XIII

La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de Naurouse ne fut pas prononcé. Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui qu'elle était si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.

Mais, après les premiers moments d'épanchement, il était tout naturel de parler de ce qui s'était passé depuis la dernière visite de Dayelle à Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la force des choses.

—A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une grande nouvelle que j'allais oublier, tant je suis troublée. Il faut me pardonner, quand je vous vois, je perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez le duc de Naurouse?

—Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la campagne, au château de Vauxperreux; présentement, il est en train de faire un voyage autour du monde.

—Présentement, il est à Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu de penser qu'il est amoureux de Corysandre.

Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas à cette joie, loin de là.

—Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, il ne faudrait pas s'en réjouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais à votre fille.

—Qu'a-t-on à lui reprocher?

Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tête en arrière, les yeux à dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la poche de son gilet, le bras gauche étendu noblement:

—Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte à votre fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle est charmante; c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le duc de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'à ces derniers temps habité l'Amérique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrivé jusqu'à vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a gaspillé follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hâte de s'en débarrasser, c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris qui, vous le savez, ne s'étonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien que jeune, beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; soyez sûre que s'il se présentait dans une famille honnête il serait éconduit et que pas une mère, qui le connaîtrait, ne consentirait à lui donner sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je renoncerais à le marier.

Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une gravité et une lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassée, car ce qu'elle avait à répondre à cette condamnation ne pouvait pas être dit, sous peine de se faire condamner elle-même. Après quelques secondes de réflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait être utilisé.

—J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans l'étonnement; mais je n'ai rien à répondre aux raisons que vous avez exposées avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond même de votre nature.

Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas encore blasé sur ces éloges dont elle l'accablait, et c'était pour lui un plaisir toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles lèvres et de se voir admirer par ces beaux yeux.

Elle continua:

—Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous venez de si bien m'expliquer, ce serait à Corysandre d'abord, et puis ensuite à une autre personne.

—Cela est assez difficile avec Corysandre.

—Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre une jeune fille. Maintenant la seconde personne à laquelle je voudrais vous voir répéter ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le duc de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris, c'est... le duc de Naurouse lui-même.

Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, elle poursuivit en insistant:

—Pour tout autre ce serait là une commission délicate; mais pour vous, avec votre tact, avec l'autorité que vous donnent votre caractère et votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié que vous nous portez, il me semble que vous pouvez très bien lui répondre par ce que vous m'avez dit.

—Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.

Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec une douceur caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son regard, prirent une énergie qui rendait la contradiction difficile:

—Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de Corysandre; mais je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous. Voulez-vous que je sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la vérité peut se découvrir d'un moment à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, du jour où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté jusqu'à présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre sera gravement compromis, empêché peut-être pour jamais, par le scandale de la conduite de sa mère. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier si vous m'aimez comme je vous aime.

—En quoi la mission que vous voulez que je remplisse auprès du duc de Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre?

Elle se mit à sourire.

—Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour les choses de sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le duc de Naurouse ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et que le prince se décidera quand il saura qu'il a un rival.

—Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...

—Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, mais non par nous, de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je l'espère, amènera le prince Savine à réaliser enfin une résolution arrêtée dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, je ne sais pourquoi.

Comme c'était le soir même, après le dîner, que Dayelle devait adresser son étrange discours au duc de Naurouse, il voulut se préparer pendant la journée en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son éloquence, Corysandre ne lui facilita point sa tâche, et, malgré le tact que madame de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, embarrassé pour continuer.

Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlât du duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'était pas du tout l'éloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés de sa mère, elle avait répondu d'une façon peu révérencieuse aux observations qui la contrariaient:

—Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?

—Des dettes considérables.

—Et il les a payées?

—Mais sans doute.

—Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme désordonné, au contraire.

Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait traité avec toutes sortes de ménagements, elle avait répondu sur le même ton.

—Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?

Dayelle avait incliné la tête.

—Et il les a aimées?

Dayelle avait répété le même signe affligé.

—Il a fait des folies pour elles?

—Scandaleuses.

—Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? Voilà ce que je voudrais bien savoir.

—C'est là une question qui n'est pas convenable dans ta bouche, interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par quelques mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.

—Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour où je pourrai la poser à M. de Naurouse lui-même, ce qui sera bien plus drôle.

—Corysandre!

—Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez, pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. de Naurouse ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait aimées follement? cela prouve qu'il est capable d'amour et même de passion, ce que je trouve très beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très vrai, et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, n'est-ce pas?

Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.

—Pour être sincère, je dois dire que cela me fait plaisir.

—Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.

—Parce que cela confirme le jugement que j'avais porté sur M. de Naurouse en le regardant.

—Et quel jugement aviez-vous porté? demanda Dayelle.

—Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous répondre quelque sottise.

Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait ainsi, ce qui arrivait assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude où il y avait plus de dédain que de soumission, mais cette fois il n'en fut point ainsi; au lieu de courber la tête, elle la releva.

—En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de répondre à une question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable d'amour, c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et que je suis bien aise de voir que je ne me suis pas trompée sur lui.

S'adressant à sa mère directement:

—Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent qu'augmenter la sympathie que j'éprouve pour lui?

—Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce n'est, pas de la sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la répulsion, de l'éloignement.

—Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement, mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas réussi. Je vois que M. de Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractère à lui: qu'il est capable d'entraînement et de passion; qu'il a inspiré des amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a occupé tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et pour tout cela il me plaît un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait connaître. A l'âge où les petites filles jouent encore à la poupée on m'a dit «Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me l'a répété sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir si celui-ci ou celui-là me plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit plaire à l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra de moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me révolte pas. Mais je trouve enfin un homme qui me plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à vous, ma mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?

—Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.

Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:

—Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!

A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de sa dignité de se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent exacts.

Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt minutes seulement, on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les piaffements des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux valets qui sautaient à terre pour ouvrir la portière et se tenir respectueux sur le passage de leur maître. C'était Son Excellence le prince Savine, qui, pour venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire pour une distance qu'on franchit à pied en quelques minutes, avait fait atteler, afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.

Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent au-devant de lui; mais Corysandre, qui était en conversation avec le duc de Naurouse dans l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt écoutait le duc de Naurouse, ne se dérangea pas et elle attendit que Savine vînt à elle, sans lever les yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante et attentive à ce que Roger lui disait.

Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu un moment d'émotion. En voyant l'indifférence qu'elle témoignait et qui certainement n'était pas jouée, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un sentiment tendre pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade à Eberstein se trouvèrent confirmées d'une façon frappante.

Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle à manger.

A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adressé que quelques courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la conduire; mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle n'avait pas quitté des yeux.

—J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.

Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus aimable, resta interloqué, tandis que Corysandre impassible et Roger tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et Dayelle.

Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait entré le dernier dans la salle à manger. Il était suffoqué. Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au moins fut-il fort étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre, tandis que Savine, la figure empourprée et les sourcils contractés, les suivait avec Leplaquet. Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage devait se conduire avec le prince, son prétendant, son futur mari, celui qu'on désirait si vivement lui voir épouser? Et, dans son mouvement de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas à cette pression, et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui indiquait; car il n'y avait là rien qui pût la surprendre, puisque, à l'avance, ce qui venait de se passer avait été arrêté entre elles. C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre de prendre le bras du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que Savine en fût piqué.

—Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; profitons de la présence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!

Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: Dayelle et Savine se trouvèrent placés à droite et à gauche de madame de Barizel; le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre.

On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, il se trouva bon; comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils s'occupèrent convenablement de leur besogne; comme le linge était loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux appartenaient à la maison et qu'ils avaient été nettoyés et essuyés par des domestiques étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire de cette maison; les fleurs de la salle à manger étaient aussi fraîches que celles du salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appétit, ne pouvaient pas deviner ce qu'était cette cuisine.

D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait silencieux, aucun d'eux n'était en état de faire attention à ce qui se passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte magnétisé en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de Naurouse enfin, parce qu'il était tout à Corysandre, ne prenant intérêt qu'à ce qui venait d'elle et s'appliquait à elle.

Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner l'acheva assez mélancoliquement: il s'était engagé envers madame de Barizel à présenter ses observations au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure que le dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus désagréable et plus gênant.

Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se mêlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulière idée madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille commission?

La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine abrégèrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans le jardin, où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise humeur s'était accrue, annonça qu'il était obligé de retourner au trente-et-quarante pour suivre une série qui l'intéressait.

Ce fut le signal du départ.

—Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque? demanda Roger à Corysandre, espérant ainsi rester plus longtemps avec elle; nous suivrons ses émotions sur son visage.

—Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, dit Savine de plus en plus maussade.

—Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun intérêt de vous voir jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous, vous avez toujours une galerie si nombreuse.

—Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons sont intéressantes.

—Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parlé, le joueur qui m'intéresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'à me tuer, et qui joue cependant; voilà celui qui me touche et que j'admire.

—Celui-là est un fou, dit Savine.

—Ou un passionné, dit Roger.

—J'aime les passionnés, dit Corysandre.

Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent tous les quatre vers laConversation, Savine et Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger venant ensuite.

Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet montèrent le perron, Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout sur Corysandre, parut peu disposé à les suivre.

—Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.

—Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et je crois que je partirai sans avoir risqué un louis.

—Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans ces dispositions, car il y a quelques années vous étiez un grand joueur, et le jeu vous a coûté cher.

—C'est peut-être ce qui m'a guéri.

Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour placer son discours, il se hâta d'en profiter:

—Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux de vous voir revenu si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, car je ne doute pas que vous ne persévériez dans la bonne voie. La jeunesse a des entraînements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se prolongent au delà d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec votre grande fortune, quelle eût été votre vie, je vous le demande, si vous aviez persévéré dans la voie que vous suiviez avant votre départ.

Roger se redressa blessé par cet étrange discours, mais, après un court moment de réflexion, il n'interrompit pas, voulant voir où il allait arriver.

—Comment auriez-vous assuré la perpétuité de ce nom par un mariage digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mère de famille eût accepté pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi le mot, bruyant que vous étiez alors? Il y a des réputations qui font peur. Tandis que dans quelques années, quand la preuve sera faite, et bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fière de votre alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se former; et ce sera le temps, le temps seul qui amènera ce résultat; toutes les paroles, tous les engagements ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.» Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer dès maintenant à vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules, peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain au moins, vous donner la vie qui convient à un duc de Naurouse, et que personne ne vous souhaite plus sincèrement que moi, croyez-le.

Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait ce qu'il y avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme entortillée et leur sens obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but ce vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, son ami intime, les lui adressait-il?

Malgré les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses continuèrent de suivre leur cours sans changement, c'est-à-dire sans que le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.

Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait rien à désirer; chaque jour c'étaient des parties nouvelles, des promenades à cheval et en voiture dans la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins et dans les villes où il y avait quelque chose à voir, des petits voyages çà et là le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'était tout.

Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très éloquent en témoignages d'admiration.

Il était impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment où il arrivait jusqu'au moment où il partait.

Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée par toutes sortes de raisons, madame de Barizel se décida enfin à faire une tentative directe sur Savine, de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'où ils allaient et ce qu'on pouvait en attendre.

Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa pas l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.

Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea pour être seule au moment de son arrivée et aussi pour n'être point dérangée tant que durerait leur entretien.

Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer des passions, elle était cependant dans la classe des mères, de sorte que ceux qui venaient pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient que la mère, se laissaient aller bien souvent à un mouvement de déception.

—Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après les premiers mots de politesse.

—Elle est dans sa chambre, où elle restera, car j'ai à vous entretenir en particulier de choses graves.

En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il avait si souvent redoutée était-elle sonnée? Allait-on lui demander à quel but tendaient ses assiduités dans cette maison?

—Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle, au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis.

D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; puisque ce n'était pas de lui qu'il allait être question, il n'avait pas à prendre souci. Les autres, ses amis, que lui importait?

Il s'installa commodément dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on allait lui imposer, se disant tout bas qu'on était vraiment bien bête de s'exposer à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos amis.

—Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commença madame de Barizel.

—Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes liés depuis plusieurs années. C'est lui qui m'a assisté dans mon duel avec le duc d'Arcala, ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure générosité, de me faire donner un coup d'épée par un adversaire moins naïf que moi, au moment même où je cherchais à le ménager.

C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler au moins en ces termes, dont il était satisfait.

—Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M. le duc de Naurouse?

—Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami...

—Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre de M. de Naurouse et ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.

—Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus cruellement souffrir que d'entendre l'éloge de ses amis.

—Distingué.

—Très distingué, et même peut-être, si cela est possible à dire, un peu trop distingué, ce qui lui donne quelque chose d'efféminé.

—Généreux.

—Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, car toute qualité poussée à l'extrême devient un défaut.

—Noble.

—De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, qui était une Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement une Coudrier si le procès en ce moment pendant est fondé, il y ait une tache sur son blason.

—Beau garçon.

—Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas très solide à cause de sa santé qui a été rudement éprouvée et qui même inspire des craintes sérieuses à ses amis.

—La mine fière.

—Que trop, car il y a des moments où cette fierté frise l'arrogance.

—Le caractère chevaleresque.

—A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce caractère chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en seriez stupéfaite.

—Plein de coeur.

—Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut même dire que c'est là son faible, le brave garçon. Combien de fois a-t-il été victime de son coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre pour un sceptique et un indifférent; tandis qu'en réalité c'est un naïf et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard.

—Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui rendez pleine justice.

—Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.

—Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas hésité à m'adresser à vous, parce que je savais en même temps que ce n'était pas en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre probité.

Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, en pleine figure, provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les reçoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est trop»; les autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: «Vous pouvez continuer.» Savine se rengorgea.

Madame de Barizel continua donc.

—Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons pu vous apprécier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec l'expérience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc...

Savine se redressa encore.

—Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a rien à cacher...

Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses épaules.

—Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement pénétrer. Ce sont les fourbes qui déroutent l'examen, les méchants; avec eux on ne sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.

—Et on a bien raison.

—N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime que je ressens, comme elle ignore la démarche que j'entreprends en ce moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la question de savoir si malgré votre amitié pour M. le duc de Naurouse et les longues relations qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une entière sincérité de votre part.

—J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet égard.

—Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, c'est par discrétion, par réserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je ne connais pas de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller au fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. D'un mot elle vous juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je ne puisse rien dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui vous empêche d'entendre tout ce qui ressemble à un compliment.

—Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse.

—Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette modestie; d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensée de m'adresser à vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont à la veille de se produire, au moins je le suppose.

Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à croire,—on le lui disait d'ailleurs,—qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien, ne fut pas maître d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée, et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.

—Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.

Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux.

—La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse, dit-elle lentement.

Il n'était point habituellement démonstratif, le prince Savine; cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa échapper une exclamation en se levant à demi sur son fauteuil.

—Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle Corysandre?

Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette émotion, pour elle pleine de promesses.

Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait plus qu'à poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et à achever ce qu'elle avait si heureusement commencé.

—Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. Au moins dans ces termes. Je ne vous ai pas dit que la demande était faite. Je suppose qu'elle est sur le point de se faire.

—Ce n'est pas la même chose.

—Assurément. Mais, comme cette supposition repose sur des faits certains, mon devoir de mère est de prendre des précautions. Voici ces faits: M. de Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, qui est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second père de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui véritablement n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage.

—Vraiment!

—Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est presque pas de soirée que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet à l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout sur Corysandre. Cela a tellement frappé Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitié, l'accompagne le soir pendant des heures entières et ne peut pas le quitter. Cela aussi est caractéristique, n'est-ce pas, car il n'est pas dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis?

Il répondit d'un signe de main.

—Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec ma fille, je n'ai pas à vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez comme moi tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande serait faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine, si M. de Naurouse n'avait été et n'était retenu par notre réserve: la mienne, qui est celle d'une mère prudente, et celle de Corysandre...

—Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan de joie qu'il ne put pas contenir.

Madame de Barizel prit une figure effarouchée et jusqu'à un certain point scandalisée:

—Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma fille?

La pureté de Corysandre étant sauvegardée par l'observation qu'elle avait faite et sa dignité de mère prudente l'étant en même temps, madame de Barizel put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux endroits qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.

—On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de Naurouse ne mérite la sympathie.

—Oh! certainement.

—Sous tous les rapports.

—Certainement.

—Ainsi il est très beau garçon.

—Je vous le disais moi-même tout à l'heure.

—Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il était plein de coeur, que son caractère était chevaleresque, enfin vous me faisiez de lui un éloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son mari.

—J'ai fait quelques réserves.

—Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de justice ou même plutôt à cause de cet esprit de justice, vous proclamez que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.

Savine était au supplice; chaque mot lui était une blessure cruelle: un autre que lui méritant la sympathie; un autre beau garçon (il s'était regardé dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pût rencontrer! Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de lui en ces termes, pour qu'on le jugeât ainsi?

—Malgré toutes ces qualités, continua madame de Barizel, vous devez comprendre que Corysandre n'est pas fille à ouvrir son coeur à un sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui paraître... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est réellement; mais de là à dire qu'il lui plaît, comme vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître que de faire une pareille supposition.

—Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, devant la véhémence de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'était un cri... un cri de surprise provoqué par ce que vous m'appreniez.

—Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si simple, si naïve, si innocente, ait éprouvé de la tendresse pour M. de Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. de Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que vous m'avez dit: à ses qualités, à sa belle figure, à sa mine fière, à ses yeux passionnés, à son caractère chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas être seul à voir, car ils crèvent les yeux de tous.

Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de façon à ce que tous les coups portassent sans se confondre.

—Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...

Savine se révolta.

—La fortune?

—Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a les idées françaises.

—Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla Savine.

Madame de Barizel l'examina; il était rouge à éclater. Elle jugea qu'elle l'avait suffisamment exaspéré et qu'aller plus loin serait s'exposer à dépasser la mesure; évidemment il était dans un état de colère furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût éprouvé un immense soulagement. Naurouse n'était plus son ami, c'était un ennemi qu'il haïssait à mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, de ses qualités, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile; l'envie de Savine ne pourrait pas en être plus vivement surexcitée qu'elle ne l'était. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, bien loin de là: c'était tout simplement lui prouver que Corysandre pouvait être aimée et recherchée par quelqu'un qui n'était pas le premier venu, par un rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat était obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; elle les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique qu'elle assénait: il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait, les narines serrées, les joues ballonnées, les épaules rejetées en arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et moi! criait toute sa personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garçon!» Pour un peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui aussi avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. Surtout il eût voulu faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'était-il pas prince?

Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage à lui montrer qu'elles voyaient aussi des mérites en lui, et de grands qui, s'ils ne supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les égalaient au moins et peut-être les surpassaient.

Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par l'orgueil.

—Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgré tous les mérites que je suis disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins vrai que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas en quelques jours qu'on peut apprécier un homme et son pays, qu'on n'a pas vécu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus l'accueillir à la légère que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis seule, je n'ai pas de mari pour me guider et toute la responsabilité de la décision que je vais avoir à prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce qu'est la situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre pays, où les amitiés que M. de Barizel avait su se créer me seraient d'un si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour me guider! Si, comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientôt, demain peut-être, la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dédaigner. Mais je n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. D'autre part, je me dis que ce parti, qui me paraît beau parce que je le juge en femme, n'est peut-être pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon tourment, mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse à vous et vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le connaissez, est-il digne de Corysandre?»

—C'est à moi que vous adressez une pareille question! s'écria Savine stupéfait.

Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée firent croire à madame de Barizel qu'il allait ajouter «Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là n'avait eu d'autre but que de l'amener, que de le forcer.

Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa surprise, se tint prudemment sur la réserve et resta bouche close.

Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette exclamation:

—Nous vous considérons donc comme notre ami, continua madame de Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que j'ai vu, moi, femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un des plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un conseil. Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, j'ai eu la pensée de m'adresser à vous pour vous poser cette demande qui tout à l'heure a provoqué en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?

Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent endurcie, elle était tremblante d'émotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort de Corysandre, allait décider le sien.

La gêne de Savine était grande: la situation en effet se présentait sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir s'échapper.

Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fût pas la femme d'un autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui, d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait résulter des paroles entortillées de la mère, sous lesquelles il semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.

Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il allait prendre, enfin l'intérêt l'emporta.

—Certainement Roger mérite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous avons dit de lui; s'il en était autrement, il ne serait pas mon ami intime. Toutes les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas? cependant il y a un point sur lequel j'ai des réserves à poser... je trouve que la fortune de Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans le monde?

Il haussa les épaules avec un parfait mépris.

—Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des réserves à faire: c'est la santé. Il n'est pas solide, ce pauvre diable de Naurouse; son père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, je le crois bien, je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit très bien poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon dont il s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; tout poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me témoignez me fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour cela aussi que je ne peux point passer sous silence la manie fâcheuse que Naurouse a eue de jeter son argent par les fenêtres pour faire du bruit, du tapage, pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser. C'est pour cela aussi que je rappelle le procès en usurpation de nom intenté à son grand-père, ce qui démolira terriblement la noblesse de Roger, si ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que Naurouse ne soit un charmant garçon; on n'est pas parfait, même quand la faveur publique, qui souvent est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.

Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Où voulait-il en venir avec cette démolition en règle qui n'avait épargné ni la fortune, ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses attaques.

—Aussi, en mon âme et conscience,—il se posa la main sur le coeur majestueusement,—mon avis est... c'est-à-dire le conseil que je vous donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous l'adressera.

Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis quelques instants déjà, ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anéantie.

—Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible à la splendide beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à ses séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a longtemps que je vous aurais adressé cette demande en mon nom... si je ne m'étais juré de mourir garçon.

Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse et il s'était lui-même dégagé.

Heureusement pour lui madame de Barizel s'était depuis longtemps exercée à ne pas s'abandonner à son premier mouvement, car si elle avait cédé à l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des choses qui, après les éloges et les compliments auxquels elle l'avait habitué, l'eussent étrangement et bien désagréablement surpris. Par un énergique effort de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et refoula sa fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du duc de Naurouse! Mais il était l'ami du duc, et maintenant c'était du côté de celui-ci qu'elle devait se retourner, en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle devait échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce moment de ce misérable Savine un ennemi qui pouvait être redoutable.


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