Finette Cendron

Madame, de vos yeux connaissez la puissance,Par l'amour dont Magot ressent la violence.Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux,Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux,Lorsque d'un chat sauvage éprouvant la furie,Monette (c'est le nom d'une guenon chérie)Madame, je ne peux la comparer qu'à vous,Lorsqu'elle fut ravie à Magot son époux,Le roi jura cent fois qu'à ses mânes, fidèle,Il lui conserverait un amour éternel.Madame, vos appas ont chassé de son cœurLe tendre souvenir de sa première ardeur.Il ne pense qu'à vous: si vous saviez, madame,Jusques à quel excès il a porté sa flamme,Sans doute votre cœur, sensible à la pitié,Pour adoucir ses maux, en prendrait la moitié!Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, allègre,Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre,Un éternel souci semble le consumer,Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer!Les olives, les noix dont il était avide,Ne lui paraissent plus qu'un ragoût insipide.Il se meurt: c'est à vous que nous avons recours!Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours.Je ne vous dirai point les charmants avantagesQue vous pouvez trouver dans nos heureuses plages.La figue et le raisin y viennent à foison,Là, les fruits les plus beaux sont de toute saison.

Madame, de vos yeux connaissez la puissance,Par l'amour dont Magot ressent la violence.Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux,Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux,Lorsque d'un chat sauvage éprouvant la furie,Monette (c'est le nom d'une guenon chérie)Madame, je ne peux la comparer qu'à vous,Lorsqu'elle fut ravie à Magot son époux,Le roi jura cent fois qu'à ses mânes, fidèle,Il lui conserverait un amour éternel.

Madame, vos appas ont chassé de son cœurLe tendre souvenir de sa première ardeur.Il ne pense qu'à vous: si vous saviez, madame,Jusques à quel excès il a porté sa flamme,Sans doute votre cœur, sensible à la pitié,Pour adoucir ses maux, en prendrait la moitié!Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, allègre,Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre,Un éternel souci semble le consumer,Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer!

Les olives, les noix dont il était avide,Ne lui paraissent plus qu'un ragoût insipide.Il se meurt: c'est à vous que nous avons recours!Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours.Je ne vous dirai point les charmants avantagesQue vous pouvez trouver dans nos heureuses plages.La figue et le raisin y viennent à foison,Là, les fruits les plus beaux sont de toute saison.

Perroquet eut à peine fini son discours, que la reine jeta les yeux sur Babiole, qui de son côté se trouvait si interdite, qu'on ne l'a jamais été davantage; la reine voulut savoir son sentiment avant que de répondre. Elle dit à Perroquet de faire entendre à monsieur l'ambassadeur qu'elle favoriserait les prétentions de son roi, en tout ce qui dépendrait d'elle. L'audience finie, elle se retira, et Babiole la suivit dans son cabinet:

«Ma petite guenuche, lui dit-elle, je t'avoue que j'aurai bien du regret de ton éloignement, mais il n'y a pas moyen de refuser le Magot qui te demande en mariage, car je n'ai pas encore oublié que son père mit deux cent mille singes en campagne, pour soutenir une grande guerre contre le mien; ils mangèrent tant de nos sujets, que nous fûmes obligés de faire une paix assez honteuse.

—Cela signifie, madame, répliqua impatiemment Babiole, que vous êtes résolue de me sacrifier à ce vilain monstre, pour éviter sa colère; mais je supplie au moins votre majesté de m'accorder quelques jours pour prendre ma dernière résolution.

—Cela est juste, dit la reine; néanmoins, si tu veux m'en croire, détermine-toi promptement; considère les honneurs qu'on te prépare; la magnificence de l'ambassade, et quelles dames d'honneur on t'envoie; je suis sûre que jamais Magot n'a fait pour Monette, ce qu'il fait pour toi.

—Je ne sais ce qu'il a fait pour Monette, répondit dédaigneusement la petite Babiole, mais je sais bien que je suis peu touchée des sentiments dont il me distingue.»

Elle se leva aussitôt, et faisant la révérence de bonne grâce, elle fut chercher le prince pour lui conter ses douleurs. Dès qu'il la vit, il s'écria:

«Hé bien, ma Babiole, quand danserons-nous à ta noce?

—Je l'ignore, seigneur, lui dit-elle tristement; mais l'état où je me trouve est si déplorable, que je ne suis plus la maîtresse de vous taire mon secret, et quoiqu'il en coûte à ma pudeur, il faut que je vous avoue que vous êtes le seul que je puisse souhaiter pour époux.

—Pour époux! dit le prince, en éclatant de rire; pour époux, ma guenuche! je suis charmé de ce que tu me dis; j'espère cependant que tu m'excuseras, si je n'accepte point le parti; car enfin, notre taille, notre air et nos manières ne sont pas tout à fait convenables.

—J'en demeure d'accord, dit-elle, et surtout nos cœurs ne se ressemblent point; vous êtes un ingrat, il y a longtemps que je m'en aperçois, et je suis bien extravagante de pouvoir aimer un prince qui le mérite si peu.

—Mais, Babiole, dit-il, songe à la peine que j'aurais de te voir perchée sur la pointe d'un sycomore, tenant une branche par le bout de la queue: crois-moi, tournons cette affaire en raillerie pour ton honneur et pour le mien, épouse le roi Magot, et en faveur de la bonne amitié qui est entre nous, envoie-moi le premier Magotin de ta façon.

—Vous êtes heureux, seigneur, ajouta Babiole, que je n'ai pas tout à fait l'esprit d'une guenuche; une autre que moi vous aurait déjà crevé les yeux, mordu le nez, arraché les oreilles; mais je vous abandonne aux réflexions que vous ferez un jour sur votre indigne procédé.»

Elle n'en put dire davantage, sa gouvernante vint la chercher, l'ambassadeur Mirlifiche s'était rendu dans son appartement, avec des présents magnifiques.

Il y avait une toilette de réseau d'araignée, brodée de petits vers luisants, une coque d'œuf renfermait les peignes, un bigarreau servait de pelote, et tout le linge était garni de dentelles de papier: il y avait encore dans une corbeille plusieurs coquilles proprement assorties, les unes pour servir de pendants d'oreilles, les autres de poinçons, et cela brillait comme des diamants ce qui était bien meilleur, c'était une douzaine de boîtes pleines de confitures avec un petit coffre de verre dans lequel étaient renfermées une noisette et une olive, mais la clé était perdue, et Babiole s'en mit peu en peine.

L'ambassadeur lui fit entendre en grommelant, qui est la langue dont on se sert en Magotie, que son monarque était plus touché de ses charmes qu'il l'eût été de sa vie d'aucune guenon; qu'il lui faisait bâtir un palais, au plus haut d'un sapin; qu'il lui envoyait ces présents, et même de bonnes confitures pour lui marquer son attachement: qu'ainsi le roi son maître ne pouvait lui témoigner mieux son amitié:

«Mais, ajouta-t-il, la plus forte épreuve de sa tendresse, et à laquelle vous devez être la plus sensible, c'est, madame, au soin qu'il a pris de se faire peindre pour vous avancer le plaisir de le voir.»

Aussitôt il déploya le portrait du roi des singes assis sur un gros billot, tenant une pomme qu'il mangeait.

Babiole détourna les yeux pour ne pas regarder plus longtemps une figure si désagréable, et grondant trois ou quatre fois, elle fit entendre à Mirlifiche qu'elle était obligée à son maître de son estime; mais qu'elle n'avait pas encore déterminé si elle voulait se marier.

Cependant la reine avait résolu de ne se point attirer la colère des singes, et ne croyant pas qu'il fallût beaucoup de cérémonies pour envoyer Babiole où elle voulait qu'elle allât, elle fit préparer tout pour son départ. À ces nouvelles le désespoir s'empara tout à fait de son cœur: les mépris du prince d'un côté, de l'autre l'indifférence de la reine, et plus que tout cela, un tel époux, lui firent prendre la résolution de s'enfuir: ce n'était pas une chose bien difficile; depuis qu'elle parlait, on ne l'attachait plus, elle allait, elle venait et rentrait dans sa chambre aussi souvent par la fenêtre que par la porte.

Elle se hâta donc de partir, sautant d'arbre en arbre, de branche en branche jusqu'au bord d'une rivière; l'excès de son désespoir l'empêcha de comprendre le péril où elle allait se mettre en voulant la passer à la nage, et sans rien examiner, elle se jeta dedans: elle alla aussitôt au fond. Mais comme elle ne perdit point le jugement, elle aperçut une grotte magnifique, toute ornée de coquilles, elle se hâta d'y entrer; elle y fut reçue par un vénérable vieillard, dont la barbe descendait jusqu'à sa ceinture: il était couché sur des roseaux et des glaïeuls, il avait une couronne de pavots et de lis sauvages; il s'appuyait contre un rocher, d'où coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la rivière.

«Hé! qui t'amène ici, petite Babiole? dit-il, en lui tendant la main.

—Seigneur, répondit-elle, je suis une guenuche infortunée, je fuis un singe affreux que l'on veut me donner pour époux.

—Je sais plus de tes nouvelles que tu ne penses, ajouta le sage vieillard; il est vrai que tu abhorres Magot, mais il n'est pas moins vrai que tu aimes un jeune prince, qui n'a pour toi que de l'indifférence.

—Ah! seigneur, s'écria Babiole en soupirant, n'en parlons point, son souvenir augmente toutes mes douleurs.

—Il ne sera pas toujours rebelle à l'amour, continua l'hôte des poissons, je sais qu'il est réservé à la plus belle princesse de l'univers.

—Malheureuse que je suis! continua Babiole. Il ne sera donc jamais pour moi!»

Le bonhomme sourit, et lui dit:

«Ne t'afflige point, bonne Babiole, le temps est un grand maître, prend seulement garde de ne pas perdre le petit coffre de verre que le Magot t'a envoyé, et que tu as par hasard dans ta poche, je ne t'en puis dire davantage: voici une tortue qui va bon train, assois-toi dessus, elle te conduira où il faut que tu ailles.

—Après les obligations dont je vous suis redevable, lui dit-elle, je ne puis me passer de savoir votre nom.

—On me nomme, dit-il, Biroqua, père de Biroquie, rivière, comme tu vois, assez grosse et assez fameuse.»

Babiole monta sur sa tortue avec beaucoup de confiance, elles allèrent pendant longtemps sur l'eau, et enfin à un détour qui paraissait long, la tortue gagna le rivage. Il serait difficile de rien trouver de plus galant que la selle à l'anglaise et le reste de son harnais; il y avait jusqu'à de petits pistolets d'arçon, auxquels deux corps d'écrevisses servaient de fourreaux.

Babiole voyageait avec une entière confiance sur les promesses du sage Biroqua, lorsqu'elle entendit tout d'un coup un assez grand bruit. Hélas! hélas! c'était l'ambassadeur Mirlifiche, avec tous ses mirlifichons, qui retournaient en Magotie, tristes et désolés de la fuite de Babiole. Un singe de la troupe était monté à la dînée sur un noyer, pour abattre des noix et nourrir les magotins; mais il fut à peine au haut de l'arbre, que regardant de tous côtés, il aperçut Babiole sur la pauvre tortue, qui cheminait lentement en pleine campagne. À cette vue il se prit à crier si fort, que les singes assemblés lui demandèrent en leur langage de quoi il était question; il le dit: on lâcha aussitôt les perroquets, les pies et geais, qui volèrent jusqu'où elle était, et sur leur rapport l'ambassadeur, les guenons et le reste de l'équipage coururent et l'arrêtèrent.

Quel déplaisir pour Babiole! il serait difficile d'en avoir un plus grand et plus sensible; on la contraignit de monter dans le carrosse du corps, il fut aussitôt entouré des plus vigilantes guenons, de quelques renards et d'un coq qui se percha sur l'impériale, faisant la sentinelle jour et nuit. Un singe menait la tortue en main, comme un animal rare: ainsi la cavalcade continua son voyage au grand déplaisir de Babiole qui n'avait pour toute compagnie que madame Gigogna, guenon acariâtre et peu complaisante.

Au bout de trois jours, qui s'étaient passés sans aucune aventure, les guides s'étant égarés, ils arrivèrent tous dans une grande et fameuse ville qu'ils ne connaissaient point; mais ayant aperçu un beau jardin, dont la porte était ouverte, ils s'y arrêtèrent, et firent main-basse partout, comme en pays de conquête. L'un croquait des noix, l'autre gobait des cerises, l'autre dépouillait un prunier; enfin, il n'y avait si petit singenot qui n'allât à la picorée, et qui ne fît magasin.

Il faut savoir que cette ville était la capitale du royaume où Babiole avait pris naissance; que la reine, sa mère, y demeurait, et que depuis le malheur qu'elle avait eu de voir métamorphoser sa fille en guenuche, par le bouquet d'aubépine, elle n'avait jamais voulu souffrir dans ses états, ni guenuches, ni sapajou, ni magot, enfin rien qui pût rappeler à son souvenir la fatalité de sa déplorable aventure. On regardait là un singe comme un perturbateur du repos public. De quel étonnement fut donc frappé le peuple, en voyant arriver un carrosse de carte, un chariot de paille peinte, et le reste du plus surprenant équipage qui se soit vu depuis que les contes sont contes, et que les fées sont fées?

Ces nouvelles volèrent au palais, la reine demeura transie, elle crut que la gente singenote voulait attenter à son autorité. Elle assembla promptement son conseil, elle les fit condamner tous comme criminels de lèse-majesté; et ne voulant pas perdre l'occasion de faire un exemple assez fameux pour qu'on s'en souvînt à l'avenir, elle envoya ses gardes dans le jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jetèrent de grands filets sur les arbres, la chasse fut bientôt faite, et, malgré le respect dû à la qualité d'ambassadeur, ce caractère se trouva fort méprisé en la personne de Mirlifiche, que l'on jeta impitoyablement dans le fond d'une cave sous un grand poinçon vide, où lui et ses camarades furent emprisonnés, avec les dames guenuches et les demoiselles guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole.

À son égard elle ressentait une joie secrète de ce nouveau désordre: quand les disgrâces sont à un certain point, l'on n'appréhende plus rien, et la mort même peut être envisagée comme un bien; c'était la situation où elle se trouvait, le cœur occupé du prince, qui l'avait méprisée, et l'esprit rempli de l'affreuse idée du roi Magot, dont elle était sur le point de devenir la femme. Au reste, il ne faut pas oublier de dire que son habit était si joli et ses manières si peu communes, que ceux qui l'avaient prise s'arrêtèrent à la considérer comme quelque chose de merveilleux; et lorsqu'elle leur parla, ce fut bien un autre étonnement, ils avaient déjà entendu parler de l'admirable Babiole. La reine qui l'avait trouvée, et qui ne savait point la métamorphose de sa nièce, avait écrit très souvent à sa sœur, qu'elle possédait une guenuche merveilleuse, et qu'elle la priait de la venir voir; mais la reine affligée passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les gardes, ravis d'admiration, portèrent Babiole dans une grande galerie, ils y firent un petit trône; elle s'y plaça plutôt en souveraine qu'en guenuche prisonnière, et la reine venant à passer, demeura si vivement surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment qu'elle lui fit, que malgré elle, la nature parla en faveur de l'infante.

Elle la prit entre ses bras. La petite créature animée de son côté par des mouvements qu'elle n'avait point encore ressentis, se jeta à son cou, et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu'elle faisait l'admiration de tous ceux qui l'entendaient.

«Non, madame, s'écriait-elle, ce n'est point la peur d'une mort prochaine, dont j'apprends que vous menacez l'infortunée race des singes, qui m'effraie et qui m'engage de chercher les moyens de vous plaire et de vous adoucir; la fin de ma vie n'est pas le plus grand malheur qui puisse m'arriver, et j'ai des sentiments si fort au-dessus de ce que je suis, que je regretterais la moindre démarche pour ma conservation; c'est donc par rapport à vous seule, madame, que je vous aime, votre couronne me touche bien moins que votre mérite.»

À votre avis, que répondre à une Babiole si complimenteuse et si révérencieuse? La reine plus muette qu'une carpe, ouvrait deux grands yeux, croyait rêver, et sentait que son cœur était fort ému.

Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu'elles furent seules, elle lui dit:

«Ne diffère pas un moment à me conter tes aventures; car je sens bien que de toutes les bestioles qui peuplent les ménageries, et que je garde dans mon palais, tu seras celle que j'aimerai davantage: je t'assure même qu'en ta faveur je ferai grâce aux singes qui t'accompagnent.

—Ha! madame, s'écria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux: mon malheur m'a fait naître guenuche, et ce même malheur m'a donné un discernement qui me fera souffrir jusqu'à la mort; car enfin, que puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents toujours prêtes à mordre, et que d'ailleurs je ne manque point d'esprit, que j'ai du goût, de la délicatesse et des sentiments?

—Es-tu capable, dit la reine, d'en avoir de tendresse?»

Babiole soupira sans rien répondre.

«Oh! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin ou un écureuil; car si tu n'es point trop engagée, j'ai un nain qui serait bien ton fait.»

Babiole à cette proposition prit un air dédaigneux, dont la reine s'éclata de rire.

«Ne te fâche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu parles?

—Tout ce que je sais de mes aventures, répliqua Babiole, c'est que la reine, votre sœur, vous eut à peine quittée, après la naissance et la mort de la princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus arrachée de ses mains par son ordre; et par un prodige dont tout le monde fut également surpris, la parole et la raison me vinrent: l'on me donna des maîtres qui m'apprirent plusieurs langues, et à toucher des instruments enfin, madame, je devins sensible à mes disgrâces, et.... Mais, s'écria-t-elle, voyant le visage de la reine pâle et couvert d'une sueur froide: qu'avez-vous, madame? Je remarque un changement extraordinaire en votre personne.

—Je me meurs! dit la reine d'une voix faible et mal articulée; je me meurs, ma chère et trop malheureuse fille! c'est donc aujourd'hui que je te retrouve.»

À ces mots, elle s'évanouit. Babiole effrayée, courut appeler du secours, les dames de la reine se hâtèrent de lui donner de l'eau, de la délacer et de la mettre au lit; Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y prit pas seulement garde, tant elle était petite.

Quand la reine fut revenue de la longue pâmoison où le discours de la princesse l'avait jetée, elle voulut rester seule avec les dames qui savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta ce qui lui était arrivé, dont elles demeurèrent si éperdues, qu'elles ne savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce qu'elles croyaient à propos de faire dans une conjoncture si triste. Les unes dirent qu'il fallait étouffer la guenuche, d'autres la renfermer dans un trou, d'autres encore la voulaient renvoyer à la mer. La reine pleurait et sanglotait.

«Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel dommage de la voir réduite par un bouquet enchanté, dans ce misérable état? Mais au fond, continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est moi qui lui ai attiré l'indignation de la méchante Fanferluche; est-il juste qu'elle souffre de la haine que cette fée a pour moi?

—Oui, madame, s'écria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre gloire; que penserait-on dans le monde, si vous déclariez qu'une monne est votre infante? Il n'est point naturel d'avoir de tels enfants, quand on est aussi belle que vous.»

La reine perdait patience de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les autres n'en soutenaient pas avec moins de vivacité, qu'il fallait exterminer ce petit monstre; et pour conclusion, elle résolut d'enfermer Babiole dans un château, où elle serait bien nourrie et bien traitée le reste de ses jours.

Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fenêtre sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu'à la grande forêt, et laissa tout le monde en rumeur de ne la point trouver.

Elle passa la nuit dans le creux d'un chêne, où elle eut le temps de moraliser sur la cruauté de sa destinée: mais ce qui lui faisait plus de peine, c'était la nécessité où on la mettait de quitter la reine; cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer maîtresse de sa liberté, que de la perdre pour jamais.

Dès qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle voulait aller, pensant et repensant mille fois à la bizarrerie d'une aventure si extraordinaire.

«Quelle différence, s'écriait-elle, de ce que je suis, à ce que je devrais être!»

Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole. Aussitôt que le jour parut, elle partit: elle craignait que la reine ne la fît suivre, ou que quelqu'un des singes échappés de la cave ne la menât malgré elle au roi Magot; elle alla tant et tant, sans suivre ni chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand désert où il n'y avait ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine: elle s'y engagea sans réflexion, et lorsqu'elle commença d'avoir faim, elle connut, mais trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence à voyager dans un tel pays.

Deux jours et deux nuits s'écoulèrent, sans qu'elle pût même attraper un vermisseau, ni un moucheron: la crainte de la mort la prit; elle était si faible qu'elle s'évanouissait, elle se coucha par terre, et venant à se souvenir de l'olive et de la noisette qui étaient encore dans le petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un léger repas. Toute joyeuse de ce rayon d'espérance, elle prit une pierre, mit le coffre en pièce, et croqua l'olive. Mais elle y eut à peine donné un coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfumée, que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du monde; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et s'en frotta tout entière! merveille! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien dans l'univers ne pouvait l'égaler; elle se sentait de grands yeux, une petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir; enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son coffre. Ô quand elle se vit, quelle joie! quelle surprise agréable! Ses habits grandirent comme elle, elle était bien coiffée, ses cheveux faisaient mille boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du printemps.

Les premiers moments de sa surprise étant passés, la faim se fit ressentir plus pressante, et ses regrets augmentèrent étrangement.

«Quoi! disait-elle, si belle et si jeune, née princesse comme je le suis, il faut que je périsse dans ces tristes lieux. Ô! barbare fortune qui m'as conduite ici; qu'ordonnes-tu de mon sort? Est-ce pour m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si inespéré en moi? Et toi, vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie si généreusement, me laisseras-tu périr dans cette affreuse solitude?»

L'infante demandait inutilement du secours, tout était sourd à sa voix: la nécessité de manger la tourmentait à tel point, qu'elle prit la noisette et la cassa: mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise d'en voir sortir des architectes, des peintres, des maçons, des tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers; les uns dessinent un palais, les autres le bâtissent, d'autres le meublent; ceux-là peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout brille d'or et d'azur: l'on sert un repas magnifique; soixante princesses mieux habillées que des reines, menées par des écuyers, et suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la convièrent au festin qui l'attendait. Aussitôt Babiole, sans se faire prier, s'avança promptement vers le salon; et là d'un air de reine, elle mangea comme une affamée. À peine fut-elle hors de table, que ses trésoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands comme des muids, remplis d'or et de diamants: ils lui demandèrent si elle avait agréable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient bâti son palais. Elle dit que cela était juste, à condition qu'ils bâtiraient aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y consentirent, la ville fut achevée en trois quarts d'heure, quoiqu'elle fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des prodiges sortis d'une petite noisette.

La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une célèbre ambassade à la reine sa mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince, son cousin. En attendant qu'elle prît là-dessus les mesures nécessaires, elle se divertissait à voir courre la bague, dont elle donnait toujours le prix, au jeu, à la comédie, à la chasse et à la pêche, car l'on y avait conduit une rivière. Le bruit de sa beauté se répandait par tout l'univers; il venait à sa cour des rois, des quatre coins du monde, des géants plus hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des rats.

Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fête, où plusieurs chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent à se fâcher, les uns contre les autres, ils se battirent et se blessèrent. La princesse en colère descendit de son balcon pour reconnaître les coupables: mais lorsqu'on les eut désarmés, que devint-elle quand elle vit le prince, son cousin. S'il n'était pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en pensa mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit porter dans le plus bel appartement du palais, où rien ne manquait de tout ce qui lui était nécessaire pour sa guérison, médecin de Chodrai, chirurgiens, onguents, bouillons, sirops; l'infante faisait elle-même les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces larmes auraient dû servir de baume au malade. Il l'était en effet de plus d'une manière car sans compter une demi-douzaine de coups d'épée, et autant de coups de lance qui le perçaient de part en part, il était depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait éprouvé le pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une manière à n'en guérir de sa vie. Il est donc aisé de juger à présent d'une partie de ce qu'il ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse, qu'elle était dans la dernière douleur de l'état où il était réduit. Je ne m'arrêterai point à redire toutes les choses que son cœur lui fournit pour la remercier des bontés qu'elle lui témoignait; ceux qui l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pût marquer tant de passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois, le pria de se taire; mais l'émotion et l'ardeur de ses discours le menèrent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie affreuse. Elle s'était armée jusque-là de constance; enfin, elle la perdit à tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts cris, et qu'elle donna lieu de croire à tout le monde, que son cœur était de facile accès, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant de tendresse pour un étranger; car on ne savait point en Babiolie (c'est le nom qu'elle avait donné à son royaume) que le prince était son cousin, et qu'elle l'aimait dès sa plus grande jeunesse.

C'était en voyageant qu'il s'était arrêté dans cette cour, et comme il n'y connaissait personne pour le présenter à l'infante, il crut que rien ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de héros c'est-à-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc une rude mêlée; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible, comme je l'ai déjà dit, fut le prince. Babiole désespérée, courait les grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un bois, elle tomba évanouie au pied d'un arbre, où la fée Fanferluche qui ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire, vint l'enlever dans une nuée plus noire que de l'encre, et qui allait plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune connaissance enfin elle revint à elle; jamais surprise n'a été égale à la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du pôle; le parquet de nuée n'est pas solide, de sorte qu'en courant de-çà et de-là, il lui semblait marcher sur des plumes, et la nuée s'entr'ouvrant, elle avait beaucoup de peine de s'empêcher de tomber; elle ne trouvait personne avec qui se plaindre, car la méchante Fanferluche s'était rendue invisible: elle eut le temps de penser à son cher prince, et à l'état où elle l'avait laissé, et elle s'abandonna aux sentiments les plus douloureux qui puissent occuper une âme.

«Quoi! s'écriait-elle, je suis encore capable de survivre à ce que j'aime, et l'appréhension d'une mort prochaine trouve quelque place dans mon cœur! Ah! si le soleil voulait me rôtir, qu'il me rendrait un bon office; ou si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais contente! Mais, hélas! tout le zodiaque est sourd à ma voix, le Sagittaire n'a point de flèches, le Taureau de cornes et le Lion de dents: peut-être que la terre sera plus obligeante, et qu'elle m'offrira la pointe d'un rocher sur lequel je me tuerai. Ô! prince, mon cher cousin, que n'êtes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique cabriole dont une amante désespérée se puisse aviser.»

En achevant ces mots, elle courut au bout de la nuée, et se précipita comme un trait que l'on décoche avec violence.

Tous ceux qui la virent, crurent que c'était la lune qui tombait; et comme l'on était pour lors en décours, plusieurs peuples qui l'adorent et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se persuadèrent que le soleil, par jalousie, lui avait joué ce mauvais tour.

Quelque envie qu'eût l'infante de mourir, elle n'y réussit pas, elle tomba dans la bouteille de verre où les fées mettaient ordinairement leur ratafia au soleil mais quelle bouteille! il n'y a point de tour dans l'univers qui soit si grande; par bonheur elle était vide, car elle s'y serait noyée comme une mouche.

Six géants la gardaient, ils reconnurent aussitôt l'infante; c'étaient les mêmes qui demeuraient dans sa cour et qui l'aimaient: la maligne Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transportés là, chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand les géants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des jours où elle regretta sa peau de guenuche; elle vivait comme les caméléons, de l'air et de la rosée.

La prison de l'infante n'était sue de personne; le jeune prince l'ignorait, il n'était pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il s'apercevait assez, par la mélancolie de tous ceux qui le servaient, qu'il y avait un sujet de douleur générale à la cour; sa discrétion naturelle l'empêcha de chercher à la pénétrer mais lorsqu'il fut convalescent, il pressa si fort qu'on lui apprît des nouvelles de la princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu'elle y avait été dévorée par les lions; et d'autres croyaient qu'elle s'était tuée de désespoir d'autres encore qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle allait errante par le monde.

Comme cette dernière opinion était la moins terrible, et qu'elle soutenait un peu l'espérance du prince, il s'y arrêta, et partit sur Criquetin dont j'ai déjà parlé, mais je n'ai pas dit que c'était le fils aîné de Bucéphale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans ce siècle-là: il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller à l'aventure; il appelait l'infante, les échos seuls lui répondaient.

Enfin il arriva au bord d'une grosse rivière. Criquetin avait soif, il y entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit à crier de toute sa force:

«Babiole, belle Babiole, où êtes-vous?»

Il entendit une voix, dont la douceur semblait réjouir l'onde: cette voix lui dit:

«Avance, et tu sauras où elle est.»

À ces mots, le prince aussi téméraire qu'amoureux, donne deux coups d'éperons à Criquetin, il nage et trouve un gouffre où l'eau plus rapide se précipitait, il tomba jusqu'au fond, bien persuadé qu'il s'allait noyer.

Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui célébrait les noces de sa fille avec un fleuve des plus riches et des plus graves de la contrée; toutes les déités poissonneuses étaient dans sa grotte; les tritons et les sirènes y faisaient une musique agréable, et la rivière Biroquie, légèrement vêtue, dansait les olivettes avec la Seine, la Tamise, l'Euphrate et le Gange, qui étaient assurément venus de fort loin pour se divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s'arrêta fort respectueusement à l'entrée de la grotte, et le prince qui savait encore mieux vivre que son cheval, faisant une profonde révérence, demanda s'il était permis à un mortel comme lui de paraître au milieu d'une si belle troupe.

Biroqua prit la parole, et répliqua d'un air affable qu'il leur faisait honneur et plaisir.

«Il y a quelques jours que je vous attends, seigneur, continua-t-il, je suis dans vos intérêts, et ceux de l'infante me sont chers: il faut que vous la retiriez du lieu fatal où la vindicative Fanferluche l'a mise en prison, c'est dans une bouteille.

—Ah! que me dites-vous, s'écria le prince, l'infante est dans une bouteille?

—Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup: mais je vous avertis, seigneur, qu'il n'est pas aisé de vaincre les géants et les dragons qui la gardent, à moins que vous ne suiviez mes conseils. Il faut laisser ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin ailé que je vous élève depuis longtemps.»

Il fit venir le dauphin sellé et bridé, qui faisait si bien des voltes et courbettes, que Criquetin en fut jaloux.

Biroquie et ses compagnes s'empressèrent aussitôt d'armer le prince. Elles lui mirent une brillante cuirasse d'écailles de carpes dorées, on le coiffa de la coquille d'un gros limaçon, qui était ombragée d'une large queue de morue, élevée en forme d'aigrette; une naïade le ceignit d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable épée faite d'une longue arête de poisson; on lui donna ensuite une large écaille de tortue dont il se fit un bouclier; et dans cet équipage, il n'y eut si petit goujon qui ne le prît pour le dieu des soles, car il faut dire la vérité, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement parmi les mortels.

L'espérance de retrouver bientôt la charmante princesse qu'il aimait, lui inspira une joie dont il n'avait pas été capable depuis sa perte; et la chronique de ce fidèle conte marque qu'il mangea de bon appétit chez Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie en des termes peu communs; il dit adieu à son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui partit aussitôt. Le prince se trouva, à la fin du jour, si haut, que pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les raretés qu'il y découvrit auraient été capables de l'arrêter, s'il avait eu un désir moins pressant de tirer son infante de la bouteille où elle vivait depuis plusieurs mois. L'aurore paraissait à peine lorsqu'il la découvrit environnée des géants et des dragons que la fée, par la vertu de sa petite baguette, avait retenus auprès d'elle; elle croyait si peu que quelqu'un eût assez de pouvoir pour la délivrer, qu'elle se reposait sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir.

Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier qui venait la délivrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure possible, quoiqu'elle sût, par sa propre expérience, que les choses les plus extraordinaires se rendent familières pour certaines personnes.

«Serait-ce bien par la malice de quelques fées, disait-elle, que ce chevalier est transporté dans les airs? Hélas, que je le plains, s'il faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme à moi?»

Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les géants qui aperçurent le prince au-dessus de leurs têtes, crurent que c'était un cerf-volant, et s'écrièrent l'un à l'autre: «Attrape, attrape la corde, cela nous divertira»; mais lorsqu'ils se baissèrent, pour la ramasser, il fondit sur eux, et d'estoc et de taille, il les mit en pièces comme un jeu de cartes que l'on coupe par la moitié, et que l'on jette au vent. Au bruit de ce grand combat, l'infante tourna la tête, elle reconnut son jeune prince. Quelle joie d'être certaine de sa vie! mais quelles alarmes de la voir dans un péril si évident, au milieu de ces terribles colosses, et des dragons qui s'élançaient sur lui! Elle poussa des cris affreux, et le danger où il était pensa la faire mourir.

Cependant l'arête enchantée, dont Biroqua avait armé la main du prince, ne portait aucuns coups inutiles; et le léger dauphin qui s'élevait et qui se baissait fort à propos, lui était aussi d'un secours merveilleux; de sorte qu'en très peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres. L'impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l'aurait mis en pièces, s'il n'avait pas appréhendé de l'en blesser: il prit le parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond, il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main.

«Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour ménager votre estime, je vous apprenne les raisons que j'ai eues de m'intéresser si tendrement à votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis fille de la reine votre tante, et la même Babiole que vous trouvâtes sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la faiblesse de vous témoigner un attachement que vous méprisâtes.

—Ah! madame, s'écria le prince, dois-je croire un événement si prodigieux? Vous avez été guenuche; vous m'avez aimé, je l'ai su, et mon cœur a été capable de refuser le plus grand de tous les biens!

—J'aurais à l'heure qu'il est très mauvaise opinion de votre goût, répliqua l'infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque attachement pour moi: mais, seigneur, partons, je suis lasse d'être prisonnière, et je crains mon ennemie; allons chez la reine ma mère, lui rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent l'intéresser.

—Allons, madame, allons, dit l'amoureux prince, en montant sur le dauphin ailé, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la plus aimable princesse qui soit au monde.»

Le dauphin s'éleva doucement, et prit son vol vers la capitale où la reine passait sa triste vie; la fuite de Babiole ne lui laissait pas un moment de repos, elle ne pouvait s'empêcher de songer à elle, de se souvenir des jolies choses qu'elle lui avait dites, et elle aurait voulu la revoir, toute guenuche qu'elle était, pour la moitié de son royaume.

Lorsque le prince fut arrivé, il se déguisa en vieillard, et lui fit demander une audience particulière.

«Madame, lui dit-il, j'étudie dès ma plus tendre jeunesse l'art de nécromancien; vous devez juger par là que je n'ignore point la haine que Fanferluche a pour vous, et les terribles effets qui l'ont suivie: mais essuyez vos pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide, est à présent la plus belle princesse de l'univers; vous l'aurez bientôt auprès de vous, si vous voulez pardonner à la reine votre sœur, la cruelle guerre qu'elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage de votre infante avec le prince votre neveu.

—Je ne puis me flatter de ce que vous me dites, répliqua la reine en pleurant; sage vieillard, vous souhaitez d'adoucir mes ennuis, j'ai perdu ma chère fille, je n'ai plus d'époux, ma sœur prétend que mon royaume lui appartient, son fils est aussi injuste qu'elle; ils me persécutent, je ne prendrai jamais alliance avec eux.

—Le destin en ordonne autrement continua-t-il, je suis choisi pour vous l'apprendre!

—Hé! de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir à ce mariage? La méchante Fanferluche a trop de pouvoir et de malice, elle s'y opposera toujours.

—Ne vous inquiétez pas, madame, répliqua le bonhomme, promettez-moi seulement que vous ne vous opposerez point au mariage que l'on désire.

—Je promets tout, s'écria la reine, pourvu que je revoie ma chère fille.»

Le prince sortit, et courut où l'infante l'attendait. Elle demeura surprise de le voir déguisé, et cela l'obligea de lui raconter que depuis quelque temps, les deux reines avaient eu de grands intérêts à démêler, et qu'il y avait beaucoup d'aigreur entre elles, mais qu'enfin il venait de faire consentir sa tante à ce qu'il souhaitait. La princesse fut ravie, elle se rendit au palais; tous ceux qui la virent passer lui trouvèrent une si parfaite ressemblance avec sa mère, qu'on s'empressa de les suivre, pour savoir qui elle était.

Dès que la reine l'aperçut, son cœur s'agita si fort, qu'il ne fallut point d'autre témoignage de la vérité de cette aventure. La princesse se jeta à ses pieds, la reine la reçut entre ses bras; et après avoir demeuré longtemps sans parler, essuyant leurs larmes par mille tendres baisers, elles se redirent tout ce qu'on peut imaginer dans une telle occasion: ensuite la reine jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit un accueil très favorable, et lui réitéra ce qu'elle avait promis au nécromancien. Elle aurait parlé plus longtemps, mais le bruit qu'on faisait dans la cour du palais, l'ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle eut l'agréable surprise de voir arriver la reine sa sœur. Le prince et l'infante qui regardaient aussi, reconnurent auprès d'elle le vénérable Biroqua, et jusqu'au bon Criquetin qui était de la partie; les uns pour les autres poussèrent de grands cris de joie; l'on courut se revoir avec des transports qui ne se peuvent exprimer; le célèbre mariage du prince et de l'infante se conclut sur-le-champ en dépit de la fée Fanferluche, dont le savoir et la malice furent également confondus.

Il était une fois un roi et une reine qui avaient mal fait leurs affaires. On les chassa de leur royaume. Ils vendirent leurs couronnes pour vivre, puis leurs habits, leurs linges, leurs dentelles et tous leurs meubles, pièce à pièce. Les fripiers étaient las d'acheter, car tous les jours ils vendaient chose nouvelle. Quand le roi et la reine furent bien pauvres, le roi dit à sa femme:

«Nous voilà hors de notre royaume, nous n'avons plus rien, il faut gagner notre vie et celle de nos pauvres enfants; avisez un peu ce que nous avons à faire, car jusqu'à présent je n'ai su que le métier de roi, qui est fort doux.»

La reine avait beaucoup d'esprit; elle lui demanda huit jours pour y rêver. Au bout de ce temps, elle lui dit:

«Sire, il ne faut point nous affliger; vous n'avez qu'à faire des filets dont vous prendrez des oiseaux à la chasse et des poissons à la pêche. Pendant que les cordelettes s'useront, je filerai pour en faire d'autres. À l'égard de nos trois filles, ce sont de franches paresseuses, qui croient être de grandes dames; elles veulent faire les demoiselles. Il faut les mener si loin, si loin, qu'elles ne reviennent jamais; car il serait impossible que nous puissions leur fournir assez d'habits à leur gré.»

Le roi commença de pleurer, quand il vit qu'il fallait se séparer de ses enfants. Il était bon père mais la reine était la maîtresse. Il demeura donc d'accord de tout ce qu'elle voulait; il lui dit:

«Levez-vous demain de bon matin, et prenez vos trois filles, pour les mener où vous jugerez à propos.»

Pendant qu'ils complotaient cette affaire, la princesse Finette qui était la plus petite des filles, écoutait par le trou de la serrure; et quand elle eut découvert le dessein de son papa et de sa maman, elle s'en alla tant vite qu'elle put à une grande grotte fort éloignée de chez eux, où demeurait la fée Merluche, qui était sa marraine.

Finette avait pris deux livres de beurre frais, des œufs, du lait et de la farine pour faire un excellent gâteau à sa marraine, afin d'en être bien reçue. Elle commença gaîment son voyage; mais plus elle allait, plus elle se lassait. Ses souliers s'usèrent jusqu'à la dernière semelle; et ses petits pieds mignons s'écorchèrent si fort que c'était grande pitié; elle n'en pouvait plus. Elle s'assit sur l'herbe, pleurant.

Par là passa un beau cheval d'Espagne, tout sellé, tout bridé; il y avait plus de diamants à sa housse, qu'il n'en faudrait pour acheter trois villes; et quand il vit la princesse, il se mit à paître doucement auprès d'elle; ployant le jarret, il semblait lui faire la révérence; aussitôt elle le prit par la bride:

«Gentil dada, dit-elle, voudrais-tu bien me porter chez ma marraine la fée? Tu me feras un grand plaisir, car je suis si lasse que je vais mourir; mais si tu me sers dans cette occasion, je te donnerai de bonne avoine et de bon foin; tu auras de la paille fraîche pour te coucher.»

Le cheval se baissa presque à terre devant elle, et la jeune Finette sauta dessus; il se mit à courir si légèrement, qu'il semblait que ce fût un oiseau. Il s'arrêta à l'entrée de la grotte, comme s'il en avait su le chemin; et il le savait bien aussi, car c'était Merluche qui, ayant deviné que sa filleule la voulait venir voir, lui avait envoyé ce beau cheval.

Quand elle fut entrée, elle fit trois grandes révérences à sa marraine, et prit le bas de sa robe qu'elle baisa; et puis elle lui dit:

«Bonjour, ma marraine; comment vous portez-vous? voilà du beurre, du lait, de la farine et des œufs que je vous apporte pour vous faire un bon gâteau à la mode de notre pays.

—Soyez la bien venue, Finette, dit la fée; venez que je vous embrasse.»

Elle l'embrassa deux fois, dont Finette resta très joyeuse, car madame Merluche n'était pas une fée à la douzaine. Elle dit:

«Ça, ma filleule, je veux que vous soyez ma petite femme de chambre; décoiffez-moi et me peignez.»

La princesse la décoiffa et la peigna le plus adroitement du monde.

«Je sais bien, dit Merluche, pourquoi vous venez ici; vous avez écouté le roi et la reine qui veulent vous mener perdre, et vous voulez éviter ce malheur. Tenez, vous n'avez qu'à prendre ce peloton, le fil n'en rompra jamais; vous attacherez le bout à la porte de votre maison, et vous le tiendrez à votre main. Quand la reine vous aura laissée, il vous sera aisé de revenir en suivant le fil.»

La princesse remercia sa marraine, qui lui remplit un sac de beaux habits, tous d'or et d'argent. Elle l'embrassa; elle la fit remonter sur le joli cheval, et en deux ou trois moments, il la rendit à la porte de la maisonnette de leurs majestés. Finette dit au cheval:

«Mon petit ami, vous êtes beau et très sage; vous allez plus vite que le soleil; je vous remercie de votre peine; retournez d'où vous venez.»

Elle entra tout doucement dans la maison, cachant son sac sous son chevet; elle se coucha sans faire semblant de rien. Dès que le jour parut, le roi réveilla sa femme:

«Allons, allons, madame, lui dit-il, apprêtez-vous pour le voyage.»

Aussitôt elle se leva, prit ses gros souliers, une jupe courte, une camisole blanche et un bâton. Elle fit venir l'aînée de ses filles qui s'appelait Fleur-d'Amour, la seconde Belle-de-Nuit et la troisième Fine-Oreille: c'est pourquoi on la nommait ordinairement Finette.

«J'ai rêvé cette nuit, dit la reine, qu'il faut que nous allions voir ma sœur, elle nous régalera bien; nous mangerons et nous rirons tant que nous voudrons.»

Fleur d'Amour, qui se désespérait d'être dans un désert, dit à sa mère:

«Allons, madame, où il vous plaira, pourvu que je me promène, il ne m'importe.»

Les deux autres en dirent autant. Elles prennent congé du roi, et les voilà toutes quatre en chemin. Elles allèrent si loin, si loin, que Fine-Oreille avait grande peur de n'avoir pas assez de fil, car il y avait près de mille lieues. Elle marchait toujours derrière ses sœurs, passant le fil adroitement dans les buissons.

Quand la reine crut que ses filles ne pourraient plus retrouver le chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit:

«Mes petites brebis, dormez; je ferai comme la bergère qui veille autour de son troupeau, crainte que le loup ne le mange.»

Elles se couchèrent sur l'herbe, et s'endormirent. La reine les quitta, croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux, et ne dormait pas.

«Si j'étais une méchante fille, disait-elle, je m'en irais tout à l'heure, et je laisserais mourir mes sœurs ici, car elles me battent et m'égratignent jusqu'au sang. Malgré toutes leurs malices, je ne les veux pas abandonner.»

Elle les réveille, et leur conte toute l'histoire; elles se mettent à pleurer, et la prient de les mener avec elle, qu'elles lui donneront leurs belles poupées, leur petit ménage d'argent, leurs autres jouets et leurs bonbons.

«Je sais assez que vous n'en ferez rien, dit Finette, mais je n'en serai pas moins bonne sœur;» et se levant, elle suivit son fil, et les princesses aussi; de sorte qu'elles arrivèrent presque aussitôt que la reine.

En s'arrêtant à la porte, elles entendirent que le roi disait:

«J'ai le cœur tout saisi de vous voir revenir seule.

—Bon, dit la reine, nous étions trop embarrassés de nos filles.

—Encore, dit le roi, si vous aviez ramené ma Finette, je me consolerais des autres, car elles n'aiment rien.»

Elles frappèrent, toc, toc. Le roi dit:

«Qui va là?»

Elles répondirent:

«Ce sont vos trois filles, Fleur-d'Amour, Belle-de-Nuit, et Fine-Oreille.»

La reine se mit à trembler:

«N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soit des esprits, car il est impossible qu'elles fussent revenues.»

Le roi était aussi poltron que sa femme, et il disait:

«Vous me trompez, vous n'êtes point mes filles.»

Mais Fine-Oreille, qui était adroite, lui dit:

«Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou du chat, et si je ne suis pas Finette, je consens d'avoir le fouet.»

Le roi regarda comme elle lui avait dit, et dès qu'il l'eut reconnue, il leur ouvrit. La reine fit semblant d'être bien aise de les revoir; elle leur dit qu'elle avait oublié quelque chose, qu'elle l'était venu chercher; mais qu'assurément elle les aurait été retrouver. Elles feignirent de la croire, et montèrent dans un beau petit grenier où elles couchaient.

«Ça, dit Finette, mes sœurs, vous m'avez promis une poupée, donnez-la-moi.

—Vraiment tu n'as qu'à t'y attendre, petite coquine, dirent-elles, tu es cause que le roi ne nous regrette pas.»

Là-dessus prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme plâtre. Quand elles l'eurent bien battue, elle se coucha; et comme elle avait tant de plaies et de bosses, elle ne pouvait dormir, et elle entendit que la reine disait au roi:

«Je les mènerai d'un autre côté, encore plus loin, et je suis certaine qu'elles ne reviendront jamais.»

Quand Finette entendit ce complot, elle se leva tout doucement pour aller voir encore sa marraine. Elle entra dans le poulailler, elle prit deux poulets et un maître coq, à qui elle tordit le cou, puis deux petits lapins que la reine nourrissait de choux, pour s'en régaler dans l'occasion; elle mit le tout dans un panier, et partit. Mais elle n'eut pas fait une lieue à tâtons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne vint au galop, ronflant et hennissant; elle crut que c'était fait d'elle, que quelques gens d'armes l'allaient prendre. Quand elle vit le joli cheval tout seul, elle monta dessus, ravie d'aller si à son aise: elle arriva promptement chez sa marraine.

Après les cérémonies ordinaires, elle lui présenta les poulets, le coq et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la reine avait juré qu'elle les mènerait jusqu'au bout du monde. Merluche dit à sa filleule de ne pas s'affliger; elle lui donna un sac tout plein de cendre:

«Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle, vous le secouerez, vous marcherez sur la cendre, et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez qu'à regarder l'impression de vos pas; mais ne ramenez point vos sœurs, elles sont trop malicieuses, et si vous les ramenez, je ne veux plus vous voir.»

Finette prit congé d'elle, emportant, par son ordre, pour trente ou quarante millions de diamants en une petite boîte, qu'elle mit dans sa poche: le cheval était tout prêt, et la rapporta comme à l'ordinaire. Au point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle leur dit:

«Le roi ne se porte pas trop bien; j'ai rêvé cette nuit qu'il faut que j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays où elles sont fort excellentes, elles le feront rajeunir; c'est pourquoi allons-y tout à l'heure.»

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne croyaient pas que leur mère eût encore envie de les perdre, s'affligèrent de ces nouvelles. Il fallut pourtant partir; et elles allèrent si loin, qu'il ne s'est jamais fait un si long voyage. Finette, qui ne disait mot, se tenait derrière les autres, et secouait sa cendre à merveille, sans que le vent ni la pluie y gâtassent rien. La reine étant persuadée qu'elles ne pourraient retrouver le chemin, remarqua un soir que ses trois filles étaient bien endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle. Quand il fut jour, et que Finette connut que sa mère n'y était plus, elle éveilla ses sœurs:

«Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est allée.»

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se prirent à pleurer: elles arrachaient leurs cheveux, et meurtrissaient leur visage à coups de poings. Elles s'écriaient:

«Hélas! qu'allons-nous faire?»

Finette était la meilleure fille du monde; elle eut encore pitié de ses sœurs.

«Voyez à quoi je m'expose, leur dit-elle; car lorsque ma marraine m'a donné le moyen de revenir, elle m'a défendu de vous enseigner le chemin; et que si je lui désobéissais, elle ne voulait plus me voir.»

Belle-de-Nuit se jette au cou de Finette, autant en fit Fleur-d'Amour; elles la caressèrent si tendrement, qu'il n'en fallut pas davantage pour revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine.

Leurs majestés furent bien surprises de revoir les princesses; ils en parlèrent toute la nuit, et la cadette qui ne se nommait pas Fine-Oreille pour rien, entendait qu'ils faisaient un nouveau complot, et que le lendemain, la reine se remettrait en campagne. Elle courut éveiller ses sœurs.

«Hélas! leur dit-elle, nous sommes perdues, la reine veut absolument nous mener dans quelque désert, et nous y laisser. Vous êtes cause que j'ai fâché ma marraine, je n'ose l'aller trouver comme je faisais toujours.»

Elles restèrent bien en peine, et se disaient l'une à l'autre:

«Que ferons-nous?»

Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres:

«Il ne faut pas s'embarrasser, la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit qu'il n'en reste un peu aux autres: nous n'avons qu'à nous charger de pois; nous les sèmerons le long du chemin et nous reviendrons.»

Fleur-d'Amour trouva l'expédient admirable; elles se chargèrent de pois, elles remplirent leurs poches; pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite boîte de diamants, et dès que la reine les appela pour partir, elles se trouvèrent toutes prêtes.

Elle leur dit:

«J'ai rêvé cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas nécessaire de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous épouser; je vais vous y mener, pour voir si mon songe est véritable.»

La reine allait devant et ses filles après, qui semaient des pois sans s'inquiéter, car elles étaient certaines de retourner à la maison. Pour cette fois la reine alla plus loin encore qu'elle n'était allée: mais pendant une nuit obscure, elle les quitta et revint trouver le roi; elle arriva fort lasse et fort aise de n'avoir plus un si grand ménage sur les bras.

Les trois princesses ayant dormi jusqu'à onze heures du matin se réveillèrent; Finette s'aperçut la première de l'absence de la reine; bien qu'elle s'y fût préparée, elle ne laissa pas de pleurer, se confiant davantage pour son retour à sa marraine la fée, qu'à l'habileté de ses sœurs. Elle fut leur dire toute effrayée:

«La reine est partie, il faut la suivre au plus vite.

—Taisez-vous, petite babouine, répliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons bien le chemin quand nous voudrons, vous faites ici ma commère l'empressée mal à propos.»

Finette n'osa répliquer. Mais quand elles voulurent retrouver le chemin, il n'y avait plus ni traces ni sentiers; les pigeons, dont il y a grand nombre en ce pays-là, étaient venus manger les pois; elles se mirent à pleurer jusqu'aux cris. Après avoir resté deux jours sans manger, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:

«Ma sœur, n'as-tu rien à manger?

—Non», dit-elle.

Elle dit la même chose à Finette:

«Je n'ai rien non plus, répliqua-t-elle, mais je viens de trouver un gland.

—Ha! donnez-le-moi, dit l'une.

—Donnez-le-moi, dit l'autre.»

Chacune le voulait avoir.

«Nous ne serons guère rassasiées d'un gland à nous trois, dit Finette; plantons-le, il en viendra un autre qui nous pourra servir.»

Elles y consentirent quoiqu'il n'y eût guère d'apparence qu'il vînt un arbre dans un pays où il n'y en avait point, on n'y voyait que des choux et des laitues, dont les princesses mangeaient; si elles avaient été bien délicates, elles seraient mortes cent fois; elles couchaient presque toujours à la belle étoile; tous les matins et tous les soirs elles allaient tour à tour arroser le gland, et lui disaient: «Croîs, croîs, beau gland.» Il commença de croître à vue d'œil. Quand il fut un peu grand, Fleur-d'Amour voulut monter dessus, mais il n'était pas assez fort pour la porter; elle le sentait plier sous elle, aussitôt elle descendit; Belle-de-Nuit eut la même aventure; Finette plus légère s'y tint longtemps; et ses sœurs lui demandèrent:

«Ne vois-tu rien, ma sœur?»

Elle leur répondit:

«Non, je ne vois rien.

—Ah! c'est que le chêne n'est pas assez haut», disait Fleur-d'Amour.

De sorte qu'elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire: «Croîs, croîs, beau gland.» Finette ne manquait jamais d'y monter deux fois par jour: un matin qu'elle y était, Belle-de-Nuit dit à Fleur-d'Amour:

«J'ai trouvé un sac que notre sœur nous a caché; qu'est-ce qu'il peut y avoir dedans?»

Fleur-d'Amour répondit:

«Elle m'a dit que c'était de vieilles dentelles qu'elle raccommode, et moi, je crois que c'est du bonbon.»

Belle-de-Nuit était friande, et voulut y voir; elle y trouva effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine, mais elles servaient à cacher les beaux habits de Finette et la boîte de diamants.

«Hé bien! se peut-il une plus grande petite coquine, s'écria-t-elle, il faut prendre tout pour nous, et mettre des pierres à la place.»

Elles le firent promptement. Finette revint sans s'apercevoir de la malice de ses sœurs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un désert; elle ne songeait qu'au chêne qui devenait le plus beau de tous les chênes.

Une fois qu'elle y monta et que ses sœurs, selon leur coutume, lui demandèrent si elle ne découvrait rien, elle s'écria:

«Je découvre une grande maison, si belle, si belle que je ne saurais assez le dire; les murs en sont d'émeraudes et de rubis, le toit de diamants: elle est toute couverte de sonnettes d'or, les girouettes vont et viennent comme le vent.

—Tu mens, disaient-elles, cela n'est pas si beau que tu le dis.

—Croyez-moi, répondit Finette, je ne suis pas menteuse, venez-y plutôt voir vous-mêmes, j'en ai les yeux tout éblouis.»

Fleur-d'Amour monta sur l'arbre: quand elle eut vu le château, elle ne s'en pouvait taire. Belle-de-Nuit qui était fort curieuse, ne manqua pas de monter à son tour, elle demeura aussi ravie que ses sœurs.

«Certainement, dirent-elles, il faut aller à ce palais, peut-être que nous y trouverons de beaux princes qui seront trop heureux de nous épouser.»

Tant que la soirée fut longue, elles ne parlèrent que de leur dessein, elles se couchèrent sur l'herbe; mais lorsque Finette leur parut fort endormie, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:

«Savez-vous ce qu'il faut faire, ma sœur, levons-nous et nous habillons des riches habits que Finette a apportés.

—Vous avez raison», dit Belle-de-Nuit; elles se levèrent donc, se frisèrent, se poudrèrent, puis elles mirent des mouches, et les belles robes d'or et d'argent toutes couvertes de diamants; il n'a jamais été rien de si magnifique.

Finette ignorait le vol que ses méchantes sœurs lui avaient fait; elle prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien affligée de ne trouver que des cailloux; elle aperçut en même temps ses sœurs qui s'étaient accommodées comme des soleils. Elle pleura et se plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite; et elles d'en rire et de se moquer.

«Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au château sans me parer et me faire belle?

—Nous n'en avons pas trop pour nous, répliqua Fleur-d'Amour, tu n'auras que des coups si tu nous importunes.

—Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont à moi, ma marraine me les a donnés, ils ne vous doivent rien.

—Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous t'enterrerons sans que personne le sache.»

La pauvre Finette n'eut garde de les agacer; elle les suivait doucement et marchait un peu derrière, ne pouvant passer que pour leur servante.

Plus elles approchaient de la maison, plus elle leur semblait merveilleuse.

«Ha! disaient Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, que nous allons nous bien divertir! que nous ferons bonne chère, nous mangerons à la table du roi, mais pour Finette elle lavera les écuelles dans la cuisine, car elle est faite comme une souillon, et si l'on demande qui elle est, gardons-nous bien de l'appeler notre sœur: il faudra dire que c'est la petite vachère du village.»

Finette qui était pleine d'esprit et de beauté, se désespérait d'être si maltraitée. Quand elles furent à la porte du château, elles frappèrent: aussitôt une vieille femme épouvantable leur vint ouvrir, elle n'avait qu'un œil au milieu du front, mais il était plus grand que cinq ou six autres, le nez plat, le teint noir et la bouche si horrible, qu'elle faisait peur; elle avait quinze pieds de haut et trente de tour.

«Ô malheureuses! qui vous amène ici? leur dit-elle. Ignorez-vous que c'est le château de l'ogre, et qu'à peine pouvez-vous suffire pour son déjeuner; mais je suis meilleure que mon mari; entrez, je ne vous mangerai pas tout d'un coup, vous aurez la consolation de vivre deux ou trois jours davantage.»

Quand elles entendirent l'ogresse parler ainsi, elles s'enfuirent, croyant se pouvoir sauver, mais une seule de ses enjambées en valait cinquante des leurs; elle courut après et les reprit, les unes par les cheveux, les autres par la peau du cou; et les mettant sous son bras, elle les jeta toutes trois dans la cave qui était pleine de crapauds et de couleuvres, et l'on ne marchait que sur les os de ceux qu'ils avaient mangés.

Comme elle voulait croquer sur-le-champ Finette, elle fut quérir du vinaigre, de l'huile et du sel pour la manger en salade; mais elle entendit venir l'ogre, et trouvant que les princesses avaient la peau blanche et délicate, elle résolut de les manger toute seule, et les mit promptement sous une grande cuve où elles ne voyaient que par un trou.

L'ogre était six fois plus haut que sa femme; quand il parlait, la maison tremblait, et quand il toussait, il semblait des éclats de tonnerre; il n'avait qu'un grand vilain œil, ses cheveux étaient tout hérissés, il s'appuyait sur une bûche dont il avait fait une canne; il avait dans sa main un panier couvert; il en tira quinze petits enfants qu'il avait volés par les chemins, et qu'il avala comme quinze œufs frais. Quand les trois princesses le virent, elles tremblaient sous la cuve, elles n'osaient pleurer bien haut, de peur qu'il ne les entendît; mais elles s'entredisaient tout bas:

«Il va nous manger tout en vie, comment nous sauverons-nous?»

L'ogre dit à sa femme:

«Vois-tu, je sens chair fraîche, je veux que tu me la donnes.

—Bon, dit l'ogresse, tu crois toujours sentir chair fraîche, et ce sont tes moutons qui sont passés par là.

—Oh, je ne me trompe point, dit l'ogre, je sens chair fraîche assurément; je vais chercher partout.

—Cherche, dit-elle, et tu ne trouveras rien.

—Si je trouve, répliqua l'ogre, et que tu me le caches, je te couperai la tête pour en faire une boule.»

Elle eut peur de cette menace, et lui dit:

«Ne te fâche point, mon petit ogrelet, je vais te déclarer la vérité. Il est venu aujourd'hui trois jeunes fillettes que j'ai prises, mais ce serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis vieille, il faut que je me repose; tu vois que notre belle maison est fort malpropre, que notre pain n'est pas cuit, que la soupe ne te semble plus si bonne, et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me tue de travailler; elles seront mes servantes; je te prie, ne les mange pas à présent; si tu en as envie quelque jour, tu en seras assez le maître.»

L'ogre eut bien de la peine à lui promettre de ne les pas manger tout à l'heure. Il disait:

«Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.—Non, tu n'en mangeras pas.

—Hé bien, je ne mangerai que la plus petite.»

Et elle disait:

«Non, tu n'en mangeras pas une.»

Enfin après bien des contestations, il lui promit de ne les pas manger. Elle pensait en elle-même:

«Quand il ira à la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se sont sauvées.»

L'ogre sortit de la cave, il lui dit de les mener devant lui; les pauvres filles étaient presque mortes de peur, l'ogresse les rassura; et quand il les vit, il leur demanda ce qu'elles savaient faire. Elles répondirent qu'elles savaient balayer, qu'elles savaient coudre et filer à merveille, qu'elles faisaient de si bons ragoûts, que l'on mangeait jusques aux plats, que pour du pain, des gâteaux et des pâtés, l'on en venait chercher chez elles de mille lieues à la ronde. L'ogre était friand, il dit:

«Ça, çà, mettons vite ces bonnes ouvrières en besogne; mais, dit-il à Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est assez chaud?

—Monseigneur, répliqua-t-elle, j'y jette du beurre, et puis j'y goûte avec la langue.

—Hé bien, dit-il, allume donc le four.»

Ce four était aussi grand qu'une écurie, car l'ogre et l'ogresse mangeaient plus de pain que deux armées. La princesse y fit un feu effroyable, il était embrasé comme une fournaise, et l'ogre qui était présent, attendant le pain tendre, mangea cent agneaux et cent petits cochons de lait. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la pâte. Le maître ogre dit:

«Hé bien, le four est-il chaud?»

Finette répondit:

«Monseigneur, vous l'allez voir.»

Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis elle dit:

Il faut tâter avec la langue, mais je suis trop petite.

—Je suis grand,» dit l'ogre, et se baissant, il s'enfonça si avant qu'il ne pouvait plus se retirer, de sorte qu'il brûla jusqu'aux os. Quand l'ogresse vint au four, elle demeura bien étonnée de trouver une montagne de cendre des os de son mari.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui la virent fort affligée, la consolèrent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne s'apaisât trop tôt, et que l'appétit lui venant, elle ne les mît en salade, comme elle avait déjà pensé faire. Elles lui dirent:

«Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis, qui seront heureux de vous épouser.»

Elle sourit un peu, montrant des dents plus longues que le doigt. Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit:

«Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours, dont vous êtes habillée, vous mettre à la mode, nous vous coifferions à merveille, vous seriez comme un astre.

—Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assure-toi que s'il y a quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menu comme chair à pâté.»

Là-dessus les trois princesses lui ôtèrent son bonnet, et se mirent à la peigner et la friser; en l'amusant de leur caquet, Finette prit une hache, et lui donna par derrière un si grand coup, qu'elle sépara son corps d'avec sa tête.

Il ne fut jamais une telle allégresse; elles montèrent sur le toit de la maison pour se divertir à sonner les clochettes d'or, elles furent dans toutes les chambres, qui étaient de perles et de diamants, et les meubles si riches qu'elles mouraient de plaisir; elles riaient et chantaient, rien ne leur manquait, du blé, des confitures, des fruits et des poupées en abondance. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se couchèrent dans des lits de brocart et de velours, et s'entredirent: «Nous voilà plus riches que n'était notre père, quand il avait son royaume, mais il nous manque d'être mariées, il ne viendra personne ici, cette maison passe assurément pour un coupe-gorge, car on ne sait point la mort de l'ogre et de l'ogresse. Il faut que nous allions à la plus prochaine ville nous faire voir avec nos beaux habits; et nous n'y serons pas longtemps sans trouver de bons financiers qui seront bien aises d'épouser des princesses.»


Back to IndexNext