L'ALLIANCE

Comme après Irène, sa femme, Jacques Bertignac était assurément l'être qu'il aimait le plus sur la terre, puisque ses père et mère étaient en paradis, Léon Rainville avait tenu à conduire au Havre ce cher ami des bons et des mauvais jours, qui s'y embarquait pour le nouveau monde.

Jacques s'expatriait. Il en avait assez de la vieille Europe, de Paris, de tout.

—Je me suiciderais, avait-il dit, autant vaut que je m'en aille.N'est-il pas mieux de faire peau neuve que de se crever l'ancienne?

—Pourquoi ne te maries-tu pas? lui avait suggéré Léon, tu es jeune, riche, solide et beau gars. Je te prêche d'exemple. Vois comme je suis heureux avec Irène.

—Ah! Irène, trouve-m'en une autre, puisque tu me l'as prise, Irène!

—Il n'y en a pas deux, en effet, acquiesçait l'époux triomphant, mais je ne te l'ai pas prise, Jacques, puisqu'elle n'était pas à toi. Nous nous la sommes disputée loyalement l'un à l'autre, et c'est dans ma main qu'elle a laissé tomber la sienne, sans doute parce que c'est moi qui l'aimais le plus.

—Il est probable.

Et Jacques était parti là-bas, sur ce steamer qui s'effaçait à l'horizon, avec son rouleau de fumée bise.

Au retour, dans sa belle villa du parc de Neuilly qu'il habitait toute l'année, n'ayant qu'un pied-à-terre à Paris pour ses affaires, Léon n'avait pas trouvé Irène à la maison.

—Madame est à Paris, chez son couturier, mais elle sera rentrée pour le déjeuner, car elle attend Monsieur, elle a reçu sa dépêche du Havre.

Il alla donc faire un tour dans sa serre, qui était fort belle, dont il était fier et que le père Noirot, un vieux jardinier, entretenait à miracle.

—C'est-il donc qu'on ne verra plus M. Jacques, disait Noirot, et que vous l'avez embarqué pour toujours? Quelle pitié que la vie! Il aimait tant les fleurs et il s'y entendait comme un de la partie. A propos, j'allais oublier que j'ai quelque chose à vous remettre.

Et, relevant sa blouse, il prit dans la poche de son pantalon une boîte à allumettes, l'ouvrit d'un coup de pouce et en tira une bague d'or, toute simple et sans pierreries, qu'il tendit à son maître.

—Mais c'est une alliance, fit Rainville, et même celle de ma femme. Où l'avez-vous trouvée, Noirot, et comment?

—En ratissant le sable, patron, sous le banc de la grotte.

—Oh! que c'est drôle! Et quand ça?

—Le lendemain matin de votre départ.

—Merci, elle doit la chercher partout. Pourquoi ne la lui avez-vous pas rendue?

Le jardinier regarda Rainville, baissa les yeux sur ses sabots et dit:

—Parce que je ne savais pas que c'était à elle et qu'elle ne me l'a pas demandée.

Sur ces entrefaites, Irène arriva de la ville et son mari s'inquiéta de la mauvaise mine qu'il lui trouvait.

—Bonté divine, ma chérie, ces traits tirés, ces yeux creux, es-tu malade? Qu'as-tu donc fait durant ma courte absence?

—Je t'ai attendu, sourit-elle en se laissant mollement embrasser sans rendre le baiser.

Déjeuner maussade, aux propos sans fonds, sans suite, vagues. Léon lui donne à remarquer qu'elle ne lui a adressé aucune question sur l'embarquement du «pauvre ami, perdu pour eux à jamais peut-être».

—Est-ce que vous vous êtes quittés fâchés, Jacques et toi?

—Au contraire, ricane-t-elle.

Et elle se lève, énigmatique.

Tout à coup, il songe à la bague remise par Noirot. Il l'a dans son gousset, cette bague.

—N'as-tu rien perdu, Irène?

—Moi? Où cela?

—Mais … dans le jardin ou ailleurs!

—Quoi donc? interroge-t-elle, prête à tomber, glacée.

—Ton alliance?

—Ah! c'est vrai. Tu sais cela? Je l'ai retrouvée, heureusement, au détour d'une allée. La voici.

Et elle la lui montre. Elle en a une autre au doigt. Une autre!

D'abord, il ne comprend pas. Hébété, il la laisse regagner, sa chambre, s'en aller…. Et voilà que, d'un coup, tout le drame s'éclaire.

La grotte de la serre, le banc sous lequel a roulé la bague, ce départ désespéré de Jacques…. Il l'aimait encore. C'était pour elle qu'il venait presque tous les jours…. Oui, c'est cela; il a obtenu un rendez-vous d'adieux, le premier et le dernier, moyen infaillible…. Elle y est venue, parce qu'elle est très bonne; elle s'est défendue, mais l'homme est le plus fort … il l'a étourdie, il l'a prise … comment? La bague perdue le révèle: par violence…. Un demi-viol!…

Et alors, comme elle ne la retrouvait pas, la bague, il a bien fallu la remplacer…. C'était facile, toutes les alliances se ressemblent…. Le temps de faire graver chez un bijoutier leurs deux noms réunis: Léon-Irène, et la date du mariage: 12 avril 1900, voilà. Et elle peut dire ainsi qu'elle n'a rien perdu dans la serre,—non, rien, en effet, excepté la vie de deux hommes.

Des bateaux de transit pour l'Amérique; il en part tous les jours de la semaine. Vite, à la gare du Havre, il a le temps d'arriver au train. Mais il allait oublier son revolver pour tuer l'infâme, à bout portant, dans l'oreille, comme un chien enragé qu'on abat. L'arme est dans sa chambre, là-haut; il monte la prendre. Il s'arrête à la porte et il écoute…. Ce sont des sanglots, des cris étouffés, le bruit d'une douleur immense!… Non, Irène n'est pas coupable. Le misérable l'a prise, cosaquée…. C'est évident.

Et puis, quand même elle le serait, coupable? Il l'aime,—qu'on explique cela, jamais il ne l'a aimée davantage, ni autant, la malheureuse.

Il redescend, sans revolver, dans le jardin; il y tourne et vire, marchant sur les plates-bandes, butant aux arbres, pareil à un aveugle égaré en forêt, et son tourment se mêle à celui qu'elle endure, qu'elle doit endurer, de se douter qu'il doute d'elle. Que craint-elle de lui en ce moment? Qu'il la tue? Tuer Irène, Léon! C'est absurde, voyons! Le divorce?… Il ne l'aurait plus alors, on les séparerait?… Vivre sans la voir, l'entendre, l'embrasser? Cette conception lui échappe. Qu'est-ce que cela prouve, en somme, une bague perdue et remplacée? Rien. Si, tout! Et puis, après? Quand il aura supprimé Jacques, en sera-t-il plus mort qu'il ne l'est pour elle, et disparu pour lui, dans ce nouveau monde où il s'efface avec le steamer et sa fumée fuligineuse? Car il y a encore ceci: que Noirot pouvait ne pas retrouver la bague ou ne pas la lui remettre, et que, par conséquent, rien ne serait arrivé de ce qui arrive, par hasard. Il suffirait que cela n'eût pas eu lieu.

Eh bien, cela n'aura pas eu lieu. Le père Noirot est vieux, atteint de la goutte, et il rêve d'aller mourir dans son pays, en Provence. On l'y enverra, sous un prétexte, avec une petite rente viagère, et le fait de la bague sera biffé des contingences avec la preuve, la seule, de ce qu'il prouve.

Quant au reste … tant pis. C'est peut-être d'un lâche? Mais l'affaire est entre lui et sa conscience. Il aime Irène et il ne veut pas qu'elle souffre. Elle doit être absoute, puisqu'elle est belle. Oh! ces cris, cette lamentation derrière la porte! Non, non et non, et va pour un lâche. Il sera ce lâche. Et que tout se taise dans son âme brisée. Amen!

Huit jours après, le père Noirot, remercié, s'en retournait à Grasse pour y exhaler son âme au milieu des violettes et comme elles. La vie avait recommencé de couler paisiblement à la villa Rainville entre ces deux pauvres êtres que rongeait un commun secret qu'ils s'aidaient à garder l'un vis-à-vis de l'autre, comme des complices. Car Irène aimait son mari; celui-ci avait deviné juste: elle n'avait succombé qu'à la force mâle de «l'antagoniste» doublée du désir impérieux, loi des sexes à laquelle les héroïnes de la vertu ne se soustraient que par la mort ou le meurtre. Puis le temps fit son oeuvre, lente et sûre, et Irène oublia Jacques. Quant au mari, il était heureux, lâchement, et on ne l'est qu'ainsi peut-être.

Le 12 avril dernier, anniversaire toujours béni de leur mariage, au moment où, parmi les gerbes et les bouquets, Irène conduisait à table ses douze convives, parents et amis, une auto s'arrêta à la porte de la villa et un homme en descendit, qui, allègrement et d'un pas familier aux autres, vint droit au pavillon. C'était le treizième du festin.

—Jacques!…

Et Léon courut au vieil ami et lui ouvrit les bras.

—Toi! toi! quelle bonne surprise, et aujourd'hui encore!… Un 12 avril, notre fête!…

—On en revient donc, d'Amérique? avait jeté Irène les lèvres serrées, mais sans émotion apparente et en lui tendant la main gauche qu'il retint dans un shake hand.

—Vous voyez, madame, même au bout de sept ans d'absence.

Dans cette pression de mains, il avait senti la bague et il comprit ainsi qu'elle l'avait retrouvée.

Aucun des hôtes n'était superstitieux et ne croyait au fatidisme des nombres, sauf Léon, qui en avait toujours confessé la crainte; il l'avait d'enfance. A ses yeux, il était écrit que, selon la Cène évangélique, l'un des convives d'une table qui en assemble treize est marqué de mort. Au grand étonnement d'Irène, il s'égaya lui-même de sa crédulité et fit ajouter le couvert de Jacques à côté de sa femme même. On dîna treize.

La rentrée en France de l'expatrié n'était que passagère. Il venait chercher à Paris ses papiers de famille et régler ses affaires pour se marier. Il comptait se fixer au Canada, avec la famille de sa future, jeune fille charmante de Québec, et qui, d'après la photographie qu'il en montra, ressemblait comme une soeur à Mme Rainville.

—Enfin, clamait joyeusement Léon en battant des mains, tu as donc trouvé une autre Irène!

Et la soirée s'acheva en une longue causerie, comme autrefois, à la même place, dans la véranda ombreuse, pleine d'arômes, que baignait, nocturne, un ciel printanier. Jacques partit le dernier pour regagner l'hôtel où il était descendu; mais, à un moment où Léon marchait devant eux dans l'allée, il glissa de force un billet à Irène. Le rendre, comment? Mais elle se jura de ne pas le lire.

Elle le lut pourtant, car elle était femme. «Il ne se mariait que pour en finir, comme dernier remède, avant l'autre! Depuis sept ans, il l'aimait toujours, il n'en pouvait plus. Il n'était revenu que pour la voir, une fois encore, la dernière, dans la serre. Et puis, il disparaîtrait à jamais. Il en faisait serment sur la mémoire de sa mère.»

Et Irène alla au rendez-vous. Quelle est celle qui n'y fût allée comme elle?

La voici dans la serre, à trois heures de nuit, se dirigeant à tâtons, parmi les plantes retombantes. Devant le banc, deux bras l'enserrent en silence. C'est lui, Jacques.

—Laissez, je ne suis venue que par pitié. J'ai senti que vous vous tueriez et que cette fois c'était vrai. Mais j'aime mon mari, il est bon, généreux et brave. Il m'a pardonné, car il a tout deviné, et depuis sept ans.

—Vous en êtes sûre, Irène?

—Cette alliance n'est pas mon anneau nuptial et je n'ai pas retrouvé l'autre.

—Et il le sait?

—Je le crois.

—C'est donc un lâche?

Deux coups de feu répondent, de la grotte, à la question et à l'injure.Irène et Jacques s'y précipitent, épouvantés.

—Léon … mon Dieu!…

Rainville vient de se brûler la cervelle, et du bras déployé, au bout de la main, entre le pouce et l'index, il tend l'alliance ouverte: «Léon-Irène, 12 avril 1900», la vraie.

Ils débouchèrent dans des bois dans le village. Sur un brancard d'ambulance, quatre d'entre eux portaient le cadavre de l'officier qu'ils déposèrent sur la dalle de la fontaine, au centre de la place, à mi-côte devant l'église, où leur major lui lava les cheveux et la barbe, rouges de sang.

La balle du franc-tireur s'était logée en plein front, comme dans un carton de cible. Le coup décelait l'embuscade mais ne signait pas le fusil. Les Bavarois avaient battu futaies, haies et fourrés, et ils n'avaient trouvé personne. Or, ni en 1792, ni en 1815, ni en 1870, les armées invasionnaires n'ont jamais accordé vertu belligérante auxFreyschütz, et l'Allemagne ne les admet qu'en opéra, la paix régnante. En guerre, elle les fusille.

M. le curé parut sous le portail. Il était vêtu de l'aube et de l'étole. Il s'avança, suivi de femmes et d'enfants, vers le capitaine, qui le salua fort poliment et s'écarta pour laisser le prêtre délivrer au mort le viatique. Ce devoir apostolique rempli, le pasteur monta au presbytère, digne et froid, il en tira la porte.

Les Bavarois sont catholiques, ils ont droit à la terre sainte. L'officier tué fut donc enterré, par les soldats, dans le cimetière même du village. C'était sans doute un personnage important d'outre-Rhin, soit par sa valeur propre, soit par sa lignée, car le capitaine parla devant la fosse faute et, à défaut d'autre verdure, ils y jetèrent des branches d'ifs et de cyprès arrachées aux sépultures. Puis ils retournèrent camper sur la place, autour de la fontaine, sans requérir vivres ni logements, ce qui était assez extraordinaire et plus inquiétant encore.

Assis sur la margelle, le capitaine paraissait accablé de tristesse à la fois et de lassitude. Il appela un gamin, extasié par son casque.

—Mon petit, lui dit-il en pur français, va me chercher le maire ou l'adjoint, ça m'est égal.

Mais il n'y avait ni adjoint, ni maire: tout le monde était parti à l'armée, il ne restait que M. le curé.

—Ne le dérange donc pas, fit le capitaine en se levant de la margelle.

Et le tambour battit dans la nuit qui tombait.

Mais en même temps la cloche de l'église tinta, le recteur sonnait l'angélus lui-même, car il n'avait pas de bedeau, et c'était l'heure. Le capitaine fit un signe, le tambour s'arrêta et laissa les airs à la voix d'airain pacifique. Son appel ne fit sortir personne des deux cents et quelques feux échelonnés sur le coteau, au pied du château désert et clos. Ou le village était lui-même abandonné, ou ses paroissiens se terraient. L'angélus se tut à son tour, et il s'épandit un vaste silence.

Alors le tambour reprit et roula trois fois. Puis le capitaine, debout sur la fontaine, énonça lentement dans cette solitude:

«Ordre de l'état-major allemand. Les habitants de la commune ont un quart d'heure pour se réunir tous dans leur église paroissiale, faute de quoi les meubles, immeubles et récoltes seront livrés à l'incendie. Les femmes et les enfants, exceptés seuls de la mesure, pourront se réfugier au château, mais sans leurs animaux domestiques.

Cinq minutes après, onze hommes parurent sur les seuils des chaumières, et, en vérité, il n'en restait pas davantage, tous les valides ayant rejoint les drapeaux. Du reste, ils n'en dénoncèrent eux-mêmes point d'autre. Cette réserve comprenait un octogénaire, deux septuagénaires dont l'un hémiplégique, un tailleur bancroche et borgne, deux fermiers ou métayers, le vétérinaire rebouteux, un cabaretier, le gindre du boulanger, un sabotier et l'idiot porte-bonheur du village.

—Est-ce tout? sourit le capitaine, n'êtes-vous que onze?

—Douze, releva le curé, entré par la sacristie. Et, à présent, que nous voulez-vous?

—Fermez les portes, et deux plantons à chacune d'elle, arme chargée, fut la réponse.

Et le pauvre prêtre pâlit, car il savait la rigueur implacable du règlement militaire de l'ennemi.

—Oui, fit-il, il vous faut une vie en holocauste pour celle de votre officier tué.

—Dites assassiné, mon Père.

—Eh bien, prenez la mienne, voulez-vous? Je suis marqué de Dieu, pour ce sacrifice.

Le chef bavarois s'était détourné pour dissimuler son émotion.

—Je m'y attendais, salua-t-il; mais outre que les ministres de l'Église sont sacrés pour nous, il ne s'agit pas d'une vie seulement, monsieur l'abbé, mais de plusieurs.

—Que voulez-vous dire?

—Qu'à l'aube trois de ces pauvres gens doivent être passés par les armes.

—Mais lesquels?

—Ceux qu'ils auront choisis eux-mêmes?

—Comment, eux-mêmes?

—Comme ils l'entendront, c'est leur affaire, ils ont toute la nuit pour en débattre entre eux. Tels sont mes ordres et je vous laisse le soin de les leur transmettre avant de quitter vous-même l'église.

—Monsieur, je suis chez moi, lança le prêtre.

Et, relevant sa soutane sur la ceinture, il gravit d'un élan les degrés du choeur, et il cria:

—Aux armes, citoyens! et défendons-nous, Dieu le veut! mêlant ainsi les deux paeans de la race.

Le capitaine haussa les épaules et, l'index tendu dans la direction du château, il dit à mi-voix:

—Vous oubliez, mon révérend, que là-haut il y a des gages!

Et il sortit.

Alors l'horreur régna. La petite nef glaciale sombrait dans l'ombre, comme un vaisseau qui coule bas avec ses naufragés. L'un d'eux, le tailleur borgne et tordu, réclama de la clarté:

—Qu'on allume les cierges de l'autel, pour se reconnaître.

—Non, objecta l'un des métayers, pour ce qu'on a à faire, inutile d'y voir.

Mais qu'avait-on à faire? L'apparition de la lune dans un vitrail les mit d'accord, elle les baigna d'une lueur terne où ils semblaient des ours blancs au pôle. Machinalement, chacun avait repris à son banc la place dominicale. L'idiot, juché sur le bénitier, riait, les doigts dans le nez, les jambes pendantes.

Les trois vieux causaient, assez calmes d'apparence. Pour l'octogénaire, c'était le garde-chasse du château qui avait abattu l'officier. Il devrait donc se livrer, mais où était-il à cette heure?

—Bien loin, pour sûr, comme tous les capons, qui, leur coup fait, s'enfuient et laissent les autres payer pour eux!

L'hémiplégique s'offrit à le dénoncer au capitaine, il le prenait sur lui.

—Pour le temps qui me reste à vivre!…

—Ah! taisez-vous! leur jeta le curé, tremblant de honte.

Le rebouteux, tirant le gindre, s'était, sans mot dire, à pas ouatés, rapproché de la tourelle du clocher. Qui sait si on ne pourrait pas s'échapper à deux, l'un aidant l'autre, par la toiture?

—Non, tous ou personne, interposa le pasteur héroïque, et donnant un tour de clef à la petite porte de l'escalier en spirale; il la jeta devant lui, dans l'obscurité.

Pendant ce temps, concertés pour un autre subterfuge, le cabaretier, le second fermier et le sabotier essayaient d'enfoncer l'huis de la sacristie qui était clos et cédait déjà à leur triple poussée.

—N'entrez pas là! vociféra une voix éperdue qui réveilla l'écho des orgues.

Et le prêtre se précipita, mais trop tard. Par la baie forcée, ils avaient déjà vu, dressés sur leurs matelas, les deux mobiles blessés, la tête bandée et grelottants de fièvre, que cachait là et soignait de son mieux le saint homme. Et la découverte les exalta jusqu'au délire.

Sauvés! Ils étaient sauvés. Deux des victimes se présentaient d'elles-mêmes à la vindicte allemande, à demi mortes déjà, d'ailleurs, et quant à la troisième, il n'y avait même pas à la désigner. Élue mentalement, dès la première minute, par les dix justiciers instinctifs, unanimes; c'était évidemment le démenté qui, à califourchon sur le bénitier, s'amusait follement de les voir se démener dans les verdâtres reflets lunaires.

Ils appelèrent à grands cris le capitaine.

—Notre choix est fait, ouvrez!

Le curé s'était écroulé, les mains jointes, au pied du tabernacle, car on peut lutter contre l'hyène, le chacal et le tigre, mais point contre la bête humaine en mal de lâcheté. Il priait.

Le capitaine vint, et, d'un coup d'oeil, il vit et comprit. Il héla huit hommes de sa compagnie:

—Portez ces deux soldats français au presbytère, plantez-y le drapeau d'ambulance, et prévenez le major. Allez!

Et, cela dit, il disparut.

Ainsi donc ils en étaient pour leur infamie. C'était entre eux, les onze, qu'ils devaient procéder à la sélection terrible et nommer les trois fusillables. Ils s'affalèrent anéantis. La lune avait tourné et les laissait en pleines ténèbres. L'horloge sonna la deuxième heure de nuit, et la question: Que va-t-on faire? fut renouvelée par le plus gros des deux métayers.

—Au sort! clama le tailleur, nos peaux se valent.

—Non, votons, proposons le cabaretier.

—Voter, comment? objecta le rebouteux, on n'y voit rien.

—C'est vrai!

Et tous de réclamer les cierges. Le curé les alluma à tâtons, comme aveugle; de grosses larmes lui roulaient sur le rabat. Ils votèrent dans sa barrette, sur une feuille de papier de contributions déchirée en dix morceaux et que le cabaretier avait encore dans sa poche.

Au relevé, l'octogénaire était condamné par six voix, et, par quatre, le sabotier, malheureux homme des bois, qu'ils connaissaient à peine et pour le voir une fois l'an, à la foire, les jours de fête de la paroisse.

—C'est bon, fit-il, on ira, mais qu'est-ce que je vous ai fait?

Le vieillard de quatre-vingts ans n'y mit pas le même fatalisme. C'était un paysan sournois qui passait pour très riche et à qui on ne savait pas d'héritiers.

—L'innocent n'a pas voté, ça ne compte pas. On n'était pas onze dans la barrette.

Sur cette chicane la querelle s'engagea, sinistre, autour des cierges qui semblaient brûler pour un autodafé.

—L'idiot ne sait ni lire ni écrire. Puisqu'il est le troisième, il n'a pas à désigner les deux autres. Ce n'est pas de jeu, glapissait l'octogénaire, vous êtes des misérables, nous sommes onze, onze, onze!…

—Le vote est acquis.

—Oui, oui!

—Non!

—Si!

—C'est abominable, pire que chez des loups, on n'a encore pas vu ça sur la terre! Fusiller un vieil homme de quatre-vingts ans! Grâce, mes amis…. Tenez, qu'est-ce que vous voulez que je donne à M. le curé pour ses pauvres, pour son église, pour vous?

—Assez, assez, c'est la justice. On a voté. Nous sommes en République.

Pour dépeindre ce qui se passa alors dans cette église de village, il faudrait un Balzac ou un Shakespeare. Je ne l'essaierai pas. A la bouche de l'enfer on n'entend pas de pareilles imprécations. L'octogénaire, les poils hérissés, et tel un sanglier acculé dans sa bauge, vomissait, contre ses juges, le torrent des accusations de vol, d'usure, de débauche, d'assassinats, toute l'histoire de la commune, de pères en fils, sur dix générations. C'était le carnet du diable. Ah! oui, ils méritaient d'être tous fusillés par les Prussiens, et brûlés vifs, eux, et leurs mères, et leurs femmes, et leurs bâtards, toute la vermine et la racaille.

L'idiot dansait de joie autour du bénitier. Le prêtre s'était évanoui.

A l'aube, le portail s'ouvrit et les trois victimes furent livrées. Le peloton de douze fusils était déjà rangé sur place. Le capitaine disposa lui-même, et le dos tourné, les condamnés, 1e vieux qui paraissait tomber en lambeaux, le sabotier qui se signait à tour de bras et le porte-bonheur du village, et rapidement il leva son épée. Mais, plus rapidement encore, une ombre noire avait passé, et la soutane d'un bon pasteur du Christ ramassait toute la décharge.

Elle était, il y a deux ou trois ans encore, avec ses douze trous de relique, dans le trésor de l'église de V… V…, où je l'ai vue.

J'ignore si depuis 1886, année de mon excursion en Corse, Sartène s'est hausmanisée, et même humanisée, mais elle était alors la citadelle de la vendetta.

Il y a des villes blondes, et des rousses, Sartène est brune. De ses maisons en terrasses, échelonnées, comme des chèvres, au versant de l'Incudine, la vue plane et plonge sur la vallée de Figari, la Tempé corse, vaste vignoble onduleux, violet en septembre, brodé et ourlé d'or où l'on presse certain vin, essence de soleil, dont un seul verre abat son homme. C'est non loin de là, sur la route de Bonifacio que, dans l'ombre du mont Quiéta, le bien nommé, se cache, sous les pins ombellifères, un monastère blanc sans moines, désert, distillerie aérienne d'aromates, où j'ai laissé l'un des rêves de ma vie, le rêve de «quiétude».

Lorsque nous le découvrîmes, mes compagnons de route et moi, au hasard d'une chevauchée, d'ailleurs asinesque, à travers les lianes et les ronces du maquis, le couvent abandonné et bourdonnant d'abeilles venait d'être témoin d'un meurtre.

—C'est ici, nous dit notre petit guide que Tafani a tué Gravona.

On a beau être rassasié de ces histoires de banditisme, dont laColombade Mérimée est le type et reste le chef-d'oeuvre, leur intérêt romanesque se renouvelle singulièrement quand on les entend conter dans l'île même. J'ajoute qu'on ne les comprend bien que là, et qu'il faut au tableau son cadre.

—Qui, Tafani? Qui, Gravona? demandâmes nous d'une seule voix.

Et notre ânier parut nous mépriser de notre ignorance.

—Familles illustres du pays, lança-t-il par dessus l'épaule; Giuseppe et Théobaldo, les deux derniers. Ils étaient en vendetta. Les stylets étaient tirés depuis cent ans entre elles.

—Pour quelle cause?

—On ne sait plus. Les vieux de Sartène disent que la querelle a commencé au sujet d'un chien. Les femmes l'auraient envenimée, comme toujours, et, depuis, ce temps-là, les Gravona tuent les Tafani, comme les Tafani tuent les Gravona, de père en fils. Jusqu'à aujourd'hui, ils avaient le même nombre de chemises sanglantes. A présent, ce sont les Gravona qui l'emportent; une de plus, celle du pauvre Théobaldo!

Ceci dit, il secoua la tête, s'assit sur un bloc de quartz, bourra sa pipe d'herbe corse, et nous n'en tirâmes rien davantage, du moins avant qu'il n'eût achevé de fumer son tabac sauvage. On sentait qu'il gardait sa réserve, méfiant de la blague des «continentaux», railleurs des antiques usages.

—Je pris un biais pour le rassurer.

—Ce Gravona, c'était un de vos amis, ou de vos parents, peut-être?

—Nous le sommes tous plus ou moins, en Corse. Théobaldo et Giuseppe avaient été élevés ensemble. Ils s'aimaient bien, mais l'âge marqué était venu, ils étaient majeurs l'un et l'autre, il fallait donc que l'un des deux y restât, à cause de l'hérédité. J'étais devant le café de la Place le jour où ils s'embrassèrent en se déclarant loyalement le «Garde-toi, je me garde!» Tout a été fait dans les règles, il n'y a rien à dire.

Sur ce mot caractéristique, l'ânier se leva pour nous montrer l'endroit où le vaincu de la vendetta séculaire avait reçu la balle mortelle, en plein coeur, et aussi la cellule de moine qui avait servi d'embuscade au vainqueur.

—C'est moi-même, messieurs, qui suis venu avec mes bêtes, chercher le corps de Théobaldo pour le rendre à sa femme, Thérésa Brandi, de Bastelica. La voilà veuve comme tant d'autres plus un petit garçon de six mois qu'il lui laisse. Mais ils sont à l'aise. Les Gravona ont une belle maison à Sartène.

—Et le meurtrier?

—Giuseppe Tafani? Où il est? Là dedans, fit-il en encerclant le maquis d'un geste circulaire. Mais vous pouvez être tranquille, les gendarmes ne l'auront pas.

Et ses yeux flambèrent d'une flamme qui m'éclaira toute l'âme de laCorse.

Au retour de Bonifacio, quinze ou vingt jours après cette visite au couvent de Sainte-Trinité, nous repassâmes par Sartène. Nous y arrivâmes à la nuit tombante, pour dîner une fois encore, à l'hôtel César, tenu par un excellent homme, beau-père du fameux dompteur Bidel, et qui avait de ce vin ambroisiaque dont je vous ai parlé en commençant. Point d'autre raison, je l'avoue, à ce crochet que nous faisions à notre itinéraire, mais le Bacchus corse nous récompensa de notre piété oenophile, voici comme.

La ville était sens dessus dessous. Dans la pénombre crépusculaire, les gens couraient, criaient, se démenaient, se groupaient, se hélaient aux portes et aux fenêtres, et s'enfonçaient dans le vieux quartier aux ruelles tortueuses, enchevêtrées sous l'église.

—Que se passe-t-il donc, ce soir, chez vous, don César? (Nous avions ainsi surnommé notre hôte.) Y a-t-il des élections à Sartène?

—Mieux, fit-il, et vous tombez à miracle pour enrichir d'une fleur corse votre herbier philosophique. L'un de nos braves bandits, traqué, dans le maquis, par les gendarmes, s'est réfugié dans la vieille ville et il s'y cache. S'il n'y avait qu'eux et leurs bottes pour le prendre, Giuseppe Tafani aurait le temps de faire, en paix, six enfants à sa femme, nous lui prêterions tous notre lit. Mais, cette fois, il a affaire à forte partie: la Thérésa Brandi, de Bastelica, qui a juré d'avoir sa tête. Vous comprenez c'est entre Corses, et nous sommes tous en l'air, comme vous voyez. Je vous demande même la permission de vous brûler la politesse, car, de ces événements-là, il faut en être, et j'y vais.

Vous pensez si nous le suivîmes! Je n'ai pas eu deux fois, dans ma vie, le spectacle qu'offrait ce labyrinthe de venelles, noires, étroites, tournantes, arc-boutées de contreforts, coupées d'échelles, de rampes et de bornes, où quelques vitres, sous les toitures, accrochaient les derniers rayons strabiques du couchant, tandis que la foule y débordait comme le torrent dans les ruisseaux. Grâce à don César qui nous menait à travers des logis en communication et même par des caves, nous parvînmes à une petite place rectangulaire, dessinée par l'écartement de deux maisons assez importantes, placées en vis-à-vis, hachées de meurtrières vermoulues et dont les fenêtres en guillotine semblaient les échauguettes de deux forts de frontière. Les Tafani et les Gravona s'épiaient les uns les autres de ces carreaux, depuis cent ans, comme les Montaigus et les Capulets de la Vérone shakespearienne.

Debout, au centre de cette plazzinette, et incomparablement belle dans sa capuce de veuve, une jeune femme de vingt ans, immobile, tragique et très simple, regardait la maison d'en face. L'ombre tombait autour d'elle. Un groupe d'une douzaine d'hommes, les parents du mort, les Gravona de souche ou d'alliance, se tenaient à l'arrière, en demi-cercle, comme des juges dans un prétoire.

—Que vous avais-je dit, nous fit l'hôtelier, regardez: pas de gendarmes! Pourtant le meurtrier est chez lui, tout le monde l'a vu, et ils le savent. Mais l'arrêter, ils n'osent, c'est une querelle corse, nous les écharperions, la veuve la première et les cousins en tête.

Alors, la nuit étant tout à fait établie, Thérésa se détacha du groupe familial et marcha au perron de la maison ennemie. Elle avait à la main une branche de pin garnie encore de ses trois pommes en couronne, et qui brûlaient. Qu'allait-elle faire de ce brandon?

Je ne pouvais croire qu'elle voulût mettre le feu à la demeure rivale, fût-ce pour contraindre le bandit à en sortir. Au moindre coup de vent c'était l'incendie dans Sartène. Pourtant elle allait, dans la fumée crépitante de la résine, la torche baissée, comme les anges exterminateur de la Bible. J'interrogeai don César d'un regard.

—Oui, répondit-il, vengeance de femme. Mais elles n'ont pas le fusil. Et puis, son gamin, le petit Orso, n'a que six mois à peine. Peut-elle attendre qu'il ait l'âge requis de ramasser la carabine des Gravona? Vingt et un ans, c'est trop long pour Thérésa Brandi, une fière fille, une vraie Corse, et de la tête aux pieds. Du reste, ne craignez rien, Giuseppe ne laissera pas brûler Sartène, il va sortir.

La porte s'ouvrit, en effet, et il y parut une vieille, qui, les bras étendus comme une aveugle, s'avança sur le perron en terrasse.

—Si c'est à moi que tu as à parler, clama-t-elle en patois corse, je t'écoute. Si c'est à mon fils, il n'est pas chez lui, et tu sais pourquoi.

—Comment mens-tu, à ton âge, femme sans yeux? Je l'ai vu de ma fenêtre, assis à tes genoux, et tenant l'écheveau de ton rouet.

—Il est vrai qu'il y est venu. Il était affamé et rompu de fatigue. Je lui ai fait une soupe, il a dormi deux heures dans un lit et il est reparti après avoir embrassé sa mère. Du reste, entre et cherche toi-même. Voici les clefs.

Et elle lui en jeta le trousseau.

Thérésa revint à ses parents et cousins, et elle les consulta. L'un d'eux, un berger du Niolo, couvert de son «pelone» en poils de chèvre et qui semblait fort écouté des autres, fit trois pas en avant et dit à voix haute:

—Giulia Tafani, si ton fils n'est point dans sa maison, où est-il? Veux-tu, le dire à moi, Pierre Gravona, du Monte Cinto. Tu me connais, tu sais que je ne révélerai pas le secret aux gendarmes.

—Eh bien, il est là, en face.

Et l'aveugle montra de l'index la maison des Gravona, qu'habitait la veuve.

Giuseppe s'y était, en effet, réfugié. Il faut avoir constaté par soi-même combien la loi de l'hospitalité est puissante dans l'île de Sampierro et de Paoli pour comprendre l'effet extraordinaire que produisit le geste de la mère, livrant à la vertu même de la race le problème de ce meurtrier caché chez les vengeurs de sa victime. Un Montaigu sous le toit d'un Capulet. Giuseppe devenait sacré pour la Thérésa. A la nouvelle, propagée de bouche en bouche, Sartène vibrait littéralement d'enthousiasme, et je vis perler une larme aux cils du brave beau-père de Bidel, dompteur de fauves.

La situation était poignante. Il fallait que Thérésa renonçât à rentrer chez elle ou que Giuseppe en sortît, de gré ou de force. Le berger conseilla la ruse. Après quelques mots échangés à voix basse avec sa cousine, il se mit à souffler sur les pommes de pin pour en raviver la flamme, et il lui en redressa la torche au poing. Elle s'était retournée, et elle allait à présent sur sa propre maison, hagarde, le front découvert, résolue, terrible.

Elle lança le brandon dans la porte ouverte, et le feu prit.

Mais tout à coup, d'une fenêtre en guillotine, un paquet ficelé d'une corde se déroula doucement, lentement, sur la muraille, et vint se poser devant la veuve. C'était le petit Orso que le bandit renvoyait à sa mère, afin qu'à l'âge voulu il fit honneur, à son tour, à la sainte vendetta, justice rapide et sans phrases de son pays, berceau de l'auteur du Code.

«A la jonction de l'Arve et du Rhône, sous Genève, les eaux, toujours bouillonnantes et grossies encore par une fonte de nos neiges alpestres, ont rejeté sur la rive est, entre les vignes, le cadavre du docteur Max Ozal, l'étrange négateur de l'amour, et dévoilé de la sorte le mystère de sa disparition. Ce qui rend ici le suicide incompréhensible, c'est que le corps athlétique du médecin était étroitement uni, disons-le, bouche à bouche, à celui d'une jeune fille, d'ailleurs inconnue dans la ville de Calvin et que les autorités consulaires n'ont pas identifiée à l'heure où nous mettons sous presse. Nous aimerions à croire pour l'honneur de la science helvétique, dont Max Ozal était comme un autre Zimmermann, que le drame s'explique par un de ces accidents de montagne que la Suisse, grâce à Dieu, n'a pas en privilège.» (Le Léman.)

Dernière heure.—«Nous apprenons que la jeune fille, une Française, nous l'aurions parié, vient d'être réclamée par son père, célèbre écrivain socialiste et l'un des apôtres de l'évolution libertaire du féminisme. Taire son nom en cette circonstance, c'est respecter doublement sa douleur.Homo sum.» (N.D.L.R.)

Ce socialiste, c'était Théophraste-Edme Garrulon, et sa fille s'appelaitOlive. Elle avait vingt-deux ans.

Il était exact que Garrulon, mort à son tour dans un hospice de déments, fut l'un des plus ardents apologistes de la libération sociale de la femme chrétienne. Mais différent en cela des théoriciens platoniques de sa doctrine, il la prêchait non seulement du verbe, écrit ou parlé, mais du fait et de l'exemple. Resté veuf et seul avec une fille par la disparition de sa femme, il avait élevé l'enfant conformément au principe de l'égalité totale des deux sexes et aux conséquences dudit principe, qui sont fort graves. Il l'avait trempée enfin pour le combat sans appui de la vie à travers le maquis des lois, des moeurs et des croyances. Et Olive était très forte. «Ma fille, disait d'elle le doctrinaire, est cuirassée, casquée et armée de la lance comme Minerve, à qui elle ressemble d'ailleurs, d'après l'iconographie antique. C'est la femme libre idéale, telle que l'avenir la réclame.»

Le jour où elle atteignit à sa majorité, il eut avec elle un entretien décisif. Il l'avait assurée dès sa naissance pour une somme considérable dont il avait scrupuleusement payé, pendant vingt et un ans, les arrérages. Elle avait la vie garantie, acquise par un jeu régulier du mécanisme social, une dotation normale, constituée ensemble par l'État et la famille, d'argent roulant et non hérité.

—A dater d'aujourd'hui, fais ce qu'il te plaira de faire et va où tu voudras aller. Mon rôle protecteur est fini. Tu es belle, intelligente, saine, et tu sais tout ce que l'on enseigne par le livre ou le sport, au degré de la science où nous en sommes. Le reste ressort de ton initiative propre. Vis toi-même le roman, heureux ou malheureux, de ta vie individuelle. Tu connais mes idées sur ce sujet: je n'admets pas qu'une autorité quelconque, fût-ce celle d'un père, influe sur l'aventure d'une volonté, l'expression d'un organisme, les actes d'un être de raison, et je nie l'expérience. Tu n'as d'autres devoirs envers moi que ceux que je t'inspire, au gré de la nature, et si, avant de nous séparer, elle t'indique de m'embrasser, je ne sens rien en moi qui s'en révolte, et au contraire.

Et Olive, très simplement, avait embrassé Théophraste-Edme Garrulon, sonis pateret éducateur.

—Merci, fit-elle.

—Deux mots encore, avait ajouté le féministe pratiquant. D'abord, si mon nom te gêne, prends-en un autre, celui de ta mère, par exemple, en attendant que….

—En attendant que?

—Que tu te maries, si tu te maries. Te marieras-tu?

—Oui ou non, sourit-elle, en dessinant de la main la virevolte de la girouette au vent.

—Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que jusqu'à présent tu n'aimes personne encore, d'amour s'entend?

—Et comme on l'entend, non, personne.

—Tu dois être parée contre ou pour cette éventualité. Je t'ai laissé entre les mains tous les livres, anciens ou modernes, techniques ou sentimentaux, d'encre mâle ou femelle, où il est traité du rapport des sexes?

—Je les ai tous lus, en effet, même ceux des poètes.

—Il ne me reste donc plus qu'à te souhaiter bonne chance et qu'à te prier d'accepter, en souvenir de moi, le présent d'une petite boîte que voici.

La boîte ouverte, Olive y trouva un joli revolver américain et les cartouches. Elle regarda son père et comprit.

—Ah! fit-elle, arme offensive ou défensive, pour ou contre l'éventualité?

—Oui, indispensable à la femme libre.

Huit jours après, elle courait les routes du vieux monde, le pauvre monde latin où, depuis l'ère chrétienne, la compagne de l'homme réalise ce miracle d'être à la fois la reine et l'esclave serve des nations civilisées. Elle n'y eut aucune aventure. Son revolver ne sortit pas de la boîte. Elle ne vit partout que des fronts courbés par la tâche, des yeux ardents de la soif du gain, et elle n'entendit dans les bois, les champs et les villes que des hurlements de haine et des imprécations de misère. De telle sorte que lorsqu'elle arriva à Genève, elle était lasse de la vie à en mourir. L'une de ses lettres à son père se terminait par cette phrase: «Je ne puis plus regarder un petit de notre espèce pendu au sein nourricier de sa mère sans que la pitié m'humecte les yeux. Pourquoi, ah! pourquoi aime-t-on?»

Un jour qu'elle traînait dans les rues de la ville le désenchantement de son âme vide et solitaire, ses regards furent attirés par une petite affiche manuscrite, collée au travers d'une porte, sur la place où l'histoire veut que Michel Seryet ait été brûlé par Jean Calvin, le pape de Genève. Cette affiche annonçait une conférence sur l'amour par le professeur Max Ozal, docteur es sciences, es arts, en médecine, et correspondant attitré des académies de Paris et de Vienne. Ce nom de Max Ozal ne lui sonnait pas pour la première fois. Olive l'avait lu dans les journaux libertaires que recevait son père, mais il lui laissait la personnalité du savant indécise. Tirée d'ailleurs par une attraction obscure, elle poussa la porte et elle alla à sa destinée.

Le lieu de la conférence était moins une salle qu'un salon, où trente personnes environ étaient assises comme au prêche. Ne trouvant plus une seule chaise disponible, la jeune fille resta debout sous une tenture, et elle vit ainsi pour la première fois celui pour qui et avec qui elle devait mourir. C'était, en chair et en os, le docteur Faust de la légende, dans la floraison du rajeunissement diabolique. Haut de stature, le geste enveloppant, la tête pleine et pâle, trouée de deux yeux phosphorescents, encadrée de cheveux roux, longs et serpentueux qui lui battaient les épaules, il paraissait avoisiner la trentaine, quoique à l'état civil il l'eût dépassée déjà de vingt hivers inavoués. Mais tout son charme se dégageait de sa voix prenante, timbrée d'échos doux et mourants comme une cloche de baptême dans les bois. Or, de cette voix, le savant niait l'amour!…

Et non seulement il le niait, mais il le maudissait, le chargeait de toutes les hontes du genre humain, de tous les crimes héréditaires des empires, des républiques, des religions, des philosophies, de toute association terrestre, et il le taxait d'insulte à la nature.

—Tout le mal qu'on fait ou qui se fait dans la planète, sous la clarté alternée des deux foyers de lumière, a sa source, sa cause et son ferment en cette erreur scientifique qui défère à l'âme un besoin organique dont le corps seul a la charge. Hors de sa loi physique, ce qu'on appelle improprement l'amour, messieurs et mesdames, n'est pas, il ne saurait être, et le monde moderne se brise sur cette illusion désespérée. Que ne puis-je vous en guérir au prix de ma vie! Allumez pour moi, sur cette place même, le bûcher de Michel Seryet, j'y monterai sans hésiter pour l'honneur de ma certitude.

«Les peuples héroïques et modèles des civilisations antiques, disparues, mais qui reparaîtront, je vous le jure, n'ont point connu l'aberration fatale qui, depuis deux mille ans à peine, a dévoyé l'humanité et semé dans les champs de la nature l'ivraie de cette tristesse sociale qui empoisonne jusqu'aux remparts de la cité moderne. La sagesse ancestrale ne demandait pas aux yeux de la femme plus de ciel qu'ils n'en peuvent tenir. Le baiser n'y mesurait que sa joie instantanée et furtive, payée aux dieux par les douleurs sacrées de la maternité, aussi longues que la vie des mères vénérables.

«J'ai beau faire, messieurs et mesdames, je ne puis voir dans les poètes de notre ère chrétienne que les propagateurs d'une épouvantable méprise et des bourreaux dignes des supplices qu'ils chantent. C'est d'eux que pleurent vos larmes; sans eux et leur oeuvre d'amertume, vous seriez heureux et heureuses.

«Seul, l'un d'eux a osé dire la vérité telle qu'elle est, fut et va redevenir. Wolfgang Goethe, grand cerveau hellénique, a réduit, et mathématiquement, l'amour à sa loi de mélange, et il en rend le processus à l'ordre des affinités électives de la chimie organique. Le salut est là et, avec lui, l'avenir.»

Bouleversée par la leçon et plus encore par le maître, la jeune femme libre suivit Max Ozal et connut ainsi sa maison, située sur les bords du lac Léman. Il fallait désormais qu'elle y pénétrât et qu'elle touchât le vêtement de l'apôtre. Par un après-midi de grand vent, elle y vint en barque, ramant elle-même et seule. Elle feignit de chercher un abri contre l'orage menaçant, se nomma du nom de son père, Théophraste-Edme Garrulon, le célèbre anarchiste, et, accueillie tout de suite sur cette référence, brusqua de la sorte la présentation.

Max Ozal était marié, et il avait trois enfants.

Olive ne put en dissimuler sa surprise.

—J'étais à votre conférence, lui dit-elle.

—Mais … ils ne la démentent pas, fut la réponse. Voici leur mère.

Mme Ozal, en effet, belle créature à la carnation marmoréenne, aux hanches larges, très simple et avenante, et qu'elle devina d'instinct excellente ménagère, représentait bien à la visiteuse la femme de gynécée de la doctrine de l'affinité élective. Ses enfants étaient d'ailleurs superbes et de force et de santé. Elle en était fière avec calme.

Une deuxième visite de remerciement pour l'hospitalité reçue en détermina une troisième, puis l'habitude se noua et Olive vint tous les jours. Elle devenait disciple favorite du négateur, celle qui recueille les «propos de table» des réformateurs, et Max Ozal ne pouvait déjà plus se passer d'elle. Elle lui prenait des notes, rangeait ses papiers, l'aidait à sa correspondance.

Elle avait peu à peu renoncé à sa coquetterie de Parisienne, ruban à ruban, bijou à bijou; elle se défleurissait et versait à la momière par une progression systématique dont le sens n'échappait point à Mme Ozal, si simple fût-elle. Enfin, un matin Olive entra presque méconnaissable, la chevelure tondue et d'aspect si garçonnier que le docteur lui-même ne put retenir un cri de révolte. Ah! c'était trop, et il n'avait jamais dit que le renoncement dût aller jusque-là! Puis il claqua la porte et sortit, troublé jusqu'au plus profond de l'être. Il marcha longtemps sur les bords du lac, n'arrivant pas à se rendre compte de ce qu'il endurait. Il s'en niait l'évidence à lui-même. Non, non et non, elle ne l'aimait pas, cette jeune fille, et il ne l'aimait pas, lui non plus. Ce n'était pas scientifique. De l'amour? Max Ozal, son contempteur déterminé, irréductible, jamais.

Quand il fut chez lui, à la tombée du jour, Mme Ozal lui apprit que MlleGarrulon était partie.

—Elle m'a dit adieu, m'a demandé pardon, de quoi, je l'ignore, et, après avoir embrassé nos enfants, elle s'est enfuie. Mon ami, vous ne la reverrez plus sur la terre, je crois.

—Si, fit le docteur.

* * * * *

Il la revit, en effet, et pour l'éternité, au confluent de l'Arve et duRhône.

Max Ozal n'a pas laissé de disciples.

—J'étais allé faire à Angers une opération chirurgicale extrêmement intéressante, l'un de ces cas qui ne se présentent à nos malheureux bistouris que cinq ou six fois par siècle, et vous me permettrez bien d'ajouter que je m'étais assez bien tiré de l'un des problèmes les plus ardus de l'art d'Ambroise Paré. Il s'agissait de … mais vous êtes profane, laissons. Ce n'est d'ailleurs que pour vous dire combien je me sentais en forme. Il en est de cela dans notre partie comme dans la vôtre; les Doyen, les Pozzi, tous les maîtres vous diront que la réussite exalte nos énergies, développe nos dons et assure notre science. Le succès est le père du génie.

«A mon arrivée, vers cinq heures du matin, je trouvai ma chère femme debout et fort anxieuse. Elle me tendit tout de suite une lettre, venue à minuit, me dit-elle, et qui, quoique toute simple d'aspect et ordinaire, lui faisait peur. Or, du premier coup d'oeil sur l'adresse, j'en avais identifié l'écriture.

«—Es-tu folle, fis-je en riant, elle est de Marécat.

«—Justement, reprit Suzanne, et je l'ai aussi reconnue.

«—Alors, il fallait l'ouvrir. Marécat est l'un de nos meilleurs amis, et le plus fidèle. Il m'avise probablement qu'il ne viendra pas dîner ce soir avec nous, comme chaque mardi, depuis quinze ans, il en a l'habitude.

«—Il serait donc malade? déduisit-elle.

«—Pour la première fois de sa vie alors?

«Et je descellai la lettre.

«Vous allez la lire, cette lettre, car je l'ai gardée. Mais à peine y eus-je jeté les yeux que, reprenant ma trousse, je dégringolai dare-dare à mon auto et courus chez Marécat.

«—Tu avais raison, avais-je jeté dans l'escalier à Suzanne, il est malade.

«Et je l'entendis crier d'une voix étouffée:

«—Ah! mon Dieu! mon Dieu! il est mort!…»

Ce disant, l'illustre chirurgien, de qui je tiens cette histoire, était allé à son secrétaire et il en revint vers moi une lettre à la main.

—Mais d'abord, renoua-t-il, vous rappelez-vous Marécat?

—Le boulevardier?

—Dites le type du boulevardier, du temps où il semblait que tout l'esprit du monde se centralisât sur le ruban d'asphalte compris entre le carrefour Drouot et la Chaussée-d'Antin. Il a traîné là une élite de Démocrites qui, sous le scepticisme apparent de leur philosophie abondante en traits barbelés, cachaient un sens profond de la vie et des âmes d'enfants. Cet excellent Marécat riait de tout, et, sur les choses et les gens, il en trouvait inépuisablement de «bien bonnes». Eh bien, savez-vous de quoi il est mort? Lisez, pendant que je vais recevoir une cliente.

Et je lus:

«Mon-vieux, pas de fleurs, pas de discours, pas de piquet de la Légion. On s'embête trop, je fiche le camp, rien de plus simple. Je n'ai, tu le sais, ni père, ni mère, ni frère, soeur ou bâtard, et je laisse, dans mon tiroir de gauche, les cent louis nécessaires pour solder les frais crématoires de ma vaporisation. Tu offriras le reste, de ma part, à la Société protectrice, dont je suis membre, pour racheter des cochons d'Inde de la vivisection à l'Institut Pasteur et pour leur rendre la liberté. Les lapins m'intéressent beaucoup moins. Je trouve le lapin bête.

«Adieu, ami Georges, et bonjour autour de toi. Ta cuisinière m'a fait passer de bonnes heures, les meilleures même, sur la terre; mais, je m'obstine, pas assez de safran dans sa bouillabaisse et un peu trop d'ail dans sa brandade tout de même. Nous ne sommes pas à Marseille.

«Dis donc, j'y pense…. Sous prétexte que je dîne chez toi depuis quinze ans, tous les mardis, ne me fais pas la mauvaise blague de V… à ce parasite de S… Tu la connais? Quand ce fut son tour de défiler devant la fosse du pique-assiette, il y laissa tomber son rond de serviette!… N'est-ce pas qu'elle est drôle?

«Je ne te cache pas que j'ai choisi le moment où tu es, en Anjou, en train de réparer dans un abdomen les distractions génésiques de la mère Nature pour me faire passer le goût surfait du pain. Je te connais, tu voudrais me le rendre, et, qui pis est, tu me le rendrais! Merci, il sent la sueur du peuple. Il en est fait du reste.

«La dernière pièce de D…—je l'ai vue hier—n'est pas bonne, mais le roman-feuilleton de G… me passionne. Quel dommage de ne jamais savoir ce que la comtesse allait faire dans la caverne!

«E finita.Ma dernière cigarette pour toi … pour vous deux. Ouf!…—Ton MARÉCAT.»

Le docteur rentra et reprit:

—J'arrivai à temps, il respirait encore.

«Il s'était appuyé, assis à sa table, le menton sur le revolver et la balle, déviant sur la mâchoire, était allée se loger dans l'oreille. Il devait endurer le martyre, mais pas une plainte. C'était superbe. On n'imagine pas la force de stoïcisme de ces organisations byzantines qui, dans la vie courante, souffrent d'un pli de rose.

«—Ah! c'est toi, murmura-t-il entre deux souffles haletants. Raté!…C'est ridicule…. Laisse-moi claquer.

«Outre que mon devoir m'ordonnait précisément le contraire, je ne connaissais à mon vieil ami aucune raison plausible, disons, si vous voulez, excusable, de disparaître de ce monde. Célibataire pratiquant et théoriciennes liaisons passagères, très à l'aise sinon riche, doué d'une santé de fer, recherché partout pour son esprit inventif et mordant, Marécat n'avait pour être heureux, si le poisson l'est dans l'eau, qu'à faire les cent pas académiques sur le bitume du boulevard, son élément.

«Je me disposai donc à procéder sans retard à l'opération primordiale, urgente, de l'extraction de la balle. Elle était des plus périlleuses, mais elle s'imposait. Il y allait du salut de l'homme que j'aimais entre tous et qui me rendait ma chaude affection. Je vous ai dit que j'étais exceptionnellement en forme. Je voyais net, j'avais le poignet sur, le sang-froid s'équilibrait en moi à la science anatomique, j'étais assuré de le sauver. C'était l'heure du chirurgien.

«Aidé de son domestique, d'ailleurs en larmes, car il adorait son maître, j'avais étendu le cher suicidé sur son lit, et nous lui lavâmes le visage ensanglanté. Il se laissa faire d'abord, mais quand il me vit ouvrir ma trousse, il se dressa, les mains tendues pour me repousser:

«—Non … non … je ne veux pas…. La paix!…

«Il n'y avait point de temps à perdre au débat. A défaut d'internes qu'il ne m'était pas possible de requérir, il me fallait l'assistance de deux autres bras pour immobiliser le moribond, au moins pendant quelques minutes. Le concierge de l'immeuble s'offrit pour ce service….

Ici, le maître s'interrompit un instant, et, visiblement oppressé par le souvenir tragique, il fit quelques pas autour de son bureau en silence. Puis il s'arrêta devant un admirable portrait de femme, pastel rayonnant, qui illuminait tout son cabinet:

—Regardez, me dit-il, c'est elle, ma bien-aimée Suzanne, à l'âge qu'elle avait alors, vingt-cinq ans, dans toute sa floraison de beauté raphaélesque. Mais, sourit-il, en revenant à moi, je vais trop vite.

«J'avais fait un signe à mes deux aides improvisés et m'étais armé de la pince. Le concierge embrassa les jambes et le domestique les bras. S'ils le maintenaient trois minutes dans la position favorable, j'extrayais la balle; le reste n'était plus qu'affaire de soins et question de cicatrice. Par une chance inouïe, la membrane tympanique était indemne. Quelques dents à remplacer, et, en un mois, Marécat reparaissait sur les boulevards, cigare au bec…. Hélas! il n'y devait pas revenir, car il ne le voulait pas.

«Sous la double étreinte, ses forces se ranimèrent. Il se débattait, ruait, boxait, se cognait le front à la muraille.

«—Lâche!… me criait-il.

«A moi, lâche, son meilleur ami!… C'était deux fois terrible, et pour cet ami, et pour le chirurgien. Je me domptais pourtant, car là est la vertu professionnelle, et l'outil au poing, je guettais l'instant propice où la fatigue me le livrerait. Ce fut lui qui lassa mes aides. Trempés de sueur, ils renoncèrent à la lutte, et je dus courir chercher des internes à ma clinique.

«Lorsque, vingt minutes plus tard, et trop tard, je revins en force, avec quatre de mes élèves exercés à nos duels contre la mort, il ne me restait plus, du bon et charmant compagnon de ma jeunesse et de toute ma vie, qu'un cadavre défiguré. Profitant de ma courte absence, il s'était traîné jusqu'à sa table, et, y reprenant le revolver, il s'était criblé, mitraillé, frénétiquement, des cinq balles qui y restaient. Voilà comment, sourit tristement le docteur en reprenant la lettre, Marécat n'a jamais su ce que la comtesse du feuilleton allait faire dans la caverne!…

—Mais la raison du suicide?

—Je ne vous l'ai donc pas dite? Eh bien, voici. A ma rentrée chez moi, ici même, dans ce cabinet, je trouvai Suzanne, ma femme, qui m'y attendait, comme écrasée d'angoisse.

«—Eh bien, me dit-elle sans se lever, il est mort, n'est-ce pas?

«—Oui. Mais comment le sais-tu?

«—Il m'aimait, fit-elle.

«—Toi? Lui? Marécat?

«—Depuis quinze ans.

«—Et il te l'a dit?

«—Jamais.»


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