant loup et le pauvre mouton. Le géant s'était diverti à les prendre à la course:
«Tu mourras avec moi, mon cher Ruson, lui dit-elle en le baisant, c'est une petite consolation, il vaudrait bien mieux nous sauver ensemble.»
Cette triste pensée la fit pleurer amèrement, elle soupirait et sanglotait fort haut; Ruson bêlait, le loup hurlait; cela réveilla un chien, un chat, un coq et un perroquet qui dormaient. Ils commencèrent de leur côté à faire un bruit désespéré: voilà un étrange charivari dans la besace du géant. Enfin, fatigué de les entendre, il pensa tout tuer; mais il se contenta de lier le sac, et de le jeter sur le haut d'un arbre, après l'avoir marqué pour le venir reprendre; il allait se battre en duel contre un autre géant, et toute cette crierie lui déplaisait.
La princesse se douta bien que pour peu qu'il marchât il s'éloignerait beaucoup, car un cheval courant à toute bride n'aurait pu l'attraper quand il allait au petit pas: elle tira ses ciseaux et coupa la toile de la besace, puis elle en fit sortir son cher Ruson, le chien, le chat, le coq, le perroquet, elle se sauva ensuite, et laissa le loup dedans, pour lui apprendre à manger les petits moutons. La nuit était fort obscure, c'était une étrange chose de se trouver seule au milieu d'une forêt, sans savoir de quel côté tourner ses pas, ne voyant ni le ciel ni la terre, et craignant toujours de rencontrer le géant.
Elle marchait le plus vite qu'elle pouvait; elle serait tombée cent et cent fois, mais tous les animaux qu'elle avait délivrés, reconnaissants de la grâce qu'ils en avaient reçue, ne voulurent point l'abandonner, et la servirent utilement dans son voyage. Le chat avait les yeux si étincelants qu'il éclairait comme un flambeau; le chien qui jappait faisait sentinelle; le coq chantait pour épouvanter les lions; le perroquet jargonnait si haut, qu'on aurait jugé, à l'entendre, que vingt personnes causaient ensemble, de sorte que les voleurs s'éloignaient pour laisser le passage libre à notre belle voyageuse, et le mouton qui marchait quelques pas devant elle, la garantissait de tomber dans de grands trous, dont il avait lui-même bien de la peine à se retirer.
Constancia allait à l'aventure, se recommandant à sa bonne amie la fée, dont elle espérait quelque secours, quoiqu'elle se reprochât beaucoup de n'avoir pas suivi ses ordres; mais quelquefois elle craignait d'en être abandonnée. Elle aurait bien souhaité que sa bonne fortune l'eût conduite dans la maison où elle avait été secrètement élevée: comme elle n'en savait point le chemin, elle n'osait point se flatter de la rencontrer sans un bonheur particulier.
Elle se trouva, à la pointe du jour, au bord d'une rivière qui arrosait la plus agréable prairie du monde; elle regarda autour d'elle, et ne vit ni chien, ni chat, ni coq, ni perroquet; le seul Ruson lui tenait compagnie. «Hélas! où suis-je? dit-elle. Je ne connais point ces beaux lieux, que vais-je devenir? qui aura soin de moi? Ah! petit mouton, que tu me coûtes cher! si je n'avais pas couru après toi, je serais encore chez la fée Souveraine, je ne craindrais ni le géant, ni aucune aventure fâcheuse.» Il semblait, à l'air de Ruson, qu'il l'écoutait en tremblant, et qu'il reconnaissait sa faute: enfin la princesse abattue et fatiguée cessa de le gronder, elle s'assit au bord de l'eau; et comme elle était lasse, et que l'ombre de plusieurs arbres la garantissait des ardeurs du soleil, ses yeux fermèrent doucement, elle se laissa tomber sur l'herbe, et s'endormit d'un profond sommeil.
Elle n'avait point d'autres gardes que le fidèle Ruson, il marcha sur elle, il la tirailla; mais quel fut son étonnement de remarquer à vingt pas d'elle un jeune homme qui se tenait derrière quelques buissons? Il s'en couvrait pour la voir sans être vu: la beauté de sa taille, celle de sa tête, la noblesse de son air et la magnificence de ses habits surprirent si fort la princesse, qu'elle se leva brusquement, dans la résolution de s'éloigner. Je ne sais quel charme secret l'arrêta; elle jetait les yeux d'un air craintif sur cet inconnu, le géant ne lui avait presque pas fait plus de peur, mais la peur part de différentes causes: leurs regards et leurs actions marquaient assez les sentiments qu'ils avaient déjà l'un pour l'autre.
Ils seraient peut-être demeurés longtemps sans se parler que des yeux, si le prince n'avait pas entendu le bruit des cors et celui des chiens qui s'approchaient; il s'aperçut qu'elle en était étonnée:
«Ne craignez rien, belle bergère, lui dit-il, vous êtes en sûreté dans ces lieux: plût au ciel que ceux qui vous y voient y pussent être de même!
—Seigneur, dit-elle, j'implore votre protection, je suis une pauvre orpheline qui n'ai point d'autre parti à prendre que d'être bergère; procurez-moi un troupeau, j'en aurai grand soin.
—Heureux les moutons, dit-il en souriant, que vous voudrez conduire au pâturage! mais enfin, aimable bergère, si vous le souhaitez, j'en parlerai à la reine ma mère, et je me ferai un plaisir de commencer dès aujourd'hui à vous rendre mes services.
—Ah! seigneur, dit Constancia, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise, je n'aurais osé le faire si j'avais su votre rang.»
Le prince l'écoutait avec le dernier étonnement, il lui trouvait de l'esprit et de la politesse, rien ne répondait mieux à son excellente beauté; mais rien ne s'accordait plus mal avec la simplicité de ses habits et l'état de bergère. Il voulut même essayer de lui faire prendre un autre parti:
«Songez-vous, lui dit-il, que vous serez exposée, toute seule dans un bois ou dans une campagne, n'ayant pour compagnie que vos innocentes brebis? Les manières délicates que je vous remarque s'accommoderont-elles de la solitude? Qui sait d'ailleurs si vos charmes, dont le bruit se répandra dans cette contrée, ne vous attireront point mille importuns? Moi-même, adorable bergère, moi-même je quitterai la cour pour m'attacher à vos pas; et ce que je ferai, d'autres le feront aussi.
—Cessez, lui dit-elle, seigneur, de me flatter par des louanges que je ne mérite point; je suis née dans un hameau; je n'ai jamais connu que la vie champêtre, et j'espère que vous me laisserez garder tranquillement les troupeaux de la reine, si elle daigne me les confier; je la supplierai même de me mettre sous quelque bergère plus expérimentée que moi; et comme je ne la quitterai point, il est bien certain que je ne m'ennuierai pas.»
Le prince ne put lui répondre; ceux qui l'avaient suivi à la chasse parurent sur un coteau.
«Je vous quitte, charmante personne, lui dit-il d'un air empressé; il ne faut pas que tant de gens partagent le bonheur que j'ai de vous voir; allez au bout de cette prairie, il y a une maison où vous pourrez demeurer en sûreté, après que vous aurez dit que vous y venez ma part.»
Constancia, qui aurait eu de la peine à se trouver en si grande compagnie, se hâta de marcher vers le lieu que Constancio (c'est ainsi que s'appelait le prince) lui avait enseigné.
Il la suivit des yeux, il soupira tendrement, et remontant à cheval, il se mit à la tête de sa troupe sans continuer la chasse. En entrant chez la reine, il la trouva fort irritée contre une vieille bergère qui lui rendait un assez mauvais compte de ses agneaux. Après que la reine eut bien grondé, elle lui dit de ne paraître jamais devant elle.
Cette occasion favorisa le dessein de Constancio; il lui conta qu'il avait rencontré une jeune fille qui désirait passionnément d'être à elle, qu'elle avait l'air soigneux, et qu'elle ne paraissait pas intéressée. La reine goûta fort ce que lui disait son fils, elle accepta la bergère avant de l'avoir vue, et dit au prince de donner ordre qu'on la menât avec les autres dans les pacages de la couronne. Il fut ravi qu'elle la dispensât de venir au palais: certains sentiments empressés et jaloux lui faisaient craindre des rivaux, bien qu'il n'y en eût aucuns qui pussent lui rien disputer ni sur le rang, ni sur le mérite; il est vrai qu'il craignait moins les grands seigneurs que les petits, il pensait qu'elle aurait plus de penchant pour un simple berger que pour un prince qui était si proche du trône.
Il serait difficile de raconter toutes les réflexions dont celle-ci était suivie: que ne reprochait-il pas à son coeur, lui qui jusqu'alors n'avait rien aimé, et qui n'avait trouvé personne digne de lui! Il se donnait à une fille d'une naissance si obscure, qu'il ne pourrait jamais avouer sa passion sans rougir: il voulut la combattre; et se persuadant que l'absence était un remède immanquable, particulièrement sur une tendresse naissante, il évita de revoir la bergère; il suivit son penchant pour la chasse et pour le jeu: en quelque lieu qu'il aperçût des moutons, il s'en détournait comme s'il eût rencontré des serpents; de sorte qu'avec un peu de temps, le trait qui l'avait blessé lui parut moins sensible. Mais un jour des plus ardents de la canicule, Constancio, fatigué d'une longue chasse, se trouvant au bord de la rivière, il en suivit le cours à l'ombre des alisiers qui joignaient leurs branches à celles des saules, et rendaient cet endroit aussi frais qu'agréable. Une profonde rêverie le surprit, il était seul, il ne songeait plus à tous ceux qui l'attendaient, quand il fut frappé tout d'un coup par les charmants accents d'une voix qui lui parut céleste; il s'arrêta pour l'écouter, et ne demeura pas médiocrement surpris d'entendre ces paroles: