—Parlez, Madame, de quoi s'agit-il?
—Il s'agit du comte.
—Ah!
—Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veillé la nuit dernière.
—En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.»
Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je remarquai avec étonnement le caractère énergique de cette tête, qui m'avait paru grotesque le soir de mon arrivée au château.
«Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie, et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'étonne: quand on a passé par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a laissé la peur en route.
—Je vous crois, Madame.
—Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ça; c'est pour bien vous faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se fier à moi quand je dis: «J'ai vu telle chose.»
—Que diable va-t-elle m'apprendre? me demandai-je.
—Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit: «Marie, il faut aller veiller le comte.» D'abord cela m'étonne. «Comment! veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son père elle-même?—Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la remplaces.—Malade! pauvre chère enfant! j'étais sûre que ça finirait ainsi.» Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous? quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son père! Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se coucher. Bon! me voilà seule.»
Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et parut se recueillir. J'étais devenu fort attentif.
«Il était environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais près du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'à onze heures. Alors je me sentis fatiguée. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau faire, on tombe malgré soi, et d'ailleurs, je ne me défiais de rien, je me disais: «Il va dormir d'un trait jusqu'au jour.» Vers minuit, le vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme une bouteille d'encre; finalement, je reviens me remettre dans mon fauteuil; je regarde encore une fois le malade … je vois qu'il n'a pas changé de position … je reprends mon tricot; mais au bout de quelques instants, je m'endors … je m'endors … là … ce qui s'appelle … bien! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la chambre était chaude … Que voulez-vous?… Je dormais depuis environ une heure, quand un coup d'air me réveille en sursaut. J'ouvre les yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenêtre du milieu ouverte, les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre!
—Le comte?
—Oui.
—C'est impossible … il peut à peine remuer.
—Je ne dis pas non … mais je l'ai vu comme je vous vois; il tenait une torche a la main … la nuit était sombre et l'air si tranquille, que la flamme de la torche se tenait toute droite.»
Je regardai Marie-Anne d'un air stupéfait.
—D'abord, reprit-elle après un instant de silence, de voir cet homme, les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un effet … un effet … je veux crier … mais aussitôt je me dis: «Peut-être qu'il est somnambule? si tu cries … il s'éveille … il tombe … il est perdu!..» Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!.. vous pensez bien!.. Voilà qu'il lève sa torche lentement, puis il l'abaisse … il la relève et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui fait un signal … puis il la jette dans les remparts … ferme la fenêtre … tire les rideaux … passe devant moi sans me voir … et se couche en marmottant Dieu sait quoi!
—Êtes-vous bien sûre d'avoir vu cela, Madame?
—Si j'en suis sure!…
—C'est étrange!
—Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c'est comme ça! Ah! dame! dans le premier moment ça m'a remuée…, puis, quand je l'ai revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine … comme si de rien n'était, alors je me suis dit: «Marie-Anne, tu viens de faire un mauvais rêve…. ça n'est pas possible autrement,» et je me suis approchée de la fenêtre; mais la torche brûlait encore, elle était tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne … on la voyait briller comme une étincelle…. Il n'y avait pas moyen de dire non.»
Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence:
«Vous pensez bien, Monsieur, qu'à partir de ce moment-là, je n'ai plus eu sommeil de toute la nuit. J'étais comme qui dirait sur le qui-vive. A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'étais inquiète, ça me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru éveiller Offenloch et je l'ai envoyé près du comte. En passant dans le corridor, j'ai vu que la première torche à droite manquait dans son anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvée près du petit sentier du Schwartz-Wald; tenez, la voilà.»
Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche qu'elle déposa sur la table.
J'étais terrassé.
Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si épuisé, avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre? Que signifiait ce signal au milieu de la nuit?
Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister à cette scène étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers la Peste-Noire. Je m'éveillai enfin de cette contemplation intérieure, et je vis Marie Lagoutte qui s'était levée et se disposait à sortir.
«Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me prévenir et je vous en remercie…. Vous n'avez rien dit à personne de cette aventure?
—A personne, Monsieur; ces choses-là ne se disent qu'au prêtre et au médecin.
—Allons, je vois que vous êtes une brave personne.»
Ces paroles s'échangeaient sur le seuil de la tour. En ce momentSperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.
«Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre de belles!
—Allons … bon! me dis-je, encore du nouveau…. Décidément le diable se mêle de nos affaires!»
Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent dans la tour.
La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de Sébalt une ironie amère. Ce digne veneur, qui m'avait frappé le soir de mon arrivée au Nideck par son attitude mélancolique, était maigre et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serrée sur les hanches par le ceinturon,—d'où pendait le couteau à manche de corne,—de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, la trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il était coiffé d'un feutre à larges bords, la plume de héron dans la ganse, et son profil, terminé par une petite barbe rousse, rappelait celui du chevreuil.
«Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses!»
Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tête entre les mains, d'un air désespéré, tandis que Sébalt passait tranquillement sa trompe par-dessus sa tête, et la déposait sur la table.
«Eh bien! Sébalt, s'écria Gédéon, parle donc!»
Puis, me regardant, il ajouta:
«La sorcière rôde autour du château.»
Cette nouvelle m'eût été parfaitement indifférente avant les confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille; ces rapports, j'en ignorais la nature, il me fallait, à tout prix, les connaître.
«Un instant, Messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le veneur; avant tout, je voudrais savoir d'où vient la Peste-Noire.»
Sperver me regarda tout ébahi.
«Eh! fit-il, Dieu le sait!
—Bon! A quelle époque précise arrive-t-elle en vue du Nideck?
—Je te l'ai dit: huit jours avant Noël; tous les ans.
—Et elle y reste?
—De quinze jours à trois semaines.
—Avant on ne la voit pas? même de passage? ni après?
—Non.
—Alors, il faut s'en saisir absolument, m'écriai-je; cela n'est pas naturel! Il faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'où elle vient.
—S'en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s'en saisir!»
Et il secoua la tête d'un air mélancolique.
«Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon … mais c'est plus facile à dire qu'à faire…. Si l'on osait lui envoyer une balle … à la bonne heure … on pourrait s'en approcher assez près de temps à autre, mais le comte s'y oppose … et, quant à la prendre autrement … va donc attraper un chevreuil par la queue! Ecoute Sébalt, et tu verras!»
Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisées, me regarda et dit:
«Ce matin, en descendant de l'Altenberg, je suivais le chemin creux du Nideck. La neige était à pic sur les bords. J'allais, ne songeant à rien, quand une trace attire mes yeux: elle était profonde, et prenait le chemin par le travers … il avait fallu descendre le talus, puis remonter à gauche. Ce n'était ni la brosse du lièvre qui n'enfonce pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup: c'était un creux profond, un véritable trou.—Je m'arrête … je déblaye, pour voir le fond de la piste, et j'arrive sur la trace de la Peste-Noire!
—En êtes-vous bien sur?
—Comment, si j'en suis sûr? je connais le pied de la vieille mieux que sa figure, car moi, Monsieur, j'ai toujours l'oeil à terre … je reconnais les gens à leur trace…. Et puis un enfant lui-même ne s'y tromperait pas.
—Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulièrement?
—Il est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long, le contour net, l'orteil très-rapproché des autres doigts, qui sont pressés comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied admirable! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux de ce pied-là. Chaque fois que je le rencontre, ça me produit une impression!… Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit celui de la Peste-Noire!»
Et le brave garçon, joignant les mains, se prit à regarder les dalles d'un air mélancolique.
«Eh bien! ensuite, Sébalt? dit Sperver avec impatience.
—Ah! c'est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets aussitôt en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la vieille au gîte; mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait faire. Je grimpe sur le talus du sentier, à deux portées de carabine du Nideck; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite: elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voilà qu'en regardant par hasard, un peu à gauche, j'aperçois une autre trace, qui avait suivi celle de la Peste-Noire. Je m'arrête…. Serait-ce Sperver? ou bien Kasper Trumph?… ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon étonnement: ça n'était personne du pays! Je connais tous les pieds du Schwartz-Wald, de Tubingue au Nideck…. Ce pied-là ne ressemblait pas aux nôtres…. Il devait venir de loin…. La botte,—car c'était une sorte de botte souple et fine, avec des éperons qui laissaient une petite raie derrière,—la botte, au lieu d'être ronde par le bout, était carrée; la semelle, mince et sans clous, pliait à chaque pas. La marche, rapide et courte, ne pouvait être que celle d'un homme de vingt à vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup d'oeil; je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites.
—Qui cela peut-il être?»
Sébalt haussa les épaules, écarta les mains et se tut.
«Qui peut avoir intérêt à suivre la vieille? demandai-je en m'adressant à Sperver.
—Eh! fit-il d'un air désespéré, le diable seul pourrait le dire.»
Nous restâmes quelques instants méditatifs.
«Je reprends la piste, poursuivit enfin Sébalt; elle remonte de l'autre côté, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-même: «Oh! vieille peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espèce, le métier de chasseur ne serait pas tenable; il vaudrait mieux travailler comme un nègre!» Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du Schnéeberg. Dans cet endroit, le vent avait soufflé; la neige me montait jusqu'aux cuisses: c'est égal, il faut que je passe! J'arrive sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste! Je m'arrête, et je vois qu'après avoir piétiné à droite et à gauche, les bottes du Monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de Tiefenbach: mauvais signe. Je regarde de l'autre côté du torrent: rien! La vieille coquine avait remonté ou descendu la rivière, en marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste, Où aller? A droite … ou à gauche?—Ma foi! dans l'incertitude, je suis revenu au Nideck.
—Tu as oublié de parler de son déjeûner, dit Sperver.
—Ah! c'est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu'elle avait allumé du feu … la place était toute noire…. Je posai la main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait prouvé que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin … mais elle était froide comme glace…. Je remarquai tout près de là un collet tendu dans les broussailles….
—Un collet?…
—Oui; il paraît que la vieille sait tendre des pièges…. Un lièvre s'y était pris; sa place restait encore empreinte dans la neige, étendue tout au long. La sorcière avait allumé du feu pour le faire cuire: elle s'était régalée!
—Et dire, s'écria Sperver furieux en frappant du poing sur la table, dire que cette vieille scélérate mange de la viande, tandis que, dans nos villages, tant d'honnêtes gens se nourrissent de pommes de terre! Voilà ce qui me révolte, Fritz…. Ah! si je la tenais!…»
Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensée; il pâlit, et, tous trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche béante.
Un cri … ce cri lugubre du loup par les froides journées d'hiver … ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la plainte des fauves a de navrant et de sinistre … ce cri retentissait près de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la bête eût été sur le seuil de la tour!
On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans l'immensité du désert…. Mais si l'Afrique, brûlante, calcinée, rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix étrange, conforme à ce morne tableau de l'hiver, où tout sommeille, où pas une feuille ne murmure … et cette voix, c'est le hurlement du loup!
A peine ce cri lugubre s'était-il fait entendre, qu'une autre voix formidable, celle de soixante chiens, y répondait dans les remparts du Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fois: les aboiements lourds des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent, tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses des chenils ébranlés par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement continu, monotone, du loup, dominait toujours: c'était le chant de ce concert infernal!
Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant son regard au pied de la tour:
«Est-ce qu'un loup serait tombé dans les fossés?» dit-il.
Mais le hurlement partait de l'intérieur. Alors, se tournant de notre côté: «Fritz!… Sébalt!…s'écria-t-il, arrivez!…» Nous descendîmes les marches quatre à quatre et nous entrâmes dans la salle d'armes. Là, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les chiens s'enrouaient de rage; leurs chaînes s'entrelaçaient; ils s'étranglaient peut-être.
Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant; ils me précédèrent dans la galerie.
Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver, alors, ne disait plus rien … il pressait le pas. Sébalt allongeait ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps: un pressentiment nous annonçait quelque chose d'abominable.
En courant vers les appartements du comte, nous vîmes toute la maison sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au hasard, se demandant:
«Qu'est-ce qu'il y a? D'où viennent ces cris?»
Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la chambre du seigneur du Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la tête renversée, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement.
Nous passâmes près d'elle si vite, que c'est à peine si nous entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m'est revenue en mémoire, et la tête pâle d'Odile retombant sur l'épaule de la bonne femme m'apparaît comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge au couteau sans se plaindre, tué d'avance par l'effroi.
Enfin nous étions devant la chambre du comte.
Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.
Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la présence d'un tel hôte; nous n'en avions pas le temps; les idées s'entrechoquaient dans notre esprit.
Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la main, il voulut s'élancer dans la chambre; mais il s'arrêta sur le seuil, immobile comme pétrifié.
Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme: ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se recourbait en griffe sur sa bouche béante.
Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça d'horreur.
Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants, poussait des hurlements lugubres!
Le loup … c'était lui!…
Ce front plat … ce visage allongé en pointe … cette barbe roussâtre, hérissée sur les joues … cette longue échine maigre … ces jambes nerveuses … la face, le cri, l'attitude, tout … tout … révélait la bête fauve cachée sous le masque humain!
Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête … puis il reprenait son chant mélancolique.
Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions notre haleine, saisis d'épouvante.
Tout à coup le comte se tut; comme le fauve qui flaire le vent, il leva la tête et prêta l'oreille.
Là-bas!… là-bas!… sous les hautes forêts de sapins chargées de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l'entendîmes dominer le tumulte de la meute: la louve répondait au loup!
Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu vers la montagne, me dit à voix basse:
«Écoute la vieille!»
Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur toute sa figure.
En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'écria:
«Comte de Nideck, que faites-vous?»
Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre pour le secourir….
La troisième attaque commençait:—elle fut terrible!
Le comte de Nideck se mourait!
Que peut l'art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort? A cette heure dernière où les lutteurs invisibles s'étreignent corps à corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour … que peut le médecin?
Regarder, écouter et frémir!
Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort, elle s'y repose, elle y puise le courage, du désespoir. Mais bientôt son ennemi l'y suit. Alors, s'élançant à sa rencontre, elle l'étreint de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l'issue fatale.
Et le malade, baigné de sueur froide, l'oeil fixe, les bras inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte, embarrassée, anxieuse, tantôt longue, large et profonde, marque les différentes phases de cette bataille épouvantable.
Et les assistants se regardent…. Ils pensent: «Un jour, cette même lutte aura lieu pour nous…. Et la mort victorieuse nous emportera dans son antre, comme l'araignée la mouche. Mais la vie … elle … l'âme, déployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en s'écriant: «J'ai fait mon devoir … j'ai vaillamment combattu!» Et d'en bas, la mort, la regardant s'élever, ne pourra la suivre: elle ne tiendra qu'un cadavre!—O consolation suprême!…. certitude de l'immortalité … espérance de justice … quel barbare pourrait vous arracher du coeur de l'homme?…»
Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie commençait: le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances … des interruptions … puis des retours soudains….
Il ne me restait plus qu'à voir mourir cet homme … je tombais de fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait.
Je dis à Sperver de veiller … de fermer les yeux de son maître.
Le pauvre garçon était désolé; il se reprochait son exclamation involontaire: «Comte de Nideck, que faites-vous?» et s'arrachait les cheveux de désespoir.
Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin.
Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon lit et le sommeil ne tarda pas à venir; ce sommeil lourd, inquiet, que l'on s'attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs.
Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière ruisselait sur les dalles.
Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières.
Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir d'où provenaient ces alternatives de lumière et d'obscurité.
La plus étrange surprise m'attendait:
Sur le fond de l'âtre, à peine éclairé par quelques braises encore ardentes, se détachait un profil noir: la silhouette de la Peste!
Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.
Je crus d'abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis quelques jours … je me levai sur le coude, regardant, les yeux arrondis par la crainte.
C'était bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses bras … telle que je l'avais vue dans la neige … avec son grand cou replié, son nez en bec d'aigle, ses lèvres contractées.
J'eus peur!
Comment la Peste-Noire était-elle là?—Comment avait-elle pu arriver dans cette haute tour, dominant les abîmes?
Tout ce que m'avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me parut justifié!…—La scène de Lieverlé grondant contre la muraille me passa devant les yeux comme un éclair!….—Je me blottis dans l'alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile, comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.
La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé dans le roc … ses lèvres marmotaient je ne sais quoi!
Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison du silence et de l'immobilité de cette apparition surnaturelle.
Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une brindille de sapin, il y eut un éclair: la brindille se tordit en sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la salle.
Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d'une antique robe de brocart à fond pourpre tournant au violet et roide comme du carton; un lourd bracelet à son poignet gauche; une flèche d'or dans son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.
Ce fut comme une évocation des temps passés.
Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.
Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle se leva … et, lentement … lentement … s'approcha de mon lit, tenant à la main une torche qu'elle venait d'allumer.
Je m'aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards….
Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres!
Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec un sourire étrange… Et j'aurais voulu me défendre, appeler… mais son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent.
Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la durée de l'éternité….
Qu'allait-elle entreprendre?
Je m'attendais à tout.
Subitement, elle tourna la tête, prêta l'oreille, puis, traversant la salle à grands pas, elle ouvrit la porte.
Enfin j'avais recouvré une partie de mon courage…. La volonté me mit debout comme un ressort…. Je m'élançai sur les pas de la vieille, qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute grande ouverte.
J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j'aperçus, qui?
Le comte de Nideck lui-même!
Le comte de Nideck,—que je croyais mourant,—revêtu d'une énorme peau de loup, dont la mâchoire supérieure s'avançait en visière sur son front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière lui sur les dalles.
Il portait de ces grands souliers formés d'un cuir épais cousu comme une feuille roulée; une griffe d'argent serrait la peau autour de son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixité glaciale, tout annonçait l'homme fort, l'homme du commandement:—le maître!
En face d'un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent. La fuite n'était pas possible. J'eus encore la présence d'esprit de me jeter dans l'embrasure de la fenêtre.
Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se parlèrent à voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien entendre, mais leurs gestes étaient expressifs: la vieille indiquait le lit!
Ils s'approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds…. Là, dans l'ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.
A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut près du lit, et y appuya le genou … les rideaux s'agitèrent … son corps disparaissait sous leurs plis…. Je ne voyais plus qu'une de ses jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de droite à gauche.
Vous eussiez dit une scène de meurtre!
Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus épouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la représentation muette d'un tel acte.
La vieille accourut à son tour, déployant le sac.
Les rideaux s'agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'était la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur.
Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit.
La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre; puis le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se dirigea vers la porte. Le drap traînait derrière lui; la vieille le suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine.
Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer … je priais tout bas!
Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que je m'élançais sur leurs traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.
Je traversai la courtine en courant, et j'allais pénétrer sous l'ogive de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit à mes pieds; un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer … tournoyer … autour du cordon de pierre, comme une luciole… Elle devenait imperceptible par la distance.
Je descendis à mon tour les premières marches de l'escalier, me guidant sur cette lueur lointaine.
Tout à coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le fond du précipice…. Moi, la main contre le pilier, je continuai de descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d'autre issue.
Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre. J'écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la base du donjon de Hugues.
Qui aurait supposé qu'un trou pareil montait au château? Qui l'avait enseigné à la vieille? Je ne m'arrêtai point à ces questions.
La plaine immense s'étendait devant moi, éblouissante de lumière comme en plein jour…. A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l'infini.
L'air était froid, calme; je me sentis réveillé, comme subtilisé par cette atmosphère glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaître la direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'élevait lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait sur le ciel, piqué d'étoiles sans nombre.
Je les atteignis à la descente du ravin.
Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours…. Son attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose d'automatique.
Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de l'Altenberg, tantôt dans l'ombre, tantôt en pleine lumière, car la lune brillait d'un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme des lames d'acier, me pénétraient jusqu'au coeur.
J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait à suivre le funèbre cortège.
A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes pas, la feuille se traîner au souffle de la bise… Je me vois suivre ces deux êtres silencieux … et je ne puis comprendre quelle puissance mystérieuse m'entraînait dans leur courant.
Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus, dépouillés… Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de neige…. Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.
Je retourne brusquement la tête et ne vois rien.
Nous venions d'atteindre une ligne de rochers à la crête de l'Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg …, mais en hiver les torrents ne coulent pas … c'est à peine si un filet d'eau serpente sous leur couche épaisse de glace … la solitude n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre…. Ce qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence!
Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans le roc … ils montèrent tout droit … sans hésiter … avec une certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour les suivre.
A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abîme, je me vis à trois pas d'eux, et, de l'autre côté, j'aperçus un précipice sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schnéeberg alors pris de glace et suspendu dans les airs.—Cette apparence du flot qui bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa racine … cette apparence du mouvement dans l'immobilité de la mort, et ces deux personnages silencieux, procédant à leur oeuvre sinistre avec l'impassibilité de l'automate … tout cela renouvela mes terreurs.
La nature elle-même semblait partager mon épouvante. Le comte avait déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au bord du gouffre… puis le long suaire flotta sur l'abîme…. Et les meurtriers se penchèrent….
Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux… Je le vois descendre … descendre … comme le cygne frappé à la cime des airs … l'aile détendue … la tête renversée … tourbillonnant dans la mort.
Il disparut dans les profondeurs du précipice.
En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la voila lentement de ses contours bleuâtres; les rayons se retirèrent.
La vieille, tenant le comte par la main, et l'entraînant avec une rapidité vertigineuse, m'apparut une seconde.
Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans risquer de me précipiter dans l'abîme.
Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage. Je regardai. J'étais seul à la pointe du roc; la neige me montait jusqu'aux genoux.
Saisi d'horreur … je redescendis l'escarpement et me mis à courir vers le château, bouleversé comme si j'eusse commis un crime!….
Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus dans la plaine.
Où étaient-ils? Comment avaient-ils disparu?
J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle j'étais sorti.
Tant d'inquiétudes et d'émotions successives commençaient à réagir sur ma tête; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire à ce que j'avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes perceptions.
Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire … sans en omettre un geste, une circonstance … le moindre détail … qui s'échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout cela me torturait l'esprit … allait et venait sous mes yeux, et me produisait l'effet d'un cauchemar.
Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me diriger.
Le froid devenait plus vif à l'approche du jour…. Je grelottais…. Je maudissais Sperver d'être venu me prendre à Tubingue, pour me lancer dans cette aventure hideuse.
Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.
Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit terriblement attendre. Sa petitecassine, adossée contre le roc, près du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couché, peut-être endormi.
Je sonnai de nouveau.
A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la porte, d'un accent furieux:
«Qui est là!
—Moi … le docteur Fritz!
—Ah! c'est différent….Voyons voir.»
Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour extérieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant à travers la grille:
«Pardon… pardon… docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché là-haut, dans la tour de Hugues… Comment… c'était vous qui sonniez? Tiens! tiens! C'est donc ça que Sperver est venu me demander vers minuit si personne n'était sorti… J'ai répondu que non…. et, de fait, je ne vous avais pas vu.
—Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous m'expliquerez cela plus tard.
—Allons, allons, un peu de patience.»
Et le bossu lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à la tête.
«Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne pouvez entrer au château… Sperver en a fermé la porte intérieure … je ne sais pourquoi …. cela ne se fait pas d'habitude … la grille suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite chambre merveilleuse. Ce n'est à proprement parler qu'un réduit … mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si près.»
Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.
Nous entrâmes dans lacassine, et, malgré mon état de congélation presque totale, je ne pus m'empêcher d'admirer le désordre pittoresque de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuyée d'un côté contre le roc, et de l'autre sur un mur de six à sept pieds de haut, laissait voir ses poutres noircies, s'étayant jusqu'au faîte.
L'appartement se composait d'une pièce unique, ornée d'un grabat que le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif était-elle entrée par cette petite porte?.. Il eût été difficile de le dire.
Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin, de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un immense volume à majuscules peintes, à reliure de peau blanche, à fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre garni d'un coussin de duvet, où l'échine anguleuse et le coxal biscornu de Knapwurst avaient laissé leur empreinte, complétaient l'ameublement.
Je passe l'écritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six pipes éparses à droite et à gauche, et dans un coin le petit poêle de fonte à porte basse, ouverte, ardente, lançant parfois une gerbe d'étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève la patte.
Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d'ambre enfumé qui repose la vue, et dont les vieux maîtres flamands ont emporté le secret.
«Vous êtes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son volume, moi les mains contre le tuyau du poêle.
—Oui, d'assez bonne heure, lui répondis-je; un bûcheron du Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'était donné de la hache dans le pied gauche.»
Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.
«Vous ne fumez pas, docteur?
—Pardon.
—Eh bien! bourrez donc une de mes pipes…. J'étais là, fit-il en étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'étais à lire les chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné.»
Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir.
«Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant.
—Oui, Monsieur…» fit-il de même.
Et nous rîmes ensemble.
«C'est égal, reprit-il, si j'avais su que c'était vous, j'aurais interrompu le chapitre.»
Il y eut quelques instants de silence.
Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à double étage. Je trouvais à la figure de Knapwurst quelque chose de socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je réfléchissais au sort étrange de certains hommes:
«Voilà ce nain, me disais-je, cet être difformé, rabougri, exilé dans un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrière la plaque de l'âtre; voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades et des halali … le voilà qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne songeant qu'aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour de lui … que le printemps, l'été, l'hiver, passent et viennent regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant, chauffant, engourdissant la naturel…. Pendant que tant d'autres êtres se livrent aux entraînements de l'amour, de l'ambition, de l'avarice … espèrent … convoitent … désirent… lui n'espère rien, ne convoite, ne désire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux fixés sur un vieux parchemin, il rêve … il s'enthousiasme pour des choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existé … ce qui revient au même:—Hertzog a dit ceci… un tel suppose autre chose?— Et il est heureux!…. Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caractères latins, étrusques ou grecs. Il s'extasie, il se lèche les lèvres, comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'étend sur un grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance. Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'échelle, qu'on trouve l'application sévère de tes lois, l'accomplissement du devoir?»
Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine du poêle me pénétrait. Je me sentais renaître dans cette atmosphère enfumée de tabac et de résine odorante.
Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau la main sur l'in-folio:
«Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes!
—Comment cela, Monsieur Knapwurst?
—Le parchemin … le vieux parchemin, dit-il, j'aime ça! Ces vieux feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps écoulés, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles s'en vont … les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races fameuses?…. Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances, leurs antiques prétentions, leurs conquêtes accomplies … et depuis longtemps effacées?…. Queserait tout cela … sans ces parchemins? Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils n'avaient jamais été …, eux et tout ce qui les touchait de près ou de loin!…. Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses tombent et s'effacent…. Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!…. De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique … l'histoire … le chant du barde ou du minnesinger … le parchemin!»
II y eut un silence. Knapwurst reprit:
«Et dans ces temps lointains,—où les grands chevaliers allaient guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et quelquefois moins!—avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine, l'écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume pour fanon! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant:
«Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon à rien, il ne fait rien, ne perçoit point nos impôts et n'administre point nos domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing, nous sommes tout!» Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre à la poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures!
—Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les vieilles murailles de s'écrouler et de disparaître tout à fait.»
En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensée attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.
Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres!Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond.
J'en fus tout surpris.
«Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin?
—Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'étaient des livres du comte, mis au rebut; ils me tombèrent dans les mains … je les dévorai!…. Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck, m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'étonna: «Qui donc t'a appris le latin, Knapwurst?—Moi-même, Monseigneur.» Il me posa quelques questions. J'y répondis assez bien. «Parbleu! dit-il, Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste.» Et il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte, me voyant sur mon échelle, s'arrête un instant, et me demande: «Eh! que fais-tu donc là, Knapwurst?—Je lis les archives de la famille, Monseigneur.—Ah! et ça te réjouit?
—Beaucoup.—Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la gloire des Nideck?» Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je veux.
—C'est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst?
—Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en joignant les mains; il n'a qu'un défaut.
—Et lequel?
—De n'être pas assez ambitieux.
—Comment?
—Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck! l'une des plus illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'à vouloir … il serait ministre, ou feld-maréchal…. Eh bien! non; dès sa jeunesse, il s'est retiré de la politique;—sauf la campagne de France qu'il a faite à la tête d'un régiment qu'il avait levé à son compte,—sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l'agitation, simple, presque ignoré, ne s'inquiétant que de ses chasses.»
Ces détails m'intéressaient au plus haut point. La conversation prenait d'elle-même le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je résolus d'en profiter.
«Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?
—Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, dépourvu d'ambition, se présente dans une haute lignée, c'est un malheur. Il laisse déchoir sa race…. Je pourrais vous en citer bien des exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la perte des noms illustres.»
J'étais étonné; toutes mes suppositions sur l'existence passée du comte croulaient.
«Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des malheurs!….
—Lesquels?
—Il a perdu sa femme….
—Oui, vous avez raison … sa femme … un ange … il l'avait épousée par amour… C'était une Zâan … vieille et bonne noblesse d'Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui traîna cinq ans. Ah! tout fut épuisé pour la sauver; ils firent ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste là,—fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec émotion —vous comprenez … quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures font mal, aux changements de temps … et les vieilles douleurs aussi, vers le printemps, quand l'herbe croît sur les tombes … et en automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre…. Du reste, le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporté toute son affection sur sa fille.
—Ainsi ce mariage a toujours été heureux?
—Heureux! Il était une bénédiction pour tout le monde.»
Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un crime. Il fallait me rendre à l'évidence. Mais alors, cette scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à trahir leur passé, qu'était-ce donc?
Je m'y perdais!
Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai.
Alors, le froid glacial qui m'avait saisi était dissipé; je me sentais dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d'un nuage de fumée, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on écoute le duo du grillon et de la bûche qui siffle dans la flamme.
Nous restâmes bien un quart d'heure ainsi.
«Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille?» me hasardai-je à dire.
Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque hostile:
«Je sais, je sais!»
Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de nouveau, mais il ajouta d'un air ironique:
«Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop bas, pour qu'elle puisse jamais y monter.
—Sans doute, mais le fait est positif.
—Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal…. Une fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile réparait…. C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait pas plus enjoué, plus affectueux…. Cette jeune fille fait sa joie, son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter à cheval pour lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu'il aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un désir devant lui, de peur de ces folies…. Enfin, que puis-je vous dire?…. Le comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et le meilleur maître qu'on puisse souhaiter…. Les braconniers qui ravagent ses forêts … l'ancien comte Ludwig les aurait fait pendre sans miséricorde; lui, il les tolère, il en fait même des gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes au bout d'une corde … tandis qu'il est premier piqueur au château!»
Décidément, c'était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le front entre les mains et je rêvai longtemps.
Knapwurst, supposant que je dormais, s'était remis à sa lecture.
Le jour grisâtre pénétrait alors dans lacassine…. La lampe pâlissait…. On entendait de vagues rumeurs dans le château.
Tout à coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un devant les fenêtres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gédéon parut sur le seuil.
La pâleur de Sperver et l'éclat de son regard annonçaient de nouveaux événements; cependant il était calme et ne parut pas étonné de ma présence chez Knapwurst.
«Fritz, me dit-il d'un ton bref, je viens te chercher.»
Je me levai sans répondre et je le suivis.
A peine étions-nous sortis de lacassine, qu'il me prit par le bras, et m'entraîna vivement vers le château.
«Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant à mon oreille.
—Mademoiselle Odile!… serait-elle malade?
—Non, elle est tout à fait remise; mais il se passe quelque chose d'extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le comte près de rendre l'âme, je vais pour éveiller la comtesse; au moment de sonner, le coeur me manque: «Pourquoi l'attrister? me dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tôt; et puis l'éveiller au milieu de la nuit, si faible et déjà toute brisée par tant de secousses, ça suffirait pour la tuer du coup!» Je reste là dix minutes à réfléchir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre du comte, je regarde … personne! Ce n'est pas possible: un homme à l'agonie! Je cours dans le corridor comme un fou…. Rien! J'entre dans la grande galerie…. Rien! Alors, je perds la tête, et me voilà de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je sonne; elle paraît en criant: «Mon père est mort?—Non….—Il a disparu?—Oui, Madame…. J'étais sorti un instant…. Lorsque je suis rentré….—Et le docteur Fritz … où est-il?—Dans la tour de Hugues.—Dans la tour de Hugues!» Elle s'enveloppe de sa robe de chambre … prend la lampe et sort…. Moi, je reste. Un quart d'heure après, elle revient, les pieds tout couverts de neige … et pâle … pâle … enfin ça faisait pitié…. Elle pose sa lampe sur la cheminée, et me dit, en me regardant: «C'est vous qui avez installé le docteur dans la tour?—Oui, Madame.—Malheureux!… vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait….» Je voulais répondre. «Cela suffit … allez fermer toutes les portes … et couchez-vous…. Je veillerai moi-même…. Demain matin, vous irez prendre le docteur Fritz, chez Knapwurst, et vous me l'amènerez…. Pas de bruit! vous n'avez rien vu!… vous ne savez rien!»
—C'est tout, Sperver?»
Il inclina la tête gravement.
«Et le comte?
—Il est rentré…. Il va bien!»
Nous étions arrivés dans l'antichambre… Gédéon frappa doucement à la porte, puis il ouvrit, annonçant:
«Le docteur Fritz!»
Je fis un pas, j'étais en présence d'Odile … Sperver s'était retiré en fermant la porte.
Une impression étrange se produisit dans mon esprit à la vue de la jeune comtesse, pâle, debout, la main appuyée sur le dossier d'un fauteuil, les yeux brillant d'un éclat fébrile et vêtue d'une longue robe de velours noir.
Elle était calme et fière.
Je me sentis tout ému.
«Monsieur le docteur, dit-elle en m'indiquant un siège, veuillez vous asseoir, j'ai à vous entretenir d'une chose grave.»
J'obéis en silence.
Elle s'assit à son tour et parut se recueillir.
«La fatalité, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux bleus, la fatalité ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle des deux, vous a rendu témoin d'un mystère où se trouve engagé l'honneur de ma famille.»
Elle savait tout.
Je restai stupéfait.
«Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul….
—C'est inutile, fit-elle, je sais tout…. C'est affreux!»
Puis d'un accent à fendre l'âme:
«Mon père n'est point coupable!» cria-t-elle.
Je frémis, et les mains étendues:
«Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus belles, des plus noble? qu'il soit possible de rêver.»
Odile s'était levée à demi, comme pour protester contre toute pensée hostile à son père; en m'entendant le défendre moi-même, elle s'affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.
«Soyez béni, Monsieur, murmurait-elle, soyez béni; je serais morte à la pensée qu'un soupçon….
—Ah! Madame, qui pourrait prendre pour dos réalités les vaines illusions du somnambulisme?
—C'est vrai, Monsieur, je m'étais dit cela, mais les apparences … je craignais … pardonnez-moi … J'aurais dû me souvenir que le docteur Fritz est un honnête homme….
—De grâce, Madame, calmez-vous.
—Non, fit-elle, laissez-moi pleurer…. Ces larmes me soulagent … j'ai tant souffert depuis dix ans!… tant souffert!… Ce secret, si longtemps enfermé dans mon âme … il me tuait … j'en serais morte … comme ma mère!… Dieu m'a prise en pitié … il vous en a confié la moitié … Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi…»
Elle ne put continuer; les sanglots l'étouffaient.
Les natures fières et nerveuses sont ainsi faites. Après avoir vaincu la douleur, après l'avoir emprisonnée, enfouie et comme écrasée dans les profondeurs de l'âme, elles passent, sinon heureuses, du moins indifférentes au milieu de la foule, et l'oeil de l'observateur lui-même pourrait s'y tromper; mais vienne un choc subit, un déchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s'écroule, tout disparaît. L'ennemi vaincu se relève plus terrible qu'avant sa défaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs frémissements agitent le corps, et les sanglots soulèvent la poitrine, et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux, abondantes et pressées comme une pluie d'orage.
Telle était Odile!
Enfin, elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et, s'étant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les yeux fixés sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix lente et mélancolique:
«Quand je descends dans le passé, Monsieur…, quand je remonte jusqu'au premier de mes rêves, je vois ma mère!—c'était une femme grande, pâle et silencieuse … elle était jeune encore à l'époque dont je parle: elle avait trente ans à peine, et pourtant on lui en eût au moins donné cinquante!—Des cheveux blancs voilaient son front pensif. Ses joues amaigries, son profil sévère, ses lèvres toujours contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un de ces caractères étranges, où viennent se réfléchir la douleur et l'orgueil. Il n'y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille femme de trente ans … rien que sa taille droite et fière … ses yeux brillants … et sa voix douce et pure comme un rêve de l'enfance. Elle se promenait souvent des heures entières dans cette même salle … la tête penchée … Et moi … je courais … heureuse … oui … heureuse autour d'elle … ne sachant point … pauvre enfant … que ma mère était triste … ne comprenant pas ce qu'il y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides!… J'ignorais le passé… le présent pour moi … c'était la joie … et l'avenir … oh! l'avenir … c'étaient les jeux du lendemain!»
Odile sourit avec amertume et reprit: «Quelquefois, il m'arrivait, au milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse de ma mêre…. Elle s'arrêtait alors, baissait les yeux, et, me voyant à ses pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec un vague sourire, puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j'ai voulu chercher dans mon âme le souvenir des premières années … cette grande femme pâle m'est apparue comme l'image de la douleur. La voilà,—fit-elle en m'indiquant de la main un portrait suspendu au murla voilà telle que l'avait faite, non point la maladie, comme le croit mon père, mais ce terrible, et fatal secret…. Regardez!»
Je me retournai, et mon regard tombant tout à coup sur le portrait que m'indiquait la jeune fille, je me sentis frémir.
Imaginez une tête longue, pâle, maigre, empreinte de la froide rigidité de la mort, et par les orbites de cette tête, deux yeux noirs, fixes, ardents, d'une vitalité terrible, qui vous regardent!
Il y eut un instant de silence.
«Que cette femme a dû souffrir! me dis-je, et mon coeur se serra douloureusement.
—J'ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte, reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mystérieuse de la Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues…. Tout enfin, tout!—Elle ne doutait pas de mon père. Oh non! seulement, elle mourait lentement, comme je meurs moi-même.»
Je pris mon front dans mes mains … je pleurais!
«Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,—ma mère, que son énergie seule soutenait encore, était à la dernière extrémité.—C'était en hiver … je dormais; tout à coup une main nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre elle m'étreignait le bras, que je sentais pris comme dans un étau de glace. Sa robe était couverte de neige; un tremblement convulsif agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, à travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage: c'était ma mère! «Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi, il faut que tu saches tout!» Je m'habillai, tremblante de peur.
Alors, m'entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne ouverte. «Ton père va sortir de là, dit-elle, en m'indiquant la tour; il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir.» Et en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit voir la scène de l'Altenberg. «Regarde, enfant, criait-elle, il le faut; car moi … je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu veilleras ton père … seule … toute seule … entends-tu bien?.. Il y va de l'honneur de ta famille!»—Et nous revînmes.—Quinze jours après, Monsieur, ma mère mourut, me léguant son oeuvre à continuer, son exemple à suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement…. Au prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu désobéir à mon père, lui déchirer le coeur!—Me marier, c'était introduire l'étranger au milieu de nous. C'était trahir le secret de notre race. J'ai résisté! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du comte, et, sans la crise d'hier, qui a brisé mes forces et m'a empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule dépositaire du terrible secret!… Dieu en a décidé autrement: il a mis entre vos mains l'honneur de notre famille…. Je pourrais exiger de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit….
—Madame, m'écriai-je en me levant, je suis tout prêt….
—Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la probité suffît aux coeurs honnêtes…. Ce secret, vous le garderez, j'en suis sûre…. Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!… Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus … et voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire.»