CHAPITRE XIReviendra-t-il?

«Venez, mademoiselle, dit la marchande à Fanchette: Je sais qu'il ne faut pas que vous restiez dans ma boutique: ma fille vous tiendra compagnie, et vous travaillerez avec elle dans la chambre que je vais vous donner.» En même tems la jeune Agathe se lève, et court, d'un air enjoué, prendre la main de l'aimable Florangis. La gouvernante avait instruit la marchande de tout, et sa pupille en devint pour cette femme honnête un dépôt plus précieux.

«Venez, mademoiselle, dit la marchande à Fanchette: Je sais qu'il ne faut pas que vous restiez dans ma boutique: ma fille vous tiendra compagnie, et vous travaillerez avec elle dans la chambre que je vais vous donner.» En même tems la jeune Agathe se lève, et court, d'un air enjoué, prendre la main de l'aimable Florangis. La gouvernante avait instruit la marchande de tout, et sa pupille en devint pour cette femme honnête un dépôt plus précieux.

Agathe était une blonde, touchante, tendre, sincère; mais vive, sémillante: elle n'avait que quatorze ans. Dês la première vue, Fanchette la charma: elle prit pour elle un gout vif, qui fut suivi d'une amitié constante, et les rendit toujours inseparables. Fanchette fit, sous les yeux de sa jeune amie, des progrês rapides: elle avait pour le travail un gout décidé; l'on aprend toujours bien vite ce que l'on aime. De son côté, la bonne gouvernante tâcha de lui procurer tous les amusemens qui dépendirent d'elle. Comme je l'ai dit, elle avait placé les deux mille écus, que lui remit en mourant lepère de Fanchette; elle joignit à cette somme ce qu'elle avait amassé depuis quarante ans: le tout formait un fonds qui composait huit cens livres de rente: elle avait en outre gardé de quoi payer l'aprentissage de Fanchette, et pour son entretien durant trois ans qu'il devait durer, afin que la jeune personne eût toujours de réserve quelques années de son revenu: à soixante ans, l'on est économe et prévoyant. Néné lui fit présent d'un clavessin, lui donna les livres qu'elle demandait; en un mot, elle avait promis de lui servir de mère, et lui tint parole. «Ma chère Fanchette, lui disait-elle quelquefois, j'avais des parens dans la misère, mais tous, avant moi, ont payé le tribut à la nature; vous êtes à présent la personne qui devez m'intéresser le plus: recevez les bagatelles que je vous donne, comme les présens de l'amitié; ils n'avilissent personne.»

Oh! que j'aime cette bonne Néné! Elle était fille d'un laboureur: dês sa jeunesse, elle vint à la ville, et servit. Elle aporta de son village de la pudeur, un cœur tendre, une figure apétissante et beaucoup de bonne foi: un garçon de boutique, un clerc de procureur, un valet-de-chambre, un maître-d'hôtel, etc., la trompèrent tour-à-tour, en lui promettant de l'épouser, et ne lui tinrent jamais parole: elle aima le plaisir, mais elle eut toujours horreur du crîme: elle devint sage à force de manquer à l'être. Dês que le feu des passions fut éteint, elle respira:«Heureuse tranquillité, se disait-elle, que vous avez tardé longtems! pourquoi ne futes vous pas la compagne de ma jeunesse, ainsi que de la maturité!» Son cœur n'était cependant pas moins sensible: elle aima madame Florangis, ensuite Fanchette, autant qu'elle était capable d'aimer: Eh! qui peut mesurer le sentiment dans une âme tendre! La jeune personne était pour elle un trésor. «Évitons, se disait-elle, à ma chère fille, les déchiremens auxquels je fus en proie, lorsque je me trouvais la dupe d'un perfide: qu'elle ressente au fond de son cœur l'inexprimable douceur d'avoir toujours été vertueuse: hêlas! je ne puis me le cacher à présent: je ne pouvais être heureuse qu'avec le premier amant que j'ai favorisé: j'eusse rougi devant tous les autres.»

Cette fille simple, ignorante, savait placer ses bienfaits: elle aurait pu répandre des dons insuffisans sur une centaine d'orfelins, et ne faire le bonheur d'aucun: elle s'attache à Fanchette, et l'on verra ce qu'il en fut. O vous! qu'une âme bienfesante et généreuse porte à soulager l'indigent, retenez cette leçon que vous donne la conduite de Néné: Adoptez une famille pauvre; rendez la seule à l'état, si votre fortune ne vous permet de soulager qu'elle: toute autre manière de faire l'aumône est vicieuse: vous pouvez donner des mœurs à cette famille que vous releverez; vous ne ferez quedes vagabonds de mendians à quî vous procurerez des secours trop médiocres, pour qu'ils ne dépendent que de vous.

Fanchette descendait rarement dans la boutique: encore était-elle voîlée de manière qu'on n'aurait pu la reconnaître. Un jour elle y parut un moment, pour montrer son ouvrage à la marchande: une calèche lui couvrait le visage: mais ses habits courts laissaient voir le bas d'une jambe fine et son joli pied: Un jeune homme, en grand deuil, entre avec son gouverneur, pour faire quelques achats: ses yeux se fixent sur Fanchette: sa taille dégagée, cette jambe, et ce pied surtout le frapèrent. Il s'efforçait de voir son visage: l'aimable Florangis s'en aperçut: elle se hâta de demander l'avis de sa maîtresse, et remonta dans sa chambre avec Agathe. Les grâces de sa démarche achevèrent d'enchanter le jeune homme. «Ah! qu'elle est bien, madame, dit-il à la marchande!—Vous ne pouvez que le conjecturer, monsieur, lui répondit-elle.—L'on ne saurait être laide avec... non, madame, jamais femme laide n'eut autant de grâces:... un si joli pied ne peut soutenir que la beauté même.» Cela n'était pas tout-à-fait exact; mais ce jeune-homme commençait à devenir amoureux, et l'on ne doit pas chercher l'exactitude et la modération dans les expressions des amans. Il fit encore quelques questions, auxquelles la marchande (qui, pour le babil ne le cédait néanmoins àpersonne) ne répondait que par des monosyllabes. Le gouverneur acheta, paya, sortit; son élève parut ne le suivre qu'à regret. Et Fanchette disait à la jeune Agathe: «Mon amie, le connais-tu? Aparemment que c'est ici qu'il achète?... Reviendra-t-il?»


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