Vous a-t-il été donné d'assister à la séance mémorable où Scipion Garsoulas, député de Provence, obtint le plus beau succès d'hilarité parlementaire que l'histoire du suffrage universel disputera un jour à celle de la gaieté française? Ce fut prodigieux, on se pâmait sur tous les bancs, le Palais-Bourbon ondulait de rire. Mais aussi quel «assent» que celui du jeune orateur du Midi! Il semblait que tous les petits cailloux de la Méditerranée roulassent dans le gosier de son Démosthènes. Il dut quitter la tribune et la session s'acheva sans qu'il remontât aux rostres.
Pourtant Scipion Garsoulas était un homme de haute intelligence, plein d'idées, de savoir et de courage civique, appelé certainement à un grand sort politique. A Marseille on voyait en lui un second Barbaroux. Il ressemblait en effet à cet Antinoüs de la Révolution, et, aussi beau que lui, il avait plus de force verbale. Il sombra d'un seul coup, et à jamais, dans cette séance fameuse. «L'assent» était impossible, terrible, trois fois celui de Tartarin et du légendaire Marius des galéjades. A Paris chez ces blagueurs du boulevard, un nouvel essai était inutile. Il avait trente ans. Il se tut.
Léon Gambetta, qui, seul, avait résisté à la traînée de poudre du fou rire, essaya pourtant de le repêcher, et c'est cette histoire que je vous conte. Je la tiens d'ailleurs de lui-même.
—Ça se guérit, lut dit-il, en lui serrant la main à la buvette, et, si vous voulez, je me charge de la cure.
Scipion secoua la tête. Il était très fin d'esprit, et, bon opportuniste déjà, il excellait à balancer le pour et le contre des choses.
—Me guérir? fit-il, et la Cannebière? Elle est le boulevard desItaliens du Midi. Les nouvelles élections sont proches.
Et en effet la situation lui posait ce dilemme: ou, renégat de l'articulation originelle, ne pas être réélu par les Phocéens; ou, fidèle à «l'assent», être condamné au mutisme dans l'Assemblée. Perte du mandat ou langue coupée, au choix.
—On vous trouvera quelque siège ailleurs, insista le tribun qui menait alors la France, mais guérissez-vous, par patriotisme.
Et cette flatterie avait décidé Garsoulas à la cure.
Elle fut entreprise par le célèbre comédien Épaton, diseur émérite, professeur au Conservatoire, à qui Léon Gambetta le présenta dans les bureaux deLa République française. Épaton accepta sans hésiter la tâche. Il était l'inventeur d'une méthode voco-nasale de déclamation avec laquelle il se chargeait de faire un «Préville d'un bègue». Vaincre une prononciation atteinte de provincialisme, c'était pour lui jeu d'enfant, mais rendre un Barbaroux à l'Éloquence, té, mon bon, quelle aubaine, et quelle réclame pour la «voconasale». Son camarade et rival, le tragédien Du Nez, créateur d'une autre méthode, dite la «gutturolabiale», en ferait une maladie, la jaunisse peut-être!
—Tope, fit-il donc en jetant sa main dans celle de Garsoulas, je ne vous demande que six semaines. A bientôt, Barnave!…
La vérité m'oblige à déclarer à la gloire d'Épaton que son traitement réussit à miracle. Non seulement Scipion, les six semaines écoulées, «n'aïolisait» plus, mais, Dieu me pardonne, il grasseyait comme un titi de l'Ambigu! Un déjeuner aux Jardies, chez Gambetta lui-même, solennisa cette guérison.
Il y fut décidé que Garsoulas, lâchant la Provence, où il était désormais brûlé, se porterait d'abord, et avant d'affronter les blagueurs de la capitale, dans un département «préparatoire». Or, il se trouvait qu'une soeur de la mère de notre Scipion était mariée, à Dunkerque, avec un riche armateur nommé Van Kerde, fort dévot à l'opportunisme, et dont l'influence électorale était décisive dans la ville de Jean Bart. Il pouvait, en effet, conduire aux urnes comme un seul homme les quinze cents matelots et ouvriers de sa flottille, et aussi de ses docks, de grand morutier.
—Votre siège est là, déclara le chef des gauches; allez voir votre tante; moi j'écrirai à Van Kerde, que j'ai le plaisir de connaître. Du Midi vous sautez au Nord.
—En attendant le centre, salua Épaton.
Pendant ce déjeuner cependant l'amphitryon était resté assez rêveur. Il avait presque entièrement laissé le crachoir à son hôte, qu'il écoutait avec une attention singulière. A quelque temps de là, il rencontra le professeur de diction à son théâtre, et après lui avoir donné d'excellentes nouvelles de son élève, «qui captait tous les coeurs à Dunkerque»:
—A propos, Épaton, lui dit-il, êtes-vous bien sûr de l'avoir guéri?
—De quoi, de «l'assent»? Vous l'avez entendu vous-même aux Jardies, c'est le triomphe de ma méthode!
—A plusieurs reprises, cependant, le défaut, m'a-t-il semblé, lui refleurissait à la langue, inopinément, au milieu d'une phrase? Comment expliquez-vous ce phénomène bizarre de récurrence?
—Rien de plus simple, mon cher maître, Scipion Garsoulas est de son pays et de sa race.
—C'est-à-dire?
—Qu'en Provence la vérité ne sort pas toute droite de son puits, et qu'il lui faut, des fleurs, toujours, et, la plupart du temps, un masque. Le soleil du Midi est trop aveuglant pour elle.
—De telle sorte?
—Que, lorsqu'il ment, «l'assent» natal reprend le dessus sur ma méthode. C'est la nature qui veut ça!
—Fichtre, exclama le dictateur, il faut qu'on ne le sache pas àDunkerque!
Grâce à sa parenté et surtout à la lettre de Léon Gambetta, Scipion avait été reçu comme un fils chez l'armateur Van Kerde, et son élection paraissait assurée. Deux conférences organisées par l'opulent industriel lui-même, et auxquelles assistaient les quinze cents électeurs dévoués dont il disposait, avaient déjà révélé les qualités oratoires, très fortes en somme, devinées par son illustre protecteur. La presse locale marquait le pas du succès qu'une troisième conférence, donnée au théâtre de la ville, devait enlever définitivement. Ai-je besoin de vous dire que le programme était dunkerquois? Tout par Dunkerque, pour le Nord et Jean Bart!
D'autre part, la tante Van Kerde, restée très félibréenne dans sa transplantation boréale, rêvait pour son Barbaroux de neveu quelque chose de plus doux et de plus fructueux que le mandat législatif, soit rien moins que de l'unir à Céleste Van Kerde, sa fille, qui, à ses attraits de blonde comme fleur de houblon, joignait une dot … ministérielle. Scipion n'était pas rebelle, et loin de là, au projet, et moins encore à la cousine. Il n'attendait même plus pour se déclarer que d'être porté à ses pieds par la voix du peuple souverain. Or, la combinaison de ce mariage politique contrariait un aimable roman de tendresse noué dès l'enfance par la jeune fille avec un descendant direct du grand corsaire de Louis XIV, nommé héréditairement Claude Bart, sans fortune d'ailleurs, et n'ayant que son titre d'ingénieur à mettre dans la balance. Il n'était pas douteux que l'élection de son rival ne dût être la ruine de son amour, et Claude Bart cherchait une arme pour le défendre.
Le hasard, dieu des amoureux, la lui mit au poing, voici comme. L'illustre Du Nez,—tragédien d'État et inventeur de la méthode «gutturolabiale»,—tournait alors dans le département, à la tête de ses disciples du Conservatoire. Ils propageaientMithridate, selon Talma et la doctrine. Comme l'annonce du chef-d'oeuvre dans la cité flamande rabattait peu de racinolâtres sur la location, quelques visites aux notables s'imposaient au chef de la troupe propagandiste. Celle qu'il fit à Van Kerde, absent ce jour-là de ses chantiers, l'aboucha avec l'ingénieur. Au cours de la causerie, Claude Bart apprit ainsi de l'émule d'Épaton l'histoire de «l'assent» traité par la «voconasale» et le phénomène de sa récurrence. Qui en avait révélé le secret à Du Nez? Le génie de la concurrence.
—Oui, monsieur, quand le député «ezagère», l'accent revient comme le parfum de l'ail après la brandade! Et voilà les parlementaires qu'Épaton donne à la France!
Claude Bart n'en écouta pas davantage, il avait son arme et tenait son homme. Le matin du jour de la conférence, la dernière, de Scipion Garsoulas, au théâtre, une note perfide insérée dans les échos d'un petit journal satirique, rafraîchissait le souvenir, d'abord, de l'immortelle séance, et signalait ensuite la particularité toute physiologique de ce retour d' «assent» où l'on pouvait juger de la sincérité de l'orateur.—«Il n'y a, disait le rédacteur, qu'à ouvrir les oreilles.»
Je ne vous relaterai point cette conférence. Scipion, avec sa belle crânerie tribunitienne, l'avait voulue contradictoire. On pouvait l'interrompre, lui répondre librement et le questionner sur tous les articles du programme dunkerquois, purement dunkerquois, par et pour le Nord, sous l'égide de Jean Bart. Il commença par l'éloge emporté du héros, d'une voix limpide, coulante comme la Seine même sous les ponts de Paris, et, tout à coup, il tartarina. Il venait d'apercevoir Claude Bart à côté de Céleste dans sa loge. «Ce Zeanbarre … il a des herrritiers … bagasse!…» Et ce fut la bouillabaisse!… L'effet de la note se produisit, à petite rumeur d'abord, et à rires contenus, par déférence pour Van Kerde et sa famille. L'élève d'Épaton reprit pied et, sur les lieux communs du programme, il fit honneur à la «voco-nasale». Mais vint l'éloge nécessaire du Nord et des vertus de ses «aborrizènes», et la Méditerranée y déferla tout entière. Cette fois, l'auditoire se débrida, et le théâtre de Dunkerque n'eut plus rien à envier au Palais-Bourbon. Il oscilla de fou rire sur sa base.
—Mais c'est le Midi que tu chantes! lui criait-on. A Marseille, Marius!A bas Garsoulas! Vive Van Kerde!
Et le lendemain, l'armateur, à sa grande surprise, apprit que c'était son nom qui sortait des urnes. Claude Bart, par un autre tour d'amoureux, avait ménagé ce réveil au père de sa chère Céleste.
Scipion rentra à Paris sans gloire et doublement déçu, car son échec lui valait deux désastres, dont le plus sensible était la perte de la main de Céleste. Il s'était pris, en effet, à l'aimer, lui aussi, d'une fort vive flamme, qu'il pouvait reprocher à sa tante d'avoir cruellement fomentée.
—Quant au mandat, lui avait dit drôlement Gambetta, il y a les colonies….
Mais, hélas! c'était du Nord que désormais lui brillait la lumière.
Un matin, il reçut dans son courrier deux lettres: l'une de Mme Van Kerde, qui l'invitait à revenir à Dunkerque, et surtout, disait-elle, à ne pas désespérer encore; l'autre, de Du Nez, lui demandant un rendez-vous «au nom de l'art». Et Mithridate vint.
—Voulez-vous, lui dit-il, me confier, à moi, le soin de réformer votre organe, ou du moins votre vice d'élocution séparatiste. C'est l'affaire de huit jours, par mon système.
—Gutturolabial?
—Oui.
—Allons-y, soupira le blackboulé.
Huit jours après, Scipion sautait dans le train de Dunkerque. La cure de l' «assent» était radicale, il disparaissait, à l'épreuve, dans les pires gasconnades.
—Ton oncle, lui dit Mme Van Kerde, ne tient pas du tout au mandat, il te le repassera volontiers. A présent, déclare-toi à Céleste, car tu n'as oublié, malheureux, que ce détail. Elle est préparée; elle ne rira pas. Va, tu l'aimes.
Et Garsoulas se déclara à sa cousine. Il lui dit son amour tel qu'il l'éprouvait, ardent, loyal, sincère, en brave homme épris. La jeune fille l'écoutait, les yeux grands ouverts, la bouche bée, sans comprendre, car ses mots tendres, ses aveux, ses serments se coloraient de l'accent fluide du mensonge. Elle se redressa enfin, indignée, poussa la porte et s'enfuit.
Du Nez, par sa méthode, n'avait abouti qu'à lui déplacer la particularité. C'était, à présent, dans l'expression de la vérité que son vice de langue triomphait!!!
Scipion Garsoulas se débattit quelque temps encore contre la fatalité qui lui barrait la carrière d'homme public, pour laquelle il était né; mais, dans les réunions électorales, il prétextait d'un rhume et s'exprimait par pantomime. Aussi ne fut-il jamais réélu. Il est mort dans une recette générale.
Si un sonnet ne vaut que par l'observance des lois qui règlent ce genre de poème à forme traditionnelle et immuable, leSonnetd'Arvers, gloire des albums de nos mères, et sans lequel il n'y a pas de bonne anthologie lyrique, est est un assez pauvre sonnet, mais il est immensément célèbre. Il suffit, dans une réunion de gens ayant un peu lu, que l'un commence: «Ma vie a son secret….» pour que l'autre continue: «… mon âme a son mystère….» et l'on peut dire que leSonnetd'Arvers est dans nos moeurs.
Ce «mystère», il m'a été donné de le percer. J'ai connu, à l'hiver de sa vie et au printemps de la mienne, la Laure anonyme du Pétrarque. C'était une bien aimable et fort spirituelle septuagénaire, et douce à voir comme une rose sous la neige. Voici, mais sauf la façon exquise, hélas! comment elle contait le roman vécu du sonnet populaire:
«Quoique jeune encore à cette époque, j'étais mariée depuis quelques années et je bravais de mon mieux le ridicule d'aimer mon mari comme aux premiers jours. C'était un être excellent, à qui la plus légère fût aisément demeurée fidèle. Pour ma part, il réalisait tous mes rêves. Comme il n'avait pas à en douter, du reste, il me laissait le soin de me défendre moi-même, et toute seule, contre les entreprises amoureuses auxquelles la moins coquette est en butte. Je n'oserais pas vous assurer que le moyen est bon pour toutes les femmes «en puissance», comme dit le Code, mais, sur moi, il était le meilleur; je ne m'en vante, croyez-le bien, ni ne m'en excuse, question de chance à la loterie des caractères.
«On était alors en plein Romantisme, et nous en recevions, dans notre salon, les principaux «ménestrels», style du temps, ou, si vous l'aimez mieux, les Jeune-France. Mon mari les avait connus presque tous sur les bancs, et, quoique simple homme d'affaires, il aimait leur turbulence, leurs échevèlements, leur joie exubérante subitement accablée et il participait à leurs batailles d'art retentissantes. Entre ceux qui nous étaient le plus fidèles, le samedi, mon jour, les préférés d'Adolphe étaient M. de Musset, M. Monpou et l'auteur de mon sonnet, M. Félix Arvers. Je me rappelle qu'ils arrivaient toujours ensemble. C'était un trio d'inséparables.
«De M. de Musset, je n'ai rien à vous apprendre. S'il a commencé comme lord Byron, il n'a pas fini aussi bellement que son modèle; c'est dommage, car nul n'était plus gentilhomme, de race française et doué du charme, du génie. Comme il en tenait pour toutes les femmes,—mon mari l'avait appelé l'amoureux perpétuel,—il était le moins dangereux de mes agresseurs. Quand il me regardait trop obstinément, d'un oeil un peu troublé, je le priais de nous chanter certaine chansonnette intitulée:Mon Bédit François, parodie du patois d'Alsace, où il était impayable,—et ça passait.
«La mode, d'ailleurs, nous avait, tous et toutes, affolés de romances, et notre salon, le samedi, tournait au temple de l'art de Garat. Chacun y apportait la sienne, qui de Masini ou de Loïsa Puget, qui d'Étienne Arnaud, de Labarre ou de Paul Henrion et, comme je disposais moi-même d'une voix assez puissante, c'était comme mon privilège de «créer» les nouveautés de M. Hippolyte Monpou, avec qui du reste j'avais suivi les cours de l'illustre professeur Choron. C'est moi, telle que vous me voyez, qui donnai à nos hôtes la primeur deL'Andalouse au sein bruni, dont M. de Musset avait composé le poème, «d'après nature», disait-il, ce qui était une calomnie, relevait gaiement mon cher Adolphe. Mais ce que M. Monpou aimait en moi et de moi c'était la musicienne, et, quand il s'en allait, le soir, loin des oreilles, loin du coeur, je ne durais pas dans ses insomnies d'artiste.
«Il n'en était pas de même pour M. Félix Arvers, et j'étais bien forcée de reconnaître que j'exerçais, bien malgré moi, sur cet ami une attraction plus profonde. Cet homme d'esprit, et il en avait à revendre, ce boulevardier impénitent, dont les mots couraient la ville, ce vaudevilliste abondant en trouvailles de drôleries semblait perdre, sur notre seuil, toutes ses qualités brillantes. Retiré dans les coins de pénombre, immobile, silencieux, il s'effaçait comme volontairement devant ses deux rivaux peu redoutés ni redoutables, et il leur laissait sans lutte l'avantage de la soirée.
«—Est-ce que tu t'ennuies chez nous? lui demandait Adolphe.
«—Au contraire … était la réponse, pour moi fort claire.
«L'art d'être honnête femme est plus complexe que l'autre, toutes les vraies filles d'Ève vous le diront. Je me sentais plus flattée que de raison de cette passion muette, qu'en dépit du défi du sonnet j'avais d'instinct devinée. M. Arvers était fort beau, se savait tel et passait pour délibéré dans les conquêtes. Or il était le seul du trio des masques qui n'eût pas dénoué le sien, je veux dire ne se fût pas déclaré, et de cela surtout je commençais à me sentir assez inquiète.
«Le jour où je reçus le sonnet a certainement été le plus tourmenté de ma vie.
«Je vous ai dit, je crois, que mon mari s'en remettait aveuglément à moi de la garde de son honneur conjugal, mais cette fois, la responsabilité me parut si lourde que je dus me débattre contre l'idée de lui montrer la pièce. L'amour s'y exprimait avec une telle vérité, dans sa discrétion éloquente que j'eus peur, oui, peur, je l'avoue…. Aujourd'hui encore, au bout de quarante-cinq années, lorsque j'entends réciter ceSonnetd'Arvers, dont je fus l'objet dans ma jeunesse, je me surprends à penser que si, au lieu de l'écrire, il l'eût parlé, je ne m'en serais pas tirée sans y laisser quelque chose au diable.
«Ce fut à force de le relire que le moyen me vint, soufflé par le dieu des maris peut-être, de vaincre le trouble où il me jetait, et ce moyen était de prendre le sonnet, dans sa teneur même, au pied de la lettre, voici comme.
«Le samedi suivant, je le priai de s'asseoir à mes côtés et, tandis qu'accompagnée au piano par M. Monpou, une charmante Italienne, à qui M. de Musset tournait les pages, soupirait:Plaisir d'amour, de Martini, je lui tins, sous l'éventail, ce langage:
«—J'ai reçu, j'ai lu, vous m'aimez, ce n'est pas douteux, mais….
«—Mais?
«—Mais je ne crois pas au secret douloureusement éternel qui, de votre beau sonnet, est le thème.
«—Pourquoi, madame?
«—Toute femme aimée par un poète a pour rivale la muse avec qui il cohabite, et cette rivale le paie d'un bien qui lui est plus cher que l'amour.
«—Quel bien?
«—La gloire. Je ne me sens pas de force à entrer en lutte contre une telle ennemie.
«—C'est-à-dire?
«—De deux choses l'une: ou votre sonnet est pour moi, ou il est pour elle. En d'autres termes, et sur la foi même du mystère qu'il chante, mon sonnet, à jamais inédit, n'aura sonné que pour moi, ou, fatalement publié, il volera sur les lèvres des hommes. Point de partage, choisissez?
«M. Félix Arvers baissa la tête, me prit la main, et, d'une belle ardeur, il fit:
«—C'est dit, madame, il ne sera qu'à vous. Mais à combien de temps fixez-vous l'échéance? Un mois?… Deux?… Trois?…
«Et, devant la flamme de ses yeux, je crus prudent d'allonger la corde:
—Ah! donnez-m'en six?…
«Et comme la diva italienne achevait sa romance, je m'échappai pour courir la complimenter.
«Le jeu ne laissait pas d'être périlleux, et j'eus d'abord quelque souci d'en avoir risqué l'aventure. Le regard brûlant du poète attestait d'un sentiment sérieux, qui menaçait d'être durable et de survivre au semestre d'expérience. J'aurais dû, oui, j'aurais dû exiger l'année entière. Je ne reconquis mon assurance qu'au regard calme, lumineux de paix intérieure, plein d'amour éternel, celui-là, de l'homme qui berçait mon âme dans la sienne…. C'est de mon mari que je vous parle.
«Le premier mois, puis le deuxième et le troisième encore, le poète fit bonne contenance. Non seulement le sonnet restait enseveli dans son «mystère» et scellé dans son «secret», mais quand on le pressait, son tour venu, de dire de ses vers à nos réunions d'artistes, il s'en excusait de toutes manières. Il n'était qu'un vaudevilliste … Il avait renoncé à rimer … Il avait brûlé tous ses essais … C'était l'affaire d'Alfred de chanter les Andalouses, et celle d'Hippolyte d'attacher des ailes aux poèmes … Quant à lui, il se tenait coi pour toujours et pour cause….
«En ce temps d'effervescence littéraire ou la course au laurier était à peu près universelle, un tel renoncement laissait peu de crédules, surtout parmi ceux qui savaient pertinemment que «les grelots de Momus» n'étourdissaient pas en Arvers le chagrin d'être rejeté dans le métier de Scribe. Je me rappelle qu'un soir, sur l'insistance un peu railleuse de M. de Musset, il le menaça d'un coup d'épée.
«—C'est très bien, releva ce dernier. Mais tu fais des sonnets, où d'ailleurs tu m'imites; j'en ai de ton encre, je les apporterai la semaine prochaine, je les lirai moi-même, et nous irons ensemble nous couper la gorge, au clair de lune, sous les arcades!
«—Et moi, ajouta M. Monpou, je les musiquerai sur ce piano même et j'irai les bramer sur vos deux tombes.
«Mais mon Pétrarque tenait bon, et je voyais s'avancer l'heure où, prise à mon propre piège, il me faudrait solder le prix de mon triomphe sur la muse.
«Il est bien entendu, lui disais-je, que vous n'avez pas conservé le brouillon et que après comme avant il sera lettre morte, même pour la postérité.
«—Soit! soupirait-il. Mérite-t-il d'ailleurs de nous survivre?
«—Il le mérite, et c'est pour cela que mon intention est de le brûler.
«—Quoi! le brûler, madame! Oh! jusque-là?
«—Ne le sais-je point par coeur, et vous aussi? Cela suffit, point d'autre public, c'est mon sonnet!
«—Et l'autographe?
«—Vous m'y faites songer, l'autographe, c'est une preuve!
«—Eh bien?
«—Comment, eh bien?… Et mon mari!…
«Et feignant une vive crainte à ce sujet, je courus chercher le manuscrit dans mon coffret et je revins le jeter dans la cheminée, où il flamba et, calciné, il s'envola au pays des fumées.
«A la grimace que fit l'auteur, je me raccrochai à l'espérance. Il ne m'avait pas sacrifié tout le poète.
«Mais venons au dénouement, car je ne veux pas vous lasser par mon babillage de femme. A dater de ce jour de la «crémation», M. Arvers se fit plus rare à nos samedis. Puis j'appris de ses inséparables que son coeur s'était accroché sous le lustre à une étoile de la constellation théâtrale.
«—Que devient donc Félix? interrogeait Adolphe. Il ne nous donne même plus de ses nouvelles.
«Nous en reçûmes pourtant, huit jours avant l'échéance, par le feuilleton duJournal des Débats, où Jules Janin publiait le sonnet, mon sonnet, et lui délivrait son brevet d'immortalité.
«Le poète m'avait préféré la gloire.»
C'est ainsi que l'aimable septuagénaire nous narrait le roman du célèbreSonnetd'Arvers, et je me disais en l'écoutant que si le goût des proverbes dramatiques reparaissait sur la scène française, il en fournirait un bien amusant, sous le titre de:La Proie et l'Ombre.
Mais il y faudrait Alfred de Musset lui-même, voire ce Carmontel, créateur du genre, et l'écrivain que j'admire le plus au monde, car il est le seul qui ait obtenu du Mont-de-piété un prêt sur de la littérature.
M. le chevalier de Frileuse était le plus galant homme de ce monde. Il en était également le plus heureux, non pas que le long de sa route il n'eût été çà et là accroché par quelques buissons d'épines, mais les plus piquantes s'émoussaient sur la peau de philosophe qu'il s'était faite. Et qui dit peau de philosophe parle d'un cuir à toute épreuve.
Le chevalier avait beaucoup d'esprit, mais plus encore de prudence. Aussi ne connaissait-on de lui qu'un seul trait malin, qui était d'avoir vécu cinquante-quatre ans sans offenser personne. Ce trait d'esprit devenait d'ailleurs incontestable pour quiconque savait les ruses admirables au moyen desquelles M. de Frileuse était parvenu à rester célibataire. Rien qu'à la façon dont il abordait une veuve, vous l'eussiez proclamé grand politique. Et cependant on se prenait à l'aimer quand on le voyait passer de son pied léger, la tête droite, éclairant tout de son fin sourire, et s'appuyant sur sa belle canne à pomme d'argent. On sentait bien que cette canne-là n'était que pour la forme, et qu'il n'avait pris l'habitude de l'emporter que pour la mettre sous son bras dès qu'il était sorti de la ville. Bien mieux, j'ai toujours gardé, je l'avoue, des doutes tenaces sur la blancheur éblouissante de son épaisse chevelure, et n'était le respect pour une vénérable mémoire, je dirais que les neiges m'en ont souvent paru empruntées. Il est clair pour moi que M. de Frileuse se teignait en blanc, et qu'à la vérité il avait les cheveux les plus audacieusement noirs du monde. Explique qui pourra cette coquetterie toute diplomatique.
Le chevalier n'était pas plus royaliste qu'il n'est permis, mais il tenait extrêmement à son blason, jusque-là sans tache, non par vanité nobiliaire, mais par respect d'héritier responsable. Il se fût appelé Balourdot qu'il en eût été tout à fait de même. Comme il vivait très retiré à cause de son modeste patrimoine, il voyait peu de gens et ne mettait le pied dans les châteaux voisins qu'à de rares exceptions et quand de hautes convenances l'exigeaient. Mais, pour vivre obscurément, il ne cachait point sa vie, bien au contraire. Il connaissait l'apophthegme indou: «Si tu veux vivre inaperçu, prends une maison de verre.» Il avait la maison de verre. Cependant il y demeurait rarement, et au premier rayon de bon soleil il se mettait en route, persuadé que malgré ses cinquante-quatre ans il ne connaissait point la nature qu'il voyait tous les jours. Il pensait l'inverse sur les hommes. Ah! quel original c'était, que M. de Frileuse!
M. de Frileuse avait un ami, un seul, mais il était bon!… A ce mot: Turc! cet ami accourait, et c'étaient des caresses sans fin comme sans prétexte, pour le simple plaisir. Notez que vous n'accueillez pas un frère absent depuis vingt années avec autant de transports que le chevalier ne recevait son ami chaque matin, après une seule nuit d'absence passée par Turc sur le paillasson.
—Je trouve en Turc, disait le chevalier, une supériorité évidente sur tous les amis de la race pensante et parlante: c'est que Turc pense sans parler, et que l'homme parle sans penser. Il résulte de cette qualité que Turc ne peut révéler à personne le plus ou moins de mal qu'il pense de moi, et que vivant à la source même de mes secrets défauts, il ne peut amener Médisance ni Calomnie à s'y désaltérer à mes dépens. De plus, Turc, dont la place n'est pas dans les salons, me dispense d'entrer moi-même dans ces salons, quoique ma place y soit marquée, et cela par la raison bien connue que nous sommes inséparables. Or, comme Médisance et Calomnie tiennent dans ces lieux peuplés leurs grands et petits lits de justice, il s'ensuit que Turc m'évite de me soumettre aux arrêts iniques de ces deux Furies, et que son amitié me vaut à la fois le calme et la sérénité, qui sont les bases sur lesquelles repose ma vie.Felix qui potuit!…
Le 1er mai 18…, le chevalier se réveilla maussade, et décrochant son almanach de la muraille, il l'étendit sur ses genoux repliés, puis il se tint ce petit monologue:
—Allons! c'est aujourd'hui, bien décidément! Il n'y a pas possibilité d'en disconvenir. Le mieux, chevalier, c'est d'en prendre votre parti, puisque vous avez été assez godiche pour donner votre parole!
Depuis un bon moment, Turc grattait à la porte et, pour la première fois peut-être, son ami ne l'entendait point, tant sa préoccupation était grande. N'y comprenant rien et craignant que son ami fût devenu sourd, Turc imagina d'aboyer formidablement et comme il sied de le faire en pareille perplexité. Le chevalier bondit à l'autre bout de son lit et ouvrit la porte sans plus de façons. Turc sauta au cou de son intime et, les yeux étincelants de joie, il commença à lui débarbouiller le visage de manière à le dégoûter pour toujours de la propreté.
—Bon! bon! mon cher! criait le chevalier, oui, oui, c'est toi, je le vois bien! Mais que diable! tu t'impatientes aussi! Et puis la vérité est que je n'avais pas entendu. Allons, c'est fini: donne-moi une poignée de patte et songeons à faire notre promenade apéritive! Il fait un temps superbe, et, comme l'a dit le Père Malebranche, «le plus beau du monde pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde!» Va me quérir ma culotte, et si tu es sage, nous…. Enfin tu verras!
Turc prit délicatement dans sa gueule la culotte de M. de Frileuse, et cela sur le parquet même où elle reposait, et il la remit à son ami. Le chevalier sauta à bas du lit en sifflant un air de chasse, si guilleret et si plein d'harmonies lointaines que Turc en fit trois bonds par la chambre, la queue en l'air.
—Vois-tu, disait le chevalier en délayant son savon avec le pinceau à barbe dans un petit vase écorné, vois-tu, mon cher, je suis extrêmement ennuyé ce matin, et je vais t'en dire la raison.
Et Turc, campé sur ses jambes de derrière, écoutait son ami avec le plus vif intérêt, la langue hors de la gueule.
—La raison, dis-je, est celle-ci: que je serai obligé de te renvoyer de bonne heure à la maison, parce que je passe la journée chez une dame de la plus haute naissance, qui joint à cet avantage l'inconvénient d'un goût prodigieux pour les tapis. Toi aussi, mon ami, tu aimes les tapis; mais tu n'en établis pas assez la différence d'avec le vulgaire paillasson où tu dors, ou même d'avec cet admirable gazon naturel sur lequel nous allons nous rouler tout à l'heure.
Ici, le chevalier commença à se raser, et Turc dissimula mal un premier bâillement d'appétit.
—Je vois, reprit le chevalier, que tu sympathises à mes ennuis. Bien plus, tu viens de me dépeindre, avec ton esprit ordinaire, l'effet que produit sur toute cervelle philosophique ce qu'on appelle le plaisir du salon. Ah! le salon! on y bâille à peu près comme tu viens de le faire! Mon père, qui était homme d'expérience, et que pour ton malheur tu n'as pas connu, disait souvent ceci….
Et le chevalier, ayant lentement passé son rasoir sur le cuir, entama en silence le rude poil de son menton, et il interrompit sa confidence. Turc profita de ce laps de temps pour faire quatre sauts à la poursuite d'un gros bourdon bleu qui venait d'entrer par la fenêtre, à cheval sur un rayon de soleil.
—Eh bien, sais-tu, conclut le chevalier en essuyant son rasoir sur un chiffon, que mon père fit jadis insérer dansLe Mercureune satire sur ce sujet, satire qui pour la vigueur et la portée du trait rivalise avec les meilleures productions de ce pauvre Gilbert dont je t'ai raconté la fin déplorable. En voici deux vers que je confie à ta brillante mémoire:
Non, l'ennui n'est pas né de l'uniformité,Mais plutôt des rapports de la société!…
A cette belle citation que le chevalier avait lancée d'une voix sonore, en marquant du rasoir les rimes et les hémistiches, Turc était allé se blottir dans un coin et battait le plancher de sa queue, ce qui est la seule manière qu'aient les chiens d'applaudir et les castors de bâtir.
—Bon! bon! modère ton enthousiasme, disait le bon M. de Frileuse, mon père n'y avait point de prétention! Et maintenant tu peux venir prendre les étrennes de ma barbe; mais tu me diras pas comme Andromaque:
Je ne l'ai pas encore embrassé d'aujourd'hui!…
En quelques instants le chevalier eut achevé sa toilette; il prit sa canne à pomme d'argent, ouvrit la porte du jardin, puis celle de la rue, et l'on entra dans la campagne.
La matinée était radieuse. Dans l'air frais et limpide, le paysage se découpait en relief comme une broderie japonaise. Des chapelets d'oiseaux s'égrenaient sur les bois, et tous les villages de la vallée semblaient submergés par le débordement des moissons encore vertes. Sur le pas des chaumières, des marmots barbouillés de beurre saluaient l'excellent chevalier, sans quitter leurs tartines mordues, tandis que Turc, riant comme un fou, poursuivait les canes jusqu'aux bords des mares et les forçait de s'y réfugier. Ce après quoi il revenait à son ami, tournait autour de lui, d'abord par devant et ensuite par derrière, et puis filait comme une flèche et disparaissait dans les blés.
—N'est-il pas bien extraordinaire, songeait le chevalier en frappant la route avec sa canne, qu'à mon âge je sois encore sujet à de telles entreprises! Bon Dieu! qu'on a de peine à garder ici-bas sa liberté. Si j'étais jeune et élégant comme Turc, passe encore! Mais à cinquante-quatre ans inspirer des passions, n'est-ce pas bien mélancolique! Mme de Vilanel est une aimable personne, je ne saurais le contester. Elle joue admirablement de l'épinette et je l'ai vue broder sur tulle de façon à dépiter Arachné. D'ailleurs, elle ne manque ni d'esprit ni d'instruction et son caractère est des plus doux. Ah! si nous nous étions connus il y a vingt ans! D'autant plus qu'à cette époque Turc n'existait pas encore. N'est-ce pas, mon ami, il y a vingt ans, tu n'existais pas encore? Mais qu'as-tu donc entre les dents?… Dieu me damne, c'est une hirondelle!
Et le chevalier, ouvrant la gueule de Turc, y recueillit, en effet, une pauvre hirondelle, demi-morte, que le gredin avait happée au vol. Fort ému, M. de Frileuse prit un air sévère:
—Monsieur, fit-il, il est des tours d'adresse auxquels je refuse mon admiration. N'espérez pas que je vous complimente. L'hirondelle est un oiseau sacré.Sacra avis!
Et après avoir réchauffé l'oiseau dans son gilet, il le posa sur un toit de cabane et continua son chemin. Turc suivait, l'oreille basse, la queue entre les jambes, très penaud, c'est incontestable.
—J'ai peut-être été un peu dur pour Turc, songeait le chevalier. Le sort de cette hirondelle est assurément un présage de celui qui m'attend au château de Vilanel. Turc n'était que le truchement de la Providence. Allons, viens, fit-il, je te pardonne. Mais, vois-tu, je ne suis pas aujourd'hui dans mon assiette ordinaire.
A ces paroles, Turc se mit à sauter en poussant des gémissements de joie jusque sur la poitrine du chevalier.
—Mais non, mais non! tu l'entends mal, lui criait celui-ci en riant. Tu fais pour m'attendrir des jeux de mots atroces.Assietteest là pris au figuré et non pas dans le sens que tu désires.
Tout à coup Turc dressa les oreilles. Une cloche venait de sonner parmi les arbres, qui annonçait le voisinage du château.
—Tu le vois, je suis attendu. C'est la cloche du déjeuner. Tous les ans, à pareille date, mon couvert est mis là, chez cette excellente comtesse de Vilanel. On attente à ma liberté par des mets succulents; on met ma raison à l'épreuve de la truffe. Tu as bien raison d'aboyer, car qui sait si ce beau soleil ne doit pas éclairer ma défaite? Quant à toi, mon pauvre camarade, je ne puis te présenter à la comtesse à cause des fameux tapis dont je t'ai parlé. Mais le pays est très joli, rempli de sites charmants et de points de vue dignes du pinceau de l'abbé Delille. Promène-toi et reviens me prendre à trois heures. Tu trouveras certainement dans le village une auberge sortable, et peut-être feras-tu quelques honorables connaissances.
Turc s'élança dans le pays, tandis que le chevalier sonnait à la grille du château.
Sur le perron enguirlandé de fleurs nouvelles, en fort bel apparat et entourée de tout son domestique, Mme de Vilanel attendait son chevalier.
Elle était habillée du vert le plus tendre et le plus significatif, et, au milieu du renouveau des bois et des prairies, elle semblait quelque Flore un peu mûre. Les épaules nues, mais dignes de l'être, émergeaient d'un cadre de dentelles noires et frissonnaient d'aise aux hardiesses des Zéphyrs. Elle avait à la main un mouchoir brodé, et, un peu serrée dans son corsage, se tenait droite et immobile dans une pose pleine de prestance.
Dire de Mme de Vilanel qu'elle avait été très belle eût été pour le moins de la mauvaise foi, car elle l'était encore assurément. Ses yeux étaient restés ceux de la jeunesse, purs et candides, deux pervenches, auraient dit les poètes de ce temps-là, et sa bouche mignonne et rose avait gardé la forme d'un sourire. Une inaltérable bonté resplendissait dans tout cet aimable visage, et il fallait l'entêtement du chevalier pour avoir résisté dix ans à l'amour de la pauvre comtesse.
Car elle l'aimait, cela va sans dire; mais elle l'aimait depuis dix ans, ce qui appelle une explication.
L'année même de son veuvage, c'est-à-dire dix ans auparavant, Mme de Vilanel, qui n'en avouait que trente-deux alors, avait fait la rencontre du beau chevalier, lequel n'en comptait que quarante-quatre, et depuis cette rencontre elle avait déclaré qu'elle ne se remarrierait plus.
Mais contre ce pauvre serment de veuve, Amour et Hasard avaient ligué leurs coups, tant et si bien qu'à la troisième visite qu'il lui rendit, M. de Frileuse comprit qu'elle en voulait à sa liberté. Touché cependant de la naïveté du sentiment tendre qu'il inspirait, il crut devoir à son honneur de s'expliquer avec la comtesse et, lui prenant doucement la main, il lui avait parlé de la sorte:
—L'illusion, noble dame, habite vos yeux charmants. Écoutez-moi: je suis bon tout au plus à faire un ami passable, Dieu m'ayant créé vieux garçon pour l'éternité. Le célibat est pour moi non seulement une vocation violente, mais une condition même d'existence. Il est des gens qui naissent «quatrième au whist» et je suis de ces gens-là. J'ai des manies coriaces, des habitudes de chat-huant, sans parler de mon caractère qui m'est parfois insupportable à moi-même. Joignez à cela une aversion folle pour tout ce qui est indissoluble et jugez si je puis être pour vous l'époux rêvé!
Et Mme de Vilanel, souriant tristement, lui avait répondu:
—J'attendrai!
Mot charmant qui avait versé dans l'âme du chevalier des torrents écumeux de perplexité. Puis, en le reconduisant jusqu'à la grille, elle avait ajouté:
—Je n'ignore point, monsieur, que désormais je ne vous verrai plus. Tous vos efforts vont tendre à m'éviter; les hommes sont ainsi. Je vous demande donc une grâce dernière; mais permettez-moi de me l'accorder. Nous sommes aujourd'hui le premier jour de mai: tous les ans à pareille date, je vous attendrai sur le seuil de ma maison. De quelque endroit où vous soyez, vous viendrez?… Le jour où vous ne m'y verrez plus, n'entrez point, je serai morte ou je vous aurai oublié.
Et elle reprit, les yeux pleins de larmes:
—Une visite par an est-ce trop demander?
—Je vous donne ma parole de gentilhomme, fit le chevalier très ému, que tous les 1er mai, à onze heures, je sonnerai à la grille du château de Vilanel.
Et après avoir baisé la main de la pauvre énamourée, il s'éloigna, non sans pester intérieurement contre la vocation impérieuse qui le maintenait célibataire.
Or, cette visite était précisément la dixième que le chevalier lui rendait. Aussi dès qu'elle l'aperçut, son visage se colora de tous les tons joyeux de l'aurore. L'ingrat vit à ce signe qu'il était toujours aimé. Une telle fidélité ne laissa point de l'intimider d'autant plus que la comtesse, selon les rites de la galanterie, était demeurée sans bouger et l'attendait du haut du perron, entourée de ses gens immobiles et graves comme des hérons qui digèrent.
—Toujours charmante balbutia-t-il, en l'abordant.
—Et vous toujours exact! fit-elle; merci. Un somptueux déjeuner était préparé dans la grande salle. Le chevalier offrit son poing ganté à la comtesse, et tous deux prirent place sur leurs fauteuils à grands dossiers.
Le soleil éclatait magnifiquement sur un riche surtout d'argent et rebondissait des ciselures jusqu'aux tapisseries à fond blanc ou des chasses royales alternaient avec de fraîches bergeries. Douze portraits d'aïeux prolongeaient jusque dans la pénombre de la haute cheminée seigneuriale leur fière procession d'hommes vaillants ou fameux, à chacun desquels l'ovale du cadre formait comme une auréole d'or, et, dans les glaces, se multipliaient à perte de vue. Au travers des grandes fenêtres, on voyait se dérouler un parc aux arbres séculaires, aux gazons semés de corbeilles fleuries, aux allées profondes, et dans la pièce d'eau se refléter, nette et tremblante, la silhouette du vieux château Louis XIII. Le printemps envoyait aux convives ses plus doux arômes et ses plus magiques harmonies auxquels se mêlaient les senteurs également suaves des rôtis appétissants; et, par-dessus tout cela, la comtesse, ivre de bonheur, souriait, ah! de quel sourire! à son bien-aimé chevalier.
Cependant celui-ci n'était pas à son aise. Tantôt à droite, tantôt à gauche, il se penchait machinalement et comme cherchant quelque chose dont il n'avait pas conscience. Le malheureux! Turc lui manquait! Il ne savait que faire de ses os de poulet!…
Pendant ce temps, la comtesse, qui n'avait point d'appétit, contemplait le chevalier qui, par contenance, dévorait, et sous cet aspect encore elle le trouvait admirable.
—Savez-vous bien, mon ami, lui dit-elle tout à coup, que je vais avoir quarante-deux ans.
Le chevalier laissa retomber le verre qu'il avait à la main. Le reproche si fin et si naïvement exprimé lui était allé droit au coeur. Il se sentit envie de se jeter aux pieds de la pauvre femme et de lui demander pardon.
—Est-ce bien possible, s'écria-t-il, mais c'est affreux, cela!
—Ah! chevalier, dit la comtesse qui s'était méprise, je n'en avais que trente-deux il y a dix ans!
M. de Frileuse ne répondit point; mais fort troublé, il tendait machinalement à Turc absent son assiette sous la table, et cela avec une constance si réjouissante qu'un domestique, placé derrière lui, le tira discrètement par la basque pour l'avertir.
—Bas les pattes, donc! cria le chevalier, enchanté de trouver ainsi une diversion, et se tournant vers la comtesse, il ajouta:
—Cet animal est insupportable!
Mme de Vilanel fit un signe et le domestique se retira dans sa stupeur.
—Maintenant, mon ami, dit-elle, nous voilà seuls.
M. de Frileuse restait bouche béante. Cette fois pourtant il fallait bien parler. Il se leva, vint à la comtesse, lui prit le bout des doigts, et avec sa singulière tournure d'esprit ordinaire:
—Quel âge pensez-vous, comtesse, qu'eut le divin Ulysse quand il aborda dans Ithaque?
—Oh! chevalier! fit la pauvre femme qui recula toute rouge.
—Je vous jure, madame, que vous vous méprenez; car si je ne suis pas Ulysse, vous êtes à tout le moins Pénélope, et c'est là ce que je voulais dire. Or tout est là. Je n'avais jamais cru à Pénélope. La fidélité jusqu'à présent m'avait semblé l'apanage des chiens, témoin cet Argos dont parle précisément Homère, et qui au bout de vingt ans expire de joie en revoyant son maître. Mais je vous rends les armes, et je demeure convaincu. Seulement, comtesse, je suis plus vieux que ne l'était Ulysse, et je constate qu'il est grand dommage qu'on apprenne si tard des choses qu'on a tant d'intérêt à savoir dès sa jeunesse.
—Dites-vous vrai? s'écria-t-elle, et cédez-vous enfin?
—Je le devrais, sans doute, car depuis un moment je sens que je vous aime de tout mon coeur. Veuillez pourtant considérer quel avantage il y aurait pour vous et pour moi à rester de bons amis, et souffrez que je vous démontre….
—Chevalier, interrompit-elle, en se levant avec fierté, je puis encore attendre!
Et elle s'assit devant l'épinette à laquelle elle fit murmurer une vieille romance, douce et triste comme l'amour qui habitait son âme. M. de Frileuse était aller se planter sous une tapisserie représentant une chasse au sanglier. Il semblait y contempler avec une attention profonde la course d'une meute de lévriers et les groupes disséminés des piqueurs dont les trompes sonnaient des fanfares; mais de fait il ne songeait qu'à sa déplorable situation. La meute qu'il voyait, c'était celle de ses torts envers la comtesse, et les fanfares qu'il entendait sonner étaient celles des reproches qu'il adressait à son égoïsme. Pendant ces réflexions la romance accentuait son mélancolique refrain. L'attendrissement gagnait le coeur du chevalier. Il se sentait environné des regards de tous ces braves aïeux de la comtesse, un peu rodomonts, mais si bons enfants dans leurs cottes de mailles, leurs cuissards et leurs casaques rébarbatifs. «Feras-tu, semblaient-ils lui dire, cet affront à la noble race des Vilanel?» Et puis par les fenêtres ouvertes le printemps lui envoyait de si bonnes bouffées de renouveau. Petit à petit, la vieille romance se fit plus tendre, puis elle s'éteignit dans un soupir. Le chevalier était aux pieds de la comtesse.
En cet instant trois heures sonnèrent. L'un des battants de la fenêtre la plus voisine heurta le mur violemment et renversa une chaise avec fracas. Un corps noir, boueux, hérissé, s'était élancé avec un joyeux jappement. C'était Turc qui, à l'heure dite, venait chercher son ami.
—L'horrible bête! chien stupide! s'écria la comtesse épouvantée.
Le chevalier pâlit et, sans en écouter davantage, il se releva, prit son chapeau et sa canne à pomme d'argent, et salua cérémonieusement Mme de Vilanel; puis, après avoir sifflé Turc, il sortit et s'en alla chez lui, célibataire comme devant.
L'année suivante, quand, fidèle à sa parole, il revint au château le 1er mai, la comtesse ne l'attendait pas sur le perron; mais il fut accueilli à la grille par une meute effroyable de chiens de toute sorte, hurlant comme un troupeau de furies. Mme de Vilanel avait épousé dans l'année le noble vicomte de la Paludière, grand chasseur devant Dieu et dresseur émérite de chiens courants, couchants, d'arrêt, etc., et même de chiens savants.
—Pour un que j'avais, songea le chevalier, c'était bien la peine! Ah! la femme!
Et il s'éloigna.
Nul n'ignore, sur les boulevards, que notre bonne Géraldine—celle-là même dont j'ai mis en scène de mon mieux, au théâtre du Vaudeville, l'aventure véridique avec Tacoman, roi de Chaonie[1]—s'appelait au civil, qui est le triste réel, Aldine Gérat, et qu'elle était de Marseille.
[Note 1: PETITE MÈRE, comédie en quatre actes, 29 avril 1903, théâtre duVaudeville (VoirThéâtre d'Emile Bergerat).]
Elle y avait débuté, hélas! de toutes les manières, à la fleur printanière de ses ans, non que les Phocéennes y soient plus précoces que les autres, mais par l'effet d'une prédestination qui, vous vous en souvenez, rayonnait de toute sa personne. Lorsque le bon Dieu se mêle de les faire lui-même, il les fignole, et il n'y a plus qu'à tomber à genoux ou fuir, car elles dégagent l'irrésistible.
Géraldine a toujours évoqué en moi l'image de ces filles de la mer que l'amoureux Sanzio accroche à la conque triomphale de Galatée et dont il fait, autour d'elle, flotter les perfections rivales. Mais c'était la brune, l'aînée du soleil, la plus statuaire, celle qui dessine le mieux sa forme nacrée, aux contours pleins et sinueux, sur le saphir bordé de corail de la Méditerranée. Je pense toutefois que Raphaël lui eût perdu les mains dans le casque à torsades de ses cheveux d'ébène et noyé les pieds peut-être parmi les écumes de la conque, car elle avait les extrémités lourdes, mal venues et, pour parler un peu la langue de mon temps, tranchons le mot, les abatis canailles.
Le journaliste marseillais, félibre ardent, qui le premier en fit sa muse, l'avait découverte à la halle aux poissons, un jour férié de bouillabaisse. A la jucher de là sur le plateau d'un beuglant oriental de notre sainte Canebière, il n'avait pris que le temps de l'initier à l'un des services de l'emploi d'artiste, et je dois dire que l'élève en avait remontré au maître tout de suite. «Ah! qu'elle était douée!» me disait-il encore longtemps après, au souvenir de ces leçons délicieusement inutiles. Pour les autres, il s'était borné à lui composer par mode d'anagramme, un nom d'affiche aussi transparent que typique, et sans grand effort de génie, il avait renversé Aldine Gérat en Géraldine. Là-dessus, elle était partie pour la gloire.
Si cette charmante vierge folle avait ainsi payé son virginal tribut à la Provence, sa lumineuse terre natale, j'ai pu me convaincre qu'elle avait totalement oublié—ce qui est assez rare—jusqu'au nom du sacrificateur. Ce trait-la peint en raccourci. Géraldine, en amour, n'aima jamais que l'amour même, et le dernier, pour elle, fut toujours le premier. Pourtant, le félibre lui avait décerné des vers; mais que voulez-vous? elle ne pouvait pas fermer la patte toujours ouverte où palpitait son coeur de tourterelle. De tous les heureux qu'elle a faits en ce monde, le seul que, la porte passé, elle n'ait jamais oublié fut Tacoman, roi de Chaonie. Il est vrai qu'ils étaient créés: l'un pour l'autre, car Dieu aussi les appareille.
Laissez-moi vous conter leur première rencontre.
L'histoire ignorera toujours quel fut celui qui, de Marseille, l'amena à Paris, et les interviews les plus pénétrantes n'ont jamais tiré d'elle à ce sujet qu'un geste navré d'insouvenance.
—Tout ce que je puis vous dire, déclarait-elle, c'est que je n'y suis pas venue seule, ça, j'en suis sûre. Mais qui? Voilà. Un blond, peut-être?
Toujours est-il qu'elle y était venue et qu'en deux tours de reins, ceux des néréides autour de la conque de Galatée, elle y avait tombé les maîtresses du genre. Un souper sans Géraldine, il y a dix ans, à Paris, n'était qu'un souper de province, quelque lugubre médianoche. Aussi les forts experts en joie, ne s'en offraient-ils qu'avec elle. Elle s'en réveillait sous la pluie des pierreries enveloppées de chèques, comme des pralines de devises, et elle les croquait sans compter, pour suivre la comparaison, au vif déplaisir de sa fidèle Pepetta, soubrette à l'âme pessimiste.
Pour Pepetta?… à moi, Emmanuel Frémiet!… car, en vérité, le grand animalier pourrait seul silhouetter la guenuche. Elle aussi, elle était Marseillaise, mais pratiquante, irréductible sur l'accent vainement raillé, sur la cuisine à l'huile, sur les coutumes, les modes, les croyances de terroir et sur le légendaire orgueil séparatiste des Provençaux. Ah! se retirer là-bas dans le bastidon, sur la côte, y semer des aulx, y battre la brandade, y élever le porc et les poules, et vivre là jusqu'à mourir, «sans homme», tel était le rêve du petit singe. L'arrondissement de sa pelote lui eût permis de le réaliser plus d'une fois, car la place était bonne entre les meilleures, mais toujours, au moment du départ, la «tuile» tombait dans le potage. Incapable de résister au moindre béguin, la patronne y usait tous les protecteurs. Du sein ouaté de l'opulence, on retombait aux maigres bras de la dèche, et Pepetta grinçait en se grattant les crins: «Madame vient encore de perdre sa position!» Et elle vidait sa réserve sur les genoux de Géraldine, le seul être humain qu'elle aimât. Hélas! le pauvre bastidon «sans homme», quand y battrait-elle la brandade?
Or, c'était le temps où Tacoman V, futur roi de Chaonie, n'était encore que le prince Omar, dit prince Écrevisse dans les revues de fin d'année—on devine aisément pourquoi si on en a vu une—et étudiait chez nous cet art de connaître les hommes dont la base est le noctambulisme. Au cours de ses libres recherches, celui qui promène les Haroun-al-Raschid dans les Bagdad lui fit, un soir, en l'un des grands bars de la République, rencontrer en Géraldine sa Baudroubouldour éternelle. Il la vit et l'aima. Et comme ce seigneur était un homme d'un esprit infini, il sentit que, précisément parce qu'il l'aimait, il n'en serait pas aimé. Il se prépara donc à être très malheureux, ou, si l'on veut, à aimer seul, car c'est la même chose.
Elle s'étonnait elle-même, que dis-je? elle s'irritait, la bonne créature, de lui être si rebelle, et, peu versée dans la théorie de son art, elle n'entendait rien à ce qui lui arrivait.
—Comme c'est drôle, Pepetta, celui-là ne me dit rien du tout. Il est pourtant prince!
Mais la guenuche se méfiait, d'instinct, rien, selon son adage familier, n'étant plus rosse que la nature.
Chaque année, au retour de sa fête—car il y a des saints pour tous les chrétiens—Géraldine s'offrait une joie professionnelle dont la saveur est paradisiaque. Ce jour-là elle couchait seule. Elle redevenait Aldine Gérat pour vingt-quatre heures. Pour se préparer à ce spasme commémoratif, elle allait d'abord à la messe, et, si elle se trouvait en fonds, elle versait sa bourse grande ouverte dans le tronc des pauvres. Après quoi, elle se rendait au Louvre, le musée, s'entend celui «où l'on ne va jamais, on ne sait pourquoi», puis, après une lente promenade le long des quais de la Seine, «le plus beau paysage du monde», elle rentrait, vertueuse, au logis, y tirait le verrou de la porte, et seule, bien seule avec Pepetta, s'attablait goulûment devant le balthazar strictement composé de mets à la provençale.
—Tout à l'ail, rien qu'à l'ail, aujourd'hui l'on pue, lançait la petite macaque séparatiste, nous sommes dans le bastidon! Zut pour les hommes!
Et l'aïoli de succéder à la brandade, puis la divine bouillabaisse, dont les ambroisies se mêlaient en un concert de gueule digne des anges.
—Ah! que c'est bon! ça sent Marseille!
—Dis qu'on y est!
—Je vois le port.
—Moi, le cours Belzunce.
—Ça vous remet du Nord.
—Une cigarette là-dessus, et madame n'a plus qu'à se coucher et dormir.
—Seule, Pepetta, pour ma fête!
L'un de ces soirs fériés pourtant elle avait dû forfaire à sainte Aldine. Malgré les ordres donnés, le prince avait franchi la porte, et il avait bien fallu le recevoir, les futurs rois n'étant pas de ceux qu'entrave une consigne. Il avait d'ailleurs annoncé sa visite par un splendide bouquet dont les fleurs jonchaient les cassolettes de l'aïoli et les brûle-parfums de la brandade.
—Tant pis pour lui, qu'il entre, fit Géraldine qui tout de même s'était tamponné la bouche d'un mouchoir parfumé.
Dès le seuil, Omar pensa tomber à la renverse. L'atmosphère était pestilentielle. Il s'avança néanmoins, très pâle, et avec sa souriante galanterie levantine, il s'excusa de son indiscrétion par la nécessité où il était de courir en Chaonie le lendemain, par le premier train, à cause d'une révolution très drôle, où du reste il risquait sa tête, comme dans les opérettes. Il n'avait donc pas voulu disparaître à l'anglaise sans dire adieu à ceux ou celles qu'il aimait, et l'ayant vue, à l'église, derrière un pilier, si désemparée devant le tronc des pauvres, il la priait, en souvenir du prince Écrevisse, de vouloir bien distribuer dans sa paroisse un reliquat de liste civile, qu'il perdrait certainement au jeu s'il retardait son départ d'un jour, et qu'il avait laissé en entrant sur la banquette de l'antichambre.
Ce disant il vacilla et perdit connaissance, car l'odeur de l'ail lui arrachait l'âme par le nez et c'était la chose dont il avait le plus horreur au monde.
Lorsqu'il revint à lui sous les sels et dans l'aération des fenêtres,Géraldine l'éventait doucement, et ne savait que lui dire.
—Je vous aime, murmura-t-il, adieu, vous ne m'aimez pas.
Puis il se leva pour s'en aller. La bonne fille était fortement troublée par cette déclaration à voix douce dont un regard ardent, et d'elle bien connu, confirmait la véracité.
—Monseigneur, fit-elle enfin, c'est beaucoup d'honneur…. Je ne demanderais qu'à vous croire…. Mais l'amour, cela se prouve … même à nous autres.
—Que dois-je faire?
—Eh bien! embrassez-moi?
Et elle lui tendit les lèvres, gouffre rose de brandade. Tacoman V s'y jeta et il y a laissé son âme. C'est l'acte le plus brave de sa vie, sinon de son règne, qui ne commença que le surlendemain.
Dire que le Père Éternel ne s'occupe pas du bonheur des hommes, c'est proférer, en un blasphème, un paradoxe et un lieu commun. A ceux qui s'y risquent en ma présence, je me borne à répondre: On voit bien que vous n'avez pas connu Géraldine!
Je viens de vous conter l'une de ses belles aventures amoureuses, et j'en sais de plus belles encore. Toutes prouvent à l'évidence la vénérable bonté de Dieu et sa clémence pour les souffrances de l'humanité. C'est sur l'ordre de sa providence que Géraldine n'a jamais dit non à personne. Elle ne le pouvait pas. Ça lui aurait cassé les dents, selon sa propre expression.
Je l'ai toujours vue aller à l'amant comme une martyre chrétienne allait au tigre, résolument, le camélia symbolique à la main, en guise de palme. Lorsque je m'étonnais de la voir se distribuer ainsi comme la manne, elle laissait tomber devant moi les voiles mal agrafés qui drapaient ses attraits consolateurs et elle soupirait:
—Regarde!
Et il n'y avait rien à répondre.
C'était au temps où elle s'était embéguinée de Bricolet, son copain de café-concert. Ce Bricolet n'était assurément qu'un pitre. Son «numéro» consistait à se déformer la caboche, soit en distendant, soit en contractant ses traits élastiques, et à imiter les masques japonais les plus hideux et les plus hilares, par un artifice de grimaces dont le succès était immense. Peut-être vous le rappelez-vous? Moi, je l'aurais fait guillotiner, mais Géraldine le goba. Pourquoi les plus jolies aiment-elles les monstres? Les fées nous le disent dans le conte deLa Belle et la Bête.
Toujours est-il que son erreur coûta assez cher à la folle divette. L'affreux singe à la mode lui grugea d'abord les quelques banknotes qui lui restaient d'une liaison de demi-caractère avec un gros vivandier des Halles centrales, puis il la battit, comme on bat des pois secs au fléau, à tour de bras, et il voulait l'astreindre au commerce dont la casserole est l'emblème, lorsqu'elle fut sauvée de cette honte par son aventure avec Muzarègne.
La voici:
Il y avait, parmi les instrumentistes de l'orchestre, un petit flûtiste contrefait, à demi bossu, tout à fait cagneux, en outre affligé de strabisme, qui répondait au nom de Muzarègne. Je ne crois pas qu'il eût trente ans alors, mais ce que je puis dire, c'est qu'il excellait en l'art de Tulou et de Taffanel, dont il était le meilleur élève, et que sa place à ce café-concert lut donnait le pain quotidien. Maigre pain, n'en doutez pas, plus souvent bis que blanc et rassis que frais, d'abord parce que la vie pratique réalise peu les promesses du Conservatoire, ensuite parce que, depuis la mort du grand Pan, peu de faunes s'adonnent à la flûte et enfin pour cette raison que le pauvre Muzarègne relevait mal son talent par les charmes de sa personne.
Il se savait laid jusqu'au ridicule et ne s'en consolait que chez lui lorsque, seul avec sa «traversière» d'argent, il adressait, de loin, à Géraldine, tous les chants de son âme éprise. Il l'aimait, en effet, à en périr.
Chaque soirée où, sous les feux du lustre, elle venait étaler banalement aux quinze cents rivaux anonymes de la salle les trésors de sa carnation voluptueuse, lui, renouvelait les affres de sa joie dolente, et si, dans le hasard des jeux scéniques, le regard de l'adorée se posait sur lui, à l'orchestre, il s'effaçait derrière la contrebasse de Violier, son voisin de pupitre et son camarade de la «pépinière», et il y couaquait, effaré, et sans embouchure.
Géraldine, cela va sans dire, ne savait rien de cet amour clos à verrou et à serrure. Non seulement elle n'avait jamais remarqué le tibi-cineur difforme, mais elle a confessé depuis que, dans la masse confuse des accompagnateurs, elle ne l'avait même jamais «vu». «Pouvais-je me douter?» demandait-elle. Plusieurs fois, elle avait bien trouvé dans sa case, chez la pipelette, des rouleaux de musique pour flûte, mais ils étaient sans paroles, et pas signés. Comment veut-on que l'on devine?
Il y avait bien eu cette répétition où, insultée et maltraitée par Bricolet, elle avait été défendue par ce petit machiniste—car elle avait toujours cru que c'était un machiniste—qui s'était jeté entre elle et la brute, et qu'on avait emporté, à demi assommé, couvert de sang, dans l'ombre des coulisses. De quoi se mêlait-il, du reste, le malheureux? C'était donc lui? Pourquoi n'avait-il pas reparu à l'orchestre alors? Tout donnait à supposer qu'après l'esclandre, il avait été remercié par le directeur. Elle s'expliquait les choses, à présent. Était-ce bête, mon Dieu, de ne lui avoir rien dit, à elle, Géraldine, à elle!
Un soir, quinze jours après, Violier, le contrebassiste, était monté dans sa loge, et, tout ému, le brave garçon, il lui avait appris que son camarade, un grand artiste, se mourait «à la lettre» d'amour pour elle. Elle avait cru d'abord à une blague de théâtre. «On nous en fait tout le temps comme ça. Mais cette fois, c'était du vrai, de celui dont on claque.» Violier l'avait tellement bouleversée en le lui racontant, qu'elle s'était mise à en pleurer elle-même toutes les larmes de son corps.
—J'irai, fit-elle, c'est sûr!
—Dépêchez-vous alors.
—En est-ce là?
—Oui, il veut mourir. Il a brisé sa flûte. C'est le désespoir et la fin.
—Tout de suite après la représentation, alors. Venez me prendre.
—Et Bricolet?
—Oh! Bricolet, j'en ai soupé, et on ne laisse pas mourir un homme, c'est ça que le bon Dieu ne veut pas!… A tout à l'heure.
Lorsque, conduite par Violier, elle arriva au logis de Muzarègne, elle voulut entrer sans retard ni préparation, comme on va au devoir, tout droit. Le moribond était couché, et de chaque main, il tenait un tronçon de sa traversière d'argent.
—C'est moi, sourit-elle, vous ne pouviez donc pas me le dire?
Et soulevant sa voilette, elle s'assit au pied du lit, rayonnante d'être aimée, la bonne Géraldine, comme il faut l'être.
—Ainsi, tu m'aimes? murmura-t-elïe.
Le contrefait s'était dressé sous le tutoiement, devant l'apparition et dans ses yeux aux regards croisés, une flamme courut, extraordinaire, comme celle qui danse sur les marais. Puis sa bouche s'ouvrit en fleur de béatitude, et il retomba, dénoué de son âme et consolé.
—Trop tard, gémit la courtisane, mais ce n'est pas ma faute, voyons!
Et elle le couvrit de baisers perdus.
Comme l'artiste était sans famille et presque sans relations, ce fut elle qui le mena au cimetière où elle lui acheta une concession dont, jusqu'à son dernier jour, elle entretint le jardinet. Elle avait fait ciseler par le marbrier une flûte brisée sur la dalle funéraire. On l'y voit encore sous le lierre.
De cet amour trop pusillanime, car Dieu veut qu'on ose aussi, et le seul qu'elle n'ait pas couronné, Géraldine fut toujours hantée, même et surtout aux heures brillantes de sa carrière aspasienne. Il lui cuisait au coeur comme un remords. Il creusait un trou noir dans sa vie de bacchante. Il y avait au paradis un homme qui l'avait non seulement désirée, mais aimée, elle, elle, et qu'elle n'avait pu rendre heureux! Lorsque je la voyais triste, la pensée vagabonde dans le vide, hors des choses et des jours, et que je l'interrogeais sur sa mélancolie, elle dégrafait son peignoir, et, les yeux mouillés de larmes, elle disait:
—Regarde, poète, regarde!
Encore une, voulez-vous, de notre vieille, amie Aldine Gérat—en religion cythérenne Géraldine—la meilleure fille du monde, et, j'ose ajouter, la plus honnête. Du reste, je vous convie à en juger.
Du temps qu'elle courait, comme le jeune Wilhelm Meister, ses années d'apprentissage, les hasards de sa destinée l'avaient conduite à Bordeaux. Peut-être y avait-elle était «transbahutée», car telle était sa langue, par quelque viticulteur opulent, soucieux de donner une Aspasie à l'Athènes de la Gironde. Toujours est-il que, tout de suite, elle s'amouracha d'un lieutenant de la garnison et qu'elle «plaqua» son Périclès pour cet Alcibiade. Il avait nom Philibert Torbier.
Il faut croire que ce Philibert Torbier était l'un de ces séducteurs nés dont Lovelace est le type en littérature, comme Lauzun l'est en histoire, car ses aventures galantes n'en laissaient pour ainsi dire rien à glaner aux autres, et il n'était poules qui voulussent d'autre coq dès que celui-là, dardant sa crête, chantait. Aussi ne comptait-il plus ses duels, que Vénus, sa mère, lui faisait d'ailleurs, comme dans les poèmes homériques, presque toujours favorables.
Seul, Balzac nous expliquerait par quelle loi de nature un PhilibertTorbier doit, logiquement, fatalement, de toute éternité, aimer uneGéraldine, mais l'aimer à en mourir et jusqu'à jeter à ses pieds sesarmes et son bouclier d'honnête homme.
J'omets de vous dire, et pour cause, qu'elle n'esquissa même pas un geste de résistance. Reconnue «sienne» au premier coup d'oeil, elle fut aussitôt dans ses bras, docile aux dieux, et elle le suivit, sans même prendre congé du vieil oenophile, à son logis d'officier pauvre. Ils y vécurent l'un de l'autre, insatiables de cette possession qui paraît être la solution la plus scientifique du casse-tête chinois de la vie.
Comment le beau Philibert trouvait en Géraldine toutes les femmes en une seule, c'est ce que, n'étant pas Balzac, je renonce à analyser. Il ressemblait à un explorateur qui, après avoir fait le tour du monde, se borne, satisfait, au philosophique voyage autour de sa chambre et y découvre l'univers. Un soir, dans l'ivresse d'une passion sans cesse accrue, il lui déclara son intention formelle de l'épouser.