LXI

De M. de Chateaubriand

Rome, 27 janvier 1829.

J'ai reçu votre lettre du 16 et 26 décembre. Vous avez maintenant entre vos mains une réponse de moi à ce nom de sœur que vous désiriez porter. Je vous le donne à regret, il est fatal.

Le récit de vos rêveries me charme et entretient les miennes. Tandis qu'à Paris on me croit sans doute occupé de ministère et de projets d'ambition, je me promène seul dans la campagne romaine au milieu des ruines, repassant les souvenirs de ma vie, ne demandant à Dieu qu'un peu de temps pour achever mesmémoireset laisser de moi un portrait fidèle; si, toutefois, la postérité s'embarrasse de moi, et se soucie de savoir ce que j'étais, et comment j'étais.

Vous faites bien d'abandonner les journaux, je n'en lis plus; ils sont utiles à la liberté et à la politique; mais, quand cette liberté est établie et n'est plus en péril, l'intérêt d'une gazette cesse en partie; et, lorsqu'on est vieux comme moi, qu'on cherche le repos, le bruit des passions et du monde, qui vous arrive par la feuille du matin, vous trouble.

Vous avez vu que je fais élever un tombeau au Poussin[39]. J'aime les renommées que la postérité a faites, et envers lesquelles les contemporains furent injustes. Mon nom restera du moins à Rome sous la protection de celui d'un homme de génie. La mélancolie et la philosophie des tableaux du Poussin me plaît, et je passe des heures à les regarder.

[Note 39: Le monument élevé, par les soins de Chateaubriand, sur la tombe de Poussin, dans l'église San Lorenzo in Lucina, porte l'inscription suivante:F. A. de Chateaubriand à Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la France.]

Je vais aussi commencer une fouille[40]; je ne suis pas heureux, et, sans doute, je ne trouverai rien, mais je trompe le temps; si cependant j'allais tomber sur quelque chef-d'œuvre enterré de Praxitèle? Cela fait battre le cœur.

[Note 40: À Torre Vergata, près de Rome. Ces fouilles étaient dirigées par l'archéologue Philippe Aurélien Visconti.]

C'est toujours au printemps que j'aurai un congé, et c'est cette année 1829 que je dois vous voir. Songez bien à cela!

À M. de Chateaubriand

H…, 23 janvier 1829.

Avant-hier, voyant ma mère très bien, je bravai neiges et glaces et revins dans ma vallée, comme pour vous faire une visite. La solitude est un besoin pour moi, ce n'est que là que je respire librement; il me semble que mon âme, chargée de la double vie qui l'anime, s'allège dans la paix du silence et la contemplation de la nature. Je suis ici plus loin de ma vie réelle et plus près de vous, mon ami: j'y suis bien!

L'hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires; cette nuit, il est tombé près de deux pieds de neige, et me voilà renfermée pour quelques jours. J'aurais le temps d'aller à Rome! On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivière, ni montagnes; on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la blancheur de la neige; l'horizon est à dix pas. Les eaux sont enchaînées; nul vent ne souffle. On n'entend point de bruit. L'air est glacé. Mais mon cœur joyeux bat plus vite, à l'espoir de votre prochain retour qui m'est encore rendu, et ce deuil de la nature n'offre à mes regards satisfaits qu'un spectacle agréable et nouveau. Un feu brillant égaie ma chambre, De gros bouquets de roses, de narcisses, et de violettes, en parfument l'air, et mon cherPiétrino, ravi de me revoir, chante sa plus longue chanson de montagne.

Piétrinoest un rouge-gorge qui, depuis cinq ans, revient fidèlement passer ses hivers avec moi. La nuit, il est perché près de mon lit. Le jour, il est souvent caché dans mes cheveux; il se chauffe beaucoup, mange à ma table avec satisfaction, me suit fort loin dans mes promenades, et vole à mon appel. Quand il ne peut entrer chez moi, il frappe avec son bec en dehors des vitres, et se fait ouvrir. Il y a deux ans, j'eus l'ingratitude de vouloir le marquer. Pour cela je nouai à sa patte le petit ruban d'un livre. Je ne sais comment l'accident arriva: à son retour, la petite patte était pendante et brisée. Je le soignai de mon mieux; il guérit fort bien, et, quoique un peu boiteux, le charmant petit invalide ne se souvient plus de son malheur et n'est ni moins gai, ni moins fidèle qu'auparavant.

Il me fait quelquefois penser à un véritable invalide, mon héros de prédilection: c'est Dominique de Vicq, qui, retenu dans son manoir d'Ermenonville par une blessure incurable à la jambe, apprenant qu'Henri IV allait entrer en campagne et manquait d'argent, se fit couper la jambe pour pouvoir servir encore, vendit tous ses biens et en donna le prix au Roi, contribua puissamment par sa bravoure et son habilité à le mettre en possession de son royaume, demeura près de lui à Paris, dont il fut, je crois, gouverneur, et, le lendemain de l'assassinat du roi, expira dans la rue de la Ferronnerie, en regardant l'endroit où celui qu'il aimait avait été frappé. Heureux ceux qui sur la terre aiment comme Dominique de Vicq! Heureux ceux qui vivent et meurent comme lui! Je n'ai jamais été à Ermenonville, mais, dans la foule de choses que j'ai lues sur cet aimable lieu, dont la tombe de Jean-Jacques a fait un but de pèlerinage, je n'ai jamais vu que des larmes aient coulé, que des genoux aient fléchi, à l'aspect de l'armure qui couvrit autrefois ce noble cœur. C'est à vous, mon cher maître, que revient l'honneur de consacrer sa mémoire à l'immortalité. Le sujet est digne de l'historien.

De ma fenêtre, je vois pointer au-dessus des grands arbres les tourelles du vieux château des Maugiron, seul vestige des anciens temps qui ait échappé aux destructions des bandes noires à deux lieues à la ronde… Il est garanti au nord par une haute montagne, il domine, au midi, la vallée de Beauchastel, au levant celle du Rhône, vis-à-vis la tour d'Étoile, séjour favori de Diane de Poitiers. En perspective, les Alpes, magnifiques en cet endroit. Ce château va être mis en vente. Si j'étais riche, je l'achèterais pour en faire l'ermitage de mon frère, dans les moments où il voudra être ermite tout de bon. Ah! s'il m'était donné de voir sa demeure à un quart de lieue de la mienne, c'est alors que ma pauvre vallée serait pour moi unvero paradiso!

Mais, pendant que Marie se détourne de tout pour s'attacher de plus en plus à la belle chimère, dans laquelle elle concentre les plus grands plaisirs et les plus douces espérances de la vie mortelle, que fait son ami?

Il voudrait le repos, mais il est la cause d'une grande agitation, et le point de mire des partis qui partagent l'Europe. Les uns l'appellent à grands cris; les autres le repoussent avec fureur.

Peut-être le devoir, et la prudence l'attirent; et peut-être le dégoût et ses regrets le détournent. Que Dieu l'inspire et le protège!

Cependant, il vit dans un grand trouble. L'incertitude le poursuit. L'éclat l'environne. Les séductions l'entourent. Garde-t-il un souvenir pour celle dont, il y a un mois,il ne savait que penser?…

15 février.—J'en étais restée, monsieur l'ambassadeur, à cette phrase de votre lettre du 31 décembre. Elle arrête par une commotion assez rude le cours de celle-ci. L'enchanteresse de ma solitude, la rêverie, s'évanouit, et me laisse à sa place, la réflexion, compagne dure et sévère dans l'isolement, mais aussi moins trompeuse.

À un mois d'intervalle, je reçois votre lettre du 27 janvier. Si elle ne m'apprend pas vos intentions sur ce que je souhaite savoir, elle vous montre à moi dans une meilleure situation d'esprit. Vous partîtes de France avec regret, vous arrivâtes à Rome avec tristesse. Vous y restiez avec ennui. «J'ai assez vu de débris», me disiez-vous; mais cet ennui s'est enfin dissipé: vous fouillez les ruines pour y chercher les trésors de l'antiquité; vous jouissez sans doute à Rome de la liberté tranquille qu'on peut y trouver, dit-on, même au milieu des grandeurs. Vous viendrez au mois de mai, dites-vous; mais alors la session sera presque finie, vos travaux seront plus attachants, vos habitudes mieux prises, vos souvenirs plus faibles; et… reviendrez-vous? je crois que non. À tout événement, je veux me forcer dès à présent à souffrir cette idée, et à trouver le dédommagement de mon regret dans votre satisfaction.

Mes yeux se sont mouillés de larmes en voyant que vous faites vos mémoires; rien n'est si juste et si sage. Tous ceux qui vous sont attachés doivent en être charmés. Si vous continuez cette occupation, vous n'aurez plus d'ennuis. Je trouve votre secrétaire bien heureux.

Je ne suis pas surprise que vous aimiez notre Poussin, c'est le peintre des âmes tendres et méditatives. Le touchant rapprochement que vous faites de son sort et du vôtre m'avait émue quand je vis que vous preniez la tâche d'offrir un hommage à ses mânes délaissées. J'aimeson Orphée jouant de la lyre au bord de la mer; il ne représente que trop fidèlement l'espèce de bonheur qu'on peut goûter sur la terre.

Vous exprimez encore du regret sur ce nom de sœur, que vous croyez fatal! La première fois, la vivacité de ma joie m'étourdit sur ce mot, il glissa; aujourd'hui, j'en ai frissonné. Pourtant qu'ai-je à craindre?Je ne vous suis inconnue que de visage. Vous m'avez dit:Venez àmoi!C'est ce que j'ai fait de cœur et d'âme. La reconnaissance et la pitié vous ont attaché à moi, cela ne peut changer, vous ne pouvez être mal pour moi. Si vous l'étiez, le mal serait grand sans doute; mais, passager, il porterait son remède avec lui; car l'amitié s'éteint quand elle ne trouve pas de retour.

J'ai de tristes pensées en finissant mes lettres, elles viennent de l'éloignement et grandissent dans la solitude.

Adieu, monsieur l'ambassadeur, je fais des vœux pour votre bonheur, dussiez-vous le trouver loin de nous!

De M. de Chateaubriand

Rome, 17 février 1829.

Je vous renvoie cette lettre, qui ne valait pas les alarmes qu'elle vous a données. Ne vous inquiétez pas de mon avenir; je ne resterai pas à Rome, et je ne serai rien dans le ministère; je rentrerai avec joie dans mon hospice pour le reste de mes jours; je vous aurai vue et je serai heureux. La mort du pape[41] ne me retiendra pas ici au-delà de l'époque où je comptais demander un congé, c'est-à-dire après Pâques; la nouvelle élection d'un autre pape ne peut pas se prolonger au-delà d'un ou deux mois. Mais voyez une preuve de cette fatalité qui s'attache à mes pas: Léon XII m'aimait; j'avais gagné toute sa confiance, et ma présence l'a fait mourir! Ne vous troublez pas pour tout ce que vous voyez et lisez dans les journaux; mon nom m'y paraît, pour moi, comme celui de l'Empereur de la Chine, tant j'y suis indifférent. Cela n'est peut-être pas bon, mais cela m'est venu de trente ans d'habitude. Quant à Rome, où tant de gens sont restés longtemps, personne n'était moi, ni dans ma position.

[Note 41: Léon XII, mort le 10 février 1829.]

Souvenez-vous d'une seule chose: je n'ai accepté l'ambassade de Rome que pour La Ferronnays. S'il ne rentre pas au ministère[42], je donnerai ma démission, et, dans tous les cas, je veux, dans une époque peu éloignée, sans faire de bruit, sans scène et sans fâcherie, demander au Roi la permission d'aller mourir à l'Infirmerie de Marie-Thérèse.

[Note 42: M. de La Ferronnays, gravement malade, avait dû donner sa démission, le 3 janvier 1829; mais il n'avait pas été remplacé, et l'intérim des Affaires Etrangères avait été confié au garde des sceaux Portalis, un des hommes que Chateaubriand méprisait le plus.]

Je suis, comme vous le pensez, bien accablé d'affaires dans ce moment: c'est un courrier extraordinaire qui vous porte cette lettre; ainsi vous la recevrez un peu plus tôt que de coutume. Écrivez-moi, ma sœur, et ne rêvez plus des tristesses et des ennuis que je ne vous donnerai jamais!

À M. de Chateaubriand

H., 21 mars 1829.

Par discrétion, j'avais, monsieur l'ambassadeur, formé le dessein de ne vous écrire qu'après le conclave. Mais j'ai un remerciement à vous faire et une explication à vous donner. Dans votre lettre du 17 février, vous me confirmez votre retour; cette bonne nouvelle mérite bien un remerciement, et je prie Votre Excellence de vouloir bien le trouver ici.

Vous me renouvelez aussi, mon cher maître, la promesse de venir me voir. J'apprécie convenablement cette promesse; elle m'impose l'obligation de vous dire quelques mots de ma position. Ils serviront d'apologie à une démarche qui me coûtera de vifs regrets, mais à laquelle je suis forcée. Jugez-en!

Il y a eu un an au mois de janvier que M. de V… me pria d'aller demander à M. Roy un changement de résidence qui eût été alors, et qui serait encore aujourd'hui, un événement heureux pour nous. Je ne sais si vous avez oublié la raison qui me fit rester ici? Un nouveau malheur réveilla le projet de M. de V…; une banqueroute presque générale à Valence consomma notre ruine, il y a six mois, et me mit dans l'impossibilité de remplir mes engagements avec ma mère autrement qu'en lui abandonnant H… Dès lors il devint indispensable que je fussesolliciterce que souhaite M. de V… Je devais donc partir pour Paris au mois d'octobre; je ne pus m'y résoudre, je renvoyai mon voyage au mois de décembre, à l'ouverture des Chambres. Quand cette époque fut arrivée, je reculai mon départ jusqu'au mois de mai prochain. Mais, enfin, M. de V… s'est affligé de ces lenteurs; il craint qu'elles n'entraînent la dernière planche à laquelle il voudrait s'attacher. M. de Berbis pense comme lui; je vais donc partir. Si mon cher maître se souvient encore de moi, il me plaindra, il m'approuvera. Il recevra tous ces détails avec indulgence; quelque ennuyeux qu'ils soient, je suis forcée de les lui donner plutôt que de lui laisser croire que c'est par inconstance ou par légèreté que je m'éloigne de chez moi, lorsque le temps approche où il doit y venir. Non, je ne puis renoncer à l'honneur et au bonheur d'y saluer à la fois mon frère et mon hôte, l'élu de mon cœur, je n'y puis renoncer que forcément et avec un regret amer. Adieu donc, espérance trop chère, si longtemps nourrie! Adieu, retraite chérie! montagnes solitaires, tranquille séjour! Adieu! beaux ombrages, eaux fraîches et pures, adieu! et vous, oiseaux du ciel dont mes soins avaient fait des hôtes reconnaissants et fidèles, vous reviendrez ici et je n'y serai plus! Oh! puissé-je y revenir aussi, mais je n'ai pas vos ailes et votre liberté! J'ose à peine vous dire que je regrette les fleurs des pêchers et des amandiers, celles d'acacias et de marronniers, les roses, les cerises, et, je crois, jusqu'aux feuilles des ronces et aux pierres du chemin.

Je n'aime pas Paris; en y arrivant, je m'enchante de musique, de peinture, et d'élégance; j'admire les places publiques et l'intérieur des maisons; mais ces impressions agréables se dissipent promptement, et j'y reste en souffrance; mon âme y est attristée, mes sens blessés. Je regrette les champs, leur liberté, leur silence, et surtout leurs loisirs. Le mouvement tumultueux de Paris m'y fait éprouver le même malaise que les quatre-vingt-seize ans de Fontenelle lui causaient. Il n'éprouvait, disait-il, d'autre malque la difficulté d'être. Moi, à Paris,je n'ai pas le temps d'être. Je me fais aussi une peine de revoir le monde, que j'ai oublié; je ne sais plus causer, il me sera peut-être plus facile de chanter comme une fauvette ou de parler comme un livre que de soutenir la conversation la plus ordinaire; mais tout cela s'efface devant une pensée dominante: je vous verrai! Je profiterai de tous les moments que vous pourrez me donner. Puissé-je vous paraître aussi affectionnée que je le suis en effet, aussi aimable que je voudrais l'être pour gagner votre amitié, durant le seul temps de ma vie que je dois passer près de vous! Vous-même, mon frère, resterez-vous longtemps à Paris? Soyez assez bon pour me le dire, parce que je veux régler mon itinéraire sur le vôtre, autant qu'il me sera possible! Que j'aimerais à savoir beaucoup de choses de vous avant de vous voir! Je m'effraie de paraître devant vous en ne connaissant que quelques-uns de vos ouvrages, tandis que, vous, vous me connaissez si bien. J'espère que je comprendrai mieux vos paroles que vos lettres, qui me causent souvent du trouble et du découragement. Cependant, je trouve dans chacune d'ellesun motque je crois tendre et que je prendspour moi; ce mot renoue mon lien, et me fait de nouveau vous écrire en toute confiance; mais il me vient souvent à votre sujet des pensées qui ne sont pas moins singulières que notre position; une entre mille:Quand les génies vivent sur la terre, sont-ils susceptibles de soins tendres et doux envers les mortels qui leur sont donnés?

Je ne sais encore où je logerai à Paris. C'est pourquoi je vous prie de vouloir bien m'écrire chez M. Henri Hildebrand; j'y enverrai chercher vos lettres. Je désire que vous m'écriviez le plus souvent possible, et que vos lettres soient bien bonnes! Elles seules pourraient alléger mes regrets.

Adieu, monsieur l'ambassadeur, je prie Votre Excellence de ranimer mon souvenir dans son esprit; tant de choses l'occupent que je crains d'en être effacée.

J'ai toujours suivi mon cher maître. La mort de Léon XII, qui l'aimait et dont il possédait la confiance et l'affection, le beau discours de l'ambassadeur de France au conclave, et le succès de la fouille[43] m'ont occupée tour à tour.

[Note 43: Le 12 février, Chateaubriand écrivait à Mme Récamier: «La fouille réussit. J'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme drapé, une inscription funèbre d'un frère pour sa jeune sœur, ce qui m'a attendri».]

De M. de Chateaubriand

Rome, 17 mars 1829.

Votre lettre du 22 janvier m'a charmé! je voudrais être ce pauvre petit rouge-gorge: vous me donneriez l'hospitalité le soir et le jour. Je vous suivrais à la promenade. Quand habiterai-je la solitude, quand en finirai-je du monde et de la vie?

Vous savez maintenant le grand malheur qui est arrivé à Rome. J'ai perdu Léon XII, un pape qui était devenu mon ami. Je le regrette sincèrement, et tous les jours je lui demande, dans le ciel, où il est, de prier pour moi. Son successeur sera bientôt nommé. Alors, je serai libre et rien ne m'empêchera d'être en France (comme je le comptais) au mois de mai; quoi qu'il arrive, je vous verrai et vous ferez de moi ce qu'il vous plaira. Vous être prompte à me menacer de l'oubli de votre amitié; vous ne serez pas facilement débarrassée de la mienne.

J'étais sûr que le Poussin vous charmait: c'est le peintre des âmes souffrantes et des imaginations mélancoliques. J'ai un plaisir que je ne puis dire à lui élever un monument et à mêler mon nom au sien sur une tombe. Je voudrais être riche pour acheter votre vieux château. Combien coûterait-il?

Enfin votre Dominique de Vicq m'a été au cœur. Marie était dans un jour de sympathie avec son inconnu. Il n'y a qu'un côté de mon esprit qu'elle ne comprend pas: elle me croit toujours occupé de mon amour-propre ou de mon ambition! Je lui proteste que je n'ai ni l'amour d'un vain bruit, ni celui des places. Je suis, sous ce rapport, d'une indifférence dont elle ne se fait pas la moindre idée. Je la pousse trop loin, car, si le peu de bien qu'on peut dire de moi me touche peu, je devrais être sensible aux calomnies; or, elles ne me troublent d'aucune façon, et je lis ce qu'on dit de moi comme si on le disait de l'empereur de la Chine. Quant aux emplois, je ne me défendrais pas d'avoir de l'ambition, c'est la passion des hommes de mon âge; mais le fait est que cette passion m'est totalement inconnue. Je n'ai eu qu'une seule passion dans ma vie, et ce n'était pas celle-là.

J'attends de nouvelles lettres de Marie, elles me font grand bien sur ces ruines.

À M. de Chateaubriand

H., 3 avril 1829.

Mon cher Maître,

Votre lettre du 17 mars m'est arrivée à quinze jours de date; elle m'a été une véritable bénédiction. Je ne sais si je dois vous remercier d'être aimable, bon, et tendre pour moi, mais il est bien juste que je vous dise combien j'en suis heureuse. Quoique vous m'eussiez priée de vous écrire et que je n'en eusse que trop de raisons, ce ne fut qu'avec crainte que je vous adressai ma dernière lettre du 21 mars. Il me semblait que, pendant la durée du conclave, il y avait de l'indiscrétion à vous écrire et à provoquer vos lettres. Je n'en avais point reçu depuis vingt-sept jours. Je comptais souvent; plusieurs fois je m'étais trompée en croyant qu'il s'en était passé quarante. Le temps me semblait d'autant plus long que je m'étais résignée à le voir s'écouler sans joie et sans bonheur, car je n'attendais pas encore de lettre de Votre Excellence. J'étais triste, il me semblait que tout s'éteignait entre nous, que j'allais perdre mon dernier bien; j'achevais de meurtrir mon cœur en m'occupant de mon départ, et mes tristes regards se détournaient de Rome, dont l'étoile chérie ne brillait plus sur moi. Hier, je vis une lettre de vous; je n'osais l'ouvrir, dans l'abattement où j'étais tombée. Je craignais de n'y pas trouver l'assistance dont j'avais besoin. Que cet aveu ne vous donne pas sujet de mal juger mon caractère! Sachez que, de vous, il suffit de peu de chose pour m'affliger ou me rendre contente! Pauvre lettre! que j'avais tort de la redouter! Qu'elle est bonne! C'est la meilleure de toutes, je l'aime encore mieux que la première et la quatrième.

Vous voudriez acheter ce château, combien ilcoûterait?Mon Dieu! hier, à la première lecture de ces paroles, elles me donnèrent comme un éblouissement, et, ce matin, elles m'ont réveillée en remplissant mon cœur d'espérance et de joie. Je les recueille comme un bon présage. L'accord de nos âmes ne sera point vain. Je pourrai vous consacrer ma vie, après vous avoir consacré les plus tendres et les meilleures affections de mon cœur. Alors je serai l'heureuse, et, je crois, l'orgueilleuse Marie. Le vieux château du Bosquet, c'est ainsi qu'on le nomme, sera compté pour peu de chose dans la vente des terres qui en dépendent. Le tout ensemble ne s'élèvera pas, je crois, à plus de cinquante mille francs, et ces terres, à ce prix, formeraient un placement très raisonnable et même avantageux. Je n'ai jamais vu le baron de Cheylus, qui en est le propriétaire; mais le curé, qui a été son tuteur, me donnera demain toutes les explications nécessaires; je ne terminerai ma lettre que lorsque je les aurai, et je crois que, si vous voulez une retraite près de moi, rien ne s'y opposera, ô mon cher maître! ô ma chère vallée!

Vous vous trompez tout à fait en supposant que je vous crois ambitieux. Il y a entre nous un malentendu complet à ce sujet, et je vais l'éclaircir, à votre étonnement. De nous deux, ce n'est pas vous qui avez de l'ambition:c'est moi. Elle m'est venue depuis qu'il a été question de l'ambassade; j'en ai pour vous et pour moi, puisque votre oublieuse générosité vous a privé de l'indépendance que vos glorieux travaux vous avaient reconquise, puisque l'éclat est, malgré vous-même, la condition nécessaire de votre existence. J'aimerais mieux vous voir ministre à Paris que vous savoir ambassadeur à Rome. Je vous désire le pouvoir comme dédommagement du repos que vous ne pouvez attendre encore, et comme le moyen de l'obtenir plus tôt; je vous le désire aussi pour moi. J'ai besoin que vous en ayez.C'est moiqui ai une ambition vive, exclusive, dont rien ne me détournera plus… Quand vous serez près de moi, je vous en dirai l'objet, si vous me le demandez; mais je vous le dirai bien bas, car ceci tient au secret le plus intime, au vœu le plus cher à mon cœur. J'ignore si ma confidence vous sera douce, mais je suis sûre que vous ne l'entendrez pas avec indifférence.

Ce je viens d'écrire me fait sourire et, cette fois, je permets à Votre Excellence de me répondre: «Je ne sais plus que penser de Marie»… Est-ce moi, qui déteste tout ce qui ressemble aux affaires, qui voudrais ignorer qu'il y a de l'argent dans le monde, qui hais le bruit et l'éclat, qui n'ai pu trouver une larme pour la perte d'une grande fortune, qui jouis de la culture d'une fleur, du chant d'un oiseau, de l'amitié d'un chien, qui prends plaisir à voir tomber la pluie et briller le soleil, qui écoute le bruit du vent, qui m'intéresse à un nuage et m'enchante d'un effet de lumière, qui n'aime que le silence et une solitude si profonde que peu d'hommes pourraient la supporter; moi qui, depuis quinze mois, ne puis m'arracher de ma retraite et y demeure au mépris de l'intérêt le plus pressant, est-ce donc moi qui suis ambitieuse? Oui, oui, c'est moi; rien n'est si vrai, mais n'en parlons pas à présent!

Je pense toujours à mon triste départ. Je voudrais être à Paris vers le 15 d'avril, afin d'y trouver M. de Berbis, qui part après la session. Si vous aviez envie de me voir et de profiter du seul temps de ma vie que j'ai la certitude de passer près de vous, vous n'éloignerez pas votre retour.

Mon très cher Dominique de Vicq vous a donc charmé? S'il en est ainsi, vous me récompenserez de vous avoir fait souvenir de lui, en lui donnant de votre main chérie la couronne que je lui désire depuis longtemps.

Ne point lire de journaux: sans doute, c'est bien fait; mais, quand on meurt d'envie de savoir des nouvelles de quelqu'un, on les cherche dans les journaux, quand c'est là qu'on peut les trouver. J'avais admiré de toute mon âme les deux discours de l'ambassadeur de France à Rome, et voilà aujourd'hui que je lis celui du cardinal Castiglione[44], chef des cardinaux, et cette feuille de journal s'est attiré des larmes et des baisers avant que j'aie eu le temps de m'en apercevoir. Vous dites, mon cher maître, que je vous crois occupé de votre amour-propre. Mon Dieu! quelle erreur est la vôtre! Ah! je crois aisément que vous demeurez au-dessus de la louange et du blâme; mais c'est moi qui suis blessée, quand l'envie vous attaque. C'est moi qui suis transportée de plaisir des éclatants hommages que vous recevez. Excusez un peu de faiblesse, je crois pourtant vous aimer dignement. Je prie Dieu tous les jours de vous inspirer dans votre suffrage, et de l'agréer. Tout mon orgueil est engagé dans ce triomphe, qui viendrait du ciel et y retournerait. Quelle belle fin auGénie, auxMartyrs, à l'Itinéraire, àla Monarchie selon la Charte, àLe Roi est mort, Vive le roi!que de donner un bon pape à la chrétienté dans un ami de Charles X!

[Note 44: Ce cardinal, qui avait répondu au discours prononcé par Chateaubriand au conclave, devait être élu pape, quelques semaines après, sous le nom de Pie VIII. On sait que Chateaubriand, à tort ou à raison, a toujours cru que cette élection d'un pape «modéré, antijésuite, et tout dévoué à la France», était, en majeure partie, son ouvrage.]

Vous viendrez au mois d'avril, et je m'en vais au mois de mai. Je prie Votre Excellence de s'arrêter un moment sur la peine que j'éprouve de partir d'ici six semaines trop tôt, et de comprendre que, si j'attendais le mois de juin, M. de Berbis ne serait plus à Paris, et que c'est sur lui que je compte pour M. de V…, M. Hyde de Neuville n'en ayant plus le temps, quoique toujours fort aimable pour moi.

Le curé sort d'ici. Voici tous les détails sur la terre du Bosquet: il y a vingt-huitstéréesde huit cents traites de terres en bonne culture, qui donnent quinze cents francs de rente! Je crois qu'il faut trois stérées pour un arpent. M. de Cheylus en demande cinquante mille francs, et la laisserait probablement à quarante-huit. Je vous ai détaillé la position du Bosquet; j'ajoute seulement qu'il est enfoui au couchant d'un quart de lieue, dans la vallée de l'Érieu, sur la rive droite du Rhône. Si Votre Excellence ne voulait acheter que le château et un petit enclos, il serait facile de les faire séparer. Le curé a prié M. de Cheylus de ne vendre à personne avant de m'avoir prévenue. Le ciel et le climat sont bien préférables à ceux de Provence. Les productions sont à souhait; mais, cette terre étant affermée depuis plus de cinquante ans, tout ce qui était d'agrément à l'intérieur est perdu, sauf une belle avenue de grands marronniers de cent ans; il y a une source dans le jardin. Le château, qui fût bâti sous Henri III, est d'un gothique large et simple et en très bon état. Les murs ont six pieds d'épaisseur. Les plafonds sont très élevés, les portes sont basses, les fenêtres gigantesques, les cheminées de l'époque, les chambres boisées du haut en bas en chêne ou en noyer. Les pièces sont vastes et peu nombreuses, chaudes en hiver et fraîches en été; il y a une chapelle. Pour rendre cette habitation riante et agréable, il faudrait huit ou dix mille francs; mais mon cher maître n'aurait pas besoin de se presser; il trouverait à H. des ombrages amis, et un ermitageà lui, que sa présence bénirait à jamais. En écrivant ceci, mon front s'incline et les larmes me tombent des yeux.

De M. de Chateaubriand

Rome, 18 avril 1829.

Votre lettre m'embarrasse beaucoup: vous me dites que vous partez pour Paris, et en même temps que vous réglerez votre marche sur la mienne; où donc alors vous écrire, à Paris ou à H.? Je ne sais plus quand j'y serai moi-même, pas certainement avant la fin de mai, si, toutefois, je quitte Rome. Ma vie est tellement le jouet des événements que je ne puis jamais dire ce que je deviens. Si vous arrivez avant moi à Paris, visitez mon ermitage, vous y trouverez des arbres, pas si beaux que les vôtres, mais qui vous parleront de moi; vous verrez que j'étais aussi isolé dans cette grande ville que vous l'êtes dans vos montagnes. Je n'aspire qu'à rentrer dans cette retraite, où m'appellent le temps qui fuit et la mort qui me réclame. Il est donc possible que je rencontre enfin mon inconnue? Quel effet ferai-je sur elle et quel sentiment fera-t-elle naître en moi? Eh! bien, si je gâte son propre ouvrage, si je ne suis plus à ses yeux ce qu'elle s'était plu à me faire, je me réfugierai dans ses vieilles illusions, dans ses songes, je lui demanderai de vivre dans l'image qu'elle s'était créée et d'oublier la triste réalité.

Je n'ai pas trop à me louer de l'obligeance de M. Roy; mais, si je puis vous être bon à quelque chose, Marie n'aura qu'à me donner ses ordres. Hélas! et moi aussi, j'ai quitté des vieux châteaux, des lieux que j'aimais et où j'aurais voulu passer ma vie! Je suis comme ces arbres que les pépiniéristes veulent vendre, et qu'ils déplantent et replantent tous les ans, de peur qu'ils ne s'enracinent; mais, au bout de quelque temps, le pauvre arbre, qui n'a point de sol paternel, se dessèche et meurt dans la terre nouvelle où on l'a mis.

Cette lettre vous attendra entre les mains du fidèle Henri, rue d'Enfer.

Quel bonheur pourtant, de voir Marie! Mais je ne puis y croire.

À M. de Chateaubriand

Paris, 10 mai 1829.

Mon âme n'est pas avec moi: elle n'est plus avec vous, mon espérance est perdue; mes vœux sont incertains, mes regrets confus. Dès mon arrivée ici, j'ai été malade comme je le fus il y a un an. Je suis restée enfermée au milieu des pierres et du bruit de la Place Vendôme, sans voir personne, n'osant ni penser ni agir, de peur de m'assurer davantage que je suis sortie de ma vallée, que vous n'y êtes pas venu, que je suis à Paris sans vous, que vous n'y viendrez pas, et qu'après avoir reçu de vous les noms de sœur et d'amie, ma vie s'achèvera sans doute sans que j'aie reçu un regard de vos yeux, ni recueilli un mot de votre bouche. Il est probable, mon cher maître, que vous m'avez adressé quelques mots de consolation; mais je n'ai pas osé m'en assurer, je voulais repartir sans voir votre maison, ni votre portrait; j'espérais, je crois, me détacher de votre idée, comme les autres fois, mais il est trop tard. Je vous regretterai tant que je serai sur la terre. Si vous devenez plus heureux et plus affectueux pour moi, je me consolerai peu à peu. Je sais plier devant le malheur et vivre de regrets cachés.

Je viens d'écrire à M. H. H… pour lui dire que vous souhaitez que je voie votre infirmerie, et que je le prie, en conséquence, de donner les ordres nécessaires pour qu'on me montre tout ce qui vous intéresse là. Je tremble de ce que je verrai, de ce que je devinerai, et surtout de ce que cette visite me laissera. Peut-être finirai-je par ne pas la faire! J'ai l'âme malade; M. H. H… viendra sûrement me voir. C'est un événement pour moi d'entendre parler de vous.

Le temps n'est plus où je me croyais trop étrangère à vous pour accepter vos bons offices et où je pouvais craindre que mes sentiments fussent méconnus par vous. Maintenant, rien de pareil: j'ai en vous et sur toutes choses une confiance ineffable. Ce n'est pas sans m'aimer que vous m'avez donné le nom de sœur. Ce sera donc avec bonheur que je recevrai les bons offices que vous m'offrez, quand j'aurai assez repris mes esprits pour rassembler mes idées à ce sujet.

En vous priant de me donner votre itinéraire parce que je voulais y conformer le mien, cela se rapportait seulement à la durée de votre séjour à Paris, j'y voulais demeurer autant que vous.

17 au soir.—M. H. H… sort d'ici; il dit que vous arrivez! Il m'a montré une petite lettre de vous. J'ai feint de la lire, mon trouble était si grand à ses paroles que je n'ai pu lire un seul mot. Il assure que vous serez ici vers le 25, mais je ne mérite pas ce bonheur, je n'ai pas assez de soumission à la volonté de Dieu; j'étais lasse de tout, et surtout de moi-même!

Depuis plusieurs jours, votre nom retentit plus que jamais, et durant ce temps, une feuille muette et inanimée vient de si loin déposer dans le fond d'une âme étrangère toute la mélancolie de la vôtre, ô maître chéri! Avec quelle tendre et profonde sympathie je suis vos impressions et les événements! M. H. H… est, m'a-t-il dit, spécialement chargé par vous de me montrer votre retraite; j'irai donc, et dans des dispositions bien plus douces que je ne croyais; et, si cette visite m'attache davantage à vous, vous en serez responsable.

20 mai.—J'ai passé quatre heureschez vous. En entrant dans la cour, le chant du rossignol et le parfum des fleurs m'ont frappée; j'ai cru retrouver ma vallée et votre présence. Le cœur m'a presque manqué; mon bon custode ne s'en est pas aperçu. Du premier regard j'ai admiré avec joie la vaste étendue de votre parc et devos boisqui, le développant à droite et à gauche, laissent en face l'air et la vue s'étendre librement dans un large espace. C'est planté de main de maître, Delille et Morel ne l'auraient pas mieux agrandi. Nous avons d'abord visité l'appartement de Mme de Ch…; votre portrait n'y était pas, je n'en ai pas été fâchée, c'était assez d'émotion pour un jour. Nous sommes ensuite montés chez vous. Avec quel sentiment religieux je suis entrée dans votre bibliothèque! Je voulais y tout examiner, mais la place où vous écrivez a captivé tous mes regards et toutes mes pensées. J'ai appuyé ma main sur ce bureau, dépositaire de tant de gloire et de tristesse! Je ne pouvais m'arracher de cet endroit; j'y demeurai comme charmée; nous avons ensuite visité le jardin; je l'ai examiné comme le mien. Tous vos élèves sont frais et vigoureux. Les peupliers de l'allée droite et longue viennent à merveille; mais ne sont-ils pas un peu trop serrés? Vos massifs sentent déjà bon. J'ai rapporté un énorme bouquet de fleurs de chez vous, elles sont là, devant moi; je crois rêver! Je me suis assise à l'ombre, sur un banc de pierre, près de la butte. Votre fidèle Henri causait, il me disait avec quel plaisir il venait soigner et visiter votre demeure, et combien il s'y trouvait tristement en votre absence; combien vous étiez adoré de tous, dans le voisinage; il parlait de votre bonté d'âme; de vos goûts simples et modestes; de votre amour pour le bien. Cet honnête homme se livrait à son attachement pour vous sans y penser et sans attention; et, moi, je ne songeais plus ni à lui, ni à moi. Je recueillais ses paroles, elles descendaient sur mon cœur abattu comme la rosée du ciel sur une terre altérée, des larmes douces coulaient lentement sur mon visage et rafraîchissaient mes yeux. Je me représentais que, dans un avenir bien éloigné, d'autres étrangers viendraient à cette même place répandre comme moi des larmes de regret et d'admiration.

Je pensais aussi à la satisfaction avec laquelle vous alliez vous retrouver dans la solitude. Je vous voyais au milieu des heureux que vous faites, laissant arriver jusqu'à vous les bénédictions du retour, visitant vos arbres, examinant tout, et bon pour tous. Mais la haïssable politique, la foule des amis et des ennemis, les tracasseries, les négociations, les incertitudes, ne viendront que trop tôt troubler ce bonheur suave; et, lorsque vous voudrez enfin vous reposer de tant de bruit et d'ennui, vous viendrez accueillir votre dernière sœur. Mais je reviens; j'ai vu vos vieux prêtres; deux d'entre eux s'amusaient à voir faucher les gazons; plusieurs femmes étaient établies avec leurs ouvrages et leurs livres entre des massifs de cilytes et de lilas. Je me trouvais dans la cuisine au moment où on dressait le dîner, simple, mais excellent, que vous leur offrez. Les malades, si bien soignés, si bien servis dans leurs jolis lits; les petites chambres si riantes, si bien pourvues de tout ce qui est commode; des sœurs si douces, des protecteurs si bons, tant de consolations réunies là que le malheur y est vaincu, ô mon maître! Vous vous êtes réduit en esclavage pour racheter les infortunes d'autrui. Dans cette chapelle où j'ai humblement remercié Dieu de vos vertus et de votre retour, j'ai demandé où était votre place? «Oh! me dit votre Henri, sa place! sur la dernière chaise, derrière la dernière colonne tout à fait»… On juge mal, dans l'éloignement; aucune des idées qui m'occupaient à l'avance ne m'est venue, et cette retraite que je croyais sévère est toute gracieuse, toute aimable, j'y trouvais tout le monde digne d'envie. Je voudrais m'appeler Silence, et être la dernière des sœurs de la maison. Je suis restée longtemps avec la Supérieure, je lui ai demandé si elle ne se trouvait pas bien plus heureuse dans ce lieu charmant que dans cet entassement d'infortunes (l'hospice de la Charité), où elle était auparavant. «Non, m'a-t-elle dit, le contentement est le même quand on fait son devoir.» Oh! je l'avoue, cette vertueuse abnégation est au-dessus de ma portée. Je comprends mieux le regard de la sainte[45], qui dévoile si simplement tout ce que l'âme humaine peut contenir de tendresse et d'adoration.

[Note 45: Sainte Thérèse, dans le tableau de Gérard qui ornait l'autel de la chapelle de l'Infirmerie.]

Note de Mme de V..—M. de Chateaubriand est arrivé à Paris le jeudi 28 mai, à deux heures.

De M. de Chateaubriand

Paris, jeudi soir, 28 mai 1829,

Vous avez vu ma petite maison; maintenant c'est moi qu'il faut voir. Comment allez-vous faire? Vous voilà obligée de me donner un rendez-vous; dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions!

À M. de Chateaubriand

Paris, 28 mai à minuit, 1829.

Mon cher maître, je vous remercie de votre prompt message; je l'avais pressenti. Ma porte était fermée pour tout autre que M. H. H…

Ma pauvre amitié étrangère est toute troublée devant les convenances; votre bonne délicatesse me remettra. J'ai peur à mon tour; ne parlez pas d'illusions, cela me fait mal: je n'en ai jamais eu, mais je crains les vôtres. Les anciens amis doivent passer avant moi, et le Roi par-dessus tout. Je ne veux pas disposer de vos moments, mais je prie Votre Excellence d'accepter la disposition des miens. Fixez donc vous-même le jour et l'heure où je dois recevoir une visite regrettée depuis tant d'années!

De M. de Chateaubriand

Paris, vendredi matin, 29 mai 1829.

Demain, à une heure, je serai chez vous. Mille hommages à Marie.

Note de Mme de V.—M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai, et le samedi suivant 6 juin.

À M. de Chateaubriand

Paris, 31 mai 1829.

Mon frère, vous m'avez trompée involontairement! J'ignorais votre âge, à sept ou huit ans près. Quel qu'il eût été, je vous aurais adressé ma première lettre telle qu'elle était. Mais, dès le commencement de votre correspondance, vous m'avez si souvent parlé de vos années et de vos cheveux blancs, que, mes idées ayant suivi cette direction, j'adressais librement à celui que vous me représentiez, l'hommage d'une tendresse dévouée, comme si cet hommage était flatteur pour lui, sans être malséant pour moi. Vous êtes plus jeune que je ne croyais; vous paraissez plus jeune que vous n'êtes, et mes lettres sont inconvenantes. Mon orgueil en souffre, vous me consolerez aisément en me traitant comme une femme qui voit ce qu'elle est et sent ce qu'elle vaut. Cette peine d'amour-propre troubla hier le bonheur que j'aurais eu à vous voir. Qu'elle soit oubliée! Que n'êtes-vous plus jeune encore, ô mon frère, pour la gloire de notre pays et le bonheur de ceux que vous honorez en les aimant!

Que l'erreur où j'étais ne vous surprenne pas! il y a toujours eu un peu de folie dans ma manière de vous aimer. Je ne m'informais jamais des circonstances qui vous étaient personnelles, et ne parlais de vous que dans des discussions générales.

J'ignore de vous ce que tout le monde en sait. Je n'ai pas voulu lire vos derniers ouvrages. Il y a quatre ans que la lecture de l'Itinéraireme ramena trop à vous. En vous lisant, on éprouve une admiration passionnée qui détourne de tout, et l'âme s'abreuve d'une sorte de tendresse vague qui ne trouve rien digne d'elle et ne sait où s'attacher.

4 juin.—Ma lettre commencée à H. le 17 avril et finie à Paris le 5 mai, est sûrement revenue entre vos mains. Vous savez à présentpourquoije suis ici etdepuis quandj'y suis. Cette lettre complète le tableau de mon sentiment pour vous. Ce sentiment fut, je crois, unique comme son objet. Que maintenant il demeure muet! Dans ma montagne, il avait pour témoins un ciel pur et une nature grande et paisible, et pour confident, vous. Ici, tout le refoule et l'oppresse; il accable ma vie, je l'éteindrais si je pouvais.

Ne me croyez pas injuste, non! Je sais que les objets chéris de vos regrets, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de temps pour moi; mais, si vous m'aviez envoyé une des feuilles de vos arbres, j'aurais su que vous ne m'avez pas oubliée dès les premiers jours.

7 juin.—Je vous ai revu, aimable, doux et triste; vous m'avez dit souvent: «je vous aime tendrement!» Mon cœur est presque consolé.

Samedi, j'oubliai de vous dire que M. de Neuville m'avait engagée à ne pas manquer son mardi, parce que, dit-il, «j'ai un cadeau à vous faire: je vous présenteraiÀ M. de Chateaubriandet vous ferai faire connaissance avec lui». Je ne répondis pas, mais je m'inclinai en signe de remerciement. Personne ne connaît mieux que M. de Neuville mon sentiment pour vous; pourtant, je ne lui ai pas parlé de notre correspondance, de peur qu'il m'accusât d'être romanesque. Je hais les grands salons, mais j'irai chez M. de Neuville parce que je ne veux pas perdre une occasion de vous voir. Je préviens donc mon cher maître que sa nouvelle sœur lui sera présentée demain.

_Réponse _De M. de Chateaubriand__

Mardi, 9 juin 1829.

J'accepte la présentation et je vous répète mille fois que j'aime tendrement Marie. Venez de bonne heure, parce que je m'en irai vite!

À M. de Chateaubriand

Paris, 16 juin 1829.

Vous avez trop oublié votre malheureuse sœur. Si vous saviez le mal que ce long oubli lui a fait, vous en seriez affligé!

Elle a besoin d'un conseil: elle vous le demande, le lui refuserez-vous?

Si nous devons nous revoir, écrivez-moi le jour, quelque éloigné qu'il puisse être! Je vous en prie, parce que l'anxiété et l'attente déçue me font mal. Ma santé est très altérée.

Du 17.—Je n'osais pas envoyer ma lettre, mais je viens de lire votre discours d'hier; il a fait sortir beaucoup de larmes de mon cœur et m'a donné du courage. «Vous sympathisez avec tout ce qui souffre»: vous viendrez donc consoler votre fidèle amie.

Réponse de M. de Chateaubriand

18 juin, jeudi.

J'ai passé mes heures à la Chambre des Pairs et mes soirées en dîners ministériels; demain matin (je ne puis le soir) je serai chez Marie.

TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, rue Gambetta.


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