Le Prince Marcassin

Le prince Pigeon, comme je l'ai déjà dit, n'avait point de plumes, il se les était arrachées dans son extrême désespoir. La fée le frotta d'une essence merveilleuse, qui lui en fit revenir de si belles et si extraordinaires, que les pigeons de Vénus n'étaient pas dignes d'entrer en aucune comparaison avec lui. Il fut ravi de se voir remplumé; et prenant l'essor, il arriva au lever de l'aurore sur le haut de la tour, dont les murs de diamants brillaient à un tel point, que le soleil a moins de feu dans son plus grand éclat. Il y avait un spacieux jardin sur le donjon, au milieu duquel s'élevait un oranger chargé de fleurs et de fruits; le reste du jardin était fort curieux, et le prince Pigeon n'aurait pas été indifférent au plaisir de l'admirer, s'il n'avait été occupé de choses bien plus importantes.

Il se percha sur l'oranger, il tenait dans son bec la bague, et ressentait une terrible inquiétude, lorsque la princesse entra: elle avait une longue robe blanche, sa tête était couverte d'un grand voile noir brodé d'or, il était abattu sur son visage, et traînait de tous côtés. L'amoureux pigeon aurait pu douter que c'était elle, si la noblesse de sa taille et son air majestueux eussent pu être dans une autre à un point si parfait. Elle vint s'asseoir sous l'oranger, et levant son voile tout d'un coup, il en demeura pour quelque temps ébloui.

«Tristes regrets, tristes pensées! s'écria-t-elle. Vous êtes à présent inutiles, mon coeur affligé a passé un an entier entre la crainte et l'espérance; mais le terme fatal est arrivé! c'est aujourd'hui; c'est dans quelques heures qu'il faut que je meure, ou que j'épouse le géant: hélas, est-il possible que la fée Souveraine et le prince Constancio m'aient si fort abandonnée! que leur ai-je fait? Mais à quoi me servent ces réflexions? Ne vaut-il pas mieux exécuter le noble dessein que j'ai conçu?»

Elle se leva d'un air plein de hardiesse pour se précipiter: cependant, comme le moindre bruit lui faisait peur, et qu'elle entendit le pigeonneau qui s'agitait sur l'arbre, elle leva les yeux pour voir ce que c'était; en même temps il vola sur elle, et posa dans son sein l'importante petite bague. La princesse surprise des caresses de ce bel oiseau et de son charmant plumage, ne le fut pas moins du présent qu'il venait de lui faire. Elle considéra la bague, elle y remarqua quelques caractères mystérieux, et elle la tenait encore, lorsque le géant entra dans le jardin, sans qu'elle l'eût même entendu venir.

Quelques-unes des femmes qui la servaient étaient allées rendre compte à ce terrible amant du désespoir de la princesse, et qu'elle voulait se tuer, plutôt que de l'épouser. Lorsqu'il sut qu'elle était montée si matin au haut de la tour, il craignit une funeste catastrophe: son coeur qui jusqu'alors n'avait été capable que de barbarie, était tellement enchanté des beaux yeux de cette aimable personne, qu'il l'aimait avec délicatesse. Ô dieux, que devint-elle quand elle le vit! elle appréhenda qu'il ne lui ôtât les moyens qu'elle cherchait de mourir. Le pauvre pigeon n'était pas médiocrement effrayé de ce formidable colosse. Dans le trouble où elle était, elle mit la bague à son doigt, et sur-le-champ, ô merveille! elle fut métamorphosée en colombe, et s'envola à tire d'ailes avec le fidèle pigeon.

Jamais surprise n'a égalé celle du géant. Après avoir regardé sa maîtresse devenue colombe, qui traversait le vaste espace de l'air, il demeura quelque temps immobile, puis il poussa des cris et fit des hurlements qui ébranlèrent les montagnes, et ne finirent qu'avec sa vie: il la termina au fond de la mer, où il était bien plus juste qu'il se noyât que la charmante princesse. Elle s'éloignait donc très diligemment avec son guide; mais lorsqu'ils eurent fait un assez long chemin pour ne plus rien craindre, ils s'abattirent doucement dans un bois fort sombre par la quantité d'arbres, et fort agréable à cause de l'herbe verte et des fleurs qui couvraient la terre. Constancia ignorait encore que le pigeon fût son véritable amant. Il était très affligé de ne pouvoir parler pour lui en rendre compte, quand il sentit une main invisible qui lui déliait la langue; il en eut une sensible joie, et dit aussitôt à la princesse:

«Votre coeur ne vous a-t-il pas appris, charmante colombe, que vous êtes avec un pigeon qui brûle toujours des mêmes feux que vous allumez?

—Mon coeur souhaitait le bonheur qui m'arrive, répliqua-t-elle, mais il n'osait s'en flatter: hélas, qui l'aurait pu imaginer! j'étais sur le point de périr sous les coups de ma bizarre fortune; vous êtes venu m'arracher d'entre les bras de la mort, ou d'un monstre que je redoutais plus qu'elle.»

Le prince, ravi d'entendre parler sa colombe, et de la retrouver aussi tendre qu'il la désirait, lui dit tout ce que la passion la plus délicate et la plus vive peut inspirer; il lui raconta ce qui s'était passé depuis le triste moment de son absence, particulièrement la rencontre surprenante de l'amour Forgeron et de la fée dans son palais: elle eut une grande joie de savoir que sa meilleure amie était toujours dans ses intérêts.

«Allons la trouver, mon cher prince, dit-elle à Constancio, et la remercier de tout le bien qu'elle nous fait: elle nous rendra notre première figure; nous retournerons dans votre royaume ou dans le mien.

—Si vous m'aimez autant que je vous aime, répliqua-t-il, je vous ferai une proposition où l'amour seul a part. Mais, aimable princesse, vous m'allez dire que je suis un extravagant.

—Ne ménagez point la réputation de votre esprit aux dépens de votre coeur, reprit-elle; parlez sans crainte; je vous entendrai toujours avec plaisir.

—Je serais d'avis, continua-t-il, que nous ne changeassions point de figure; vous colombe, et moi pigeon, pouvons brûler des mêmes feux qui ont brûlé Constancio et Constancia. Je suis persuadé qu'étant débarrassés du soin de nos royaumes, n'ayant ni conseil à tenir, ni guerre à faire, ni audiences à donner, exempts de jouer sans cesse un rôle importun sur le grand théâtre du monde, il nous sera plus aisé de vivre l'un pour l'autre dans cette aimable solitude.

—Ah! s'écria la colombe, que votre dessein renferme de grandeur et de délicatesse! Quelque jeune que je sois, hélas! j'ai tant éprouvé de disgrâces; la fortune, jalouse de mon innocente beauté, m'a persécutée si opiniâtrement, que je serai ravie de renoncer à tous les biens qu'elle donne, afin de ne vivre que pour vous. Oui, mon cher prince, j'y consens: choisissons un pays agréable, et passons sous cette métamorphose nos plus beaux jours; menons une vie innocente, sans ambition et sans désirs, que ceux qu'un amour vertueux inspire.

—C'est moi qui veux vous guider, s'écria l'Amour en descendant du plus haut de l'Olympe. Un dessein si tendre mérite ma protection.

—Et la mienne aussi, dit la fée Souveraine qui parut tout d'un coup. Je viens vous chercher pour m'avancer de quelques moments le plaisir de vous voir.»

Le pigeon et la colombe eurent autant de joie que de surprise de ce nouvel événement.

«Nous nous mettons sous votre conduite, dit Constancia à la fée.

—Ne nous abandonnez pas, dit Constancio à l'Amour.

—Venez, dit-il, à Paphos, l'on y respecte encore ma mère, et l'on y aime toujours les oiseaux qui lui étaient consacrés.

—Non, répondit la princesse, nous ne cherchons point le commerce des hommes: heureux qui peut y renoncer! il nous faut seulement une belle solitude.»

La fée aussitôt frappa la terre de sa baguette. L'Amour la frappa d'une flèche dorée. Ils virent en même temps le plus beau désert de la nature et le mieux orné de bois, de fleurs, de prairies et de fontaines.

«Restez-y des millions d'années, s'écria l'Amour. Jurez-vous une fidélité éternelle en présence de cette merveilleuse fée.

—Je le jure à ma colombe, s'écria le pigeon.

—Je le jure à mon pigeon, s'écria la colombe.

—Votre mariage, dit la fée, ne pouvait être fait par un dieu plus capable de le rendre heureux. Au reste, je vous promets que si vous vous lassez de cette métamorphose, je ne vous abandonnerai point, et je vous rendrai votre première figure.»

Pigeon et colombe en remercièrent la fée; mais ils l'assurèrent qu'ils ne l'appelleraient point pour cela; qu'ils avaient trop éprouvé les malheurs de la vie: ils la prièrent seulement de leur faire venir Ruson, en cas qu'il ne fût pas mort.

«Il a changé d'état, dit l'Amour, c'est moi qui l'avait condamné à être mouton. Il m'a fait pitié, je l'ai rétabli sur le trône d'où je l'avais arraché.»

À ces nouvelles, Constancia ne fut plus surprise des jolies choses qu'elle lui avait vu faire. Elle conjura l'Amour de lui apprendre les aventures d'un mouton qui lui avait été si cher.

«Je viendrai vous les dire, répliqua-t-il obligeamment. Pour aujourd'hui, je suis attendu et souhaité en tant d'endroits, que je ne sais où j'irai en premier. Adieu, continua-t-il, heureux et tendres époux, vous pouvez vous vanter d'être les plus sages de mon empire.»

La fée Souveraine resta quelque temps avec les nouveaux mariés. Elle ne pouvait assez louer le mépris qu'ils faisaient des grandeurs de la terre; mais il est bien certain qu'ils prenaient le meilleur parti pour la tranquillité de la vie. Enfin elle les quitta; l'on a su par elle et par l'Amour, que le prince Pigeon et la princesse Colombe se sont toujours aimés fidèlement.

D'un amour pur nous voyons le destin:Des troubles renaissants, un espoir incertain,De tristes accidents, de fatales traversesAffligent quelquefois les plus parfaits amants.L'amour, qui nous unit par des noeuds si charmants,Pour conduire au bonheur, a des routes diverses:Le ciel, en les troublant, assure nos désirs.Jeunes coeurs, il est vrai, des épreuves si rudesVous arrachent des pleurs, vous coûtent des soupirs;Mais quand l'amour est pur! peines, inquiétudes,Sont autant de garants des plus charmants plaisirs.

D'un amour pur nous voyons le destin:Des troubles renaissants, un espoir incertain,De tristes accidents, de fatales traversesAffligent quelquefois les plus parfaits amants.L'amour, qui nous unit par des noeuds si charmants,Pour conduire au bonheur, a des routes diverses:Le ciel, en les troublant, assure nos désirs.Jeunes coeurs, il est vrai, des épreuves si rudesVous arrachent des pleurs, vous coûtent des soupirs;Mais quand l'amour est pur! peines, inquiétudes,Sont autant de garants des plus charmants plaisirs.

Il était une fois un roi et une reine qui vivaient dans une grande tristesse, parce qu'ils n'avaient point d'enfants: la reine n'était plus jeune, bien qu'elle fût encore belle, de sorte qu'elle n'osait s'en promettre: cela l'affligeait beaucoup; elle dormait peu, et soupirait sans cesse, priant les dieux et toutes les fées de lui être favorables. Un jour qu'elle se promenait dans un petit bois, après avoir cueilli quelques violettes et des roses, elle cueillit aussi des fraises; mais aussitôt qu'elle en eut mangé, elle fut saisie d'un si profond sommeil, qu'elle se coucha au pied d'un arbre et s'endormit.

Elle rêva, pendant son sommeil, qu'elle voyait passer en l'air trois fées qui s'arrêtaient au-dessus de sa tête. La première la regardant en pitié, dit:

«Voilà une aimable reine, à qui nous rendrions un service bien essentiel, si nous la voulions douer d'un enfant.

—Volontiers, dit la seconde, douez-la, puisque vous êtes notre aînée.

—Je la doue, continua-t-elle, d'avoir un fils, le plus beau, le plus aimable, et le mieux aimé qui soit au monde.

—Et moi, dit l'autre, je la doue de voir ce fils heureux dans ses entreprises, toujours puissant, plein d'esprit et de justice.»

Le tour de la troisième étant venu pour douer, elle éclata de rire, et marmotta plusieurs choses entre ses dents, que la reine n'entendit point.

Voilà le songe qu'elle fit. Elle se réveilla au bout de quelques moments; elle n'aperçut rien en l'air ni dans le jardin. «Hélas! dit-elle, je n'ai point assez de bonne fortune pour espérer que mon rêve se trouve véritable: quels remerciements ne ferais-je pas aux dieux et aux bonnes fées si j'avais un fils!» Elle cueillit encore des fleurs, et revint au palais plus gaie qu'à l'ordinaire. Le roi s'en aperçut, il la pria de lui en dire la raison; elle s'en défendit, il la pressa davantage.

«Ce n'est point, lui dit-elle, une chose qui mérite votre curiosité; il n'est question que d'un rêve, mais vous me trouverez bien faible d'y ajouter quelque sorte de foi.»

Elle lui raconta qu'elle avait vu en dormant trois fées en l'air, et ce que deux avaient dit; que la troisième avait éclaté de rire, sans qu'elle eût pu entendre ce qu'elle marmottait.

«Ce rêve, dit le roi, me donne comme à vous de la satisfaction; mais j'ai de l'inquiétude de cette fée de belle humeur, car la plupart sont malicieuses, et ce n'est pas toujours bon signe quand elles rient.

—Pour moi, répliqua la reine, je crois que cela ne signifie ni bien ni mal; mon esprit est occupé du désir que j'ai d'avoir un fils, et il se forme là-dessus cent chimères: que pourrait-il même lui arriver, en cas qu'il y eût quelque chose de véritable dans ce que j'ai songé? Il est doué de tout ce qui se peut de plus avantageux? plût au ciel que j'eusse cette consolation!»

Elle se prit à pleurer là-dessus; il l'assura qu'elle lui était si chère, qu'elle lui tenait lieu de tout.

Au bout de quelques mois, la reine s'aperçut qu'elle était grosse: tout le royaume fut averti de faire des voeux pour elle; les autels ne fumaient plus que des sacrifices qu'on offrait aux dieux pour la conservation d'un trésor si précieux. Les États assemblés députèrent pour aller complimenter leurs majestés; tous les princes du sang, les princesses et les ambassadeurs se trouvèrent aux couches de la reine; la layette pour ce cher enfant était d'une beauté admirable; la nourrice excellente. Mais que la joie publique se changea bien en tristesse, quand au lieu d'un beau prince, l'on vit naître un petit Marcassin! Tout le monde jeta de grands cris qui effrayèrent fort la reine. Elle demanda ce que c'était; on ne voulut pas le lui dire, crainte qu'elle ne mourût de douleur: au contraire, on l'assura qu'elle était mère d'un beau garçon, et qu'elle avait sujet de s'en réjouir.

Cependant le roi s'affligeait avec excès; il commanda que l'on mît le Marcassin dans un sac, et qu'on le jetât au fond de la mer, pour perdre entièrement l'idée d'une chose si fâcheuse: mais ensuite il en eut pitié; et pensant qu'il était juste de consulter la reine là-dessus, il ordonna qu'on le nourrît, et ne parla de rien à sa femme, jusqu'à ce qu'elle fût assez bien, pour ne pas craindre de la faire mourir par un grand déplaisir. Elle demandait tous les jours à voir son fils: on lui disait qu'il était trop délicat pour être transporté de sa chambre à la sienne, et là-dessus elle se tranquillisait.

Pour le prince Marcassin, il se faisait nourrir en Marcassin qui a grande envie de vivre: il fallut lui donner six nourrices, dont il y en avait trois sèches, à la mode d'Angleterre. Celles-ci lui faisaient boire à tous moments du vin d'Espagne et des liqueurs, qui lui apprirent de bonne heure à se connaître aux meilleurs vins. La reine impatiente de caresser son marmot, dit au roi qu'elle se portait assez bien pour aller jusqu'à son appartement, et qu'elle ne pouvait plus vivre sans voir son fils. Le roi poussa un profond soupir; il commanda qu'on apportât l'héritier de la couronne. Il était emmailloté comme un enfant, dans des langes de brocart d'or. La reine le prit entre ses bras, et levant une dentelle frisée qui couvrait sa hure, hélas! que devint-elle à cette fatale vue? Ce moment pensa être le dernier de sa vie; elle jetait de tristes regards sur le roi, n'osant lui parler.

«Ne vous affligez point, ma chère reine, lui dit-il, je ne vous impute rien de notre malheur; c'est ici, sans doute, un tour de quelque fée malfaisante, si vous voulez y consentir, je suivrai le premier dessein que j'ai eu de faire noyer ce petit monstre.

—Ah! sire, lui dit-elle, ne me consultez point pour une action si cruelle, je suis la mère de cet infortuné Marcassin, je sens ma tendresse qui sollicite en sa faveur; de grâce, ne lui faisons point de mal, il en a déjà trop, ayant dû naître homme, d'être né sanglier.»

Elle toucha si fortement le roi par ses larmes et par ses raisons, qu'il lui promit ce qu'elle souhaitait; de sorte que les dames qui élevaient Marcassinet, commencèrent d'en prendre encore plus de soin; car on l'avait regardé jusqu'alors comme une bête proscrite, qui servirait bientôt de nourriture aux poissons. Il est vrai que malgré sa laideur, on lui remarquait des yeux tout pleins d'esprit; on l'avait accoutumé à donner son petit pied à ceux qui venaient le saluer, comme les autres donnent leur main; on lui mettait des bracelets de diamants, et il faisait toutes ces choses avec assez de grâce.

La reine ne pouvait s'empêcher de l'aimer; elle l'avait souvent entre ses bras, le trouvant joli dans le fond de son coeur, car elle n'osait le dire, de crainte de passer pour folle; mais elle avouait à ses amies que son fils lui paraissait aimable; elle le couvrait de mille noeuds de nonpareilles couleur de roses; ses oreilles étaient percées; il avait une lisière avec laquelle on le soutenait, pour lui apprendre à marcher sur les pieds de derrière; on lui mettait des souliers et des bas de soie attachés sur le genou, pour lui faire paraître la jambe plus longue; on le fouettait quand il voulait gronder: enfin on lui ôtait, autant qu'il était possible, les manières marcassines.

Un soir que la reine se promenait et qu'elle le portait à son cou, elle vint sous le même arbre où elle s'était endormie, et où elle avait rêvé tout ce que j'ai déjà dit; le souvenir de cette aventure lui revint fortement dans l'esprit: «Voilà donc, disait-elle, ce prince si beau, si parfait et si heureux que je devais avoir? Ô songe trompeur, vision fatale! ô fées, que vous avais-je fait pour vous moquer de moi?» Elle marmottait ces paroles entre ses dents, lorsqu'elle vit croître tout d'un coup un chêne, dont il sortit une dame fort parée, qui, la regardant d'un air affable, lui dit:

«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet; je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»

La reine la reconnut pour une des trois fées, qui passant en l'air lorsqu'elle dormait, s'étaient arrêtées et lui avaient souhaité un fils.

«J'ai de la peine à vous croire, madame, répliqua-t-elle; quelque esprit que mon fils puisse avoir, qui pourra l'aimer sous une telle figure?»

La fée lui répliqua encore une fois:

«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet, je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»

Elle se remit aussitôt dans l'arbre, et l'arbre rentra en terre, sans qu'il parût même qu'il y en eût eu en cet endroit.

La reine, fort surprise de cette nouvelle aventure, ne laissa pas de se flatter que les fées prendraient quelque soin de l'altesse Bestiole: elle retourna promptement au palais pour en entretenir le roi; mais il pensa qu'elle avait imaginé ce moyen pour lui rendre son fils moins odieux.

«Je vois fort bien, lui dit-elle, à l'air dont vous m'écoutez, que vous ne me croyez pas; cependant rien n'est plus vrai que tout ce que je viens de vous raconter.

—Il est fort triste, dit le roi, d'essuyer les railleries des fées: par où s'y prendront-elles pour rendre notre enfant autre chose qu'un sanglier? Je n'y songe jamais sans tomber dans l'accablement.»

La reine se retira plus affligée qu'elle l'eût encore été; elle avait espéré que les promesses de la fée adouciraient le chagrin du roi; cependant il voulait à peine les écouter. Elle se retira, bien résolue de ne lui plus rien dire de leur fils, et de laisser aux dieux le soin de consoler son mari.

Marcassin commença de parler, comme font tous les enfants, il bégayait un peu; mais cela n'empêchait pas que la reine n'eût beaucoup de plaisir à l'entendre, car elle craignait qu'il ne parlât de sa vie. Il devenait fort grand, et marchait souvent sur les pieds de derrière. Il portait de longues vestes qui lui couvraient les jambes; un bonnet à l'anglaise de velours noir, pour cacher sa tête, ses oreilles, et une partie de son groin. À la vérité il lui venait des défenses terribles; ses soies étaient furieusement hérissées; son regard fier, et le commandement absolu. Il mangeait dans une auge d'or, où on lui préparait des truffes, des glands, des morilles, de l'herbe, et l'on n'oubliait rien pour le rendre propre et poli. Il était né avec un esprit supérieur, et un courage intrépide. Le roi connaissant son caractère, commença à l'aimer plus qu'il n'avait fait jusque-là. Il choisit de bons maîtres pour lui apprendre tout ce qu'on pourrait. Il réussissait mal aux danses figurées, mais pour le passe-pied et le menuet, où il fallait aller vite et légèrement, il y faisait des merveilles. À l'égard des instruments, il connut bien que le luth et le théorbe ne lui convenaient pas; il aimait la guitare, et jouait joliment de la flûte. Il montait à cheval avec une disposition et une grâce surprenantes; il ne se passait guère de jours qu'il n'allât à la chasse, et qu'il ne donnât de terribles coups de dents aux bêtes les plus féroces et les plus dangereuses. Ses maîtres lui trouvaient un esprit vif, et toute la facilité possible à se perfectionner dans les sciences. Il ressentait bien amèrement le ridicule de sa figure marcassine; de sorte qu'il évitait de paraître aux grandes assemblées.

Il passait sa vie dans une heureuse indifférence, lorsqu'étant chez la reine, il vit entrer une dame de bonne mine, suivie de trois jeunes filles très aimables. Elle se jeta aux pieds de la reine; elle lui dit qu'elle venait la supplier de les recevoir auprès d'elle; que la mort de son mari et de grands malheurs l'avaient réduite à une extrême pauvreté; que sa naissance et son infortune étaient assez connues de sa majesté, pour espérer qu'elle aurait pitié d'elle. La reine fut attendrie de les voir ainsi à ses genoux, elle les embrassa, et leur dit qu'elle recevait avec plaisir ses trois filles. L'aînée s'appelait Ismène, la seconde Zélonide, et la cadette Marthesie; qu'elle en prendrait soin; qu'elle ne se décourageât point; qu'elle pouvait rester dans le palais, où l'on aurait beaucoup d'égards pour elle et qu'elle comptât sur son amitié. La mère, charmée des bontés de la reine, baisa mille fois ses mains, et se trouva tout d'un coup dans une tranquillité qu'elle ne connaissait pas depuis longtemps.

La beauté d'Ismène fit du bruit à la cour, et toucha sensiblement un jeune chevalier, nommé Coridon, qui ne brillait pas moins de son côté qu'elle brillait du sien. Ils furent frappés presque en même temps d'une secrète sympathie qui les attacha l'un à l'autre. Le chevalier était infiniment aimable; il plut, on l'aima. Et comme c'était un parti très avantageux pour Ismène, la reine s'aperçut avec plaisir des soins qu'il lui rendait, et du compte qu'elle lui en tenait. Enfin on parla de leur mariage; tout semblait y concourir. Ils étaient nés l'un pour l'autre, et Coridon n'oubliait rien de toutes ces fêtes galantes, et de tous ces soins empressés qui engagent fortement un coeur déjà prévenu.

Cependant le prince avait ressenti le pouvoir d'Ismène dès qu'il l'avait vue, sans oser lui déclarer sa passion. «Ah! Marcassin, Marcassin, s'écriait-il en se regardant dans un miroir, serait-il bien possible qu'avec une figure si disgraciée, tu osasses te promettre quelque sentiment favorable de la belle Ismène? Il faut se guérir, car de tous les malheurs, le plus grand, c'est d'aimer sans être aimé.» Il évitait très soigneusement de la voir; et comme il n'en pensait pas moins à elle, il tomba dans une affreuse mélancolie: il devint si maigre que les os lui perçaient la peau. Mais il eut une grande augmentation d'inquiétude, quand il apprit que Coridon recherchait ouvertement Ismène; qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime, et qu'avant qu'il fût peu, le roi et la reine feraient la fête de leurs noces.

À ces nouvelles, il sentit que son amour augmentait, et que son espérance diminuait, car il lui semblait moins difficile de plaire à Ismène indifférente, qu'à Ismène prévenue pour Coridon. Il comprit encore que son silence achevait de le perdre; de sorte qu'ayant cherché un moment favorable pour l'entretenir, il le trouva. Un jour qu'elle était assise sous un agréable feuillage, où elle chantait quelques paroles que son amant avait faites pour elle, Marcassin l'aborda tout ému, et s'étant placé auprès d'elle, il lui demanda s'il était vrai, comme on lui avait dit, qu'elle allait épouser Coridon? Elle répliqua que la reine lui avait ordonné de recevoir ses assiduités, et qu'apparemment cela devait avoir quelque suite.

«Ismène, lui dit-il, en se radoucissant, vous êtes si jeune, que je ne croyais pas que l'on pensât à vous marier; si je l'avais su, je vous aurais proposé le fils unique d'un grand roi, qui vous aime, et qui serait ravi de vous rendre heureuse.»

À ces mots, Ismène pâlit: elle avait déjà remarqué que Marcassin, qui était naturellement assez farouche, lui parlait avec plaisir; qu'il lui donnait toutes les truffes que son instinct marcassinique lui faisait trouver dans la forêt, et qu'il la régalait des fleurs dont son bonnet était ordinairement orné. Elle eut une grande peur qu'il ne fût le prince dont il parlait, et elle lui répondit:

«Je suis bien aise, seigneur, d'avoir ignoré les sentiments du fils de ce grand roi; peut-être que ma famille, plus ambitieuse que je ne le suis, aurait voulu me contraindre à l'épouser; et je vous avoue confidemment que mon coeur est si prévenu pour Coridon, qu'il ne changera jamais.

—Quoi! répliqua-t-il, vous refuseriez une tête couronnée qui mettrait sa fortune à vous plaire?

—Il n'y a rien que je ne refuse, lui dit-elle; j'ai plus de tendresse que d'ambition; et je vous conjure, seigneur, puisque vous avez commerce avec ce prince, de l'engager à me laisser en repos.

—Ah! scélérate, s'écria l'impatient Marcassin, vous ne connaissez que trop le prince dont je vous parle! Sa figure vous déplaît; vous ne voudriez pas avoir le nom de reine Marcassine; vous avez juré une fidélité éternelle à votre chevalier; songez cependant, songez à la différence qui est entre nous; je ne suis pas un Adonis, j'en conviens, mais je suis un sanglier redoutable; la puissance suprême vaut bien quelques petits agréments naturels: Ismène, pensez-y, ne me désespérez pas.»

En disant ces mots, ses yeux paraissaient tout de feu, et ses longues défenses faisaient l'une contre l'autre un bruit dont cette pauvre fille tremblait.

Marcassin se retira. Ismène, affligée, répandit un torrent de larmes, lorsque Coridon se rendit auprès d'elle. Ils n'avaient connu, jusqu'à ce jour, que les douceurs d'une tendresse mutuelle; rien ne s'était opposé à ses progrès, et ils avaient lieu de se promettre qu'elle serait bientôt couronnée. Que devint ce jeune amant, quand il vit la douleur de sa belle maîtresse! Il la pressa de lui en apprendre le sujet. Elle le voulut bien, et l'on ne saurait représenter le trouble que lui causa cette nouvelle.

«Je ne suis point capable, lui dit-il, d'établir mon bonheur aux dépens du vôtre; l'on vous offre une couronne, il faut que vous l'acceptiez.

—Que je l'accepte, grands dieux! s'écria-t-elle. Que je vous oublie, et que j'épouse un monstre? Que vous ai-je fait, hélas! pour vous obliger de me donner des conseils si contraires à notre amitié et à notre repos?»

Coridon était saisi à un tel point, qu'il ne pouvait lui répondre; mais les larmes qui coulaient de ses yeux, marquaient assez l'état de son âme. Ismène, pénétrée de leur commune infortune, lui dit cent et cent fois qu'elle ne changerait pas, quand il s'agirait de tous les rois de la terre; et lui, touché de cette générosité, lui dit cent et cent fois qu'il fallait le laisser mourir de chagrin, et monter sur le trône qu'on lui offrait.

Pendant que cette contestation se passait entre eux, Marcassin était chez la reine, à laquelle il dit que l'espérance de guérir de la passion qu'il avait prise pour Ismène l'avait obligé à se taire, mais qu'il avait combattu inutilement; qu'elle était sur le point d'être mariée; qu'il ne se sentait pas la force de soutenir une telle disgrâce, et qu'enfin il voulait l'épouser ou mourir. La reine fut bien surprise d'entendre que le sanglier était amoureux.

«Songes-tu à ce que tu dis? lui répliqua-t-elle. Qui voudra de toi, mon fils, et quels enfants peux-tu espérer?

—Ismène est si belle, dit-il, qu'elle ne saurait avoir de vilains enfants; et quand ils me ressembleraient, je suis résolu à tout, plutôt que de la voir entre les bras d'un autre.

—As-tu si peu de délicatesse, continua la reine, que de vouloir une fille dont la naissance est inférieure à la tienne?

—Et qui sera la souveraine, répliqua-t-il, assez peu délicate pour vouloir un malheureux cochon comme moi?

—Tu te trompes, mon fils, ajouta la reine; les princesses moins que les autres ont la liberté de choisir; nous te ferons peindre plus beau que l'amour même. Quand le mariage sera fait, et que nous la tiendrons, il faudra bien qu'elle nous reste.

—Je ne suis pas capable, dit-il, de faire une telle supercherie: je serais au désespoir de rendre ma femme malheureuse.

—Peux-tu croire, s'écria la reine, que celle que tu veux ne le soit pas avec toi? Celui qui l'aime est aimable; et si le rang est différent entre le souverain et le sujet, la différence n'est pas moins entre un sanglier et l'homme du monde le plus charmant.

—Tant pis pour moi, madame, répliqua Marcassin, ennuyé des raisons qu'elle lui alléguait; j'ose dire que vous devriez moins qu'un autre me représenter mon malheur: pourquoi m'avez-vous fait cochon? N'y a-t-il pas de l'injustice à me reprocher une chose dont je ne suis pas la cause?

—Je ne te fais point de reproches, ajouta la reine tout attendrie, je veux seulement te représenter que si tu épouses une femme qui ne t'aime pas, tu seras malheureux, et tu feras son supplice: si tu pouvais comprendre ce qu'on souffre dans ces unions forcées, tu ne voudrais point en courir le risque: ne vaut-il pas mieux demeurer seul en paix?

—Il faudrait avoir plus d'indifférence que je n'en ai, madame, lui dit-il; je suis touché pour Ismène; elle est douce, et je me flatte qu'un bon procédé avec elle, et la couronne qu'elle doit espérer, la fléchiront: quoi qu'il en soit, s'il est de ma destinée de n'être point aimé, j'aurai le plaisir de posséder une femme que j'aime.»

La reine le trouva si fortement attaché à ce dessein, qu'elle perdit celui de l'en détourner; elle lui promit de travailler à ce qu'il souhaitait, et sur-le-champ, elle envoya quérir la mère d'Ismène: elle connaissait son humeur; c'était une femme ambitieuse, qui aurait sacrifié ses filles à des avantages au-dessous de celui de régner. Dès que la reine lui eut dit qu'elle souhaitait que Marcassin épousât Ismène, elle se jeta à ses pieds, et l'assura que ce serait le jour qu'elle voudrait choisir.

«Mais, lui dit la reine, son coeur est engagé, nous lui avons ordonné de regarder Coridon comme un homme qui lui était destiné.

—Eh bien, madame, répondit la vieille mère, nous lui ordonnerons de le regarder à l'avenir comme un homme qu'elle n'épousera pas.

—Le coeur ne consulte pas toujours la raison, ajouta la reine; quand il s'est une fois déterminé, il est difficile de le soumettre.

—Si son coeur avait d'autres volontés que les miennes, dit-elle, je le lui arracherais sans miséricorde.»

La reine la voyant si résolue, crut bien qu'elle pouvait se reposer sur elle du soin de faire obéir sa fille.

En effet, elle courut dans la chambre d'Ismène. Cette pauvre fille ayant su que la reine avait envoyé quérir sa mère, attendait son retour avec inquiétude; et il est aisé d'imaginer combien elle augmenta, quand elle lui dit d'un air sec et résolu, que la reine l'avait choisie pour en faire sa belle-fille, qu'elle lui défendait de parler jamais à Coridon, et que si elle n'obéissait pas, elle l'étranglerait. Ismène n'osa rien répondre à cette menace, mais elle pleurait amèrement, et le bruit se répandit aussitôt qu'elle allait épouser le marcassin royal, car la reine, qui l'avait fait agréer au roi, lui envoya des pierreries pour s'en parer quand elle viendrait au palais.

Coridon, accablé de désespoir, vint la trouver et lui parla, malgré toutes les défenses qu'on avait faites de le laisser entrer. Il parvint jusqu'à son cabinet; il la trouva couchée sur un lit de repos, le visage tout couvert de ses larmes. Il se jeta à genoux auprès d'elle, et lui prit la main.

«Hélas, dit-il, charmante Ismène! vous pleurez mes malheurs!

—Ils sont communs entre nous, répondit-elle; vous savez, cher Coridon, à quoi je suis condamnée; je ne puis éviter la violence qu'on veut me faire que par ma mort. Oui, je saurai mourir, je vous en assure, plutôt que de n'être pas à vous.

—Non, vivez, lui dit-il, vous serez reine, peut-être vous accoutumerez-vous avec cet affreux prince.

—Cela n'est pas en mon pouvoir, lui dit-elle, je n'envisage rien au monde de plus terrible qu'un tel époux; sa couronne n'adoucit point mes douleurs.

—Les dieux, continua-t-il, vous préservent d'une résolution si funeste, aimable Ismène! elle ne convient qu'à moi. Je vais vous perdre; vous n'êtes pas capable de résister à ma juste douleur.

—Si vous mourez, reprit-elle, je ne vous survivrai pas, et je sens quelque consolation à penser qu'au moins la mort nous unira.»

Ils parlaient ainsi, lorsque Marcassin les vint surprendre. La reine lui ayant raconté ce qu'elle avait fait en sa faveur, il courut chez Ismène pour lui découvrir sa joie; mais la présence de Coridon la troubla au dernier point. Il était d'humeur jalouse et peu patiente. Il lui ordonna d'un air où il entrait beaucoup du sanglier de sortir, et de ne jamais paraître à la cour.

«Que prétendez-vous donc, cruel prince? s'écria Ismène, en arrêtant celui qu'elle aimait. Croyez-vous le bannir de mon coeur comme de ma présence? Non! il y est trop bien gravé. N'ignorez donc plus votre malheur, vous qui faites le mien: voilà celui seul qui peut m'être cher; je n'ai que de l'horreur pour vous.

—Et moi, barbare, dit Marcassin, je n'ai que de l'amour pour toi; il est inutile que tu me découvres toute ta haine, tu n'en seras pas moins ma femme, et tu en souffriras davantage.»

Coridon, au désespoir d'avoir attiré à sa maîtresse ce nouveau déplaisir, sortit dans le moment que la mère d'Ismène venait la quereller; elle assura le prince que sa fille allait oublier Coridon pour jamais, et qu'il ne fallait point retarder des noces si agréables. Marcassin, qui n'en avait pas moins d'envie qu'elle, dit qu'il allait régler le jour avec la reine, parce que le roi lui laissait le soin de cette grande fête. Il est vrai qu'il n'avait pas voulu s'en mêler, parce que ce mariage lui paraissait désagréable et ridicule, étant persuadé que la race marcassinique allait se perpétuer dans la maison royale. Il était affligé de la complaisance aveugle que la reine avait pour son fils.

Marcassin craignait que le roi ne se repentît du consentement qu'il avait donné à ce qu'il souhaitait; ainsi l'on se hâta de préparer tout pour cette cérémonie. Il se fit faire des rhingraves, des canons, un pourpoint parfumé; car il avait toujours une petite odeur que l'on soutenait avec peine. Son manteau était brodé de pierreries, sa perruque d'un blond d'enfant, et son chapeau couvert de plumes. Il ne s'est peut-être jamais vu une figure plus extraordinaire que la sienne; et à moins que d'être destinée au malheur de l'épouser, personne ne pouvait le regarder sans rire. Mais, hélas, que la jeune Ismène en avait peu d'envie; on lui promettait inutilement des grandeurs, elle les méprisait, et ne ressentait que la fatalité de son étoile.

Coridon la vit passer pour aller au temple: on l'eût prise pour une belle victime que l'on va égorger. Marcassin, ravi, la pria de bannir cette profonde tristesse dont elle paraissait accablée, parce qu'il voulait la rendre si heureuse, que toutes les reines de la terre lui porteraient envie.

«J'avoue, continua-t-il, que je ne suis pas beau; mais l'on dit que tous les hommes ont quelque ressemblance avec des animaux: je ressemble plus qu'un autre à un sanglier, c'est ma bête: il ne faut pas pour cela m'en trouver moins aimable, car j'ai le coeur plein de sentiments, et touché d'une forte passion pour vous.»

Ismène, sans lui répondre, le regardait d'un air si dédaigneux; elle levait les épaules, et lui laissait deviner tout ce qu'elle ressentait d'horreur pour lui. Sa mère était derrière elle, qui lui faisait mille menaces:

«Malheureuse! lui disait-elle, tu veux donc nous perdre en te perdant; ne crains-tu point que l'amour du prince ne se tourne en fureur?»

Ismène occupée de son déplaisir, ne faisait pas même attention à ces paroles. Marcassin, qui la menait par la main, ne pouvait s'empêcher de sauter et de danser, lui disant à l'oreille mille douceurs. Enfin, la cérémonie étant achevée, après que l'on eut crié trois fois: «Vive le prince Marcassin, vive la princesse Marcassine», l'époux ramena son épouse au palais, où tout était préparé pour faire un repas magnifique. Le roi et la reine s'étant placés, la mariée s'assit vis-à-vis du Sanglier, qui la dévorait des yeux, tant il la trouvait belle; mais elle était ensevelie dans une si profonde tristesse, qu'elle ne voyait rien de ce qui se passait, et elle n'entendait point la musique qui faisait grand bruit.

La reine la tira par la robe, et lui dit à l'oreille:

«Ma fille, quittez cette sombre mélancolie, si vous voulez nous plaire; il semble que c'est moins ici le jour de vos noces que celui de votre enterrement.

—Plaise aux dieux, madame, lui dit-elle, que ce soit le dernier de ma vie! vous m'aviez ordonné d'aimer Coridon, il avait plutôt reçu mon coeur de votre main que de mon choix: mais, hélas! si vous avez changé pour lui, je n'ai point changé comme vous.

—Ne parlez pas ainsi, répliqua la reine, j'en rougis honte et de dépit; souvenez-vous de l'honneur que vous fait mon fils, et de la reconnaissance que vous lui devez.»

Ismène ne répondit rien, elle laissa doucement tomber sa tête sur son sein, et s'ensevelit dans sa première rêverie.

Marcassin était très affligé de connaître l'aversion que sa femme avait pour lui; il y avait bien des moments où il aurait souhaité que son mariage n'eût pas été fait: il voulait même le rompre sur-le-champ, mais son coeur s'y opposait. Le bal commença; les soeurs d'Ismène y brillèrent fort; elles s'inquiétaient peu de ses chagrins, et elles concevaient avec plaisir l'éclat que leur donnait cette alliance. La mariée dansa avec Marcassin; et c'était effectivement une chose épouvantable de voir sa figure, et encore plus épouvantable d'être sa femme. Toute la cour était si triste, que l'on ne pouvait témoigner de joie. Le bal dura peu; l'on conduisit la princesse dans son appartement; après qu'on l'eut déshabillée en cérémonie, la reine se retira. L'amoureux Marcassin se mit promptement au lit. Ismène dit qu'elle voulait écrire une lettre, et elle entra dans son cabinet, dont elle ferma la porte, quoique Marcassin lui criât qu'elle écrivît promptement, et qu'il n'était guère l'heure de commencer des dépêches.

Hélas! en entrant dans ce cabinet, quel spectacle se présenta tout d'un coup aux yeux d'Ismène! C'était l'infortuné Coridon, qui avait gagné une de ses femmes pour lui ouvrir la porte du degré dérobé, par où il entra. Il tenait un poignard dans sa main.

«Non, dit-il, charmante princesse, je ne viens point ici pour vous faire des reproches de m'avoir abandonné: vous juriez dans le commencement de nos tendres amours, que votre coeur ne changerait jamais: vous avez, malgré cela, consenti à me quitter, et j'en accuse les dieux plutôt que vous; mais ni vous, ni les dieux ne pouvez me faire supporter un si grand malheur: en vous perdant, princesse, je dois cesser de vivre.»

À peine ces derniers mots étaient proférés, qu'il s'enfonça son poignard dans le coeur.

Ismène n'avait pas eu le temps de lui répondre.

«Tu meurs, cher Coridon, s'écria-t-elle douloureusement, je n'ai plus rien à ménager dans le monde; les grandeurs me seraient odieuses; la lumière du jour me deviendrait insupportable.»

Elle ne dit que ce peu de paroles; puis du même poignard qui fumait encore du sang de Coridon, elle se donna un coup dans le sein, et tomba sans vie.

Marcassin attendait trop impatiemment la belle Ismène, pour ne se pas apercevoir qu'elle tardait longtemps à revenir; il l'appelait de toute sa force, sans qu'elle lui répondît. Il se fâcha beaucoup, et se levant avec sa robe de chambre, il courut à la porte du cabinet, qu'il fit enfoncer. Il y entra le premier: hélas! quelle fut sa surprise, de trouver Ismène et Coridon dans un état si déplorable; il pensa mourir de tristesse et de rage; ses sentiments, confondus entre l'amour et la haine, le tourmentaient tour à tour. Il adorait Ismène, mais il connaissait qu'elle ne s'était tuée que pour rompre tout d'un coup l'union qu'ils venaient de contracter. L'on courut dire au roi et à la reine ce qui se passait dans l'appartement du prince; tout le palais retentît de cris; Ismène était aimée, et Coridon estimé. Le roi ne se releva point; il ne pouvait entrer aussi tendrement que la reine dans les aventures de Marcassin: il lui laissa le soin de le consoler.

Elle fit mettre au lit; elle mêla ses larmes aux siennes; et quand il lui laissa le temps de parler, et qu'il cessa pour un moment ses plaintes, elle tâcha de lui faire concevoir qu'il était heureux d'être délivré d'une personne qui ne l'aurait jamais aimé, et qui avait le coeur rempli d'une forte tendresse; qu'il est presque impossible de bien effacer une grande passion, et qu'elle était persuadée qu'il devait se trouver heureux l'avoir perdue.

«N'importe, s'écria-t-il, je voudrais la posséder, dût-elle m'être infidèle; je ne peux dire qu'elle ait cherché à me tromper par des caresses feintes; elle m'a toujours montré son horreur pour moi, je suis cause de sa mort; et que n'ai-je pas à me reprocher là-dessus?»

La reine le vit si affligé, qu'elle laissa auprès de lui les personnes qui lui étaient les plus agréables, et elle se retira dans sa chambre.

Lorsqu'elle fut couchée, elle rappela dans son esprit tout ce qui lui était arrivé depuis le rêve où elle avait vu les trois fées. «Que leur ai-je fait, disait-elle, pour les obliger à m'envoyer des afflictions si amères? J'espérais un fils aimable et charmant, elles l'ont doué de marcassinerie, c'est un monstre dans la nature: la malheureuse Ismène a mieux aimé se tuer que de vivre avec lui. Le roi n'a pas eu un moment de joie depuis la naissance de ce prince infortuné; et pour moi, je suis accablée de tristesse toutes les fois que je le vois.»

Comme elle parlait ainsi en elle-même, elle aperçut une grande lueur dans sa chambre, et reconnut près de son lit la fée qui était sortie du tronc d'un arbre dans le bois, qui lui dit:

«Ô reine! pourquoi ne veux-tu pas me croire? Ne t'ai-je pas assurée que tu recevras beaucoup de satisfaction de ton Marcassin? Doutes-tu de ma sincérité?

—Hé! qui n'en douterait, dit-elle; je n'ai encore rien vu qui réponde à la moindre de vos paroles! Que ne me laissiez-vous le reste de ma vie sans héritier, plutôt que de m'en faire avoir un comme celui-là?

—Nous sommes trois soeurs, répliqua la fée; il y en a deux bonnes, l'autre gâte presque toujours le bien que nous faisons: c'est elle que tu vis rire lorsque tu dormais; sans nous, tes peines seraient encore plus longues, mais elles auront un terme.

—Hélas! ce sera par la fin de ma vie, ou par celle de mon Marcassin! dit la reine.

—Je ne puis t'en instruire, reprit la fée; il m'est seulement permis de te soulager par quelque espérance.»

Aussitôt elle disparut. La chambre demeura parfumée d'une odeur agréable, et la reine se flatta de quelque changement favorable.

Marcassin prit le grand deuil: il passa bien des jours enfermé dans son cabinet, et griffonna plusieurs cahiers, qui contenaient de sensibles regrets pour la perte qu'il avait faite; il voulut même que l'on gravât ces vers sur le tombeau de sa femme:


Back to IndexNext