LES TROIS VIEUX.

Le nouveau pasteur du village d'Oest, passant un jour devant une ferme dépendante de sa commune, mais située à l'écart au milieu des champs, aperçut, assis sur un banc de pierre auprès de la porte, un vieillard en cheveux blancs qui pleurait à chaudes larmes.

—Qu'avez-vous donc, pour vous désoler ainsi? lui demanda avec intérêt le bon pasteur.

—Hélas! répondit en sanglotant le vieillard, je pleure parce que mon père m'a battu!

Ces paroles, comme bien on pense, excitèrent au plus haut point l'étonnement du vénérable pasteur. Il se hâta de descendre de cheval, et d'entrer dans la maison. A peine franchissait-il le seuil, qu'il aperçut un autre vieillard beaucoup plus âgé que le premier, et dont les traits annonçaient une agitation violente.

—Qui peut vous émouvoir ainsi, mon père? lui demanda avec intérêt le bon pasteur.

—Ne m'en parlez pas! répondit le vieillard encore tout tremblant de colère! est-ce que mon étourdi de fils n'a pas eu la maladresse de faire tomber mon père!

Pour le coup, le bon pasteur ne voulait point croire ses oreilles, mais il dut bien se rendre au témoignage de ses yeux qui, en se tournant vers la cheminée, aperçurent assis dans un fauteuil au bord du feu un troisième vieillard au dos tout voûté par l'âge mais d'un air encore vigoureux.

—A coup sûr, se dit le pasteur, ces hommes-là sont de la race des patriarches! ils n'auront pas fait d'excès dans leur jeunesse!

Une femme avait un fils âgé de sept ans. Cet enfant était si beau et si bon, qu'on ne pouvait le voir sans l'aimer; aussi était-il plus cher à sa mère que le monde entier.

Il arriva que le petit garçon tomba tout-à-coup malade et que le bonDieu le rappela à lui.

La pauvre mère fut inconsolable et passa les jours et les nuits à pleurer.

Peu de temps après qu'on l'eut mis en terre, l'enfant apparut, pendant la nuit, à la même place où il avait coutume de s'asseoir et de jouer lorsqu'il était encore en vie. Voyant sa mère pleurer, il fondit lui-même en larmes; et quand vint le jour, il avait disparu.

Cependant, comme la malheureuse mère ne mettait point de terme à ses pleurs, l'enfant vint une nuit dans le blanc linceul où il avait été enseveli et avec sa couronne de mort sur la tête; il s'assit sur le lit, aux pieds de sa mère, et lui dit:

—Hélas! ma bonne mère, cesse de murmurer contre les décrets de Dieu, cesse de pleurer, sans quoi il me sera impossible de dormir dans mon cercueil, car mon linceul est tout mouillé de tes larmes, qui retombent sur lui.

Ces paroles effrayèrent la pauvre femme, qui dès-lors arrêta ses pleurs.

La nuit suivante, l'enfant revint de nouveau, portant dans la main une petite lumière. Il dit à sa mère:

—Tu le vois, mon linceul est déjà sec et j'ai trouvé le repos dans ma tombe.

Alors la malheureuse mère offrit à Dieu sa douleur, la supporta désormais avec calme et patience; et l'enfant ne revint plus.

Il dormait maintenant dans son lit souterrain.

On a cru longtemps que c'était la mort instantanée. On s'est trompé.Voici qui le prouvera.

Un homme qui naguère avait rendu de grands services à sa patrie, et qui, par conséquent, était bien noté près du prince, eut le malheur, dans un moment d'égarement et de passion, de commettre un crime par suite duquel il fut jugé et condamné à mort. Prières et supplications n'y purent rien: on décida qu'il subirait son arrêt. Toutefois, eu égard à ses bons antécédents le prince lui laissa le choix de son genre de mort. En conséquence, l'huissier criminel alla le trouver dans sa prison et lui dit:

—Le prince qui se souvient de vos anciens services, veut vous accorder une faveur: il a donc décidé qu'on vous laisserait le choix de votre genre de mort. Souvenez-vous seulement d'une chose, c'est qu'il faut que vous mouriez.

Notre homme répondit:

—Puisqu'il est entendu que je dois mourir, tout en déplorant la rigueur d'un destin cruel, je vous avouerai franchement que mourir de vieillesse m'a toujours paru la mort la plus douce; aussi est-ce pour cette mort-là que je me décide, puisque le prince a la bonté de me permettre de choisir.

On eut beau lui faire tous les raisonnements du monde, rien n'ébranla son opinion; comme le prince avait donné sa parole, et qu'il n'était pas homme à y manquer, on se vit donc forcé de rendre la liberté au condamné, et d'attendre que la vieillesse se chargeât de mettre à exécution l'arrêt porté contre lui.

Un jeune paysan désirait se marier. Il connaissait trois soeurs également belles, si bien qu'il était embarrassé de savoir sur laquelle des trois il ferait tomber son choix. Il demanda conseil à sa mère, qui lui dit:

—Invite-les toutes les trois à une petite collation, et aie soin de placer du fromage sur la table; puis observe attentivement de quelle manière elles le couperont.

Le jeune homme fit comme sa mère lui avait dit.

La première des trois soeurs enleva son morceau de fromage avec la croûte.

La seconde s'empressa de séparer la croûte de son morceau; mais dans son empressement elle en coupa la croûte, de telle sorte, qu'il y resta encore beaucoup de fromage.

La troisième détacha la croûte avec soin, si bien qu'elle ne rejeta de son morceau ni trop, ni trop peu.

Le jeune paysan raconta à sa mère le résultat de ses observations.

—C'est la troisième qu'il te faut prendre pour femme, lui dit-elle.

Il suivit ce conseil, et fut un mari heureux et content.

Trois joyeux compagnons étaient attablés à l'auberge de l'Agneau, à Kehl, mangeant et buvant; et tandis qu'ils vidaient une dernière bouteille, ils se mirent bientôt à bavarder à faire tort et à travers, puis enfin à des souhaits. Il fut décidé que chacun formerait un voeu: celui qui émettrait le meilleur souhait, devait être dispensé de payer son écot.

Le premier prenant la parole:

—Je souhaite donc, dit-il, que tous les fossés des fortifications de Strasbourg et de Kehl soient remplis de fines aiguilles, et que chacune de ces aiguilles soit placée entre les doigts agiles d'un tailleur, et que chacun de ces doigts soit occupé du matin au soir pendant une année, à me confectionner des sacs de la capacité d'un hectolitre; et si alors tous ces sacs se trouvaient pleins de doubles doublons à moi appartenant, je m'estimerais satisfait.

Le second dit à son tour:

—Moi, je voudrais que la cathédrale de Strasbourg tout entière, fût remplie jusqu'à la pointe de son clocher de lettres de change à mon ordre, écrites sur le papier le plus fin, que chacune de ces lettres de change représentât une valeur égale au contenu de tous tes sacs à la fois, et que le tout m'appartînt.

—Et moi, reprit le troisième, je voudrais que vos deux souhaits s'accomplissent, qu'ensuite vous fussiez le plus tôt possible deux grands saints dans le ciel, et que je fusse votre seul héritier.

Ce fut le troisième qui sortit de l'auberge sans payer l'écot.

Le loup et l'homme.

Le violon merveilleux.

Le renard et les oies.

Le renard et le chat.

Le soleil qui rend témoignage.

Le docteur universel.

La douce bouillie.

Le loup et le renard.

La chouette.

Les trois frères.

L'aïeul et le petit-fils.

Les trois fainéants.

Le clou.

Le petit pâtre.

Le paysan et le diable.

Les trois vieux.

Le linceul.

La mort la plus douce pour les criminels.

Le choix d'une femme.

Le meilleur souhait.

End of Project Gutenberg's Contes choisis de la famille, by Les frères Grimm


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