TROISIÈME PARTIECHAPITRE XXXIXNouveaux personnages.
TROISIÈME PARTIE
Onme donne ici le nom de sœurRose: dans le monde je portais celui d'Adélaïde. Sans être d'un rang bien relevé, mes parens étaient riches; ils avaient trois enfans; un garçon mon aîné, une sœur ma cadette, et moi. Dês l'enfance, j'eus le malheur de déplaire à celle qui m'avait donné la vie. En quittant ma nourrice, j'entrai dans un couvent,et n'en sortis qu'à quinze ans. Un accident funeste venait de m'enlever mon père: et l'amour, qui le causa, semblait par-là donner le signal de tous les maux qu'il me préparait. Le caractère impérieux de ma mère, avait aliéné son époux dês les premiers tems de leur mariage: l'exigeance est le poison de l'amour; et mon père ayant bientôt senti le vide de son cœur, il voulut le remplir. Fait pour plaire, il ne tarda pas à trouver ce qu'il cherchait: une femme à laquelle son extrême beauté donnait une foule d'amans, le captiva; il expliqua ses sentiments, et fut payé de retour. Mais cette passion, également criminelle pour tous deux (puisqu'il s'attachait à une femme engagée, comme lui, par des liens sacrés avec un autre) ne pouvait avoir que des suites funestes... Aimé, préféré, les apparences le trompèrent; il se crut trahi de celle qu'il adorait, qu'il chérissait uniquement: il lui écrivit une lettre de reproches, attaqua son rival; aveuglé par la fureur, son pistolet part en vain; et lui, reçoit dans la poitrine le plomb fatal... Sa maîtresse accourait: il n'était plus tems: mais il la reconnut encore: elle le convainquit de son innocence; il expira dans ses bras, en paraissant ne s'occuper que d'elle et de sa douleur. On dit que depuis la fin tragique de son amant, cette infortunée ne fit que languir.
Onme donne ici le nom de sœurRose: dans le monde je portais celui d'Adélaïde. Sans être d'un rang bien relevé, mes parens étaient riches; ils avaient trois enfans; un garçon mon aîné, une sœur ma cadette, et moi. Dês l'enfance, j'eus le malheur de déplaire à celle qui m'avait donné la vie. En quittant ma nourrice, j'entrai dans un couvent,et n'en sortis qu'à quinze ans. Un accident funeste venait de m'enlever mon père: et l'amour, qui le causa, semblait par-là donner le signal de tous les maux qu'il me préparait. Le caractère impérieux de ma mère, avait aliéné son époux dês les premiers tems de leur mariage: l'exigeance est le poison de l'amour; et mon père ayant bientôt senti le vide de son cœur, il voulut le remplir. Fait pour plaire, il ne tarda pas à trouver ce qu'il cherchait: une femme à laquelle son extrême beauté donnait une foule d'amans, le captiva; il expliqua ses sentiments, et fut payé de retour. Mais cette passion, également criminelle pour tous deux (puisqu'il s'attachait à une femme engagée, comme lui, par des liens sacrés avec un autre) ne pouvait avoir que des suites funestes... Aimé, préféré, les apparences le trompèrent; il se crut trahi de celle qu'il adorait, qu'il chérissait uniquement: il lui écrivit une lettre de reproches, attaqua son rival; aveuglé par la fureur, son pistolet part en vain; et lui, reçoit dans la poitrine le plomb fatal... Sa maîtresse accourait: il n'était plus tems: mais il la reconnut encore: elle le convainquit de son innocence; il expira dans ses bras, en paraissant ne s'occuper que d'elle et de sa douleur. On dit que depuis la fin tragique de son amant, cette infortunée ne fit que languir.
«A la mort de mon père, on me rapela dans la maison. Le séjour que j'y fis, fut accompagnéde tant de mortifications, que je ne puis me rapeler encore ce que j'ai souffert, sans ressentir pour une mère injuste, toute la haîne que méritaient ses inhumains procédés. Je vis chérir mon frère; je n'en étais pas jalouse; je sentis quel devait être le faible d'une mère pour un fils qui donnait les plus heureuses espérances; d'ailleurs ce cher frère adoucissait ce que la préférence pouvait avoir d'odieux, en me marquant une affection et une tendresse, qui ne se sont jamais démenties. Pour ma sœur Bibi, je vous avouerai que je ne me sentis pas, à son égard, les mêmes sentimens: elle était ma cadette; sa figure et son caractère n'avaient rien qui la rendissent recommandable: il n'y avait qu'une prévention aveugle dans ma mère, qui pût la lui faire préférer à moi. Joignez à cela que ma sœur se prévalant d'attentions qui devaient nous être également partagées, me regardait comme une étrangère dans la maison paternelle.
«Telle était ma situation, lorsque ma mère se lia particulièrement avec un voisin, qui, sous le masque de la dévotion, menait une vie sensuelle et débordée. Ce fut ce misérable qui combla mon infortune. J'eus le malheur de ne pas déplaire à monsieur Apatéon (c'est ainsi qu'il se nommait).» Et Fanchette et la jeune Agathe de faire un cri. «Le connaîtriez-vous, dit l'aimable religieuse?—Hêlas! oui, répondit Fanchette, et c'est pour me dérober à ses persécutionsque je suis ici: mais continuez, ajouta-t-elle: nous vous instruirons, lorsque vous aurez achevé votre histoire.
—J'étais jeune, sans expérience, reprit sœur Rose, ce séducteur, avant que je songeasse à me défier de ses maximes équivoques, avait insensiblement subjugué mon esprit, en m'aveuglant sur mes véritables devoirs. Dans le même temps, un objet digne de moi m'offrit son cœur. C'était un jeune homme aimable, fils d'un riche négociant depondichery, qui l'avait envoyé de bonne heure en france, où lui-même comptait se fixer bientôt, si la mort ne l'eût enlevé. Pour la naissance et la fortune, ce parti me convenait: mais l'amour sut encore mieux nous assortir. Il fut introduit chez nous par mon frère dont il était ami. Quoique je fusse toujours obsédée, soit par ma mère, ou par le dévot qui ne la quittait plus, mon amant trouva quelquefois l'occasion de m'entretenir sans témoin: il sut me plaire, me persuader; dês la seconde entrevue, il obtint la permission d'informer ma mère de sa recherche. Malheureusement pour nous, il prit le moment où l'hypocrite Apatéon était auprês d'elle. Plusieurs fois ce méchant homme intérompit mon amant avec aigreur; et dês qu'il se vit seul avec ma mère, il eut la bassesse et l'inhumanité de profiter de la haîne qu'il avait remarqué qu'elle avait pour moi, afin de se satisfaire aux dépens de mon innocence: il sut lui faire entendre,que ce jeune homme étant riche et ne dépendant de personne, c'était une occasion favorable pour établir ma sœur, dont il exalta les sublimes qualités. L'avis de monsieur Apatéon parut merveilleux: mais, par son conseil, on se garda bien de me donner la moindre défiance.
«Cependant ce scélérat, lorsque nous nous trouvions seuls, ne cessait de me faire valoir les peines qu'il disait se donner, pour amener ma mère à consentir à mon mariage avec le jeuneValincourt(c'est le nom de mon amant). (Et c'est aussi, cher lecteur, le jeune homme que l'on trouva renfermé dans la maison de campagne du dévot Apatéon, qui lui fesait apparemment faire là quelque retraite pour le salut de son âme: c'est encore ce fils de l'asiatique, inutilement cherché, et qui retrouvera son père, lorsque tous deux y penseront le moins.) Il me nommait sa chère fille, me pressait dans ses bras. Moi qui le croyais mon protecteur, mon ami, et qui d'ailleurs n'entendais pas finesse à tout cela, je ne résistais que faiblement. Bien loin d'être touché de mon innocence, il ne vit que la facilité d'en triompher, et ne s'occupa plus que du soin de faire naître bientôt une occasion favorable à son dessein.
«Ma mère était trop impatiente, pour suivre à la lettre les conseils d'Apatéon: elle gouta si fort l'avis qu'il lui avait donné, d'offrir la main de sa chère fille à Valincourt au lieude la mienne, et d'user d'un stratagême qui l'engageât de manière à ne pouvoir reculer, qu'elle ne put se résoudre à suivre tous les biais et tous les retards qu'il lui prescrivait. Elle voulut tout-d'un-coup brusquer l'avanture. Un matin, ayant su que son amant venait de paraître, quoiqu'elle fût encore au lit, elle le fit introduire dans son apartement; aprês avoir fait dire à ma sœur de se parer, et de venir auprês d'elle. Bibi, quoique nonchalante et sans gout ne fut qu'un moment à sa toilette, parce que j'avais cru lui devoir aider: elle en sortit assez brillante pour faire une conquête. Tandis que je donnais à celle que j'étais bien loin de regarder comme une rivale, les grâces factices d'une parure élégante, ma mère fesait à Valincourt les plus tendres caresses. Il ne savait ce qu'il en devait penser, et peu s'en fallut qu'il ne crut avoir fait tourner la tête à celle qu'il se proposait de nommer sa mère. Il fut bientôt détrompé, lorsqu'il l'entendit l'apeler son cher fils. Ce nom si doux et qu'il désirait si vivement de porter, l'attendrit au point, qu'il laissa couler des larmes de joie, et pressa ma mère dans ses bras. Le bruit de la marche d'une jeune fille se fait entendre en ce moment: la chambre ne recevait qu'un jour faible[31]: Bibi passe à la ruelle: «Voilà celle que je te donne, mon cher fils,» dit ma mère à Valincourt, en mettant sa main dans celle de Bibi. Mon amant ne pouvait soupçonner la noire etbizarre supercherie qu'on lui fesait; il prit ma sœur pour moi et baisa mille fois cette main. «Plût-à-dieu, s'écria ma mère, que ce moment fût celui de la consomation d'une union qui ferait le bonheur de ma fille et le mien!» Ces mots portèrent dans l'âme de Valincourt une hardiesse... Que vous dirai-je, mes charmantes compagnes?... Il m'aimait éperdûment: il croit s'élancer dans mes bras... sur ce lit... à côté d'une mère... (dont le ciel sans doute avait renversé le jugement)... ma sœur... Bibi ne résista pas... ma mère le souffrit...
«Mon amant, ivre d'amour et de joie, s'épuisait en témoignages de reconnaissance, lorsque le grand jour venant à lui découvrir son erreur, il resta pétrifié, confondu. Sans lui donner le tems de se remettre, ma mère lui fit (il faut le dire) avec impudence, l'éloge du rare trésor dont il venait de se rendre maître: elle vanta sa chère fille, auprês de laquelle elle disait que je n'étais qu'une imbécille, une idiote, opiniâtre, coquette, revêche, capricieuse, qui rendrait un mari malheureux. Indignement trompé, Valincourt avait la rage dans le cœur. Mais ce qui venait de se passer le rendit circonspect; il eut la prudence de dissimuler. En sortant il me fit adroitement entendre qu'il allait dans le jardin. Je m'y rendis sans affectation. Ce fut là qu'il m'instruisit les larmes aux yeux, de tout ce que je pouvais alors aprendre de cette avanture. Il me promit dem'être fidèle jusqu'au tombeau «C'était à vous que je jurais ma foi, disait-il: c'est vous qui venez de m'être donnée; au-lieu de me tromper, votre mère et votre sœur se trompent cruellement elles-mêmes.» Je pleurais avec lui: car, connaissant la haîne de ma mère, je prévis une foule de persécutions. Valincourt me rassurait; et pour me garantir des mauvais traitemens que je redoutais, il consentit à feindre quelques complaisances pour ma sœur, en attendant qu'il pût me découvrir un projet d'où dépendait notre félicité.
«Avant de m'en instruire, Valincourt voulut savoir quelles suites aurait ce qui s'était passé dans l'apartement de ma mère avec Bibi. Il se crut au comble de ses vœux, lorsqu'il se fut assuré qu'il n'y en avait aucunes à craindre. Ce fut alors que par un billet qu'il me rendit lui-même, il me mit au fait de tout. Je frissonnai d'horreur et de jalousie: ma mère m'en parut plus injuste; ma sœur m'en devint plus odieuse. Mon amant lisait dans mes yeux tout ce qui se passait au fond de mon cœur: mais nous n'étions jamais seuls; il ne pouvait m'entretenir; le hazard nous favorisa. Dans un moment où je m'étais aprochée d'une croisée, il me joignit. «Chère Adélaïde, me dit-il, si vous le vouliez, je serais votre époux...» Il allait s'éloigner aprês ce peu de mots: mais s'apercevant que ma mère venait de passer dans son cabinet avec monsieur Apatéon, et que masœur s'amusait à regarder sa petite chienne, qui cédait aux caresses d'un amant que le bénigne Apatéon lui même avait complaisamment aporté; il continua: «Il ne s'agit que d'un peu de résolution, et de beaucoup d'amour. Le gouverneur qui remplace ici le tendre père que j'ai perdu, aprouve ma passion; il a pour vous les mêmes yeux que moi: de concert, nous avons arrangé qu'il s'oposerait à mon mariage avec Bibi: votre mère, à laquelle j'ai fait part des dispositions du sage vieillard, espérait de l'y contraindre par ce que vous savez: elle ne saurait plus y compter; elle est inconsolable de ce qui ferait la joie d'une autre, et je suis sûr qu'il ne tiendrait qu'à moi de me retrouver avec Bibi dans le même cas. Trompons-les à notre tour. Vous sentez-vous assez d'amour pour cela?—Pour de l'amour, lui répondis-je, vous connaissez mes sentimens envers vous: il n'en est pas de même de la résolution; j'en ai peu: ma mère me fait trembler.» Il ne me répliqua rien, parce que ma sœur nous aborda.
«Le lendemain, il revint de três-bonne heure: il pénétra jusqu'à la chambre que j'occupais avec Bibi, sans être remarqué. J'étais déjà levée. «Mon aimable Adélaïde, me dit-il fort bas, de crainte d'éveiller ma sœur; venez recevoir ma foi dans les bras de votre mère: ne craignez rien: j'ai tout disposé...» et sans me donner le tems de lui répondre, il s'éloigne.Mon cœur palpita: je ne savais à quoi me décider. Mais enfin l'amour l'emporta sur ma timidité. J'entrai dans l'apartement de ma mère; il régnait une parfaite obscurité: Valincourt vient à moi: il me presse dans ses bras... Apatéon m'avait tant de fois répété qu'on ne doit rien refuser à qui nous aime véritablement... J'étais bien sûre que Valincourt m'aimait de la sorte... Je ne sais si je lui disputai seulement la victoire...
«En reprenant mes esprits, je le sentis à mes genoux: «Adorable Bibi, me disait-il, assez haut pour être entendu de ma mère, qui feignait de dormir, je suis le plus heureux de tous les hommes; un obstacle insurmontable me sépare de votre sœur en même temps que le lien le plus sacré, la double chaîne du plaisir et de l'amour, m'attache à vous pour jamais.» Je ne comprenais pas trop ce que tout cela voulait dire, mais enfin il me jurait tout bas de m'épouser bientôt, et j'étais contente.
«Je le quittai. En rentrant, je trouvai ma sœur Bibi qui s'éveillait: elle regarde l'heure, s'habille à la hâte, et je m'aperçus qu'elle se rendait dans l'apartement de ma mère, où mon amant était encore. Cette vue me peina, sans que je pusse m'en dire la raison à moi-même. Mais Valincourt fit évanouir mon inquiétude, en sortant sur le champ.
«Il semblait que l'amour, depuis que je lui avais abandonné mon cœur, voulût nous favoriser:quelques jours aprês ce que je viens de vous raconter, ma mère sortit avec monsieur Apatéon: le dévot paraissait vouloir profiter de son absence, pour m'entretenir; il ne lui donna la main qu'à regret: ma sœur les accompagna. Valincourt qui ne s'occupait que de moi, saisit ce moment précieux. C'était le premier où il me revoyait depuis notre aventure et son triomphe. Il m'aprit qu'il avait joué son rôle, lorsque ma sœur avait paru, de manière à pouvoir en imposer à ma mère. Dans cet instant, nos regards se rencontrèrent: le desir brillait dans les yeux de Valincourt! les miens, sans que je m'en doutasse, leur répondaient: il me ravit un baiser: j'étais aimée: j'avais tout accordé: pouvais-je me fâcher? mon amant, attentif à ne pas me déplaire, observe ses progrês: il voit ma bouche humide encore, ébaucher un doux sourire: c'en fut assez... Il s'enivra dans mes bras de ces plaisirs délicieux qu'il dédaignait avec Bibi.
«Nous ne fumes pas moins heureux le lendemain: on me laissa seule encore: Valincourt revint: il se comporta comme la veille... Mes aimables amies, le lendemain... le surlendemain... une semaine entière... dont le souvenir me cause aujourd'hui des regrets déchirans, s'écoula dans les plaisirs les plus doux. Un jour (ce fut le premier de mes malheurs) j'attendais mon amant: ma mère et Bibi sont sorties: il ne vient pas. Un billet, qui me fut rendupar une main sure, m'aprend que nous ne pourrons nous entretenir. En sa place, je vois paraître monsieur Apatéon. J'avais du respect pour lui: je lui sus bon gré de se trouver là si à propos pour m'aider à suporter l'absence de mon amant. «Votre mère et votre sœur sont loin d'ici: c'est la huit ou dixième course que je leur cause, et la première dont j'ai voulu profiter, pour ne leur faire naître aucune défiance. Nous allons causer ensemble, et nous entretenir en liberté sur les moyens d'assurer votre mariage avec le jeune Valincourt. Je puis le hâter...» Insensée! je le remerciais! Il m'intérompit: «Tout dépend de vous, belle Adélaïde... si je pouvais compter sur votre reconnaissance...—Ah! comptez que jamais, intérompis-je vivement, je ne cesserai de respecter en vous un second père.»—Il me rendit compte de ce qu'il feignait d'avoir fait: je l'écoutais d'un air de satisfaction: son bras se passait autour de moi: je souriais à ses caresses comme une fille tendre à celles d'un père chéri. Que j'étais loin d'en concevoir de l'ombrage!... Le perfide, mes amies, osa profaner le titre sacré que je lui donnais, et fesant succéder la violence à l'adresse, il me rendit indigne de Valincourt...
«Et jugez quelle était mon innocence! dans ce premier moment, je ne sentais pas moi-même combien j'étais souillée! Je contai naïvement le lendemain à mon amant, commentmonsieur Apatéon, profitant de l'absence de ma mère, avait excité ma confiance pour s'en prévaloir; comme il s'était démasqué; comment, indignée de son audace, et voulant recueillir mes forces pour m'y oposer, je m'étais trouvée la plus faible, et m'étais... évanouie. Valincourt m'écoutait, immobile, les yeux attachés à la terre. Des larmes inondèrent bientôt ses joues: deux fois je le vis, prêt à s'élancer dans mes bras, et reculer avec horreur. Enfin, sans prononcer un mot, il me quitte, et me laisse épouvantée des signes qu'il donne du plus affreux désespoir... Hélas le lendemain, je reçus de sa part ce funeste billet, qui m'éclaira trop tard:
Puisque l'infâme qui vous deshonore, et qui m'outrage, est le seul coupable, pourquoi m'avoir instruit, imprudente Adelaïde?... Le ciel nous punit d'un crime involontaire; il nous sépare: Je vais vous venger et périr. Vivez, chère et malheureuse amante, que trop d'innocence a rendue criminelle.
«Apatéon entra comme je lisais ce billet: il le voit, pâlit, sort, vole; et deux heures après, j'aprens que mon amant est mort...
«Je n'entreprendrai point de vous dépeindre quels furent mes transports de fureur et de désespoir: Je voulus mourir...
«J'étais encore dans cet état affreux, lorsqueApatéon eut l'impudence de me proposer d'entretenir avec moi un criminel commerce. Je lui répondis avec toute l'indignation qu'il méritait. Ce scélérat alors employa la menace; il jura de me perdre. Il n'a que trop bien tenu le serment.
«Lorsque je lui eus ôté toute espérance de me séduire, il n'eut pas de peine à faire entendre à ma mère, que deux filles diminueraient trop la fortune de son fils[32], et qu'il serait à propos d'en faire une religieuse. Il connaissait ma répugnance pour cet état malheureux; il ne doutait pas non plus que le choix ne tombât sur moi. En effet, ma mère aigrie par le malheur de Valincourt, et par ses craintes pour sa chère fille (qui pourtant étaient vaines) en parut plus cruelle à mon égard. Elle me signifia sur le champ, que je rentrerais au couvent dans huit jours pour y prendre l'habit. J'employai vainement les prières et les larmes. Elle fut inexorable[33]. La veille de mon entrée, Apatéon, le cruel auteur de tous mes maux, vint faire de nouvelles tentatives. «Vous allez vous rendre malheureuse, me disait-il... un mot et votre sort est changé... Je le puis, continua-t-il (voyant que je ne répondais rien). Venez règner sur mon cœur, et nager dans les plaisirs: J'ai la science (assez ordinaire) de les faire naître: l'art (plus difficile) de les varier; et le secret (bien rare) de prévenir le dégout.» Un silence dédaigneux fut ma réponse. Il ne se rebutait pas. Je lui dis alors avec fermeté,en lui lançant un regard accablant, que non seulement le couvent, mais la mort même m'inspiraient moins d'horreur, que l'insuportable pensée qu'il pouvait disposer de mon sort.
«J'entrai dans cette maison, mes jeunes amies; une année de noviciat et deux de profession s'y sont écoulées dans la douleur. Je ne trouvai plus, après m'être engagée, dans ce séjour qui me parut autrefois si paisible, que le pénible ennui de son existance, l'odieuse privation des plaisirs les plus innocens, une triste prison; la desunion parmi les malheureuses victimes qui la remplissent, les petites intrigues, l'esprit curieux, étroit, remuant, dédaigneux... Je ne suis pas injuste; je ne fais pas à mes compagnes un crime de leurs défauts; c'est le vice inséparable d'un état que réprouve la raison. O vous, qui jouissez encore du bien que j'ai perdu pour toujours, de votre liberté, filles aimables, voyez mes regrets, et qu'ils vous instruisent. Croyez-en ma fatale expérience; il serait trop tard, lorsque vous seriez instruites par la vôtre[34].
«Le ciel punit une mère injuste: j'avais à peine prononcé mes vœux, que la petite-vérole enleva Bibi. Ma mère avait fait tenter sur moi l'essai d'une pratique utile, et qui par cette raison même doit avoir des contradicteurs: l'effet répondit aux vues de l'habile praticien qui prit soin de moi: mais durant quelques jours l'on me crut en danger: c'en fut assez pourque ma mère ne voulût plus entendre parler de faire inoculer ma sœur. Cette tendresse pusillanime pour Bibi, lui fut fatale, la petite-vérole naturelle l'ayant surprise à l'improviste deux ans après[35]. Ma mère ne put survivre à cette idole de son cœur...
«Il me restait un frère; son amitié, sa tendresse, de fréquentes visites qu'il me fesait, me consolaient: et depuis quelques jours je ne le vois plus. Son gouverneur vint hier; il paraissait avoir quelque grand chagrin. Je tremble que ce frère chéri ne soit, à ce moment peut-être, la victime de malheurs que je redoute et que je ne connais pas.»