Une seule chose pénible à voir, c'est ce grouillement de pantalons rouges, ces déserteurs de toutes armes: zouaves, lignards, mobiles, qui encombrent la place de la Mairie, couchés sur des bancs, vautrés au long des trottoirs, ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de huit jours... Au moment où je passe, un de ces malheureux, grimpé sur un arbre, harangue la foule en bégayant, au milieu des rires et des huées. Dans un coin de la place, un bataillon s'ébranle pour monter aux remparts:
«En avant!» crient les officiers en agitant leurs sabres. Les tambours battent la charge, et les bons miliciens, enflammés d'ardeur, s'élancent à l'assaut d'une longue rue déserte, au bout de laquelle on voit quelques poules qui s'effarent en criant.
...Tout en haut, dans une échappée de jardins verts et de pentes jaunâtres, c'est le moulin de la Galette transformé en poste militaire, des silhouettes de gardes nationaux, des tentes alignées, de petits bivouacs qui fument, tout cela se détachant net et fin, comme au fond d'une longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et l'ocre étincelant de la butte.
Une nuit de janvier, pendant le siège de Paris, j'étais sur la place de Nanterre, au milieu d'un bataillon de francs-tireurs. L'ennemi venait d'attaquer nos grand'gardes, et l'on s'armait en hâte pour aller à leur secours. Pendant que les hommes se numérotaient à tâtons, dans le vent, dans la neige, nous vîmes déboucher d'un coin de rue une patrouille, précédée d'un falot.
«Halte-là! Qui vive?
—Mobiles de 48», répondit une voix chevrotante.
C'étaient de tout petits bonshommes en manteaux courts, le képi sur l'oreille et l'allure jeunette. A deux pas, on les eût pris pour des enfants de troupe; mais quand le sergent s'approcha pouf se faire reconnaître, nos lanternes éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des yeux clignotants, une barbiche blanche. L'enfant de troupe avait cent ans. Les autres n'étaient guère plus jeunes. Avec cela l'accent de Paris, et un air casse-assiettes! De vieux gamins.
Arrivés de la veille aux avant-postes, les malheureux mobiles s'étaient égarés en faisant leur première patrouille. On les remit bien vite sur leur chemin:
«Dépêchez-vous, camarades; les Prussiens nous attaquent.
—Ah! ah!... les Prussiens nous attaquent», disaient les pauvres vieux tout affolés, et, faisant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit, avec leur falot qui dansait secoué par la fusillade...
Je ne saurais vous dire l'impression fantastique que me firent ces petits gnomes; ils paraissaient si vieux, si las, si éperdus! Ils avaient l'air de venir de si loin! Je me figurais une patrouille fantôme errant à travers champs depuis 1848, et cherchant son chemin depuis vingt-trois ans.
Les insurgés du faubourg Saint-Antoine m'ont rappelé cette apparition. J'ai trouvé là les anciens de 48, égarés éternels, vieillis mais incorrigibles, l'émeutier en cheveux blancs, et avec lui le vieux jeu de la bataille civile, la barricade classique à deux et à trois étages, le drapeau rouge flottant au sommet, les poses mélodramatiques sur la culasse des canons, les manches retroussées, les mines rébarbatives:
«Circulez, citoyens!» et tout de suite la baïonnette croisée...
Et quel train, quelle agitation dans ce grand faubourg de Babel! Du Trône à la Bastille, ce ne sont qu'alertes, prises d'armes, perquisitions, arrestations, clubs en plein vent, pèlerinages à la colonne, patrouillards en goguette qui ont perdu le mot d'ordre, chassepots qui partent tout seuls, ribaudes qu'on emmène au comité de la rue Bas-froid, et le rappel, et la générale, et le tocsin. Oh! le tocsin; s'en donnent-ils, ces enragés, de secouer leurs cloches! Dès que le jour tombe, les clochers deviennent fous et font danser leurs carillons comme des grelots de marottes. Il y a le tocsin de l'ivrogne, haletant, fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de hoquets et de défaillances. Le tocsin convaincu, féroce, à tours de bras, qui sonne, sonne jusqu'à ce que la corde casse; puis le tocsin mou, sans enthousiasme, dont les notes ensommeillées tombent lourdement, comme celles d'un couvre-feu...
Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affolement de cloches et de cervelles, une chose m'a frappé, c'est la tranquillité de la rue Lappe et des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il y a là comme une espèce de ghetto auvergnat, où les enfants du Cantal trafiquent paisiblement sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s'occuper de l'insurrection que si elle était à mille lieues. En passant, je voyais tous ces braves Rémonencq très affairés dans leurs boutiques noires. Les femmes charabiaient en tricotant sur la pierre de la porte, et les petits enfants se roulaient dans le milieu du passage, avec leurs cheveux crépus, tout pleins de limaille de fer.
Avant la guerre il y avait là un beau pont suspendu, deux hautes piles de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les horizons de la Seine avec cette apparence aérienne qui rend si beaux les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, lachaînepassait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée, sans même avoir besoin d'abaisser ses tuyaux; sur les côtés, on abritait les battoirs, les escabeaux des laveuses, et des petits bateaux de pêche retenus par des anneaux. Une allée de peupliers, tendue entre les prés comme un grand rideau vert agité à la fraîcheur de l'eau, conduisait au pont. C'était charmant...
Cette année, tout est changé. Les peupliers, toujours debout, mènent au vide. Il n'y a plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche du péage, à moitié détruite par la secousse, a l'air d'une ruine toute neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent tristement; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de l'eau, comme une grande épave surmontée d'un drapeau rouge pour avertir les mariniers, et tout ce que la Seine emporte d'herbes coupées, de planches moisies s'arrête là en un barrage tout plein de remous et de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose d'ouvert et qui sent le désastre. Pour achever d'attrister l'horizon, l'allée qui menait au pont s'est éclaircie. Tous ces beaux peupliers si touffus, dévorés jusqu'au faîte par les larves,—les arbres ont leurs invasions eux aussi,—étendent leurs branches sans bourgeons, amincies, déchiquetées; et dans la grande avenue, inutile et déserte, les gros papillons blancs volent lourdement...
En attendant que le pont soit reconstruit, on a installé près de là un bac, un de ces immenses radeaux où l'on embarque les voitures tout attélées, des chevaux de labour avec leur charrue et des vaches qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de l'eau. Les bêtes et les attelages tiennent le milieu; sur le côté, des passagers, des paysans, des enfants qui vont à l'école du bourg, des Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des longes de chevaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s'avance lentement. La Seine, si longue à traverser, paraît bien plus large qu'autrefois, et derrière les ruines du pont écroulé, entre ces deux rives presque étrangères l'une à l'autre, l'horizon s'agrandit avec une sorte de solennité triste.
Ce matin-là, j'étais arrivé de très bonne heure pour traverser l'eau. Il n'y avait encore personne sur la plage. La petite maison du passeur, un vieux wagon immobilisé dans le sable humide, était fermée, toute ruisselante de brouillard; dedans, on entendait des enfants qui toussaient.
«Ohé! Eugène!
—Voilà! voilà!» fit le passeur, qui arrivait en se traînant. C'est un beau marinier, encore assez jeune, mais il a servi comme artilleur dans la dernière guerre, et il en est revenu perclus de rhumatismes avec un éclat d'obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le brave homme sourit en me voyant: «Nous ne serons pas gênés, ce matin, monsieur.»
En effet, j'étais seul sur le bac; mais avant qu'il eût détaché son amarre, il nous arriva du monde. D'abord une grosse fermière aux yeux clairs, s'en allant au marché de Corbeil, avec deux grands paniers passés sous les bras, qui mettaient d'aplomb sa taille rustique, et la faisaient marcher ferme et droit; puis derrière elle, dans le chemin creux, d'autres voyageurs qu'on apercevait vaguement à travers la brume, et dont nous entendions les voix. C'était une voix de femme, douce, pleine de larmes:
«Oh! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir de la peine... Vous voyez qu'il travaille maintenant... Donnez-lui du temps pour payer... c'est tout ce qu'il demande.
—J'en ai assez donné, du temps... j'en donne plus», répondait une voix de vieux paysan, édentée et cruelle; «ça regarde l'huissier à cette heure. Il fera ce qu'il voudra... Ohé! Eugène!»
«C'est ce gueux de Chachignot, me dit le passeur à voix basse... Voilà! voilà!»
A ce moment, je vis arriver sur la plage un grand vieux, affublé d'une redingote de gros drap et d'un chapeau de soie, tout neuf, très haut de forme. Ce paysan hâlé, crevassé, dont les mains noueuses étaient déformées par la pioche, paraissait encore plus noir, plus brûlé, dans son vêtement de monsieur. Un front têtu, un grand nez crochu d'Indien apache, une bouche pincée, aux rides pleines de malice, lui donnaient une physionomie féroce oui allait bien avec ce nom de Chachignot.
«Allons, Eugène, vite en route», fit-il en sautant dans le bac, et sa voix tremblait de colère. La fermière s'approcha de lui pendant que le passeur démarrait: «A qui en avez-vous donc, père Chachignot?
—Tiens! c'est toi, la Blanche?... M'en parle pas... Je suis furieux... c'est ces canailles de Mazilier!» Et il montrait du poing une petite ombre chétive, qui remontait le chemin creux en sanglotant.
«—Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces gens-là?
—Ils m'ont fait qu'ils me doivent quatre termes et tout mon vin, et que je ne peux pas en avoir un sou!... Aussi je vas chez l'huissier de ce pas, pour faire flanquer tous ces gueux-là dans la rue.
—C'est pourtant un brave homme ce Mazilier. Il n'y a peut-être pas de sa faute s'il ne vous paye pas... Il y en a tant qui ont perdu pendant cette guerre.»
Le vieux paysan eut une explosion:
«C'esteun' bête!... Il pouvait faire sa fortune avec les Prussiens, C'est lui qui n'a pas voulu... Du jour qu'ils sont arrivés, il a fermé son cabaret et décroché son enseigne... Les autres cafetiers ont fait des affaires d'or pendant la guerre; lui n'a pas seulement vendu pour un sou... Pis que cela. Il s'est fait mettre en prison avec ses insolences... C'esteun' bête, que je te dis... Est-ce que ça le regardait, lui, toutes ces histoires! Est-ce qu'il était militaire!... Il n'avait qu'à fournir du vin et de l'eau-de-vie à la pratique; maintenant il pourrait me payer... Canaille, va! je t'apprendrai à faire le patriote!»
Et, rouge d'indignation, il se démenait dans sa grande redingote, avec les gestes balourds des gens de campagne habitués au bourgeron.
A mesure qu'il parlait, les yeux clairs de la fermière, tout à l'heure si pleins de compassion pour les Mazilier, devenaient secs, presque méprisants. C'était une paysanne, elle aussi, et ces gens-là n'estiment guère ceux qui refusent de gagner de l'argent. D'abord elle disait: « C'est ben malheureux pour la femme», puis un moment après: «Ça! c'est vrai... Il ne faut pas tourner le dos à la chance...» Sa conclusion fut: «Vous avez raison, mon vieux père, quand on doit, il faut payer.» Chachignot, lui, répétait toujours entre ses dents serrées:
«C'esteun' bête... C'esteun' bête...»
Le passeur, qui les écoutait tout en manœuvrant sa perche le long du bac, crut devoir s'en mêler:
«Ne faites donc pas le méchant comme ça, père Chachignot... A quoi ça vous servira-t-il d'aller chez l'huissier?... Vous serez bien avancé quand vous aurez fait vendre ces pauvres gens. Attendez donc encore un peu, puisque vous en avez le moyen.»
Le vieux se retourna comme si on l'avait mordu:
«Je te conseille de parler, toi, propre à rien! Tu en es encore un de ces patriotes... Si ça ne fait pas pitié! Cinq enfants, pas le sou, et ça s'en va s'amuser à tirer des coups de canon sans y être forcé... Et je vous demande un peu, monsieur (je crois qu'il s'adressait à moi, le misérable!), à quoi tout ça nous a servi? Lui, par exemple, il y a gagné de s'être fait casser la figure, de perdre une bonne place qu'il avait... Et maintenant le voilà logé comme un bohémien, dans une baraque à tous les vents avec ses enfants qui prennent du mal, et sa femme qui s'éreinte à lessiver... C'est-il paseun' bête, celui-là aussi?»
Le passeur eut un éclair de colère, et au milieu de sa figure blême je vis sa balafre se creuser profonde et blanche; mais il eut la force de se contenir et passa sa rage sur la perche, qu'il enfonça dans le sable jusqu'à la tordre. Un mot de trop pouvait lui faire perdre encore cette place; car M. Chachignot a de l'autorité dans le pays:
Il est du conseil municipal.
Le régiment était en bataille sur un talus du chemin de fer, et servait de cible à toute l'armée prussienne massée en face, sous le bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient: «Couchez-vous!...» mais personne ne voulait obéir, et le fier régiment restait debout, groupé autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, cette masse d'hommes, tourmentée, enveloppée d'une fumée confuse, avait l'air d'un troupeau surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d'un orage formidable.
C'est qu'il en pleuvait du fer sur ce talus! On n'entendait que le crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant dans le fossé, et les balles qui vibraient longuement d'un bout à l'autre du champ de bataille, comme les cordes tendues d'un instrument sinistre et retentissant. De temps en temps le drapeau qui se dressait au-dessus des têtes, agité au vent de la mitraille, sombrait dans la fumée: alors une voix s'élevait grave et fière, dominant la fusillade, les râles, les jurons des blessés: «Au drapeau, mes enfants, au drapeau!...» Aussitôt un officier s'élançait vague comme une ombre dans ce brouillard rouge, et l'héroïque enseigne, redevenue vivante, planait encore au-dessus de la bataille.
Vingt-deux fois elle tomba!... Vingt-deux fois sa hampe encore tiède, échappée à une main mourante, fut saisie, redressée; et lorsqu'au soleil couché, ce qui restait du régiment—â peine une poignée d'hommes—battit lentement en retraite, le drapeau n'était plus qu'une guenille aux mains du sergent Hormis, le vingt-troisième porte-drapeau de la journée.
Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques, qui savait à peine signer son nom, et avait mis vingt ans à gagner ses galons de sous-officier. Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout l'abrutissement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce dos voûté par le sac, cette allure inconsciente de troupier dans le rang. Avec cela il était un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau, on n'a pas besoin d'éloquence. Le soir même de la bataille, son colonel lui dit: «Tu as le drapeau, mon brave; eh bien, garde-le.» Et sur sa pauvre capote de campagne, déjà toute passée à la pluie et au feu, la cantinière surfila tout de suite un liséré d'or de sous-lieutenant.
Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humilité. Du coup la taille du vieux troupier se redressa. Ce pauvre être habitué à marcher courbé, les yeux à terre, eut désormais une figure fière, le regard toujours levé pour voir flotter ce lambeau d'étoffe et le maintenir bien droit, bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la déroute.
Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hornus les jours de bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à deux mains, bien affermie dans son étui de cuir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme un prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sacré. Toute sa vie, toute sa force était dans ses doigts crispés autour de ce beau haillon doré sur lequel se ruaient les balles, et dans ses yeux pleins de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de dire: «Essayez donc de venir me le prendre!...»
Personne ne l'essaya, pas même la mort. Après Borny, après Gravelotte, les batailles les plus meurtrières, le drapeau s'en allait de partout, haché, troué, transparent de blessures; mais c'était toujours le vieil Hornus qui le portait.
Puis septembre arriva, l'armée sous Metz, le blocus, et cette longue halte dans la boue où les canons se rouillaient, où les premières troupes du monde, démoralisées par l'inaction, le manque de vivres, de nouvelles, mouraient de fièvre et d'ennui au pied de leurs faisceaux. Ni chefs ni soldats, personne ne croyait plus; seul, Hornus avait encore confiance. Sa loque tricolore lui tenait heu de tout, et tant qu'il la sentait là, il lui semblait que rien n'était perdu. Malheureusement, comme on ne se battait plus, le colonel gardait le drapeau chez lui dans un des faubourgs de Metz; et le brave Hornus était à peu près comme une mère qui a son enfant en nourrice. Il y pensait sans cesse. Alors, quand l'ennui le tenait trop fort, il s'en allait à Metz tout d'une course, et rien que de l'avoir vu toujours à la même place, bien tranquille contre le mur, il s'en revenait plein de courage, de patience, rapportant, sous sa tente trempée, des rêves de bataille, de marche en avant, avec les trois couleurs toutes grandes déployées flottant là-bas sur les tranchées prussiennes.
Un ordre du jour du maréchal Bazaine fit crouler ces illusions. Un matin, Hornus, en s'éveillant, vit tout le camp en rumeur, les soldats par groupes, très animés, s'excitant, avec des cris de rage, des poings levés tous du même côté de la ville, comme si leur colère désignait un coupable. On criait: «Enlevons-le!... Qu'on le fusille!...» Et les officiers laissaient dire... Ils marchaient à l'écart, la tête basse, comme s'ils avaient eu honte devant leurs hommes. C'était honteux, en effet. On venait de lire à cent cinquante mille soldats, bien armés, encore valides, l'ordre du maréchal qui les livrait à l'ennemi sans combat.
«Et les drapeaux?» demanda Hornus en pâlissant... Les drapeaux étaient livrés avec le reste, avec les fusils, ce qui restait des équipages, tout...
«To... To... Tonnerre de Dieu!... bégaya le pauvre homme. Ils n'auront toujours pas le mien...» et il se mit à courir du côté de la ville.
Là aussi il y avait une grande animation. Gardes nationaux, bourgeois, gardes mobiles criaient, s'agitaient. Des députations passaient, frémissantes, se rendant chez le maréchal. Hornus, lui, ne voyait rien, n'entendait rien. Il parlait seul, tout en remontant la rue du Faubourg.
«M'enlever mon drapeau!... Allons donc! Est-ce que c'est possible? Est-ce qu'on a le droit? Qu'il donne aux Prussiens ce qui est à lui, ses carrosses dorés, et sa belle vaisselle plate rapportée de Mexico! Mais ça, c'est à moi... C'est mon honneur. Je défends qu'on y touche.»
Tous ces bouts de phrase étaient hachés par la course et sa parole bègue; mais au fond il avait son idée, le vieux! Une idée bien nette, bien arrêtée: prendre le drapeau, l'emporter au milieu du régiment, et passer sur le ventre des Prussiens avec tous ceux qui voudraient le suivre.
Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même entrer. Le colonel, furieux lui aussi, ne voulait voir personne... mais Hornus ne l'entendait pas ainsi.
Il jurait, criait, bousculait le planton: «Mon drapeau... je veux mon drapeau...» A la fin une fenêtre s'ouvrit:
«C'est toi, Hornus?
—Oui, mon colonel, je...
—Tous les drapeaux sont à l'Arsenal..., tu n'as qu'à y aller, on te donnera un reçu...
—Un reçu?... Pourquoi faire?...
—C'est l'ordre du maréchal...
—Mais, colonel...
—«F...-moi la paix!...» et la fenêtre se referma.
Le vieil Hornus chancelait comme un homme ivre.
«Un reçu..., un reçu...», répétait-il machinalement... Enfin il se remit à marcher, ne comprenant plus qu'une chose, c'est que le drapeau était à l'Arsenal et qu'il fallait le ravoir à tout prix.
Les portes de l'Arsenal étaient toutes grandes ouvertes pour laisser passer les fourgons prussiens qui attendaient rangés dans la cour. Hornus en entrant eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux étaient là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silencieux; et ces voitures sombres sous la pluie, ces hommes groupés derrière, la tête nue: on aurait dit un enterrement.
Dans un coin, tous les drapeaux de l'armée de Bazaine s'entassaient, confondus sur le pavé boueux. Rien n'était plus triste que ces lambeaux de soie voyante, ces débris de franges d'or et de hampes ouvragées, tout cet attirail glorieux jeté par terre, souillé de pluie et de boue. Un officier d'administration les prenait un à un, et, à l'appel de son régiment, chaque porte-enseigne s'avançait pour chercher un reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens surveillaient le chargement.
Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glorieuses, déployant vos déchirures, balayant le pavé tristement comme des oiseaux aux ailes cassées! Vous vous en alliez avec la honte des belles choses souillées, et chacune de vous emportait un peu de la France. Le soleil des longues marches restait entre vos plis passés. Dans les marques des balles vous gardiez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard sous l'étendard visé...
«Hornus, c'est à toi... On t'appelle... va chercher ton reçu...»
Il s'agissait bien de reçu!
Le drapeau était là devant lui. C'était bien le sien, le plus beau, le plus mutilé de tous... Et en le revoyant il croyait être encore là-haut sur le talus. Il entendait chanter les balles, les gamelles fracassées et la voix du colonel: «Au drapeau, mes enfants!...» Puis ses vingt-deux camarades par terre, et lui vingt-troisième se précipitant à son tour pour relever, soutenir le pauvre drapeau qui chancelait faute de bras. Ah! ce jour-là il avait juré de le défendre, de le garder jusqu'à la mort. Et maintenant...
De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta à la tête. Ivre, éperdu, il s'élança sur l'officier prussien, lui arracha son enseigne bien-aimée qu'il saisit à pleines mains; puis il essaya de l'élever encore, bien haut, bien droit en criant: «Au dra...» mais sa voix s'arrêta au fond de sa gorge. Il sentit la hampe trembler, glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air de mort qui pèse si lourdement sur les villes rendues, les drapeaux ne pouvaient plus flotter, rien de fier ne pouvait plus vivre... Et le vieil Hornus tomba foudroyé.
C'est un dimanche d'août en wagon, dans tout le commencement de ce qu'on appelait alors l'incident hispano-prussien, que je le rencontrai pour la première fois. Je ne l'avais jamais vu, et pourtant je le reconnus tout de suite. Grand, sec, grisonnant, le visage enflammé, le nez en bec de buse, des yeux ronds, toujours en colère, qui ne se faisaient aimables que pour le monsieur décoré du coin; le front bas, étroit, obstiné, un de ces fronts où la même pensée, travaillant sans cesse à la même place, a fini par creuser une seule ride très profonde, quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par-dessus tout, la terrible façon dont il roulait lesrren parlant de la «Frrance» et du «drapeau frrançais...» Je me dis: «Voilà Chauvin!»
C'était Chauvin en effet, et Chauvin dans son beau, déclamant, gesticulant, souffletant la Prusse avec son journal, entrant à Berlin, la canne haute, ivre, sourd, aveugle, fou furieux. Pas d'atermoiement, pas de conciliation possible. La guerre! il lui fallait la guerre à tout prix!
«Et si nous ne sommes pas prêts, Chauvin?...
—Monsieur, les Français sont toujours prêts!...» répondait Chauvin en se redressant, et sous sa moustache hérissée, lesrrse précipitaient à faire trembler les vitres... Irritant et sot personnage! Comme je compris toutes les moqueries, toutes les chansons qui vieillissent autour de son nom et lui ont fait une célébrité ridicule!
Après cette première rencontre, je m'étais bien juré de le fuir; mais une fatalité singulière le mit presque constamment sur mon chemin. D'abord au Sénat, le jour où M. de Grammont vint annoncer solennellement à nos pères conscrits que la guerre était déclarée. Au milieu de toutes ces acclamations chevrotantes, un formidable cri de «Vive la France!» partit des tribunes, et j'aperçus là-haut, dans les frises, les grands bras de Chauvin qui s'agitaient. Quelque temps après, je le retrouvai à l'Opéra, debout dans la loge de Girardin, demandant leRhin allemand, et criant aux chanteurs qui ne le savaient pas encore: «Il faudra donc plus de temps pour l'apprendre que pour le prendre!...»
Bientôt ce fut comme une obsession. Partout à l'angle des rues, des boulevards, toujours perché sur un banc, sur une table, cet absurde Chauvin m'apparaissait au milieu des tambours, des drapeaux flottants, desMarseillaises, distribuant des cigares aux soldats qui partaient, acclamant les ambulances, dominant la foule de toute sa tête enflammée, et si bruyant, si ronflant, si envahissant, qu'on aurait dit qu'il y avait six cent mille Chauvins dans Paris. Vraiment c'était à s'enfermer chez soi, à clore portes et fenêtres pour échapper à cette vision insupportable ...
Mais le moyen de tenir en place après Wissembourg, Forbach et toute la série de désastres qui nous faisaient de ce triste mois d'août comme un long cauchemar à peine interrompu, cauchemar d'été fiévreux et lourd! Comment ne pas se mêler à cette inquiétude vivante qui courait aux nouvelles et aux affiches, promenant toute la nuit sous les becs de gaz des visages effarés, bouleversés? Ces soirs-là encore, je rencontrai Chauvin. Il allait sur les boulevards, de groupe en groupe, pérorait au milieu de la foule silencieuse, plein d'espoir, de bonnes nouvelles, sûr du succès, malgré tout, vous répétant vingt fois de suite que «les cuirassiers blancs de Bismarck avaient été écrasés jusqu'au dernier...»
Chose singulière! Déjà Chauvin ne me semblait plus si ridicule. Je ne croyais pas un mot de ce qu'il disait, mais c'est égal, cela me faisait plaisir de l'entendre. Avec tout son aveuglement, sa folie d'orgueil, son ignorance, on sentait dans ce diable d'homme une force vive et tenace, comme une flamme intérieure qui vous réchauffait le cœur.
Nous en eûmes bien besoin de cette flamme pendant les longs mois du siège, et ce terrible hiver de pain de chien, de viande de cheval. Tous les Parisiens sont là pour le dire: sans Chauvin, Paris n'aurait pas tenu huit jours. Dès le commencement, Trochu disait: «Ils entreront quand ils voudront.»
«Ils n'entreront pas», disait Chauvin. Chauvin avait la foi, Trochu ne l'avait pas. Chauvin croyait à tout, lui, il croyait aux plans notariés, à Bazaine, aux sorties; toutes les nuits il entendait le canon de Chanzy du côté d'Étampes, les tirailleurs de Faidherbe derrière Enghien, et ce qu'il y a de plus fort, c'est que nous les entendions, nous aussi, tellement l'âme de ce jocrisse héroïque avait fini par se répandre en nous.
Brave Chauvin!
C'est toujours lui qui, le premier, apercevait dans le ciel jaune et bas, rempli de neige, la petite aile blanche des pigeons. Quand Gambetta nous envoyait une de ses éloquentes tarasconnades, c'est Chauvin qui, de sa voix retentissante, la déclamait à la porte des mairies. Par les dures nuits de décembre, quand les longues queues grelottantes se morfondaient devant les boucheries, Chauvin prenait bravement la file; et grâce à lui tous ces affamés trouvaient encore la force de rire, de chanter, de danser des rondes dans la neige...
Le, lon, la, laissez-les passer, les Prussiens dans la Lorraine, entonnait Chauvin, et les galoches claquaient en mesure, et sous les capelines de laine les pauvres figures pâlies avaient pour une minute des couleurs de santé. Hélas! tout cela ne servit de rien. Un soir, en passant devant la rue Drouot, je vis une foule anxieuse se presser en silence autour de la mairie, et j'entendis dans ce grand Paris sans voitures, sans lumières, la voix de Chauvin qui se gonflait solennellement: «Nous occupons les hauteurs de Montretout.» Huit jours après, c'était la fin.
A partir de ce moment, Chauvin ne m'apparut plus qu'à de longs intervalles. Deux ou trois fois je l'aperçus sur le boulevard, gesticulant, parlant de la revanche,—encore unrà faire vibrer; mais personne ne l'écoutait plus. Paris gandin languissait de retourner à ses plaisirs, Paris ouvrier a ses colères, et le pauvre Chauvin avait beau faire ses grands bras, les groupes, au lieu de se serrer, se dispersaient à son approche.
«Gêneur», disaient les uns.
«Mouchard!» disaient les autres... Puis, les jours d'émeute arrivèrent, le drapeau rouge, la Commune, Paris au pouvoir des nègres. Chauvin, devenu suspect, ne put plus sortir de chez lui. Pourtant, le fameux jour du déboulonnage, il devait être là, dans un coin de la place Vendôme. On le devinait au milieu de la foule. Les voyous l'insultaient sans le voir.
«Ohé, Chauvin!...» criaient-ils; et lorsque la colonne tomba, des officiers prussiens, qui buvaient du champagne à une fenêtre de l'état-major, levèrent leurs verres en ricanant: «Ah! ah! ah! Mossié Chaufin.»
Jusqu'au 23 mai, Chauvin ne donna plus signe de vie. Blotti au fond d'une cave, le malheureux se désespérait d'entendre les obus français siffler sur les toits de Paris. Un jour enfin, entre deux canonnades, il se hasarda à mettre le pied dehors. La rue était déserte et comme agrandie. D'un côté, la barricade se dressait menaçante avec ses canons et son drapeau rouge, à l'autre bout deux petits chasseurs de Vincennes s'avançaient en rasant le mur, courbés, le fusil en avant: les troupes de Versailles venaient d'entrer dans Paris...
Le cœur de Chauvin bondit: «Vive la France!» cria-t-il en s'élançant au-devant des soldats. Sa voix mourut dans une double fusillade. Par un sinistre malentendu, l'infortuné s'était trouvé pris entre ces deux haines qui le tuèrent en se visant. On le vit rouler au milieu de la chaussée dépavée, et il resta là, pendant deux jours, les bras étendus, la face inerte.
Ainsi mourut Chauvin, victime de nos guerres civiles. C'était le dernier Français.
J'ai fait, il y a quelques années, un voyage en Alsace qui est un de mes meilleurs souvenirs. Non pas cet insipide voyage en chemin de fer dont on ne garde rien que des visions de pays découpé par des rails et des fils télégraphiques, mais un voyage à pied, le sac sur le dos, avec un bâton bien solide et un compagnon pas trop causeur... La belle façon de voyager, et comme tout ce qu'on a vu ainsi vous reste bien!
Maintenant surtout que l'Alsace est murée, il me revient de ce pays perdu toutes mes impressions d'autrefois avec cette saveur d'imprévu des longues courses dans une campagne admirable, où les bois se lèvent comme de grand rideaux verts sur des villages paisibles, inondés de soleil, où l'on voit à un tournant de montagne les clochers, les usines traversées de ruisseaux, les scieries, les moulins, la note éclatante d'un costume inconnu sortir tout à coup des fraîcheurs vertes de la plaine... Tous les matins, au petit jour, nous étions sur pied.
«Mossié!... Mossié!... c'est quatre heures!» nous criait le garçon d'auberge. Vite, on sautait du lit, et, le sac bouclé, on descendait à tâtons le petit escalier de bois résonnant et fragile. En bas, avant de partir, nous prenions un verre de kirsch dans ces grandes cuisines d'hôtellerie où le feu s'allume de bonne heure, avec ces frissonnements de sarments qui font rêver de brouillards et de vitres humides. Puis en route!
C'était dur au premier moment. A cette heure-là, toutes les fatigues de la veille vous reviennent. Il y a encore du sommeil dans les yeux et dans l'air. Peu à peu cependant la rosée froide se dissipe, la brume s'évapore au soleil... On va, on marche... Quand la chaleur devenait trop lourde, nous nous arrêtions pour déjeuner près d'une source, d'un ruisseau, et l'on s'endormait dans les herbes au bruit de l'eau courante pour être éveillé par l'élan d'un gros bourdon qui vous frôlait en vibrant comme une balle ... La chaleur tombée, on se remettait en route. Bientôt le soleil baissait, et à mesure le chemin semblait se raccourcir. On cherchait un but, un asile, et l'on se couchait harassé soit dans un lit d'auberge, soit dans une grange ouverte, ou bien au pied d'une meule, à la belle étoile, parmi des murmures d'oiseaux, des fourmillements d'insectes sous les feuilles, des bonds légers, des vols silencieux, tous ces bruits de la nuit qui dans la grande fatigue semblent des commencements de rêve...
Comment s'appelaient-ils tous ces jolis villages alsaciens que nous rencontrions espacés au bord des routes? Je ne me rappelle plus aucun nom maintenant, mais ils se ressemblent tous si bien, surtout dans le Haut-Rhin, qu'après en avoir tant traversé à différentes heures, il me semble que je n'en ai vu qu'un: la grande rue, les petits vitraux encadrés de plomb, enguirlandés de houblon et de roses, les portes à claire-voie où les vieux s'appuyaient en fumant leurs grosses pipes, où les femmes se penchaient pour appeler les enfants sur la route... Le matin, quand nous passions, tout cela dormait. A peine entendions-nous remuer la paille des étables ou le souffle haletant des chiens sous les portes. Deux lieues plus loin, le village s'éveillait. Il y avait un bruit de volets ouverts, de seaux heurtés, de ruisseaux emplis; lourdement les vaches allaient à l'abreuvoir en chassant les mouches avec leurs longues queues. Plus loin encore, c'était toujours le même village, mais avec le grand silence des après-midi d'été, rien qu'un bourdonnement d'abeilles qui montaient en suivant les branches grimpantes jusqu'au faîte des chalets, et la mélopée traînante de l'école. Parfois, tout au bout du pays, un petit coin non plus de village, mais de province, une maison blanche à deux étages avec une plaque d'assurance toute neuve et reluisante, des panonceaux de notaire ou une sonnette de médecin. En passant on entendait une valse au piano, un air un peu vieilli tombant des persiennes vertes sur la route ensoleillée. Plus tard, au crépuscule, les bestiaux rentraient, on revenait des filatures. Beaucoup de bruit, de mouvement. Tout le monde sur les portes, des bandes de petits blondins dans la rue, et les vitres allumées par un grand rayon du couchant, venu on ne sait d'où...
Ce que je me rappelle encore avec bonheur, c'est le village alsacien, le dimanche matin, à l'heure des offices: les rues désertes, les maisons vides avec quelques vieux qui se chauffent au soleil devant leur porte; l'église pleine, les vitraux colorés par ces jolis tons mourants et roses qu'ont les cierges au grand jour, le plain-chant entendu par bouffées au passage, et un enfant de chœur en soutane écarlate traversant lestement la place, tête nue, l'encensoir à la main, pour aller chercher du feu chez le boulanger...
Quelquefois aussi nous restions des journées entières sans entrer dans un village. Nous cherchions les taillis, les chemins couverts, ces petits bois grêles qui bordent le Rhin et où sa belle eau verte vient se perdre dans des coins de marécage tout bourdonnant d'insectes. De loin en loin, à travers le mince réseau des branches, le grand fleuve nous apparaissait chargé de radeaux, de barques toutes pleines d'herbages coupés dans les îles, et qui semblaient elles-mêmes de petites îles éparpillées, emportées par le courant. Puis c'était le canal du Rhône au Rhin avec sa longue bordure de peupliers joignant leurs pointes vertes dans cette eau familière et comme privée, emprisonnée d'étroites rives. Çà et là sur la berge une cabane d'éclusier, des enfants courant pieds nus sur les barres de l'écluse, et, dans les jaillissements d'écume, de grands trains de bois qui s'avançaient lentement en tenant toute la largeur du canal.
Après, quand nous avions assez de zigzags et de flâneries, nous reprenions la grande route droite et blanche, plantée de noyers aux ombres fraîches et qui monte vers Bâle, la chaîne des Vosges à sa droite, le Schwartzwald de l'autre côté.
Oh! par les lourds soleils de juillet, les bonnes haltes que j'ai faites au bord de ce chemin de Bâle, couché de tout mon long dans l'herbe sèche des fossés, avec les perdrix qui s'appelaient d'un champ à l'autre et la grande route qui faisait son train mélancolique au-dessus de nos têtes. C'était un juron de roulier, un grelot, un bruit d'essieu, le pic d'un casseur de pierres, le galop pressé d'un gendarme effarant un grand troupeau d'oies en marches, des colporteurs harassés sous leur balle, et le facteur en blouse bleue passementée de rouge quittant tout à coup le grand chemin pour s'enfiler dans une petite traverse bordée de haies sauvages, où l'on sentait un hameau, une ferme, une vie isolée tout au bout...
Et ces jolis imprévus du voyage à pied, les raccourcis qui allongent, les sentiers trompeurs que font les roues des charrettes, les piétinements des chevaux, et qui vous conduisent au beau milieu d'un champ, les portes sourdes qui ne veulent pas s'ouvrir, les auberges pleines, et l'averse, cette bonne averse des jours d'été, si vite évaporée dans l'air chaud, qui fait fumer les plaines, la laine des troupeaux et jusqu'à la houppelande du berger.
Je me souviens d'un orage terrible qui nous surprit ainsi à travers bois en descendant du Ballon d'Alsace. Quand nous quittâmes l'auberge d'en haut, les nuages étaient au-dessous de nous. Quelques sapins les dépassaient du faite; mais à mesure que nous descendions, nous entrions positivement dans le vent, dans la pluie, dans la grêle. Bientôt nous fûmes pris, enlacés dans un réseau d'éclairs. Tout près de nous un sapin roula foudroyé, et tandis que nous dégringolions un petit chemin deschlitage, nous vîmes à travers un voile d'eau ruisselante un groupe de petites filles abritées dans un creux de roches. Épeurées, serrées les unes contre les autres, elles tenaient à pleines mains leurs tabliers d'indienne et de petits paniers d'osier remplis demirtillesnoires, fraîches cueillies. Les fruits luisaient avec des points de lumière, et les petits yeux noirs qui nous regardaient du fond du rocher ressemblaient aussi à des mirtilles mouillées. Ce grand sapin étendu sur la pente, ces coups de tonnerre, ces petits coureurs de forêts déguenillés et charmants, on aurait dit un conte du chanoine Schmidt...
Mais aussi quelle bonne flambée en arrivant à Rougegoutte! Quel beau feu de foyer pour sécher nos hardes, pendant que l'omelette sautait dans la flamme, l'inimitable omelette d'Alsace craquante et dorée comme un gâteau.
C'est le lendemain de cet orage que je vis une chose saisissante:
Sur le chemin de Dannemarie, à un tournant de haie, un champ de blé magnifique, saccagé, fauché, raviné par la pluie et la grêle, croisait par terre dans tous les sens ses tiges brisées. Les épis lourds et mûrs s'égrenaient dans la boue, et des volées de petits oiseaux s'abattaient sur cette moisson perdue, sautant dans ces ravins de paille humide et faisant voler le blé tout autour. En plein soleil, sous le ciel pur, c'était sinistre, ce pillage... Debout devant son champ ruiné, un grand paysan long, voûté, vêtu à la mode de la vieille Alsace, regardait cela silencieusement. Il y avait une vraie douleur sur sa figure, mais en même temps quelque chose de résigné et de calme, je ne sais quel espoir vague, comme s'il s'était dit que sous les épis couchés sa terre lui restait toujours, vivante, fertile, fidèle, et que, tant que la terre est là, il ne faut pas désespérer.
Je ne peux pas me rappeler sans sourire le désenchantement que j'ai eu en mettant le pied pour la première fois dans un caravansérail d'Algérie. Ce joli mot de caravansérail, que traverse comme un éblouissement tout l'Orient féerique desMille et une Nuits, avait dressé dans mon imagination des enfilades de galeries découpées en ogives, des cours mauresques plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un mince filet d'eau s'égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux de faïence émaillée; tout autour, des voyageurs en babouches, étendus sur des nattes, fumaient leurs pipes à l'ombre des terrasses, et de cette halte montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde de musc, de cuir brûlé, d'essence de rose et de tabac doré...
Les mots sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du caravansérail que je m'imaginais, je trouvai une ancienne auberge de l'île-de-France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers, relai de poste, avec sa branche de houx, son banc de pierre à côté du portail, et tout un monde de cours, de hangars, de granges, d'écuries.
Il y avait loin de là à mon rêve desMille et une Nuits; pourtant cette première désillusion passée, je sentis bien vite le charme et le pittoresque de cette hôtellerie franque perdue, à cent lieues d'Alger, au milieu d'une immense plaine qu'horizonnait un fond de petites collines pressées et bleues comme des vagues. D'un côté, l'Orient pastoral, des champs de maïs, une rivière bordée de lauriers-roses, la coupole blanche de quelque vieux tombeau; de l'autre, la grand'route, apportant dans ce paysage de l'Ancien Testament le bruit, l'animation de la vie européenne. C'est ce mélange d'Orient et d'Occident, ce bouquet d'Algérie moderne, qui donnait au caravansérail de madame Schontz une physionomie si amusante, si originale.
Je vois encore la diligence de Tlemcen entrant dans cette grande cour, au milieu des chameaux accroupis, tout chargés de bournous et d'œufs d'autruche. Sous les hangars, des nègres font leur kousskouss, des colons déballent une charrue modèle, des Maltais jouent aux cartes sur une mesure à blé. Les voyageurs descendent, on change de chevaux; la cour est encombrée. C'est un spahi à manteau rouge qui fait la fantasia pour les filles de l'auberge, deux gendarmes arrêtés devant la cuisine, buvant un coup sans quitter l'étrier; dans un coin, des juifs algériens en bas bleus, en casquette, qui dorment sur des ballots de laine, en attendant l'ouverture du marché; car deux fois par semaine un grand marché arabe se tenait sous les murs du caravansérail.
Ces jours-là, en ouvrant ma fenêtre le matin, j'avais en face de moi un fouillis de petites tentes, une houle bruyante et colorée où les chéchias rouges des Kabyles éclataient comme des coquelicots dans un champ, et c'était jusqu'au soir des cris, des disputes, un fourmillement de silhouettes au soleil. Au jour tombant, les tentes se pliaient; hommes, chevaux, tout disparaissait, s'en allait avec la lumière, comme un de ces petits mondes tourbillonnants que le soleil emporte dans ses rayons. Le plateau restait nu, la plaine redevenait silencieuse, et le crépuscule d'Orient passait dans l'air avec ses teintes irisées et fugitives comme des bulles de savon... Pendant dix minutes, tout l'espace était rose. Il y avait, je me rappelle, à la porte du caravansérail, un vieux puits si bien enveloppé dans ces lueurs du couchant, que sa margelle usée semblait de marbre rose; le seau ramenait de la flamme, la corde ruisselait de gouttes de feu...
Peu à peu cette belle couleur de rubis s'éteignait, passait à la mélancolie du lilas. Puis le lilas lui-même s'étalait en s'assombrissant. Un bruissement confus courait jusqu'au bout de l'immense plaine; et tout à coup, dans le noir, dans le silence, éclatait la musique sauvage des nuits d'Afrique, clameurs éperdues des cigognes, aboiements des chacals et des hyènes, et de loin en loin un mugissement sourd, presque solennel, qui faisait frissonner les chevaux dans les écuries, les chameaux sous les hangars des cours...
Oh! comme cela semblait bon, en sortant tout transi de ces flots d'ombre, de descendre dans la salle à manger du caravansérail, et d'y trouver le rire, la chaleur, les lumières, ce beau luxe de linge frais et de cristaux clairs qui est si français! Il y avait là, pour vous faire les honneurs de la table, madame Schontz, une ancienne beauté de Mulhouse, et la jolie mademoiselle Schontz que sa joue en fleur un peu hâlée et sa coiffe alsacienne aux ailes de tulle noir faisaient ressembler à une rose sauvage de Guebviller ou de Rougegoutte sur laquelle se serait posé un papillon... Étaient-ce les yeux de la fille, ou le petit vin d'Alsace que la mère vous versait au dessert, mousseux et doré comme du champagne? Toujours est-il que les dîners du caravansérail avaient un grand renom dans les camps du sud... Les tuniques bleu de ciel s'y pressaient à côté des vestons de hussards galonnés de soutaches et de brandebourgs; et bien avant dans la nuit, la lumière s'attardait aux vitres de la grande auberge.
Le repas fini, la table enlevée, on ouvrait un vieux piano qui dormait là depuis vingt ans et l'on se mettait à chanter des airs de France; ou bien, sur une Lauterbach quelconque, un jeune Werther à sabretache faisait faire un tour de valse à mademoiselle Schontz. Au milieu de cette gaieté militaire un peu bruyante, dans ce cliquetis d'aiguillettes, de grands sabres et de petits verres, ce rhythme langoureux qui passait, ces deux cœurs qui battaient en mesure, enfermés dans le tournoiement de la valse, ces serments d'amour éternel qui mouraient sur un dernier accord, vous ne pouvez rien vous figurer de plus charmant.
Quelquefois, dans la soirée, la grosse porte du caravansérail s'ouvrait à deux battants, des chevaux piaffaient dans la cour. C'était un aga du voisinage qui, s'ennuyant avec ses femmes, venait frôler la vie occidentale, écouter le piano des roumis et boire du vin de France.Une seule goutte de vin est maudite, dit Mahomet dans son Coran; mais il y a des accommodements avec la Loi. A chaque verre qu'on lui versait, l'aga prenait, avant de boire, une goutte au bout de son doigt, la secouait gravement, et, cette goutte maudite une fois chassée, il buvait le reste sans remords. Alors, tout étourdi de musique et de lumières, l'Arabe se couchait par terre dans ses bournous, riait silencieusement en montrant ses dents blanches et suivait les ronds de la valse avec des yeux enflammés.
...Hélas! maintenant où sont-ils les valseurs de mademoiselle Schontz? où sont les tuniques bleu de ciel, les jolis hussards à taille de guêpe? Dans les houblonnières de Wissembourg, dans les sainfoins de Gravelotte... Personne ne viendra plus boire le petit vin d'Alsace au caravansérail de madame Schontz. Les deux femmes sont mortes, le fusil au poing, en défendant contre les Arabes leur caravansérail incendié. De l'ancienne hôtellerie si vivante, les murs seuls—ces grands ossements des bâtisses—restent debout, tout calcinés. Les chacals rôdent dans les cours. Çà et là un bout d'écurie, un hangar épargné par la flamme se dresse comme une apparition de vie; et le vent, ce vent de désastre qui souffle depuis deux ans sur notre pauvre France des bords du Rhin jusqu'à Laghouat, de la Saar au Sahara, passe chargé de plaintes dans ces ruines et fait battre les portes tristement.
Un soir, en Algérie, à la fin d'une journée de chasse, un violent orage me surprit dans la plaine du Chélif, à quelques lieues d'Orléansville. Pas l'ombre d'un village ni d'un caravansérail en vue. Rien que des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres labourées jusqu'au bout de l'horizon. En outre, le Chélif, grossi par l'averse, commençait à ronfler d'une façon alarmante, et je courais risque de passer ma nuit en plein marécage. Heureusement l'interprète civil du bureau de Milianah, qui m'accompagnait, se souvint qu'il y avait tout près de nous, cachée dans un pli de terrain, une tribu dont il connaissait l'aga, et nous nous décidâmes à aller lui demander l'hospitalité pour une nuit.
Ces villages arabes de la plaine sont tellement enfouis dans les cactus et les figuiers de Barbarie, leurs gourbis de terre sèche sont bâtis si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l'avoir aperçu. Était-ce l'heure, la pluie, ce grand silence?... Mais le pays me parut bien triste et comme sous le poids d'une angoisse qui y avait suspendu la vie. Dans les champs, tout autour, la récolte s'en allait à l'abandon. Les blés, les orges, rentrés partout ailleurs, étaient là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues rouillées traînaient, oubliées sous la pluie. Toute la tribu avait ce même air de tristesse délabrée et d'indifférence. C'est à peine si les chiens aboyaient à notre approche. De temps en temps, au fond d'un gourbi, on entendait des cris d'enfant, et l'on voyait passer dans le fourré la tête rase d'un gamin, ou le haïck troué de quelque vieux. Çà et là, de petits ânes, grelottant sous les buissons. Mais pas un cheval, pas un homme... comme si on était encore au temps des grandes guerres, et tous les cavaliers partis depuis des mois.
La maison de l'aga, espèce de longue ferme aux murs blancs, sans fenêtres, ne paraissait pas plus vivant que les autres. Nous trouvâmes les écuries ouvertes, les box et les mangeoires vides, sans un palefrenier pour recevoir nos chevaux.
«Allons voir au café maure», me dit mon compagnon.
Ce qu'on appelle le café maure est comme le salon de réception des châtelains arabes; une maison dans la maison, réservée aux hôtes de passage, et où ces bons musulmans si polis, si affables, trouvent moyen d'exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l'intimité familiale que commande la loi. Le café maure de l'aga Si-Sliman était ouvert et silencieux comme ses écuries. Les hautes murailles peintes à la chaux, les trophées d'armes, les plumes d'autruche, le large divan bas cornant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets de pluie que la rafale chassait par la porte ... Pourtant il y avait du monde dans le café. D'abord le cafetier, vieux Kabyle en guenilles, accroupi la tête entre ses genoux, près d'un brasero renversé. Puis le fils de l'aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le divan, roulé dans un bournous noir, avec deux grands lévriers à ses pieds.
Quand nous entrâmes, rien ne bougea; tout au plus si un des lévriers remua la tête, et si l'enfant daigna tourner vers nous son bel œil noir, enfiévré et languissant.
«Et Si-Sliman?» demanda l'interprète.
Le cafetier fit par-dessus sa tête un geste vague qui montrait l'horizon, loin, bien loin... Nous comprîmes que Si-Sliman était parti pour quelque grand voyage; mais, comme la pluie ne nous permettait pas de nous remettre en route, l'interprète, s'adressant au fils de l'aga, lui dit en arabe que nous étions des amis de son père, et que nous lui demandions un asile jusqu'au lendemain. Aussitôt l'enfant se leva, malgré le mal qui le brûlait, donna des ordres au cafetier, puis, nous montrant les divans d'un air courtois, comme pour nous dire: «Vous êtes mes hôtes», il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser du bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses bournous, sortit avec la gravité d'un aga et d'un maître de maison.
Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux bouilloires microscopiques, et, tandis qu'il nous préparait le café, nous pûmes lui arracher quelques détails sur le voyage de son maître et l'étrange abandon où se trouvait la tribu. Le Kabyle parlait vite, avec des gestes de vieille femme, dans un beau langage guttural, tantôt précipité, tantôt coupé de grands silences pendant lesquels on entendait la pluie tombant sur la mosaïque des cours intérieures, les bouilloires qui chantaient, et les aboiements des chacals répandus par milliers dans la plaine.
Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois auparavant, le jour du 15 août, il avait reçu cette fameuse décoration de la Légion d'honneur qu'on lui faisait attendre depuis si longtemps. C'était le seul aga de la province qui ne l'eût pas encore. Tous les autres étaient chevaliers, officiers; deux ou trois même portaient autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient dedans en toute innocence, comme je l'ai vu faire bien des fois au Bach'Aga Boualem. Ce qui jusqu'alors avait empêché Si-Sliman d'être décoré, c'est une querelle qu'il avait eue avec son chef de bureau arabe à la suite d'une partie de bouillotte, et la camaraderie militaire est tellement puissante en Algérie, que, depuis dix ans, le nom de l'aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais parvenir à passer. Aussi vous pouvez vous imaginer la joie du brave Si-Sliman, lorsqu'au matin du 15 août, un spahi d'Orléansville était venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire, et que Baïa, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché la croix de France sur son bournous en poils de chameau. Ce fut pour la tribu l'occasion de diffas et de fantasias interminables. Toute la nuit, les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons de tués; et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du Djendel composa, en l'honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui commençait ainsi: «Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne nouvelle...»
Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban et l'arrière-ban de son goum, et s'en alla à Alger avec ses cavaliers pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s'arrêta, selon l'usage. L'aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le duc de Malakoff et l'assura de son dévouement à la France, en quelques phrases pompeuses de ce style oriental qui passe pour imagé, parce que, depuis trois mille ans, tous les jeunes hommes y sont comparés à des palmiers, toutes les femmes à des gazelles. Puis, ces devoirs rendus, il monta se faire voir dans la ville haute, fit, en passant, ses dévotions à la mosquée, distribua de l'argent aux pauvres, entra chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux de senteur, des soies à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout passementés d'or, des bottes rouges de cavalier pour son petit aga, payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros. On le vit dans les bazars, assis sur des tapis de Smyrne, buvant le café à la porte des marchands maures, qui le félicitaient. Autour de lui la foule se pressait, curieuse. On disait: «Voilà Si-Sliman...l'emberourvient de lui envoyer la croix.» Et les petites mauresques qui revenaient du bain, en mangeant des pâtisseries, coulaient sous leurs masques blancs de longs regards d'admiration vers cette belle croix d'argent neuf si fièrement portée. Ah! l'on a parfois de bons moments dans la vie...
Le soir venu, Si-Sliman se préparait à rejoindre son goum, et déjà il avait le pied dans l'étrier, quand un chaouch de la préfecture vint à lui tout essoufflé:
«Te voilà, Si-Sliman, je te cherche partout... Viens vite, le gouverneur veut te parler!»
Si-Sliman le suivit sans inquiétude. Pourtant, en traversant la grande cour mauresque du palais, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui fit un mauvais sourire. Ce sourire d'un ennemi l'effraya, et c'est en tremblant qu'il entra dans le salon du gouverneur. Le maréchal le reçut à califourchon sur une chaise:
«Si-Sliman, lui dit-il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse voix de nez qui donnait le tremblement à tout son entourage, Si-Sliman, mon garçon, je suis désolé.. il y a eu erreur... Ce n'est pas toi qu'on voulait décorer; c'est le kaïd des Zoug-Zougs... il faut rendre ta croix.»
La belle tête bronzée de l'aga rougit comme si on l'avait approchée d'un feu de forge. Un mouvement convulsif secoua son grand corps. Ses yeux flambèrent... Mais ce ne fut qu'un éclair. Il les baissa presque aussitôt, et s'inclina devant le gouverneur.
«Tu es le maître, seigneur», lui dit-il, et arrachant la croix de sa poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait; il y avait des larmes au bout de ses longs cils. Le vieux Pélissier en fut touché:
«Allons, allons, mon brave, ce sera pour l'année prochaine.»
Et il lui tendait la main d'un air bon enfant.
L'aga feignit de ne pas la voir, s'inclina sans répondre et sortit. Il savait à quoi s'en tenir sur la promesse du maréchal, et se voyait à tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau.
Le bruit de sa disgrâce s'était déjà répandu dans la ville. Les Juifs de la rue Bab-Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands maures, au contraire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces rires. Il s'en allait, longeant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La place de sa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et tout le temps, il pensait:
«Que diront mes cavaliers? que diront mes femmes?»
Alors il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges d'incendies et de batailles; ou bien courant les rues d'Alger à la tête de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens, et tombant lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tout lui paraissait possible plutôt que de retourner dans sa tribu... Tout à coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l'Emberourjaillit en lui comme une lumière.
L'Emberour!... Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l'idée de justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai chef des croyants de ces musulmans de la décadence; l'autre, celui de Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte de pape invisible qui n'avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel, et dans l'hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-là.
Maisl'Emberouravec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en fer!... Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Slîman se crut sauvé. Pour sûr l'empereur allait lui rendre sa croix. C'était l'affaire de huit jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum l'attendît aux portes d'Alger. Le paquebot du lendemain l'emportait vers Paris, plein de recueillement et de sérénité, comme pour un pèlerinage à la Mecque.
Pauvre Si-Sliman! il y avait quatre mois qu'il était parti, et les lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore de retour. Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris dans le formidable engrenage de l'administration française, renvoyé de bureau en bureau, salissant ses bournous sur les coffres à bois des antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrivait jamais; puis, le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force de majesté, attendant sa clef dans un bureau d'hôtel garni, et il remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fier, cramponné à l'espoir, s'acharnant comme un décavé à courir après son honneur...
Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoun, attendaient avec le fatalisme oriental; les chevaux, au piquet, hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens. Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les enfants comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c'était pitié de voir combien d'espoirs, d'inquiétudes et de ruines traînaient déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela finirait-il?
—«Dieu seul le sait», disait le cafetier en soupirant, et par la porte entr'ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel mouillé...
Ce matin, je l'ai retrouvé, oublié au fond d'une armoire, tout fané de poussière, frangé aux bords, rouillé aux chiffres, sans couleur et presque sans forme. En le voyant, je n'ai pu m'empêcher de rire...
«Tiens! mon képi...»
Et tout de suite je me suis rappelé cette journée de fin d'automne, chaude de soleil et d'enthousiasme, où je descendis dans la rue, tout fier de ma nouvelle coiffure, cognant mon fusil dans les vitrines pour rejoindre les bataillons du quartier et faire mon devoir de soldat citoyen. Ah! celui qui m'aurait dit que je n'allais pas sauver Paris, délivrer la France à moi seul, celui-là se serait certainement exposé à recevoir dans l'estomac tout le fer de ma baïonnette...
On y croyait si bien à cette garde nationale! Dans les jardins publics, dans les squares, les avenues, aux carrefours, les compagnies se rangeaient, se numérotaient, alignant des blouses parmi les uniformes, des casquettes parmi les képis; car la hâte était grande. Nous autres, chaque matin, nous nous réunissions sur une place aux arcades basses, aux larges portes, toute pleine de brouillards et de courants d'air. Après les appels, ces centaines de noms enfilés dans un chapelet grotesque, l'exercice commençait. Les coudes au corps, les dents serrées, les sections partaient au pas de course,gauche, droite! gauche, droite! Et tous, les grands, les petits, les poseurs, les infirmes, ceux qui portaient l'uniforme avec des souvenirs d'Ambigu, les naïfs empêtrés de hautes ceintures bleues qui leur faisaient des tournures d'enfants de chœur, nous allions, nous virions tout autour de notre petite place, avec un entrain, une conviction.
Tout cela eût été bien ridicule, sans cette basse profonde du canon, cet accompagnement continuel qui donnait de l'aisance et de l'ampleur à nos manœuvres, étoffait les commandements trop grêles, atténuait les gaucheries, les maladresses, et dans ce grand mélodrame de Paris assiégé tenait l'emploi de ces musiques de scène dont on se sert au théâtre pour donner du pathétique aux situations.
Le plus beau, c'est quand nous montions au rempart... Je me vois encore, par ces matins brumeux, passant fièrement devant la colonne de Juillet et lui rendant les honneurs militaires. Portez, armes!... Et ces longues rues de Charonne pleines de peuple, ces pavés glissants où l'on avait tant de peine à marquer le pas; puis, en approchant des bastions nos tambours qui battaient la charge.Ran! ran!... Il me semble que j'y suis... C'était si saisissant, cette frontière de Paris, ces talus verts creusés pour les canons, animés par les tentes déployées, la fumée des bivouacs, et ces silhouettes diminuées qui erraient tout en haut, dépassant l'entassement des sacs du bout des képis et de la pointe des baïonnettes.
Oh! ma première garde de nuit, cette course à tâtons dans le noir, dans la pluie, la patrouille roulant, se bousculant le long des talus mouillés, s'égrenant en chemin, et me laissant, moi dernier, perché sur la porte Montreuil, à une hauteur formidable. Quel temps de chien cette nuit-là! Dans le grand silence étendu sur la ville et sur la campagne, on n'entendait que le vent qui courait autour des remparts, courbait les sentinelles, emportait les mots d'ordre et faisait claquer les vitres d'un vieux réverbère en bas sur le chemin de ronde. Le diable soit du réverbère! Je croyais chaque fois entendre traîner le sabre d'un uhlan et je restais là, l'arme haute, et le qui vive! aux dents... Tout à coup la pluie devenait plus froide. Le ciel blanchissait sur Paris. On voyait monter une tour, une coupole. Un fiacre roulait au loin, une cloche sonnait. La ville géante s'éveillait, et dans son premier frisson matinal secouait un peu de vie autour d'elle. Un coq chantait de l'autre côté du talus... A mes pieds, dans le chemin de ronde encore noir, passait un bruit de pas, un cliquetis de ferraille; et à mon «halte-là! qui vive?» lancé d'une voix terrible, une petite voix, timide et grelottante montait vers moi dans le brouillard:
«Marchande de café!»
Que voulez-vous! On en était alors aux premiers jours du siège, et nous nous imaginions, pauvres miliciens naïfs, que les Prussiens, passant sous le feu des forts, allaient arriver jusqu'au pied du rempart, appliquer leurs échelles et grimper une belle nuit au milieu des hourras et des lances à feu agitées dans les ténèbres... Avec ces imaginations-là, vous pensez si on s'en donnait des alertes... Presque toutes les nuits, c'était des: «Aux armes! aux armes!» des réveils en sursaut, des bousculades à travers les faisceaux renversés, des officiers effarés qui nous criaient: «Du sang-froid! du sang-froid!» pour essayer de s'en donner à eux-mêmes; et puis, le jour venu, on apercevait un malheureux cheval échappé, gambadant sur les fortifications et broutant l'herbe du talus, sans se douter qu'à lui seul il avait figuré un escadron de cuirassiers blancs, et servi de cible à tout un bastion en armes...
C'est tout cela que mon képi me rappelle; une foule d'émotions, d'aventures, de paysages, Nanterre, la Courneuve, le Moulin-Saquet et ce joli coin de Marne où l'intrépide 96ea vu le feu pour la première et la dernière fois. Les batteries prussiennes étaient en face de nous, installées au bord d'une route derrière un petit bois, comme un de ces hameaux tranquilles dont on voit la fumée à travers les branches; sur la ligne ferrée, à découvert, où nos chefs nous avaient oubliés, les obus pleuvaient avec des chocs retentissants et des étincelles sinistres... Ah! mon pauvre képi, tu n'étais pas trop crâne ce jour-là, et tu as bien des fois fait le salut militaire, plus bas même qu'il ne convenait.
N'importe! ce sont là de jolis souvenirs, un peu grotesques, mais avec un petit pompon d'héroïsme; et si tu ne m'en rappelais pas d'autres... Malheureusement il y a aussi les nuits de garde dans Paris, les postes dans les boutiques à louer, le poêle étouffant, les bancs cirés, les factions monotones aux portes des mairies devant la place mouillée de ce gâchis d'hiver qui reflète la ville dans ses ruisseaux, la police des rues, les patrouilles dans les flaques d'eau, les soldats qu'on ramassait ivres, errants, les filles, les voleurs, et ces matins blafards où l'on rentrait avec un masque de poussière et de fatigue, des odeurs de pipe, de pétrole, de vieux varech, collées aux vêtements. Et les longues journées bêtes, les élections d'officiers pleines de discussions, de papotages de compagnie, les punchs d'adieu, les tournées de petits verres, les plans de bataille expliqués sur des tables de café avec des allumettes, les votes, la politique et sa sœur la sainte flâne, cette inaction qu'on ne savait comment remplir, ce temps perdu qui vous enveloppait d'une atmosphère vide où l'on avait envie de s'agiter, de gesticuler. Et les chasses à l'espion, les défiances absurdes, les confiances exagérées, la sortie en masse, la trouée, toutes les folies, tous les délires d'un peuple emprisonné... Voilà ce que je retrouve, affreux képi, en te regardant. Tu les as eues toutes, toi aussi, ces folies-là. Et si le lendemain de Buzenval je ne t'avais pas jeté en haut d'une armoire, si j'avais fait comme tant d'autres qui se sont obstinés à te garder, à t'orner d'immortelles, de galons d'or, à rester des numéros dépareillés de bataillons épars, qui sait sur quelle barricade tu aurais fini par m'entraîner... Ah! décidément, képi de révolte et d'indiscipline, képi de paresse, d'ivresse, de club, de radotages, képi de la guerre civile, tu ne vaux pas même le coin de rebut que je t'avais laissé chez moi.
A la hotte!...
C'était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. Il s'appelait Kadour, venait de la tribu du Djendel, et faisait partie de cette poignée de turcos qui s'étaient jetés dans Paris à la suite de l'armée de Vinoy. De Wissembourg jusqu'à Champigny, il avait fait toute la campagne, traversant les champs de bataille comme un oiseau de tempête, avec ses cliquettes de fer et saderbouka(tambour arabe); si vif, si remuant, que les balles ne savaient où le prendre. Mais quand l'hiver fut venu, ce petit bronze africain rougi au feu de la mitraille ne put supporter les nuits de grand'garde, l'immobilité dans la neige; et un matin de janvier, on le ramassa au bord de la Marne, les pieds gelés, tordu par le froid. Il resta longtemps à l'ambulance. C'est là que je le vis pour la première fois.
Triste et patient comme un chien malade, le turco regardait autour de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait, il souriait et montrait ses dents. C'est tout ce qu'il pouvait faire; car notre langue lui était inconnue, et à peine s'il parlait lesabir, ce patois algérien composé de provençal, d'italien, d'arabe, fait de mots bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers latines.
Pour se distraire, Kadour n'avait que saderbouka. De temps en temps, quand il s'ennuyait trop, on la lui apportait sur son lit, et on lui permettait d'en jouer, mais pas trop fort, à cause des autres malades. Alors sa pauvre figure noire, si terne, si éteinte dans le jour jaune et ce triste paysage d'hiver qui montait de la rue, s'animait, grimaçait, suivait tous les mouvements du rhythme. Tantôt il battait la charge, et l'éclair de ses dents blanches passait dans un rire féroce; ou bien ses yeux se mouillaient à quelque aubade musulmane, sa narine se gonflait, et dans l'odeur fade de l'ambulance, au milieu des fioles et des compresses, il revoyait les bois de Blidah chargés d'oranges, et les petites Moresques sortant du bain, masquées de blanc et parfumées de verveine.
Deux mois se passèrent ainsi. Paris, en ces deux mois, avait bien fait des choses; mais Kadour ne s'en doutait pas. Il avait entendu passer sous ses fenêtres le troupeau las et désarmé qui rentrait, plus tard les canons promenés, roulés du matin au soir, puis le tocsin, la canonnade, A tout cela, il ne comprit rien, sinon qu'on était toujours en guerre, et qu'il allait pouvoir se battre, puisque ses jambes étaient guéries. Le voilà parti, son tambour sur le dos, en quête de sa compagnie. Il ne chercha pas longtemps. Des fédérés qui passaient l'emmenèrent à la Place. Après un long interrogatoire, comme on n'en pouvait rien tirer que desbono bezef, macach bono, le général de ce jour-là finit par lui donner dix francs, un cheval d'omnibus, et l'attacha à son état-major.
Il y avait un peu de tout dans ces états-majors de la Commune, des souquenilles rouges, des mantes polonaises, des justaucorps hongrois, des vareuses de marin, et de l'or, du velours, des paillons, des chamarrures. Avec sa veste bleue, brodée de jaune, son turban, saderbouka, le turco vint compléter la mascarade. Tout joyeux de se trouver en si belle compagnie, grisé par le soleil, la canonnade, le train des rues, cette confusion d'armes et d'uniformes, persuadé d'ailleurs que c'était la guerre contre la Prusse qui continuait avec je ne sais quoi de plus vivant, de plus libre, ce déserteur sans le savoir se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne, et fut une célébrité du moment. Partout sur son passage, les fédérés l'acclamaient, lui faisaient fête. La Commune était si fière de l'avoir, qu'elle le montrait, l'affichait, le portait comme une cocarde. Vingt fois par jour la Place l'envoyait à la Guerre, la Guerre à l'Hôtel de Ville. Car enfin on leur avait tant dit que leurs marins étaient de faux marins, leurs artilleurs de faux artilleurs!... Au moins, celui-là était bien un vrai turco. Pour s'en convaincre, on n'avait qu'à regarder cette frimousse éveillée de jeune singe, et toute la sauvagerie de ce petit corps s'agitant sur son grand cheval, dans les voltiges de la fantasia.
Quelque chose pourtant manquait au bonheur de Kadour. Il aurait voulu se battre, faire parler la poudre. Malheureusement, sous la Commune, c'était comme sous l'Empire, les états-majors n'allaient pas souvent au feu. En dehors des courses et des parades, le pauvre turco passait son temps sur la place Vendôme ou dans les cours du ministère de la guerre, au milieu de ces camps désordonnés pleins de barils d'eau-de-vie toujours en perce, de tonnes de lard défoncées, de ripailles en plein vent où l'on sentait encore tout l'affamement du siège. Trop bon musulman pour prendre part à ces orgies, Kadour se tenait à l'écart, sobre et tranquille, faisait ses ablutions dans un coin, son kousskouss avec une poignée de semoule; puis, après un petit air dederbouka, il se roulait dans son burnous et s'endormait sur un perron, à la flamme des bivouacs.