Je rencontrai le nommé Rogers, et il se présenta lui-même, dans le sud de l’Angleterre, où je résidais alors. Son beau-père avait épousé une mienne parente éloignée, qui, par la suite, fut pendue. Il paraissait croire, en conséquence, à une parenté entre nous. Il venait me voir tous les jours, s’installait et causait. De toutes les curiosités humaines sympathiques et sereines que j’ai vues, je le regarde comme la première. Il désira examiner mon nouveau chapeau haut de forme. Je m’empressai, car je pensais qu’il remarquerait le nom du grand chapelier d’Oxford Street, qui était au fond, et m’estimerait d’autant. Mais il le tourna et le retourna avec une sorte de gravité compatissante, indiqua deux ou trois défauts et dit que mon arrivée, trop récente, ne pouvait pas laisser espérer que je susse où me fournir. Il m’enverrait l’adresse de son chapelier. Puis il ajouta: «Pardonnez-moi», et se mit à découper avec soin une rondelle de papier de soie rouge. Il entailla les bords minutieusement, prit de la colle, et colla le papier dans mon chapeau de manière à recouvrir le nom du chapelier. Il dit: «Personne ne saura maintenant où vous l’avez acheté. Je vous enverrai une marque de mon chapelier, et vous pourrez l’appliquer sur la rondelle de papier.» Il fit cela le plus calmement, le plus froidement du monde, je n’aivu de ma vie un homme plus admirable. Remarquez que, pendant ce temps, son propre chapeau était là, sur la table, au grand détriment de mon odorat. C’était un vieil éteignoir informe, fripé et déjeté par l’âge, décoloré par les intempéries et bordé d’un équateur de pommade suintant au travers.
Une autre fois, il examina mon vêtement. J’étais sans effroi, car mon tailleur avait sur sa porte: «Par privilège spécial, fournisseur de S.A.R. le prince de Galles», etc... Je ne savais pas alors que la plupart des maisons de tailleurs ont le même signe sur la porte, et que, dès le moment qu’il faut neuf tailleurs pour faire un homme, comme on dit, il en faut cent cinquante pour faire un prince. Rogers fut touché de compassion par la vue de mon vêtement. Il me donna par écrit l’adresse de son tailleur. Il ne me dit pas, comme on fait d’ordinaire, en manière de compliment, que je n’aurais qu’à mentionner mon nom de plume, et que le tailleur mettrait à confectionner mes habits ses soins les plus dévoués. Son tailleur, m’apprit-il, se dérangerait difficilement pour un inconnu (inconnu! quand je me croyais si célèbre en Angleterre! ce fut le coup le plus cruel), mais il me prévint de me recommander de lui, et que tout irait bien.
Voulant être plaisant, je dis:—«Mais s’il allait passer la nuit, et compromettre sa santé?»
—«Laissez donc, répondit Rogers, j’ai assez fait pour lui pour qu’il m’en ait quelque égard.»
J’aurais aussi bien pu essayer de déconcerter une momie avec ma plaisanterie. Il ajouta:
—«C’est là que je fais tout faire. Ce sont les seuls vêtements où l’on puisse se voir.»
Je fis une autre tentative.—«J’aurais aimé en voir un sur vous, si vous en aviez porté un.»
—«Dieu vous bénisse, n’en porté-je pas un sur moi?... Cet article vient de chez Morgan.»
J’examinai le vêtement. C’était un article acheté tout fait, à un juif de Chatham Street, sans doute possible, vers 1848. Il avait dû coûter quatre dollars, quand il était neuf. Il était déchiré, éraillé, râpé, graisseux. Je ne pus m’empêcher de lui montrer où il était déchiré. Il en fut si affecté que je fus désolé de l’avoir fait. D’abord il parut plongé dans un abîme sans fond de douleur. Il se remit, fit le geste d’écarter de lui avec ses mains la pitié d’un peuple entier, et dit, avec ce qui me parut une émotion fabriquée: «Je vous en prie. Cela n’a pas d’importance. Ne vous en tourmentez pas. Je puis mettre un autre vêtement.»
Quand il fut tout à fait remis, qu’il put examiner la déchirure et commander à ses sentiments, il dit que, ah!maintenant, il comprenait. Son domestique avait fait cela, sans doute, en l’habillant, ce matin.
Son «domestique»! Il y avait quelque chose d’angoissant dans une telle effronterie.
Presque chaque jour il s’intéressait à quelque détail de mon vêtement. On eût pu s’étonner de trouver cette sorte d’infatuation chez un homme qui portait toujours le même costume, et un costume qui paraissait dater de la conquête de l’Angleterre par les Normands.
C’était une ambition méprisable, peut-être, mais je souhaitais pouvoir lui montrer quelque chose à admirer, dans mes vêtements ou mes actes. Vous auriez éprouvé le même désir. L’occasion se présenta. J’étais sur le point de mon retour à Londres, et je venais de compter mon linge sale pour le blanchissage. C’était vraiment une imposante montagne dans le coin de la chambre, cinquante-quatre pièces. J’espérais qu’il penserait que c’étaitle linge d’une seule semaine. Je pris le carnet de blanchissage, comme pour m’assurer que tout était en règle, puis le jetai sur la table, avec une négligence affectée. Naturellement, il le prit et promena ses yeux en descendant jusqu’au total. Alors, il dit: «Vous ne devez pas vous ruiner», et le reposa sur la table.
Ses gants étaient un débris sinistre. Mais il m’indiqua où je pourrais en avoir de semblables. Ses chaussures avaient des fentes à laisser passer des noix, mais il posait avec complaisance ses pieds sur le manteau de la cheminée et les contemplait. Il avait une épingle de cravate avec un morceau de verre terne, qu’il appelait un «diamant morphylitique», quoi que cela pût signifier. Il me dit qu’on n’en avait jamais trouvé que deux. L’empereur de Chine avait l’autre.
Plus tard, à Londres, ce fut une joie pour moi de voir ce vagabond fantastique s’avancer dans le vestibule de l’hôtel avec son allure de grand-duc; il avait toujours quelque nouvelle folie de grandeur à inaugurer. Il n’y avait d’usé chez lui que ses vêtements. S’il m’adressait la parole devant des étrangers, il élevait toujours un peu la voix pour m’appeler: «Sir Richard» ou «Général» ou «Votre Honneur», et quand les gens commençaient à faire attention et à regarder avec respect, il se mettait à me demander incidemment pourquoi je ne m’étais pas rendu la veille au rendez-vous du duc d’Argyll, ou bien me rappelait que nous étions attendus le lendemain chez le duc de Westminster. Je suis persuadé qu’à ce moment-là il était convaincu de la réalité de ce qu’il disait. Il vint un jour me voir et m’invita à passer la soirée chez le duc de Warwick, à sa maison de ville. Je dis que je n’étais pas personnellement invité. Il répondit quecela n’avait aucune importance, le duc ne faisant pas de cérémonies avec lui ou ses amis. Comme je demandais si je pouvais aller comme j’étais, il dit que non, ce serait peu convenable. L’habit de soirée était exigé, le soir, chez n’importe quel gentleman. Il offrit de m’attendre pendant que je m’habillerais. Puis nous irions chez lui. Je boirais une bouteille de champagne et fumerais un cigare pendant qu’il s’apprêterait. Fort désireux de voir la fin de cela, je m’habillai et nous partîmes pour chez lui. Il me proposa d’aller à pied, si je n’y voyais pas d’inconvénient. Nous pataugeâmes environ quatre milles à travers la boue et le brouillard. Finalement nous trouvâmes son appartement. C’était une simple chambre au-dessus de la boutique d’un barbier, dans une rue écartée. Deux chaises, une petite table, une vieille valise, une cuvette et une cruche (toutes deux dans un coin sur le plancher), un lit pas fait, un fragment de miroir, et un pot de fleur avec un petit géranium rose qui s’étiolait. C’était, me dit-il, une plante «séculaire». Elle n’avait pas fleuri depuis deux cents ans. Il la tenait de feu lord Palmerston. On lui en avait offert des sommes fantastiques. Tel était le mobilier. En outre, un chandelier de cuivre avec un fragment de bougie. Rogers alluma la bougie, et me pria de m’asseoir et de me considérer comme chez moi. Je devais avoir soif, espéra-t-il, car il voulait faire à mon palais la surprise d’une marque de champagne comme tout le monde n’en buvait pas. Aimais-je mieux du sherry, ou du porto? Il avait, me dit-il, du porto dans des bouteilles toutes recouvertes de toiles d’araignées stratifiées. Chaque couche représentait une génération. Pour les cigares, j’en jugerais par moi-même. Il mit la tête à la porte et appela:
—«Sackville!» Pas de réponse.
—«Hé! Sackville!» Pas de réponse.
—«Où diable peut être passé ce sommelier? Je ne permets jamais pourtant à un de mes domestiques de... Oh! l’idiot! il a emporté les clefs! Je ne puis pas aller dans les autres pièces sans les clefs.»
(J’étais justement en train d’admirer l’intrépidité avec laquelle il prolongeait la fiction du champagne, essayant de deviner comment il allait se tirer de là.)
Il cessa d’appeler Sackville et se mit à crier: «Anglesy!» Anglesy ne vint pas non plus. Il dit: «C’est la seconde fois que cet écuyer s’est absenté sans permission. Demain, je le renverrai.»
Il se mit alors à héler «Thomas!» Mais Thomas ne répondit pas. Puis «Théodore!» Pas de Théodore.
«Ma foi, j’y renonce, fit-il. Mes gens ne m’attendent jamais à cette heure-ci. Ils sont tous partis en bombe. A la rigueur on peut se passer de l’écuyer et du page, mais nous ne pouvons avoir ni vin ni cigares sans le sommelier. Et je ne puis pas m’habiller sans mon valet.»
J’offris de l’aider à s’habiller. Mais il ne voulut pas en entendre parler. D’ailleurs, dit-il, il ne se sentirait pas confortable s’il n’était arrangé par des mains expérimentées; finalement il conclut que le duc était un trop vieil ami pour se préoccuper de la manière dont il serait vêtu. Nous prîmes donc un cab, il donna quelques indications au cocher, et nous partîmes. Nous arrivâmes enfin devant une vieille maison et nous descendîmes. Je n’avais jamais vu Rogers avec un col. Il s’arrêta sous un réverbère, sortit de la poche de son vêtement un vieux col en papier, où pendait une cravate usée, et les mit. Il monta les marches etentra. Je le vis reparaître presque aussitôt; il marcha vers moi précipitamment et me dit:
—«Venez. Vite!»
Nous nous éloignâmes en hâte, et tournâmes le coin de la rue.
—«Nous voici en sûreté», fit-il.
Il quitta son col et sa cravate et les remit dans sa poche.
—«Je l’ai échappé belle», dit-il.
—«Comment cela?» fis-je.
—«Par saint Georges, la comtesse était là!»
—«Eh bien, quoi? Ne vous connaît-elle pas?»
—«Si, elle me connaît! Mais elle m’adore. J’ai pu jeter un coup d’œil avant qu’elle m’eût aperçu. Et j’ai filé. Je ne l’avais pas vue depuis deux mois. Entrer comme cela, sans la prévenir, eût été fatal. Elle n’aurait pas supporté le coup. Je ne savais pas qu’elle fût en ville. Je la croyais dans son château... Laissez-moi m’appuyer sur vous... un instant... Là, je me sens mieux; merci, grand merci. Dieu me bénisse. Quelle échappée!»
En définitive, ma visite au duc fut remise aux calendes grecques. Mais je notai la maison pour information plus ample. Je sus que c’était un hôtel de famille ordinaire, où perchaient environ un millier de gens quelconques.
Pour bien des choses, Rogers n’était nullement fou. Pour certaines, il l’était évidemment, mais sûrement il l’ignorait. Il se montrait, dans ces dernières, du sérieux le plus absolu. Il est mort au bord de la mer, l’été dernier, chez le «comte de Ramsgate».
Les faits suivants sont consignés dans une lettre que m’écrit une jeune fille habitant la belle ville de San José. Elle m’est parfaitement inconnue, et signe simplement: Aurélia-Maria, ce qui est peut-être un pseudonyme. Mais peu importe. La pauvre fille a le cœur brisé par les infortunes qu’elle a subies. Elle est si troublée par les conseils opposés de malveillants amis et d’ennemis insidieux, qu’elle ne sait à quel parti se résoudre pour se dégager du réseau de difficultés dans lequel elle semble prise presque sans espoir. Dans son embarras, elle a recours à moi, elle me supplie de la diriger et de la conseiller, avec une éloquence émouvante qui toucherait le cœur d’une statue. Écoutez sa triste histoire.
Elle avait seize ans, dit-elle, quand elle rencontra et aima, avec toute l’ardeur d’une âme passionnée, un jeune homme de New-Jersey, nommé Williamson Breckinridge Caruthers, de quelque six ans son aîné. Ils se fiancèrent, avec l’assentiment de leurs amis et parents, et, pour un temps, leur carrière parut devoir être caractérisée par une immunité de malheur au delà du lot ordinaire de l’humanité. Mais, un jour, la face de la fortune changea. Le jeune Caruthers fut atteint d’une petitevérole de l’espèce la plus virulente, et quand il retrouva la santé, sa figure était trouée comme un moule à gaufre et toute sa beauté disparue pour toujours.
Aurélia songea d’abord à rompre son engagement, mais, par pitié pour l’infortuné, elle se contenta de renvoyer le mariage à une autre saison, et laissa une chance au malheureux.
La veille même du jour où le mariage devait avoir lieu, Breckinridge, tandis qu’il était occupé à suivre des yeux un ballon, tomba dans un puits et se cassa une jambe, qu’on dut lui amputer au-dessus du genou. Aurélia, de nouveau, fut tentée de rompre son engagement, mais, de nouveau, l’amour triompha, et le mariage fut remis, et elle lui laissa le temps de se rétablir.
Une infortune nouvelle tomba sur le malheureux fiancé. Il perdit un bras par la décharge imprévue d’un canon que l’on tirait pour la fête nationale, et, trois mois après, eut l’autre emporté par une machine à carder. Le cœur d’Aurélia fut presque brisé par ces dernières calamités. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une profonde affliction, en voyant son amoureux la quitter ainsi morceau par morceau, songeant qu’avec ce système de progressive réduction il n’en resterait bientôt plus rien, et ne sachant comment l’arrêter sur cette voie funeste. Dans son désespoir affreux, elle en venait presque à regretter, comme un négociant qui s’obstine dans une affaire et perd davantage chaque jour, de ne pas avoir accepté Breckinridge tout d’abord, avant qu’il eût subi une si alarmante dépréciation. Mais son cœur prit le dessus, et elle résolut de tenter l’épreuve des dispositions déplorables de son fiancé encore une fois.
De nouveau se rapprochait le jour du mariage,et de nouveau se rassemblèrent les nuages de désillusion. Caruthers tomba malade de l’érysipèle, et perdit l’usage de l’un de ses yeux, complètement. Les amis et les parents de la jeune fille, considérant qu’elle avait montré plus de généreuse obstination qu’on ne pouvait raisonnablement exiger d’elle, intervinrent de nouveau, et insistèrent pour qu’elle rompît son engagement. Mais après avoir un peu hésité, Aurélia, dans toute la générosité de ses honorables sentiments, dit qu’elle avait réfléchi posément sur la question, et qu’elle ne pouvait trouver dans Breckinridge aucun sujet de blâme. Donc, elle recula de nouveau la date, et Breckinridge se cassa l’autre jambe.
Ce fut un triste jour pour la pauvre fille, que celui où elle vit les chirurgiens emporter avec respect le sac dont elle avait appris l’usage par des expériences précédentes, et son cœur éprouva cruellement qu’en vérité quelque chose de son fiancé avait encore disparu. Elle sentit que le champ de ses affections diminuait chaque jour, mais encore une fois elle répondit négativement aux instances de tous les siens, et renouvela son engagement.
Enfin, peu de jours avant le terme fixé pour le mariage, un nouveau malheur arriva. Il n’y eut, dans toute l’année, qu’un seul homme scalpé par les Indiens d’Owen River, cet homme fut Williamson Breckinridge Caruthers, de New-Jersey. Il accourait chez sa fiancée, avec la joie dans le cœur, quand il perdit sa chevelure pour toujours. Et dans cette heure d’amertume, il maudit presque la chance ironique à laquelle il dut de sauver sa vie.
A la fin, Aurélia est fort perplexe sur la conduite à tenir. Elle aime encore son fiancé, m’écrit-elle,—ou, du moins, ce qu’il en reste,—de tout soncœur, mais sa famille s’oppose de toutes ses forces au mariage; Breckinridge n’a pas de fortune et est impropre à tout travail. Elle n’a pas d’autre part des ressources suffisantes pour vivre à deux confortablement.—«Que dois-je faire?» me demande-t-elle, dans cet embarras cruel.
C’est une question délicate. C’est une question dont la réponse doit décider pour la vie du sort d’une femme et de presque les deux tiers d’un homme. Je pense que ce serait assumer une trop grave responsabilité que de répondre par autre chose qu’une simple suggestion.
A combien reviendrait-il de reconstituer un Breckinridge complet? Si Aurélia peut supporter la dépense, qu’elle achète à son amoureux mutilé des jambes et des bras de bois, un œil de verre et une perruque, pour le rendre présentable. Qu’elle lui accorde alors quatre-vingt-dix jours sans délai, et si, dans cet intervalle, il ne se rompt pas le cou, qu’elle coure la chance de l’épouser. Je ne crois pas que, faisant cela, elle s’expose à un bien grand risque, de toute façon. Si votre fiancé, Aurélia, cède encore à la tentation bizarre qu’il a de se casser quelque chose chaque fois qu’il en trouve l’occasion, sa prochaine expérience lui sera sûrement fatale, et alors vous serez tranquille, mariée ou non. Mariée, les jambes de bois et autres objets, propriété du défunt, reviennent à sa veuve, et ainsi vous ne perdez rien, si ce n’est le dernier morceau vivant d’un époux honnête et malheureux, qui essaya sa vie durant de faire pour le mieux, mais qui eut sans cesse contre lui ses extraordinaires instincts de destruction.—Tentez la chance, Maria, j’ai longuement réfléchi sur ce sujet, et c’est le seul parti raisonnable. Certainement Caruthers aurait sagement fait de commencer, à sa premièreexpérience, par se rompre le cou. Mais puisqu’il a choisi une autre méthode, décidé à se prolonger le plus possible, je ne crois pas que nous puissions lui faire un reproche d’avoir fait ce qui lui plaisait le plus. Nous devons tâcher de tirer le meilleur parti des circonstances, sans avoir la moindre amertume contre lui.
Oui, Monsieur, continua M. Mac Williams,—car il parlait depuis un moment—la crainte du tonnerre est une des plus désespérantes infirmités dont une créature humaine puisse être affligée. Elle est en général limitée aux femmes. Mais parfois on la trouve chez un petit chien, ou chez un homme. C’est une infirmité spécialement désespérante, par la raison qu’elle bouleverse les gens plus qu’aucune autre peur ne peut le faire, et qu’il ne faut pas songer à raisonner avec, non plus qu’à en faire honte à celui qui l’éprouve. Une femme qui serait capable de regarder en face le diable,—ou une souris,—perd contenance et tombe en morceaux devant un éclair. Son effroi est pitoyable à voir.
Donc, comme j’étais en train de vous dire, je m’éveillai, avec, à mes oreilles, un gémissement étouffé venant je ne savais d’où: «Mortimer! Mortimer!» Dès que je pus rassembler mes esprits, j’avançai la main dans l’obscurité, et je dis:
—«Évangeline, est-ce vous qui appelez? Qu’y a-t-il? Où êtes-vous?»
—«Enfermée dans le cabinet des chaussures. Vous devriez être honteux de rester là à dormir au milieu d’un tel orage.»
—«Bon! comment pourrait-on être honteux,si on dort? C’est peu logique. Un homme ne peut pas être honteux quand il dort, Évangeline.»
—«Vous ne voulez pas comprendre, Mortimer, vous savez bien que vous ne voulez pas.»
Je perçus un sanglot étouffé.
Cela coupa net le discours mordant que j’allais prononcer. Et je dis par contre:
—«Je suis désolé, ma chérie, je suis tout à fait désolé. Je n’avais pas la moindre intention... Revenez donc, et...»
—«Mortimer!»
—«Ciel! Qu’y a-t-il, mon amour?»
—«Prétendez-vous dire que vous êtes encore dans ce lit?»
—«Mais évidemment.»
—«Sortez du lit immédiatement. J’aurais cru que vous auriez quelque souci de votre vie, pour moi et les enfants, si ce n’est pour vous.»
—«Mais, mon amour!...»
—«Ne me parlez pas, Mortimer. Vous savez très bien qu’il n’y a pas d’endroit plus dangereux qu’un lit, au milieu d’un orage. C’est dans tous les livres. Mais vous resteriez là, à risquer volontairement votre vie, pour Dieu sait quoi, à moins que ce soit pour le plaisir de discuter et...»
—«Mais que diable, Évangeline, je ne suis pas dans le lit, maintenant. Je...»
(Cette phrase fut interrompue par un éclair soudain, suivi d’un petit cri d’épouvante de MmeMac Williams, et d’un terrible coup de tonnerre.)
—«Là! vous voyez le résultat! O Mortimer, comment pouvez-vous être assez impie pour jurer à un tel moment!»
—«Je n’ai pas juré. Et ce n’est pas ce qui a causé le coup de tonnerre, dans tous les cas. Il serait arrivé pareil, si je n’avais pas dit un mot.Vous savez très bien, Évangeline, du moins vous devriez savoir, que, l’atmosphère se trouvant chargée d’électricité...»
—«Oui, raisonnez, raisonnez, raisonnez! Je ne comprends pas que vous ayez ce courage, quand vous savez qu’il n’y a pas sur la maison un seul paratonnerre, et que votre pauvre femme et vos enfants sont absolument à la merci de la Providence... Qu’est-ce que vous faites?... Vous allumez une allumette!... Mais vous êtes complètement fou!»
—«Par Dieu! Madame, où est le mal? La chambre est aussi noire que le cœur d’un mécréant, et...»
—«Soufflez cette allumette! Soufflez-la tout de suite. Êtes-vous décidé à nous sacrifier tous? Vous savez qu’il n’y a rien qui attire la foudre comme une lumière. (Fzt!—crash!—boum—bolooum—!! boum—! boum!—) Oh! entendez!... Vous voyez ce que vous faites!»
—«Pas du tout. Une allumette peut attirer la foudre. C’est après tout possible. Mais elle ne cause pas la foudre. Je parierais bien n’importe quoi. Et encore, pour l’attirer, elle ne l’attire pas pour deux sous. Si cet éclair était dirigé vers mon allumette, c’était pauvre comme adresse. Ce serait touché une fois sur un million... Vrai, à la foire, avec une adresse pareille...»
—«Par pudeur, Mortimer! C’est au moment où nous nous trouvons juste en présence de la mort, à ce moment si solennel, que vous osez parler ainsi!... Si vous ne songez pas à ce qu’il y aura après... Mortimer!»
—«Eh bien!»
—«Avez-vous dit vos prières, ce soir?»
—«Je... j’y ai pensé, mais je me suis mis à calculer combien font douze fois treize, et...»
(Fzt!...—Boum—berroum—boum! bumble—umble—bang!—pan!)
—«Oh! nous sommes perdus! plus d’espoir! Comment avez-vous pu commettre une telle négligence, en un tel moment!»
—«Mais quand je me suis couché, ce n’était pas du tout un tel moment. Il n’y avait pas un nuage au ciel. Comment aurais-je pu penser qu’il allait y avoir tout ce tapage et ce tohu-bohu pour un petit oubli comme celui-là? Et je ne trouve pas que ce soit juste à vous de faire tant d’affaires, car, après tout, c’est un accident très rare. Je n’avais pas oublié mes prières depuis le jour que j’ai amené ce tremblement de terre, vous vous rappelez, il y a quatre ans.»
—«Mortimer! Comme vous parlez! Avez-vous oublié la fièvre jaune?»
—«Ma chère, vous êtes sans cesse à me jeter à la tête la fièvre jaune, et je trouve cela tout à fait déraisonnable. On ne peut même pas envoyer directement un télégramme d’ici à Memphis, comment voulez-vous qu’un petit oubli religieux de ma part aille si loin! J’admets pour le tremblement de terre, parce que j’étais dans le voisinage. Mais que je sois pendu si je dois accepter la responsabilité de chaque damné...»
(Boum—berooum—booum—pan!)
—«O mon cher, mon cher! Je suis sûre qu’il est tombé quelque part. Mortimer! Nous ne verrons pas le jour suivant. Puissiez-vous vous rappeler, pour votre profit, quand nous serons morts, que c’est votre langage impie... Mortimer!»
—«Eh bien! quoi?»
—«J’entends votre voix qui vient de... Mortimer, seriez-vous par hasard debout devant cette cheminée ouverte?»
—«C’est exactement le crime que je suis en train de commettre.»
—«Sortez de là tout de suite! Vous paraissez décidé à nous faire tous périr. Ignorez-vous qu’il n’y a pas de meilleur conducteur de la foudre qu’une cheminée ouverte?... Où êtes-vous maintenant?»
—«Je suis ici, près de la fenêtre.»
—«Je vous en supplie, Mortimer. Êtes-vous devenu fou? Éloignez-vous vite. L’enfant à la mamelle connaît le danger de se tenir près d’une fenêtre, pendant un orage. C’est mon dernier jour, mon pauvre ami. Mortimer!»
—«Oui.»
—«Qu’est-ce qui remue comme cela?»
—«C’est moi.»
—«Que faites-vous donc?»
—«Je cherche à enfiler mon pantalon.»
—«Vite, vite, jetez-le. Vous allez tranquillement vous habiller avec un temps pareil! Et cependant, vous le savez fort bien, toutes les autorités s’accordent pour dire que les étoffes de laine attirent la foudre. O mon cher ami, n’est-ce pas assez que votre existence soit en péril par des causes naturelles, que vous fassiez tout ce qu’il est humainement possible de faire pour augmenter le danger!... Oh! Ne chantez pas!... A quoi donc pensez-vous?»
—«Bon! encore! Où est le mal?»
—«Mortimer, je vous ai dit, non pas une fois, mais cent, que le chant cause des vibrations dans l’atmosphère, et que ces vibrations détournent le courant électrique, et que... Pourquoi donc ouvrez-vous cette porte?»
—«Bonté divine! Madame! Quel inconvénient y a-t-il là?»
—«Quel inconvénient! La mort, voilà tout. Ilsuffit d’avoir étudié la question une seconde pour savoir que, faire un courant d’air, c’est adresser une invitation à la foudre. Cette porte est encore aux trois quarts ouverte. Fermez-la exactement. Et hâtez-vous, ou nous allons tous mourir. Oh! quelle affreuse chose d’être enfermée avec un fou dans un cas semblable!... Que faites-vous, Mortimer?»
—«Rien du tout. J’ouvre le robinet de l’eau. On étouffe. Il fait chaud et tout est fermé. Je vais me passer un peu d’eau sur la figure et les mains.»
—«Vous avez perdu tout à fait la tête. Sur cinquante fois que frappe la foudre, elle frappe l’eau quarante-neuf fois. Fermez le robinet. Oh! mon ami, rien ne peut plus nous sauver! Il me semble que... Mortimer! qu’est-ce qu’il y a?»
—«C’est ce damné... C’est un tableau que j’ai fait tomber.»
—«Alors vous êtes près du mur! Je n’ai jamais vu pareille imprudence. Vous ne savez pas que rien n’est meilleur conducteur de la foudre qu’un mur! Écartez-vous! Et vous alliez encore jurer. Oh! comment pouvez-vous être si désespérément criminel, quand votre famille est dans un tel péril! Mortimer! Avez-vous commandé un édredon, comme je vous l’avais dit?»
—«Je l’ai tout à fait oublié.»
—«Oublié! Il peut vous en coûter la vie. Si vous aviez un édredon, maintenant, vous pourriez l’étendre au milieu de la chambre et vous coucher, vous seriez tout à fait en sûreté. Venez vite ici, venez vite, avant que vous ayez l’occasion de commettre quelque nouvelle folie imprudente.»
J’essayai d’entrer dans le réduit, mais nous ne pouvions pas y tenir tous deux, la porte refermée, sans étouffer. Je fis ce que je pus pour respirer, mais je fus bientôt forcé de sortir. Ma femme me rappela:
—«Mortimer, il faut faire quelque chose pour votre salut. Donnez-moi ce livre allemand qui est sur le bord de la cheminée, et une bougie. Ne l’allumez pas. Donnez-moi l’allumette. Je vais l’allumer ici dedans. Il y a quelques instructions dans ce livre.»
J’eus le livre, au prix d’un vase et de quelques menus objets fragiles. La dame s’enferma avec la bougie. Ce fut un moment de calme. Puis elle appela:
—«Mortimer, qu’est cela?»
—«Rien que le chat.»
—«Le chat! Nous sommes perdus. Prenez-le, et l’enfermez dans le lavabo. Vite, vite, mon amour! Les chats sont pleins d’électricité. Je suis sûre que mes cheveux seront blancs quand cette nuit effroyable sera passée.»
J’entendis de nouveau des sanglots étouffés. Sans cela, je n’aurais pas remué pied ou main pour une pareille entreprise dans l’obscurité.
Cependant je vins à bout de ma tâche, par-dessus chaises et toutes sortes d’obstacles divers, tous durs, la plupart à rebords aigus; enfin je saisis le chat acculé sous la commode, après avoir fait pour plus de quatre cents dollars de frais en mobilier brisé, et aux dépens aussi de mes tibias. Alors me parvinrent du cabinet ces mots sanglotants:
—«Le livre dit que le plus sûr est de se tenir debout sur une chaise au milieu de la chambre, Mortimer. Les pieds de la chaise doivent être isolés par des corps non conducteurs. C’est-à-dire que vous devez mettre les pieds de la chaise dans des verres.»
(Fzt!—booum!—boum!—pan!)
—«Oh! écoutez! Dépêchez-vous, Mortimer, avant d’être foudroyé.»
Je m’occupai de trouver les verres. J’eus les quatre derniers, après avoir cassé tout le reste. J’isolai les pieds de la chaise, et m’enquis de nouvelles instructions.
—«Mortimer, voici le texte allemand: «Pendant l’orage, il faut garder attaché de soi... métaux... c’est... bagues, garder montres, clefs... et on ne doit jamais... ne pas... se tenir dans les endroits... où sont placés des métaux nombreux ou des corps... reliés ensemble, comme... des poêles articulés, des foyers, des grilles...»—Qu’est-ce que cela signifie, Mortimer? Veut-il dire que l’on doit garder les métaux sur soi, ou se garder d’en avoir?»
—«Ma foi, je ne sais trop. C’est un peu confus. Toutes les phrases allemandes sont plus ou moins obscures. Pourtant je crois qu’il faut lire «attaché à». La phrase est plutôt au datif, avec un petit génitif ou un accusatif piqué, çà et là, pour l’ornement. D’après moi cela signifie qu’on doit garder sur soi des métaux.»
—«Ce doit être cela. Cela saute aux yeux. C’est le même principe que pour les paratonnerres, vous comprenez. Mettez votre casque de pompier, Mortimer! C’est presque pur métal.»
Il n’y a rien de plus lourd, de plus embarrassant, de moins confortable qu’un casque de pompier sur la tête, par une nuit étouffante, dans une chambre fermée. Il faisait si chaud que mes vêtements de nuit déjà me paraissaient trop pesants.
—«Mortimer, je songe qu’il faut protéger le milieu de votre corps. Auriez-vous l’obligeance de mettre à la ceinture votre sabre de garde national?»
J’obéis.
—«Maintenant, Mortimer, il faut s’occuper de garantir vos pieds. S’il vous plaît, chaussez vos éperons.
Je chaussai les éperons, en silence, et fis mon possible pour rester calme.
—«Mortimer, voici la suite: «... il est très dangereux... il ne faut pas... ne pas sonner les cloches... pendant l’orage... le courant d’air... la hauteur du clocher... de la cloche pouvant attirer la foudre.»—Mortimer! Cela veut-il dire qu’il est dangereux de ne pas sonner les cloches des églises pendant l’orage?»
—«Il me semble que c’est bien le sens, si le participe passé est au nominatif, comme il me paraît. Cela veut dire, je pense, que la hauteur du clocher et l’absence de courant d’air font très dangereux de ne pas sonner les cloches pendant un orage. Ne voyez-vous pas, d’ailleurs, que l’expression...»
—«Peu importe, Mortimer. Ne perdez pas en paroles un temps précieux. Allez chercher la grosse cloche du dîner. Elle est dans le hall, sûrement. Vite, Mortimer, mon ami, nous sommes presque sauvés. O mon cher, nous allons enfin être en sûreté!»
Notre petit cottage est situé au sommet d’une chaîne de collines assez élevées, dominant une vallée. Il y a plusieurs fermes dans le voisinage. La plus proche est à quelque trois ou quatre cents mètres.
Il y avait une pièce de sept ou huit minutes que, monté sur une chaise, je faisais sonner cette satanée cloche, quand les volets de notre fenêtre furent soudain tirés du dehors, la clarté d’une lanterne sourde traversa la fenêtre ouverte, suivie d’une question enrouée:
—«Que diable se passe-t-il?»
L’embrasure était pleine de têtes de gens. Les têtes étaient pleines d’yeux qui regardaient avec stupeur mon accoutrement belliqueux.
Je laissai tomber la cloche, sautai tout honteux en bas de la chaise et dis:
—«Il n’y a rien du tout, mes amis; seulement un peu de trouble causé par l’orage. J’essayais d’écarter la foudre.»
—«Un orage?... La foudre?... Quoi donc, monsieur Mac Williams, avez-vous perdu l’esprit? Il fait une superbe nuit d’étoiles. Pas l’ombre d’un nuage dans le ciel.»
Je regardai au dehors, et fus si surpris que je fus un moment sans pouvoir parler.
—«Je n’y comprends rien, dis-je enfin. Nous avons vu distinctement la lueur des éclairs à travers les volets et les rideaux, et entendu le tonnerre.»
Tous les assistants, successivement, tombèrent de rire sur le sol. Deux en moururent. Un des survivants remarqua:
—«Il est malheureux que vous n’ayez pas songé à ouvrir vos jalousies et à regarder là-bas, au sommet de cette colline. Ce que vous avez entendu, c’est le canon. Ce que vous avez vu, ce sont les feux de joie. Il faut vous dire que le télégraphe a porté quelques nouvelles ce minuit. Garfield est élu. Voilà toute l’histoire.»
Enfin, monsieur Twain, comme je le disais au début, ajouta M. Mac Williams, les moyens de se préserver d’un orage sont si efficaces et si nombreux que l’on ne pourra jamais me faire comprendre comment il peut y avoir au monde des gens qui s’arrangent pour être foudroyés.
Là-dessus, il ramassa son sac et son parapluie et prit congé, car le train était à sa station.
Le Parisien voyage très peu, ne connaît pas d’autre langue que la sienne, ne lit pas d’autre littérature que la sienne[A]. Aussi a-t-il l’esprit très étroit et très suffisant. Cependant, ne soyons pas trop sévères. Il y a des Français qui connaissent une autre langue que la leur, ce sont les garçons d’hôtel. Entre autres ils savent l’anglais. C’est à dire qu’ils le savent à la façon européenne... Ils le parlent, mais ne le comprennent pas. Ils se font comprendre facilement, mais il est presque impossible de prononcer une phrase anglaise de telle sorte qu’ils puissent en saisir le sens. Ils croient le saisir. Ils le prétendent. Mais non. Voici une conversation que j’ai eue avec une de ces créatures. Je l’ai notée dans le temps, pour en avoir le texte exact:
Moi.—«Ces oranges sont fort belles; d’où viennent-elles?»
Lui.—«D’autres. Parfaitement. Je vais en chercher.»
Moi.—«Non, je n’en demande pas d’autres. Je voudrais seulement savoir d’où elles viennent, où elles ont poussé.»
Lui.—«Oui» (la mine imperturbable et le ton assuré).
Moi.—«Pouvez-vous me dire de quel pays elles viennent?»
Lui.—«Oui» (l’air aimable, la voix énergique).
Moi (découragé).—«Elles sont excellentes.»
Lui.—«Bonne nuit, Monsieur.» (Il se retire, en saluant, tout à fait satisfait de lui-même.)
Ce jeune homme aurait pu apprendre très convenablement l’anglais, en prenant la peine, mais il était Français, et ne voulait pas. Combien différents sont les gens de chez nous! Ils ne négligent aucun moyen. Il y a quelques soi-disant protestants français à Paris. Ils ont construit une jolie petite église sur l’une des grandes avenues qui partent de l’Arc de Triomphe, se proposant d’y aller écouter la bonne parole, prêchée en bonne et due forme, dans leur bonne langue française, et d’être heureux. Mais leur petite ruse n’a pas réussi. Le dimanche, les Anglais arrivent toujours là, les premiers, et prennent toute la place. Quand le ministre se lève pour prêcher, il voit sa maison pleine de dévots étrangers tous sérieux et attentifs, avec un petit livre dans les mains. C’est une bible reliée en marocain, semble-t-il. Mais il ne fait que sembler. En réalité c’est un admirable et très complet petit dictionnaire français-anglais, qui, de forme, de reliure et de dimension, est juste comme une bible. Et ces Anglais sont là pour apprendre le français[B].Ce temple a été surnommé: l’église des cours gratuits de français.
D’ailleurs, les assistants doivent acquérir plutôt la connaissance des mots qu’une instruction générale. Car, m’a-t-on dit, un sermon français est comme un discours en français. Il ne cite jamais un événement historique, mais seulement la date. Si vous n’êtes pas fort sur les dates, vous n’y comprenez rien. Un discours, en France, est quelque chose dans ce genre:
—«Camarades citoyens, frères, nobles membres de la seule sublime et parfaite nation, n’oublions pas que le 10 août nous a délivrés de la honteuse présence des espions étrangers, que le 5 septembre s’est justifié lui-même à la face du ciel et de l’humanité, que le 18 Brumaire contenait les germes de sa propre punition, que le 14 Juillet a été la voix puissante de la liberté proclamant la résurrection, le jour nouveau, et invitant les peuples opprimés de la terre à contempler la face divine de la France, et à vivre. Et n’oublions pas nos griefs éternels contre l’homme du 2 Décembre, et déclarons sur un ton de tonnerre, le ton habituel en France, que, sans lui, il n’y aurait pas eu dans l’histoire de 17 mars, de 12 octobre, de 19 janvier, de 22 avril, de 16 novembre, de 30 septembre, de 2 juillet, de 14 février, de 29 juin, de 15 août, de 31 mai; que, sans lui, la France, ce pays pur, noble et sans pair, aurait un calendrier serein et vide jusqu’à ce jour!»
J’ai entendu un sermon français qui finissait par ces paroles éloquentes et bizarres:
—«Mes frères, nous avons de tristes motifs de nous rappeler l’homme du 13 janvier. Les suites du crime du 13 janvier ont été en justes proportions avec l’énormité du forfait. Sans lui, n’eût pas été de 30 novembre, triste spectacle! Le forfait du 16juin n’eût pas été commis, et l’homme du 16 juin n’eût pas, lui-même, existé. C’est à lui seul que nous devons le 3 septembre et le fatal 12 octobre. Serons-nous donc reconnaissants au 13 janvier, qui soumit au joug de la mort, vous et moi, et tout ce qui respire? Oui, mes frères, car c’est à lui que nous devons aussi le jour, qui ne fût jamais venu sans lui, le 25 décembre béni!»
Il serait peut-être bon de donner quelques explications, bien que, pour beaucoup de mes lecteurs, cela soit peu nécessaire. L’homme du 13 janvier est Adam. Le crime, à cette date, fut celui de la pomme mangée. Le désolant spectacle du 30 novembre est l’expulsion de l’Éden; le forfait du 16 juin, le meurtre d’Abel; l’événement du 3 septembre, le départ en exil de Caïn pour la terre de Nod; le 12 octobre, les derniers sommets de montagnes disparurent sous les eaux du déluge. Quand vous irez à l’église, en France, emportez un calendrier,—annoté.
Notre honorable ami, M. John William Bloque, de Virginia City, entra dans le bureau du journal où je suis sous-directeur, à une heure avancée, hier soir. Son attitude exprimait une souffrance profonde et poignante. En poussant un grand soupir, il posa poliment sur mon bureau l’article suivant et se retira d’un pas discret. Un moment il s’arrêta sur la porte, parut lutter pour se rendre maître de son émotion et pouvoir parler, puis remuant la tête vers son manuscrit, il dit d’une voix entrecoupée: «Mes chers amis, quelle triste chose!» et fondit en larmes. Nous fûmes si émus de sa détresse que nous ne songeâmes à le rappeler et à essayer de le consoler qu’après qu’il eut disparu. Il était trop tard. Le journal était déjà à l’impression, mais, comprenant l’importance que notre ami devait attacher à la publication de son article, et dans l’espoir que le voir imprimé apporterait quelque mélancolique consolation à son cœur désolé, nous suspendîmes le tirage, et l’insérâmes dans nos colonnes:
«Désastreux accident: Hier soir, vers six heures, comme M. William Schuyler, un vieux et respectable citoyen de South Park, quittait sa maison pour descendre en ville, suivant sa coutume constante depuis des années, à l’unique exception d’un court intervalle au printemps de 1850, pendantlequel il dut garder le lit à la suite de contusions reçues en essayant d’arrêter un cheval emporté, et se plaçant imprudemment juste dans son sillage, les mains tendues et poussant des cris, ce que faisant il risquait d’accroître l’effroi de l’animal au lieu de modérer sa vitesse, bien que l’événement ait été assez désastreux pour lui, et rendu plus triste et plus désolant par la présence de sa belle-mère, qui était là et vit l’accident, quoiqu’il soit cependant vraisemblable, sinon indispensable, qu’elle eût dû se trouver en reconnaissance dans une autre direction, au moment d’un accident, n’étant pas, en général, très alerte et très à propos, mais tout le contraire, comme fut, dit-on, feu sa mère, morte avec l’espoir confiant d’une glorieuse résurrection, il y a trois ans passés, à l’âge de quatre-vingt-six, femme vraiment chrétienne et sans artifice, comme sans propriétés, par suite de l’incendie de 1849, qui détruisit tout ce qu’elle possédait au monde. Mais c’est la vie. Faisons tous notre profit de cet exemple solennel, nous efforçant d’agir de telle sorte que nous soyons prêts à bien mourir, quand le jour sera venu. Mettons la main sur notre cœur, et engageons-nous, avec une ardeur sincère, à nous abstenir désormais de tout breuvage enivrant.»
(Le Calédonien. 1reédition.)
Le rédacteur en chef vient d’entrer dans mon bureau, en s’arrachant les cheveux, brisant les meubles et me maltraitant comme un pickpocket. Il dit que chaque fois qu’il me confie le soin du journal pendant seulement une demi-heure, je m’en laisse imposer par le premier enfant ou le premier idiot qui se présente. Et il dit que ce désastreux article de M. Bloque n’est qu’un tissu de désastreuses stupidités, et ne rime à rien, et ne signifie rien, et n’a aucune valeur d’information, et qu’il n’était absolument pas nécessaire de suspendre le tirage pour le publier.
Voilà ce que c’est qu’avoir trop bon cœur. Si j’avais été désobligeant et désagréable, comme certaines gens, j’aurais dit à M. Bloque que je ne pouvais recevoir son article à une heure si tardive; mais non, ses pleurnichements de détresse touchèrent mon cœur, et je saisis l’occasion de soulager sa peine. Je ne lus pas même son article pour m’assurer qu’il pouvait passer, mais j’écrivis rapidement quelques lignes en tête, et je l’envoyai à l’impression. A quoi m’a servi ma bienveillance? A rien, qu’à attirer sur moi un orage de malédictions violentes et dithyrambiques.
Je vais lire cet article moi-même, et voir s’il y avait quelque raison de faire tant de tapage. Si oui, l’auteur entendra parler de moi.
Je l’ai lu et je crois pouvoir dire qu’il paraît un peu embrouillé à première vue. D’ailleurs je vais le relire.
Je l’ai relu. Et réellement il me semble un peu plus obscur qu’avant.
Je l’ai lu cinq fois. Mais si j’y comprends un mot, je veux être richement récompensé. Il ne supporte pas l’analyse. Il y a des passages incompréhensibles. Il ne dit pas ce qu’est devenu William Schuyler. Il en dit juste assez sur lui pour intéresser le lecteur à ce personnage, puis le laisse de côté. Qui est-ce, en somme, William Schuyler? Dans quellepartie de South Park habitait-il? S’il descendit en ville, à six heures, s’y arrêta-t-il? Si oui, que lui arriva-t-il? Est-ce lui, l’individu qui fut victime du désastreux accident? Considérant le luxe minutieux de détails qu’on observe dans cet article, il me semble qu’il devrait donner plus de renseignements qu’il ne fait. Au contraire, il est obscur. Non pas seulement obscur, tout à fait incompréhensible. La fracture de la jambe de M. Schuyler, quinze ans auparavant, est-ce là le désastreux accident qui plongea M. Bloque dans une affliction indescriptible, et le fit venir ici, à la nuit noire, pour suspendre notre tirage afin de communiquer au monde cet événement?—Ou bien, le «désastreux accident» est-ce la destruction des propriétés de la belle-mère de M. Schuyler, dans les temps anciens?—Ou encore la mort de cette dame, qui eut lieu il y a trois ans (bien qu’il ne paraisse pas qu’elle soit morte d’un accident)? En un mot, en quoi consiste le «désastreux accident»? Pourquoi cet âne bâté de Schuyler se plaça-t-il dans le sillage d’un cheval emporté, en criant et gesticulant, s’il prétendait l’arrêter? Et comment diable fit-il pour être renversé par un cheval qui était déjà devant lui? Et quel est l’exemple dont nous devons faire notre profit? Et comment cet extraordinaire chapitre d’absurdités peut-il renfermer un enseignement? Et, par-dessus tout, qu’est-ce que le «breuvage enivrant» vient faire là? On n’a pas dit que Schuyler buvait, ou sa femme, ou sa belle-mère, ou le cheval. Pourquoi, alors, cette allusion au «breuvage enivrant»? Il me semble que si M. Bloque avait laissé lui-même tranquille le «breuvage enivrant», il ne se serait jamais tourmenté de la sorte pour cet exaspérant et fantastique accident. J’ai relu et relu cet article absurdeen faisant toutes les suppositions qu’il peut permettre, jusqu’à en avoir la tête qui tourne, mais je ne puis lui trouver ni tête ni queue. Il semble certain qu’il y a eu un accident de quelque nature, mais il est impossible de déterminer de quelle nature ou à qui il arriva. Je ne veux de mal à personne, mais je suis décidé à exiger que la prochaine fois qu’il arrivera quelque chose à l’un des amis de M. Bloque il accompagne son récit de notes explicatives qui me permettent de savoir exactement quelle sorte d’accident ce fut, et à qui il arriva. J’aimerais mieux voir mourir tous ses amis, que de me trouver à nouveau devenu aux trois quarts fou, en essayant de déchiffrer le sens de quelque autre semblable production.
Il était nuit. Le calme régnait dans le grand vieux château féodal de Klugenstein. L’an 1222 touchait à sa fin. Là-bas, au haut de la plus haute tour, une seule clarté luisait. Un conseil secret s’y tenait. Le sévère vieux lord de Klugenstein était assis dans une chaise d’apparat et plongé dans la méditation. Bientôt il dit, avec un accent de tendresse: «Ma fille!»
Un jeune homme de noble allure, vêtu, des pieds à la tête, d’une armure de chevalier, répondit: «Parlez, mon père.»
«Ma fille, le temps est venu de révéler le mystère qui pesa sur toute votre jeunesse. Ce mystère a sa source dans les faits que je vais aujourd’hui vous exposer. Mon frère Ulrich est le grand-duc de Brandenbourg. Notre père, à son lit de mort, décida que, si Ulrich n’avait pas d’héritier mâle, la succession reviendrait à ma branche, à condition que j’eusse un fils. En outre, au cas où ni l’un ni l’autre n’aurait de fils, mais aurait des filles seulement, l’héritage reviendrait à la fille d’Ulrich, sielle pouvait prouver un nom sans tache, sinon, ma fille serait l’héritière, pourvu qu’elle témoignât d’une conduite irréprochable. Ainsi, ma vieille femme et moi, nous priâmes avec ferveur pour obtenir la faveur d’un fils. Mais nos prières furent vaines. Vous naquîtes. J’étais désolé. Je voyais la richesse m’échapper, le songe splendide s’évanouir. Et j’avais eu tant d’espoir! Ulrich avait vécu cinq ans dans les liens du mariage, et sa femme ne lui avait donné aucun héritier de sexe quelconque.
«Mais, attention, me dis-je, tout n’est pas perdu. Un plan sauveur se dessinait dans mon esprit. Vous étiez née à minuit. Seuls le médecin, la nourrice, et six servantes savaient votre sexe. Je les fis pendre successivement en moins d’une heure de temps. Au matin, tous les habitants de la baronnie devinrent fous de joie en apprenant par les hérauts qu’un fils était né à Klugenstein, un héritier au puissant Brandenbourg! Et le secret a été bien gardé. Votre propre tante maternelle vous a nourrie, et jusqu’à maintenant nous n’avons eu aucune crainte...
«Quand vous aviez déjà dix ans, une fille naquit à Ulrich. Nous fûmes peinés, mais nous espérâmes dans le secours de la rougeole, des médecins ou autres ennemis naturels de l’enfance. Hélas! nous fûmes désappointés. Elle grandit et prospéra, le ciel la maudisse! Peu importe. Nous sommes tranquilles. Car, ha! ha! n’avons-nous pas un fils? Notre fils n’est-il pas le futur duc? Notre bien-aimé Conrad, n’est-ce pas exact? Car femme de vingt-huit ans que vous êtes, mon enfant, jamais un autre nom ne vous fut donné.
«Maintenant, voici le temps où la vieillesse s’est appesantie sur mon frère et il s’affaiblit. Le fardeau de l’État pèse lourdement sur lui, aussi veut-il quevous alliez le rejoindre et prendre les fonctions de duc, en attendant d’en avoir le nom. Vos serviteurs sont prêts. Vous partez ce soir.
«Écoutez-moi bien. Rappelez-vous chacun de mes mots. Il existe une loi aussi vieille que la Germanie, que si une femme s’assied un seul instant sur le grand trône ducal avant d’avoir été dûment couronnée en présence du peuple, elle mourra. Ainsi, retenez mes paroles. Affectez l’humilité. Prononcez vos jugements du siège du premier ministre, qui est placé au pied du trône. Agissez ainsi jusqu’au jour où vous serez couronnée et sauve. Il est peu probable que votre sexe soit jamais découvert, cependant il est sage de garder toutes les précautions possibles dans cette traîtreuse vie terrestre.
—«O mon père! c’est donc pour cela que ma vie tout entière est un mensonge! Pourquoi faut-il que je dépouille mon inoffensive cousine de ses droits? Épargnez-moi, mon père, épargnez votre enfant!»
—«Quoi! méchante! Voilà ma récompense pour la haute fortune que je vous ai préparée! Par les os de mon père, vos pleurnicheries sentimentales s’accordent mal avec mon humeur. Partez pour aller trouver le duc immédiatement et prenez garde de contrarier mes projets.»
Telle fut la conversation. Qu’il suffise de savoir que les prières, les supplications et les pleurs de l’aimable enfant furent inutiles. Ni cela ni rien ne pouvait toucher l’obstiné vieux seigneur de Klugenstein. Et ainsi, enfin, le cœur gros, la jeune fille vit les portes du château se fermer derrière elle, et se trouva, chevauchant dans la nuit, entourée d’une troupe armée de chevaliers vassaux, et d’une brave suite de serviteurs.
Après le départ de sa fille, le vieux baron demeura quelques minutes silencieux, puis se tournant vers sa femme triste, il dit:
«Madame, nos affaires semblent marcher très bien. Il y a trois mois pleins que j’envoyai l’habile et beau comte Detzin, avec sa mission diabolique, à la fille de mon frère, Constance. S’il échoue, nous n’aurons pas tout gagné, mais s’il réussit, nul pouvoir au monde n’empêchera notre fille d’être duchesse, quand même la mauvaise fortune voudrait qu’elle ne soit jamais duc.»
—«Mon cœur est plein d’appréhensions. Cependant tout peut encore réussir.»
—«Fi donc! Madame! laissez croasser les chouettes. Allons nous coucher et rêver de Brandenbourg et de sa grandeur!»
Six jours après les événements relatés dans le précédent chapitre, la brillante capitale du duché de Brandenbourg resplendissait de pompe militaire et retentissait des cris joyeux du peuple loyal. Conrad, le jeune héritier de la couronne, était arrivé. Le cœur du vieux duc débordait de joie, car la belle prestance de Conrad et ses façons gracieuses l’avaient séduit aussitôt. Les grandes salles du palais étaient remplies de seigneurs, qui reçurent Conrad noblement. Et l’avenir s’annonçait sous des couleurs si attrayantes et si heureuses que les craintes et les soucis du duc s’évanouissaient, et faisaient place à une confortable satisfaction.
Mais dans une salle reculée du palais se passait une scène bien différente. A une fenêtre se tenait la fille unique du duc, dame Constance. Ses yeux étaient rouges et gonflés, et pleins de pleurs. Elle était seule. Elle se remit à gémir et dit à haute voix:
«Le cruel Detzin est venu,—mon beau duché a disparu—je ne l’aurais cru jamais,—hélas! ce n’est que trop vrai!—Et je l’aimais, je l’aimais,—j’ai osé l’aimer, bien que sachant—que mon père le noble duc,—ne me permettrait pas de l’épouser!—Je l’ai aimé—je le hais.—Qu’est-il arrivé de moi?—Je suis folle, folle, folle!—Tout est maintenant perdu!—»
Quelques mois passèrent.—Tout le peuple chantait les louanges du gouvernement du jeune Conrad. Chacun célébrait la sagesse de ses jugements, la clémence de ses arrêts, la modestie avec laquelle il s’acquittait de sa haute charge. Bientôt le vieux duc abandonna toutes choses entre ses mains, et, assis à part, écoutait avec une orgueilleuse joie son héritier rendre les sentences royales du siège du premier ministre. Il semblait qu’un prince aussi aimé et applaudi de tous que l’était le jeune Conrad ne pouvait être que très heureux. Mais, chose étrange, il ne l’était pas. Car il voyait avec effroi que la princesse Constance s’était éprise de lui. L’amour du reste du monde eût été pour lui unebonne fortune, mais celui-ci était lourd de dangers. Il voyait en outre le duc joyeux d’avoir découvert de son côté la passion de sa fille, et rêvant déjà d’un mariage. Chaque jour s’évanouissaient les nuages de tristesse qui avaient assombri les traits de la jeune fille, chaque jour l’espérance et l’enthousiasme luisaient plus clairs dans ses yeux. Et peu à peu d’errants sourires visitaient son visage si troublé jusqu’alors.
Conrad fut épouvanté! Il se reprochait amèrement d’avoir cédé à la sympathie qui lui avait fait rechercher la société d’une personne de son sexe quand il était nouveau venu et étranger dans le palais; mélancolique et soupirant vers une amitié que les femmes seules peuvent désirer ou éprouver. Il tâcha d’éviter sa cousine. Cela mit les choses au pis, car, naturellement, plus il l’évitait, plus elle cherchait ses rencontres. Il s’en étonna d’abord, puis s’en effraya. Ce fut une hantise, une chasse. Elle le surprenait en tous temps et partout, la nuit et le jour. Elle semblait singulièrement anxieuse. Il y avait un mystère quelque part.
Cela ne pouvait durer. C’était le sujet des conversations de tous. Le duc commençait à paraître perplexe. La frayeur et la détresse affreuse faisaient un spectre du pauvre Conrad. Un jour qu’il sortait d’une antichambre précédant la galerie des tableaux, Constance fut devant lui, et lui prenant les mains, s’écria:
«Oh! pourquoi me fuyez-vous? Qu’ai-je fait ou qu’ai-je dit, pour détruire votre bonne opinion sur moi? Car sûrement j’eus votre amitié. Ne me méprisez pas, Conrad, prenez en pitié mon cœur torturé. Je ne puis me taire plus longtemps. Le silence me tuerait. Je vous aime, Conrad! Méprisez-moi, si vous pouvez. Ces mots devaient être dits.»
Conrad était sans voix. Constance hésita un moment, puis, se méprenant sur ce silence, une joie sauvage brilla dans ses yeux; elle lui mit les bras autour du cou, en disant:
—«Vous cédez, vous cédez enfin. Vous pouvez m’aimer. Vous voulez m’aimer! O dites que vous le voulez, mon cher, mon adoré Conrad!»
Conrad poussa un gémissement. Une pâleur mortelle envahit ses traits. Il se mit à trembler comme une feuille de tremble. Puis, désespéré, il repoussa la jeune fille, en criant:
«Vous ne savez pas ce que vous demandez! C’est à jamais impossible.» Puis il s’enfuit comme un criminel, laissant la pauvre princesse muette de stupeur. Un instant après, tandis que, restée là, elle criait et sanglotait, Conrad criait et sanglotait dans sa chambre; tous deux étaient au désespoir. Tous deux voyaient la ruine devant leurs yeux.
Après quelque temps, Constance se releva lentement, et s’éloigna en disant:
«Ah! songer qu’il méprisait mon amour, au moment même où je croyais que son cœur cruel se laissait toucher! Je le hais! Il m’a repoussée, il m’a repoussée comme un chien!»