Chapter 6

La côte Corse, un soir de novembre.—Nous abordons sous la grande pluie dans un pays complètement désert. Des charbonniers Lucquois nous font une place à leur feu; puis un berger indigène, une espèce de sauvage tout habillé de peau de bouc, nous invite à venir manger lapolentadans sa cabane. Nous entrons, courbés, rapetissés, dans une hutte où l'on ne peut se tenir debout. Au milieu, des brins de bois vert s'allument entre quatre pierres noires. La fumée qui s'échappe de là monte vers le trou percé à la hutte, puis se répand partout, rabattue par la pluie et le vent. Une petite lampe—lecaleilprovençal—ouvre un œil timide dans cet air étouffé. Une femme, des enfants apparaissent de temps en temps quand la fumée s'éclaircit, et tout au fond un porc grogne. On distingue des débris de naufrage, un banc fait de morceaux de navires, une caisse de bois avec des lettres de roulage, une tête de sirène en bois peint arrachée à quelque proue, toute lavée d'eau de mer.

Lapolentaest affreuse. Les châtaignes mal écrasées ont un goût moisi; on dirait qu'elles ont séjourné longtemps sous les arbres, en pleine pluie. Lebruccionational vient après, avec son goût sauvage qui fait rêver de chèvres vagabondes ... Nous sommes ici en pleine misère italienne. Pas de maison, l'abri. Le climat est si beau, la vie si facile! Rien qu'une niche pour les jours de grande pluie. Et alors qu'importe la fumée, la lampe mourante, puisqu'il est convenu que le toit c'est la prison et qu'on ne vit bien qu'en plein soleil?

Nous courions depuis le matin à travers la plaine, cherchant la mer qui nous fuyait toujours dans ces méandres, ces caps, ces presqu'îles que forment les côtes de Bretagne.

De temps en temps un coin bleu-marine s'ouvrait à l'horizon, comme une échappée de ciel plus sombre et plus mouvant; mais le hasard de ces routes tortueuses qui font rêver d'embuscades et de chouannerie refermait vite la vision entrevue. Nous étions arrivés ainsi dans un petit village vieux et rustique, aux rues sombres, étroites à la façon des rues algériennes, encombrées de fumier, d'oies, de bœufs, de pourceaux. Les maisons ressemblaient à des huttes avec leurs portes basses, ogivales, encerclées de blanc, marquées de croix à la chaux, et leurs volets assujettis par cette longue barre transversale qu'on ne voit que dans les pays de grand vent. Il avait pourtant l'air bien abrité, bien étouffé, bien calme, le petit bourg breton. On se serait cru à vingt lieues dans l'intérieur des terres. Tout à coup, en débouchant sur la place de l'église, nous nous trouvons entourés d'une lumière éblouissante, d'une prise d'air gigantesque, d'un bruit de flots illimité. C'était l'Océan, l'Océan immense, infini, et son odeur fraîche et salée, et ce grand coup d'éventail que la marée montante dégage de chaque vague dans son élan. Le village s'avance, se dresse au bord du quai, la jetée continuant la rue jusqu'au bout d'un petit port où sont amarrées quelques barques de pêche. L'église dresse son clocher en vigie près des flots, et autour d'elle, dernière limite de ce coin de terre, le cimetière met des croix penchées, des herbes folles, et son mur bas tout effrité où s'appuient des bancs de pierre.

On ne peut vraiment rien trouver de plus délicieux, de plus retiré que ce petit village perdu au milieu des roches, intéressant par son double côté marin et pastoral. Tous pêcheurs ou laboureurs, les gens d'ici ont l'abord rude, peu engageant. Ils ne vous invitent pas à rester chez eux, au contraire. Peu à peu pourtant ils s'humanisent, et l'on est étonné de voir sous ces durs accueils des êtres naïfs et bons. Ils ressemblent bien à leur pays, à ce sol rocailleux et résistant, si minéral, que les routes—même au soleil—prennent une teinte noire pailletée d'étincelles de cuivre ou d'étain. La côte qui met à nu ce terrain pierreux est austère, farouche, hérissée. Ce sont des éboulements, des falaises à pic, des grottes creusées par la lame, où elle s'engouffre et mugit. Lorsque la marée se retire, on voit des écueils à perte de vue sortant des flots leurs dos de monstres, tout reluisants et blanchis d'écume, comme des cachalots gigantesques échoués.

Par un contraste singulier, à deux pas seulement du rivage, des champs de blé, de vigne ou de luzerne, s'étendent coupés, séparés par des petits murs hauts comme des haïes et verts de ronces. L'œil fatigué du vertige des hautes falaises, de ces abîmes où l'on descend avec des cordes scellées dans la pierre, des brisants écumeux, trouve un repos au milieu de l'uniformité des plaines, de la nature intime et familière. Le moindre détail rustique s'agrandit sur le fond glauque de la mer toujours présente au détour des sentiers, dans l'entre-deux des toits, l'ébréchement des murs, au fond d'une ruelle. Le chant des coqs semble plus clair, entouré de plus d'espace. Mais ce qui est vraiment beau, c'est l'amoncellement des moissons au bord de la mer, les meules dorées au-dessus des flots bleus, les aires où tombent les fléaux en mesure, et ces groupes de femmes sur les rochers à pic, prenant la direction de l'air et vannant le blé entre leurs mains levées, avec des gestes d'évocation. Les grains tombent en pluie régulière et drue, tandis que le vent de la mer emporte la paille et la fait tourbillonner. On vanne sur la place de l'église, sur le quai, jusque sur la jetée, où de grands filets de pêche sont étendus, en train de sécher leurs mailles entremêlées de plantes d'eau.

Pendant ce temps-là une autre moisson se fait aussi, mais au bas des roches, dans cet espace neutre que la marée envahit et découvre tour à tour. C'est la récolte du goémon. Chaque lame, en déferlant sur le rivage, laisse sa trace en une ligne ondulée de végétations marines, goémon ou varech. Lorsque le vent souffle, les algues courent en bruissant le long de la plage, et aussi loin que la mer se retire sur les roches, ces longues chevelures mouillées se plaquent et s'étalent. On les recueille par lourdes gerbes et on les amoncelle sur la côte en meules sombres, violacées, gardant toutes les teintes du flot, avec des irisements bizarres de poisson qui meurt ou de plante qui se fane. Quand la meule est sèche, on la brûle et on en tire de la soude.

Cette moisson singulière se fait les jambes nues, à la marée descendante, parmi ces mille petits lacs si limpides que la mer en se retirant laisse à sa place. Hommes, femmes, enfants s'engagent entre les roches glissantes, armés d'immenses râteaux. Sur leur passage, les crabes effarés se sauvent, s'embusquent, s'aplatissent, tendent leurs pinces, et les chevrettes transparentes se perdent dans la couleur de l'eau troublée. Le goémon ramené, amassé, est chargé sur des charrettes attelées de bœufs sous le joug, qui traversent péniblement, la tête basse, le terrain accidenté. De quelque côté qu'on se tourne, on aperçoit de ces attelages. Parfois, à des endroits presque inaccessibles, où on arrive par des sentiers abrupts, un homme apparaît conduisant par la bride un cheval chargé de plantes tombantes et ruisselantes. Vous voyez aussi des enfants transporter sur des bâtons croisés en brancards leur glane de cette moisson marine. Tout cela forme un tableau mélancolique et saisissant. Les goélands épouvantés volent en criant autour de leurs œufs. La menace de la mer est là, et ce qui achève de solenniser ce spectacle, c'est que, pendant cette récolte faite aux sillons de la vague comme pendant la moisson de terre, le silence plane, un silence actif, plein de l'effort d'un peuple en face de la nature avare et rebelle. Un appel aux bœufs, un «trrr» aigu qui sonne dans les grottes, voilà tout ce qu'on entend. Il semble qu'on traverse une communauté de trappistes, un de ces couvents où l'on travaille en plein air avec une loi de silence perpétuel. Les conducteurs ne se retournent pas même pour vous regarder passer, et les bœufs seuls vous fixent d'un gros œil immobile. Pourtant ce peuple n'est pas triste, et, le dimanche venu, il sait bien s'égayer et danser les vieilles rondes bretonnes. Le soir, vers huit heures, on se réunit au bord du quai devant l'église et le cimetière. Ce mot de cimetière a quelque chose d'effrayant, mais l'endroit, si vous le voyiez, ne vous effraierait pas. Pas de buis, ni d'ifs, ni de marbres; rien de convenu ni de solennel. Seulement des croix dressées où les mêmes noms se répètent plusieurs fois comme dans tous les petits pays dont les habitants sont alliés, l'herbe haute partout pareille, et des murs si bas, que les enfants y grimpent dans leurs jeux et que les joins d'enterrement on voit du dehors l'assistance agenouillée.

Au pied de ces petits murs, les vieux viennent s'asseoir au soleil pour filer ou dormir entre l'enclos inculte et silencieux et l'éternité voyageuse de la mer...

C'est là devant que la jeunesse vient danser le dimanche soir. Pendant qu'un peu de lumière monte encore des vagues au long de la jetée, les groupes de filles et de garçons se rapprochent. Les rondes se forment, et une voix grêle part d'abord toute seule sur un rhythme simple qui appelle le chœur après lui:

C'est dans la cour du Plat-d'Étain...

Toutes les voix redisent ensemble:

C'est dans la cour du Plat-d'Étain...

La ronde s'anime, les cornettes blanches tournoient, s'entr'ouvrant sur les côtés comme des ailes de papillon. Presque toujours le vent de la mer emporte la moitié des paroles:

...perdu mon serviteur......portera mes couleurs...

La chanson en paraît encore plus naïve et charmante, entendue par fragments, avec des élisions bizarres telles qu'en renferment les chansons de pays composées en dansant, plus soucieuses du rhythme que du sens des mots. Sans autre lumière qu'un vague rayon de lune, la danse semble fantastique. Tout est gris, noir ou blanc, dans une neutralité de teinte qui accompagne les choses rêvées plutôt que les choses vues. Peu à peu, à mesure que la lune monte, les croix du cimetière, celle du grand calvaire qui est au coin, s'allongent, rejoignent la ronde et s'y mêlent... Enfin dix heures sonnent. On se sépare. Chacun rentre chez soi par les ruelles du village d'un aspect étrange en ce moment. Les marches ébréchées des escaliers extérieurs, les coins de toit, les hangars ouverts où la niait entre toute noire et compacte se penchent, se contournent, se tassent. On longe de vieilles murailles frôlées de figuiers énormes; et pendant qu'on écrase en marchant la paille vide du blé battu, l'odeur de la mer se mêle au parfum chaud de la moisson et des étables endormies.

La maison que nous habitons est dans la campagne, un peu hors du village. Sur la route, en revenant, nous apercevons à la pointe des haies des lumières de phares luire de tous les côtés de la presqu'île, un phare à éclat, un feu tournant, un feu fixe; et comme on ne voit pas l'Océan, toutes ces vigies des noirs écueils semblent perdues dans la campagne paisible.

Vous savez que les perdreaux vont par bandes, se nichent ensemble aux creux des sillons pour s'enlever à la moindre alerte, éparpillés dans la volée comme une poignée de grains qu'on sème. Notre compagnie à nous est gaie et nombreuse, établie en plaine sur la lisière d'un grand bois, ayant du butin et de beaux abris de deux côtés. Aussi, depuis que je sais courir, bien emplumé, bien nourri, je me trouvais très heureux de vivre. Pourtant quelque chose m'inquiétait un peu, c'était cette fameuse ouverture de la chasse dont nos mères commençaient à parler tout bas entre elles. Un ancien de notre compagnie me disait toujours à ce propos:

«N'aie pas peur, Rouget—on m'appelle Rouget à cause de mon bec et de mes pattes couleur de sorbe—n'aie pas peur, Rouget. Je te prendrai avec moi le jour de l'ouverture et je suis sûr qu'il ne t'arrivera rien.»

C'est un vieux coq très malin et encore alerte, quoiqu'il ait lefer à chevaldéjà marqué sur la poitrine et quelques plumes blanches par-ci par-là. Tout jeune, il a reçu un grain de plomb dans l'aile, et comme cela l'a rendu un peu lourd, il y regarde à deux fois avant de s'envoler, prend son temps, et se tire d'affaire. Souvent il m'emmenait avec lui jusqu'à l'entrée du bois. Il y a là une singulière petite maison, nichée dans les châtaigniers, muette comme un terrier vide, et toujours fermée.

—«Regarde bien cette maison, petit, me disait le vieux; quand tu verras de la fumée monter du toit, le seuil et les volets ouverts, ça ira mal pour nous.»

Et moi je me fiais à lui, sachant bien qu'il n'en était pas à sa première ouverture.

En effet, l'autre matin, au petit jour, j'entends qu'on rappelait tout bas dans le sillon...

«Rouget, Rouget.»

C'était mon vieux coq. Il avait des yeux extraordinaires.

«Viens vite, me dit-il, et fais comme moi.»

Je le suivis, à moitié endormi, en me coulant entre les mottes de terre, sans voler, sans presque sauter, comme une souris. Nous allions du côté du bois; et je vis, en passant, qu'il y avait de la fumée à la cheminée de la petite maison, du jour aux fenêtres, et devant la porte grande ouverte des chasseurs tout équipés, entourés de chiens qui sautaient. Comme nous passions, un des chasseurs cria:

«Faisons la plaine ce matin, nous ferons le bois après déjeuner.»

Alors je compris pourquoi mon vieux compagnon nous emmenait d'abord sous la futaie. Tout de même le cœur me battait, surtout en pensant à nos pauvres amis.

Tout à coup, au moment d'atteindre la lisière, les chiens se mirent à galoper de notre côté...

«Rase-toi, rase-toi», me dit le vieux en se baissant; en même temps, à dix pas de nous, une caille effarée ouvrit ses ailes et son bec tout grands, et s'envola avec un cri de peur. J'entendis un bruit formidable et nous fûmes entourés par une poussière d'une odeur étrange, toute blanche et toute chaude, bien que le soleil fût à peine levé. J'avais si peur que je ne pouvais plus courir. Heureusement nous entrions dans le bois. Mon camarade se blottit derrière un petit chêne, je vins me mettre près de lui, et nous restâmes là cachés, à regarder entre les feuilles.

Dans les champs, c'était une terrible fusillade. A chaque coup, je fermais les yeux, tout étourdi; puis, quand je me décidais à les ouvrir, je voyais la plaine grande et nue, les chiens courant, furetant dans les brins d'herbe, dans les javelles, tournant sur eux-mêmes comme des fous. Derrière eux les chasseurs juraient, appelaient; les fusils brillaient au soleil. Un moment, dans un petit nuage de fumée, je crus voir—quoiqu'il n'y eût aucun arbre alentour—voler comme des feuilles éparpillées. Mais mon vieux coq me dit que c'était des plumes; et en effet, à cent pas devant nous, un superbe perdreau gris tombait dans le sillon en renversant sa tête sanglante.

Quand le soleil fut très chaud, très haut, la fusillade s'arrêta subitement. Les chasseurs revenaient vers la petite maison, où l'on entendait pétiller un grand feu de sarments. Ils causaient entre eux, le fusil sur l'épaule, discutaient les coups, pendant que leurs chiens venaient derrière, harassés, la langue pendante...

«Ils vont déjeuner, me dit mon compagnon, faisons comme eux.»

Et nous entrâmes dans un champ de sarrasin qui est tout près du bois, un grand champ blanc et noir, en fleur et en graine, sentant l'amande. De beaux faisans au plumage mordoré picotaient là, eux aussi, en baissant leurs crêtes rouges de peur d'être vus. Ah! ils étaient moins fiers que d'habitude. Tout en mangeant, ils nous demandèrent des nouvelles et si l'un des leurs était déjà tombé. Pendant ce temps, le déjeuner des chasseurs, d'abord silencieux, devenait de plus en plus bruyant; nous entendions choquer les verres et partir les bouchons des bouteilles. Le vieux trouva qu'il était temps de rejoindre notre abri.

A cette heure on aurait dit que le bois dormait. La petite mare où les chevreuils vont boire n'était troublée par aucun coup de langue. Pas un museau de lapin dans les serpolets de la garenne. On sentait seulement un frémissement mystérieux, comme si chaque feuille, chaque brin d'herbe abritait une vie menacée. Ces gibiers de forêt ont tant de cachettes, les terriers, les fourrés, les fagots, les broussailles, et puis des fossés, ces petits fossés de bois qui gardent l'eau si longtemps après qu'il a plu. J'avoue que j'aurais aimé être au fond d'un de ces trous-là; mais mon compagnon préférait rester à découvert, avoir du large, voir de loin et sentir l'air ouvert devant lui. Bien nous en prit, car les chasseurs arrivaient sous le bois.

Oh! ce premier coup de feu en forêt, ce coup de feu qui trouait les feuilles comme une grêle d'avril et marquait les écorces, jamais je ne l'oublierai. Un lapin détala au travers du chemin en arrachant des touffes d'herbe avec ses griffes tendues. Un écureuil dégringola d'un châtaignier en faisant tomber les châtaignes encore vertes. Il y eut deux ou trois vols lourds de gros faisans et un tumulte dans les branches basses, les feuilles sèches, au vent de ce coup de fusil qui agita, réveilla, effraya tout ce qui vivait dans le bois. Des mulots se coulaient au fond de leurs trous. Un cerf-volant, sorti du creux de l'arbre contre lequel nous étions blottis, roulait ses gros yeux bêtes, fixes de terreur. Et puis des demoiselles bleues, des bourdons, des papillons, pauvres bestioles s'effarant de tous côtés. Jusqu'à un petit criquet aux ailes écarlates qui vint se poser tout près de mon bec; mais j'étais trop effrayé moi-même pour profiter de sa peur.

Le vieux, lui, était toujours aussi calme. Très attentif aux aboiements et aux coups de feu, quand ils se rapprochaient il me faisait signe, et nous allions un peu plus loin, hors de la portée des chiens et bien cachés par le feuillage. Une fois pourtant je crus que nous étions perdus. L'allée que nous devions traverser était gardée de chaque bout par un chasseur embusqué. D'un côté un grand gaillard à favoris noirs qui faisait sonner toute une ferraille à chacun de ses mouvements, couteau de chasse, cartouchière, boîte à poudre, sans compter de hautes guêtres bouclées jusqu'aux genoux et qui le grandissaient encore; à l'autre bout un petit vieux, appuyé contre un arbre, fumait tranquillement sa pipe, en clignant des yeux comme s'il voulait dormir. Celui-là ne me faisait pas peur; mais c'était ce grand là-bas...

—«Tu n'y entends rien, Rouget», me dit mon camarade en riant; et sans crainte, les ailes toutes grandes, il s'envola presque dans les jambes du terrible chasseur à favoris.

Et le fait est que le pauvre homme était si empêtré dans tout son attirail de chasse, si occupé à s'admirer du haut en bas, que lorsqu'il épaula son fusil nous étions déjà hors de portée. Ah! si les chasseurs savaient, quand ils se croient seuls à un coin de bois, combien de petits yeux fixes les guettent des buissons, combien de petits becs pointus se retiennent de rire à leur maladresse!...

Nous allions, nous allions toujours. N'ayant rien de mieux à faire qu'à suivre mon vieux compagnon, mes ailes battaient au vent des siennes pour se replier immobiles aussitôt qu'il se posait. J'ai encore dans les yeux tous les endroits où nous avons passé: la garenne rose de bruyères, pleine de terriers au pied des arbres jaunes, avec ce grand rideau de chênes où il me semblait voir la mort cachée partout, la petite allée verte où ma mère Perdrix avait promené tant de fois sa nichée au soleil de mai, où nous sautions tout en piquant les fourmis rouges qui nous grimpaient aux pattes, où nous rencontrions des petits faisans farauds, lourds comme des poulets, et qui ne voulaient pas jouer avec nous.

Je la vis comme dans un rêve ma petite allée, au moment où une biche la traversait, haute sur ses pattes menues, les yeux grands ouverts et prête à bondir. Puis la mare où l'on vient en partie par quinze ou trente, tous du même vol, levés de la plaine en une minute, pour boire à l'eau de la source et s'éclabousser de gouttelettes qui roulent sur le lustre des plumes... Il y avait au milieu de cette mare un bouquet d'aulnettes très fourré, c'est dans cet îlot que nous nous réfugiâmes. Il aurait fallu que les chiens eussent un fameux nez pour venir nous chercher là. Nous y étions depuis un moment, lorsqu'un chevreuil arriva, se traînant sur trois pattes et laissant une trace rouge sur les mousses derrière lui. C'était si triste à voir que je cachai ma tête sous les feuilles; mais j'entendais le blessé boire dans la mare en soufflant, brûlé de fièvre...

Le jour tombait. Les coups de fusil s'éloignaient, devenaient plus rares. Puis tout s'éteignit... C'était fini. Alors nous revînmes tout doucement vers la plaine, pour avoir des nouvelles de notre compagnie. En passant devant la petite maison du bois, je vis quelque chose d'épouvantable.

Au rebord d'un fossé, les lièvres au poil roux, les petits lapins gris à queue blanche, gisaient à côté les uns des autres. C'était des petites pattes jointes par la mort, qui avaient l'air de demander grâce, des yeux voilés qui semblaient pleurer; puis des perdrix rouges, des perdreaux gris, qui avaient lefer à chevalcomme mon camarade, et des jeunes de cette année qui avaient encore comme moi du duvet sous leurs plumes. Savez-vous rien de plus triste qu'un oiseau mort? C'est si vivant, des ailes! De les voir repliées et froides, ça fait frémir... Un grand chevreuil superbe et calme paraissait endormi, sa petite langue rose dépassant la bouche comme pour lécher encore.

Et les chasseurs étaient là, penchés sur cette cuerie, comptant et tirant vers leurs carniers les pattes sanglantes, les ailes déchirées, sans respect pour toutes ces blessures fraîches. Les chiens, attachés pour la route, fronçaient encore leurs babines en arrêt, comme s'ils s'apprêtaient à s'élancer de nouveau dans les taillis.

Oh! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu'ils s'en allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je les maudissais, comme je les détestais, hommes et bêtes, toute la bande!... Ni mon compagnon ni moi n'avions le courage de jeter comme à l'ordinaire une petite note d'adieu à ce jour qui finissait.

Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes, abattues par un plomb de hasard, et restant là abandonnées aux fourmis, des mulots, le museau plein de poussière, des pies, des hirondelles foudroyées dans leur vol, couchées sur le dos et tendant leurs petites pattes roides vers la nuit qui descendait vite comme elle fait en automne, claire, froide et mouillée. Mais le plus navrant de tout, c'était d'entendre, à la lisière du bois, au bord du pré, et là-bas dans l'oseraie de la rivière, les appels anxieux, tristes, disséminés, auxquels rien ne répondait.

Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de quinze ans, blanche et rose comme une fleur d'amandier. Elle vient du pays des colibris, c'est le vent de l'amour qui l'apporte... Ceux de son île lui disaient: «Ne pars pas, il fait froid sur le continent... L'hiver te fera mourir.» Mais la petite créole ne croyait pas à l'hiver et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets; puis elle était amoureuse, elle n'avait pas peur de mourir... Et maintenant la voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses éventails, son hamac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré pleine d'oiseaux de son pays.

Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi lui envoyait dans un rayon, son cœur s'est ému de pitié; et comme il pensait bien que le froid ne ferait qu'une bouchée de la fillette et de ses colibris, il a vite allumé son gros soleil jaune et s'est habillé d'été pour les recevoir... La créole s'y est trompée; elle a pris cette chaleur du Nord, brutale et lourde, pour une chaleur de durée, cette éternelle verdure noire pour de la verdure de printemps, et suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour elle s'évente, elle se balance.

«Mais il fait très chaud dans le Nord», dit-elle en riant. Pourtant quelque chose l'inquiète. Pourquoi, dans cet étrange pays, les maisons n'ont-elles pas de vérandahs? Pourquoi ces murs épais, ces tapis, ces lourdes tentures? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de bois qu'on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces manteaux doublés, ces fourrures qui dorment au fond des armoires; à quoi tout cela peut-il servir?... Pauvre petite, elle va le savoir bientôt.

Un matin, en s'éveillant, la petite créole se sent prise d'un grand frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans la nuit s'être rapproché de terre, il tombe par flocons une peluche blanche et silencieuse comme sous les cotonniers... Voilà l'hiver! voilà l'hiver! Le vent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c'est pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et bouffis par le froid, avec leurs becs fins et leurs yeux en tête d'épingle. Là-bas, au fond du parc, le hamac grelotte plein de givre, et les branches des sapins sont en verre filé... La petite créole a froid, elle ne veut plus sortir.

Pelotonnée au coin du feu comme un de ses oiseaux, elle passe son temps à regarder la flamme et se fait du soleil avec ses souvenirs. Dans la grande cheminée lumineuse et brûlante, elle revoit tout son pays: les larges quais pleins de soleil avec le sucre brun des cannes qui ruisselle, et les grains de maïs flottant dans une poussière dorée, puis les siestes d'après-midi, les stores clairs, les nattes de paille, puis les soirs d'étoiles, les mouches enflammées, et des millions de petites ailes qui bourdonnent entre les fleurs et dans les mailles de tulle des moustiquaires.

Et tandis qu'elle rêve ainsi devant la flamme, les jours d'hiver se succèdent toujours plus courts, toujours plus noirs. Tous les matins on ramasse un colibri mort dans la cage; bientôt il n'en reste plus que deux, deux flocons de plumes vertes qui se hérissent l'un contre l'autre dans un coin...

Ce matin-là, la petite créole n'a pas pu se lever. Comme une balancelle mahonnaise prise dans les glaces du Nord, le froid l'étreint, la paralyse. Il fait sombre, la chambre est triste. Le givre a mis sur les vitres un épais rideau de soie mate. La ville semble morte, et, par les rues silencieuses, le chasse-neige à vapeur siffle lamentablement... Dans son lit, pour se distraire, la créole fait luire les paillettes de son éventail et passe son temps à se regarder dans des miroirs de son pays, tout frangés de grandes plumes indiennes.

Toujours plus courts, toujours plus noirs, les jours d'hiver se succèdent. Dans ses courtines de dentelles, la petite créole languit, se désole. Ce qui l'attriste surtout, c'est que de son lit elle ne peut pas voir le feu. Il lui semble qu'elle a perdu sa patrie une seconde fois... De temps en temps elle demande: «Est-ce qu'il y a du feu dans la chambre?—Mais oui, petite, il y en a. La cheminée est tout en flammes. Entends-tu pétiller le bois, et les pommes de pin qui éclatent?—Oh! voyons, voyons.» Mais elle a beau se pencher, la flamme est trop loin d'elle; elle ne peut pas la voir, et cela la désespère. Or, un soir qu'elle est là, pensive et pâle, sa tête au bord de l'oreiller et les yeux toujours tournés vers cette belle flamme invisible, son ami s'approche d'elle, prend un des miroirs qui sont sur le lit: «Tu veux voir le feu, mignonne... Eh bien! attends...» Et s'agenouillant devant la cheminée, il essaye de lui envoyer avec son miroir un reflet de la flamme magique: «Peux-tu le voir?—Non! Je ne vois rien.—Et maintenant?—Non! pas encore...» Puis tout à coup, recevant en plein visage un jet de lumière qui l'enveloppe: «Oh! je le vois!» dit la créole toute joyeuse, et elle meurt en riant avec deux petites flammes au fond des yeux.

Au printemps de 1866, M. de Sieboldt, colonel bavarois au service de la Hollande, bien connu dans le monde scientifique par ses beaux ouvrages sur la flore japonaise, vint à Paris soumettre à l'empereur un vaste projet d'association internationale pour l'exploitation de ce merveilleux Nipon-Jepen—Japon (Empire-au-Lever-du-Soleil) qu'il avait habité pendant plus de trente ans. En attendant d'avoir une audience aux Tuileries, l'illustre voyageur—resté très Bavarois malgré son séjour au Japon—passait ses soirées dans une petite brasserie du faubourg Poissonnière, en compagnie d'une jeune demoiselle de Munich qui voyageait avec lui et qu'il présentait comme sa nièce. C'est là que je le rencontrai. La physionomie de ce grand vieux, ferme et droit sous ses soixante et douze ans, sa longue barbe blanche, son interminable houppelande, sa boutonnière enrubannée où toutes les académies des sciences avaient mis leurs couleurs, cet air étranger, où il y a à la fois tant de timidité et de sans-gêne, faisait toujours retourner les têtes quand il entrait. Gravement le colonel s'asseyait, tirait de sa poche un gros radis noir; puis la petite demoiselle qui l'accompagnait, tout Allemande dans sa jupe courte, son châle à franges, son petit chapeau de voyage, coupait ce radis en tranches minces à la mode du pays, le couvrait de sel, l'offrait à son «ounclé!» comme elle disait de sa petite voix de souris, et tous deux se mettaient à grignoter l'un en face de l'autre, tranquillement et simplement, sans paraître se douter qu'il pût y avoir le moindre ridicule à faire à Paris comme à Munich. Vraiment c'était un couple original et sympathique, et nous eûmes bientôt fait de devenir grands amis. Le bonhomme, voyant le goût que je prenais à l'entendre parler du Japon, m'avait demandé de revoir son mémoire, et je m'étais empressé d'accepter autant par amitié pour ce vieux Sinbad que pour m'enfoncer plus avant dans l'étude du beau pays dont il m'avait communiqué l'amour. Ce travail de révision ne se fit pas sans peine. Tout le mémoire était écrit dans le français bizarre que parlait M. de Sieboldt: «Si j'aurais des actionnaires..., si je réunirais des fonds...», et ces renversements de prononciation qui lui faisaient dire régulièrement: «les grandes boîtes de l'Asie» pour «les grands poètes de l'Asie», et «le Chabon» pour «le Japon»... joignez à cela des phrases de cinquante lignes, sans un point, sans une virgule, rien pour respirer, et cependant si bien classées dans la cervelle de l'auteur, qu'en ôter un seul mot lui paraissait impossible, et que s'il m'arrivait d'enlever une ligne d'un côté, il la transportait bien vite un peu plus loin... C'est égal! ce diable d'homme était si intéressant avec son Chabon, que j'oubliais l'ennui du travail; et lorsque la lettre d'audience arriva, le mémoire tenait à peu près sur ses pieds.

Pauvre vieux Sieboldt! Je le vois encore s'en allant aux Tuileries, toutes ses croix sur la poitrine, dans ce bel habit de colonel rouge et or qu'il ne tirait de sa malle qu'aux grandes occasions. Quoi-qu'il en fît: «brum! brum!» tout le temps en redressant sa longue taille, au tremblement de son bras sur le mien, surtout à la pâleur insolite de son nez, un bon gros nez de sa vantasse, cramoisi par l'étude et la bière de Munich, je sentais combien il était ému... Le soir, quand je le revis, il triomphait: Napoléon III l'avait reçu entre deux portes, écouté pendant cinq minutes et congédié avec sa phrase favorite: «Je verrai... je réfléchirai.» Là-dessus, le naïf Japonais parlait déjà de louer le premier étage du Grand-Hôtel, d'écrire aux journaux, de lancer des prospectus. J'eus beaucoup de mal à lui faire comprendre que Sa Majesté serait peut-être longue à réfléchir, et qu'il ferait mieux, en attendant, de retourner à Munich, où la Chambre était justement en train de voter des fonds pour l'achat de sa grande collection. Mes observations finirent par le convaincre, et il partit en me promettant de m'envoyer, pour la peine que j'avais prise au fameux mémoire, une tragédie japonaise du seizième siècle, intituléel'Empereur aveugle,précieux chef-d'œuvre absolument inconnu en Europe et qu'il avait traduit exprès pour son ami Meyerbeer. Le maître, quand il mourut, était en train d'écrire la musique des chœurs. C'est, comme vous voyez, un vrai cadeau que le brave homme voulait me faire.

Malheureusement, quelques jours après son départ, la guerre éclatait en Allemagne, et je n'entendis plus parler de ma tragédie. Les Prussiens ayant envahi le Wurtemberg et la Bavière, il était assez naturel que dans son émoi patriotique et le grand désarroi d'une invasion, le colonel eût oublié monEmpereur aveugle. Mais moi, j'y pensais plus que jamais; et, ma foi! un peu l'envie de ma tragédie japonaise, un peu la curiosité de voir de près ce que c'était que la guerre, l'invasion,—ô Dieu! j'en ai maintenant toute l'horreur dans la mémoire,—je me décidai un beau matin à partir pour Munich.

Parlez-moi des peuples à sang lourd! En pleine guerre, sous ce grand soleil d'août, tout le pays d'outre-Rhin, depuis le pont de Kehl jusqu'à Munich, avait l'air aussi froid, aussi tranquille. Par les trente fenêtres du wagon wurtembergeois qui m'emmenait lentement, lourdement, à travers la Souabe, des paysages se déroulaient, des montagnes, des ravins, des écroulements de riche verdure où l'on sentait la fraîcheur des ruisseaux. Sur les pentes qui disparaissaient en tournant, au mouvement des wagons, des paysannes se tenaient toutes roides au milieu de leurs troupeaux, vêtues de jupes rouges, de corsages de velours, et les arbres étaient si verts autour d'elles, qu'on eût dit une bergerie tirée d'une de ces petites boîtes de sapin qui sentent bon la résine et les forêts du Nord. De loin en loin, une douzaine de fantassins habillés de vert emboîtaient le pas dans un pré, la tête droite, la jambe en l'air, portant leurs fusils comme des arbalètes: c'était l'armée d'un prince de Nassau quelconque. Parfois aussi des trains passaient, avec la même lenteur que le nôtre, chargés de grands bateaux, où des soldats wurtembergeois, entassés comme dans un char allégorique, chantaient des barcarolles à trois voix, en fuyant devant les Prussiens. Et nos haltes à tous les buffets, le sourire inaltérable des majordomes, ces grosses faces allemandes, épanouies, la serviette sous le menton devant d'énormes quartiers de viande aux confitures, et le parc royal de Stuttgart plein de carrosses, de toilettes, de cavalcades, la musique autour des bassins jouant des valses, des quadrilles, pendant qu'on se battait à Kissingen; vraiment, quand je me rappelle tout cela et que je pense à ce que j'ai vu, quatre ans après, dans ce même mois d'août, ces locomotives en délire s'en allant sans savoir où, comme si le grand soleil avait affolé leurs chaudières, les wagons arrêtés en plein champ de bataille, les rails coupés, les trains en détresse, la France diminuée de jour en jour à mesure que la ligne de l'Est devenait plus courte, et sur tout le parcours des voies abandonnées, l'encombrement sinistre de ces gares, qui restaient seules, en pays perdu, pleines de blessés oubliés là comme des bagages, je commence à croire que cette guerre de 1866 entre la Prusse et les États du Sud n'était qu'une guerre pour rire, et qu'en dépit de tout ce qu'on a pu nous dire, les loups de Germanie ne se mangent jamais entre eux.

Il n'y avait qu'à voir Munich pour s'en convaincre. Le soir où j'arrivai, un beau soir de dimanche plein d'étoiles, toute la ville était dehors. Une joyeuse rumeur confuse, aussi vague sous la lumière que la poussière soulevée aux pas de tous ces promeneurs, flottait dans l'air. Au fond des caves à bière voûtées et fraîches, dans les jardins des brasseries, où des lanternes de couleur balançaient leurs lueurs sourdes, partout on entendait, mêlés au bruit des lourds couvercles retombant sur les chopes, les cuivres qui sonnaient en notes triomphales, et les soupirs des instruments de bois...

C'est dans une de ces brasseries harmoniques que je trouvai le colonel de Sieboldt, assis avec sa nièce, devant son éternel radis noir.

A la table à côté, le ministre des affaires étrangères prenait un bock, en compagnie de l'oncle du roi. Tout autour, de bons bourgeois avec leurs familles, des officiers en lunettes, des étudiants à petites casquettes rouges, bleues, vert de mer, tous graves, silencieux, écoutaient religieusement l'orchestre de M. Gungel, et regardaient monter la fumée de leurs pipes, sans plus se soucier de la Prusse que si elle n'existait pas. En me voyant, le colonel parut un peu gêné, et je crus m'apercevoir qu'il baissait la voix pour m'adresser la parole en français. Autour de nous, on chuchotait: «Franzose... Franzose...» Je sentais de la malveillance dans tous les yeux.—«Sortons!» me dit M. de Sieboldt, et une fois dehors, je retrouvai son bon sourire d'autrefois. Le brave homme n'avait pas oublié sa promesse, mais il était très absorbé par le rangement de sa collection japonaise qu'il venait de vendre à l'État. C'est pour cela qu'il ne m'avait pas écrit. Quant à ma tragédie, elle était à Wurtzbourg, entre les mains de madame de Sieboldt, et pour arriver jusque-là il me fallait une autorisation spéciale de l'ambassade française, car les Prussiens approchaient de Wurtzbourg, et l'on n'y entrait plus que très difficilement. J'avais une telle envie de monEmpereur aveugle, que je serais allé à l'ambassade le soir même, si je n'avais pas craint de trouver M. de Trévise couché...

De bonne heure, le lendemain, l'hôtelier de laGrappe-Bleueme faisait monter dans une de ces petites voitures de louage que les hôtels ont toujours dans leurs cours pour montrer aux voyageurs les curiosités de la ville, et d'où les monuments, les avenues vous apparaissent comme entre les pages d'un guide. Cette fois il ne s'agissait pas de me faire voir la ville, mais seulement de me conduire à l'ambassade française: «Franzôsische Ambassad!...»répéta deux fois l'hôtelier. Le cocher, petit homme habillé de bleu et coiffé d'un chapeau gigantesque, semblait très étonné de, la nouvelle destination qu'on donnait à son fiacre, à sondroschken, pour parler comme à Munich. Mais je fus bien plus étonné que lui, quand je le vis tourner le dos au quartier noble, prendre un long faubourg, plein d'usines, de maisons ouvrières, de petits jardins, passer les portes, et m'emmener hors de la ville...

—Ambassad Franzôsische? lui demandais-je de temps en temps avec inquiétude.

-Ya, ya, répondait le petit homme, et nous continuions à rouler. J'aurais bien voulu avoir quelques renseignements de plus; mais le diable, c'est que mon conducteur ne parlait pas français, et moi-même, à cette époque, je ne connaissais de la langue allemande que deux ou trois phrases très élémentaires, où il était question de pain, de lit, de viande et pas du tout d'ambassadeur. Encore, ces phrases-là, ne savais-je les dire qu'en musique, et voici pourquoi:

Quelques années auparavant, avec un camarade presque aussi fou que moi, j'avais fait à travers l'Alsace, la Suisse, le duché de Bade, un vrai voyage de colporteur, le sac bouclé aux épaules, arpentant les lieues à la douzaine, tournant les villes dont nous ne voulions voir que les portes, et prenant toujours les tout petits chemins sans savoir où ils nous mèneraient. Cela nous donnait souvent l'imprévu de nuits passées en plein champ, ou sous le toit ouvert d'une grange; mais ce qui achevait d'incidenter notre excursion, c'est que ni l'un ni l'autre nous ne savions un mot d'allemand. A l'aide d'un petit dictionnaire de poche acheté en passant à Bâle, nous étions bien parvenus à construire quelques phrases toutes simples, toutes naïves comme:Vir vollen trinken bier.—nous voulons boire de la bière...Vir vollen essen kaese,—nous voulons manger du fromage: malheureusement, si peu compliquées qu'elles vous paraissent, ces maudites phrases nous coûtaient beaucoup de peine à retenir. Nous ne les avions pas dans la bouche, comme disent les comédiens. L'idée nous vint alors de les mettre en musique, et le petit air que nous avions composé s'adaptait si bien dessus, que les mots nous entrèrent dans la mémoire à la suite des notes, et que les uns ne pouvaient plus sortir sans entraîner les autres. Il fallait voir la figure des hôteliers badois, le soir, quand nous entrions dans la grande salle du Gasthaus et que, sitôt nos sacs débouclés, nous entonnions d'une voix retentissante:

Vir vollen trinken bier (bis)Vir vollen, ya, vir vollenYa!Vir vollen trinken bier.

Depuis ce temps-là je suis devenu très fort en allemand. J'ai eu tant d'occasions de l'apprendre!... Mon vocabulaire s'est enrichi d'une foule de locutions, de phrases. Seulement je les parle, je ne les chante plus... Oh! non, je n'ai pas envie de les chanter...

Mais revenons à mon droschken.

Nous allions d'un petit pas reposé, sur une avenue bordée d'arbres et de maisons blanches. Tout à coup le cocher s'arrêta.

«Da!...» me dit-il en me montrant-une maisonnette enfouie sous les acacias, et qui me parut bien silencieuse, bien retirée pour une ambassade. Trois boutons de cuivre superposés luisaient dans un coin du mur, à côté de la porte. J'en tire un au hasard, la porte s'ouvre, et j'entre dans un vestibule élégant, confortable; des fleurs, des tapis partout. Sur l'escalier, une demi-douzaine de chambrières bavaroises, accourues à mon coup de sonnette, s'échelonnaient avec cette tournure disgracieuse d'oiseaux sans ailes qu'ont toutes les femmes au delà du Rhin.

Je demande: «Ambassad Franzôsische?» Elles me font répéter deux fois, et les voilà parties à rire, à rire en secouant la rampe. Furieux, je reviens vers mon cocher et tâche de lui faire comprendre, à grand renfort de gestes, qu'il s'est trompé, que l'ambassade n'est pas là. «Ya, ya.» répond le petit homme sans s'émouvoir, et nous retournons vers Munich.

Il faut croire que notre ambassadeur de ce temps-là changeait souvent de domicile, ou bien que mon cocher, pour ne pas déroger aux habitudes de son droschken, s'était mis dans l'idée de me faire visiter quand même la ville et ses environs. Toujours est-il que notre matinée se passa à courir Munich dans tous les sens, à la recherche de cette ambassade fantastique. Après deux ou trois autres tentatives, j'avais fini par ne plus descendre de voiture. Le cocher allait, venait, s'arrêtait à certaines rues, faisait semblant de s'informer. Je me laissais conduire, et ne m'occupais plus que de regarder autour de moi... Quelle ville ennuyeuse et froide que ce Munich, avec ses grandes avenues, ses palais alignés, ses rues trop larges où le pas résonne, son musée en plein vent de célébrités bavaroises si mortes dans leurs statues blanches!

Que, de colonnades, d'arcades, de fresques, d'obélisques, de temples grecs, de propylées, de distiques en lettres d'or sur les frontons! Tout cela s'efforce d'être grand; mais il semble qu'on sente le vide et l'emphase de cette apparente grandeur, en voyant à tous les fonds d'avenue les arcs de triomphe où l'horizon passe seul, les portiques ouverts sur le bleu. C'est bien ainsi que je me représente ces villes imaginaires, Italie mêlée d'Allemagne, où Musset promène l'incurable ennui de sonFantasioet la perruque solennelle et niaise du prince de Mantoue.

Cette course en droschken dura cinq ou six heures; après quoi le cocher me ramena triomphalement dans la cour de laGrappe-Bleue, en faisant claquer son fouet, tout fier de m'avoir montré Munich. Quant à l'ambassade, je finis par la découvrir à deux rues de mon hôtel, mais cela ne m'avança guère. Le chancelier ne voulut pas me donner de passe-port pour Wurtzbourg. Nous étions, paraît-il, très mal vus en Bavière à ce moment-là; un Français n'aurait pas pu sans danger s'aventurer jusqu'aux avant-postes. Je fus donc obligé d'attendre à Munich que madame de Sieboldt eût trouvé une occasion de me faire parvenir la tragédie japonaise...

Chose singulière! Ces bons Bavarois, qui nous en voulaient tant de n'avoir pas pris parti pour eux dans cette guerre, n'avaient pas la moindre animosité contre les Prussiens. Ni honte des défaites, m haine du vainqueur.—«Ce sont les premiers soldats du monde!...» me disait avec un certain orgueil l'hôtelier de laGrappe-Bleue, le lendemain de Kissingen, et c'était bien le sentiment général à Munich. Dans les cafés on s'arrachait les journaux de Berlin. On riait à se tordre aux plaisanteries duKladderadatsch, ces grosses charges berlinoises aussi lourdes que le fameux marteau-pilon de l'usine Krupp, qui pèse cinquante mille kilogrammes. L'entrée prochaine des Prussiens n'étant plus un doute pour personne, chacun se disposait à les bien recevoir. Les brasseries s'approvisionnaient de saucisses, de quenelles. Dans les maisons bourgeoises on préparait des chambres d'officiers...

Seuls, les musées manifestaient quelque inquiétude. Un jour, en entrant à la Pinacothèque, je trouvai les murs nus et les gardiens en train de clouer les tableaux dans de grandes caisses prêtes à partir pour le Sud. On craignait que le vainqueur, très scrupuleux pour les propriétés particulières, ne le fût pas autant pour les collections de l'État. Aussi, de tous les musées de la ville, il n'y avait que celui de M. de Sieboldt qui restât ouvert. En sa qualité d'officier hollandais, décoré de l'Aigle de Prusse, le colonel pensait que, lui présent, personne n'oserait toucher à sa collection; et en attendant l'arrivée des Prussiens, il ne faisait plus que se promener avec son grand costume, à travers les trois longues salles que le roi lui avait données au jardin de la cour, espèce de Palais-Royal, plus vert et plus triste que le nôtre, entouré de murs de cloître peints à fresque.

Dans ce grand palais morne, ces curiosités étalées, étiquetées, constituaient bien le musée, cet assemblage mélancolique de choses venues de loin, dégagées de leur milieu. Le vieux Sieboldt lui-même avait l'air d'en faire partie. Je venais le voir tous les jours, et nous passions ensemble de longues heures a feuilleter ces manuscrits japonais ornés de planches, ces livres de science, d'histoire, les uns si immenses, qu'il fallait les étaler à terre pour les ouvrir, les autres hauts comme l'ongle, lisibles seulement à la loupe, dorés, fins, précieux. M. de Sieboldt me faisait admirer son encyclopédie japonaise en quatre-vingt-deux volumes, ou bien il me traduisait une ode duHiak-nin, merveilleux ouvrage publié par les soins des empereurs japonais, et où l'on trouve les vies, les portraits et des fragments lyriques des cent plus fameux poètes de l'empire. Puis nous rangions sa collection d'armes, les casques d'or à larges mentonnières, les cuirasses, les cottes de maille, ces grands sabres à deux mains qui sentent leur chevalier du Temple et avec lesquels on s'ouvre si bien le ventre.

Il m'expliquait les devises d'amour peintes sur les coquilles dorées, m'introduisait dans les intérieurs japonais en me montrant le modèle de sa maison de Yédo, une miniature de laque où tout était représenté, depuis les stores de soie des fenêtres jusqu'aux rocailles du jardin, jardinet de Lilliput, orné des plantes mignonnes de la flore indigène. Ce qui m'intéressait aussi beaucoup, c'était les objets du culte japonais, leurs petits dieux en bois peint, les chasubles, les vases sacrés, et ces chapelles portatives, vrais théâtres de pupazzi, que chaque fidèle a dans un coin de sa maison. Les petites idoles rouges sont rangées au fond; une mince corde à nœuds pend sur le devant. Avant de commencer sa prière, le Japonais s'incline et frappe de cette corde un timbre qui brille au pied de l'autel; c'est ainsi qu'il appelle l'attention de ses dieux. Je prenais un plaisir d'enfant à faire sonner ces timbres magiques, à laisser mon rêve s'en aller, roulé dans cette onde sonore, jusqu'au fond de ces Asies d'Orient où le soleil levant semble avoir tout doré, depuis les lames de leurs grands sabres jusqu'aux tranches de leurs petits livres...

Quand je sortais de là, les yeux pleins de tous ces reflets de laque, de jade, de couleurs éclatantes des cartes géographiques, les jours surtout où le colonel m'avait lu une de ces odes japonaises d'une poésie chaste, distinguée, originale, si profonde, les rues de Munich me faisaient un singulier effet. Le Japon, la Bavière, ces deux pays nouveaux pour moi, que je connaissais presque en même temps, que je voyais l'un à travers l'autre, se brouillaient, se confondaient dans ma tête, devenaient une espèce de pays vague, de pays du bleu... Cette ligne bleue des voyages que je venais de voir sur les tasses japonaises dans le trait des nuages et l'esquisse de l'eau, je la retrouvais sur les fresques bleues des murailles... Et ces soldats bleus qui faisaient l'exercice sur les places, coiffés de casques japonais, et ce grand ciel tranquille d'un bleu deVergiss-mein-nicht, et ce cocher bleu qui me ramenait à l'hôtel de laGrappe-Bleue!...

Il était bien du pays bleu aussi, ce lac étincelant qui miroite au fond de ma mémoire. Rien que d'écrire ce nom de Starnberg, j'ai revu tout près de Munich la grande nappe d'eau, unie, pleine de ciel, rendue familière et vivante par la fumée d'un petit steamer qui longeait les bords. Tout autour les masses sombres des grands parcs, séparées de place en place, comme ouvertes par la blancheur des villas. Plus haut, des bourgs aux toits serrés, des nids de maisons posés sur les pentes; plus haut encore les montagnes du Tyrol, lointaines, couleur de l'air où elles flottent; et dans un coin de ce tableau un peu classique, mais si charmant, le vieux, vieux batelier, avec ses longues guêtres et son gilet rouge à boutons d'argent, qui me promena tout un dimanche, et paraissait si fier d'avoir un Français dans son bateau.

Ce n'était pas la première fois que pareil honneur lui arrivait. Il se souvenait très bien d'avoir, dans sa jeunesse, fait passer le Starnberg à un officier. Il y avait soixante ans de cela, et à la façon respectueuse dont le bonhomme me parlait, je sentais l'impression qu'avait dû lui faire ce Français de 1806, quelque bel Oswald du premier empire en collant et bottes molles, un schapska gigantesque et des insolences de vainqueur!... Si le batelier de Starnberg vit encore, je doute qu'il ait autant d'admiration pour les Français.

C'est sur ce beau lac et dans les parcs ouverts des résidences qui l'entourent que les bourgeois de Munich promènent leurs gaietés du dimanche. La guerre n'avait rien changé à cet usage. Au bord de l'eau, quand je passai, les auberges étaient pleines; de grosses dames assises en rond faisaient bouffer leurs jupes sur les pelouses. Entre les branches qui se croisaient sur le bleu du lac, des groupes de Gretchen et d'étudiants passaient, auréolés d'une fumée de pipe. Un peu plus loin, dans une clairière du parc Maximilien, une noce de paysans, bruyante et voyante, buvait devant de longues tables en tréteaux, tandis qu'un garde-chasse en habit vert, campé, le fusil au poing, dans l'attitude d'un homme qui tire, faisait la démonstration de ce merveilleux fusil à aiguille dont les Prussiens se servaient avec tant de succès. J'avais besoin de cela pour me rappeler qu'on se battait à quelques lieues de nous. On se battait pourtant, il faut bien le croire, puisque ce soir-là, en rentrant à Munich, je vis sur une petite place abritée et recueillie comme un coin d'église, des cierges qui brûlaient tout autour de laMarien-Saule, et des femmes agenouillées, dont un long sanglot secouait la prière...

Malgré tout ce qu'on a écrit depuis quelques années sur le chauvinisme français, nos sottises patriotiques, nos vanités, nos fanfaronnades, je ne crois pas qu'il y ait en Europe un peuple plus vantard, plus glorieux, plus infatué de lui-même que le peuple de Bavière. Sa toute petite histoire, dix pages détachées de l'histoire de l'Allemagne, s'étale dans les rues de Munich, gigantesque, disproportionnée, tout en peintures et en monuments, comme un de ces livres d'étrennes qu'on donne aux enfants: peu de texte et beaucoup d'images. A Paris, nous n'avons qu'un arc de triomphe; là-bas ils en ont dix: la porte des Victoires, le portique des Maréchaux, et je ne sais combien d'obélisques élevés:à la vaillance des guerriers bavarois.

Il fait bon être grand homme dans ce pays-là; on est sûr d'avoir son nom gravé partout dans la pierre, dans le bronze, et au moins une fois sa statue au milieu d'une place, ou tout au haut de quelque frise parmi des victoires de marbre blanc. Cette folie des statues, des apothéoses, des monuments commémoratifs est poussée à un tel point chez ces bonnes gens, qu'ils ont, au coin des rues, des socles vides tout dressés, tout préparés pour les célébrités inconnues du lendemain. En ce moment, toutes les places doivent être prises. La guerre de 1870 leur a fourni tant de héros, tant d'épisodes glorieux!...

J'aime à me figurer, par exemple, l'illustre général von der Thann déshabillé à l'antique au milieu d'un square verdoyant, avec un beau piédestal orné de bas-reliefs représentant d'un côtéles Guerriers bavarois incendiant le village de Bazeilles, de l'autreles Guerriers bavarois assassinant des blessés français à l'ambulance de Woerth.Quel splendide monument cela doit faire!

Non contents d'avoir leurs grands hommes éparpillés ainsi par la ville, les Bavarois les ont réunis dans un temple situé aux portes de Munich, et qu'ils appellent laRuhmeshalle(la salle de la gloire). Sous un vaste portique de colonnes de marbre, qui s'avancent en retour en formant les trois côtés d'un carré, sont rangés sur des consoles les bustes des Électeurs, des rois, des généraux, des jurisconsultes, etc... (On trouve le catalogue chez le gardien.)

Un peu en avant se dresse une statue colossale, une Bavaria de quatre-vingt-dix pieds, debout au sommet d'un de ces grands escaliers si tristes qui montent à découvert dans la verdure des jardins publics. Avec sa peau de lion sur les épaules, son glaive serré dans une main, dans l'autre la couronne de la gloire (toujours la gloire!), cette immense pièce de bronze, à l'heure où je la vis, sur la fin d'une de ces journées d'août où les ombres s'allongent démesurément, remplissait la plaine silencieuse de son geste emphatique. Tout autour, le long des colonnes, les profils des hommes célèbres grimaçaient au soleil couchant. Tout cela si désert, si morne! En entendant mes pas sonner sur les dalles, je retrouvais bien cette impression de grandeur dans le vide qui me poursuivait depuis mon arrivée à Munich.

Un petit escalier en fonte grimpe en tournant dans l'intérieur de la Bavaria. J'eus la fantaisie de monter jusqu'en haut et de m'asseoir un moment dans la tête du colosse, un petit salon en rotonde éclairé par deux fenêtres qui sont les yeux. Malgré ces yeux ouverts sur l'horizon bleu des Alpes, il faisait très chaud là dedans. Le bronze, chauffé par le soleil, m'enveloppait d'une chaleur alourdissante. Je fus obligé de redescendre bien vite... Mais, c'est égal, cela m'avait suffi pour se connaître, ô grande Bavaria boursouflée et sonore! J'avais vu ta poitrine sans cœur, tes gros bras de chanteuse, enflés, sans muscles, ton glaive en métal repoussé, et senti dans ta tête creuse l'ivresse lourde et la torpeur d'un cerveau de buveur de bière... Et dire qu'en nous embarquant dans cette folle guerre de 1870, nos diplomates avaient compté sur toi. Ah! s'ils s'étaient donné la peine de monter dans la Bavaria, eux aussi!

Il y avait dix jours que j'étais à Munich, et je n'avais encore aucune nouvelle de ma tragédie japonaise. Je commençais à désespérer, lorsqu'un soir, dans le petit jardin de la brasserie où nous prenions nos repas, je vis arriver mon colonel avec une figure rayonnante. «Je l'ai! me dit-il; venez demain matin au musée... Nous la lirons ensemble, vous verrez si c'est beau.» Il était très animé ce soir-là. Ses yeux brillaient en parlant. Il déclamait à haute voix des passages de la tragédie, essayait de chanter les chœurs. Deux ou trois fois sa nièce fut obligée de le faire taire: «Ounclé..., ounclé...» J'attribuai cette fièvre, cette exaltation à un pur enthousiasme lyrique. En effet, les fragments qu'il me récitait me paraissaient très beaux, et j'avais hâte d'entrer en possession de mon chef-d'œuvre.

Le lendemain, quand j'arrivai au jardin de la cour, je fus très surpris de trouver la salle des collections fermée. Le colonel absent de son musée, c'était si extraordinaire que je courus chez lui avec une vague inquiétude. La rue qu'il habitait, une rue de faubourg paisible et courte, des jardins, des maisons basses, me parut plus agitée que d'habitude. On causait par groupes devant les portes. Celle de la maison Sieboldt était fermée, les persiennes ouvertes.

Des gens entraient, sortaient d'un air triste. On sentait là une de ces catastrophes trop grandes pour le logis, et qui débordent jusque dans la rue... En arrivant, j'entendis des sanglots. C'était au fond d'un petit couloir, dans une grande pièce encombrée et claire comme une salle d'étude. Il y avait là une longue table en bois blanc, des livres, des manuscrits, des vitrines à collections, des albums couverts en soie brochée; au mur, des armes japonaises, des estampes, de grandes cartes géographiques; et dans ce désordre de voyages, d'études, le colonel étendu sur son lit, sa longue barbe droite sur sa poitrine, avec la pauvre petite «Ounclé» qui pleurait à genoux dans un coin. M. de Sieboldt était mort subitement pendant la nuit.

Je partis de Munich le soir même, n'ayant pas le courage de troubler toute cette désolation à propos d'une fantaisie littéraire, et c'est ainsi que de la merveilleuse tragédie japonaise, je ne connus jamais que le titre:l'Empereur aveugle!... Depuis, nous avons vu jouer une autre tragédie, à qui ce titre rapporté d'Allemagne aurait bien convenu: sinistre tragédie, pleine de sang et de larmes, et qui n'était pas japonaise celle-là.


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