CHAPITRE XXXVISecours dangereux.

«Iln'est rien à présent que je ne surmonte, dit le comte tout hors de lui, puisqu'il embrassa la vieille Néné. Nous partirons ce soir, et demain à pareille heure, l'aimable Florangis sera dans vos bras, pour se disposer à passer dans les miens.» Cette dernière expectative n'avait rien de flateur pour la gouvernante: ses pleurs recommencèrent à couler plus abondamment que jamais.

«Iln'est rien à présent que je ne surmonte, dit le comte tout hors de lui, puisqu'il embrassa la vieille Néné. Nous partirons ce soir, et demain à pareille heure, l'aimable Florangis sera dans vos bras, pour se disposer à passer dans les miens.» Cette dernière expectative n'avait rien de flateur pour la gouvernante: ses pleurs recommencèrent à couler plus abondamment que jamais.

Nous avons laissé la jeune Agathe, éperdue, gémissante, liée, enfermée seule par les ordres d'Apatéon. Elle se desespérait: «Ma chère Fanchette, disait-elle, mon aimable, mon unique amie, nous sommes donc séparées pour jamais...» Et le délire s'emparant de son imagination trop vivement frapée, elle croyait la voir, voulait l'embrasser et s'écriait: «Attens-moi, ma Fanchette, attens, je vais te suivre; je vais descendre avec toi dans ce goufre... Ah!... Fanchette! tu tombes sans moi!... Je te suivrai... je te suivrai, malgré tous ces cruels qui me retiennent, et malgré toi-même.» Un état si violent épuisa bientôt les forces d'une fille jeune, délicate: elle tomba dans un étatd'anéantissement semblable à la mort. Ce fut alors qu'Apatéon osa rentrer auprês d'elle.

Si l'âme d'un homme accoutumé à se jouer de la divinité même, à braver les loix, à tromper les hommes, n'avait acquis un degré de dépravation sans remède, l'infâme Apatéon aurait frissonné, en revoyant Agathe. Il en fut bien autrement: le desespoir et la douleur lui parurent un assaisonnement de plus... Mais tirons le voîle, et que mon lecteur aprenne seulement, que le ciel n'abandonna pas entièrement l'innocence... Non, il ne le permit pas.

Tout le monde le dit; l'amour et la vengeance trouveraient les objets qui les excitent, fussent-ils au centre de la terre. Satinbourg, sans guides, sans indices, parvient, aprês trois jours de recherches, à la maison du tartufe Apatéon. Harassé, n'en pouvant plus, il la considère, sans pourtant connaître encore que c'est là l'objet de ses recherches. Il veut s'informer: il heurte à diverses reprises: personne ne répond: il la croit inhabitée, et va se retirer: mais auparavant il en fait curieusement le tour. Il monte sur une petite bute, et dans l'éloignement sur le rebord d'une croisée, le jeune-homme aperçoit quelque chose qui ressemblait à une chaussure de femme. Il ne sait encore ce que c'est; seulement il présume par là que quelqu'un habite dans ce réduit solitaire. Il était difficile d'aprocher de l'objet qu'il avait vu: la fenêtre donnait sur un jardin étroit,qu'environnaient des murs plus élevés que ceux du reste de l'enclos. Il tâche de nouveau de se faire ouvrir, mais sans succès; et les soupçons naissent au fond de son cœur. Le jour baissait: dês que l'obscurité lui permit d'escalader le mur sans être aperçu, Satinbourg y grimpe, saute dans le jardin et va droit à la croisée: il y touche à l'aide d'un espalier, et s'empare de ce qu'il avait aperçu. Quelle fut sa surprise, de reconnaître une de ces mules de son amante, dont Lussanville lui fit présent! Il ne doute plus qu'il ne soit chez Apatéon. Il fait de nouveaux efforts pour parvenir jusqu'à la fenêtre; mais en vain: d'ailleurs elle était garnie de barreaux qui l'eussent empêché de s'introduire par là. Il ne savait à quoi se déterminer, lorsqu'il entendit quelque mouvement au dehors de la maison. Il craint qu'on ne le découvre, et de se perdre, sans délivrer Fanchette: il remonte sur le mur, sort du jardin, s'aproche avec précaution, pour reconnaître ce qui cause ce bruit sourd; il voit deux chaises, des chevaux, et des gens armés, qui semblaient n'attendre plus que les ordres: La voix du comte d'A*** le frape; il le remet parfaitement, mais il a la prudence de ne se pas découvrir. Son âme fut agitée de mille idées différentes; il se demandait: Que prétend le comte? Il ne fut pas longtemps dans le doute.

Dês que d'A*** eut donné le signal en frapant trois fois dans ses mains, tous ses gens s'aprochèrentde la maison. Satinbourg, sans être connu, se mêle avec les autres. En un clin d'œil les portes sont ouvertes; l'on entre et le jeune garçon marchand, guidé par ce qu'il avait vu, cherche à pénétrer dans l'apartement dont la croisée donnait sur le petit jardin.

Heureusement Satinbourg n'avait pas aperçu la gouvernante, que d'A*** avait amenée: Car ignorant combien les secours du comte étaient dangereux, sans doute il se fût fait connaître. De son côté, d'A*** voyant que tout avait réussi et qu'il allait enfin être le maître d'emmener la belle Fanchette, s'aprocha de la vieille Néné. «Ah ça, ma bonne, lui dit-il, vous touchez au moment de voir votre chère pupille: songez à nos conventions: il y aurait trop de danger pour vous et pour elle à vouloir me jouer... A ce prix, je lui rends la liberté; elle épousera Satinbourg quand elle voudra: je tiendrai mes promesses et mes sermens: mais vous, morbleu! soyez fidelle aux vôtres.» Après cette exhortation, malheureusement trop énergique, le comte rendit à la gouvernante la mule de Fanchette. «Je ne fais que changer ceci pour quelque chose de plus précieux, lui dit-il: annoncez à cette belle enfant, que celui qui l'a sauvée, veut tenir de sa main, son portrait et l'autre présent qu'eut Lussanville; qu'en outre, il attend avec impatience le don qu'elle doit lui faire, lorsqu'il la pressera dans ses bras.» Ensuite le comte prit Néné par la main, et laconduisit sans bruit par un corridor secret; toutes les portes lui furent ouvertes par un traître, qui trompait Apatéon, comme son maître voulait en imposer à dieu, et dupait effectivement les hommes.

La malheureuse gouvernante suivait son guide en tremblant. «Qu'ai-je promis, se disait-elle, et quel sera le desespoir de Fanchette! La pauvre enfant aimera mieux mourir...» On arrive à la porte d'une chambre reculée: mais ciel! quel étonnement pour le comte! il n'y trouve personne! celui qu'il avait gagné est lui-même dans la consternation. On cherche, on regarde: mais ce ne fut qu'au bout d'une heure qu'on s'aperçut que deux barreaux de la croisée étaient mobiles: la jeune Florangis s'était-elle échapée par là; et comment avait-elle fait?


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