À Catulle Mendès.
—Comme c'est noir! dit ma grand'mère. Mais du fond de la cave une voix lointaine lui répondit: «Ton âme est encore plus noire!»
Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-même s'était arrêté de casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.
—Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère!
—Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bîme jusqu'à la maison. Il y a une trotte.
—Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa Iaudi?
—Une fois. Il m'a fallu écarter les orties. En plein jour elle se cache et n'est pas méchante. Mais si quelqu'un passe devant, la nuit, elle l'attire, l'avale comme une gueule.
—Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, quoi!
—Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline? Elle en a mangé de plus grosses que toi.
—Ça prend, ces histoires-là, quand on est petit, dit Pauline.
—Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et à mon âge, j'ai encore peur de bien des choses. Où sont les disparus du pays? Dans la Cave de Bîme, pour sûr, égarés, perdus!
—Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement où se trouve la Cave de Bîme?
—Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline. J'ai regardé dedans, moi aussi. C'est un trou, voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des grenouilles crèveraient.
—Tu as regardé dedans, la nuit?
—La nuit, je dors, dit Pauline.
—Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C'est la nuit qu'on a peur. On a un peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, ce soir, teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si Elle n'était pas là?
Les veilleurs levèrent la tête du côté de la Grande Veilleuse. Ceux qui lui tournaient le dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là, proche et discrète, avec sa bonne face humaine, comme venue exprès pour écouter Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait le ciel entier, ne fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu de l'imprimé.
—J'aime mieux la lune que le soleil! dit une femme.
Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquillisés. Ils ne lui posèrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgré les progrès de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre instructif, avec ou sans habitants.
Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent à teiller. Les plus vieux étaient les plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur tous par la vivacité de ses doigts, os menus que recouvrait une peau légère et cuite.
Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les chènevottes, brisées d'un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient et y trouvaient encore de quoi faire des mèches de fouets.
—Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de Bîme, papa Iaudi?
—Comment le savoir? On y entre, on n'en sort plus. On prétend qu'elle traverse la terre, mais ce n'est pas prouvé.
—Enfin, qui l'a creusée?
—Là-dessus, j'ai mon idée à moi. C'est probablement les révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu'eux pour avoir fait ça.
—Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu'elle a dévoré de gens?
—Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.
—Comment qu'ils s'appelaient?
—Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire.
—J'irais bien, dit Pauline.
—Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.
—Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me dépiter longtemps.
—Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les veilleurs.
Mais papa Iaudi les calma:
—Ne tentez pas le bon diable!
—Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambées et reviendra.
—Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est comme ça, dit Pauline. Eh bien, j'irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai dans votre cave, et je crierai: «Coucou!» et, si on me touche, gare! je vous promets qu'on aura une fameuse calotte.
Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings à l'ennemi.
—Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.
—Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne même, avec la lune.
Elle partit quasi courante et la lune la suivit, réglant son allure sur la sienne. Un bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le sol dur, résonna par tout le village.
—Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé que les orphelines étaient presque toutes à moitié folles.
En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude que les autres: au bas du village, Pauline remonterait vite, le derrière comme enflammé.
Il distribua de nouvelles brassées de chanvre aux veilleurs. Ils causèrent de choses indifférentes, la pensée souvent au bord de la Cave de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille et croyaient entendre un galop de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencèrent de baîller.
—Elle est longue.
—Voilà une heure qu'elle est partie.
—Elle s'est assise sur le pont, pour nous faire croire qu'elle est allée jusqu'au bout. Elle y grelotte d'épouvante, toute seule.
—Mais nous ne la croirons pas.
—Si, nous ferons d'abord semblant, pour mieux rire après.
—Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.
—À cause d'elle nous serons forcés de nous coucher tard.
—Moi, ça m'amuserait de coucher dehors.
—Et moi qui n'ai pas mon châle!
—La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.
—Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?
Dans la maison où papa Iaudi, économe, n'alluma pas de bougie, ils se sentaient mal à l'aise. Ils ressortirent.
—Sommes-nous bêtes, dit une femme; je parie qu'elle est dans son lit.
Comment n'avait-on pas songé plus tôt à cette explication gaie, réconfortante et si simple?
—Elle nous a joué le tour, dit la femme. Le temps de l'arracher de ses draps, de lui donner une fessée d'importance, et je vous l'amène.
Elle ne ramena pas Pauline.
Un homme proposa de parcourir le village, en bande.
—Tout à l'heure! un peu de patience!
D'ailleurs, les rues s'assombrissaient comme autant de caves.
—Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes.
Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes hautes, elles éprouvaient le besoin de se reconnaître.
—Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée!
—Ah! ouath!
—Et quand elle y serait allée?
On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard agité ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l'égratignait de ses ongles et urinait fréquemment, sans effort.
—Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague à part, hein! vieux! répondez donc.
Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux écoutes, muet. Les femmes lui secouaient ses mains qui étaient brûlantes.
—Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends au-devant.
Mais les hommes la retinrent.
—Pourquoi? attendez. Vous êtes bien pressée. Et puis, c'est notre affaire!
—Voilà près de trois heures qu'elle est partie! C'est drôle, tout de même. Entendez-vous les poules remuer?
—Avez-vous fini de criailler, les femmes? Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Elle s'amuse en route, cette fille. Elle est libre.
Et les moins troublés disaient avec un reste de confiance:
—Elle va revenir.
Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient sur un ton sourd:
—Oui, elle va revenir.
Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient d'une voix grandie:
—Naturellement qu'elle va revenir!
À Jean Richepin.
Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était un soldat doux et bleu, qui n'eût pas fait aux autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il pensait avoir conquis la chambrée par ses sourires, son air de s'intéresser à tout, et la docilité avec laquelle il épluchait les pommes de terre. Il ne mangeait point à la gamelle, mais il y goûtait quelquefois.
—Ma parole! disait-il, c'est meilleur que ce qu'on me sert à la cantine.
Il semblait n'y prendre sa nourriture que par une sorte de contrainte.
Nul ne lui avait encore plié ses draps en portefeuille, ou renversé, la nuit, un quart d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait violemment sous son lit retourné d'un coup d'épaule, toute la caserne s'abîmant dans une catastrophe.
Il se croyait sauvé.
Vraiment la chambrée ne se composait que de braves garçons, et la distinction d'Avril, dissimulée, passait inaperçue.
Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient.
—J'en porterais deux, disait un soldat.
—Tu n'en soulèverais pas seulement un, répondait un autre.
—J'en porterais deux. C'est moi qui te le garantis, moi, Mélinot.
—Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi, Martin. Tu ne sais donc pas comme c'est lourd, un homme qui fait le mort.
Avril trouva bonne l'occasion de donner son avis. Ses camarades n'en seraient que flattés, et d'ailleurs, il aimait les études de mœurs.
—Oui, c'est lourd, dit-il.
Déjà Mélinot retroussait ses manches:
—Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce qui se couche par terre? Toi, Martin; mais j'en veux un second, un gros, ça m'est égal, et je vous jetterai tous deux sur mon dos comme des sacs à raisins.
Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et Avril s'offrit comme les autres. Mélinot hésita, soupesant les plus massifs, avec des moues de connaisseur, Enfin, pour que son triomphe éclatât davantage, il choisit Avril, à cause de ses mains blanches, de sa chair grasse, et il montrait une telle assurance que Martin eut des craintes, fit à Avril ses recommandations.
—Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. Ne te raidis pas. Abandonne-toi, les jambes et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et ton ventre.
—Sois tranquille, dit Avril.
Heureux de jouer son rôle en camarade pas fier, il songeait:
—Voilà une complaisance qui décidément me gagnera tous les cœurs.
Tandis que Mélinot roulait ses biceps, Avril et Martin s'allongèrent sur le plancher. On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et de ceinturons. Mélinot surveillait lui-même, et les installa, Martin dessous, Avril dessus, par une attention délicate. Les hommes de la chambrée formaient cercle, comme sur une place, un jour de foire, autour de la représentation. Ils se pinçaient, presque émus.
Mélinot se prépara. Il cracha dans ses mains, emplit sa poitrine de vent, et il se baissait, tendait ses bras infinis, allait, les doigts écartés, les veines gonflées pour l'effort futur, ramasser le paquet.
Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat qui attendait, tout prêt, entra à reculons, culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le frottement long, la caresse insistante d'un derrière d'homme.
Il ferma les yeux à se fendre la peau du front, et la bouche à se casser les dents. Le cuir d'un ceinturon craqua.
Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une baïonnette, et il ne se précipita pas au hasard, parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.
—Qui?
Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait pas. Les mots «lâche, cochon» eussent été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait que répéter:
—Qui? qui?
Les soldats reculèrent, sur la défensive, inquiets. La révolte d'Avril les étonnait. Ils avaient l'habitude des tours plaisants. Une farce ne serait-elle pas toujours drôle? Malheur de malheur!
—Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.
Mais les visages, toutes les fissures du rire bouchées, étaient comme des murs fraîchement replâtrés.
Avril planta sa baïonnette dans la table.
—Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.
—Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit Martin, tu le reconnaîtrais facilement.
Le mot ne fit pas d'effet, car on observa qu'Avril, amolli après son accès de rage, pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient plus. Ils s'éloignèrent chuchoteurs, avec des gestes inachevés.
Avril se mit en tenue et courut aux bains. Il arracha ses vêtements, et dans la baignoire il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps possible et ne l'en sortait que pour souffler, à la manière des phoques.
Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit aux stratagèmes compliqués dont il devrait user «pour savoir qui».
Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord avec la pointe de sa baïonnette, il lui ferait sauter un œil, le nombril, un organe indispensable, ou plutôt, il le pétrirait entre ses poings, lui crèverait l'estomac, ainsi qu'une boîte à coups de talon. Mais comment le découvrir? Le désir d'une vengeance originale, personnelle, le détourna de porter plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte histoire réjouirait le régiment, le colonel, des généraux peut-être!
De retour à la caserne, il affecta l'insouciance, regretta son emportement et s'avoua imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se moqua le premier de ses pommettes rouges, sanglantes, débarbouillées frénétiquement, comme raclées à la pierre ponce.
—Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce et je lui paie un litre d'eau-de-vie. Voilà ma main.
Les soldats défiants ne répondirent pas.
Il en prit un à part, celui qui avait les plus fortes oreilles, la plus grande bouche, la plus animale apparence et l'emmena à la cantine. Il rusa, feignit de parler d'autre chose, et tandis que les bouteilles se rangeaient sur la table comme de courtes dames arrêtées qui écoutent, il le conduisit sournoisement au bord d'une confidence. Mais arrivé là, l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct, se tapa le crâne, se dressa, dit: «Merci, ma vieille,» et s'en alla, impénétrable.
Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. Peu à peu, la chambrée est redevenue indifférente. Il s'exaspère toujours. Une salive continue aux lèvres, il pèle à force de se laver la figure. La nuit, il imagine de ramper au milieu des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent tout haut. Tantôt il serre une gorge en criant:
—C'est toi, hein! dis que c'est toi.
On lui lance des godillots. Il s'enfuit à grandes enjambées et ne s'endort qu'au petit jour d'un sommeil trouble où son imagination lui retrace obstinément un tableau si exact, que, de dégoût, Avril fronce ses narines.
Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche un quartier silencieux de la ville. La place est déserte. À peine un chien frôle un banc. Avril s'assied et s'enveloppe la tête dans un mouchoir parfumé. Aussitôt les souvenirs se mettent à leur travail de fouisseurs. Le cœur malade, Avril se lève et se promène d'arbre en arbre. Les nausées le suivent.
Et c'est irréparable.
Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises. Plus tard, il lira des vers de fine poésie. Il entendra des chants d'oiseaux. Il pourra toucher du bout du doigt la peau élastique des femmes, respirer des fleurs, sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux seront charmés par des élégances d'ibis roses, mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a senti sur sa face la caresse d'un derrière d'homme.
Tristement Avril s'appuie contre un arbre, et, par petites secousses douloureuses, il commence de vomir.
À Georges Courteline.
Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes leurs forces, et se fâchaient une fois par saison, régulièrement, huit jours. Longtemps elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une chez l'autre, et, soudain, elles ne se connaissaient plus. Aussitôt la Morvande comptait avec prestesse les défauts de la Gagnarde. Celle-ci, peut-être, avait le travail de langue moins facile, mais elle réussissait plus souvent à ne pas revenir la première. Enfin elles se souriaient. Invitée, la Gagnarde entrait chez la Morvande et, de nouveau, admirait tout, la propreté des carreaux, celle du poêle, celle de l'arche et des cuivres, et celle du seau d'eau si brillant qu'il donnait soif.
—Comment faites-vous donc pour être propre? Chez moi, c'est toujours sale.
Elle mentait, pour voir.
—Chez vous, répondait la Morvande, on dirait que vous léchez les meubles.
Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles échangeaient des flatteries.
Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait encore devant le fumier des Morvand. Il était carré, fait au moule. Des branchages et des pieux le soutenaient, et on pouvait y monter par une planche à pente douce, comme sur une estrade.
—À tout à l'heure, ma grosse! disait la Gagnarde.
—À tout à l'heure, ma petite! répondait la Morvande.
Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde et la petite la Morvande. Donc les mots venaient bien du cœur.
Quel fut le motif de la querelle, ce jour-là, le village ne le sut jamais exactement. Les uns prétendent que la Gagnarde renversa par la cour commune un baquet d'eau grasse. Les autres, le maître d'école est du nombre, affirment que la Morvande lança, innocemment peut-être, une corbeille de pommes pourries dans les jambes de sa voisine.
Qu'arriva-t-il ensuite?
La Gagnarde cassa d'un coup de fourche les deux pattes d'une oie qui n'était pas à elle, et la Morvande tordit le cou d'un jars sans en avoir le droit.
Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent à donner de la voix.
La Morvande jappait. La Gagnarde grondait.
La Morvande courait dans la cour, ramassait des choses qu'elle laissait retomber pour les reprendre, et, le geste désordonné, se griffait le visage. Sa seule préoccupation était de jeter des cris aigus, sans choix, mais sans interruption. Souvent elle s'approchait de l'ennemie. Elle retenait derrière son dos ses mains rétives dont les doigts avaient le mors aux ongles.
Et sur sa petite tête rouge vivement agitée, sur son cou, ses épaules, elle recevait comme une douche trop chaude les injures bouillonnantes de la Gagnarde. Celle-ci s'enflait, s'enflait, les bras croisés, soufflante. Un instant, l'une penchée, l'autre comme enlevée de terre, bec à bec, étranglées et toute la chair à vif, elles ne purent plus que loucher!
La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie de son homme. Elle s'étendit sur les copeaux et longtemps demeura sans rien dire. Du bran de scie se collait à son visage en sueur. Machinalement, d'un copeau elle se faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait toutefois de gros soupirs tenant du sanglot.
Philippe Morvand ne la regardait pas.
C'était un homme froid qui passait sa vie à réfléchir. Quand il avait mesuré une planche, il la mesurait encore, et, lui trouvant la même longueur, il réfléchissait. Mais il réfléchissait surtout devant un mort dont on lui avait commandé le cercueil. Il prenait alors ses mesures sans toucher le corps, et il souffrait dans toutes ses jointures à la pensée qu'il pouvait se tromper en moins, faire trop étroit, être obligé de ployer le cadavre.
—Ça ne peut pas durer, fit sourdement la Morvande.
Philippe ne répondit rien. Il soutenait en pente une planche polie et, un œil fermé, l'autre mi-clos, cherchait des nœuds à fleur de bois. Vivement son rabot les rongeait et les rejetait par petites frisures.
—Ce n'est plus une existence! dit la Morvande.
Elle ajouta qu'il fallait en finir.
Philippe, sans approuver, ne désapprouvait pas. Il entrait en réflexion. La Morvande lui exposa les faits. Elle fut calme, et, pour paraître juste, n'insulta personne. Voilà: ni l'une ni l'autre n'avaient bon caractère. Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il y ait des torts des deux côtés. Quand on ne s'entend plus, on se sépare:
—Qu'est-ce que tu en penses, toi?
—Dame! dit Philippe, tourne-lui les talons.
—Mais si elle me cause?
—Ne réponds pas.
—Pour qu'elle me traite de dinde!
—Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais une grande perche avec des vieilles guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant sa fenêtre, la Gagnarde ragerait fort en s'éveillant. On peut toujours essayer.
—Tu me fais pitié, dit la Morvande.
—Dame! dit Philippe.
Le cas l'intéressait. Volontiers il eût donné un autre conseil. Mais il n'en avait plus. Il prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer par crainte du feu communicable, il pipa gravement. De temps en temps il la changeait de coin, ou la tirait de sa bouche, crachait, s'essuyait les lèvres, et semblait sur le point de parler.
C'était une fausse alerte.
Une autre fois il ôta ses lunettes, croisa l'une sur l'autre leurs longues et menues pattes de faucheux, et les posa avec lenteur en un coin net de l'établi. On aurait juré qu'il avait pris un parti. La Morvande attendait. Mais Philippe attendait aussi.
—Eh bien! dit enfin la Morvande, moi qui ne suis qu'une bête, j'ai une idée!
Elle espérait que Philippe allait lui dire:
—Laquelle?
Elle dut s'animer seule:
—Et je suis venue te demander ton avis seulement pour te montrer que tu es encore plus bête que moi.
Loin de sauter sur son marteau, Philippe n'eut aucun mouvement de révolte. Il en avait écouté d'autres et connaissait les femmes, même la sienne. La Morvande ne prit plus le soin de calculer ses effets et commanda:
—Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire un mur qui coupera la cour en deux jusqu'à la route, assez haut pour que je ne voie plus cette rosse, mais pas assez haut pour me cacher le coq du clocher, parce que j'entends mieux sonner la messe, quand je le regarde, le coq du clocher.
—Ça coûtera cher, dit Philippe.
—Gagnard en paiera la moitié. C'est dans son intérêt comme dans le nôtre. Nous serons chacun chez nous!
—Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard est un bon garçon.
—Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et puis d'abord, à partir d'aujourd'hui, tu vas le laisser de côté, ton Gagnard.
—Il ne m'a rien fait.
—Il n'est pas convenable que les maris restent bien quand les femmes ne le sont plus!
—Vous allez vous raccommoder.
—Écoute, Philippe, ne répète pas ça. Je me fâcherais pour de bon. Tiens, j'aimerais mieux me raccommoder avec notre cochon, oui, avec notre cochon.
—Qu'est-ce que je dirai à Gagnard, moi?
—Tu lui diras que tu ne veux plus godailler avec un petit homme qui a six pouces de fesses et le derrière tout de suite.
—De jambes, remarqua honnêtement Philippe, on dit: six pouces de jambes!
—Et moi je veux dire: de fesses! Réplique voir?
Elle se dressa, déjà prête pour la bataille. Des copeaux vibraient à ses coudes, à ses jupes. Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche inclinée visa un dernier nœud à raboter.
—Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton plutôt d'interrogation que de menace.
—Je me tairai si je veux.
—Bon, ne te tais pas.
Il ne se rappelait point s'être emporté depuis l'âge de raison, et il avait eu l'âge de raison bien avant de se marier.
Victorieuse, la Morvande emplit son tablier de copeaux, ainsi qu'elle faisait toujours quand elle était en visite chez Philippe. Le soir, leur flamme vive éclaire et chauffe à la fois.
Elle s'en alla. Quelques copeaux tombèrent de son tablier, roulèrent sur leurs anneaux fins jusque dans la boue. Pareillement la tête d'une bonne dame âgée, secouée par la colère, perd ses papillotes blanches.
Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard n'était pas un mauvais homme, mais très fort, il ne voulait jamais rien croire et disait sans cesse:
—Ça dépend!
—Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard?
—Oh! ça dépend!
Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait des autres, il se montrait peu sûr de lui-même, de sorte qu'il avançait dans une discussion comme dans un fourré!
Ils eurent plus de peine à projeter le mur qu'à le construire. Le premier, Philippe proposa une hauteur ridicule. Un canard aurait passé par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient une pierre, ils semblaient la traîner péniblement.
—Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons plus, dit Théodule.
—Mais elles se donneront des calottes! dit Philippe.
—Va pour une autre rangée, dit Théodule.
—Mettrons-nous du mortier?
—Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter d'aligner convenablement des pierres sèches.
—Nos femmes les renverseront d'un coup d'épaules, dit Philippe.
Théodule courba la tête et, sournois:
—C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au moins, c'est toi qui vas payer.
—Mon vieux!... dit Philippe.
Et de la main, il fit le geste, premièrement de balayer par terre quelque chose, le mur peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre chose, ce qui signifiait sans doute:
—Si c'est ainsi, que ma femme écorche et dépiaute la tienne à son aise.
Théodule ne s'entêta pas, à la condition qu'on signerait un papier.
Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes, par économie. D'ailleurs, ce n'est pas malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler.
De concessions en concessions ils s'attendrirent. Ce qui les désolait, c'est qu'on menaçait leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme on se rencontre!) avait dit à Théodule:
—Tu vas me faire le plaisir de te fâcher tout de suite avec son homme, hein!
—C'est le malheur! dit Philippe.
Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous deux du conseil municipal, ils votaient de la même manière, et, bien qu'inégaux de taille, s'estimaient également. Ils convinrent de feindre la froideur pour tromper les femmes et de se voir en cachette. L'un ferait un petit signe de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun de son côté, ils se rejoindraient à l'auberge dans la salle du fond. Ces complications extraordinaires les divertirent, et Théodule consolé cria:
—À l'ouvrage!
Pendant les travaux, comme si une trêve eût été signée, les femmes les encouragèrent. Elles présidèrent au tracé des plans et dès que le mur s'éleva, se rendirent utiles.
—Tiens, mon Lippe! disait la Morvande en passant à son mari une truelle toute garnie.
La Gagnarde reprenait:
—Attrape, mon Dule! et offrait au sien un moellon.
Elles leur parlaient affectueusement, pour se montrer l'une à l'autre qu'elles savaient maintenir la bonne entente dans leur propre maison:
—Vous voyez, Madame, comme mon mari est heureux avec moi, ce qui prouve que, de nous deux, c'est bien vous la vilaine bête!
En outre elles cédaient au besoin qu'on a, quand on s'éloigne d'une personne, de se serrer contre une autre, pour combler le vide.
Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés, sans force pour dire: «Ôtez-vous donc de là, femmes!» ne regardaient même plus à la dépense du mortier.
Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième jour, tout étant terminé, leur récompense méritée, Philippe Morvand fit le signe convenu; Théodule Gagnard cligna de l'œil, au courant, et, l'un après l'autre, ils s'esquivèrent.
Immédiatement les deux ennemies voulurent prendre possession du mur. La Morvande y appliqua une échelle à poules pour faire une petite reconnaissance, et en même temps que la sienne, de l'autre côté, la tête de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent cependant, sûres d'avoir droit chacune à la moitié du mur. Philippe et Théodule avaient soigné la partie supérieure, et les pierres tassées à grands coups de marteau dans leurs bourrelets de mortier faisaient presque une plate-forme qu'une ligne imaginaire pouvait diviser en deux.
La Morvande eut une nouvelle idée.
Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais, au lieu d'une figure renfrognée, elle aurait devant ses yeux des œillets et des roses. C'était une si bonne idée qu'elle plut tout de suite à la Gagnarde et qu'elles apportèrent leur premier pot ensemble.
—Elle est libre! pensa la Morvande, fière de se voir imiter.
Silencieuses, et, pour commencer, chacune à l'une des extrémités du mur, elles disposaient leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, comme on fait bouffer une chevelure, et lavaient avec un linge mouillé les feuilles vertes.
Tout à coup, l'un des pots de la Morvande s'échappa et roula vers la Gagnarde qui put l'arrêter a temps.
—Merci, dit la Morvande.
—De rien, dit la Gagnarde.
C'était sec, mais poli.
Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au même endroit et le silence s'était refait entre elles, quand deux hautes marguerites se rencontrèrent et enfoncèrent l'une dans l'autre leurs belles têtes boursouflées, dont il tomba un nuage de pétales morts au choc.
Mais vite on les sépara.
—Non, non, dit la Gagnarde.
—Si, restez, ordonna la Morvande.
Elle était la plus récemment obligée et devait parler en ces termes autoritaires. La Gagnarde céda, pour se venger un instant après.
—Comment, dit-elle d'un ton bourru, vous cachez votre pauvre petit réséda derrière mon gros dahlia, et vous croyez que le soleil va venir le chercher là. Je serais joliment contente si vous le trouviez crevé demain.
—Il est bien là.
—Ouiche, vous n'y entendez rien.
Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda où elle voulut, et l'isola sur une large pierre, en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus à distance.
Ce fut un signal.
Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses, et il sembla que tous les pots de l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette confusion des fleurs amena celle des torts. Dès que l'une en avouait un, l'autre promptement s'en repentait. Après se les être distribués, elles se les arrachèrent, et la Morvande fit tant pour n'en pas laisser un seul à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse et comme toute nue, sentit ses yeux se mouiller.
—Est-on niais, par moments! dit-elle.
La Morvande répondit, désireuse de se décharger un peu des torts accaparés:
—Nos maris sont plus imbéciles que nous. C'est pourtant vrai qu'ils l'ont bâti, leur mur.
—Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra se voir, il faudra en faire le tour, par là-bas.
Et bien que «là-bas» fût à une portée de jambe, la Gagnarde indiquait l'horizon.
—Comme si c'était sérieux, dit la Morvande. On se dispute parce qu'on s'aime, pour changer, par exercice. Pourquoi nous sommes-nous brouillées? Le savez-vous? moi pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse: dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, aujourd'hui, il y a un mur, ici même, entre vous et moi!
—Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, j'en ferais autant avec mon pied. Regardez-moi ces pierres qui sortent leurs cornes à gratter le dos, et ce mortier qui a coulé partout, comme de la chandelle!
Sans être maçon, elle ricanait.
—Ma belle, dit brusquement la Morvande, toute droite sur son échelle à poule, et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: j'ai une idée.
Encore une! c'était la troisième, la suprême.
Philippe et Théodule revenaient de l'auberge. Ils avaient assez bu pour oublier leur convention et marcher côte à côte, au risque d'exciter leurs femmes irritables.
—Je réfléchis, disait Philippe. Peut-être bien qu'elles vont nous laisser tranquilles, maintenant.
—Ça dépend, répondit Théodule.
—De quoi? dit Philippe inquiet.
—Oh! ça dépend, répéta Théodule.
Quel homme! il mourrait dans le doute.
—Si nous nous quittions? dit-il.
—Nous avons le temps, répondit Philippe. La nuit arrive sans lune et sans étoiles. Elles ne peuvent pas nous voir.
Ils se heurtaient doucement des épaules et jouissaient de faire durer quelques minutes de plus leur camaraderie défendue.
—Par exemple, reprit Philippe, si la mienne m'agace, je me charge de la tourner.
—Chut! dit Théodule.
Et soudain, tous deux se baissèrent, et, comme des chiens d'arrêt qui sentent, s'avancèrent à petits pas, les bras écartés, les doigts ouverts.
—Halte! dit Théodule, une main en nageoire sur la couture de sa culotte.
—Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe.
—Du propre! dit Théodule.
Rêvaient-ils? Était-ce un effet de l'ombre ou de leur ivresse? Immobiles et voûtés sur la route, ils se murmurèrent des exclamations diverses:
—Elle est raide!
—C'est plus fort que de jouer au bouchon.
—Les mâtines!
Mais au lieu de surgir, menaçants, de se précipiter hors des ténèbres, comme deux hommes solides sur deux femmes à battre, ils s'assirent, alourdis de surprise.
Devant eux, là, tout près, l'une avec une pioche, l'autre avec une barre à feu, pouffant quand des pierres résistaient, quand une crotte de mortier frais leur sautait au visage, parfois nez à nez et toujours cœur à cœur, la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain, amies pour la vie, commençaient, fantastiques, de démolir le mur!
À Lucien Descaves.
—N'oublions pas, Mesdames et Messieurs, que nous avons parmi nous un poète, un vrai poète, celui-là!
Ainsi parle la maîtresse de maison comme elle dirait autre chose.
Le poète, ses yeux un moment seuls contre les yeux de tous, faiblit la tête et ronronne:
—Je ne sais rien, non, là, franchement. Oh! si je savais!
Il se défend encore, qu'on l'oublie. En effet, des artistes, des artistes dignes de ce nom, attendaient et se précipitent. Déjà c'est un pianiste qu'on applaudit. Le poète imprudent a cédé son tour. Il rouvre les paupières: il a l'air d'une personne effrayée sans cause qui s'aperçoit soudain de son erreur. Il méprise le pianiste dont il envie le succès, et la gloire lui paraît une femme appétissante quoique vulgaire.
—Je me déciderai, pense-t-il, quand on me priera de nouveau.
La maîtresse de maison se rapproche.
—Alors, vous nous refusez votre concours?
Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde son orgueil.
—Soit, Madame, mais vous verrez que ça ne portera pas.
—Sommes-nous des imbéciles? semblent dire les invités.
Et, profitant de l'hésitation, un chanteur aussitôt élève une voix dramatique.
Et toujours le poète au supplice laisse passer son numéro.
Cependant la soirée se termine, très réussie, comme toutes les soirées. La maîtresse de maison reconduit dans l'antichambre, jusqu'au palier même, des gens qui ne se sont jamais tant amusés.
—Vous seul n'avez pas donné, dit-elle au poète. C'est mal de faire des façons entre intimes. Houe! le vilain!
Et les invités, bravant sans risque le danger, approuvent en chœur:
—Houe! houe! le vilain!
—Vous êtes trop aimables, dit le poète qui multiplie les salutations empressées.
—J'espère que nous serons plus heureux une autre fois, dit Madame.
—Certainement, répond le poète.
Puis avec la brusquerie des folles résolutions:
—Tenez, pardonnez-moi. La mémoire qui m'a manqué tout à l'heure me revient: voilà un sonnet.
—Ah! c'est gentil, dit la maîtresse de maison. Hep! silence, là-bas! attendez! chut un peu!
Et tandis que hâtivement, comme on force l'ami pressé de partir à manger un morceau sur le pouce, le poète récite ses vers, de beaux vers, ma foi, les invités, saisis, n'achèvent pas le geste commencé. Des pardessus font bourrelet aux épaules. Un bras hésite à l'entrée d'une manche. Deux mains qui allaient s'étreindre, retombent. Une canne reste en l'air. On interrompt la lecture des initiales de chapeaux. Cette dame a le doigt pris dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne montre plus qu'une moitié de gorge et s'assied. Les jeunes filles disent: «Maman, écoute!» Un monsieur, penché sur la cage de l'escalier offre une cigarette au bec de gaz et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois marches descendues, s'arrête, un pied levé, prête l'oreille et, poli, se découvre!
À Madame Séverine.
Le poète est couché, à plat ventre, dans l'herbe, et s'il n'en mange pas déjà, il en mâche. Il a le nez sur un trou de grillon certainement habité, comme l'indiquent de petites graines noires, les fraîches crottes du seuil. Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en l'agaçant, de faire sortir le grillon.
Parfois celui-ci montre sa fine tête et rentre.
Le poète se dissimule et chatouille plus vivement.
Le grillon remonte, hésite, se décide, fait un saut hors de sa demeure: il est pris.
—N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer tous deux.
Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre disparaîtrait sous les hautes herbes. Deux doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos.
Le poète étudie son abdomen brun, le jeu des pattes cirées et s'émerveille des dents, scies délicates, inimitables par l'industrie humaine. Il le retourne et le grillon suit le bord de la main, culbute au creux, se relève, court au bout d'un doigt et s'y tient coi.
—On s'amuse, hein! petit? dit le poète.
Enfin il le met dans son chapeau, croise les jambes, rêveur, vite attendri, regarde se coucher le soleil.
Est-ce beau!
Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent vers l'horizon, où fume encore le soleil refroidi.
Cependant le grillon, un moment blotti, quitte la doublure du chapeau, pousse une reconnaissance hardie, explore les ténèbres, quête parmi les touffes de cheveux, enfile des boucles, et, quand il passe aux places dénudées, s'arrête et gratte, par habitude, de toutes ses pattes, pour creuser un trou.
Le poète jouit finement où ça le démange. Il a les yeux pleins de lumière, et, dans son chapeau, une faible petite bête captive qu'il affranchira, tout à l'heure, avec pompe.
Il voudrait parler comme il sent, se réciter des vers inouïs, jeter un cri dont frissonnerait, d'échos en échos, la nature entière. Il peut s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que personne ne rira.
Mais soudain le grillon cesse de gratter: Il vient d'entendre quelque chose, et surpris, les antennes droites, il écoute.
Il ne s'est pas trompé:
En dessous, de l'autre côté du plafond, on gratte aussi.
Veine!
C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond.
À Édouard Dubus.
La neige (existe-t-il un pays où la neige est noire?) tombe et suggère des comparaisons fades.
Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la pose sur une couche unie, sans ornière ou marque de pas, et la pousse prudemment. Elle roule et s'enveloppe à chaque tour comme d'une feuille de ouate. Bien que «gobes», les mains suffisent d'abord à la conduire par les sentiers blancs. Puis il y faut mettre le pied, les genoux, les épaules, toutes les forces.
Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne, se fendille. Enfin elle s'immobilise.
Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux de fignoler son travail, n'ayant plus rien à faire, disparaît.
Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de toujours monter sans jamais bouger de place, suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher, lèche doucement l'informe gâteau de neige, comme une personne patraque grignote un morceau de sucre, du bout des dents, à petites reprises.
À Louis Dumur.
Ils ont mangé la soupe et le bœuf. La mère débarrasse la table, l'approche tout près du poêle pour le père, et la fille y dépose la lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois une bûche. Ces dames prennent leur ouvrage, le père son journal. Les aiguilles mordillent le linge. Le journal va, vient entre les doigts, avec des haltes. Le poêle ronfle ainsi qu'il faut, car sa petite porte est ouverte à moitié, et le fils le surveille. On n'entend pas de tic tac d'horloge: il n'y a point d'horloge; mais une bouilloire siffle comme un nez pris.
Y sont-ils?
Ah! la mère oubliait de remonter, une fois pour toutes les autres, la mèche de la lampe, et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu.
Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées, yeux troubles, oreilles endormies déjà, vie suspendue, toute la famille, pour savoir qui se taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne partie de silence.
À Charles Merki.
Il fait un tel froid que tous les promeneurs rendent la fumée par le nez. Soudain, la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit installée sur sa lèvre, et pelotonnée dans quelques poils de barbe givrés, comme dans une herbe rare, une limace rouge.
—Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu fais là? Attends, je vais t'en donner, moi!
Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en plein trottoir, et se mouche bruyamment, sans se servir de son mouchoir, de sa manche ou de ses doigts, sans un geste, et d'un seul souffle, raide comme un soldat au port d'armes.
Le cerveau se vide tout entier. Elle avait de bien vilaines choses en tête, la bonne vieille. Puis, toujours louchant, elle observe. Un moment, ses deux prunelles n'en font qu'une. La limace rouge s'agite, et de sa langue pointue, activement, nettoie la place. Il semble qu'elle nage dans la joie.
—Te voilà gorgée, dit la bonne vieille. Allons, file maintenant ou je te chiquenaude.
Repue, onctueuse et glacée, la limace que l'air vif a rendue plus rouge encore, recule docilement, descend, descend, et rentre chez elle, au chaud, sous son palais, dans la bouche de la bonne vieille.
À Rodolphe Darzens.
Assis sur le banc planté devant la porte ils échangent leurs souvenirs sans remords et se racontent des histoires, toujours les mêmes, qui ne se passent en aucun temps, en aucun lieu.
Tandis que les rainettes infatigables roulent au loin leursr, le plus âgé chevrote d'abord. Comme il fait nuit, chaque fantôme a son succès d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis entre les vieux et le fumier verni de lune.
—Êtes-vous crédule de ça?
—On en voit tant.
—Y en a-t-il, des étoiles!
—Si on allait se coucher?
Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement, une bluette de flamme s'échappe et s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les astres de là-haut. Un géranium se penche au bord d'un pot cassé, et par ses becs-de-grue égoutte son odeur.
Le feu d'une voiture file entre les acacias de la route:
—Qui donc que c'est?
—C'est le garde-port qui rentre.
La voiture s'éloigne et la curiosité cesse avec le bruit.
Les rainettes continuent leurs appels stridents, si clairs qu'elles semblent quitter les buissons humides, les feuilles vertes comme elles, se rapprocher du mur, et, bruyantes, entrer au creux des pierres.
Il faut pourtant aller se coucher: demain on tire le chanvre.
Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle douce soirée!
Ils dormiraient dehors. Au matin, on les trouverait là, engourdis, blancs de rosée.
—Bonsoir!
—Bonsoir... soir... oir...
Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques femmes, des jeunes, allument une lanterne par peur de butter. Les portes se ferment, poussent leur long cri d'angoisse dont frissonnent les hommes en retard.
Et les rainettes même, lasses de lutter, leurs roulades étant vaines, vont prudemment céder au silence.
À Maurice Talmeyr.
LE JEUNE
Oui, je sais, de ton temps on avalait les noyaux de cerises et des charrettes ferrées. Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était naïf, sincère et croyant, en ce temps-là. Il faut y retourner et y rester. J'ai plein les oreilles de tes gémissements. Est-ce parce que la mort, sûre de ta peau, prélève un acompte, et te tripote, te creuse déjà les yeux, que tu les as si grands, plus grands que le ventre?
Sois prudent. C'est lourd, la célébrité. Quelque matin on te trouvera étouffé. Si j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant de devenir sourd absolu, je remplacerais ma grosse caisse par un de ces petits tambours en peau de papier qu'on voit entre les pattes des lapins mécaniques.
Toujours le vieux partout, à toutes les bornes. Est-ce que ton image glacée ne va pas bientôt fondre?
Tu chevrotes qu'on était respectueux de ton temps. Mais les trains allaient moins vite.
Des gens qui dévorent l'espace peuvent bien brûler la politesse. Résigne-toi, vieux (je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi les clefs.
Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de sortir du livre, de t'en aller du journal.
Il y a des années, des années d'horloge que tu encombres. Regarde à tes pieds: c'est du propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu n'a pas honte?
Comment! des hommes d'honneur, des colonels, des employés de chemin de fer, des ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer, réclament leur retraite et tu t'obstines à faire du service.
Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous recommencerons le massacre des Innocents.
Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras une fin violente.
La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du travail pour une éternité et je vois tant de choses que mon œil éclate. D'abord tout est à refaire.
Premièrement, il convient de nettoyer les narines d'Augias du public.
Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui me prendra beaucoup de temps. Après, je bâtirai un art définitif. Il montera jusqu'au ciel sans toucher à la terre, puisque le naturalisme est mort, et mes enfants passeront gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à le contempler.
Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère et qu'on retourne ce que tu as souillé.
LE VIEUX
Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont au café et s'y gâtent l'estomac. Les autres n'y vont pas, et c'est afin de se donner un genre.
Les uns fument pour faire les hommes; les autres ont pris la mauvaise habitude d'être incommodés par l'odeur du tabac. Je les trouve grotesques surtout en amour. Ceux-ci sont chastes comme des bœufs, et, comme ces grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement. Ceux-là changent de femme chaque nuit et s'exposent à des altérations de santé. Les autres gardent toujours la même, et alors ça gêne leurs mouvements.
Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête, je songe à leurs groupes littéraires, et je ris, je ris au point que mon lit tremble de tous ses ressorts: comme autrefois, me dit poliment Madame.
Et ces groupes ont des présidents, des vice-présidents, des membres même; comme c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce que quelques jeunes vivent à l'écart. Mais ils ont tort: à leur âge, on doit fréquenter les écoles, pour faire plaisir aux parents.
En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, des formules neuves. J'en avais aussi dans le temps, plein mes poches, sur des bouts de papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction. On prend sa formule au départ. On la pique sur son chapeau, durant le voyage; mais, quand on est arrivé, à quoi sert-elle? Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux que moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables propos, il y a un demi-siècle, et, maintenant, je relis mon œuvre, une fois l'an, au printemps.
Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin. Ah! malheur à ceux qui réussissent trop jeunes! Tous les enfants précoces sont morts. Ma vie se prolonge parce que je me suis développé tard.
Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser tranquille. Tu viens indiscrètement à la maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler sans cesse de ma personne, tu abîmes mes collections, et, toi parti, nous perdons un quart d'heure, ma bonne et moi, à compter les traces de ta tête huilée.
J'ai patiemment dressé moi-même mon glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus rien parce qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter sur les chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne et je veille. Tu rôdes autour. Ta turbulence m'effraie. Écoute une proposition que tu serais gentil d'accepter. Tu passerais quelquefois dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais à tes petits amis: «Je viens de voir le vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne m'oublie pas.» Et nous pourrions entretenir ainsi jusqu'à ma mort lointaine des relations charmantes.
On sonne, je parie que c'est toi. Misère de misère. Joseph! n'oubliez pas dans cinq minutes le coup du: «Monsieur est servi!»
LE VIEUX—LE JEUNE
Le vieux.—Tu es là, et je me distrais en traçant avec mon doigt une raie dans ta chevelure vierge. Tu me parles, et il me semble qu'un enfant pose ses pieds nus, chauds et tendres sur mon cœur.
Le jeune.—Maître, vous me ferez entrer dans un grand journal, dites?...
À Marcel Boulenger.
Jacques.—Au moins, dors-tu bien?
Jean.—Oui, si j'ai le soin, au bord du sommeil, de me prendre à la gorge, des deux mains. Je me tiens fortement. Je suis sûr de ne pas me laisser échapper, et je passe une nuit tranquille.
Jacques.—As-tu, comme moi, le goût des oreillers durs? je n'en trouve point d'assez durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont la taie serait une écorce, et je m'éveillerais les oreilles saignantes.
Jean.—Nous sommes de pauvres misérables qui descendons vers le singe.
Jacques.—Vers le jouet mécanique aux pattes alternantes. Notre vie, c'est une roue qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, chaque matin, je m'exerce à enfiler mon pantalon sans y toucher! J'arrondis sur le modèle d'un cylindre ma culotte droite. Celle de gauche ne m'intéresse pas. Je lève la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence.
Jean.—Réussis-tu souvent?
Jacques.—À la fin je triche, et las de danser sur un pied, je me contente d'un à peu près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une journée en chemise.
Jean.—Je me lève plus calme. Mes serviettes seules me préoccupent. J'en ai sept ou huit en train. Dès que l'une d'elles est mouillée, je la rejette. Je ne leur tolère qu'une corne humide. La première m'essuie le front, la seconde le nez, la troisième une joue, et ma tête n'est pas sèche, que j'ai mis toutes mes serviettes hors de service.
Jacques.—Est-ce que tu verses de l'huile sur tes cheveux?
Jean.—Ils sont naturellement gras.
Jacques.—Tu as de la chance. Je me bats contre mes mèches. Une, entre autres, se révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer dans le crâne. Elle se redresse pleine de vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va soulever mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par crainte de montrer une horreur.
Jean.—Fais-la scier.
Jacques.—Ainsi que tes moustaches. Enseigne ton procédé.
Jean.—Je les ronge moi-même, avec mes propres dents.
Jacques.—L'aspect de ta lèvre déconcerte. On y remarque un vague pointillé noir, les restes d'une moustache incendiée, la fumée, l'ombre, le regret d'une moustache.
Jean.—Je ne pense que si je mordille, si j'ai comme un laborieux mulot dans la bouche. Enfin, suppose ta mèche domptée.
Jacques.—Je veux sortir. Je descends les escaliers et sur chaque marche je m'arrête. Mes souliers se frottent par le bout, se caressent du nez. Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient satisfaits, et souvent je remonte.
Jean.—Dehors, n'as-tu pas fréquemment l'envie d'aller d'un trottoir à l'autre? On est pressé. Il y a un embarras de voitures: tant pis, il faut traverser la rue tout de suite, se diriger par le plus court chemin vers ce point qui attire, éclate sur le mur d'en face.
Jacques.—Je préfère viser un passant et le devancer en l'effleurant du coude. Oh! je ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. J'ai le bras lourd, et il m'est nécessaire que toute son électricité s'écoule dans le bras d'un autre.
Jean.—Sans doute, une bonne nouvelle inattendue t'attriste.
Jacques.—Je ne la méritais pas et je me défie; je regarde au delà, et, devant mes yeux, se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a une forme rectangulaire et deux centimètres d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge sombre, elle tombe, tombe; c'est la tuile.
Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, j'ai de la peine à contenir dans ma bouche hermétique le rire qui cherche une issue. Ne meurs pas le premier de nous deux, ce serait trop gai. Si le malheur m'atteint, je sautille d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. Qu'est-ce que tu as?
Jean.—Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il s'abaisse et se relève, à l'exercice. Le voici en haut, le voici en bas. C'est pour sa santé. Une, deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu t'embrouillerais. Marque simplement la cadence: une, deux; une, deux...
Jacques.—Curieux. On paierait cher sa place.
Jean.—Talent d'intimité? Il me distrait, quand j'écris, entre deux phrases. On dirait un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre monte. Ma main s'emplit de vie, et quand mon petit doigt cesse, elle court, légère, intelligente.
Autrefois, je piquais avec une aiguille ma feuille de papier. Je la couvrais de points nombreux «comme les étoiles du ciel».