LE PARASITE DU TRAIN

Oui, dit l’ami Pérez à tous ses camarades de café, je viens de lire dans ce journal la nouvelle de la mort d’un ami. Je ne le vis qu’une seule fois, et cependant j’ai pensé bien souvent à lui.

Je fis sa connaissance une nuit de Noël, en venant à Madrid par le train omnibus de Valence. J’étais dans un compartiment de première. A Albacete, l’unique voyageur qui m’accompagnait descendit; me voyant seul, ayant mal dormi la nuit précédente, je m’étirai voluptueusement sur les coussins gris des banquettes. Ils étaient tous pour moi! J’allais pouvoir m’étendre à mon gré! Quel bon somme je ferais jusqu’à Alcazar de San Juan!

Je tirai le rideau vert de la veilleuse et le compartiment se trouva dans une pénombre délicieuse. Enveloppé de mon manteau, je m’étendissur le dos et j’allongeai mes jambes autant que je pus, avec la délicieuse certitude de ne déranger personne.

Le train filait à travers les plaines arides et ravagées de la Manche. Les gares s’espaçaient à de grandes distances; la machine accélérait sa vitesse et ma voiture gémissait, cahotée, ainsi qu’une vieille diligence. Couché sur le dos, je me laissais balancer par ce formidable roulis. Les franges des coussins tourbillonnaient. Et les valises de sauter dans les filets, les vitres de s’agiter dans leurs châssis! D’en bas, arrivait jusqu’à moi un effroyable grincement de vieille ferraille. Les roues, les freins criaient; mais à mesure que mes yeux se fermaient, je perdais la notion exacte de ces bruits; tantôt je me croyais ballotté par les vagues, tantôt je m’imaginais être redevenu enfant, bercé par la voix monotone d’une nourrice. Toujours rêvant, étourdi par le fracas des roues, je finis par m’endormir...

Soudain, une impression de fraîcheur me réveilla. Je sentis en pleine figure comme un jet d’eau froide. Ouvrant les yeux, je me vis seul dans le compartiment; la portière d’en face était fermée. Mais je sentis de nouveau le souffle froid de la nuit qu’augmentait l’ouragan soulevé par le train dans sa marche rapide. En meredressant, je vis l’autre portière, la plus rapprochée de moi, complètement ouverte. Un homme était assis au bord de la plate-forme, les pieds au dehors appuyés sur le marchepied, pelotonné, la tête tournée vers moi; ses yeux brillaient étrangement dans son visage obscur.

** *

La surprise m’empêchait de réfléchir. Je venais à peine de me réveiller, et mes idées étaient encore confuses. De prime abord, j’éprouvai une certaine terreur superstitieuse. Cet homme, apparu soudain pendant la marche du train, n’était-il pas un fantôme semblable à ceux des contes dont on avait bercé mon enfance?

Mais je me rappelai aussitôt les attaques sur les voies ferrées, les vols dans les trains, les assassinats en wagon, tous les crimes de ce genre dont j’avais lu le récit, et je pensai que j’étais seul, sans même une méchante sonnette pour avertir ceux qui dormaient de l’autre côté des cloisons de bois. Cet homme était sûrement un voleur!

L’instinct de défense, ou plutôt la peur, me rendit presque féroce. Je me précipitai sur l’inconnu, le repoussant des coudes et des genoux. Il perdit l’équilibre, mais réussit à s’accrocher, désespéré, à la portière. Je continuai à le pousser, luttant pour arracher ses mains crispées de cetteplanche de salut, afin de le jeter sur la voie. Tous les avantages étaient de mon côté.

—Pour l’amour de Dieu! gémit-il d’une voix étouffée, laissez-moi, monsieur! Je suis un honnête homme.

Il y avait dans ses paroles une telle expression d’humilité et d’angoisse que j’eus honte de ma brutalité, et je le lâchai.

Il s’assit de nouveau, haletant, saisi d’effroi, dans l’embrasure de la portière, tandis que je restais debout, sous la veilleuse dont j’avais retiré le rideau.

Alors, je pus le voir. C’était un paysan petit et sec, un pauvre diable avec une veste de peau de mouton rapiécée et crasseuse, et un pantalon de couleur claire. Sa casquette noire se confondait presque avec le ton verni et cuivré de sa figure d’où se détachaient les yeux calmes; et lorsqu’il contractait ses lèvres avec le sourire stupide de la reconnaissance, il montrait de grosses dents jaunâtres comme celles d’un ruminant.

Il me regardait comme un chien à qui on asauvé la vie. En même temps ses mains noires fouillaient dans sa large ceinture et dans ses poches. Ceci me fit presque repentir de ma générosité et, pendant que le rustre se livrait à ses recherches, je plongeai ma main dans ma poche de derrière et saisis mon revolver. Pensait-il m’attaquer à l’improviste! De sa ceinture il tira je ne sais quoi... Je l’imitai en sortant à demi mon revolver de son étui. Mais ce qu’il avait à la main, n’était qu’un petit carton crasseux et criblé de trous qu’il me tendit d’un air content.

—Moi aussi j’ai mon billet, monsieur.

Je le regardai et ne pus m’empêcher de rire.

—Mais il est périmé! lui dis-je. Il y a déjà plusieurs années qu’il a servi. Penses-tu avoir le droit, avec ceci, de prendre le train d’assaut et d’effrayer les voyageurs?

Voyant que sa fraude grossière était découverte, il prit un air penaud, qui semblait dire: «Ne va-t-il pas tenter encore de me jeter sur la voie?»

Apitoyé, je voulus paraître généreux et gai, afin de dissimuler les effets de la surprise dont je frissonnais encore.

—Allons, achève de monter. Assieds-toi à l’intérieur et ferme la portière.

—Non, monsieur, dit-il avec orgueil. Je n’ai pas le droit d’être dedans comme un Monsieur. Je reste ici et je vous remercie, car je n’ai pas d’argent.

Et le rustre têtu ne bougea pas plus qu’un soliveau.

J’étais assis auprès de lui; mes genoux touchaient ses épaules. Une véritable trombe pénétrait dans le compartiment. Le train marchait à toute vitesse. Sur les talus solitaires et terreux glissait la tache rouge et oblique de la portière ouverte sur laquelle se découpait la silhouette de l’inconnu ramassé sur lui-même et la mienne. Les poteaux télégraphiques défilaient, semblables à une rangée de coups de pinceau jaunes sur le fond noir de la nuit; sur les remblais brillaient, un instant, pareils à d’énormes vers luisants, les charbons enflammés que vomissait la locomotive.

Le pauvre homme n’était pas tranquille; il semblait étonné de mon calme. Je lui donnai un cigare et, peu à peu, il se mit à parler.

Tous les samedis il faisait le voyage de la même façon. Il attendait le train à son départ d’Albacete; il sautait sur un marchepied au risque de se faire écraser et parcourait extérieurement tous les wagons à la recherche d’un compartiment vide; dans les gares il descendait un peu avant l’arrivée et remontait après le départ, changeant toujours de place pour tromper la vigilance des employés, cette mauvaise engeance ennemie des pauvres.

—Mais, où vas-tu, lui dis-je? Pourquoi voyages-tu ainsi, t’exposant à périr écrasé?

** *

Il allait passer le dimanche dans sa famille. Une idée de pauvre diable! Lui, il avait un peu de travail à Albacete et sa femme servait dans un village assez éloigné. La faim les avait séparés. Au début, il faisait le voyage à pied; il marchait toute une nuit et, quand il arrivait le matin, il tombait fourbu, sans avoir la force de parler avec sa femme ni de jouer avec ses enfants. Mais il s’était débrouillé; il n’avait plus peur et faisait maintenant commodément le voyage en chemin de fer. Quand il pouvait voir ses enfants il travaillait avec plus d’ardeur toute la semaine. Il en avait trois: le plus jeune n’était pas plus haut que sa botte, et cependant il reconnaissait son papa et, quand il le voyait, il se suspendait à son cou.

—Mais ne crains-tu pas, lui dis-je, qu’à la suite d’un de ces voyages tes enfants ne restent sans père?

Il souriait avec confiance. Il connaissait bien son affaire. Le train ne l’effrayait pas quand il arrivait comme un cheval emballé, et mugissait, lançant des étincelles. Il était leste, et il avait du sang-froid; un saut... et il était installé sur le marchepied. Pour ce qui était de descendre, il pouvait bien attraper quelques contusions à la tête en se heurtant contre les talus. L’important était de ne pas tomber sous les roues.

Ce n’était pas le train qui l’effrayait, mais ceux qui étaient dedans. Il recherchait les voitures de première parce qu’il y trouvait des compartiments vides. Que d’aventures! Une fois il avait ouvert, par inadvertance, le compartiment réservé aux dames; deux religieuses qui s’y trouvaient s’étaient mises à crier: «Au voleur!» Lui, effrayé, avait dû sauter du train et faire à pied le reste du voyage.

Deux fois il avait été, comme cette nuit-là, sur le point d’être précipité sur la voie par ceux que sa présence réveillait en sursaut. Une autre fois, comme il cherchait un compartiment obscur, il avait rencontré un voyageur qui, sans dire un mot, lui avait asséné un coup de bâton sur la têteet l’avait jeté hors du train. Cette nuit-là, il avait cru qu’il allait mourir.

Et, ce disant, il montrait une cicatrice qui sillonnait son front.

Il était maltraité, mais il ne se fâchait pas. Ce n’était pas sans raison que ces messieurs s’effrayaient et il ne les blâmait pas de chercher à se défendre. Mais comment faire autrement? Il n’avait pas d’argent et il voulait voir ses enfants!

** *

Le train ralentissait sa marche comme à l’approche d’une gare. Lui, alarmé, commença à se relever.

—Reste-là, lui dis-je, il y a encore une gare avant celle où tu vas. Je paierai ton billet.

—Allons donc! Non, monsieur, répondit-il, d’un air de simplicité malicieuse. En me donnant le billet, l’employé fixerait son regard sur moi: bien des fois, j’ai été poursuivi mais on n’a jamais réussi à me voir de près, et je ne veux pas qu’on prenne mon signalement. Bon voyage, monsieur! Vous êtes la meilleure personne que de ma vie j’aie rencontrée dans le train.

Il s’éloigna sur les marchepieds des voitures,et se perdit dans l’obscurité, cherchant sans doute un autre gîte où il pût continuer tranquillement son voyage.

Le train s’arrêta à une petite gare silencieuse. J’allais m’étendre pour dormir lorsque des voix impérieuses se firent entendre sur le quai.

C’étaient les employés et deux gendarmes qui couraient dans toutes les directions.

—«Par ici!... Coupez-lui le chemin!... Deux de l’autre côté pour qu’il n’échappe pas... Maintenant il est monté sur le train... Suivez-le!...»

Effectivement, un instant après, les toitures des wagons tremblaient sous la course folle de ceux qui se poursuivaient sur ces hauteurs.

C’était sans doute monamid’une heure qui, se voyant surpris et entouré, s’était réfugié sur le train.

J’étais à une portière opposée au quai et je vis un homme sauter du toit d’un wagon voisin avec l’agilité que donne le danger. Il tomba la face contre terre dans un champ, se tapit quelques instants comme si la violence du choc l’eût empêché de se relever; puis il s’enfuit à toutes jambes et la tache blanche de son pantalon se perdit dans l’obscurité.

Le chef de gare gesticulait en face des employés, dont quelques-uns riaient.

—Qu’y a-t-il? demandai-je à l’un d’eux.

—Un individu qui a l’habitude de voyager sans billet, répondit-il avec emphase. Nous le connaissons depuis déjà longtemps: c’est un parasite du train: mais, nous l’attraperons un de ces jours pour le boucler, si nous ne sommes pas manchots!

Je n’ai plus revu le pauvre parasite. En hiver, j’ai pensé souvent à ce malheureux, et je le voyais aux abords d’une gare, fouetté peut-être par la pluie et la neige, attendant le train qui passe comme un tourbillon, afin de le prendre d’assaut comme un brave qui monte à l’assaut d’une tranchée.

Maintenant, je viens de lire que sur la voie ferrée, près d’Albacete, on a trouvé le cadavre d’un homme écrasé par le train... C’est sûrement lui, le pauvre parasite! Je n’ai pas besoin d’autres renseignements pour le croire: mon cœur me le dit: «Celui qui aime le danger finit par périr.» Peut-être a-t-il manqué d’agilité? peut-être quelque voyageur, effrayé par sa subite apparition, a-t-il été moins compatissant que moi et l’a-t-il jeté sous les roues? Allez demander à la nuit l’explication de ce drame...

—Depuis le jour où je fis sa connaissance, dit en terminant l’ami Pérez, quatre années se sontécoulées. Pendant ces quatre années, j’ai souvent pris le train, et, à voir comment voyagent les gens, les uns par fantaisie, les autres pour combattre l’ennui, plus d’une fois j’ai pensé au pauvre paysan qui, séparé de sa famille par la misère, se voyait poursuivi et persécuté comme une bête féroce quand il voulait embrasser ses enfants, et défiait la mort avec le courage simple d’un héros.

Étendu sur son grabat, le journaliste républicain Juan Yañez, hôte unique de lasalle des détenus politiques, suivait d’un œil vague les crevasses du plafond, et songeait que cette nuit-là commençait son troisième mois de prison.

Neuf heures... Le cornet avait lancé dans la cour les notes prolongées du couvre-feu; les pas des gardiens résonnaient dans les corridors avec une régularité monotone, et des cellules closes sortait un bruit rythmique, semblable au souffle d’une forge lointaine, ou à la respiration d’un géant endormi; il semblait impossible qu’un millier d’hommes dormît dans ce vieux couvent, si calme, dont le délabrement était plus visible encore, à la lumière crue du gaz.

Le pauvre Yañez, obligé de se coucher à neuf heures, avec une perpétuelle lumière devantles yeux, plongé dans une solitude écrasante, évoquant l’idée d’un monde mort, se disait que son compte avec la monarchie espagnole était dur à solder. Maudit article! Chaque ligne lui coûtait une semaine de prison; chaque mot, un jour.

Et Yañez se rappelait que la saison d’opéra commençait cette nuit-là même avecLohengrin, son spectacle favori. Il voyait les loges garnies d’épaules nues et de nuques exquises, parmi le scintillement des pierreries, les reflets des soies chatoyantes et la gracieuse ondulation des plumes frisées.

—Neuf heures... Sans doute, le cygne est déjà sur la scène, et le fils de Parsifal lance ses premières notes... Et moi, me voilà ici! Mais... sapristi! J’ai mon opéra, moi aussi!

Oui, en vérité, un bel opéra! Du cachot d’en dessous venaient, comme d’un souterrain, des bruits révélant l’existence d’une brute de la montagne, qu’on allait exécuter d’un moment à l’autre, pour un nombre incalculable d’assassinats. C’était un cliquetis de chaînes, semblable à celui d’un tas de clous ou au grincement de vieilles clefs; et par intervalles, une voix faible répétait: «Notre Père... qui êtes... aux cieux... sain... te... Marie...» avec l’expression timide etsuppliante de l’enfant qui s’endort dans les bras de sa mère. Le malheureux ne cessait de répéter cette chanson monotone. Rien ne pouvait le faire taire. On croyait en général qu’il feignait la folie, pour sauver sa tête; mais peut-être quatorze mois de cellule, dans l’attente continue de la mort, avaient-ils fini par détruire son pauvre cerveau de brute dominée par l’instinct.

Yañez maudissait l’injustice des hommes, qui, pour quelques pages griffonnées dans un moment de mauvaise humeur, l’obligeaient à dormir toutes les nuits bercé par le délire d’un condamné à mort... Tout à coup il entendit des voix fortes, des pas précipités, près de lui, au même étage.

—Non! non! je ne coucherai pas là! criait une voix à la fois tremblante, et aiguë. Je ne suis pas un criminel, mais un fonctionnaire dépendant du Ministère de la Justice tout comme vous... et de plus avec trente ans de service. Prenez donc des renseignements sur Nicomedes: tout le monde me connaît: les journaux eux-mêmes ont parlé de moi. Et, après m’avoir logé dans la prison, on veut encore me faire dormir dans un galetas, où on n’ose même pas mettre les détenus! Merci bien! C’est pour ça qu’on me fait venir?... Je suis malade, et je neveux pas coucher là. Qu’on m’amène un médecin... j’ai besoin d’un médecin...

Le journaliste, malgré sa situation, riait, amusé par le ton efféminé et ridicule avec lequel l’homme aux trente ans de service réclamait le médecin.

Le murmure des voix reprit de plus belle; on discutait, on délibérait; les pas se rapprochèrent, la porte de lasalle des détenus politiquess’ouvrit, et Yañez aperçut une casquette à galon d’or.

—Don Juan, dit l’employé avec une certaine timidité, cette nuit vous aurez de la compagnie... Excusez-moi; ce n’est pas ma faute; la nécessité... Demain le chef prendra d’autres mesures. Passez... monsieur!

Et le monsieur (ainsi dénommé, avec une nuance d’ironie) franchit la porte, suivi de deux détenus: l’un avec une valise et un paquet de couvertures et de cannes; l’autre avec un sac de grosse toile, où se marquaient les arêtes d’une caisse large et plate.

—Bonne nuit, monsieur!

Il saluait humblement, de cette voix aiguë et féminine, qui avait fait rire Yañez; et en quittant son chapeau il découvrit une tête petite, chenue, soigneusement tondue. C’était unhomme d’une cinquantaine d’années, obèse, haut en couleur; la cape semblait glisser de ses épaules, et une grosse chaîne d’or, chargée de breloques, cliquetait sur son ventre au moindre mouvement. Ses petits yeux avaient les reflets bleus de l’acier; une moustache tombante mettait à chaque coin de sa bouche un point d’interrogation renversé.

—Excusez! dit-il en s’asseyant. Je vous gêne, mais ce n’est pas ma faute. Je suis arrivé par le train cette nuit, et voilà qu’on me donne pour chambre à coucher un trou plein de rats. Bon Dieu! quel voyage!

—Vous êtes un détenu?

—Pour le moment, oui, dit-il en souriant; mais je ne vous importunerai pas longtemps de ma présence.

Le bon bourgeois pansu se faisait humble, obséquieux, comme pour demander pardon d’avoir usurpé une place dans la prison.

Yañez le regardait fixement, surpris de sa timidité. Qui pouvait bien être cet individu-là? Dans son imagination dansaient des pensées à peine ébauchées, qui semblaient se chercher, se poursuivre, pour arriver à se condenser en une idée nette et claire.

De nouveau, la bête en cage geignit là-bas sonPater Noster; aussitôt le journaliste se leva nerveusement, comme s’il venait d’arrêter au passage une pensée fugitive, et ses yeux se fixèrent sur le sac qui était aux pieds du nouveau venu.

—Qu’avez-vous là... Vos instruments de travail?

L’homme parut hésiter; mais enfin l’énergique interrogation lui en imposa, et il fit un signe de tête affirmatif. Puis il y eut un silence long et pénible. Des prisonniers plaçaient le lit dans un coin de la chambre. Yañez contemplait fixement son compagnon de chambre, qui demeurait la tête basse et semblait fuir ses regards.

Une fois le lit préparé, les détenus partis, la porte verrouillée en dehors, le pénible silence continua... Enfin l’individu fit un effort et parla:

—Vous allez passer une mauvaise nuit, mais je n’y peux rien: on m’a amené de force ici. Moi, je ne voulais pas, car je sais que vous êtes une personne honorable, et que ma présence sera pour vous la pire chose qui pouvait vous arriver en cette maison.

Le jeune homme se sentit désarmé par tant d’humilité.

—Non, monsieur; je suis accoutumé à tout, dit-il avec ironie. On fait ici de si belles connaissances qu’une de plus est chose négligeable.Et puis, vous ne me paraissez pas un méchant homme, après tout.

Le publiciste, encore sous l’impression de ses premières lectures romantiques, trouvait cette entrevue très originale, et n’en était pas fâché.

—J’habite Barcelone, continua le vieillard. Mon collègue est mort récemment de sa dernière ribote, et hier, quand je me suis présenté à l’audience, l’alguazil m’a dit:—«Nicomedes!...» car je suis Nicomedes Terruño. Vous n’avez pas entendu parler de moi?... C’est singulier; la presse a publié bien des fois mon nom.—«Nicomedes, par ordre du président, prenez le train de cette nuit...» Je viens donc avec l’intention de me loger dans une auberge, jusqu’au jour dutravail, et voilà on m’amène de la gare ici, à cause de je ne sais quelles craintes, et, qui plus est, on veut me loger avec les rats. Voyez-vous ça? Est-ce une manière de traiter les fonctionnaires de la justice?

—Et il y a longtemps que vous remplissez la charge?

—Trente ans, monsieur! j’ai commencé sous Isabelle II. Je suis le doyen de la classe, et je compte dans ma liste jusqu’à des condamnés politiques. J’ai l’orgueil d’avoir toujours fait mon devoir. J’en suis aujourd’hui à mon centdeuxième condamné: c’est quelque chose, hein? Mais je me suis comporté avec tous le mieux que j’ai pu. Personne ne s’est plaint de moi, que je sache. Les vétérans du bagne eux-mêmes, en me voyant au dernier moment, se tranquillisent: «Nicomedes, me disent-ils, enchanté que ce soit toi.»

Lefonctionnaires’animait en voyant l’attention bienveillante et curieuse que lui prêtait Yañez. Il prenait de l’aplomb, et parlait avec plus de désinvolture.

—J’ai aussi ma petite imagination. Les instruments je les fabrique moi-même, et pour ce qui est de la propreté, tout est irréprochable... Voulez-vous les voir?

Le journaliste sauta du lit, comme prêt à s’enfuir.

—Non! merci mille fois! je vous crois.

Et il regardait avec répugnance ces mains dont les paumes étaient rouges et luisantes...

—Et vous êtes satisfait du métier? interrogea-t-il, pour lui faire oublier le désir d’exhiber ses inventions.

—Comment faire autrement? Il faut bien se résigner... Ce qui me console, c’est qu’on travaille de moins en moins. Mais que ce pain est dur à gagner?... Si j’avais su!...

Il demeura silencieux, les yeux à terre.

—Tout le monde est contre moi! continua-t-il. J’ai assisté à beaucoup de comédies; eh bien! j’y ai vu que certains rois anciens emmenaient partout avec eux l’exécuteur de leurs sentences judiciaires vêtu de rouge, la hache au cou, et ils faisaient de lui leur ami et leur conseiller. C’était logique! Mais aujourd’hui tout est hypocrisie. Le procureur demande à grands cris une tête, au nom de je ne sais quels principes respectables, et tout le monde l’approuve; moi, je viens ensuite accomplir ses ordres, et on me crache dessus... on m’insulte. Dites, monsieur, est-ce que c’est juste?.... Si j’entre dans une auberge, on me met à la porte dès qu’on me reconnaît; dans la rue, tout le monde m’évite, et jusqu’au palais on jette mon traitement à mes pieds, comme si je n’étais pas aussi un fonctionnaire, comme si mes appointements ne figuraient pas au budget... Oui, tout le monde est contre moi! Et ensuite, ajouta-t-il d’une voix à peine perceptible, il y a les autres ennemis!... les autres! Vous savez? ceux qui sont partis pour ne plus revenir, et qui cependant reviennent... cette centaine de malheureux, que j’ai traités avec des gentillesses de père, leur faisant le moins de mal possible etqui... les ingrats! surgissent dès qu’ils me voient seul.

—Quoi!... ils reviennent?

—Toutes les nuits! Il y en a qui m’ennuient moins: ce sont les derniers; ils me semblent des amis que j’ai quittés la veille, mais les anciens, ceux des premiers temps, alors que je m’émotionnais encore et que je me sentais maladroit, ceux-là sont de vrais démons, qui, dans l’ombre, défilent sur ma poitrine, m’écrasent, m’asphyxient, m’effleurent les yeux des bords de leurs souquenilles. Ils me suivent partout, et plus je me fais vieux, plus ils sont tenaces. Quand on m’a mis de force tout à l’heure, dans l’infect réduit, je commençais à les voir surgir dans les coins les plus obscurs. C’est pour cela que je demandais un médecin; j’étais malade, j’avais peur de la nuit; je voulais de la lumière, de la compagnie.

—Et vous êtes toujours seul?

—Non! j’ai de la famille, là-bas, dans ma maisonnette de la banlieue de Barcelone; une famille qui ne cause d’ennuis à personne: un chien, trois chats et huit poules. Ils ne comprennent pas les gens, et pour cela ils me respectent, m’aiment, comme si j’étais un homme pareil auxautres. Ils vieillissent tranquillement à mes côtés. Il ne m’est jamais arrivé de tuer une poule; je m’évanouis en voyant couler le sang...[G].

Et il parlait de la même voix pleurarde et débile...

—Vous n’avez jamais eu de famille?

—Moi?... Comme tout le monde. Je ne vous cacherai rien. Il y a si longtemps que je me tais!... Ma femme est morte voilà six ans. Ne croyez pas que c’était une de ces ivrognesses, de ces brutes, que les romans donnent toujours comme femmes aux bourreaux. C’était une payse que j’épousai au retour du service. Nous eûmes un garçon et une fille: peu de pain, beaucoup de misère et, que voulez-vous? une certaine brutalité de caractère, due à la jeunesse m’entraînèrent au métier. Ne croyez pas que j’obtins facilement le poste: j’eus besoin de protections. D’abord la haine des gens me faisait plaisir; j’étais fier d’inspirer la terreur et l’aversion. On eut souvent recours à mes services; nous courûmes toute l’Espagne, pour venir enfin tomber à Barcelone. Le bon temps! Le meilleur de ma vie! Il n’y eut pas de travail pendant cinq ou six ans.Mes économies se convertirent en une maisonnette, dans la banlieue, et les gens estimaient don Nicomedes, sympathique et vague employé au tribunal. Le petit, un ange du bon Dieu, travailleur rangé, peu loquace, était dans une maison de commerce; la petite (combien je regrette de ne pas avoir ici son portrait!), la petite, un séraphin avec de grands yeux bleus, et une tresse blonde, grosse comme le bras, ressemblait à une de ces demoiselles qu’on voit dans les opéras, quand elle gambadait dans le jardinet; elle ne pouvait aller à Barcelone avec sa mère sans être suivie de quelque jeune homme. Elle eut un fiancé sérieux: un bon sujet, prêt à passer médecin. Affaire entre elle et sa mère! Moi, je faisais mine de ne rien voir. Ah! Seigneur, que nous étions heureux!

La voix de Nicomedes était de plus en plus tremblotante: ses petits yeux de faïence se mouillaient. Il ne pleurait pas; mais sa grotesque obésité était secouée par des frissons semblables à ceux d’un marmot qui s’efforce d’avaler ses larmes.

—Mais il arriva qu’un chenapan qui en avait long sur la conscience, se fit pincer: on le condamna à mort, et je dus entrer en fonction, quand j’avais déjà presque oublié le métier.Quelle journée! La moitié de la ville me reconnut, en me voyant sur les planches; et même des journalistes (ces gens-là sont pires que la peste, excusez-moi!) firent une enquête sur ma vie, nous présentant au public, moi et ma famille, en beaux caractères d’imprimerie, comme des bêtes curieuses et ils affirmèrent avec étonnement que nous avions des têtes de braves gens. Ils nous mirent à la mode. Mais quelle mode! Les voisins nous fermaient au nez portes et fenêtres, et, bien que la ville fût grande, j’étais reconnu et insulté dans les rues. Un jour, comme je rentrais à la maison, ma femme me reçut comme une folle. La petite! La petite!... Je la vis au lit, défigurée, verdâtre,—elle qui était si jolie!—la langue tachée de blanc... Elle s’était empoisonnée, empoisonnée avec des allumettes, et elle avait souffert d’atroces souffrances, durant des heures, pour que le remède vînt trop tard... Et il vint! Le lendemain, elle était morte... La pauvre enfant avait eu du courage! Elle aimait de toute son âme son petit médecin, et je lus moi-même la lettre par laquelle il lui disait adieu pour toujours, parce qu’il savait de qui elle était la fille. Je ne la pleurai pas. Avais-je le temps, par hasard? Tout nous accablait, le malheur soufflait de tous côtés; ce foyer tranquille que nous avions construit s’écroulait par ses quatre angles. Mon fils avait été mis à la porte de sa maison de commerce, et il était inutile de lui chercher une nouvelle place, et de recourir aux amis. Qui aurait voulu adresser la parole au fils du bourreau? Le malheureux petit! Il passait toutes ses journées à la maison, fuyant les gens, en un coin du jardinet. Il était triste, et ne prenait plus aucun soin de sa personne depuis la mort de sa sœur.

—A quoi penses-tu, Antonio, lui demandais-je.

—Papa, je pense à Anita...

Un jour, il disparut.

—Et vous n’avez rien su de votre fils, dit Yañez, intéressé par la lugubre histoire.

—Si! quatre jours après. On le repêcha en face de Barcelone; on le sortit dans des filets, enflé et décomposé... Vous devinez le reste. La pauvre vieille s’en alla peu à peu, comme si les petits la tiraient à eux, d’en haut; et moi, le mauvais, le dur à cuire, je suis resté seul, tout seul, sans même la consolation de boire, parce que, si je m’enivre, ils viennent. Savez-vous qui? eux, mes persécuteurs; ils viennent m’affoler du voltigement de leurs souquenilles noires, comme s’ils étaient d’énormes corbeaux, et je me sens prêt à rendre l’âme... Pourtant, je ne les détestepas, les malheureux! Je pleure presque, quand je les vois sur le petit banc des accusés. Ce sont les autres qui m’ont fait du mal. Si le monde se transformait en une seule personne, si tous les inconnus qui m’ont pris les miens, par leur mépris et leur haine, avaient un seul cou et qu’on le mît entre mes mains, ah! comme je serrerais fort!... avec quelle jouissance!

Il criait maintenant, debout, les poings agités avec force, comme s’il tordait une corde imaginaire. Ce n’était plus l’être timide, obèse, pleurard; dans ses yeux brillaient des taches rouges, semblables à des éclaboussures de sang; la moustache se hérissait; il paraissait de plus haute taille, comme si le fauve qui dormait en lui, en s’éveillant, l’eût fait grandir soudain.

Dans le silence de la prison résonnait, de plus en plus nette, la douloureuse chanson qui venait du cachot d’en bas:

«Nô... tre... père... qui... êtes... aux... cieux...»

Don Nicomedes ne l’entendait pas. Il se promenait furieux dans la chambre, ébranlant de ses pas le plancher qui servait de toit à sa victime. Enfin la plainte monotone éveilla son attention:

—Comme ce pauvre diable chante! Qu’il est loin de savoir que je suis ici, sur sa tête!

A bout d’haleine, il fut silencieux un long temps; enfin ses pensées, son violent besoin de protester l’obligèrent à reprendre la parole.

—Voyez, monsieur, je reconnais que je suis un méchant homme, et que les gens doivent me mépriser. Mais ce qui me fâche, c’est le manque de logique. Si ce que je fais est un crime, qu’on supprime la peine de mort, et je crèverai de faim en un coin, comme un chien. Mais s’il est nécessaire de tuer pour la tranquillité des braves gens, alors, pourquoi me déteste-t-on? Le procureur qui demande la tête du bandit ne serait rien sans moi, qui obéis; nous sommes tous des rouages de la même machine, et, vive Dieu! je mérite le même respect, parce que je suis un fonctionnaire qui a... trente ans de services!

Il y avait neuf ans déjà, que don Luis Santurce s’était séparé de sa femme. Depuis, il l’avait vue souvent passer enveloppée de soie et de tulle, au fond d’une voiture de luxe, tel un éclair éblouissant. Parfois, juché auparadisdu Théâtre Royal, il l’avait devinée, entourée tout en bas, dans une loge, d’élégants qui se disputaient l’honneur de chuchoter à son oreille, pour faire parade d’une intimité qui flattait leur vanité.

Ces rencontres remuaient en lui tout un vieux levain de colère. Il avait fui sa femme, comme un malade appréhendant l’aggravation de sa souffrance; et voilà qu’il allait maintenant la voir, lui parler, en cet hôtel de la Castellana, dont le luxe insolent témoignait de son déshonneur!

Aux rudes secousses du fiacre, les souvenirs du passé montaient de tous les coins de sa mémoire. Cette vie, qu’il voulait oublier, se déroulait devant ses yeux clos: sa lune de miel d’employé modeste, marié à une femme jolie, bien élevée, issue d’une famillequi avait eu des revers; les délices de cette première année de pauvreté, adoucie par l’amour; puis les révoltes d’Enriqueta, irritée par la gêne; son sourd dépit d’être humblement vêtue, quand tous célébraient sa beauté; les dissentiments nés de raisons futiles; les disputes en pleine nuit dans la chambre conjugale; les soupçons, entamant peu à peu la confiance du mari; puis, brusquement, l’ascension inespérée, le bien-être se glissant d’abord timidement dans la maison par crainte du scandale, puis enfin s’étalant avec insolence, comme s’il avait affaire à des aveugles... jusqu’au jour où Luis eut enfin la preuve indéniable de son infortune! Il n’était pas lâche, il ne croyait pas l’être, mais il était faible; ou bien il aimait trop Enriqueta; c’est pourquoi lorsqu’après un espionnage honteux, il se fut convaincu de son déshonneur, il ne sut que lever un poing crispé sur ce joli visage pâle de poupée, et il finit... par ne pas asséner le coup. Il eut tout juste la force de la jeter dehors, pourpleurer aussitôt après, comme un enfant abandonné.

Puis ce fut l’absolue solitude, la monotonie de l’isolement, interrompue par des nouvelles qui le désolaient. Sa femme, comme une princesse, voyageait à travers l’Europe; un millionnaire l’avait lancée. Elle était maintenant dans son élément naturel! Tout un hiver, elle avait fait sensation à Paris; les journaux parlaient de la ravissante Espagnole; puis elle avait eu, sur les plages à la mode, des succès retentissants; on briguait l’honneur de se ruiner pour elle; des histoires de duels et de suicides entouraient son nom d’une auréole de légende. Après trois années de courses triomphales, elle était revenue à Madrid, plus belle encore de ce charme étrange que donne la vie cosmopolite. Elle était protégée maintenant par le plus riche négociant d’Espagne et, dans son hôtel splendide, elle régnait sur une cour de ministres, de banquiers, d’hommes politiques influents qui mendiaient son sourire comme une récompense.

Un jour, Luis reçut la visite d’un vieux prêtre d’aspect timide; celui-là même qui, à cette heure, était assis près de lui, dans la voiture: c’était le confesseur de sa femme. Ah! comme elle avait bien choisi ce pauvre diable bonasse etborné. Quand il eut dit qui l’envoyait, Luis ne put se contenir. Ah! quelle audace avait ce... et il lâcha le gros mot, tout cru. Mais le bon vieux, imperturbable, en homme qui a appris sa leçon et craint de l’oublier, s’il tarde à la débiter, lui parla de Madeleine la pécheresse; du Sauveur, qui, tout Dieu qu’il était, lui avait pardonné; puis, passant au style simple et naturel, il lui conta combien était changée Enriqueta. Elle était malade; elle sortait à peine de son hôtel, un mal rongeait ses entrailles, un cancer qu’il fallait endormir par de continuelles injections de morphine, pour qu’elle ne défaillît pas en rugissant de douleur. Sa souffrance l’avait fait se tourner vers Dieu; elle se repentait du passé, elle voulait voir son mari.

Luis, tressaillait en écoutant ce récit, heureux comme le faible, qui se voit enfin vengé. Un cancer!... Le prêtre pouvait venir quand il voudrait, lui donner des nouvelles de sa femme; cela suffisait! Mais lui... non, il n’irait pas la voir.

Le mal empirait rapidement. Enriqueta était convaincue de sa fin prochaine. Elle voulait voir Luis, pour implorer son pardon: elle le demandait, d’un ton de fillette, capricieuse et malade, qui réclame un joujou.L’autreaussi, le riche protecteur, esclave de la jolie femme, suppliaitle prêtre d’amener à l’hôtel le mari d’Enriqueta. Le bon vieillard parlait avec onction de la touchante conversionde la dame; il avouait pourtant que ce maudit amour du luxe, perte de tant d’âmes, la dominait encore.

Un après-midi, le prêtre parla avec plus d’énergie que d’ordinaire. La malheureuse touchait à ses derniers moments; elle appelait Luis à grands cris; c’était un crime de refuser à une mourante cette consolation suprême. S’il ne consentait pas, le prêtre se sentait capable de l’emmener de vive force. Luis, vaincu par la volonté du vieillard, se laissa entraîner; il prit une voiture, s’invectivant lui-même, mais sans avoir la force de reculer... Lâche! Lâche, comme toujours!

Le seuil franchi, il éprouva un vif sentiment de surprise et de curiosité. Que de fois, dans ses rêves d’homme sans volonté il s’était vu entrant dans cette maison, en époux de mélodrame, le revolver au poing pour tuer l’infidèle! Et maintenant, ces tapis moelleux sous ses pieds, ces couleurs dont la caresse flattait ses regards; ces fleurs au parfum accueillant, lui causaient une ivresse étrange. Il comprenait le prestige de la richesse.

Il vit des domestiques, dont le masque impassible laissait percer, lui sembla-t-il, une expression de curiosité insolente; une femme de chambre salua d’un énigmatique sourire, sympathique ou moqueur—il ne savait—«le mari de madame»; il crut distinguer dans une pièce voisine un monsieur qui se cachait;l’autrepeut-être! Étourdi à la vue de ce monde nouveau, il franchit une porte, poussée doucement par son guide.

Il était dans la chambre à coucher, baignée d’une pénombre suave, que rayait une bande de soleil, filtrant par une fenêtre entrebâillée.

Dans ce rayon de lumière se dressait une femme svelte, au teint rose, en somptueuse toilette de soirée, la tête et la poitrine éblouissantes d’un scintillement de pierreries. Luis recula, protestant contre la plaisanterie. Était-ce donc la malade? Et l’avait-on appelé pour l’outrager?

—Luis! Luis! gémit une voix faible, au timbre enfantin et très doux, qui lui rappelait le passé, les meilleurs instants de sa vie.

Ses yeux, déjà familiarisés avec l’ombre, virent au fond de la pièce, monumental et imposant comme un autel, un lit où une forme blanche apparaissait, se redressant avec peine sous les rideaux ondoyants.

Alors Santurce regarda fixement la femmeimmobile, qui semblait l’attendre, svelte et rigide, les yeux vagues et comme voilés de larmes. C’était un mannequin artistique, qui avait une certaine ressemblance avec Enriqueta. Il permettait à la malheureuse de contempler les nouveautés qu’elle recevait continuellement de Paris. C’était l’unique acteur de ces représentations d’élégance et de luxe, qu’elle se donnait à huis clos, pour soulager ses souffrances.

—Luis!... Luis!... gémit de nouveau la petite voix.

Santurce, s’approchant tristement du lit, fut saisi par des bras qui l’étreignirent convulsivement. Il sentit une bouche ardente qui cherchait la sienne, en murmurant: «Pardon!» et, sur une joue, il reçut la tiède caresse des larmes.

—Dis que tu me pardonnes; dis-le, Luis! et peut-être, je ne mourrai pas...

Le mari, qui, instinctivement, essayait de la repousser, finit par s’abandonner entre ses bras, en répétant, sans s’en rendre compte, les tendres paroles des temps heureux.

—Luis, mon Luis! disait-elle, souriant au milieu de ses larmes. Je ne suis plus si belle qu’au temps de notre bonheur... quand je n’étais pas folle encore! Dis-moi, au nom du ciel, comment je te parais...

Son mari la regardait avec stupeur. Elle avait toujours cette beauté de gamine ingénue, qui la rendait si redoutable!... La mort n’était pas encore là... Seulement, parmi les parfums de cette chair exquise, semblait se glisser une exhalaison subtile et lointaine de matière morte, décelant la décomposition intérieure, et se mêlant aux baisers de la jeune femme.

Santurce devina quelqu’un derrière lui. Un homme était à quelques pas de là, les regardant avec une sorte de confusion, et comme poussé par une force supérieure à sa volonté, qui le faisait rougir. Ainsi que la plupart de ses compatriotes le mari d’Enriqueta connaissait la figure austère de cepersonnagedéjà sur le retour, homme à principes, grand défenseur de la morale publique.

—Dis-lui qu’il s’en aille! cria la malade. Que fait là cet homme? Je n’aime que toi... je n’aime que mon mari! Pardonne-moi... c’est le luxe, le luxe maudit qui m’a perdue! J’avais besoin d’argent, de beaucoup d’argent; mais je n’aimais que toi...

Enriqueta pleurait, montrant son repentir, et cet homme pleurait aussi, faible et humble devant tant de mépris!...

Santurce, qui, si souvent, avait pensé àluiavecdes transports de colère et qui, en le voyant, avait été violemment tenté de lui sauter à la gorge, finit par le regarder d’un air attendri et respectueux. Lui aussi il aimait Enriqueta! Et cette passion commune, loin de les séparer, formait entre le mari et l’autreun étrange lien de sympathie...

—Qu’il s’en aille! qu’il s’en aille! répétait la malade avec un entêtement puéril.

Et les yeux du mari semblaient prier le puissantpersonnage, d’excuser sa femme, qui ne savait ce qu’elle disait...

—Voyons! doña Enriqueta! dit le curé du fond de la pièce. Pensez à vous et à Dieu; ne tombez pas dans le péché d’orgueil!

Les deux hommes—le mari et le protecteur—finirent par s’asseoir près du lit de la malade. Elle rugissait de douleur: il fallait souvent la piquer à la morphine, et tous deux s’empressaient à l’envi de la soulager. Plus d’une fois, leurs mains se touchèrent sans répulsion; ils se prêtaient plutôt une aide fraternelle.

Don Luis trouvait de plus en plus sympathique ce brave homme, si simple, en dépit de ses millions, et qui pleurait sa femme plus que lui-même, le mari.

La nuit, quand la malade reposait endormiepar la morphine, les deux hommes, émus par cette douloureuse veillée, conversaient à voix basse, sans que la moindre trace de haine lointaine se décelât dans leurs paroles. Ils étaient comme deux frères, réconciliés par un même amour.

Au point du jour, Enriqueta mourut, en répétant: «Pardon! pardon!» Mais son dernier regard ne fut pas pour son mari. Ce bel oiseau sans cervelle prit son vol, pour toujours, en caressant des yeux le mannequin à l’éternel sourire, aux yeux vitreux, l’idole de luxe qui dressait, près de la fenêtre, sa tête creuse, éblouissante de pierreries, où se reflétait la lueur bleuâtre de l’aube...

Comme en août Valence semble parfois défaillir de chaleur, les ouvriers boulangers s’asphyxiaient près de la gueule du four d’où s’exhalaient les vapeurs ardentes d’un incendie.

Nus, sans autre concession à la décence qu’un tablier blanc, ils travaillaient près des fenêtres ouvertes, et même ainsi, leur peau paraissait se liquéfier, et la sueur dégouttait sur la pâte. Quand on enlevait la plaque de fer qui fermait le four, les flammes empourpraient les murs, et leur reflet colorait les pagnes blancs, les énormes biceps et les poitrines athlétiques, luisantes et enfarinées.

Les pelles raclaient le four, laissant les morceaux de pâte sur les pierres ardentes, ou retirant les pains cuits, à la croûte blonde, d’où montait un parfum de vie. Et pendant ce temps,les cinq ouvriers penchés sur les longues tables, malaxaient la pâte, la tordaient, tel un paquet de linge mouillé, et la découpaient en morceaux: le tout sans lever la tête, parlant d’une voix entrecoupée par la fatigue, ou entonnant des chansons lentes et monotones, qui maintes fois restaient inachevées.

Au loin sonnait l’heure, psalmodiée par les veilleurs de nuit, dans le calme accablant de la nuit estivale. Les noctambules, au sortir du café ou du théâtre, s’arrêtaient un moment devant les fenêtres du fournil, pour contempler dans leur antre les boulangers, pareils devant la gueule en flammes du four, aux âmes en peine d’un retable du Purgatoire; mais la chaleur, la forte odeur du pain chaud et la buée de tous ces corps en sueur chassaient vite les curieux.

Celui qui avait le plus d’ascendant sur ces ouvriers, c’était Tono le louchon, un luron, renommé pour son mauvais caractère et sa brutale insolence. Il pouvait boire sans que ses jambes et surtout ses bras perdissent rien de leur fermeté. Le vin lui donnait une nouvelle ardeur pour battre les gens comme la pâte du fournil. Dans les bouges des environs, les clients pacifiques tremblaient comme à l’approche d’une tempête quand ils le voyaient venir à la tête d’unebande de camarades, qui riaient en le voyant faire.

C’était vraiment un homme. Tous les soirs il rossait sa femme. Il gardait dans sa poche presque toute sa paie, si bien que les marmots, affamés, étaient réduits à chercher les reliefs de son repas dans le panier qu’il emportait chaque nuit à la boulangerie. Au demeurant, il avait bon cœur et il était toujours prêt à dépenser son argent avec ses camarades, pour se donner le droit de les tourmenter par ses farces de brute.

Le patron le traitait avec certains égards, comme s’il le craignait, et ses camarades, pauvres diables chargés de famille, s’évitaient des ennuis, en acceptant ses incartades avec un sourire amical.

Au fournil, Tono avait un souffre-douleur: le pauvre Menut; un gringalet auquel ses camarades reprochaient son excès de zèle; car il travaillait avec acharnement afin de gagner davantage de façon à pouvoir se marier.

Tous, avec ce besoin de flagorner, instinctif chez les lâches, riaient aux éclats des plaisanteries que Tono se permettait à son égard. Quand il cherchait ses effets, une fois sa tâche finie, Menut trouvait dans ses poches des ordures;il recevait en plein visage des boules de pâte, et toutes les fois que Tono passait derrière lui, il laissait choir sur l’échine courbée du pauvre garçon sa grosse main, si lourdement que celui-ci croyait recevoir sur son dos la toiture à moitié effondrée.

Le Menut se taisait, résigné. Il était si peu de chose devant les poings de cette brute, dont il était le jouet.

Un dimanche soir, Tono, revenu de la plage où il avait été goûter, se présenta au fournil, les yeux injectés de sang, l’haleine forte, puant le vin à pleine bouche.

Grande nouvelle! Il avait vu dans un restaurant champêtre le Menut: cet oison qui était là devant lui! Le Menut était avec sa fiancée; une belle fille! Ah! le vermisseau phtisique! Comme il avait bien choisi!

Et, parmi les gros rires des camarades, il faisait le portrait de la pauvre fille, avec des détails obscènes, comme s’il l’avait déshabillée du regard.

Le Menut ne levait pas la tête, absorbé dans sa besogne; mais il était pâle, comme pris de nausée. Il n’avait pas son air habituel; lui aussi sentait le vin, et parfois ses yeux, se détachant de la pâte, croisaient le regard louche et goguenard de celui qui le tyrannisait. Qu’il s’en prît à lui, passe encore! Le Menut y était habitué, mais s’attaquer à sa promise, nom de Dieu!...

Cette nuit-là, le travail était plus lent, plus pénible. Les heures passaient, sans que la besogne avançât beaucoup; la pâte semblait résister à ces bras engourdis fatigués par une journée de fête.

La chaleur augmentait; un souffle de colère passait sur les ouvriers, et Tono, le plus furieux, se soulageait en lançant des malédictions. Que tout le pain de cette nuit se changeât en poison! Enrager comme des chiens à l’heure où tout le monde dormait, pour pouvoir manger le lendemain quelques morceaux de cette pâte ignoble, c’en était un métier!

Irrité par la constance avec laquelle travaillait le Menut, il revint à la charge, et remit sur le tapis les charmes de sa fiancée.

Le Menut ferait bien de se marier vite. Quelle aubaine ce serait pour ses amis! Comme le Menut n’était pas à la hauteur, les copains... les beaux gars comme lui seraient assez gentils pour...

La phrase en suspens, il clignait avec malice ses yeux louches, provoquant les éclats de rire brutaux de tous ses camarades, mais la joie générale fut de courte durée. Déjà le gringaletlui avait lancé un mot cru, en même temps qu’un projectile énorme passait en sifflant au-dessus de la table, et couvrait tout entière la tête de Tono, qui chancela et, se cramponnant aux planches, fut forcé de plier les genoux. Dans une poussée de force nerveuse, le Menut dont la poitrine étroite haletait, et dont les bras tremblaient, lui avait jeté à la tête une masse de pâte, et le fort gaillard, étourdi du choc, ne savait plus comment se défaire de ce masque qui l’engluait et l’asphyxiait.

Ses camarades lui vinrent en aide. Le coup lui avait écrasé le nez, et un filet de sang teignait la pâte blanche. Mais Tono sans se soucier de la blessure, se débattait comme un fou entre les bras de ses camarades, et criait: «Lâchez-moi.» Mais ils s’en gardaient bien. Tous avaient vu que ce chenapan, au lieu de s’élancer sur le Menut, tentait d’aller jusqu’au coin où pendaient ses hardes, pour y chercher le fameux couteau, si connu dans les bouges des environs.

L’enfourneur lui-même laissa brûler une pile de pains pour aider à le contenir! Mais personne ne songeait à maîtriser l’agresseur, car tous étaient convaincus que le malheureux ne reviendrait pas à la charge.

Le maître du fournil apparut. Ce diable d’homme avait l’ouïe fine! Les cris et les trépignements l’avaient éveillé et il était descendu presque en chemise.

Tout le monde se remit au travail, et le sang de Tono disparut dans les profondeurs de la pâte, qu’on recommença vite à pétrir.

Le bravache affectait maintenant un air bon enfant qui donnait le frisson. Ce n’était rien: une plaisanterie comme on en voyait tous les jours. Pure gaminerie qu’un homme doit pardonner! Voyons... on était entre copains!

Là-dessus il continua son travail, mais avec plus d’ardeur, sans lever la tête, pour en finir le plus tôt possible.

Le Menut les regardait tous fixement, et il haussait les épaules avec arrogance, comme s’il avait de la peine à retrouver sa timidité perdue.

Tono fut le premier à s’habiller, et il sortit accompagné jusqu’à la porte par le patron, dont il accueillait les bons conseils par des signes d’acquiescement.

Quand le Menut partit, une demi-heure après, ses camarades l’accompagnèrent. Ils lui firent mille offres de service. Ils se chargeaient de la réconciliation; mais en attendant, le Menut devait se tenir coi chez lui et ne pas sortir detout le jour, pour éviter une mauvaise rencontre.

La ville s’éveillait. Le soleil rougissait les auvents, les gardes de nuit se retiraient et allaient chercher ceux qui devaient les relever et dans les rues circulaient seules les paysannes chargées de paniers qui allaient vers la place du marché.

Les ouvriers de la boulangerie laissèrent le Menut sur le seuil de sa maison. Il les vit s’éloigner et demeura encore un moment immobile, la clef dans la serrure, heureux, semblait-il, de se voir seul et sans protection... Enfin il s’était convaincu qu’il était un homme digne de ce nom, il ne doutait plus de sa force et, cruel, souriait d’aise au souvenir du bravache, s’affaissant sur ses genoux, la figure en sang. Le voyou! il avait insulté sa fiancée. Pas d’arrangement possible!

Comme il donnait un tour de clef, il s’entendit appeler:

—Menut! Menut!

C’était Tono, débouchant d’un coin de la rue. Tant mieux! le Menut l’attendait, et malgré un petit frisson instinctif, il était satisfait de l’aventure, car il souffrait d’être traité avec indulgence, comme un irresponsable.

Devant l’attitude agressive de Tono, il se mit en garde comme un jeune coq qui dresse sa crête avec colère, mais tous deux s’arrêtèrent, remarquant qu’ils provoquaient l’attention de quelques maçons qui, leur sac sur l’épaule, se rendaient au chantier.

Ils se parlèrent bas, avec calme, comme deux bons amis, mais d’une voix saccadée et mordante. Tono venait pour régler prestement l’affaire; tout se réduisait à deux petits mots, qu’on se dirait à l’écart. Et, en homme généreux, incapable de dissimuler la vérité, il demanda au gringalet:

—As-tu l’outil?

L’outil?... Le Menut n’était pas de ces bravaches qui ont toujours leur couteau sur eux. Mais il en avait un là-haut qui avait appartenu à son père, et il allait le chercher. Une minute... et il était aux ordres de Tono...

Le Menut redescendit presque aussitôt, mais pâle, inquiet. Il avait trouvé sa mère qui s’habillait pour aller à la messe et au marché. La pauvre vieille s’était étonnée de ce brusque départ, et il avait dû recourir à de pénibles mensonges.

Les rues commençaient à s’animer. Les portes s’ouvraient, des balais soulevaient sur les trottoirs des nuages de poussière, sous les rayons obliques de ce soleil rouge, qui pénétrait à l’extrémité des rues comme par une brèche. Partout, on voyait des sergents de ville, aux yeux vagues, qui semblaient encore endormis; des maraîchers, conduisant leurs charrettes de légumes; des vieilles en mantilles, qui hâtaient le pas en entendant sonner les cloches des églises voisines. Impossible de trouver dans Valence un coin solitaire, où deux hommes de bien eussent la liberté de se couper la gorge.

Le Menut, sentant maintenant son courage faiblir, tenta de balbutier des excuses; mais Tono l’interrompit brusquement.

—Poule mouillée! Mufle! Et il leva le poing.

Le Menut recula pour esquiver le coup. Alors il entra en fureur: il voulait lui aussi régler l’affaire sur place; mais il se contint à la vue d’une carriole qui approchait avec son conducteur encore endormi.

—Arrête, cocher!

S’élançant à la portière, le Menut l’ouvrit bruyamment et invita Tono à monter. Ce dernier hésita, alléguant qu’il n’avait pas un liard. «Je paierai», répondit le Menut.

Il aida même son ennemi à monter, puis ilentra derrière lui et releva les lattes des persiennes qui tenaient lieu de vitres.

—A l’hôpital!

Le cocher se fit répéter deux fois l’adresse, et comme on lui recommandait de ne pas se presser, il laissa rouler paresseusement sa voiture par les rues de la ville.

Il crut entendre à l’intérieur des cris étouffés; on eût dit les petits rires de gens qui se chatouillent: sa chienne de destinée lui avait amené là de beaux clients! des pochards qui, après une nuit blanche, allaient, dans l’attendrissement de l’ivresse, visiter quelque copain malade. En quel état ils lui mettraient ses banquettes!

La carriole continuait à rouler avec lenteur: les vaches laitières[H]flairaient ses roues; les chèvres effrayées se détournaient en faisant sonner leurs clochettes, et en balançant leurs lourdes mamelles; les commères, appuyées sur leurs balais, regardaient avec curiosité les persiennes hermétiquement closes de la voiture. Un sergent de ville sourit avec malice, en la montrant àdes voisins: «C’était bien tôt, semblaient-ils se dire, pour faire l’amour en cachette.»

Arrivé dans la cour de l’hôpital, le cocher sauta de son siège, et, tout en caressant son cheval, il attendit que ce couple d’ivrognes prît la peine de descendre. Comme rien ne bougeait, il ouvrit la portière et recula soudain en criant au secours.

Partout du sang... Un homme était couché dans le fond de la voiture; l’autre, allongé sur la banquette, le couteau à la main, le visage livide.

Les gens de l’hôpital accoururent et, en se tachant de sang jusqu’au coude, vidèrent cette tartane qui avait l’air d’une charrette de l’abattoir, pleine de chair morte, tailladée, déchiquetée.

La plage de Torresalinas, avec ses nombreuses barques à sec, était le rendez-vous de tous les pêcheurs. Les gamins, à plat ventre, jouaient aux cartes à l’ombre des embarcations; les vieux, la pipe de terre cuite aux dents, parlaient de la pêche et des magnifiques expéditions qu’on faisait jadis à Gibraltar et sur la côte africaine, avant que le diable eût l’idée d’inventer la Régie des Tabacs.

Les batelets légers, aux flancs bleus et blancs, au mât gracieusement incliné, formaient une file avancée au bord de la plage, où les eaux, déferlant en lames minces, donnaient au sol l’éclat du verre. Par derrière, reposaient sur le sable les panses goudronnées des barques noires qui attendaient l’hiver pour prendre le large deux à deux et balayer la mer en traînant leursfilets. En dernière ligne, étaient rangés leslauds, de gros bateaux au radoub, les ancêtres, près desquels s’agitaient les calfats, barbouillant leurs carènes de goudron chaud, pour les mettre en état de reprendre leurs courses pénibles et monotones, sur la Méditerranée, parfois vers les Baléares, avec du sel, d’autres fois vers la côte d’Alger, avec les fruits de la huerta, souvent avec des melons et des patates pour les soldats aux uniformes rouges qui gardent Gibraltar.

Au cours de l’année, la plage changeait d’aspect. Les lauds réparés, prenaient la mer; on armait, on lançait les bateaux de pêche. Seule restait une barque démâtée et engravée triste, solitaire, sans autre compagnie que celle du douanier, assis à son ombre.

Le soleil avait fondu la peinture; la sécheresse faisait craquer la coque fendillée; le sable, charrié par le vent, avait envahi le pont. Mais le fin profil de la barque, ses flancs élancés, sa fière structure dénotaient l’embarcation légère et audacieuse, faite pour les courses folles, qui dédaignent les périls de la mer. Maintenant elle avait encore la beauté triste de ces vieux chevaux, qui furent des coursiers de race, et qui tombent, abandonnés et impuissants dans l’arène.

Ce bateau n’avait même pas de nom. Sur les côtés, pas d’inscription, pas de numéro! C’était un être inconnu qui se mourait, parmi ces autres barques orgueilleuses de leurs noms pompeux... Il se mourait comme d’aucuns disparaissent dans le monde, sans révéler le mystère de leur vie.

Mais l’incognito de la barque n’était qu’apparent. Tous la connaissaient à Torresalinas, et nul n’en parlait sans un sourire, un clignement d’yeux, plein de malice.

Un matin, à l’ombre de la barque abandonnée, près de la mer, qui scintillait sous le soleil, bleuâtre comme un ciel de nuit d’été, azuré et saupoudré de points lumineux, un vieux loup de mer me conta son histoire.

** *

—Cette felouque—dit-il, en caressant du plat de la main la carène sèche et blanchie par le sable—c’est leSocarrao, le bateau le plus hardi et le plus fameux qui ait tenu la mer d’Alicante à Carthagène. Vierge Sainte! En a-t-il gagné de l’argent, ce damné! Il a fait, pour le moins, vingt voyages d’Oran à cette côte, la panse toujours pleine de ballots.

Ce nom bizarre et étrange deSocarraom’étonnait quelque peu: le pêcheur s’en aperçut.

—Ce sont là des surnoms, Monsieur: hommes et bateaux ont ici leur sobriquet. Ainsi moi, je m’appelle Felipe; mais si jamais vous me cherchez, demandez Castelar: c’est sous ce nom-là qu’on me connaît, parce que j’aime à causer avec les gens, et au cabaret, que je suis le seul capable de lire les journaux aux camarades... Mais revenons-en auSocarrao; son vrai nom, c’estEl Resuelto[I]; mais sa promptitude à la manœuvre, ses luttes furieuses contre les coups de mer l’avaient fait surnommer leSocarrao, comme qui dirait le mauvais coucheur... Et maintenant écoutez ce qui est arrivé à ce pauvreSocarrao, il y a un peu plus d’un an, la dernière fois qu’il revint d’Oran.

Le vieux promena ses regards tout autour de lui, et convaincu que nous étions seuls, il dit avec un sourire bon enfant:

—J’étais de l’équipage, savez-vous? Personne n’ignore ça au pays; mais vous, si je vous le dis, c’est parce que nous sommes seuls, et que vous n’irez pas ensuite me faire du tort. Que diable!Avoir été sur leSocarrao! il n’y a pas là de déshonneur! Toutes ces histoires de régies et de douaniers, avec leurs canonnières, ce n’est pas Dieu qui a imaginé ça! C’est le gouvernement qui en a eu l’idée pour nous faire du tort, à nous, les pauvres gens! La contrebande est une façon honorable de gagner son pain; on expose sa peau sur la mer et sa liberté sur la terre. Un métier de braves qui sont vraiment des hommes, comme Dieu les aime!

J’ai connu le bon temps. On faisait tous les mois deux voyages et l’argent pleuvait dans le village, que c’était un plaisir! Il y en avait pour tous, même pour lesuniformes, pour ces pauvres diables de douaniers qui ne savent comment nourrir leurs familles avec leurs deux pesetas par jour!

Mais le métier empira de jour en jour; leSocarraone faisait plus ses voyages, que de loin en loin, avec toutes sortes de précautions, car le patron savait qu’on nous avait à l’œil et qu’on voulait nous mettre le grappin dessus.

Dans la dernière tournée, nous étions huit hommes à bord. Le matin, on était parti d’Oran; vers midi, à la hauteur de Carthagène, voilà que nous apercevons à l’horizon un léger nuage noir, et bientôt un vapeur, que nous reconnaissonstous. Une bonne tempête eût mieux fait notre affaire. C’était la canonnière d’Alicante!

Nous avions un bon vent en poupe, la grande voile déployée et le foc tendu. Mais avec ces inventions des hommes, la voile n’est plus rien et le bon marin, moins que rien!

Non qu’ils nous aient rejoints, non, monsieur! Trop malin, leSocarrao, pour se faire pincer, quand il tient le vent! Le bateau nageait comme un dauphin, la coque inclinée, le pont léché par les lames; mais la canonnière faisait force vapeur et nous la voyions grandir de plus en plus, bien qu’elle ne se rapprochât guère. Ah! si ç’avait été au milieu de l’après-midi! Il aurait fait nuit close qu’ils ne nous auraient pas encore atteints, et, une fois dans l’obscurité, nous étions sauvés! Mais il restait encore beaucoup de jour, et en longeant la côte, nous étions sûrs d’être attrapés avant la brune.

Le patron au gouvernail ouvrait l’œil, en homme dont toute la fortune dépend d’une fausse manœuvre. Mais voilà qu’un petit nuage blanc part du vapeur et nous entendons un coup de canon.

Ne voyant pas de boulet, nous éclatons de rire, satisfaits et même fiers d’être avertis si bruyamment.

Autre coup de canon, mais cette fois plein de malice. Il nous sembla qu’un grand oiseau passait en sifflant sur la barque et l’antenne s’abattit, avec les cordages rompus et la voile déchirée. Nous voilà sans mât. Les agrès, dans leur chute, cassèrent la jambe à un homme de l’équipage.

J’avoue que nous tremblâmes un peu. Nous nous voyions pris, et, que diable! aller en prison, comme des voleurs, pour avoir voulu gagner le pain de notre famille, c’est chose plus terrible qu’une nuit de tempête. Mais le patron duSocarraoest un homme qui vaut son bateau.

—Mes enfants, ce n’est rien. Hissez la voile neuve. Si vous êtes vifs, ils ne nous attraperont pas.

Il ne parlait pas à des sourds, et pour de la vivacité, nous en avions à revendre. Le pauvre camarade se tordait comme un lézard, étendu à la proue, tâtant sa jambe cassée, hurlant et demandant au nom de tous les saints une gorgée d’eau; c’était bien le moment de s’apitoyer! Nous faisions mine de ne pas l’entendre, tout à notre besogne, démêlant les cordages et attachant à l’antenne la voile de rechange, qu’on hissa en dix minutes.

Le patron vira de bord. Inutile de chercher àrésister en mer à cet ennemi qui allait à toute vapeur et crachait des boulets. A la côte! et advienne que pourra!

On était en face de Torresalinas. Étant tous du pays, nous comptions sur les amis. La canonnière, nous voyant cingler vers la terre ne tira plus. Elle nous tenait et, sûre de la victoire, ne forçait plus sa marche. De la plage, on ne tarda pas à nous voir, et la nouvelle circula dans tout le village. LeSocarraoarrivait, poursuivi par une canonnière!


Back to IndexNext