The Project Gutenberg eBook ofCoquecigruesThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: CoquecigruesAuthor: Jules RenardRelease date: October 10, 2009 [eBook #30226]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net (This file wasproduced from images generously made available by theBibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: CoquecigruesAuthor: Jules RenardRelease date: October 10, 2009 [eBook #30226]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net (This file wasproduced from images generously made available by theBibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr)
Title: Coquecigrues
Author: Jules Renard
Author: Jules Renard
Release date: October 10, 2009 [eBook #30226]Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Credits: Produced by Laurent Vogel and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net (This file wasproduced from images generously made available by theBibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES ***
PARJULES RENARD
[marque d'imprimeur]
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28bis,RUE DE RICHELIEU, 28bis
1893
Tous droits réservés.
EN PRÉPARATION:
À Paul Margueritte.
Le vieil homme s'efforça de regarder ses souliers cirés, et les plis que formait, aux genoux, son pantalon clair trop longtemps laissé dans l'armoire. Il réunit les mollets, se tint moins courbe, donna, son gilet bien tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et dit tout haut:
—Je crois que je suis prêt à recevoir nos soldats français.
Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement que de coutume, avec une sorte de joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux», comme si, à cause de l'agitation de sa tête, il n'avait plus le temps de toucher aux mots que du bout de la langue, de l'extrême pointe.
—Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa femme.
—Je veux être là quand ils arriveront.
—Tu seras de retour!
—Oh! si je les manquais!
Il ne voulait pas les manquer. Écartant sans cesse les battants de la fenêtre qui n'était jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur la grande route le point le plus rapproché de l'horizon. Il eût dit aux maisons mal alignées:
—Ôtez-vous: vous me gênez.
Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules. Elle étonnait d'abord par cette mobilité continue. Volontiers on l'aurait calmée, en posant le bout du doigt, par amusement, sur le front. Puis, à la longue, si elle n'inspirait aucune pitié, elle agaçait. Elle était à briser d'un coup de poing violent.
Le vieil homme inoffensif souriait au régiment attendu. Parfois il répétait à sa femme:
—Nous logerons sans doute une dizaine de soldats. Prépare une soupe à la crème pour vingt. Ils mangeront bien double.
—Mais, répondait sa femme prudente, j'ai encore un reste de haricots rouges.
—Je te dis de leur préparer une soupe à la crème pour vingt, et tu leur prêteras nos cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles d'étain.
Il avait encore eu la prévenance de disposer toutes ses lignes contre le mur. Le crin renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient les amateurs, auxquels il n'aurait plus qu'à indiquer les bons endroits.
On ne lui donna pas de soldats.
Parce qu'il pêchait les plus gros poissons du pays, il attribua cette offense à la jalousie du maire, pêcheur également passionné. À dire vrai, celui-ci, d'une charité délicate, l'avait noté comme infirme.
Le vieil homme erra, désolé, parmi la troupe. La timidité seule l'empêchait de faire des invitations hospitalières. On suivait avec curiosité sa tête obstinément négative. Il les aimait, ces soldats, non comme guerriers, mais comme pauvres gens, et, devant les marmites où cuisait leur soupe, il semblait dire, par ses multiples et vifs tête-à-droite, tête-à-gauche:
—C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça.
Il écouta la musique, s'emplit le cœur de nobles sentiments pour jusqu'à sa mort, et revint à la maison.
Comme il passait près de son jardin, il aperçut deux soldats en train d'y laver leur linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au ruisseau, trouer la palissade, se glisser entre deux échalas disjoints. En outre, ils s'étaient rempli les poches de pommes tombées et de pommes qui allaient tomber.
—À la bonne heure, se dit le vieil homme: ceux-là sont gentils de venir chez moi!
Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas comme quelqu'un qui porte un bol de lait.
L'un des soldats dressa la tête et dit:
—Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. Quoi? Qu'est-ce qu'il raconte? entends-tu, toi?
—Non, dit l'autre.
Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur apportait aucun son. En effet, le vieillard ne parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, marchant doucement vers eux, pensait:
—Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici vous appartient. Vous serez surpris, quand je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce ruisseau, au pied de ce grand saule âgé de six ans à peine, des brochets comme ma cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en ferons cuire un. Mais laissez donc votre linge, ma femme vous lavera ça!
Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête oscillante le trahissait, effarouchait, et les soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur civil, comprirent:
—Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez pas, je vous pince, attendez un peu!
—Il approche toujours, dit l'un d'eux. M'est avis que ça va se gâter.
—Il portera plainte, dit l'autre, on lui a crevé sa clôture. Le colonel ne badine pas; c'est de filer.
—Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne nous fais pas peur, on s'en va.
Brusquement, ils ramassèrent leur linge mouillé et se sauvèrent, avec des bousculades, en maraudeurs.
—As-tu le savon? dit l'un.
L'autre répondit:
—Non!
s'arrêta un instant, près de retourner, et, comme le vieux arrivait au ruisseau, repartit avec un:
—Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé!
Ils se précipitèrent hors du jardin.
—Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda le vieil homme.
Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit les bras et cela parut encore une menace, voulut courir, rappeler les deux soldats.
Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait d'un van à l'allure immodérée, un pauvre petit cri tomba, sans force, tout au bord des lèvres.
À W.-G.-C. Byvanck.
Vers minuit, par la croisée sans volets et par toutes ses fentes, la maison au toit de paille s'emplit et se vide d'éclairs.
La vieille se lève, allume la lampe à pétrole, décroche le Christ et le donne aux deux petits, afin que, couché entre eux, il les préserve.
Le vieux continue apparemment de dormir, mais sa main froisse l'édredon.
La vieille allume aussi une lanterne, pour être prête, s'il fallait courir à l'écurie des vaches.
Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, et multiplie les signes de croix, comme si elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage.
Des histoires de foudre lui reviennent, mettent sa mémoire en feu. À chaque éclat de tonnerre, elle pense:
—Cette fois, c'est sur le château!
—Oh! cette fois-là, par exemple, c'est sur le noyer d'en face!
Quand elle ose regarder dans les ténèbres, du côté du pré, un vague troupeau de bœufs immobilisés blanchoie irrégulièrement aux flammes aveuglantes.
Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste de l'orage, inutile, se tait, car là-haut, juste au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand coup se prépare.
Et la vieille qui renifle déjà, le dos courbé, l'odeur du soufre, le vieux raidi dans ses draps, les petits collés, serrant à pleins poings le Christ, tous attendent que ça tombe!
À Alphonse Allais.
Samedi soir encore grand'mère Licoche donnait elle-même à manger aux poules. Cependant la voilà morte, bien qu'elle eût pour cent ans de vie, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Tout le monde y passe. Un peu plus tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce matin.
Le cortège se forme. M. le curé et les deux enfants de chœur sont en tête. Les quatre porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre le cercueil, et derrière eux se place le petit-fils de grand'mère Licoche, l'artilleur, accouru en permission. Il ne pleure pas. C'est un homme et c'est un soldat. Jugulaire au menton, grand et droit, il domine du shako le reste des parents qui se rangent autour de lui, à distance. Brusquement il tire son sabre, et comme si le cortège attendait son signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient les vestes courtes. Les franges des châles noirs tremblent. Les bonnets blancs ondulent. Le vent rebrousse les longs poils d'un chapeau dont la forme jadis haute, trop longtemps serrée entre deux rayons d'armoire, s'est comme accroupie. Mais l'aigrette rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.
Parfois les porteurs déposent doucement à terre grand'mère Licoche. Non que la défunte soit vraiment lourde. Elle vécut de peu, partagea son bien avec ses poules qu'elle retrouvera, exemptes à jamais de pépie, dans un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et elle mourut décharnée. Mais elle pèse parce qu'elle est morte. Les porteurs profitent de l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant, l'artilleur.
Son uniforme sombre et son sabre qui doit couper impressionnent.
Les vieilles gens même de la queue n'osent pas échanger leurs réflexions.
À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche reste près d'elle, de garde, face à l'autel, sentinelle funèbre, l'œil toujours sec, le sabre au défaut de l'épaule.
Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des cordes les porteurs ont descendu la bière, il s'anime. On le voit écarter les jambes, lever ses basanes comme des sacs, et frapper du pied en cadence le sol du cimetière.
Les assistants se demandent:
—Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?
Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent. On devine qu'il simule une manœuvre à cheval. Les coudes au corps, sa main libre étreignant des guides imaginaires, il s'élance, charge sur place. La terre fraîche s'éboule sous ses pas. Une grosse motte tombe, heurte le cercueil, et ce choc sourd résonne dans toutes les poitrines comme un coup de canon lointain.
—Aga, aga donc, disent les deux enfants de chœur; il joue à la bataille.
L'artilleur donne du sabre à gauche; il en donne à droite. Tantôt il écharpe, tantôt il pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets terribles qui font papilloter les paupières, et des moulinets suprêmes, si rapides et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille d'acier.
Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à cheval. Ses jambes se rejoignent, ses talons se recollent. Il s'immobilise, les joues fumantes. Il incline lentement son sabre, la pointe en bas, pour saluer la tombe, et, ces honneurs rendus, au milieu des amis troublés, des parents émus qui halettent et tendent comme des mains leurs oreilles écarquillées, le bon artilleur crie d'une voix éclatante à sa grand'mère Licoche:
—Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai la patrie pour toi!...
À Victor Tissot.
Le combat semblait fini, quand une dernière balle, une balle perdue, se retrouva dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir au pays avec une jambe de bois.
D'abord il montra quelque orgueil, les premières fois qu'il entra dans l'église du village, en frappant si fort les dalles qu'on l'eût pris pour un suisse de grande ville.
Mais, la curiosité calmée, longtemps il se lamenta, honteux et désormais, croyait-il, bon à rien.
Puis il chercha avec obstination, souvent déçu, la manière de se rendre utile.
Et maintenant voilà que, sur le sentier de l'aisance modeste, sans mépriser sa jambe de chair, il a un faible pour celle de bois.
Il se loue à la journée. On lui désigne un carré de jardin. Ensuite on peut s'en aller, le laisser faire.
Sa poche droite est remplie de haricots rouges ou blancs, au choix.
En outre, elle est percée, point trop, point trop peu.
L'allure régulière, Fabricien parcourt de long en large le terrain. Sa jambe de bois creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa poche percée. Des haricots tombent. Il les recouvre du pied gauche et continue.
Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, l'ancien brave, les mains derrière son dos, la tête haute, a l'air de se promener pour sa santé.
À Alfred Capus.
La vieille est vieille et avare; le vieux est encore plus vieux et plus avare. Mais tous deux redoutent également les voleurs. À chaque instant du jour ils s'interrogent:
—As-tu la clef de l'armoire? dit l'un.
—Oui, dit l'autre.
Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef chacun leur tour et en arrivent à se défier l'un de l'autre. La vieille la cache principalement sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle délier, pour l'y fourrer, les bourses de ses seins inutiles?
Le vieux la serre tantôt dans les poches boutonnées de sa culotte tantôt dans celles de son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment. Mais, à la fin, ces cachettes toujours les mêmes lui ont paru de moins en moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière dont il est content.
Or la vieille lui demande selon la coutume:
—As-tu la clef de l'armoire?
Le vieux ne répond pas.
—Es-tu sourd?
Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd.
—As-tu perdu la langue? dit la vieille.
Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres fermées, les joues grosses. Pourtant sa mine n'est pas d'un homme qui se trouverait tout à coup muet, et ses yeux expriment plutôt la malice que l'effroi.
—Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi de garder la clef, maintenant.
Le vieux continue de remuer sa tête d'un air satisfait, les joues près de crever.
Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile, pince le nez du vieux, lui ouvre par force, au risque d'être mordue, la bouche toute grande, y enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de l'armoire.
à Maurice Barrès.
C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage d'une maison qu'on ne finit pas de construire, un square pauvre.
Si on osait en comparer la verdure à quelque tapis, ce serait à une carpette usée et souillée par des chaussures sales. Les oiseaux ne s'y posent plus. On ne leur a jamais jeté de mie de pain, et peut-être qu'elle leur serait volée! Aucun industriel n'a jugé commercial d'y installer une bascule automatique.
Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres bâillent, dorment, la bouche ouverte aux feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers et font prendre l'air à des pieds impurs et malades qu'une mère ne reconnaîtrait pas. Quelques-uns lisent des bouts de journaux sans date, qui ont enveloppé du fromage. Ils y cherchent des chiens à retrouver.
Sorti de son kiosque, le gardien du square se promène en uniforme vert, tenant ferme la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe. Il dévisage ces déguenillés, toujours les mêmes et toujours là, qui lui font honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement, chaque matin, il croiserait des baguettes sur les bancs sans cesse enduits de peinture fraîche.
Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils garde? Ils sont assez las pour dormir sur des culs de bouteille.
Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller, ses fonctions lui semblent basses et la supériorité en ce monde une chose vaine.
Soudain, il reprend tous les pouces qu'il avait perdus de sa taille et sourit: un couple lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien mis, qui marchent lentement, hanche contre hanche.
Le gardien se cambre, avec une mimique gracieuse et discrète, comme s'il voulait faire les honneurs et inviter Madame et Monsieur à s'asseoir... oh! cinq minutes seulement!
Mais le couple passe, laissant derrière lui une odeur fine que tous les nez respirent pour la porter à tous les cœurs. Le parfum d'une femme ne donne-t-il pas l'envie de s'attabler à son corps?
Le gardien se penche sous un peu plus d'humiliation.
—C'est ma déception quotidienne, se dit-il. Comment d'honnêtes gens proprement vêtus s'arrêteraient-ils au milieu de cette gueusaille?
Il rentre à son kiosque, et, découragé, par les vitres, d'un œil méchant guette (il le faut bien!) cette troupe infâme et sans étage qu'il ne peut pas mettre à la porte de chez lui.
À Adrien Remacle.
Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrêtent. Ils ne comprennent d'ordinaire que les choses qui veulent dire quelque chose, et ne savent plus s'ils doivent rire ou avoir mal.
Un grand domestique aux galons d'or tient ferme par le bras un petit vieux qu'il a la consigne de promener correctement, une heure, le soir.
Mais le petit vieux fait effort pour s'échapper. Il voudrait toucher les murs, regarder aux vitrines et tracer des raies sur les glaces, du bout d'un doigt mouillé de salive. Ses joues ridées semblent deux jaunes tablettes d'écriture ancienne. Sa taille est nouée depuis longtemps. Il a dans chaque blanc d'œil une minuscule mèche de fouet rouge et la couleur de ses cheveux s'est arrêtée au gris.
Tantôt, brusque, il tire le domestique et tâche en vain de le faire dévier; tantôt il lui donne un coup de pied ou lui mord la main.
Le domestique, que rien n'offense, a des ordres et suit, sec et raide, en ligne droite, le milieu du trottoir.
Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le bouton d'une porte, s'y cramponne, s'y suspend et pousse des cris aigus de gorge usée, des pépiements.
Le domestique de haut style l'en décroche avec des précautions respectueuses, et lui dit, d'une voix bien cultivée, sévère et douce à la fois:
—J'en demande pardon d'avance à Monsieur, mais je rapporterai que Monsieur n'a pas été raisonnable et qu'il s'est conduit comme un enfant.
À Léon Deschamps.
Son frère étant mort, grand-père Baptiste se trouvait seul au monde. Il avait planté un fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait la journée, en hébété, principalement vêtu d'une culotte.
Il ne savait plus comment on réfléchit.
Il dépensait toute sa force à déplacer son ventre de droite et de gauche, et il ne rentrait que le plus tard possible dans sa maison. Mais il ne pouvait dormir, car dès qu'il ne voyait pas, il pensait à son frère. La chambre lui semblait remplie de suie. Il étouffait.
Il dit au petit Bulot:
—Je te donnerai deux sous, si tu couches dans le lit de mon frère.
—-Donnez-moi les deux sous d'avance, répondit Bulot.
Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une ficelle au pied, comme on fait aux gorets ramenés de la foire, se coucha à son tour, et, le bout de la ficelle entre ses doigts, goûta enfin quelque repos. Les plis des rideaux cessaient de grimacer.
Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré, le ronflement de Bulot, et, s'il n'entendait rien, tirait la ficelle.
—Quoi que vous voulez encore? demandait Bulot.
—Bon! tu es là, disait grand-père Baptiste, je veux seulement que tu causes.
—Voilà, je cause; après?
—Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi, pas trop vite.
Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se leva, alluma une bougie et s'en vint voir.
Le petit Bulot dormait tranquille, tourné contre le mur, et la ficelle dont il s'était débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait plus.
—Sournois, tu triches, dit grand-père Baptiste; rends les deux sous.
Mais, le front brûlé par une goutte de bougie fondue, Bulot poussa un cri, rejeta ses couvertures et tendit son pied.
—Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence, dit-il.
—Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père Baptiste.
Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle aux chevilles, et fit un nœud double.
À J.-H. Rosny.
Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent des cannes hydrocéphales, si lourdes qu'ils les portaient à bras tendu, pour montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers de vivre, vêtus à la mode éternelle. Chacun avait une route nationale dans les cheveux.
Le premier dit: «Laissez donc, j'ai de la monnaie.»
Le second: «J'en veux faire.»
Le troisième: «Vous n'êtes pas chez vous, ici», et au cocher: «Je vous défends de prendre!»
Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec lenteur, une à une, les poches de leurs bourses, et, tandis que le cocher les regardait, ils se regardaient obliquement.
Le premier apportait pour bébé un polichinelle bossu par devant, bossu par derrière, et singulier, car plus on le maltraitait, plus il éclatait de rire.
La maîtresse de maison dit: «Voilà une folie.»
Le second apportait un bouledogue trapu, à mâchoires proéminentes. Il était en caoutchouc, coûtait dix-neuf sous, et, quand on lui tâtait les côtes, il pilait comme un oiseau.
La maîtresse de maison dit: «Encore une folie!»
Le troisième n'apportait rien; mais du plus loin qu'elle le vit entrer, la maîtresse de maison s'écria:
—Je parie que vous avez fait des folies! venez çà, vite, que je vous gronde!
Au dîner, dès le potage, la maîtresse de maison dit:
—Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites pas honneur à la cuisinière. Je suis désolée. Vous savez: il n'y a que ça.
Le premier des trois répondit: «Mâtin!»
Le second: «Je l'espère bien.»
Le troisième: «Je voudrais bien voir que ce ne fût pas tout.»
Ensuite les plats défilèrent, comme il est prescrit, s'épuisant à calmer les faims.
Après avoir mangé, chacun comme quatre, et tous comme pas un, les trois amis dirent parallèlement:
au dessert assorti: «Soit, pour finir mon pain.»
aux liqueurs circulantes: «Jamais d'alcool; mais du moment que cela vous fait plaisir!»
et la boîte de cigares vidée: «La fumée ne vous incommode pas, au moins?»
—Mon père était fumeur, répliqua d'un trait la maîtresse de maison. Mon frère était fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de fumeurs. Mon mari fumait aussi. J'ai un oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe et j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste les rideaux.
Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, le premier fit: «Ouf!»
Le second: «Cette noce m'a cassé.»
Et le troisième, qui parlait plusieurs langues étrangères: «Jamais je n'ai tant rigolé.»
Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent se coucher.
À Alphonse Daudet.
MmeBornet déchira, en suivant le pointillé, le télégramme et lut:
«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés. Lafoy.»
—Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous le demande.Indisposés: beau motif! Moi qui avais tout préparé!
—Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit M. Bornet.
MmeBornet réfléchit:
—J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. Les Nolot viennent demain. Le gâteau sera encore frais. Il servira.
Mais le lendemain, au moment d'allumer les bougies, elle reçut un second télégramme:
«Impossible pour ce soir. Excuses. Nolot.»
—C'est comme un fait exprès, dit M. Bornet.
MmeBornet, accablée, les lèvres blanches, ne comprenait pas cet acharnement du sort, et elle ouvrait la bouche toute grande afin de faciliter la sortie des mots blessants.
—Prévenir à neuf heures! quel manque d'éducation!
—Mieux vaut tard que jamais, dit M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros mérinos, tu vas tourner!
—Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette fois, le gâteau est bel et bien perdu.
—Nous le mangerons demain à déjeuner.
—Si tu crois que j'achète des gâteaux pour notre ordinaire.
—Sans doute; mais puisque nous ne pouvons pas faire autrement, résignons-nous.
—Soit, gaspillons notre fortune, dit MmeBornet.
Dépitée comme maîtresse de maison, elle passa une nuit mauvaise, avec de brusques coups de reins, tandis que son mari dormait légitimement et rêvait peut-être sucreries à la vanille.
—Il se réjouit déjà, pensait-elle.
Chose promise, chose due. Au déjeuner, la bonne apporta, non sans précautions, le gâteau sur la table. M. et MmeBornet le contemplèrent. Il s'était affaissé. La crème avait jauni, fuyait par les fentes, et les éclairs s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à quelque château fort, il ne rappelait maintenant aucune construction connue, parmi celles, du moins, qui ne sont pas encore écroulées. M. Bornet garda pour lui ces remarques et MmeBornet se mit à découper les parts. Préoccupée de les faire égales, elle disait à son mari:
—Tu guignes la plus grosse, hein! vieux gourmand!
Son couteau disparut sous les flots de crème coulante, gratta l'assiette, agaçant les dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des limites, à tracer des sentiers secs, et toujours les parts débordaient l'une sur l'autre. Exaspérée, elle prit l'assiette, renversa dans celle de son mari la moitié du gâteau et dit:
—Tiens, bourre-toi.
M. Bornet emplit une cuiller à potage, souffla sur la crème tant elle lui parut froide, et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue embarrassée refusa de clapper. Il grimaça, puis sourit:
—Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il.
—Allons! bon, dit Madame. Quel homme à caprices! ma parole, je ne sais plus qu'inventer pour te nourrir. Seigneur, que je suis donc malheureuse!
—Essaie, toi, dit simplement M. Bornet.
—Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre d'avance qu'elle n'a aucun goût.
—Essaie tout de même. Avales-en une cuillerée, rien qu'une.
—Deux, si tu veux, fit MmeBornet.
En effet, elle les avala coup sur coup et dit:
—Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves, à ce gâteau? Un peu fait, peut-être.
Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait, allait pleurer, quand M. Bornet eut une idée:
—Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien offert au concierge, et j'ai observé que, depuis le Jour de l'an, ses prévenances diminuent. Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous avons la vie devant nous, pour nous en payer d'autres, n'est-ce pas?
—Au moins, remets ta part, dit MmeBornet.
Ils firent monter le concierge.
Après les compliments d'usage:
—Voulez-vous me permettre de vous offrir ceci, dit M. Bornet, en lui tendant l'assiette.
—Vous êtes trop charitables, dit le concierge, mais ça va vous manquer.
—Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là.
Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la langue.
—Prenez, dit MmeBornet. Ne craignez rien. C'est pour vous.
Le concierge, les yeux sur le gâteau, les narines flairantes, hésita et soudain demanda:
—Y a-t-il des œufs dans votre gâteau?
—Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait pas de bon gâteau sans œufs.
—Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas les œufs.
—Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? dit MmeBornet. Il y a un jaune d'œuf, au plus, pour lier la pâte.
—Oh! Madame, rien que d'entendre chanter une poule, j'ai mal au cœur.
—Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est exquis. Vous vous régaleriez.
Comme preuve, il trempa le bout du doigt dans le gâteau et suça hardiment.
—Possible, dit le concierge; je suis sans compétence. C'est égal, je n'en veux point. Je vomirais. Faites excuses, merci bien.
—Mais pour votre femme.
—Ma femme est comme moi. Elle n'aime pas les œufs. Elle les renvoie aussi. C'est un peu à cause de ce dégoût-là que nous nous sommes convenu.
—Pour vos charmants bébés.
—Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné a mal aux dents. Il en perd partout. La friandise ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre cher petit, n'est point encore porté sur la bouche.
—Assez, dit MmeBornet glaciale. Laissez-le. Nous ne vous forçons pas. Nous n'en avons pas le droit. Mille regrets, mon brave!
—Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il eût repoussé un mendiant.
Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut de leur mécontentement. Pris de scrupules délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette impression fâcheuse, et poliment:
—Vous, Monsieur, qui êtes un savant, vous n'auriez pas, des fois, dans vos livres, un livre avec des lettres écrites imprimées, pour souhaiter des fêtes, la Sainte-Honorine, par exemple. Voilà qui me ferait plaisir et me serait utile. Je vous le rendrais.
On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna à reculons, confus, certain qu'il les avait fâchés, et se promettant de faire oublier sa conduite par des amabilités de son ressort.
—Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui crèvent de faim. Dernièrement, leur petit tétait une feuille de salade.
—Au fond, c'est de l'orgueil, dit MmeBornet. Il mourait d'envie d'accepter.
Elle n'en revenait plus, et ses doigts fébriles jouaient sur les petits tambourins de ses tempes. Les coudes sur la table, Monsieur consultait une manche de son paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement si difficile qu'ils allaient s'en désintéresser.
—Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame.
Elle donna un vif coup de pouce à la poire électrique.
La bonne parut.
—Louise, dit sèchement MmeBornet, mangez ça. Vous conserverez votre fromage pour demain.
Louise emporta le gâteau.
—J'espère qu'on la comble en dessert. Elle va le dévorer, les yeux fermés.
—Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais pas ma tête sur le billot. Cette fille se dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants en verre aux oreilles.
—Je sais. Depuis que nous l'avons menée au cirque, par imprudente générosité, elle jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera pas la distinction jusqu'à bouder contre son ventre.
—Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir le gâteau, comme elle peut n'y pas toucher.
—Je voudrais voir ça.
Ils attendirent; puis, pour une cause ou pour une autre, sans faire semblant de rien, MmeBornet passa dans la cuisine. Elle en revint grinçante d'indignation.
—Devine où il est, notre gâteau?
M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation énorme, oscillant.
—Devine, je te le donne en cent.
—Ah! je trépigne.
—Dans-la-boîte-aux-ordures!
—Trop fort!
—Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les de la crotte, voilà votre récompense: «Madame, je ne suis pas venue ici pour manger vos gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu que cette insolence lui a coûté cher.
Dédaignant la parole humaine, MmeBornet écarta ses cinq doigts de la main droite et trois doigts de la main gauche.
—J'imagine effectivement, dit M. Bornet, le visage comme frotté à la mine de plomb, que tu lui as flanqué ses huit jours.
—Pardine!
Face à face, ils s'excitaient à la vengeance. Elle, ses huit doigts en pied de nez, sentait rayonner ses oreilles rouges, son front chaud, ses joues cuites, et lui s'enténébrait encore, telle une fenêtre au soleil, quand le store graduellement s'abaisse et développe son ombre.
À Léon Daudet.
De petits gorets, réveillés dans tous les cœurs, ont grogné d'aise au passage des viandes fines, des bons vins, et se sont grisés de fumets. Les visages animés ne peuvent plus rougir. Les joues sont en fruits. Les bouches rient double et les dames suivent, en paroles, les messieurs jusqu'où ils veulent aller. Or voilà que le maître de maison, M. Bornet, saisit la bouteille de champagne.
Ah! ah!
Il disperse d'un souffle puissant les grains de poussière qu'elle a sur la tête.
On le regarde. Voyons voir!
Il lui enlève son capuchon d'or.
On devient grave.
Il coupe les fils qui la serrent au cou.
Les dernières paroles lancées retombent à droite et à gauche, molles.
Il lui appuie son pouce sur la nuque.
Attention!
—Bon! dit MmeBornet, tu vas commencer tes bêtises. Tu ne pourrais point faire ça à la cuisine?
M. Bornet n'a même pas un geste de mépris. Il exerce par degrés les pressions accoutumées. Il semble pétrir une figurine de glaise. Il n'accomplit rien à la légère. S'il s'aperçoit que le bouchon a grandi d'une ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. Il donne aussi d'amicales tapes au ventre, au derrière de la bouteille. Parfois il l'incline, comme une arme chargée, dans la direction d'une poitrine, d'une gorge ouverte. Mais il rassure aussitôt ces dames:
—N'ayez pas peur: je suis là.
—C'est crispant, dit MmeBornet, prends un tire-bouchon et finis-en, à la fin!
—Prendre un tire-bouchon pour déboucher une bouteille de champagne, répond M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans ma longue vie, entendu des choses prodigieuses, mais celle-ci l'emporte, je l'avoue.
Il observe, sournois, ses invités.
Les bustes se penchent en arrière, forment ensemble, autour de la table, un large calice évasé. Chaque dame apprête un cri original. Les petits doigts se blottissent dans les oreilles. Une assiette sert d'éventail. Un monsieur, qu'on approuve, exprime en beaux termes la gêne commune:
—J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la mort. Tirez un coup de canon et vous verrez si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve donc! c'est plus fort que moi.
—Oui, dit un docteur pourtant habitué aux enfantements pénibles, inutile de nous torturer davantage. Nous avons tous fait nos preuves. Dépêchez-vous.
—Patience, grands enfants, répond M. Bornet avec calme. Moi, j'aime que la nature suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure de vous affirmer que le bouchon travaille. Ce n'est qu'une affaire de temps, et dès qu'il aura parti, vous n'y penserez plus.
Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux homme, il garde la sérénité de sa face. Il organise l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon que par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété atteint ses limites. On dirait que, cédant aux genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés, aux bras raidis, la table garnie va sauter au plafond.
—Il est à gifler, dit MmeBornet. Tu nous exaspères. On se trouverait mal. Donne-moi cette bouteille.
—Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je renfonce le bouchon!
—À mon secours! crie MmeBornet.
—Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette fourchette sur les phalanges.
—MmeBornet a raison, dit l'ancien militaire excité. Parfaitement! Vous vous jouez de nous. Honneur aux dames! Passez la bouteille tout de suite.
Et déjà il l'empoigne.
—Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, à moins de me casser les doigts.
—Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent décidés, sérieux. Et la bouteille disparaît jusqu'au col, sous les mains qui s'abattent, qui l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent encore à des poignets. Des taches de sang circulent à fleur de peau.
—Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, allons-y. J'en ai vu d'autres. Je me sens bœuf. Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la bouteille éclate. Gare au malheur et sauve qui peut!
Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, perdent prudence. Désireux d'agir, ils souhaitent un dénouement qui les soulage vite, n'importe lequel, et s'en remettent au destin.
Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de champagne résiste aux efforts qui se contrarient, s'immobilise, étouffe, pousse toute seule, et le bouchon sort comme un soupir de digestion, se couche sur le côté, au bord du goulot, paresseusement.
À Aurélien Scholl.
—D'ailleurs, c'est étonnant comme mon mari fait bien l'orang! dit MmeBornet.
Les convives de choix, peu nombreux, regardèrent M. Bornet. Intimement traités, ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires terribles échangées.
—Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la plus extraordinaire est leDouble Assassinat dans la rue Morgue. Edgar Poë l'a composée si savamment que j'ai beau la relire, la relire encore, je ne devine jamais l'orang.
Et le mot n'avait pas semblé forcé.
—Je vous assure, dit MmeBornet, qu'il l'imite dans la perfection, et la première fois, j'ai dû crier au secours contre lui.
—C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au secours, comme une sotte.
—Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; vous faites l'orang, vous, monsieur Bornet?
—Il n'a pourtant rien de l'orang.
—Si, quelque chose, en observant bien, dans le sourire.
Une jeune femme, timide et craignant d'être exaucée, demanda:
—Oh! faites-nous-le, hein?
Les hommes désiraient voir avant de croire, inquiets toutefois. M. Bornet hocha la tête.
—Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut être en train et en costume; je m'explique: sans costume!
Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces dames s'interdirent d'insister autrement que par des: «C'est dommage!—Moi qui aurais été si heureuse!» Mais elles protestèrent quand l'un de ces messieurs leur dit:
—Ne pourriez-vous pas vous retirer un instant? Nous resterions entre hommes.
Cela non. Mieux valait essayer un arrangement.
—Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. Nous nous contenterons d'une esquisse. Ôtez votre paletot.
—Un orang en manches de chemise! fit dédaigneusement M. Bornet. Vous vous moquez de moi, ma parole!
—Tenez, nous ne sommes pas bégueules. Madame Bornet, est-ce que votre mari porte de la flanelle?
—Oui, mais très peu.
—Pas de chance! comment faire? Monsieur Bornet, vous n'êtes guère aimable. Une indication nous aurait suffi. Retroussez vos manches jusqu'au coude. Nous suppléerons le reste.
—Il veut qu'on le prie, dirent les hommes.
M. Bornet hésitait entre la crainte de ne pas jouer son rôle et celle de le mal jouer. Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté comme l'artiste célèbre auquel on demande «ne serait-ce qu'un couplet», il jouissait des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes, des mains tendues et frémissantes.
—Soit, dit-il, puisque vous l'exigez!
Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement sur le dossier de sa chaise.
—Je réclame votre indulgence, dit-il, pour trois raisons. D'abord ma femme exagère ou se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai pas encore exécuté l'orang en public. Enfin, et ceci vous surprendra, je vous affirme que, de ma vie, je n'ai vu d'orang!
—Vous en avez plus de mérite, lui dit-on.
Il y eut un remuement de sièges. On se prépara à la peur. Les dames se serrèrent, coude à coude, autour de la table, et les messieurs, nerveusement, sucèrent leurs cigarettes, s'enveloppèrent de fumée.
—Que je quitte au moins mes manchettes empesées, dit M. Bornet. Elles me gêneraient!
—Allez, allez donc, je vous supplie! dit une femme exaspérée, déjà pâle.
M. Bornet commença.
Ce fut un désastre. Dès le premier geste, comme une tête de chardon sous une chiquenaude, l'illusion éparpillée s'évanouit. Le gros homme s'épuisait en contorsions vaines. Il grimaçait, suait, agitait ses bras lourds, empêchait son gilet de remonter, et sa montre, projetée hors du gousset, sautillait d'une jambe à l'autre.
Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain singe au plus, inoffensif et vulgaire. Les femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux, se cachaient derrière leurs serviettes, et l'un de ces messieurs étreignit si fort la cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de douleur.
Oui, on souffrait, et MmeBornet se montra femme de tact quand elle dit sèchement:
—Mon pauvre ami, tu n'y es pas!
M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui reçoit un coup de pied.
—C'est votre faute, dit-il penaud; je vous avais prévenue. Il fallait m'écouter.
—Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant. Va renouer ta cravate et te rafraîchir les tempes.
Humilié, il passa dans le cabinet de toilette.
—Pardon pour lui! dit-elle.
Mais les convives soulagés, parce qu'ils en étaient quittes pour la peur de la peur, s'efforcèrent de la consoler.
—Chère madame, lui dirent-ils, vous vous faites trop de mauvais sang. M. Bornet réussira mieux une autre fois. C'est tellement difficile. Et puis cela n'a pas mal marché du tout. D'autres que nous peut-être se seraient laissé impressionner.
Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa peine. Ces dames, certaines d'avoir échappé à un grand danger, respiraient plus librement. Elles se félicitaient, les mains unies, parlaient ensemble, gaies, rieuses et vivaces, comme au plein soleil de midi.
Tout à coup l'orang parut.
Il s'avança très lentement, et l'éclatante lumière de la salle à manger s'obscurcit. Il avait le dos courbe, la tête rentrée dans les épaules, la mâchoire inférieure disloquée. Ses yeux sanglants regardaient dans le vide. Ses doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des choses, et ses ongles s'allongeaient en griffes.
L'assurance perdue, les convives s'étaient bousculés, tassés dans un coin, et se retenaient de pousser des cris d'horreur qui eussent ajouta à leur épouvante. D'autre part, l'orang se gardait de grogner. Mais, la gueule tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait sa rage d'être exilé de ses forêts. On ne le distinguait que vaguement. Il fit le tour de la table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, non à la manière des assassins expérimentés, mais comme un animal gauche, d'autant plus redoutable qu'il ne sait pas se servir d'une arme. La scène sombrait dans les ténèbres, la nuit noire. On n'entendait plus même haleter les poitrines. L'orang soufflait son haleine sur les visages.
—Assez! chéri, assez! dit MmeBornet.
Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les convives aspirèrent longuement la clarté qui se répandit jusqu'à leur cœur, et l'un d'eux, pour chasser au loin son malaise, donna le signal des applaudissements:
—Bravo! bravo! étonnante faculté!
—C'est un gros succès, dit MmeBornet, empourprée. Tu n'as pas commis une faute.
Toutes ces dames s'exclamaient:
—Moi, je suffoquais!
—Moi, je me suis crue morte!
—Moi, je ne dormirai pas cette nuit.
—Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai ici le petit jour.
Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme les plus pressantes envies qu'on puisse avoir de changer de place.
—Alors vous êtes contents, dit M. Bornet. Tant mieux. Moi aussi. Merci, merci.
Il reprit, modeste:
—Voyez-vous, l'important est de faire jouer le gaz à propos. J'avoue la petitesse du moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur dix.
Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans doute à cause des mies de pain et des petits os que, pendant un dîner, on jette inévitablement par terre, retombaient sur ses chevilles.
Laid de sa propre laideur et de celle qu'il venait d'acquérir, il s'oubliait dans son triomphe, vengé de son premier échec. Ses cheveux rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on trouve dans les soupes. Il reniflait et une buée de lessive ressortait à double jet de ses narines.
Le torse fumant, les mains collées sur son ventre pareil à un sac plein, quelque temps encore il écouta les compliments... avant d'aller remettre sa chemise.
À Paul Hervieu.
Retirés à la campagne, les Bornet sont les voisins des Navot et les deux ménages font bon ménage. Ils aiment également le calme, l'air pur, l'ombre et l'eau. Ils sympathisent au point de s'imiter.
Le matin, ces dames vont au marché ensemble.
—J'ai envie de manger un canard, dit MmeNavot.
—Tiens, moi aussi, dit MmeBornet.
Ces messieurs se consultent s'ils projettent d'embellir, l'un son jardin avantageusement exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur et jamais humide. Ils s'accordent bien. Tant mieux. Pourvu que ça dure!
Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent sur la Marne, que les ménages Navot et Bornet souhaitent le plus de s'entendre toujours. Les deux bateaux de même forme et de couleur verte glissent bord à bord. M. Navot et M. Bornet caressent l'eau comme de leurs mains prolongées. Parfois ils s'excitent jusqu'à la première perle de sueur, sans jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se battre l'un l'autre et qu'ils rament «pareil». L'une des dames renifle discrètement et dit:
—Il fait délicieux!
—Oui, répond l'autre, il fait délicieux.
Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les Navot pour la promenade accoutumée, MmeBornet fixe un point de la Marne et dit:
—Par exemple!
M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne:
—Quoi donc?
—Mâtin! reprend MmeBornet, ils ne se refusent plus rien, nos amis. Ils ont un bateau à vapeur.
—Fichtre! dit M. Bornet.
C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage réservé aux Navot, on distingue un petit bateau à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil, et les flocons de fumée qui s'échappent. Déjà installés, M. et MmeNavot attendent et agitent un mouchoir.
—Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé.
—Ils veulent nous éblouir, dit MmeBornet avec dépit.
—Je ne les savais pas aussi cachottiers, dit M. Bornet. Pour ma part, je n'aurais jamais acheté un bateau à vapeur tout seul, sans eux. Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, ces temps derniers, qu'ils avaient l'air chose. Parbleu, c'était ça.
—Si nous n'y allions point!
—Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent de délicatesse, ne leur donnons point la joie de nous surprendre. Restons indifférents.
—Bien petit, leur bateau à vapeur, dit MmeBornet. À peine plus grand que l'autre. Comment le trouves-tu?
—Oh! de loin, un bateau à vapeur produit forcément quelque effet. D'ailleurs aujourd'hui on réussit des bijoux dans le genre.
Cependant les Navot continuent leurs signes. Sans doute ils crient:
—Dépêchez-vous!
Les Bornet descendent vers la Marne et se gardent de se hâter.
—C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que d'embarras, mon Dieu!
—D'abord, dit MmeBornet, nous aussi, nous aurions un bateau à vapeur, si nous voulions, en nous gênant un peu.
Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis, affectent de baisser la tête, de la détourner ou d'observer le ciel. Certes, leur intention n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se promettent même d'admirer poliment, selon les usages du monde, mais ils viennent d'entendre se casser avec un bruit sec le premier des fils minces qui servent à attacher les cœurs, et MmeBornet conclut:
—Si je ne suis qu'une femme, je ne suis pas femme pour rien, je n'oublierai de ma vie leur procédé. Et toi?
Sans répondre, M. Bornet lui prend la main.
—Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous sommes fous!
MmeBornet obéit, le regarde, regarde du côté des Navot et dit:
—Mon pauvre vieux, voilà du chimérique!
Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches de brumes et se croient aveugles. Puis ils se mettent à rire, silencieusement, comme deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus bons, épanouis, heureux de vivre en ce monde où toujours tout s'explique:
Assis entre M. et MmeNavot, dans leur bateau ordinaire, un étranger fume, quelque ami de Paris peut-être, et, grave sous son chapeau haut de forme noir qui luit au soleil, il rend la fumée, naturellement, par la bouche.
ŒUF DE POULE
À A. Roguenant.
Le fils de MmeLérin avait dit à la servante:
—Françoise, il y a encore une poule dans le jardin!
Et Françoise avait répondu:
—J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours la même: mais cette fois, gare!
Elle levait les bras et criait: «Poule! poule!» toute rouge et courant par les allées.
La poule était dans le carré des petits pois, à son aise sur la terre chaude creusée sous elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver. Précisément, il arriva une pierre.
La poule se leva en chantant bruyamment, sauta sur le mur, fit face à Françoise, et secoua ses plumes grises de poussière, puis douillettement calée, les yeux mi-clos, la queue en panache, par bravade attendit. Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit, les lèvres sifflantes, doubla le carré des petits pois. D'un bond la poule fut dans la rue. Tout semblait terminé. La rue appartient aux poules et rien de ce qui les y concerne n'importait à Françoise. Mais la servante ouvrit la barrière du jardin et fit claquer, tournoyer son torchon. La colère l'entraînait, peut-être aussi le plaisir de la course. La poule comprit le danger, longea la maison, dandinante, et entra dans la grande cour, en donnant aux herbes, çà et là, un coup de bec, quand elle avait le temps. Un moment elle se vit perdue. Elle s'était imprudemment logée dans un angle du mur, près de la grange, et déjà Françoise, la jupe écartée, lui barrait le passage. Affolée, d'un violent coup d'aile elle s'enleva de terre, se trouva perchée sur un bâton de l'échelle qui montait au «foineau», et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, à petits sauts secs, sans se presser, échelon par échelon, disparut. Françoise la suivit et à l'entrée du «foineau» s'arrêta.
Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait en galettes serrées. Un souffle chargé d'odeurs grisantes caressa le visage en sueur de Françoise.
—Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. D'ailleurs, il y a peut-être des œufs, puisque les poules y vont.
Le foin, pressé contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes, dégringolait jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers irréguliers. La poule s'était installée en haut, dans un nid fait comme exprès pour elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des périls, enfoncer dans des trous, risquer des enjambées, se donner bien du mal, et encore! Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tâter les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller, s'arrêter prudente, se consulter et recommencer l'escalade.
—Attends, attends... disait Françoise, je vais t'apprendre, moi!
Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?
Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie dans le foin, jusqu'aux dents.
Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent l'air.
Elle sentit toute sa colère se dissoudre comme un fondant, et, fixée par la poule sérieuse, partit d'un rire prolongé.
C'était doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt à surprendre un bout d'oreille. Elle se retournait d'une joue sur l'autre, se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles à tricoter. Elle fermait les yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbée, et criait encore, convulsive à force de rire:
—Poule, poule! Oh! la mâtine!
Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une cascade d'herbes sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le front, comme si le «foineau» fût changé subitement en une sorte d'étang onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des éclaircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient régulièrement. Tout à coup, le rire de Françoise fut cassé net.
Le fils de MmeLérin était agenouillé près d'elle.
—Comment, c'est vous, monsieur Émile, c'était vous!
Elle n'en revenait pas de le trouver là, tout contre, sans qu'elle l'eût soupçonné, monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. Il souriait d'un air embarrassé et mâchait un fétu. Avec la fourche il continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les jambes, tout le corps.
—C'est la poule, dit Françoise; je suis tombée, mais je me relève, monsieur Émile.
Elle fit un effort vain.
—Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant!
Elle recommença de rire de bon cœur, les bras tendus.
—Non, j'y resterai, bien sûr!
M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau» et prit les deux mains de Françoise. Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le corps en arrière, les genoux arc-boutés, la souleva. Mais il dut lâcher tout. On était mal «parti» et Françoise retomba.
—À une autre! dit-elle.
M. Émile reprit les deux mains. Longuement il en écartait les doigts pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela glissait trop, et il revenait aux doigts après un arrêt à la paume.
—Une, deux: y êtes-vous?
Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, et la baisait avec violence, très vite, sans un mot.
Du coin où M. Émile l'avait lancée, la fourche se précipita, ses trois dents aiguës en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et, d'un revers de main, la rejeta plus haut encore.
Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante.
Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair.
M. Émile repoussa la fourche avec tant de force, qu'elle enfonça dans le foin ses trois dents, profondément, et toute droite, se tint tranquille, comme une bête hargneuse matée.
La poule dans son nid demeurait indifférente, tout entière à son œuvre.
Autour d'eux, l'infini travail du foineau se continuait. L'univers des brins de paille et de foin bruissait faiblement, comme une chute de grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, avec entêtement, les araignées accrochaient leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns se fondaient en une seule tente fine, sans pli et sans déchirure. Des toiles isolées semblaient des débris de papier décollé par l'humidité dans une chambre inhabitée. Une araignée solitaire glissait sur son filet, défiante, l'allure oblique. Une hirondelle entra, fusa, enleva la toile et l'araignée et sortit, d'un trait.
Soudain la poule, prise d'effarement, donna des coups de bec dans le vide et, avec un lourd déploiement d'ailes, caquetante, franchit les deux corps enlacés et s'en alla tomber en pleine cour. Une de ses plumes égarée, entraînée par le sillage de l'air, tourbillonna molle, fut saisie par les doigts invisibles du vent, s'anima, monta et s'évanouit, envolée comme un oiseau, vivante.
Françoise dressa la tête. MmeLérin appelait:
—Françoise, Françoise, où êtes-vous donc?
—Voilà! voilà!
Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait restée là, quand M. Émile, bien avisé, grimpa jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, prit l'œuf et le tendit à Françoise.
Elle descendit rapidement l'échelle.
—Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit MmeLérin, que vous êtes couverte de foin?
—C'est plein d'œufs, là-haut, dit Françoise: j'en ai même cassé un. Tenez, voilà l'autre.
Elle crut remarquer que MmeLérin persistait à la regarder singulièrement.
—Ça doit se voir, pensa-t-elle.
Mais MmeLérin, soupesant l'œuf, et le mirant au soleil, lui dit d'un ton naturel:
—Il faut faire attention, Françoise. Les œufs sont rares, cette année, bien plus rares que l'année dernière. Ils n'ont jamais été aussi rares.